Main La maîtresse audacieuse

La maîtresse audacieuse

,
Year:
2014
Language:
french
File:
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1

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2

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Language:
french
File:
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Jill Marie Landis





LA MAÎTRESSE AUDACIEUSE





Collection : Aventures et Passions

Maison d’édition : J’ai Lu



© Éditions J’ai lu, 1997

Dépôt légal : septembre 2010



ISBN numérique : 9782290065495

ISBN du pdf web : 9788290065471



Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782290027738





Ouvrage réalisé par Actissia Services





Présentation de l’éditeur :

Pour les habitants de Last Chance, Rachel n’est que la veuve du shérif McKenna, dont la mort a fait scandale : il a succombé dans le lit d’une prostituée. Pas étonnant, murmure-t-on, quand on est marié à une institutrice frigide.

Rachel, frigide ? Cette accusation fait sourire Lane Cassidy. Il l’a sentie frémir dans ses bras. Il sait quel feu couve sous les crêpes de deuil qui dissimulent les courbes de la jeune femme. Rachel ne restera pas longtemps veuve, il se l’est promis ! Le plus difficile, cependant, sera de la convaincre.



Illustration de couverture : N. Beckerman © Getty



Après des études d’histoire, elle publie son premier roman en 1988 et connaît immédiatement un vif succès. Mariée, elle partage son temps entre la Californie et Hawaii.





1





Montana, 1894

4-Juillet, fête de l’Indépendance



L’orbe incandescent avait depuis longtemps achevé sa course derrière les cimes déchiquetées des montagnes, mais la chaleur était toujours aussi accablante. C’était une journée du mois de juillet plus brûlante, plus étouffante que jamais, sans même un souffle d’air pour bercer les lanternes chinoises accrochées le long de Main Street.

Les musiciens, engoncés dans des uniformes rouges chamarrés d’or, entamèrent un air de polka à la trompette et au violon avec tout l’entrain dont ils étaient encore capables.

Autour de la piste trônaient, telles des sentinelles, les femmes les plus respectables de Last Chance, et parmi elles, Rachel Albright McKenna, toute de noir vêtue. Elle étouffait sous son corsage de toile sombre, et la sueur commençait à perler entre ses seins. Tentant d’ignorer son malaise, et les regards scrutat; eurs qui se posaient sur elle, la jeune femme observait avec un détachement feint les couples évoluer en riant sur la piste.

« Demain, je ne porterai plus de noir… »

Cette pensée la frappa de plein fouet. Craignant de l’avoir exprimée à voix haute, elle se risqua à regarder autour d’elle, mais personne ne lui prêtait attention.

« Plus jamais de noir ! »

Sa décision était prise, elle ne s’endeuillerait plus pour un époux dont la mort, un an plus tôt, avait échauffé les esprits et les mauvaises langues. En outre, elle détestait le titre qui lui était désormais donné : veuve McKenna ! C’était vraiment sinistre. Après tout, elle n’avait que trente ans et se jugeait bien trop jeune pour se voir appeler de la sorte.

Si son père avait été encore de ce monde, il lui aurait dit de n’écouter que son instinct… Un sourire lui vint alors aux lèvres. Elle en avait fini avec cette grotesque mascarade, il était grand temps de tourner la page.

Alors elle se vit en train de mettre aux oubliettes tous ces mètres et ces mètres de soie noire, ces crêpes sombres qu’elle portait depuis tant de mois ! Demain, elle choisirait le gris, ou le lilas, couleurs discrètes d’un veuvage presque achevé. Des teintes qu’on se permettait habituellement de revêtir après deux ans de deuil…

Sa belle-mère, Loretta McKenna, qui n’avait de cesse qu’elle ne pleure haut et fort la mort de son fils aîné, condamnerait bien sûr cette façon de faire. Et elle jugerait honteux et indigne d’abandonner ainsi la tradition, surtout lorsqu’il s’agissait de la veuve de l’éminent shérif Stuart McKenna…

La jeune femme laissa échapper un soupir inquiet à la perspective d’une confrontation avec cette femme. Autour d’elle, les convives dansaient et riaient au rythme d’une musique endiablée. Elle eut soudain l’impression que la chaleur était plus écrasante encore et, machinalement, elle agita son éventail de dentelle noire, orné de perles et de rubans. Elle se demanda alors si l’idée d’affronter sa belle-mère n’était pas la cause de sa soudaine nervosité… Ah, si seulement cette musique pouvait se taire !… Bien déterminée à quitter la salle de danse dès que le morceau s’achèverait, elle pensa déjà à son retour chez elle. Là-bas l’attendaient son fils, Tyson, et sa gouvernante, Delphie. Au fait, avaient-ils fait un sort au délicieux sorbet à la fraise qu’elle avait préparé le matin même ?

Au beau milieu du brouhaha, un murmure s’éleva à côté d’elle, l’obligeant à lever la tête. Millie Carberry, la propriétaire du grand magasin de Last Chance et, surtout, la plus virulente commère de la ville, s’était penchée vers elle et semblait attendre une réponse. Sans cesser d’agiter son éventail, Rachel cria, essayant de couvrir le bruit assourdissant de la musique :

— Que disiez-vous ?

Millie hurla presque dans son oreille :

— Je vous demandais si vous aviez déjà vu cela. Quand j’étais jeune, jamais nous n’aurions osé montrer nos chevilles comme le font les jeunes femmes d’aujourd’hui. Quelle indécence, vous ne trouvez pas ?

La bouche de Millie s’ouvrait et se fermait, aussi grotesquement que la gueule du singe en peluche que Ty actionnait. Rachel se contenta de hocher la tête. A se demander si sa voisine avait un jour été jeune… un vrai rabat-joie ! Quel mal y avait-il à vouloir danser et s’amuser ?…

La jeune femme sourit quand une adolescente les dépassa, vêtue d’une robe à froufrous blancs, offrant à la vue de tous le spectacle de ses fines chevilles. Et, tandis que sa voisine lui tournait immédiatement le dos, Rachel promena un regard autour d’elle : tous les visages, ou presque, dans l’assemblée, lui étaient familiers. Bien sûr, dans une petite ville comme Last Chance, tout le monde se connaissait. D’ailleurs, la plupart des jeunes gens présents ici, ce soir, avaient été dans sa classe, lorsqu’elle enseignait encore…

Pendant un court instant, elle songea avec nostalgie à cette période de sa vie, mais très vite, elle se débarrassa du vague malaise qui montait en elle. Après tout, la journée avait été délicieuse, l’après-midi s’était agréablement déroulé, dans une ambiance joyeuse fort divertissante. Delphie avait préparé un grand panier pour le pique-nique et, devant l’insistance de Rachel, les avait accompagnés, elle et son fils, à la fête en ville. A midi, il y avait eu la parade, puis des discours politiques prononcés sous les bannières rouge, blanc et bleu qui ornaient la grande avenue. En ce début de juillet, le soleil était brûlant et il avait empourpré nombre de visages !

Rachel aurait pu se dispenser d’assister au bal du soir ; mais la curiosité l’avait presque malgré elle entraînée jusqu’ici. A présent, elle regrettait amèrement de s’être déplacée, se sentant horriblement seule parmi tous ces gens joyeux.

Elle aurait tant aimé que la musique cessât ! Il était vraiment déprimant de regarder les autres danser et s’amuser lorsque l’on restait figée sur un siège à ressasser son passé ! Aucun représentant de la gent masculine ne lui avait proposé de la suivre sur la piste… Ce n’était pas faute de l’avoir espéré mais, voilà, il n’était pas convenable d’inviter une veuve à danser !

Soudain furieuse, elle détourna son regard de la piste de danse… Elle ignora Millie Carberry et ses commérages, ainsi que la femme à sa droite qui, malgré la musique tonitruante, s’était assoupie, dodelinant de la tête tout en laissant échapper de petits ronflements. Alors son attention se porta sur le lampion le plus proche. Pendant un long moment elle regarda les papillons de nuit aller et venir autour de la flamme. Quelle magie se cachait donc derrière cette lumière ? Qu’y avait-il dans le feu pour que les insectes ne puissent refréner leur envie d’approcher, au péril de leur vie ?

Rachel se sentit brusquement proche de ces audacieux et fragiles éphémères. Il y avait eu un temps, bien des années plus tôt, avant qu’elle n’épousât Stuart McKenna, avant qu’elle ne renonçât à l’enseignement pour devenir femme, mère et belle-fille, il y avait eu un temps où elle avait eu pleine confiance en elle-même et en l’avenir… Elle contrôlait alors parfaitement sa destinée et entendait profiter pleinement de sa vie au jour le jour… Mais ce temps était passé !

Même huit ans de mariage avec Stuart étaient peu de chose par rapport à la douloureuse épreuve du deuil qu’elle venait de traverser. Aujourd’hui, elle était la veuve McKenna, sujet de toutes les rumeurs, de tous les cancans, objet de risée…

Plus rien n’était pareil depuis que Stuart McKenna, shérif, père et époux, avait été retrouvé mort, foudroyé par une crise cardiaque, dans la chambre sordide d’un saloon, sur le corps de la plus connue des prostituées de la ville.





Lane Cassidy se tenait dans l’ombre, à proximité de la boutique du barbier et du saloon, espérant ne pas se faire remarquer. Seul, englouti par l’obscurité, et à l’abri sous son chapeau, il observait les danseurs qui virevoltaient sur l’estrade installée au bout de Main Street.

Il reconnut certains d’entre eux lorsqu’ils passèrent sous la lumière des lampions. Et sur quelques-uns de ces visages, il put même mettre un nom. James Carberry, dont la mère tenait le magasin principal, tournoyait sur la piste, entraînant avec lui une jeune femme à la poitrine et au sourire généreux. Et il lui eût été impossible de ne pas reconnaître Harold Higgens ! Ce garçon au regard fuyant, celui qui, jadis, l’avait dénoncé… Celui qui avait raconté que le voyou Cassidy portait son Smith & Wesson sur lui. Lane ricana. Un traître demeurait à jamais un traître ! Harold devait avoir quinze ans aujourd’hui, mais il marchait déjà sur les traces des poltrons, cela se voyait à son allure. Comme autrefois, il arborait un sourire poli, courtois. Un sourire fourbe !

Lane soupira. Comment avait-il pu oublier que c’était la fête de l’Indépendance aujourd’hui ? Une journée au cours de laquelle toute la ville se réunissait pour des pique-niques, des parades, des danses et un feu d’artifice, une journée où l’on riait et oubliait le quotidien. Un jour férié qui n’avait que peu de sens pour un homme comme lui…

S’il s’était souvenu de cette date, il aurait retardé son arrivée. Il lui aurait été alors plus facile de se faufiler en ville sans être remarqué, de louer une chambre dans une pension et de régler ses affaires le plus discrètement possible.

Mais, voilà, il n’avait jamais prêté attention au calendrier et, ce soir, il était obligé de se tapir dans une sombre ruelle comme un délinquant, celui qu’il avait été jadis, le délinquant dont, hélas, chacun ici se souvenait ! De toute façon, comment avait-il pu envisager de revenir à Last Chance sans réveiller le passé ?

Alors que la foule commençait à se disperser, il aperçut Rachel Albright de l’autre côté de l’estrade. Sa surprise et sa joie furent telles qu’il faillit sortir de sa cachette et crier son nom. Cependant, il se ressaisit aussitôt et, essayant de calmer les battements effrénés de son cœur, s’adossa au mur.

Rachel Albright. Mlle Rachel. Sa Mlle Rachel.

Assise seule sous une guirlande de lampions, elle ne prêtait pas attention à la foule, mais levait les yeux vers la lanterne couleur safran suspendue juste à côté d’elle. La bougie, à l’intérieur, nimbait le visage de la jeune femme de sa fragile et dansante lumière. Rien n’aurait pu mieux convenir à cette femme angélique que cette couronne de douce clarté…

Dix ans plus tôt, Rachel avait été son institutrice et sa seule amie. Elle l’avait accueilli lorsqu’il n’avait plus aucun endroit où aller, l’avait défendu après avoir tenté sans succès de lui apprendre à lire et à écrire. Et tout ce qu’il avait trouvé à faire pour la remercier avait été de se montrer insolent et buté !

Dix ans… une éternité !

Il hasarda un nouveau coup d’œil dans la direction de la jeune femme. Un coup d’œil gourmand. Elle avait toujours les yeux fixés sur le lampion comme si plus rien d’autre n’existait. Sous la lumière de la bougie, sa peau avait pris la couleur de l’ivoire. Elle tenait un éventail qu’elle agitait nerveusement. La lumière jouait avec la dentelle noire de cet éventail, aussi noire que sa robe. Et elle était toujours aussi belle !

C’est alors qu’il comprit : elle portait le deuil. Elle était assise là, habillée de sombre, de son col ourlé de satin noir à ses chaussures couleur de jais, car elle portait le deuil ! Mais de qui ? Si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, elle n’avait plus de famille quand il avait quitté Last Chance.

Le deuil… le tribut qu’une épouse réservait à son époux, une mère à son enfant. Aurait-elle été mariée ? Lane éprouva curieusement un pincement de jalousie.

Tout à coup, la musique se tut. Lane recula vivement dans l’ombre. Il ne voulait prendre aucun risque, ce soir… Il décida de s’éloigner et de se rendre dans un saloon où il rejoindrait les quelques ivrognes de la ville qui cultivaient leur amnésie ! Il serait en sécurité avec eux…

Il jeta un dernier coup d’œil derrière lui et il entrevit le regard de Rachel. Il s’arrêta net. Les yeux de la jeune femme étaient tout aussi magnifiques que par le passé, des prunelles d’un bleu royal. Pendant toutes ces années passées loin de Last Chance, jamais il n’en avait croisé d’aussi beaux. Mais, hélas, ce soir même la pénombre ne parvenait pas à cacher le vide et le désespoir qui les habitaient… Rachel fixa soudain la piste de danse comme si le silence l’arrachait à ses préoccupations et la ramenait à la réalité.

