Main La maison sans racines
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La maison sans racines

EDEN516
Year:
2013
Language:
french
File:
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1

La maîtresse audacieuse

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 1.24 MB
2

La maison Traum

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 963 KB
ANDRÉE CHEDID





LA MAISON

SANS RACINES





roman





FLAMMARION





		 			Andrée Chedid

			La maison sans racines





			Flammarion



				Maison d’édition : Flammarion



			 				©flammarion, 1985

				Dépôt légal : août 1985



			 				ISBN numérique : 978-2-08-130592-2



				ISBN du PDF web : 978-2-08-130593-9





			 				Le livre a été imprimé sous les références :

				ISBN : 978-2-08-064809-9





			 				Le format ePub a été préparé par Isako (www.isako.com)





		 					 				 					 Présentation de l'éditeur :

Sybil, douze ans, habite les Etats-Unis. Sa grand-mère Kalya, la cinquantaine, vit à Paris. Elles ne se sont jamais rencontrées et décident de passer leurs prochaines vacances, ensemble, au Liban, pays de leurs ancêtres.

Emigrées de plusieurs générations, leurs " maisons sans racines " - à part celles de l'esprit et du coeur - sont parfois plus passionnantes et plus ouvertes que les demeures immuables agrippées à leurs mottes de terre.

Nous sommes en 1975. Rendez-vous à Beyrouth, à l'aube de la tragédie.

Une marche dramatique le long d'une place de la ville ponctuera le roman. Elle ne durera que quelques minutes mais, dans cet espace refermé comme un piège où la mort est aux aguets, Kalya revivra ses propres vacances, en ces mêmes lieux, avec sa grand-mère Nouza. C'était en 1932, en des saisons plus insouciantes et plus frivoles.



				 Andrée Chedid

Poète, romancière, auteur dramatique.

Née au Caire, elle réside à Paris depuis 1946.





Table des matières


Couverture

Titre

Copyright

Table des matières

Chapitre 1.

Chapitre I

Chapitre 2.

Chapitre II

Chapitre 3.

Chapitre III

Chapitre 4.

Chapitre IV

Chapitre 5.

Chapitre 6.

Chapitre V

Chapitre 7.

Chapitre VI

Chapitre 8.

Chapitre VII

Chapitre 9.

Chapitre 10.

Chapitre VIII

Chapitre 11.

Chapitre IX

Chapitre 12.

Chapitre X

Chapitre 13.

Chapitre XI

Chapitre 14.

Chapitre XII

Chapitre 15.

Chapitre XIII

Chapitre 16.

Chapitre 17

Chapitre 18.

Chapitre XIV

Chapitre 19.

Chapitre XV

Chapitre 20; .





LA MAISON

SANS RACINES





« ... au tréfonds de mon sang m'abîmer

pour partager le poids porté par les hommes

puis relancer la vie... »



Badr Chaker Es-Sayyâb

1926-1963





« Ta maison ne sera pas une ancre, mais un mât. »



Kahlil Gibran

1881-1931





à M.C. Granjon,

en de proches et lointaines racines.





CHAPITRES




En chiffres romains :

juillet-août 1932.



En chiffres arabes :

juillet-août 1975.



En italique : la marche,

un matin d'août 1975.





Ce n'était rien. Rien qu'un bruit sourd, lointain. Sans les incidents de ces dernières semaines, il serait passé inaperçu. Personne n'aurait songé à un coup de feu.

Kalya ne s'en inquiéta pas outre mesure, mais revint sans tarder à la fenêtre qui donnait sur la Place.

Quelques secondes auparavant, accoudée à ce poste d'observation, elle avait reconnu, face à face, Ammal et Myriam, sveltes, souples, en larges vêtements jaunes. Elles étaient apparues en même temps, venant de côtés opposés du terre-plein. Kalya suivrait du regard – elle le leur avait promis – la marche des jeunes femmes se dirigeant l'une vers l'autre pour se rejoindre au centre de la Place.

Une fois réunies, les événements se dérouleraient selon le plan prévu.