Lane reconnut à son côté Millie Carberry. La propriétaire du magasin principal s’écartait de Rachel pour se pencher vers sa voisine de gauche, l’épouse d’une famille de notables. Il remarqua que personne ne proposait à Rachel de danser. Etait-ce à cause de ses vêtements de deuil ? Personne ne lui parlait non plus. La jeune femme replia lentement son éventail et regarda ses mains. Il la devina tendue. Elle lui sembla brusquement aussi fragile que les papillons qui virevoltaient dans les airs…

L’orchestre entama une valse. Lane reconnut la mélodie, sans toutefois pouvoir l’identifier. Ce ne fut que lorsqu’il se retrouva devant l’estrade qu’il réalisa ce qu’il était en train de faire. Sans plus d’hésitation, il poursuivit son chemin jusqu’à Rachel, gardant le regard rivé droit devant lui et refusant de croiser celui des bonnes âmes de Last Chance.

Il ne voyait plus que Rachel Albright.

Autour de lui, s’élevèrent des murmures étouffés, quelques rires fusèrent sur son passage.

Les danseurs sur la piste s’écartèrent pour le laisser passer. Lane ne broncha pas. Il avançait presque comme un automate. La vie lui avait appris à ne pas hésiter. Rachel leva enfin les yeux. Il vit alors une lueur s’allumer dans son regard, et se sentit heureux. Au moins, son apparition aurait ce mérite, celui de la faire sortir de sa torpeur !… Elle ne bougea pas, resta de marbre sur sa chaise ; pourtant il la savait près de s’enfuir.

Encore trois enjambées, et il se postait devant elle. Il s’était toujours demandé ce qu’il ressentirait en la touchant, en la prenant dans ses bras. Quelques années plus tôt, il avait passé des heures et des heures en classe à la contempler.

Il lui tendit la main. Le visage de la jeune femme s’était tout à coup animé. Ses lèvres s’entrouvrirent comme si elle voulait parler, mais les mots ne vinrent pas. Elle le regardait comme s’il était un fantôme sorti du néant, une apparition du passé.

Sur l’estrade, les musiciens continuaient de jouer, les notes de la valse flottaient dans les airs, mais les danseurs n’y prêtaient plus attention. Lane attendait, refusant d’être troublé par les regards curieux, ignorant les commentaires chuchotés et les rires étouffés. Il se concentrait sur le visage de Rachel, sur ses précieuses prunelles bleues. Dans la pénombre, elles semblaient plus sombres qu’à l’accoutumée. A son grand soulagement, il les vit s’éclairer. D’une lueur teintée de défi.

Il se pencha et murmura doucement :

— M’accorderiez-vous cette danse ?

Rachel se plongea dans les profondeurs de ces yeux noirs, ces yeux qu’elle n’avait pas revus depuis des années… Elle n’avait pourtant jamais oublié la froide colère qui les habitait autrefois.

Lane Cassidy. Plus âgé, plus sûr de lui. Et cette assurance n’était plus feinte, il l’avait de toute évidence gagnée au cours de ces dernières années.

— Rachel ?

Le son de sa voix grave et profonde n’était pas plus audible qu’un murmure. Il attendait une réponse, et elle sut que le temps passé ne lui avait pas enseigné la patience. Ses yeux inquisiteurs la transperçaient, fouillant son regard, sa tenue endeuillée et le poids qu’elle portait sur le cœur depuis des mois. Elle se sentit embarrassée et, pourtant, revoir Lane la transporta dix ans plus tôt, à une époque où elle savait où elle allait, où elle vivait heureuse et indépendante. Avant Stuart !

Lane Cassidy avait les yeux rivés aux siens. Elle savait qu’il la défiait d’accepter cette danse. Avait-il cru qu’elle refuserait ?

Les premières notes d’une nouvelle valse s’élevèrent, la piste était déserte. Elle devinait toute l’hostilité de sa voisine… La vieille commère aurait payé cher pour être plus près, pour entendre ce que Lane venait de lui dire. Cette pensée fit sourire Rachel, mais elle garda tout son sérieux. D’ailleurs, depuis quand n’avait-elle pas souri ?

Lane était l’un des seuls hommes qui portaient un revolver dans l’assemblée. Elle n’eut pas à regarder plus attentivement pour savoir qu’il s’agissait d’une arme à la crosse gravée d’une rose.

Comme au temps où il avait quitté la ville… où Lane Cassidy avait acquis sa réputation de tireur.

Elle glissa un coup d’œil à la dérobée en direction des gens qui l’entouraient. Tous les regards, sans exception, convergeaient sur eux. Pourquoi, après tout, ne pas apporter de l’eau à leur moulin ?

Cet acte de provocation n’était pas pour lui déplaire. Déposant son éventail sur sa chaise, elle se leva et accepta la main de Lane.

Il n’y avait pas un souffle de vent sur la ville. La chaleur était suffocante, et pourtant son compagnon avait la peau fraîche sous ses doigts. Il la conduisit jusqu’au milieu de la piste, et, plaquant une main possessive dans son dos, l’attira contre lui.

Rachel entendit Millie Carberry pousser un petit cri d’indignation. Elle ne put cette fois s’empêcher de sourire.





Lane savait danser. Il était même passé maître en la matière. Dans ses bras, Rachel avait l’impression que le monde lui offrait enfin le privilège d’arrêter le temps et de tournoyer au rythme endiablé de cette valse à trois temps. Rien d’autre n’importait… Où avait-il appris à danser aussi bien ? Et qui le lui avait enseigné ?

Rachel se concentra sur la ligne de sa mâchoire, bleuie par une barbe d’un jour. Sa chemise blanche rehaussait l’ébène de ses cheveux. Ses lèvres lui semblèrent plus pleines, plus fermement dessinées qu’autrefois. Elle rencontra son regard, et détourna aussitôt les yeux. Tout en lui incarnait la puissance, la virilité. Des sensations inconnues s’éveillèrent brusquement en elle.

Maintenant, il n’y avait plus rien d’innocent dans la manière dont il l’étreignait. Ses doigts caressaient – par inadvertance ? – le creux de son dos. Elle s’empourpra et baissa les yeux. La chemise de son compagnon était entrouverte, révélant un torse musclé et tanné par une vie au grand air. Sa peau brillait comme du bronze sous la lumière des lampions.

Lorsque, enfin, elle osa lever les yeux vers le visage de Lane, elle découvrit qu’il la regardait, un sourire gentiment moqueur sur les lèvres.

— Que faites-vous ici, Lane Cassidy ?

Il promena un regard sur la foule qui les entourait, un regard perçant à demi caché par le bord de son chapeau !

— Plus tard, professeur. Profitez de cette danse. J’espère au moins que cela ne vous ennuie pas d’être le sujet de toutes les conversations ce soir.

A son tour, Rachel se hasarda à regarder en direction de l’assemblée, et nota que, hormis quelques jeunes couples tendrement enlacés, il n’y avait plus personne sur la piste.

— Ce ne sera pas la première fois.

A cet instant, Lane la fit tournoyer, soulevant dans son mouvement le bas de ses jupons. Et cela, juste au nez et à la barbe de Millie Carberry !

— Qu’avez-vous fait, mademoiselle Rachel, pour qu’on parle ainsi de vous ?

— Bien moins que vous, Lane Cassidy.

La musique s’arrêta sans prévenir, et ils se retrouvèrent au beau milieu de la piste, essayant sans s’écarter l’un de l’autre de reprendre leurs souffles. Lane semblait attendre quelque chose, un geste peut-être… Rachel recula.

— Merci, Lane.

Il souleva son chapeau cérémonieusement.

— Tout le plaisir fut pour moi…

Elle se dirigea vers son siège et comprit, à l’air effaré de Millie Carberry et de ses voisines, que Lane la suivait. Avoir dansé avec Lane avait provoqué un tollé plus grand encore qu’elle ne l’avait imaginé. Sans perdre contenance, la jeune femme dépassa les vieilles commères, récupéra son éventail sur sa chaise, et quitta la place. Dans la rue, un peu plus loin, elle se tourna vers Lane qui la suivait imperturbablement.

— Je rentre chez moi.

— La soirée n’est pas terminée. Vous n’avez pas dû être souvent invitée à danser ce soir. Etais-je votre premier partenaire ?

— Oui. Et aussi le dernier !

— Je vous raccompagne jusque chez vous.

— Ce n’est pas la peine.

— Très bien.

Le regard de Lane s’était assombri et son visage se ferma tandis qu’il accusait le coup. Il lui tourna alors le dos et regarda les gens de Last Chance avec défi.

Rachel sentit son cœur se serrer. Elle ne voulait pas le froisser. Comment avait-elle pu oublier à quel point il était susceptible ?

Elle lui prit le bras.

— Lane, je suis désolée. Je serais heureuse que vous me raccompagniez.

Lentement, il pivota sur ses talons et lui fit face. Il la regarda un instant, sans mot dire, puis commença à descendre la rue à ses côtés, en direction de sa maison. Rachel dut presser le pas pour demeurer à son niveau.

— Vous vivez toujours au même endroit ?

— Oui.

De nouveau, le silence retomba. Ils avançaient, avec entre eux le fantôme du passé. Il y avait des questions qu’elle brûlait de lui poser, mais elle savait que Lane ne dirait rien tant qu’il n’en éprouverait pas le besoin. Alors, elle prit son mal en patience.

— Vous êtes une véritable figure de légende, Lane, lança-t-elle d’un ton qui se voulait détaché.

Son compagnon ne répondit pas. Et, tout à coup, elle regretta d’avoir fait allusion à ce qu’il était devenu : un dangereux as de la gâchette, inspirant la peur de tous sur son passage, connu à travers tout le pays.

Ils marchaient l’un à côté de l’autre, fixant un point imaginaire droit devant eux, sans parler, et pourtant la simple présence de cet homme troublait Rachel plus que de raison.

— Comment vont… Chase et Eva ? demanda-t-il quelques instants après.

Il avait eu une brève hésitation avant de prononcer le nom de son oncle et celui de sa femme, comme si le passé le faisait encore souffrir.

Rachel glissa un coup d’œil en direction de son compagnon et vit qu’il regardait dans le lointain, avec nostalgie…

— Si vous voulez mon avis, Chase sera heureux de vous revoir. Et Eva parle souvent de vous ! Et ils vont bien tous les deux… En ce moment, ils ne sont pas au ranch. Ils ont emmené les enfants en Californie pour rendre visite à la famille d’Eva. Saviez-vous qu’ils avaient appelé leur fils comme vous ? Lane a huit ans. Et la petite Ellie, cinq.

— J’avais entendu dire qu’ils avaient eu deux enfants.

— J’espère que vous allez rester ici jusqu’à leur retour… si vous avez un peu de temps. Ils seront ravis de votre visite…

Elle ne savait décidément pas tenir sa langue ! Mais c’était plus fort qu’elle.

Lane s’esclaffa, d’un rire profond et sensuel qui fit battre son cœur plus rapidement.

— C’est une manière détournée de me demander ce que je suis revenu faire ici, à Last Chance, n’est-ce pas ?

Elle sourit malgré elle.

— Oui. Mais vous n’êtes pas obligée de me répondre.

— Vous savez que je ne le ferai pas si je n’en ai pas envie.

— J’imaginais bien que vous n’auriez pas beaucoup changé.

— Disons seulement que je suis ici pour les affaires.

Un frisson s’empara d’elle. Des affaires ? Tuer quelqu’un ?

Il se tourna vers elle d’un air moqueur.

— Alors vous pensez que je n’ai pas beaucoup changé ?

— Vous êtes plus grand et plus solide…

Il avait surtout gardé son sourire narquois. Elle n’allait quand même pas lui dire qu’il était bien plus séduisant que par le passé quand, de toute évidence, il le savait. Embarrassée, Rachel détourna le regard.

Lorsqu’ils atteignirent la barrière blanche qui ceinturait son jardin soigneusement entretenu, elle s’arrêta.

— C’était une surprise de vous revoir ce soir, Lane Cassidy.

— Je vous raccompagne jusqu’à votre porte d’entrée, alors ne vous fatiguez pas à me dire au revoir tout de suite.

La jeune femme voulut protester, puis elle se ravisa. Pourquoi refuser, puisque, de toute façon, Lane Cassidy n’en ferait comme toujours qu’à sa tête ? Docilement, elle ouvrit la barrière et emprunta l’allée principale. Il la suivit.

Ils traversèrent l’immense véranda couverte d’un dais de vigne vierge. La rue derrière eux était déserte, les coins de la maison engloutis par l’obscurité.

Les minutes s’écoulaient, ils demeuraient silencieux. Lane s’appuya contre le chambranle de la porte.

De plus en plus mal à l’aise, la jeune femme baissa la tête.

— Vous êtes mariée, Rachel ? lui demanda-t-il brusquement.

La question était si imprévue que la jeune femme hésita un instant avant de répondre :

— Je l’ai été.

Lane lui prit la main et, doucement, lui caressa la paume.

— J’ai épousé Stuart McKenna, ajouta-t-elle.

— Le shérif ?

Il fit une grimace.

— Normal, reprit-il d’un ton sarcastique. L’institutrice épousa le shérif qui devait hériter de la moitié du Montana. Bien joué !

— Je n’ai jamais été intéressée par son argent ! protesta-t-elle vivement.

Rachel baissa la tête.

— Il est mort, ajouta-t-elle dans un souffle. Il est mort, il y a un an.