Mais, durant les courts instants où Kalya avait été rappelée à l'intérieur de la pièce, tout avait basculé. Les deux figures solaires avançant dans l'aube naissante s'étaient brusquement figées. L'image s'était assombrie. Etait-ce un cauchemar ? La marche allait-elle reprendre ? La rencontre aurait-elle lieu ?



Laquelle vient d'être touchée par un projectile parti on ne sait d'où ? Laquelle des deux – vêtues de jaune, habillées des mêmes robes, coiffées des mêmes foulards, chaussées des mêmes espadrilles – vient d'être abattue comme du gibier ? Laquelle est couchée sur le sol, blessée à mort peut-être ?

Laquelle se tient à califourchon, jambes et genoux enserrant les hanches de la victime ? Laquelle, penchée au-dessus de sa compagne, lui soulève le buste, s'efforce de la rappeler à la vie ? La question n'a presque pas d'importance. Ce matin, elles sont une, identiques.

*

* *



Kalya referma brusquement la fenêtre qui donnait sur la Place. Une place vide ; sauf pour ces deux corps embrassés.

Elle traversa le living en courant. Odette, tassée dans son fauteuil mauve, revêtue de son éternelle robe de chambre à ramages, la rappela en retirant ses boules Quiès.

– Qu'est-ce qui se passe ? Où vas-tu ?

Kalya continua sa course, lança :

– Je te raconterai plus tard.

Sa tante n'avait rien su, rien entendu. Chaque matin, poudrée, peinturlurée, elle s'enfonçait, durant des heures, dans sa bergère défraîchie. Chaque matin, elle sirotait l'invariable café turc que Slimane – le cuisinier soudanais venu avec elle d'Egypte il y a une dizaine d'années – lui servait sur un plateau d'argent massif. Se gavant de biscuits et de confitures, elle ressassait des souvenirs en sa compagnie. Celui-ci se tenait assis, vu son âge et ses innombrables années de service, sur un tabouret cannelé, non loin du fauteuil.

Au passage accéléré de Kalya, surpris par sa précipitation, Slimane se leva et la suivit jusque dans l'entrée.

Il la vit ouvrir, sans hésiter, le tiroir de la commode ventrue, en faux Louis XVI, dont le placage s'écaillait ; puis tirer, d'entre les napperons, un revolver. Elle fourra l'arme dans la poche de son tricot et, d'un pas rapide, se dirigea vers la sortie.

– Où va-t-elle à cette heure ? soupirait Odette, se parlant à elle-même et trempant son biscuit dans la tasse fumante. Une fantaisiste ! Ma nièce a toujours été une fantaisiste. Pas étonnant qu'elle ait choisi ce drôle de métier. Photographe ! A-t-on idée !

Au moment où Kalya prenait l'escalier, elle s'aperçut que Slimane était toujours derrière elle. Il pressentait un danger.

– Je viens avec vous.

Elle se retourna, le supplia de n'en rien faire :

– Non, non. Ne quitte pas Odette. Ni l'enfant surtout, elle dort encore



L'absence prolongée de Slimane lui parut étrange.

Odette se redressa, ses pieds tâtonnèrent à la recherche de ses pantoufles en velours rouge. Ne les trouvant pas, elle renonça à poursuivre sa nièce jusque dans l'escalier, termina son café, emporta un biscuit et se dirigea vers la fenêtre que Kalya venait de quitter.

Slimane devait la rejoindre quelques minutes plus tard.



Kalya s'appuya contre la rampe. Son cœur battait à se rompre. Elle posa sa paume dessus, le sentit tressaillir, le tapota pour l'apaiser. Tel un petit animal familier avide de caresses, le muscle se calma et elle put entreprendre la descente des cinq étages.

Parvenue au second palier, elle entendit derrière elle des pas rapides, légers.

– Sybil, qu'est-ce que tu fais là ? Remonte tout de suite.

Persuadée que sa petite-fille dormait du sommeil de ses douze ans, elle n'avait même pas songé à entrer dans sa chambre pour la rassurer.

– Où vas-tu ?

– Remonte. Je t'expliquerai plus tard.

– Je viens avec toi.

L'enfant s'entêta. Ses longs cheveux blonds en désordre, ses paupières gonflées, son visage barbouillé de nuit lui donnaient un air sauvagement obstiné.

– Ne me laisse pas !

Le temps pressait. Il fallait au plus vite rejoindre les deux jeunes femmes. Il fallait avancer sur la Place, le revolver bien en vue pour prévenir toute menace, empêcher un prochain coup de feu avant l'arrivée de l'ambulance. Cela aussi avait été prévu, en cas d'accident.

Il fallait sauver ce que Myriam et Ammal avaient partagé ; maintenir cet espoir qu'elles voulaient porter, ensemble, jusqu'au centre de la Place, où devaient bientôt converger les diverses communautés de la ville. Sauver cette rencontre préparée depuis des jours.

Sybil continuait de dévaler les marches, en pyjama, pieds nus, sur les talons de sa grand-mère. Dans l'entrée de l'immeuble, Kalya insista :

– Remonte vite. Je ne veux pas que tu me suives.

– Je ne te suivrai pas. Je resterai ici. Je veux voir ce que tu fais.

Il n'était plus temps de discuter.

– D'accord, mais reste là sous le porche. Tu me verras en entrebâillant la porte. Ne sors à aucun prix, c'est juré ?

– Juré.

– C'est moi qui reviendrai vers toi.

Elle la quitta, fit quelques pas. Reviendrait-elle ? Dans quelques minutes serait-elle encore en vie ? Cela ne comptait pas, ne comptait plus. Mais elle craignait surtout pour l'enfant. Par instants, elle regrettait amèrement de n'avoir rien su prévoir et de l'avoir emmenée dans ce pays. Elle se retourna une fois encore :

– Quoi qu'il arrive, tu ne dois pas me suivre. Au moindre danger, tu remontes chez Odette. C'est promis ?

– C'est promis.

*

* *



Sybil et Kalya s'étaient fixé rendez-vous dans ce Liban, lointain pays de leurs ancêtres. Venues chacune d'un autre continent, cela faisait près d'un mois qu'elles s'étaient rencontrées, pour la première fois, sur un sol à la fois familier et inconnu. Petite terre de prédilection que l'enfant surprenait nichée dans quelques lignes du livre d'histoire ou de géographie, ou bien qui surgissait dans la conversation de son père Sam. Elle en rêvait. Ces rives légendaires, ces mondes de temples, de dieux, de mers, de soleils, elle souhaitait les voir, les reconnaître ; pouvoir plus tard en parler autour d'elle.

Pour la première fois, la fillette et sa grand-mère vivaient côte à côte. Ce fut d'abord un temps de bonheur, de promenades, d'entente. Puis la consternation de ces dernières journées.

Depuis une semaine, l'aérodrome était clos, le port bouclé. Les quartiers communiquaient mal, d'obscures menaces pesaient sur les habitants et leur cité.

Sybil se mit à crier :

– Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. Je t'aime, Mammy !

Jamais elle ne l'avait appelée « Mammy », mais plutôt par son prénom : « Kalya ». En Amérique, où elle avait été élevée, son père c'était « Sam » ; sa mère, la Suédoise, « Inge ». Kalya revint rapidement pour serrer l'enfant dans ses bras :

– Je t'aime tellement, moi aussi.

Sybil s'étonna de sentir contre son coude un objet rugueux, métallique. En se penchant elle aperçut le revolver. Elle n'eut pas le temps de poser des questions. Kalya, dans sa robe blanche, s'était de nouveau éloignée.



La Place était encore déserte. Sous les deux corps, soudés l'un à l'autre, s'étalait une nappe de sang aux bords déchiquetés.

De cette masse un cri s'éleva, aigu, déchirant. Puis ce fut le silence.

Le revolver au poing, les yeux tantôt fixés sur une fenêtre, tantôt sur une porte pour prévenir toute attaque, tout danger, Kalya se mit en marche.

Le chemin allait lui paraître interminable. La distance, infinie...





1.