Elle regretta de ne pas pouvoir feindre la tristesse, donner quelques indices qui montreraient qu’elle l’avait aimé. Malheureusement, il y avait bien des années qu’elle avait cessé d’éprouver un quelconque sentiment pour cet homme, bien avant qu’il ne meure dans la honte et l’infamie.

Lane se pencha vers elle, Rachel voulut reculer, mais elle se retrouva plaquée contre la porte. Elle ne pouvait plus bouger.

— Ainsi, il est mort ?

Il avait approché sa bouche de la sienne.

— Oui.

Elle feignit de regarder dans la rue avant d’affronter son regard. Levant les mains dans un signe d’impuissance, elle enchaîna :

— Lane, je crois que…

— Je n’aurai donc plus à craindre d’être tué ici.

Et tout à coup… ce qui devait arriver arriva. Il glissa les mains le long de sa nuque et l’attira contre lui.

Avant même qu’elle n’ait pu réagir, Lane scella les lèvres de Rachel d’un baiser. Sa bouche était curieusement douce et chaude contre la sienne, ses bras puissants. Emprisonnée de la sorte, elle ne pouvait plus refuser ce baiser !

Et, alors que sa raison lui conseillait de se débattre, la jeune femme se laissa aller et ferma les yeux. Cela faisait si longtemps qu’on ne l’avait pas enlacée ainsi, c’était si bon, si doux. Le baiser de Lane se fit soudain plus exigeant, il désirait plus. Comme s’il cherchait à effacer les années passées au loin…

Dire que Stuart ne la regardait même plus…

Cette pensée la frappa de plein fouet, lui faisant l’effet d’une douche glacée. Elle ouvrit les yeux. Danser avec cet homme était une chose, mais de là à accepter ses avances… il y avait un monde ! Qu’elle ne devait pas franchir.

D’un geste brusque, Rachel repoussa Lane. Furieuse contre elle-même, elle le fusilla du regard. Il la gratifia alors de son sourire le plus moqueur.

— Je constate que vous n’avez pas encore appris les bonnes manières, gronda-t-elle. Pourquoi diable avez-vous fait une telle chose ?

Le sourire de Lane s’élargit encore.

— Parce que j’en rêvais depuis toujours.





2





Lane savait qu’il avait commis une erreur en revenant à Last Chance, et les derniers événements venaient, hélas, de le conforter dans cette idée. Quel idiot il était ! Au moment même où il aurait dû redoubler de discrétion, il avait attiré l’attention de tous sur lui…

La musique dans le lointain se tut. Dans la faible lumière de la lune, les yeux de Rachel étincelaient de colère. Elle le fixait, silencieuse.

— Quand j’étais jeune, je rêvais de pouvoir vous embrasser, lui confessa-t-il.

Comme elle ne répondait pas, il promena le regard sur ses épais cheveux de jais, et il fut soudain tenté d’ôter les épingles de son chignon afin de pouvoir les caresser. Elle portait autrefois une longue tresse qui lui donnait un air bien moins austère que ce soir. Il s’imagina un instant glissant ses doigts dans les lourdes boucles brunes… et il en ressentit toute la volupté !

— Je ne… Je n’ai jamais…

Les mots échappaient à la jeune femme. Elle semblait bien trop bouleversée pour parler avec cohérence.

— Vous n’avez jamais rien fait pour m’encourager, je le sais, s’empressa-t-il de déclarer. Vous ne pouviez pas deviner ce que je ressentais. Vous étiez si heureuse d’exercer votre métier que vous étiez à mille lieues de songer au jeune voyou qui, au fond de votre classe, vous dévorait des yeux et ne songeait qu’à vous prendre dans ses bras !

Il cessa de contempler les cheveux de Rachel et suivit du regard la veine bleutée qui battait le long de son cou avant d’admirer son menton volontaire et sa bouche si joliment dessinée. La tentation était trop forte, il s’approcha et, du bout des doigts, effleura les lèvres de la jeune femme.

Rachel repoussa brutalement sa main. Il lui sembla entendre des bruits de voix dans la rue. Inquiet lui aussi, Lane se retourna et aperçut un groupe de badauds qui remontaient l’avenue. S’il n’avait que faire des racontars, Rachel, elle, ne pouvait pas se permettre de salir sa réputation. Alors, il la salua et s’éloigna rapidement. Cependant, il avait à peine parcouru quelques mètres qu’il s’arrêta dans l’ombre de la véranda, un peu plus loin.

Quelques personnes dépassèrent la maison. Les murs se firent l’écho de leurs rires enivrés. Puis le silence revint… Quand tout risque fut écarté, Lane reporta son attention sur Rachel. Elle avait recouvré toute son assurance. Droite comme un i, elle se tenait devant sa porte d’entrée.

Il songea qu’il lui devait des explications. Un homme ne réapparaît pas après dix ans d’exil sans une raison valable.

— Je ne suis pas revenu vous terroriser, lança-t-il en revenant vers elle. Je suis là pour voir Chase.

Il ne pouvait pas lui en révéler plus.

— Vous attendrez donc qu’Eva et votre oncle rentrent de Californie ?

— Peut-être. Si ce n’est pas trop long.

Il jeta un coup d’œil aux fauteuils rangés dans la véranda. Et, pendant un instant, il tenta d’imaginer Stuart McKenna et Rachel assis là, l’un à côté de l’autre, une tasse de thé à la main, regardant ensemble le soleil descendre à l’horizon.

Dans la rue, un homme s’esclaffa. Et son rire se répercuta jusqu’à eux.

— J’aimerais que vous me parliez un peu de mon oncle, poursuivit-il. Qu’a-t-il fait au cours de ces dernières années ?

— Il est tard…

— Oh, oui, bien sûr ! Je reviendrai.

Il la regarda avec insistance.

— Merci pour cette danse, madame McKenna.

— Je vous en prie. Appelez-moi Rachel.

Le nom de McKenna lui rappelait-il trop douloureusement l’homme qu’elle avait aimé et qui n’était plus ?

— Rachel, alors, répondit-il distraitement.

Son esprit s’emballait déjà, échafaudant mille projets. En quelques minutes, il avait perdu tout contrôle de lui-même et, en embrassant la jeune femme, avait embarrassé la seule qui ne le méritait pas.

Il fallait qu’il s’en aille. Qu’il laisse derrière lui, ce jardin, cette femme…

Rachel McKenna – vêtue de soie noire qui froufroutait à chacun de ses pas, Rachel avec son chignon impeccable, sa réputation sans tache et ses manières distinguées –, Rachel McKenna n’était décidément pas le genre de femmes qu’il fréquentait habituellement. Il devait lui dire au revoir et s’éloigner sans plus attendre.

En deux enjambées, il quitta les lieux et emprunta l’allée entourée de rosiers. Il entendit, derrière lui, la porte s’ouvrir.

Un court instant après, la porte se refermait derrière la jeune femme. Lane poussa alors la barrière et se dirigea vers l’autre bout de la ville, là où les saloons et les gargotes étaient pleins de monde. Il savait qu’en ces endroits les mineurs et les cow-boys noyaient leur solitude en jouant au poker autour de la dive bouteille. Il y aurait aussi des femmes, des femmes faciles et accueillantes, des corps qui s’ouvriraient pour lui.

Dans quelques minutes, il rejoindrait son élément !





Il dépassa un hôtel, une bâtisse de deux étages qui avait dû connaître des jours meilleurs. Un panneau sur la porte d’entrée affichait complet. Mais il était inutile de tenter sa chance ailleurs ; la ville était en fête. Toutes les pensions de Last Chance devaient être combles.

Alors, résigné, il se dirigea vers le saloon le plus proche. Ce soir, les membres de l’orchestre de Last Chance avaient remplacé le musicien au piano. Après le bal, ils s’étaient rassemblés dans cet établissement et fêtaient à leur manière l’anniversaire du 4-Juillet. C’était un tel brouhaha et un tel désordre que, là, personne ne remarquerait sa présence.

Et, en effet, son entrée passa totalement inaperçue. Traversant la salle, Lane rejoignit le bar où il s’assit sur un tabouret et, les coudes sur le comptoir, il commanda un whisky.

Lane gardait le dos tourné à la salle, mais ses yeux ne quittaient pas le grand miroir accroché derrière le bar. En quelques minutes, il jaugea chacun des buveurs du saloon, et repéra aussi ceux qui pouvaient constituer une menace.

Une prostituée s’approcha bientôt de lui en se déhanchant, puis elle s’adossa au bar et le regarda d’un air provocant. Son corsage était largement ouvert et Lane put apercevoir une grande partie de ses seins. Elle avait aussi des cheveux filasse qui auraient eu bien besoin d’un shampooing…

— Salut, cow-boy ! Tu me paies un verre ? dit-elle en lui souriant généreusement.

Il hocha la tête et, aussitôt, un whisky fut servi à la fille de joie. Elle posa une main audacieuse sur le bras de Lane. Mais, soudain dégoûté, il la foudroya du regard.

— Je déteste qu’on me touche, s’exclama-t-il sèchement. En tout cas, quand je ne l’ai pas demandé…

Sans perdre contenance, la prostituée s’humecta les lèvres et se pencha vers lui, en battant des cils.

— Que dirais-tu de monter avec moi, cow-boy ? Si tu dis oui, je te promets d’être docile et de te laisser prendre toutes les initiatives.

Il l’observait tandis qu’elle minaudait, l’assaillant de sourires. Ses lèvres étaient outrageusement maquillées et, de toute évidence, elle devait se croire irrésistible. Soudain, il se sentit envahi par un sentiment de pitié. Mais, songea-t-il presque immédiatement, qui était-il donc pour oser juger cette femme dont l’âme n’était certainement pas plus noire que la sienne ?

— Va-t’en, lui dit-il en s’efforçant de lui sourire gentiment. Pas ce soir. Je n’ai pas la tête à cela.

D’un trait, elle avala le contenu de son verre et secoua ses longs cheveux sur ses épaules.

— Une autre fois, alors ?

— Peut-être.

Une autre fois…

Dans le miroir, il observa la foule derrière lui, sans cesser de jeter des coups d’œil en direction de la porte d’entrée. Après avoir commandé un deuxième verre, il songea à ce que Rachel venait de lui apprendre. Il savait que Chase Cassidy avait deux enfants, mais il ignorait que son oncle avait appelé l’aîné Lane, comme lui…

Qui aurait pu le deviner ? Certes, Eva, la femme de Chase, lui avait un jour confié que son oncle, sous ses airs indifférents, l’estimait beaucoup. Alors, peut-être était-ce vrai ?… Toutefois il aurait mis sa main au feu que c’était Eva, et Eva seule, qui avait eu l’idée du prénom. Il avait beau se dire qu’il se fichait bien de savoir qui avait pris cette décision, cela le troublait. Plus encore, il en éprouvait une sorte de fierté… Brusquement, il se mit à sourire.





Pendant quelques instants, Rachel resta sans bouger dans le vestibule, trop bouleversée pour faire le moindre geste.

Lane Cassidy était de retour.

Toujours aussi impulsif. Toujours aussi imprévisible. Assez audacieux pour l’embrasser, agissant comme si rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Il ne lui était certainement jamais venu à l’esprit qu’une dame puisse être choquée par ses propos et ses actes. Dire que, dix ans plus tôt, il songeait déjà à l’embrasser ! C’est vrai, elle se souvenait qu’il la regardait parfois avec insistance, mais de là à imaginer qu’il était attiré par elle… Jamais elle ne l’aurait cru !

A une ou deux reprises, elle avait même demandé de ses nouvelles à Chase et à Eva, mais leur silence l’avait rapidement découragée.

Remerciant l’obscurité qui dissimulait ses joues brûlantes, elle porta les doigts à ses lèvres et les effleura. Elle n’avait jamais ressenti un tel plaisir à être embrassée par Stuart McKenna !

Et tout à l’heure, elle avait pensé que Lane était peut-être tout aussi bouleversé qu’elle. Puis les propos de son époux lui étaient revenus en mémoire. Combien de fois ne lui avait-il pas reproché d’être sans le moindre attrait ? Alors, comment Lane aurait-il pu, lui le séducteur, la trouver à son goût ?

Repoussant ces pensées torturantes, elle s’assura que la porte d’entrée était bien verrouillée. Elle prit ensuite une profonde inspiration et essaya d’oublier ce qui s’était passé. Des rires s’élevaient de la cuisine, au fond de cette maison que lui avaient léguée ses parents.

Cette demeure était son havre de paix, son lieu d’ancrage, et elle s’y sentait bien. Chaque fois qu’elle en franchissait le seuil, elle était rassurée, sécurisée comme si, là, ni les commérages ni les ragots ne pouvaient l’atteindre.

Elle s’arrêta devant le miroir dans le couloir et jeta un coup d’œil à son reflet. Ces derniers mois, elle avait perdu beaucoup de poids et ses yeux lui semblèrent brusquement immenses dans son visage trop pâle et émacié. Elle passa un doigt sous ses yeux, là où les cernes s’étaient depuis longtemps installés.

— Maman ?

Au son de cette petite voix, tout fut oublié. Posant son éventail et sa bourse sur le guéridon, elle lissa les mèches qui s’échappaient de son chignon et se précipita dans la cuisine.

— Je suis là. Qu’est-ce que vous faites tous les deux ? lança-t-elle d’une voix qui se voulait enjouée.

Dans cette pièce chaleureuse qu’elle avait amoureusement décorée de vert et d’ivoire, elle retrouva Tyson et sa gouvernante, Delphie, assis l’un en face de l’autre, à la grande table de chêne.

— Vous avez mangé toute la glace ? gourmanda-t-elle d’un ton faussement sévère. J’espère bien que non, parce que cette soirée m’a ouvert l’appétit et j’ai une de ces faims…

Son fils reposa sa cuillère dans le bol devant lui. Avec ses cheveux auburn, ses grands yeux bleus et son nez constellé de taches de rousseur, il était le portrait même du père de Rachel.