– Kalya ! Kalya !

Arrivée depuis près d'une heure par un précédent avion, Sybil, accoudée à la barrière, son sac de marin à ses pieds, attend en compagnie d'une hôtesse les voyageurs de Paris. Elle lève les bras, les secoue, appelle ; puis fonce dans le passage interdit. L'hôtesse la rattrape.

– Tu ne peux pas faire ça !

– C'est ma grand-mère ! La septième dans la file d'attente.

– Comment peux-tu savoir ? Tu ne l'as jamais vue.

– Je la reconnais.

– Avant de te laisser partir avec elle, je lui demanderai ses papiers.

– Ses papiers, pour quoi faire ? Je te dis que c'est elle, j'en suis sûre.



– Depuis le temps que tu me parles du Liban, tu vas enfin le connaître, Sybil. Et même avant moi ! avait dit Sam.

– Tu t'occuperas bien de ta grand-mère, avait repris Inge.

– Après notre voyage, nous irons vous rejoindre.

A l'aérodrome de New York, le couple venait de confier leur fillette à l'hôtesse ; le lendemain, ils s'envoleraient pour l'Amazonie. Ethnologues tous les deux, ils comptaient vivre durant deux mois parmi une peuplade primitive, pour l'étudier et rapporter un film. Personne ne pourrait les joindre pendant ce séjour. Ils partaient sans inquiétude. Kalya, la mère de Sam, n'avait qu'une cinquantaine d'années et ce projet de vacances avec sa petite fille, que les circonstances avaient tenue éloignée d'elle jusqu'ici, la comblait de bonheur. Une correspondance s'était nouée entre la grand-mère et l'enfant ; elles préparaient cette rencontre depuis des mois.



Ce pays que son fils ne connaissait pas, Kalya n'en avait conservé que de brèves images. Celles de certains étés, lorsque, fuyant une Egypte torride où sa famille s'était établie depuis des décennies, sa propre grand-mère Nouza l'emmenait en villégiature à la montagne. Cela remontait à une quarantaine d'années. Traditions, nostalgies n'attachaient pourtant pas Kalya. Alors, pourquoi ce choix ? Sans doute, d'abord, à cause de l'insistance de Sybil.

Englobant mer, collines, montagne dans une effervescence lumineuse, le petit pays, il est vrai, était beau ; et ses habitants, tels qu'elle s'en souvenait, doués pour le sourire. Cherchait-elle aussi à retrouver Nouza ? Nouza rendue à la poussière dont le souffle l'accompagnait toujours. Ou Mario, son premier amour ? Non, elle ne souhaitait pas tellement revoir celui-ci. Il faisait partie de ces rêves d'adolescente auxquels on se raccroche parfois, comme à des bouées, et puis qui s'évanouissent, un autre amour plus réel ayant pris toute la place.

Dans le hall d'arrivée, l'atterrissage simultané de plusieurs avions créait une indescriptible pagaille : braillements, poussière, charivari de valises, appels de bienvenue ou récriminations, tollé des portefaix.

Les deux bras qui s'agitent, là nappe dorée de la chevelure se soulevant à chaque pas, glissant dans le moutonnement de la foule, Kalya les a reconnus. Se tournant vers sa voisine :

– La petite qui remue, là-bas, celle dont je vous ai parlé, c'est elle.

– Sybil ?

– Oui.

– Si blonde !... Ce ne serait pas plutôt l'autre, votre petite-fille ? En robe verte avec d'énormes yeux noirs et des cheveux sombres. C'est elle plutôt qui vous ressemblerait.

D'année en année, de photo en photo, Kalya a suivi l'enfant et la connaît par cœur. Et puis, surtout, il y a cette vivacité, cet élan qui ne trompent pas.

– Non, non, c'est la blonde. J'en suis sûre.

*

* *



Devant les douanes, un homme traverse le passage interdit, murmure quelques mots au préposé, emporte les valises.

– C'est Mme Odette qui m'envoie. Je vous emmène avec la petite dans mon taxi.