— Elle est délicieuse, maman. Je t’en donne un peu, si tu veux. A condition que Delphie accepte de m’en servir une autre part.

— Si tu continues, tu vas grossir… le gronda Rachel gentiment.

— Allez, je t’en prie, Delphie, protesta le petit garçon, faisant fi des commentaires de sa mère.

Philadelphia Jones se leva, prête comme toujours à faire les quatre volontés de Tyson. Rachel les observa tous les deux avec tendresse, son fils, tant aimé, et cette femme dévouée sur qui elle pouvait se reposer depuis déjà tellement d’années. Son expression amicale, sa douce peau café au lait, ses yeux sombres et pleins de bonté étaient une sorte de gage de jeunesse. Jamais personne n’aurait pu soupçonner que Philadelphia Jones approchait la soixantaine. C’était comme si le temps n’avait pas de prise sur elle ! Née esclave dans le Tennessee, Delphie avait épousé un homme affranchi et l’avait suivi dans l’Ouest. A quarante ans, elle s’était retrouvée veuve. Elle avait commencé à travailler au service des McKenna huit ans plus tôt, et Rachel avait depuis longtemps oublié tout formalisme à son endroit. Elle faisait désormais partie de la famille !

— Vous vous êtes bien amusée ? lui fit Delphie interrogatrice.

Rachel haussa les épaules.

— Je ne me plains pas.

Elle tenta de chasser de son esprit le baiser que lui avait dérobé Lane. Puis, émue comme une jeune fille, elle entreprit de goûter à la glace que Delphie venait de lui servir.

— J’ai vu l’un de mes anciens élèves ce soir, avoua Rachel, presque malgré elle.

Delphie la dévisagea de son regard inquisiteur.

— Vraiment ? Cela doit être curieux, après toutes ces années… Et quel âge a-t-il ?

Rachel déglutit à grand-peine.

— Aujourd’hui ? Il doit avoir vingt-six ans, je suppose.

— Mais il est à peine plus jeune que vous !

— Il a commencé l’école plus tard que les autres. Et il n’est pas même resté une année ! Quand il a cessé de venir en classe, il savait à peine lire et écrire son nom.

Un peu embarrassée, Rachel s’empressa de changer de sujet.

— Et toi, Ty ? Dis-moi, cette journée t’a plu ?

Tout barbouillé de glace, le petit garçon leva les yeux vers elle.

— Oh, oui ! Cette glace à la fraise est délicieuse. J’ai adoré le pique-nique ! Et aussi la parade…

— Moi aussi, fit Rachel avec un sourire.

— Pourquoi grand-mère et grand-père ne sont-ils pas venus ? Je suis sûr qu’ils auraient aimé eux aussi le pique-nique et la parade…

Rachel lança un bref regard en direction de sa gouvernante. Comment expliquer à Tyson que sa grand-mère ne supportait pas ce genre de manifestation publique, refusant depuis toujours de se mêler à la foule ?

— Tu sais bien que grand-mère Loretta n’aime pas les pique-niques, déclara-t-elle finalement.

— Pourquoi ?

— A cause de… des fourmis.

Son fils la considéra d’un air préoccupé. Puis il fronça les sourcils.

— Mais je n’ai même pas vu de fourmis !

Rachel savait qu’il attendait une réponse plausible, et qu’il était suffisamment intelligent pour ne pas croire à son explication. Elle soupira. Comment pourrait-elle lui dire que Loretta McKenna ne jugeait pas les gens de Last Chance dignes d’être fréquentés ?

— Eh bien, grand-mère Loretta n’aime pas la foule, reprit-elle.

— Tu veux dire qu’elle n’aime pas être avec des gens ?

— Oui.

— Mais elle nous aime.

C’était beaucoup dire ! Si sa belle-mère aimait Ty, elle avait toutes les peines du monde à la supporter, elle.

— Bien sûr qu’elle t’adore, mon chéri, dit-elle pour le rassurer. Et, maintenant, si tu montais te coucher ? Tu as eu une longue journée.

Tyson grogna, mais ne protesta pas longtemps. Sautant de sa chaise, il se dirigea vers la porte.

— Attends une seconde, mon garçon, fit Delphie en le rattrapant. Il faut d’abord que je te lave les mains.

— Je monterai te lire une histoire tout à l’heure, promit Rachel.

La gouvernante et son fils s’éloignaient déjà, bras dessus, bras dessous, comme les meilleurs amis du monde.

Souriant à leur complicité, Rachel entreprit de débarrasser la table et de ranger la vaisselle sale dans l’évier. Mais une même pensée lui trottait inlassablement dans la tête.

Lane Cassidy était de retour !

Il était de retour, et il avait eu l’audace de l’embrasser.

Une fois encore, ses joues s’enflammèrent. Elle tenta de chasser ce souvenir de son esprit. Peine perdue !

Et elle eut soudain très peur que Lane ne se fût simplement amusé, qu’il ne se fût moqué d’elle ! En fait, elle aurait aimé croire qu’il l’avait enlacée parce qu’elle lui plaisait et non parce qu’il était heureux de retrouver celle qui, dans le passé, savait si bien le réconforter.

Jamais il n’y avait eu d’ambiguïté dans leurs relations. Pour sa part, en tout cas. Mais pourquoi ce simple baiser l’avait-il à ce point troublée ? Les aventures amoureuses, elle ne courait pas après… Plusieurs membres respectables de la communauté de Last Chance lui avaient d’ailleurs proposé de l’épouser une fois sa période de deuil achevée. Et elle ne leur avait prêté aucune attention, ne désirant pas refaire sa vie. Elle avait dû perdre la tête en acceptant que Lane l’embrasse. Oui, ce ne pouvait être qu’un moment d’égarement !

La vaisselle lavée et rangée, la table propre, elle éteignit la lampe et s’engouffra dans le couloir qu’elle longea jusqu’au vestibule. Son regard se posa malgré elle sur la porte d’entrée. Et, sans plus réfléchir, elle effleura ses lèvres du bout des doigts.

Poussant un soupir agacé, elle releva ses jupons et s’élança dans l’escalier, se guidant à la seule lumière de la lune.





Lane, sur son étalon baptisé Shield, remontait l’allée principale de Last Chance. Il goûtait au parfum revigorant de la nuit, heureux de laisser derrière lui l’ambiance enfumée du Slippery Saloon. Il s’arrêta devant l’immense grange au bout de la rue. Les vantaux étaient grands ouverts, mais l’obscurité qui régnait à l’intérieur l’empêchait de distinguer quoi que ce soit. Il s’approcha, portant instinctivement la main à son revolver.

— Y a-t-il quelqu’un ? demanda-t-il.

— Tout dépend de ce que vous cherchez, répondit une voix de l’autre côté de la porte.

Lane dégaina son arme tandis qu’un géant tout en muscles sortait de l’ombre. L’homme porta les mains sur sa tête pour montrer qu’il n’était pas armé.

— Je voudrais abriter mon cheval pour la nuit, expliqua Lane.

— Vous n’avez pas besoin d’un revolver pour demander la permission, à moins que vous n’ayez l’intention de me tuer d’abord. Et je ne vois d’ailleurs pas en quoi cela vous serait utile !

L’homme grimaça.

— Je peux m’occuper de votre monture pour la nuit, car c’est seulement pour une nuit, je me trompe ?

Il sourit mais, comme Lane gardait son arme pointée sur lui, il ne baissa pas les bras.

Lane rengaina enfin son revolver.

— Vous ne devriez pas sortir sans prévenir, grommela-t-il. Vous pourriez vous faire tuer.

Le sourire du géant s’élargit. Bien qu’il fût de deux têtes plus grand que Lane, son visage avait quelque chose de juvénile et d’inoffensif. L’homme avait dû assister aux festivités car il portait encore son habit endimanché : un pantalon de tweed bouffant et une chemise blanche, avec des bottes lustrées qui étincelaient dans la pénombre.

— Je n’y ai jamais réfléchi, fit-il d’un air soucieux. En général, on ne me cherche pas d’ennuis.

— Je comprends, votre taille doit en tenir plus d’un à distance, mais sachez que les balles, elles, se fichent pas mal de votre stature !

— Bon, avez-vous décidé de discuter jusqu’à l’aube ? Laissez votre cheval, j’ai eu une rude journée… je voudrais aller me coucher.

— Pardonnez-moi. Je vous paie d’avance.

Tandis que l’homme s’approchait, Lane sortit une bourse de sa poche et en extirpa une pièce.

— Si je peux dormir là, moi aussi, je vous offre le double.

— Vous voulez dormir dans le foin ?

Le géant ouvrit de grands yeux.

— Je dormirai n’importe où, rétorqua Lane en sautant à bas de sa monture. Il n’y a plus une chambre de libre en ville.

L’homme arrivait à son niveau. De près, il semblait encore plus grand.

— Vous êtes ce gars qu’on appelle Cassidy, n’est-ce pas ? fit-il en plissant les yeux. Je vous ai vu au bal tout à l’heure.

Lane était étonné. Apparemment, il était connu comme le loup blanc dans la région !

— Oui, je suis Lane Cassidy.

Il attendit la réponse du géant, persuadé que ce dernier allait lui refuser le gîte.

— Vous êtes le fils de Chase Cassidy ?

— Non ! Seulement son neveu. Vous connaissez Chase ?

— Bien sûr ! Je suis Tom Castor.

Contre toute attente, le géant lui tendit la main.

— Ma femme est une amie d’Eva, expliqua-t-il. Nous sommes installés dans la région depuis peu, et nos enfants ont pratiquement le même âge que les leurs.

Un instant, il dévisagea Lane.

— Je ne cherche pas les ennuis, ajouta-t-il.

— Moi non plus. Tout ce que je veux, c’est un endroit où dormir. Je vous paie maintenant.

Castor continuait de le fixer.

— Vous connaissez Mme McKenna ?

— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ?

— Oh, rien ! Je vous ai vu danser avec elle, c’est tout. Et comme c’est une amie, je ne voudrais pas qu’on lui fasse du mal.

Lane considéra le géant à son tour, heureux que quelqu’un se soucie de Rachel.

— Oui, je la connais. Nous sommes de vieux amis, reprit-il d’un ton radouci.

— Notre maison est juste derrière. Venez nous voir demain matin. Vous déjeunerez avec nous.

Lane pouvait compter sur les doigts de la main le nombre de fois où on l’avait invité à partager un repas. Mal à l’aise devant tant de gentillesse, il se renfrogna.

— Je suis désolé mais, demain matin, je dois partir tôt.

— Comme vous voudrez…

Réprimant un sourire devant l’air désappointé de Tom Castor, Lane le suivit à l’intérieur de la grange, tirant Shield derrière lui.

Le géant récupéra une lampe à huile et voulut l’allumer.

— C’est inutile, lança Lane. Avec la clarté de la lune, on voit suffisamment, ce soir. Et, ainsi, je ne risquerai pas de mettre le feu à votre grange !

Castor souffla l’allumette et posa la lampe.

— Très bien. Je vais mettre votre cheval dans la dernière stalle. Vous, vous pouvez dormir là-haut.

Lane défit ses sacoches et les hissa sur son épaule avant d’escalader l’échelle qui menait au grenier. L’odeur de cheval et d’herbe séchée lui rappela brusquement l’époque où, adolescent, il travaillait à Trail’s End, le ranch de son oncle. Il passait alors des heures à décrotter les chevaux et à nettoyer les écuries.

Il posa ses sacoches dans un coin et s’allongea dans le foin. Puis, les mains croisées derrière la tête, il regarda au plafond, fixant les étoiles à travers la lucarne. Les pensées se bousculaient dans son esprit.

Venir à Last Chance était bien la dernière chose qu’il aurait dû faire. A présent, il en avait la certitude. La rencontre avec Rachel Albright McKenna et l’émotion qu’il avait éprouvée le lui prouvaient. Il n’avait pas besoin de s’embarrasser avec des sentiments. Sa vie était déjà assez difficile ! Jusqu’à ce soir, il avait cru avoir tiré un trait sur le passé, et il avait même réussi à se convaincre qu’il était suffisamment fort pour revenir ici et affronter les démons. Mais le doute s’était immiscé en lui !

Il avait pensé qu’il lui serait possible de chevaucher jusqu’à Last Chance et de poser quelques questions sur son oncle avant de repartir vers d’autres horizons. Il croyait que les six années passées à travailler pour le compte de l’Agence Pinkerton lui auraient donné le temps d’oublier ses vieux ressentiments. Il pensait pouvoir faire face à son passé sans sourciller.

Mais voilà, il s’était trompé ! Arriver au beau milieu de cette journée de fête, reconnaître des visages familiers et rencontrer Rachel après tant d’années l’avaient de nouveau plongé dans ses souvenirs. Lane avait le sentiment de retrouver ses seize ans, et le jour où il avait pris la clé des champs avec un simple balluchon sur l’épaule et un revolver glissé dans sa ceinture. Ce même revolver qui avait tué sa mère !

Se redressant, il saisit une paille qu’il mit à sa bouche et, tandis qu’il la mâchonnait, il s’efforça d’oublier cette triste période de sa vie pour se concentrer sur la tâche qui l’avait conduit ici. Il n’était pas revenu par simple caprice. Qu’importe ce que lui réclamait son passé, il avait un travail à effectuer. Qu’il ait été suspendu de ses fonctions au sein de l’Agence de détectives Pinkerton ne l’arrêterait pas. Il n’avait jamais été du genre à s’encombrer de formalités.