Sur la banquette arrière, Sybil et Kalya se tiennent la main, sans trop se regarder, sans trop se parler. Il faut un peu de temps pour traverser tout ce temps, pour combler toutes ces distances.

Un soleil décisif s'empare du ciel, gomme les bleus, plaque un tissu blanchâtre par-dessus la cité. Un vent chaud, léger s'engouffre, imprégné d'odeurs de pins et de mer.

– Je pourrai me baigner ?

– Bien sûr.

Le chauffeur conduit à vive allure, presse sur le champignon, prend les virages à angle droit, dépasse les véhicules en sifflotant, le coude appuyé au rebord de la fenêtre, la main effleurant à peine le volant. Fixés par des punaises sur la boîte à gants, l'Immaculée Conception et le Sacré-Cœur voisinent. Un rosaire de nacre, entortillé d'un collier à pierres bleues qui chassent le mauvais œil, les relie.

Kalya embrasse Sybil. Ses joues embaument un mélange de sel, de sueur, d'eau de lavande. La voiture ralentit en débouchant sur la corniche, Tewfick offre aux touristes le loisir d'admirer :

– Regardez, c'est unique ! Mer, montagnes tout ça d'un seul coup. Il n'y a pas à dire, c'est le plus beau pays du monde !

– Je le savais, dit l'enfant.

Dans le rétroviseur, le chauffeur examine les traits des voyageuses.

– Vous êtes d'ici ?

– Pas tout à fait, dit Kalya, mes grands-parents avaient déjà émigré.

– Vous êtes quand même d'ici ! Chez nous, « on émigre », c'est dans le sang. N'importe où je vous aurais reconnue. Vous, et même l'enfant.

Ici ou ailleurs, à travers brassages et générations, Tewfick les reconnaît toujours, ces émigrés, à je ne sais quoi : une échancrure des narines, une découpe de l'œil, une conformation de la nuque, un claquement particulier de la langue, un hochement de tête. Il les découvre parfois à un geste issu de ces contrées anciennes, et qui se perpétue, comme un fil conducteur mêlé à d'autres habitudes, à d'autres mouvements.

Pour éviter un autre taxi qui vient de changer de direction, la voiture fait une embardée et freine brusquement. Kalya et Sybil sont projetées l'une contre l'autre ; de vieux journaux, des magazines, des pommes, une veste, une écharpe entassés au-dessus du dossier se déversent sur leurs épaules.

Tewfick, furibard, bondit sur la chaussée. Sautant à son tour hors de son véhicule, l'autre conducteur approche le poing levé.

Sans jamais en venir aux mains, les deux hommes montrent des dents, s'injurient. Se saoulant de sarcasmes et d'imprécations, au grand divertissement des badauds, ils vont jusqu'à se menacer du revolver que chacun, selon la coutume, garde dissimulé sous son siège.

Peu exercées à ces mimodrames à ciel ouvert, qui n'ont pas cours sous leurs climats, les passagères se tiennent, médusées, au fond de la voiture. Subitement, elles voient les conducteurs s'arrêter. Interrompant d'un commun accord leur dispute, ils se tapent sur l'épaule, se congratulent, s'offrent des cigarettes, s'adressent salamalecs et bénédictions.

– A bientôt, qu'Allah te protège, vieux frère !

– Que Dieu te garde en santé, ami !

Mêlé au moindre événement, à toutes les colères, à toutes les réconciliations, Dieu vient d'apparaître sur le devant de la scène. Son nom se prononce à tout bout de champ, soumis aux hommes, à leurs violences, à leurs amours.

Tewfick redémarre, arborant un sourire rayonnant.

– Rien qu'une querelle de famille. Pas besoin de constat. Ici, tout se règle entre soi. Tout s'arrange.



« Tout s'arrange. » Kalya se souviendra plus tard de ces paroles.