Boyd Johnson, son mentor et le directeur de l’Agence à la division de Denver ne l’ignorait d’ailleurs pas quand il l’avait engagé. Boyd connaissait sa manière d’agir et, pourtant, il lui avait proposé un poste dans la société.

— Je me suis reconnu en vous, lui avait-il avoué le jour de leur première rencontre. Si vous êtes capable de dominer votre tempérament de feu, vous deviendrez très vite le meilleur de mes agents.

Lane se rappelait cette soirée dans le moindre de ses détails. Il était assis à une table dans un coin enfumé d’un bar d’Albuquerque, le dos plaqué contre le mur. Sa réputation était alors si grande qu’aucun homme dans la salle ne se serait risqué à le défier. Il était en pays conquis…

Cependant, il fixait la porte, une habitude qui lui avait fort souvent sauvé la vie. En effet, le monde était plein de jeunes cow-boys fougueux ! Pour eux, tuer un homme comme Lane Cassidy semblait être la seule manière de se faire un nom et peut-être même d’accéder à la gloire ! Quand Boyd Johnson était entré dans la pièce, Lane avait jeté un bref coup d’œil à cet homme bedonnant d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un costume anthracite et coiffé d’un chapeau melon, puis il l’avait aussitôt chassé de son esprit. Cet homme ne ressemblait en rien à un cow-boy ni même à un chasseur de primes !

Mais, quelques minutes plus tard, une serveuse s’était approchée de Lane pour lui dire que l’étranger qui venait de s’asseoir au bar souhaitait lui parler.

Lane accepta de rencontrer Boyd Johnson derrière le saloon et, tandis que la serveuse retournait prévenir l’élégant inconnu, il quitta sa place et se dirigea vers la porte de derrière. Il attendit dans la ruelle, dans l’ombre de la bâtisse. Adossé au mur, les bras croisés, il donnait l’impression d’une tranquille nonchalance. Toutefois, il ne fallait pas s’y fier ! Si Lane s’était senti menacé, il ne lui aurait pas fallu plus d’une seconde pour dégainer et tirer…

Un quart d’heure plus tard, Johnson sortit du bar et, traversant l’étroite allée, rejoignit Cassidy. Les deux hommes s’observèrent un instant et Lane se persuada qu’il n’avait rien à craindre de cet individu plus vieux et plus petit que lui. Boyd Johnson lui expliqua rapidement les raisons de sa démarche.

— Monsieur Cassidy, avez-vous déjà entendu parler de l’Agence de détectives privés Pinkerton ?

Peu nombreux étaient ceux qui l’appelaient monsieur ! Lane considéra son interlocuteur avec une plus grande attention.

— Je ne cherche rien, protesta-t-il, immédiatement sur le qui-vive. Je n’ai pas besoin de vos services.

— Je n’ai pas dit cela…

— Alors, que me voulez-vous ?

— Rassurez-vous, ce n’est pas ce que vous croyez. Je…

L’homme fut interrompu par quelques jeunes bruyants qui passèrent non loin d’eux.

— Continuez ! pressa Lane.

— Vous vous destinez à mourir jeune.

— Si vous le pensez…

— Pourquoi ne pas profiter de vos talents pour gagner un peu d’argent ? Vous n’allez quand même pas me dire qu’errer d’une ville à l’autre, en disputant quelques parties de poker par-ci, par-là, ou en descendant ceux qui par malheur se trouvent sur votre chemin soit une vie vraiment satisfaisante !

Lane plongea les mains dans ses poches tandis que, dans la ruelle, le vent commençait à souffler et à soulever la poussière.

— Question d’habitude !

— C’est une impasse, si vous voulez mon avis.

Dans une chambre, au-dessus de leurs têtes, le rire d’une femme retentit. Lane leva les yeux avec impatience.

— Bon, et si vous en veniez aux faits, je n’ai pas que cela à faire.

— Pardonnez-moi. Laissez-moi d’abord me présenter. Je suis Boyd Johnson, le directeur de l’Agence Pinkerton à Denver. Nous recherchons quelqu’un comme vous, quelqu’un de votre acabit pour gonfler les rangs de nos services.

— Pourquoi ?

— Monsieur Cassidy, nous opérons sur diverses affaires. Vous êtes quelqu’un de connu, quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et dont la réputation n’est plus à faire. Personne ne vous soupçonnera de travailler à notre solde. Vous pouvez vous rendre dans des endroits où nous n’oserions même pas mettre les pieds ! Et puis vous savez jouer de la gâchette mieux que nous tous !

Cet homme avait raison sur un point : après trois ans de déroute à travers le pays, Lane en avait plus qu’assez de ces errances sans but. Si la perspective de s’installer ne l’enchantait pas, la proposition que venait de lui faire Johnson, elle, n’était pas pour lui déplaire.

Comme si cet individu avait deviné son intérêt, il poursuivit :

— Il vous faudrait venir à Denver et demeurer sous ma tutelle pendant environ un an, afin de vous familiariser avec les ficelles du métier. En tant qu’agent opérateur, vous auriez parfois à changer d’identité, quoique, dans votre cas, je ne pense pas que ce soit utile. Un homme aussi peu recommandable que vous ne pourra pas éveiller les soupçons…

Lane commençait à se sentir mal à l’aise dans cette ruelle. Il craignait d’être surpris avec ce dandy. En effet, n’avait-il pas une réputation de loup solitaire à défendre ?

— Allons ailleurs, suggéra-t-il.

Boyd acquiesça et, ensemble, ils quittèrent l’allée pour en emprunter une deuxième, puis une autre encore. Puis ils atteignirent enfin un vieil immeuble délabré. Là, Lane s’arrêta et, sortant une clé de sa poche, ouvrit une porte et fit entrer Boyd dans la chambre minuscule qu’il louait à la semaine. Il invita Boyd à s’asseoir sur le lit, poussé dans un coin de la pièce. L’endroit était particulièrement sinistre et, à l’exception d’une courtepointe rouge vif posée sur la couche, aucune touche de couleur ne venait égayer cette modeste chambre.

Lane se dirigea vers la cheminée. Plus tard, quand son compagnon serait parti, il brûlerait un peu de bois pour réchauffer la pièce. Car, même en ces dernières nuits printanières, il faisait encore frais.

— Vous n’avez encore rien dit, Cassidy, lança Boyd Johnson. Qu’en pensez-vous ?

— Combien serai-je payé ?

— Quinze dollars la semaine. Votre chambre, les repas et frais annexes vous seront remboursés. Il vous faudra nous envoyer le détail de vos dépenses et remplir soigneusement vos rapports.

Johnson venait de lui demander l’impossible.

— N’en dites pas plus ! grommela-t-il. Je n’ai pas besoin de ce travail.

Son compagnon se leva et traversa la pièce jusqu’à lui. Lane garda les yeux résolument baissés.

— Ecoutez, Cassidy, je sais pourquoi vous refusez. J’ai appris que vous ne saviez ni lire ni écrire. Nous sommes prêts à vous aider.

— Comment êtes-vous au courant ?

— Ce n’est pas la peine de le prendre sur ce ton, mon garçon. Cela fait un bon moment que je vous observe. Nous savons maintenant tout ce que nous avons besoin de savoir sur vous. Vous êtes pratiquement illettré, vous pariez au jeu quand vous avez besoin d’argent, et vous ne buvez que lorsque cela vous arrange. Votre oncle a passé neuf ans à la prison territoriale du Wyoming, inculpé pour vol. Votre mère est morte alors que vous n’aviez pas encore cinq ans.

— On ne peut rien vous cacher ! rétorqua Lane sans pouvoir dissimuler son agacement.

— Vous n’avez aucune raison de refuser ma proposition, ajouta simplement Boyd.

Ils parlèrent longtemps et la nuit passa sans qu’ils s’en aperçoivent. Lane ne cessait de poser les questions et Boyd y répondait patiemment. Quand l’homme de l’Agence Pinkerton quitta Lane, ce dernier savait déjà qu’il accepterait le poste. Trois jours plus tard, il adressa un télégramme à Boyd Johnson et prit le premier train pour Denver.

Cette rencontre avait marqué le début d’une nouvelle vie pour Lane. Et jamais il n’aurait pu imaginer que, six ans plus tard, il se retrouverait à Last Chance, face aux fantômes de son passé…

Allongé dans la paille, Lane ferma les yeux, attendant le sommeil et l’oubli. Au lieu de cela, il songea à Rachel. Quand il lui avait dit qu’il rêvait de l’embrasser depuis des années, il n’avait pas menti. Autrefois, assis au fond de la classe, il ne prêtait qu’une oreille distraite à ses cours. En fait d’études, il avait passé la plupart de son temps à la désirer, à la regarder et à s’imaginer dans ses bras… Pas étonnant qu’il n’ait alors fait aucun progrès scolaire !

Mais tout cela lui était jadis défendu. Il était l’élève, elle, l’institutrice, un membre notable de la communauté de Last Chance.

Toutefois, elle avait toujours fait preuve d’une grande gentillesse à son égard, lui pardonnant quand il faisait l’école buissonnière. Une nuit, après s’être enfui du ranch, il était même venu frapper à sa porte. Elle l’avait nourri et laissé dormir sous son toit.

Lane soupira et se tourna sur le côté. Il aimait à croire qu’il avait changé, qu’il n’était plus l’adolescent rustre et rebelle du passé… Pourtant, sa propre conduite lui prouvait le contraire. Il l’avait abordée, l’avait invitée à danser et, tout naturellement, il s’était même permis de l’embrasser. Il était impardonnable ! Une chose était certaine. Il ne devait plus l’importuner. Rachel n’était pas une femme que l’on embrasse sur le pas de sa porte, elle n’était pas la première venue. Il ne fallait pas l’oublier…

Demain, il rendrait visite à la veuve du shérif McKenna et lui présenterait ses excuses. Pour l’instant, il ne lui restait plus qu’à tenter de trouver le sommeil en espérant qu’il ne lirait pas le mépris sur le visage de la jeune femme quand il la reverrait.





3





Le jardin de Rachel était à l’image de l’amour qu’elle lui portait : généreux et luxuriant ! Lane poussa la barrière et, s’élançant dans l’allée, il découvrit, émerveillé, une profusion étonnante de fleurs et de plantes dont, pour la plupart, il ne connaissait pas même le nom… Personne n’aurait pu être insensible au charme des lieux. Un lourd parfum de roses épanouies flottait dans l’air, exalté par la chaleur de l’été… Cependant, Lane s’essuya le front. Il n’était pas encore tout à fait 10 heures du matin, et le soleil brûlait déjà sans merci.

D’un pas moins assuré que de coutume, le jeune homme se dirigea vers la porte d’entrée. Il frappa et, moins d’une minute plus tard, le battant s’ouvrit. Persuadé de voir Rachel, il demeura le souffle coupé devant la femme mulâtre aux yeux sombres, vêtue d’une robe noire toute simple, qui, du seuil de la maison, le dévisageait avec curiosité.

— Puis-je vous aider ? demanda-t-elle enfin.

Lane ôta son chapeau d’une main mal assurée.

— Est-ce que Mlle… euh, Mme McKenna est là ?

— Elle est derrière, dans l’autre jardin, monsieur… ?

— Cassidy. Lane Cassidy.

La femme hocha la tête et un sourire apparut sur ses lèvres généreuses.

— Entrez, monsieur Cassidy. Je suis Delphie, la gouvernante de la maison. Mme McKenna a fait allusion à votre rencontre hier soir. Si vous voulez bien me suivre…

Distraitement, Lane lui emboîta le pas. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Rachel avait parlé de lui. Qu’avait-elle raconté exactement ?

Ils traversèrent le vestibule, puis longèrent un long corridor. Les volets avaient été fermés pour empêcher le soleil de pénétrer et la fraîcheur qui régnait dans les lieux était apaisante. Sur son passage, Lane constata avec soulagement que la maison avait peu changé. Le temps semblait ne pas y avoir de prise. La demeure était restée la même que dans son souvenir. Le salon, la salle à manger et le bureau étaient décorés et meublés avec goût. Comparé à la cabane de rondins de Trail’s End, cet endroit était un véritable palace !

Alors qu’ils approchaient de la cuisine, des pas résonnèrent au-dessus d’eux, puis dans l’escalier. Une petite voix enfantine appela :

— Delphie ? Qui est là ?

La gouvernante s’arrêta, imitée par Lane. Et un jeune garçon à la crinière auburn sauta les deux dernières marches de l’escalier pour atterrir dans le couloir face à eux.

— Bonjour, monsieur, fit-il en se dirigeant vers Lane. Je suis Ty McKenna.

Le garçonnet lui tendit la main. Lane dissimula tant bien que mal sa surprise. Il était tout à fait naturel que Rachel ait eu un enfant avec son époux, mais elle n’y avait pas fait allusion.

Même dans la pénombre du couloir, il était évident que le petit garçon ressemblait plus à sa mère qu’à Stuart McKenna. Il avait les cheveux éclairés de reflets rouges et des yeux d’un bleu cristallin qui pétillaient de malice. Lane, qui n’avait guère l’habitude des enfants, se sentit mal à l’aise en lui offrant sa main.

— Je suis Lane Cassidy.

Ty McKenna l’étudia de pied en cap, puis glissa un regard sur son revolver.

— Vous utilisez souvent votre arme, monsieur ? demanda-t-il enfin.

— Parfois.

— Est-ce que je peux la toucher ?

Delphie intervint doucement :

— Pourquoi ne conduirais-tu pas M. Cassidy dans le jardin ? Tu lui montreras où est ta maman.

Elle adressa un sourire contrit à Lane avant de désigner la porte qui menait à l’office.

— Traversez la cuisine, monsieur Cassidy, reprit-elle, puis vous suivrez le porche jusque derrière la maison.

— Grand-mère dit que ce n’est pas un porche, mais une véranda, informa Ty.