Quittant le seuil du vieil immeuble bistre, pénétrant dans cette Place que cernent portes closes et volets tirés, cette Place sur laquelle pèse la solitude des petits matins, Kalya, tout au début de cette lente marche, se répète encore ces paroles : « Tout s'arrange ! »

Elle repousse l'idée que c'est la mort – celle de l'une des deux jeunes femmes ou la sienne – qui l'attend au bout du chemin. Mort qui en déclenchera une autre, puis une autre, puis une autre encore. Engrenage que nul ne pourra arrêter. Inexorable enchaînement déclenché par l'action d'un seul.

Pourtant, ce matin, tout devait se renouer. Il n'est peut-être pas trop tard. Malgré les violences de cette dernière semaine, la paix peut encore être sauvée.

Kalya avance peu à peu, se dirige vers le centre de la Place. « Ne noircis pas le jour avant qu'il ne soit terminé. » Ce proverbe tournoie dans sa tête. Elle marche, posément, pour ne pas provoquer d'autres coups de feu. Elle va, sans se presser, pour ne pas effrayer Sybil qui se tient derrière elle – en pyjama, pieds nus, collée au lourd battant de l'entrée – et qui observe chacun de ses gestes par l'entrebâillement du portail.

Cette marche dont l'issue demeure incertaine, ce chemin de mort ou de vie, se déroulera longtemps. Longtemps. Des morceaux de passé, des pans d'existence s'y accrocheront. Images lointaines, scènes plus proches. Résidus de terres anciennes basculant vers les océans d'oubli. Signes avant-coureurs qui assaillent. Prémonitions qu'elle a repoussées, ces derniers temps. Aveuglement inconscient ou conscient ?

Elle prend appui sur un pas après l'autre. Elle se force à ralentir, surveillant chaque recoin de la Place, craignant à chaque instant qu'un franc-tireur – caché on ne sait où, défendant on ne sait quelle cause, ou jouant à terroriser – ne tire une fois encore sur ce tassement d'étoffes jaunes, là-bas, secoué de tremblements ; ne crible de balles ces deux jeunes femmes qui ne sont plus que plaintes confuses et remous. Kalya avance, avance, avance, sans hâte apparente...





I





Que penserait ma grand-mère Nouza si elle me voyait ? Si seulement elle pouvait me voir, ici, en cet instant, avec ce revolver au poing ?

– Kalya, si tu me cherches, tu me trouveras dans la salle de jeux.

Mes parents se sont embarqués sur l'Espéria depuis le port d'Alexandrie. Ils débarqueront à Marseille. Ensuite ce sera la cure à Vichy, le bol d'air à Chamonix ; plus tard le Touquet, Capri ou Venise selon l'humeur, sans oublier le séjour final à Paris. Ils m'ont confiée à ma grand-mère. Je viens d'avoir douze ans. Cet été 1932 est le troisième que nous passons ensemble.

L'indépendance de Nouza m'apprend la mienne. A la montagne, au Grand Hôtel de Solar, nous vivons dans deux chambres contiguës. Je peux aller et venir à mon gré. Anaïs, la femme de chambre, qui est censée m'accompagner dans mes sorties, ne demande qu'à me laisser la bride sur le cou.

Nouza est toujours coiffée, habillée, légèrement fardée, prête pour le regard des autres. Je ne l'ai jamais vue en robe de chambre ou en déshabillé. Ses lèvres fines teintées de rose, ses yeux d'un bleu rieur témoignent de sa joie de vivre. Deux peignes d'écaille relèvent en chignon sa chevelure à peine blanchie. Un léger mouchoir de gaze diaprée entoure son cou pour en dissimuler les rides.

Nouza porte en permanence une bague de jais et ne se sépare jamais de ce médaillon qui renferme la photo de Nicolas. Elle parle toujours de son défunt époux, son aîné de quelques années, comme d'un vieil homme réfléchi et sage, un peu trop austère à son goût.

*

* *



« Orthodoxe et schismatique », selon les religieuses du pensionnat catholique où elle a été élevée, Nouza, sans être pratiquante, ne se déplace jamais sans son « icône ». Une Vierge brunâtre et dorée à la peau couverte de craquelures, au regard humide et vaste.