La gouvernante soupira.

— Peut-être, monsieur Je-sais-tout. Mais n’empêche que pour moi, cela a toujours été un porche et cela le restera.

Lane la remercia et suivit Ty à travers la cuisine, presque intimidé par la vivacité de ce petit bonhomme.

Ils quittèrent l’office et Lane enfonça son chapeau sur ses yeux pour se protéger du soleil tandis que le jeune garçon courait devant lui, zigzaguant entre les jarres de fleurs. C’était un jardin très étendu et magnifiquement bien entretenu. Fleurs, plantes et arbustes se mêlaient dans une explosion de jaune, de rouge, de rose et de vert, mariant leurs parfums sucrés et poivrés. Çà et là, des tas de mauvaises herbes attendaient d’être brûlées.

Tandis qu’ils approchaient d’une petite tonnelle recouverte d’une superbe glycine, Ty fit demi-tour et lui prit la main. Stupéfié, Lane s’arrêta et fixa son jeune compagnon.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Ty leva de grands yeux vers lui et, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde, répondit en le tutoyant :

— Ben, je te donne la main.

— Pourquoi ?

— Parce que nous allons être des amis, n’est-ce pas ? Si tu es un ami de maman, alors tu seras aussi le mien.

Le sourire du jeune garçon s’évanouit brusquement. Il jeta un regard hésitant en direction de la tonnelle comme s’il craignait soudain d’être entendu et poursuivit dans un murmure :

— Maman a dit à Delphie que tu avais dansé avec elle la nuit dernière.

— C’est vrai.

Pendant un instant, Lane se demanda si son petit compagnon allait lui infliger une leçon de morale. Il s’éclaircit la voix, conscient brusquement d’avancer sur un terrain périlleux. Pourquoi ne rebrousserait-il pas chemin ? Il valait peut-être mieux parfois se taire. Il coula un regard en direction de la tonnelle. Rachel leur tournait le dos, elle ne les avait pas encore aperçus. Il était encore temps de faire demi-tour ! Mais Ty lui secoua la main.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit Lane, déchiré entre l’envie de s’enfuir et celle de revoir Rachel.

— Elle a beaucoup aimé.

Lane repoussa son chapeau.

— Qu’est-ce qu’elle a beaucoup aimé ?

Le petit garçon se dandinait d’un pied sur l’autre, apparemment tout excité par ce qu’il avait l’intention de dire :

— Oui, elle a aimé danser avec toi, hier soir.

Incrédule, Lane fronça les sourcils.

— Elle a dit ça ?

Ty secoua la tête.

— Non, mais je la connais bien, et je sais que je ne me trompe pas. Hier soir, quand elle est rentrée, elle n’était pas aussi triste que d’habitude.

— Ah bon ?

Lane ne savait que dire.

— Lane ?

— Oui ?

— Tu peux danser avec elle quand tu veux.

Il n’y avait rien à ajouter. Visiblement, Ty lui faisait un grand honneur. Il sourit, mais ce fut le plus sérieusement du monde qu’il rétorqua :

— Je te remercie.

— Tu viens ?

Ty le tira par la main, l’entraînant derrière lui sur l’allée dallée.

— Maman ! cria-t-il.

Sa petite voix cristalline brisa le silence du jardin.

— Regarde qui est là ! enchaîna-t-il.

Rachel fit volte-face et Lane eut l’impression qu’elle rougissait lorsqu’elle posa les yeux sur lui.

Cependant, quand ils arrivèrent à son niveau, Rachel avait recouvré toute son assurance. Elle s’empressa simplement de s’essuyer les mains sur son tablier qui protégeait sa jolie robe de calicot lavande. Puis elle se contenta de les observer sans dire un mot.

— M. Cassidy est venu nous rendre visite.

La jeune femme avait les yeux rivés sur Lane.

— Quel bon vent vous amène, monsieur Cassidy ?

Sous ce regard bleu qui ne le quittait plus, Lane avait grand-peine à réfléchir. Ty gardait sa main dans la sienne. Comment aurait-il pu s’excuser pour son attitude de la veille alors que le petit garçon demeurait accroché à lui et semblait à l’écoute du moindre de ses mots ?

— Hier soir, vous ne m’avez pas précisé la date du retour de Chase et d’Eva au ranch. Peut-être savez-vous exactement quand ils doivent rentrer ?

Elle ôta les mains de son tablier, révélant la soie ivoirine de ses poignets et les veines bleutées qui couraient sous sa peau.

— Il me semble qu’ils doivent revenir la semaine prochaine. Cela fait déjà presque un mois qu’ils sont partis.

Sans plus lâcher la main de son nouvel ami, Ty se tortillait dans tous les sens et Lane avait grand-peine à garder son équilibre et son sérieux.

— Tyson, cesse d’ennuyer M. Cassidy ! gourmanda Rachel.

Le petit garçon s’écarta aussitôt.

— Puis-je toucher ton revolver ? demanda-t-il en s’approchant de nouveau.

— Non ! ordonna sa mère aussitôt. Retourne tout de suite à la maison et demande à Delphie de nous préparer une citronnade. Et qu’elle n’oublie pas de prendre de la glace à la cave !

— Est-ce que je pourrai toucher à ton arme tout à l’heure ? insista Ty.

— Nous verrons, déclara sa mère.

— Maman… pleurnicha le garçonnet.

— Allez, dépêche-toi, Ty.

Lane regarda le petit garçon baisser la tête d’un air boudeur et s’éloigner en courant dans l’allée, frôlant sur son passage les branches du laurier-rose et les bougainvillées. Quand il se retourna vers Rachel, elle s’était rembrunie.

— Je suis venu m’excuser pour hier soir, confessa-t-il dans un murmure.

Elle lui décocha un regard étonné.

— Apparemment vous ne vous y attendiez pas, poursuivit-il.

— Je ne vous savais pas capable de présenter des excuses, admit-elle avec franchise.

Lane faillit presque sourire.

— J’espère avoir un peu changé depuis mon adolescence !

Il nota le bref coup d’œil que la jeune femme jeta sur son arme avant de relever la tête.

— Y avait-il autre chose que vous souhaitiez me dire, Lane ?

Bien sûr ! Il avait quelques questions à lui poser sur Chase et Eva, mais il valait mieux attendre encore un peu.

— Vous m’avez promis une citronnade.

— Si vous voulez bien patienter… je voudrais arroser mes plantes avant qu’il ne fasse trop chaud.

Sur ces mots, elle prit l’arrosoir et, se penchant au-dessus de ses jarres, offrit à Lane la vision troublante de ses hanches. Lane risqua un regard derrière lui pour s’assurer que personne ne les observait, puis, rassuré, se laissa aller à contempler la jeune femme.

— Chaque été, je sors mes plantes pour qu’elles puissent profiter un peu de la chaleur, continua-t-elle sans se douter de rien.

Rachel continua ainsi à bavarder tout en arrosant. Mais quand, enfin, elle se redressa et qu’elle surprit le regard brûlant de Lane posé sur elle, elle rougit d’embarras. Il se sentit alors obligé de parler.

— Vous n’avez pas fait allusion à votre fils hier soir. Quel âge a-t-il ?

— Cinq ans.

Cinq ans ! Lane avait pratiquement le même âge lorsque sa mère avait été assassinée. Mais Lane ne se rappelait presque plus rien de cette époque.

— Il n’est pas un peu petit pour son âge ?

— Un peu, peut-être. Mes beaux-parents ne cessent pas de me reprocher qu’il ne se défoule pas assez… Ils pensent aussi que je le couve trop.

Elle coula un regard anxieux en direction de la maison.

— Je suppose qu’ils ont raison. Je suis une véritable mère poule.

Lane s’agita, embarrassé.

— Oh ! c’est tout naturel, je pense. Il n’est pas encore en âge de se défendre tout seul.

Il parlait en connaissance de cause. Mieux valait être surprotégé que négligé et oublié…

Elle prit un bouquet de fleurs fraîchement coupées qu’elle lui tendit.

— Pourriez-vous les porter jusqu’à la maison ? Il est inutile que vous attendiez ici. Allez boire un verre de citronnade avec Ty et Delphie, je vous rejoins dans un petit instant.

A présent, Rachel ne semblait pas le moins du monde troublée par sa présence. Elle avait accepté placidement ses excuses, ce qui signifiait que le baiser volé, la veille au soir, ne l’avait pas vraiment bouleversée. Curieusement, Lane se sentit désappointé et déçu…

Le jeune homme prit les fleurs et s’éloigna vers la demeure, empruntant l’allée qui serpentait entre les bosquets de fleurs exotiques. Et, tout en marchant, il prit soin de paraître aussi naturel que possible.





Rachel poussa un soupir de soulagement et le regarda rejoindre la maison. Si ce n’était la crosse de son revolver qui étincelait sous les rais du soleil, Lane était tout de noir vêtu, et totalement incongru dans ce décor fleuri et éclatant de couleurs ! Quand il atteignit les marches, elle se détourna, refusant farouchement l’attirance qu’elle éprouvait pour cet homme.

Cela ne se faisait pas ! Enfant, elle avait été élevée dans un univers tranquille et ordonné. Sa mère, pour qui les apparences comptaient plus que tout, n’avait de cesse qu’elle n’insistât pour que sa fille se comporte en toute occasion comme une dame. Calme et posée… Aujourd’hui encore, Rachel s’efforçait de demeurer fidèle à cette règle.

Dire qu’aux yeux de feu son époux elle était trop posée ! En particulier, se plaisait-il à railler, quand venait l’heure de rejoindre le lit conjugal…

Avec un soupir agacé, Rachel gagna la pompe à eau, récemment installée derrière la tonnelle, et remplit son arrosoir. Elle passa la main sous l’eau froide et s’aspergea le visage et le cou tandis que ses pensées retournaient sans cesse à Lane.

Elle n’était d’ordinaire pas sensible à ce genre de choses, mais elle devait bien reconnaître que Lane était un homme fort séduisant.

Tout à ses rêveries, l’arrosoir déborda et l’eau se mit à ruisseler sur ses pieds. Poussant un juron entre ses dents – qu’elle se reprocha d’ailleurs immédiatement ! – elle retourna vers la tonnelle, chassant de son esprit Lane Cassidy, ce cow-boy à la gâchette si facile qu’il était redouté dans tout le pays !

Elle était institutrice, une femme cultivée qui savait se servir de sa tête. Jamais elle ne se laisserait séduire par le regard sombre et le sourire de Lane…

Quand elle eut enfin terminé son travail, elle rangea l’arrosoir et les outils sur une étagère, se débarrassa de son tablier et rejoignit tranquillement la maison.

Son regard se posa sur Lane à l’instant même où elle pénétrait dans la cuisine. Il était assis à la table, les jambes nonchalamment allongées devant lui. Ty se tenait sur ses genoux, contemplant son revolver.

— Que faites-vous ? demanda-t-elle, soudain furieuse.

— Lane me montre son arme, répondit Ty sans la regarder.

Delphie se tenait devant l’évier, les mains dans l’eau de vaisselle, considérant la scène à la dérobée. Rachel lui décocha un regard mauvais, puis elle prit Ty par le bras et tenta de l’écarter de Lane. Mais celui-ci résistait de toutes ses forces ! Enfin elle réussit à l’attirer contre elle et l’étreignit avec passion. Puis elle regarda Lane d’un air presque féroce.

— Maman, tu me fais mal, tu me serres trop fort, se plaignit le petit garçon en essayant de se libérer.

Rachel relâcha son étreinte mais ne quitta pas Lane du regard. L’expression de ce dernier s’était assombrie et ses yeux étaient devenus insondables.

— Je vous saurais gré, Lane Cassidy, de faire disparaître votre revolver, lui ordonna sèchement Rachel.

Il ne bronchait toujours pas.

— Il y a bien longtemps que je ne reçois plus d’ordres de vous, se contenta-t-il de rétorquer.

— Ty, quitte la pièce ! s’exclama-t-elle.

— Mais, maman…

— Ne discute pas.

Elle se tourna vers sa gouvernante.

— Peux-tu t’occuper de Ty, Delphie ? J’ai quelques mots à dire à notre visiteur.

Rachel n’essaya même pas de sourire. Prenant une profonde inspiration, elle tenta d’abord de se calmer. Surtout, surtout, ne pas croiser les sombres prunelles de cet homme, se répétait-elle dans l’espoir de sentir enfin les battements de son cœur s’apaiser.

Delphie s’essuya les mains et, traversant la cuisine, saisit Ty par la main. Le petit garçon regarda sa mère d’un air offensé et suivit la gouvernante sans discuter. Rachel ne reprit la parole que lorsque la porte fut refermée. Lane n’avait pas bougé.

— Je suis désolée, se sentit-elle obligée de déclarer, mais je ne veux pas que mon fils joue avec des armes à feu.

Lane ouvrit la main, révélant six balles dans sa paume.

— Il n’était pas chargé.

Rachel voulut repousser quelques mèches rebelles sur son front, mais ses doigts tremblaient.

— Je me fiche bien de savoir s’il était chargé ou non. Je ne veux pas d’arme dans cette maison.

Lane la considérait d’un regard inquisiteur, comme s’il cherchait à lire en elle.

— Vous devriez savoir que plus vous serez sévère avec lui et plus il sera tenté de vous désobéir…

— Ty n’est pas comme cela. Il ne ressemble pas à ces voyous…

— Comme moi, vous voulez dire ?

Incapable de soutenir plus longtemps son regard, Rachel se dirigea vers la porte de derrière et l’ouvrit, espérant créer un courant d’air capable de balayer la tension qui régnait dans la pièce.