Dès son arrivée, Nouza fixe l'image sainte au mur de sa chambre d'hôtel. Le cadre en bois précieux, fabriqué selon ses instructions, comprend un support pour le verre empli d'une huile épaisse sur laquelle flotte une bougie plate. La mèche brûle de jour et de nuit ; sauf en de rares occasions où Nouza boude son icône, quand celle-ci n'a pas accédé à l'un de ses désirs. Dans ce cas, elle souffle sur la flamme et plonge, pour quelques heures, la Mère de Dieu dans le blâme et l'obscurité. La lueur étant rarement éteinte, j'en concluais que ma grand-mère menait une existence qui lui paraissait satisfaisante, troublée de peu d'angoisse, frappée par peu de malheurs, ponctuée d'une infinité de petits plaisirs devenus inestimables avec l'âge et qu'elle accueillait avec un élan juvénile malgré ses cinquante-six ans.

– Ecoute, Sainte Madone, ce soir tu dois me faire gagner ma partie de poker !

Elle lui parlait tout haut, je l'entendais par la porte entrouverte.

– Tu ne vas pas laisser Vera, cette perruche défraîchie, ou Tarek, ce gâteux, ou encore Eugénie, ce monceau de graisse, remporter la victoire !

Nouza acceptait mal que cette génération de « vieillards » fût la sienne ; ses enthousiasmes ne s'étaient pas usés, sa glace ne lui renvoyait pas de figure défaite. Son regard, il est vrai, effleurait à peine les miroirs.

– Moi, je m'incline devant toi et te prie chaque jour, Sainte Vierge. Et puis souviens-toi que mes partenaires sont tous catholiques et que dans leurs églises tu ressembles à je ne sais quoi..., de la pâte à guimauve ! Chez nous, c'est tout le contraire, vois comme on te fait belle : chaude, orthodoxe, ensoleillée ! Je ne vais pas te rebattre les oreilles avec ce que tu sais, je te rappelle seulement, douce Marie, que je dois gagner ce soir. Je suis veuve et mes ressources sont limitées. Anaïs, Anaïs, n'oublie pas de placer dans mon sac le carnet, le crayon, mes lunettes, le bâton de rouge à lèvres.

Passant sans transition du monologue au dialogue, Nouza interpelle la femme de chambre qui nettoyait la baignoire. Gréco-maltaise et sans attaches – ni père, ni mère, ni époux, ni enfants, quelle aubaine ! –, Anaïs, aux chairs plantureuses et anémiques, écartelée entre le dévouement et la rage contenue, entre l'agacement et d'irrépressibles vagues de tendresse, vit auprès de Nouza depuis une vingtaine d'années.

Inséparables toutes deux et de même rite, elles partagent pour l'icône une dévotion toute semblable.





2.





De nouveau, c'est la mer ; sans marées, sans embruns, une mer offerte. Une plaine phosphorescente et liquide qui, parfois, se démonte, bouillonne, se déchaîne ; puis s'apprivoise, d'un seul coup, absorbant jusqu'à la moindre écume, ne faisant entendre au bord du littoral qu'un léger clapotis. On aperçoit des pédalos, des voiliers.

Un terre-plein divise la route.

– C'est un palmier nain, à côté des lauriers-roses. Regarde les trois pins parasols. L'arbre rouge s'appelle un flamboyant.

Kalya se souvient de ces végétations, des larges pelouses d'Egypte, des parterres de capucines, de géraniums, du baobab.

– Chez toi ce ne sont pas les mêmes arbres, Sybil ?

– Ni le même soleil, ni la même mer, ni les mêmes gens...

– Tu vas aimer, tu crois ?

– J'aime déjà. J'adore.

Oubliées par les promoteurs ou protégées par un propriétaire opiniâtre, quelques maisons-tiges coudoient des buildings. De prétentieuses villas aux couleurs clinquantes, aux balcons ventrus défigurent des pans entiers de la côte. Les hôtels, les stations balnéaires se suivent à un rythme rapide. Un palais impose son outrecuidante façade ; tandis qu'au bas des falaises, s'emboîtant les unes dans les autres, des cabanes en fer-blanc s'entassent, suivies d'un amoncellement de tentes brunâtres.