— Vous savez bien que ce n’était pas ce que je voulais dire, protesta-t-elle. Je voulais simplement…

— Je comprends bien, l’interrompit-il calmement. Vous ne voudriez pas que votre fils finisse comme moi. Eh bien, si vous voulez tout savoir, Rachel, j’espère moi aussi de tout cœur qu’il sera différent. J’espère qu’il grandira sagement avec tout ce dont il aura besoin, qu’il saura écrire et lire et qu’il pourra descendre la rue sans provoquer d’hostilité.

Rachel se tourna et le vit armer son revolver, balle après balle, exécutant une sorte de rituel silencieux.

— J’espère que votre fils n’aura jamais à passer une nuit dans le froid, poursuivit-il, seul, terrorisé, ignorant quand il pourra enfin apaiser sa faim… ou s’il sera encore là pour voir le soleil se coucher.

Puis Lane ramassa son arme en silence, il se leva et se dirigea vers Rachel. Le cœur de la jeune femme bondit d’émotion. Elle se souvenait soudain avec une extrême acuité de ce jeune homme provocant et agressif qui, dix ans plus tôt, occupait le dernier banc de la classe. A l’époque, elle n’avait pas peur de lui. Aujourd’hui, oui. Eva Cassidy lui avait parlé de l’enfance de Lane. Elle lui avait expliqué comment sa mère, Sally Cassidy, était morte devant lui, d’une balle en pleine tête, comment Chase l’avait ensuite laissé dans un ranch voisin cependant qu’il pourchassait les agresseurs de sa sœur.

Le monde de Lane s’était alors écroulé. Une voisine, chargée de l’élever, se mit très vite à le maltraiter, et lorsque, finalement, son oncle revint au pays après des années de traque et de prison, Lane gardait en lui comme un poison le ressentiment et la haine de son enfance saccagée. Bien sûr, il ne put jamais accepter Chase, ni se soumettre à son autorité.

Rachel savait que Lane avait souffert mais elle pensait qu’aujourd’hui les vieilles blessures, enfin, étaient refermées. Elle comprit que ce n’était pas le cas et que la douleur de l’enfance brisait encore un coin du cœur et de l’âme du jeune homme.

Alors qu’elle se tenait immobile, captivée par l’obscurité ténébreuse des yeux de Lane, Rachel se sentit inexplicablement attirée par cet homme.

— Ty ne deviendra jamais comme moi, murmura Lane d’une voix rauque, car, Dieu soit loué, il a une mère qui l’en protégera.

— Je suis désolée, souffla-t-elle, bouleversée.

— Vous n’avez pas à être désolée pour moi, Rachel.

— Je voulais simplement m’excuser. Je ne souhaitais pas vous blesser.

Rachel ne pouvait pas détacher son regard de son compagnon. Quelques minutes s’écoulèrent sans qu’il fasse un geste. Il restait là, silencieux, à l’observer, mesurant certainement toute la sincérité de ses excuses.

Elle l’entendait respirer, elle sentait son souffle chaud sur sa peau. La nuit dernière, son menton était ombré d’une légère barbe, aujourd’hui, il s’était rasé. Il lui fallait s’écarter, briser la magie qui déjà naissait entre eux, mais Lane était trop près d’elle pour qu’elle puisse user de sa raison.

Embarrassée, elle s’humecta les lèvres.

— Ty doit être bouleversé. D’ordinaire, je ne m’énerve jamais.

— Peut-être. Cependant, je suis presque sûr qu’il a déjà oublié cet incident !

— Non, fit-elle en secouant la tête. Il a une telle mémoire…

A cet instant, Rachel se sentit à nouveau fort mal à l’aise et ce fut Lane lui-même qui la soulagea de son embarras en changeant de sujet.

— Et, maintenant, si nous buvions cette citronnade ? proposa-t-il sur un ton désinvolte.

Rachel se dirigea vers le placard où elle prit deux verres. Elle les posa sur la table et se tourna vers Lane.

Il prit un verre, le remplit et le porta à ses lèvres. En quelques gorgées, il but toute sa citronnade. Puis il reporta son attention sur elle.

— J’ai besoin de vous poser quelques questions à propos de Chase, fit-il.

A son tour, Rachel se servit un verre.

— Vous pensez vous réconcilier avec lui ? demanda-t-elle avec un sourire. Ô Lane, cela serait merveilleux ! Eva serait si heureuse…

— Ne tirez pas de conclusions trop vite.

Elle fronça les sourcils.

— Alors pourquoi ? Ne me dites pas que c’est par simple curiosité, je ne vous croirais pas. Vous débarquez de nulle part, après n’avoir plus donné signe de vie pendant des années…

— C’est par pure curiosité…

Ignorant la froideur de ses yeux, elle insista :

— Chase et Eva sont heureux. Ils ont deux superbes enfants et une belle maison…

— Eva se plaît à la campagne ?

Il se voulait totalement détaché.

— Vous n’êtes peut-être pas au courant. Elle a hérité d’une belle somme d’argent, lui confia Rachel.

— Un héritage ? Je croyais que ses parents étaient acteurs. Ils ne devaient pas être très riches.

La jeune femme le scrutait avec attention.

— Est-ce pour cette raison que vous êtes de retour ? continua-t-elle, soudain méfiante. Parce que vous avez appris qu’ils avaient de l’argent ?

Il s’efforça de demeurer calme. De quoi l’accusait-elle ? D’avoir des vues sur l’argent de son oncle ? Ce n’était pas la raison de son retour mais, bien sûr, avec la réputation qu’il s’était forgée, pouvait-il l’en blâmer ? Si seulement il avait le droit de lui expliquer pourquoi il avait tant besoin de se renseigner sur la vie de son oncle…

— Je ne suis pas revenu depuis dix ans, Rachel. Je ne peux décemment pas aller frapper à la porte de Chase sans rien savoir de lui.

— Certainement, pourtant…

Avant qu’elle n’ait pu continuer, il y eut un coup frappé à la porte d’entrée. Les pas de Delphie retentirent bientôt dans l’escalier, puis dans le vestibule. Rachel leva les yeux vers Lane. Il la regardait avec intensité.

— Avez-vous l’intention de quitter Last Chance avant leur retour ? s’enquit-elle.

— Je vais me rendre à Trail’s End, voir si je ne peux pas m’installer là-bas en attendant le retour de Chase.

Elle entendit Delphie s’approcher en compagnie de Ty, puis deux autres voix qui lui étaient familières.

— La nuit dernière, vous m’avez dit avoir des affaires à régler en ville, lança-t-elle nerveusement.

Rachel jeta un coup d’œil en direction du couloir, l’air inquiet.

A son tour, Lane la regarda attentivement et il dut deviner sa panique. Rachel s’efforça de garder son calme. Après tout, elle était libre de recevoir qui elle voulait chez elle !

— Vous préférez peut-être que je sorte par la porte de derrière ?

— Absolument pas. Je suis ici chez moi, je n’ai de comptes à rendre à personne.

Elle n’allait absolument pas se laisser culpabiliser, surtout pas sous son propre toit. Et obliger Lane à s’en aller comme un vulgaire criminel ! Alors Rachel se redressa, tout en fermant avec soin le dernier bouton de sa robe. Puis, aussi vindicative qu’un petit soldat, elle se planta devant la porte et attendit.

Ty fit irruption le premier, suivi de Delphie. L’appréhension se lisait sur le visage de la gouvernante.

— Grand-mère et grand-père McKenna sont ici ! annonça le petit garçon en se précipitant dans les bras de Lane.

Delphie leva les yeux au ciel, psalmodiant quelque prière inintelligible.

— Je vais servir la citronnade, marmonna-t-elle enfin en évitant le regard de Rachel.

Cette dernière regarda sa belle-mère faire son apparition, resplendissante dans sa robe noire, ses bijoux d’onyx et son ombrelle toute de dentelles. Puis la femme s’immobilisa sur le seuil.

Derrière Loretta, Stuart McKenna Senior s’arrêta pour jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule de sa femme. Tout dans cet homme puissamment bâti, aux cheveux roux et au visage rubicond, reflétait la richesse et le pouvoir. Le moindre de ses gestes et de ses expressions en témoignait. En une seconde, il jaugea la scène, glissant un bref regard sur Delphie, Ty et Rachel. Puis, il fixa Lane. Alors il ouvrit la bouche de stupeur avant de s’empourprer jusqu’à la racine des cheveux.

Rachel n’avait jamais vu ses beaux-parents aussi furieux. Finalement, Loretta McKenna leva le menton et, jetant un regard accusateur en direction de Lane, lança d’un ton sévère :

— Qui est cet homme, et pourquoi diable ne portez-vous plus le deuil, Rachel ?





4





Par égard pour Rachel, Lane se défendit de réagir. Mais il s’en fallut de peu ! La femme le transperçait de son regard méprisant tandis que son époux le détaillait des pieds à la tête avec dédain.

— Je vous présente Lane Cassidy, déclara Rachel d’une voix mal assurée. L’un de mes anciens élèves…

Elle se tourna vers lui, l’implorant en silence de ne pas faire d’esclandre.

— Lane, voici ma belle-mère et mon beau-père, Loretta et Stuart McKenna.

— Mes grands-parents, renchérit Ty avant de se tourner vers eux : Vous avez vu, Lane porte un revolver. Il dort même avec ! Il m’a laissé…

— Ty, le coupa Rachel, pourquoi ne raccompagnerais-tu pas M. Cassidy ?

D’un geste sec, Lane salua les McKenna, puis Delphie. Quand Ty lui prit de nouveau la main, il jeta un coup d’œil en direction de Rachel.

— Si vous avez besoin de moi, je serai au ranch…

Mais il comprit aussitôt qu’il en avait trop dit.

— Merci, Lane, répliqua-t-elle sèchement. Merci d’être venu nous voir.

Alors, tenant toujours la main du petit garçon serrée dans la sienne, il se dirigea vers le vestibule, puis sortit dans le jardin.

— Tu reviendras quand, Lane ? lui demanda Ty d’un ton implorant.

Le garçonnet, lui, avait envie de le revoir, Lane s’en trouva secrètement flatté. Ty lâcha un instant la main de son ami, afin de s’approcher de Shield, soigneusement attaché au tronc d’un magnolia, devant la maison.

— Je ne sais pas, lui répondit Lane doucement.

— Dis, tu m’emmèneras faire un tour ? Avec papa, j’avais le droit de me promener jusqu’au bout de la rue, mais maman ne veut plus en entendre parler. Elle a trop peur que je tombe. Elle dit que je pourrais me briser le cou. Mais, si tu me tiens bien, je ne risque rien… Je ferai très attention. Tu ne pourrais pas essayer de parler à maman ?

Un souvenir revint à l’esprit de Lane. Il lui était arrivé autrefois de faire ainsi quelques promenades avec son oncle Chase. Il n’y avait là rien d’exceptionnel mais cette nouvelle irruption de son passé le bouleversa… Tyson ne demandait certes pas grand-chose, mais Lane n’avait pas pour habitude de faire des promesses lorsqu’il n’était pas certain de pouvoir les tenir.

— Je ne sais pas. Nous verrons.

La déception s’inscrivit sur le visage du petit garçon.

— En général, quand maman dit ça, cela signifie non.

— J’ai dit nous verrons, et c’est nous verrons.

— Bien. J’attendrai que tu reviennes.

— Je savais que tu dirais cela, répondit Lane en souriant.

Avec agilité, il monta en selle.

— Tu ferais mieux de rentrer maintenant. Ta maman et tes grands-parents doivent t’attendre.

— Regarde comme je peux aller vite.

Le petit garçon tourna les talons et prit ses jambes à son cou, remontant l’allée vers la demeure. Lane attendit qu’il ait disparu à l’intérieur de la maison pour faire tourner bride à sa monture et s’élancer vers les confins de Last Chance, en direction du ranch de Trail’s End.

En général, il retrouvait une certaine sérénité dès qu’il quittait une ville. Mais, aujourd’hui, même ce décor somptueux de prairies qui s’étendaient à perte de vue, ces montagnes superbes ne parvinrent pas à lui rendre sa bonne humeur. Il savait que derrière lui il abandonnait Rachel à la colère de ses beaux-parents.

Pourquoi lui avait-il rendu visite ? Il n’ignorait pourtant pas que Rachel Albright avait une réputation à tenir, qu’elle ne pouvait pas se jeter dans les bras d’un homme tel que lui. D’ailleurs, comment osait-il même la désirer ? Et que cherchait-il ? Jamais il ne serait capable de partager sa vie avec une femme aussi raffinée. L’aimer exigerait des sacrifices dont il ne se sentait pas capable.

Décidément il divaguait ! Agacé par de telles réflexions, il talonna sa monture et, tandis que Shield dévalait la vallée à bride abattue, il sentit le souffle brûlant du vent lui fouetter le visage. Heureusement, il ferait plus frais au ranch… Peut-être qu’un changement de température saurait apaiser ses sens et éclaircir ses idées.

Conscient de malmener sa monture, il ralentit un peu l’allure. Si sa mémoire était bonne, il ne lui restait plus maintenant qu’une petite heure de route avant d’atteindre le ranch.





— Mon Dieu, Rachel, à quoi pensez-vous ?

Loretta McKenna s’engouffra dans la cuisine, son époux sur les talons. Elle s’arrêta pour regarder Delphie servir la citronnade.

— Si c’est pour moi, je n’en veux pas ! lança-t-elle d’une voix cinglante.

Rachel s’empressa d’intervenir :

— Pourquoi n’irions-nous pas au salon, Loretta ?

La cuisine était en effet la pièce la plus exiguë de la maison. Et ce n’était pas ici qu’elle réussirait à calmer les esprits.

— Pourquoi ne me racontez-vous pas ce que ce hors-la-loi fichait chez vous ? intervint Stuart McKenna en lançant à Rachel un regard meurtrier.

— C’est un vieil ami et, comme je vous l’ai déjà dit, un ancien élève. Et je crois savoir qu’il n’est pas recherché !

— Peut-être, mais il ne vaut pas mieux que son oncle, commenta Stuart avec hargne.

— Ô mon Dieu ! répéta sa femme en devenant livide. Que vont penser les gens ? Et pourquoi ne portez-vous plus vos habits de deuil ? Etes-vous sortie ainsi ? Auriez-vous perdu l’esprit ?

S’agrippant au dossier d’une chaise, Loretta se tourna vers Delphie.

— Serait-elle restée trop longtemps au soleil hier après-midi ?

Avant que la gouvernante n’ait pu répondre, Rachel s’approcha de sa belle-mère et la prit gentiment par le bras.

— Je vais très bien. Et, maintenant, madame McKenna, si nous passions au salon pour discuter tranquillement ?

Sans attendre son avis, elle poussa Loretta McKenna vers la porte.

— Laisse-nous quelques instants, Delphie, déclara-t-elle à son intention. Tout à l’heure, tu nous apporteras de la citronnade et un pichet d’eau bien glacée.

Derrière elles, Stuart McKenna Senior continuait de marmonner entre ses dents.

— Si vous veniez habiter chez nous, lança-t-il, ce genre de problèmes n’arriverait pas. Ty apprendrait à monter à cheval et à se servir d’un lasso. Il en aura besoin si un jour il décide de reprendre la direction du ranch.

C’était un argument qu’il rabâchait chaque fois qu’il la voyait. Jusqu’ici, Rachel s’était contentée de décliner gentiment cette invitation. Même si les McKenna habitaient une somptueuse demeure suffisamment vaste pour les accueillir elle préférait rester ici, dans cette maison. La sienne. Elle y avait vécu seule avant son mariage et n’avait pas l’intention d’y renoncer aujourd’hui. Elle adorait cet endroit parce qu’il représentait la mémoire de ses parents et la sienne. Il était le symbole du temps passé heureux, celui de l’indépendance, du bonheur et de la liberté.

Le salon était discrètement décoré et d’un goût très sûr. Rachel avait effectué quelques légères modifications après la disparition de ses parents, mais elle avait voulu conserver les meubles que sa mère avait amoureusement choisis et achetés. Après le mariage de Rachel et de Stuart, Loretta avait bien essayé de s’en mêler, toutefois la jeune femme avait résisté. Le mobilier était certes réduit, mais de valeur. Sur la table basse, la jeune femme avait rangé plusieurs livres et la Bible familiale au côté d’un bouquet de fleurs fraîchement cueillies.

Loretta se dirigea vers le canapé et s’y laissa tomber comme si, brusquement, elle avait été privée de toutes ses forces. Elle était pourtant en parfaite santé et les signes de faiblesse n’étaient qu’une manifestation de sa propension à dramatiser.

Postée près de la porte d’entrée, Rachel surprit ses beaux-parents échangeant un rapide coup d’œil. Prenant une profonde inspiration, elle avança, un sourire aux lèvres.

— Rachel, ma chère, commença Loretta d’un air condescendant, je ne souhaite pas m’immiscer dans ce qui ne me regarde pas, mais je m’inquiète pour votre réputation. Dois-je vous répéter qu’il vous faut être en toute circonstance vigilante ? Imaginez ce que penseraient les gens ! La mort d’un époux exige un deuil d’au moins deux ans…

— De nos jours, on peut réduire cette période à un an sans provoquer un tollé, objecta Rachel.

La jeune femme regarda en direction de son beau-père. Il s’était levé et arpentait la pièce de long en large. Un instant, il s’arrêta devant la table basse. Les photographies qui trônaient sur le plateau de chêne massif étaient celles de ses parents et de Ty. Il se rembrunit.

— Mais vous rendez-vous compte ? protesta Loretta. Se débarrasser du deuil si rapidement après la mort de notre pauvre Stuart…

— Le violet et le mauve sont considérés comme des couleurs de demi-deuil, fit Rachel. La couleur de ma robe n’a rien de choquant.

Sa belle-mère secoua la tête.

— Mais imaginez ce que peut penser Ty ! Après tout, c’est de son père qu’il s’agit…

Cette allusion à son époux la fit bondir.

— Le père de Ty a trouvé la mort dans une chambre sordide, en compagnie d’une prostituée. Que croyez-vous que mon fils pensera de ce genre de choses lorsqu’il sera suffisamment grand pour comprendre ?

Loretta faillit s’étouffer. Elle porta une main à sa poitrine.

— Je n’ai plus le cœur aussi solide qu’autrefois…

— Tu as une santé de fer et tu le sais fort bien ! s’exclama son époux avec irritation.

Il se tourna vers Rachel.

— Oubliez ces tenues de deuil, et le comportement de mon fils, si vous le voulez. Après tout, cela ne nous regarde pas. Je pense simplement à Ty. Y avez-vous songé quand vous avez invité ce cow-boy ici ?

— J’ignorais que Lane Cassidy viendrait.

— Vous avez dansé avec lui hier soir, au vu et au su de tout Last Chance ! commenta son beau-père avec acrimonie.

— Quoi ? s’écria Loretta.

— Je ne t’en ai pas parlé, ma chérie, je craignais que tu ne t’inquiètes. Mais c’est ce qu’on racontait à la banque ce matin. Connaissant Rachel, j’ai cru tout d’abord qu’il ne s’agissait que de calomnies.

Il fusilla la jeune femme du regard.

— J’avoue que j’ai quelques doutes à présent.

— Je n’ai fait de tort à personne en dansant avec Lane Cassidy ! protesta Rachel. En outre, vous savez bien que je ne ferais jamais rien qui puisse blesser Ty…

— On vous juge d’après les personnes que vous fréquentez ! glapit son beau-père. Nous vous avions déjà mis en garde pour la femme de Chase Cassidy. Mais, apparemment, vous n’en faites qu’à votre tête.

— Eva Cassidy est la femme la plus gentille, la plus sincère qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Loretta secoua la tête.

— Je n’ai jamais compris qu’une dame comme elle puisse épouser un bandit. Elle qui…

— Je ne suis pas ici pour discuter des Cassidy ni de leur neveu ! la coupa son époux.

Il prit une profonde inspiration et tira sur sa veste comme chaque fois qu’il avait quelque chose d’important à dire.

— Nous sommes venus vous prévenir que Robert serait bientôt de retour parmi nous. Nous avons l’intention de préparer une réception en son honneur et nous aimerions que Ty et vous soyez de la fête.

Rachel sentit sa colère s’évanouir.

— Quand doit-il rentrer ? demanda-t-elle.

— Il n’est pas encore certain de la date ; mais, à mon avis, il sera de retour dans une semaine ou deux. Ses affaires ne le retiennent pas à La Nouvelle-Orléans en ce moment, il va donc en profiter pour prendre quelques jours de repos.

Elle fut tout d’abord tentée de refuser cette invitation à dîner, cependant Robert était l’oncle de Ty et il était le seul dans la famille McKenna à faire preuve de gentillesse à son égard. Non, tout bien considéré, elle participerait à cette soirée…

Elle estimait Robert, il l’avait soutenue quand elle avait voulu continuer à enseigner après son mariage. Mais, hélas, ils n’avaient pas réussi à convaincre Stuart et ses parents.

— Ty et moi serons là, bien sûr, promit-elle.

Puis, se tournant vers sa belle-mère, elle s’enquit :

— Comment va Mary Margaret ?

C’était la sœur de Loretta, une femme célibataire qui vivait elle aussi au ranch. Rachel pensait que la question détendrait un peu l’atmosphère. Bien au contraire.

— Aussi idiote que d’habitude ! cracha Loretta avec mépris. Elle veut donner un récital de poésie en l’honneur de Robert.

— L’idée est excellente, objecta Rachel. Cela ne peut que lui redonner confiance.

— Elle ferait mieux de descendre de son nuage et de perdre quelques kilos. Elle pourrait ainsi se promener en ville sans faire de l’ombre aux passants, commenta Stuart méchamment.

Son épouse se pencha en avant, posant enfin son ombrelle à côté d’elle.

— Tu ne devrais pas dire des choses aussi dures, dit-elle sur un ton de reproche. Tu sais bien que cette pauvre Margaret essaie de faire un régime depuis déjà plusieurs années.

— Si elle se remuait un peu plus… grommela son mari.

Rachel réprima un soupir. Elle aurait tant aimé qu’ils prennent congé. Leur conversation commençait franchement à l’agacer…

— Je me demande où est Delphie, songea-t-elle tout haut, essayant de presser un peu les choses.

— Vous n’avez jamais su y faire avec votre domestique, Rachel, répliqua Loretta. Vous êtes trop indulgente avec elle. Je vous le dis depuis le début. Si vous consentiez à venir vivre au ranch avec nous jusqu’à ce que Ty soit plus grand, vous apprendriez à tenir une maison et à diriger vos serviteurs.

Elle regarda autour d’elle.

— J’en profiterais pour vous apprendre à décorer correctement votre intérieur. Vous ne semblez pas avoir la moindre idée de la manière dont il faut agir dans notre milieu. Il suffit de regarder votre maison. Un seul coup d’œil, et votre visiteur peut se faire une idée sur vous et les vôtres. Il vous faut toujours être vigilante, si vous voulez gagner le respect et l’estime de tous.

— Il vous faut surtout rester éloignée de bandits comme Lane Cassidy, renchérit Stuart.

Il se tenait près de la fenêtre, son manteau ouvert, les mains enfoncées dans ses poches. Et il la regardait d’un air condescendant…

Tout à coup, Rachel ne put en supporter davantage.

— Vous n’avez aucun droit de décider de mes fréquentations, lâcha-t-elle le plus froidement possible.

Loretta prit un air horrifié.

— Ne me dites pas que vous avez l’intention… de revoir ce brigand !

— Je n’en sais rien. Mais, de toute façon, cela ne vous regarde pas. Et, maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai une migraine et je voudrais me reposer.

Sa belle-mère était soufflée d’être congédiée de la sorte. Elle récupéra vivement son ombrelle.

— Je ne sais pas quelle mouche vous a piquée, Rachel. Comment osez-vous nous traiter ainsi après tout ce que nous avons fait pour vous et Ty… ?

Stuart s’approcha de sa femme. Il regardait Rachel avec hargne.

— Je suis certain qu’elle nous présentera ses excuses dès qu’elle aura repris ses esprits ! Nous vous préviendrons pour le dîner avec Robert.

Puis, se tournant vers son épouse, il ajouta :

— Va m’attendre dans la voiture, Loretta. J’ai encore quelque chose à dire à Rachel, je te rejoins.

— Mais… protesta sa femme.

— Vas-y, Loretta.

Visiblement piquée au vif, Mme McKenna s’éloigna d’un pas furieux. Rachel se préparait déjà au pire.

— Si vous réfléchissiez à ce qu’il y a de mieux pour vous, vous ne reverriez jamais cet homme, déclara Stuart d’une voix cinglante.

Rachel serra les poings. Décidément elle avait l’impression de se retrouver devant feu son époux ! Ces deux hommes étaient aussi déterminés et dangereux l’un que l’autre. Rachel savait que son indépendance était en jeu. Elle détourna le regard.

— Ici, je suis chez moi, et je fais ce que je veux.

— Peut-être, mais tant que mon petit-fils sera concerné, je me mêlerai de votre vie. Ne l’oubliez jamais.

— Seriez-vous en train d’utiliser Ty pour me menacer ?

— Je vous préviens, c’est tout.

Il la détailla de pied en cap, et grimaça.

— Je doute qu’un homme comme Lane Cassidy vienne vous rendre une simple visite de courtoisie. Et, pourtant, je m’en étonne. En effet, si vous aviez quelque talent pour plaire à la gent masculine, mon fils ne serait peut-être pas allé voir une prostituée, n’est-ce pas ?

Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, elle abattit sa main sur le visage de son beau-père. Il lui saisit alors le poignet et le serra de toutes ses forces. Rachel refusa de montrer sa douleur et resta impassible. Finalement, il la lâcha et, se penchant vers elle, murmura près de son visage :

— Stuart m’a tout raconté à votre propos. Il a dit que vous étiez aussi frigide qu’une poupée de porcelaine.

Il lui décocha un regard dédaigneux.

— Les poupées, ça se casse. Souvenez-vous de cela, Rachel. Ne jouez pas avec moi.

Il recula d’un pas et l’observa avec cruauté avant de tourner les talons et de se diriger vers la sortie.

— J’ai trente ans et cette maison est la mienne, lança Rachel avec une assurance qu’elle était loin d’éprouver. Ty est mon fils, Stuart. Je ferai comme il me plaira.

— C’est ce que nous verrons.





Alors qu’il chevauchait à travers la propriété de Chase, Lane découvrit que presque rien, ici, n’avait changé. Aucun arbre ne venait rafraîchir la vallée entourée de cimes acérées. Il régnait dans cet endroit une chaleur tout aussi écrasante que jadis… et, comme chaque été, les pâtures avaient jauni sous le soleil et s’étaient couchées sous les rafales de vent. Au loin, s’alignaient les champs de coton.

En atteignant l’autre versant, il aperçut devant lui le ranch, avec sa grange, ses corrals et ses dépendances. Chase avait érigé, près de la vieille masure en bois, une immense maison à deux étages pour abriter sa nouvelle famille. Quelle transformation !

Même après avoir lu les rapports sur son oncle, Lane ne s’attendait pas à tant d’opulence. La colère qui couvait en lui s’éveilla de nouveau.

Depuis trois ans, l’Agence Pinkerton surveillait un homme suspecté d’avoir attaqué des trains qui convoyaient des fonds dans le Wyoming, le Dakota et le Montana. Enquê