– Là, en bas, qu'est-ce que c'est ?

Sans répondre, le chauffeur presse sur la pédale, accélère. Sybil insiste, pose la main sur son épaule :

– Ce sont des habitations ? Il y a des personnes qui vivent là-dedans ?

– C'est provisoire.

La voiture file plus vite encore, prend le tournant qui débouche sur un autre paysage.

Songeuse, la fillette se tourne vers sa grand-mère.

– Tu as vu ?

Cafés, casinos, restaurants aux enseignes lumineuses paradent au bord des plages. Des décapotables blanches, rouges, jaunes se croisent avec leur cargaison de garçons et de filles en blue-jeans, cheveux au vent. Ils échangent des saluts.

*

* *



Aux abords de la ville, cinq hommes armés obligent le taxi à s'arrêter :

– Contrôle.

Le chauffeur tend ses papiers.

– Ta carte d'identité ?

Tewfick fouille fébrilement au fond de ses poches.

– La voilà, je croyais l'avoir oubliée.

– Il faut toujours avoir sa carte, tu le sais. Elles, qui c'est ?

– Des touristes. Une grand-mère et sa petite-fille.

L'homme s'adresse à Kalya :

– Passeports ?

– J'ai déjà montré mes papiers.

– Donnez-les-lui quand même, reprend Tewfick.

Le chef est borgne, il a une énorme verrue sur la lèvres supérieure. Il examine page à page chaque carnet.

– Tu as dit : « une grand-mère et sa petite-fille » ? L'une vient d'Amérique, l'autre d'Europe ?

– De nos jours les gens bougent, les gens voyagent.

– Ceux qui le peuvent ! Mais ces deux-là ne se ressemblent pas.

– C'est leur affaire.

Les quatre adolescents font le tour de l'automobile, tenant la crosse de leur mitraillette serrée contre leur hanche. Ils éraflent en passant un bout d'aile, un panneau de porte. Tewfick ne sourcille pas.

– Qu'est-ce qu'ils veulent avec ces fusils ? demande Sybil qui se croit au cinéma.

Kalya ne sait que répondre. Après les brefs événements d'il y a quelques années, elle pensait que tout était redevenu calme. Vers quoi entraîne-t-elle l'enfant ? Elle a soudain la tentation de rebrousser chemin et de repartir.

L'homme à la verrue se penche vers l'intérieur, examine les passagères une fois encore. Il leur rend ensuite les passeports avec le sourire, et dans un mauvais anglais :

– You have holiday, good holiday. Nice place here !

Déjà le groupe arrête une prochaine voiture. Tewfick se met lentement en marche, puis fonce. Plus loin, il se lance dans une diatribe à l'encontre de ce gouvernement de vendus, de la pagaille qui règne dans le pays, de ces exactions par des forces incontrôlées.

– Qui étaient ces hommes ?

Il crache par la fenêtre :

– Tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. Ils s'y mettent tous. Ils feront sauter le pays.

Puis, se rattrapant et tenant à rassurer les voyageuses :

– Ce n'est rien. Ça n'arrivera plus. Des soldats de comédie ! Du vent tout ça. Du vent !

Le chauffeur continue cependant de marmonner en hochant la tête.

*

* *



– Elles ne devraient plus tarder !

Sur son palier du cinquième étage repeint en laque rose, Odette, vêtue d'une robe d'intérieur à ramages, coiffée d'un turban fuchsia, chaussée de pantoufles en velours, accompagnée de Slimane en tunique blanche ceinturée de rouge, se tient devant l'ascenseur.

Ses bras s'ouvrent, des exclamations fusent :

– Kalya ! Ma petite Kalya ! Quarante ans sans se revoir, Quarante ans, tu imagines !

L'âge, la cataracte, l'affaissement des paupières embuent d'une douceur poignante le regard jadis si impassible d'Odette. Des senteurs de violettes et d'ambre imprègnent sa peau et ses baisers.

– Si seulement ton oncle Farid était encore vivant ! Il t'aimait tant. Tu étais sa préférée.

Odette voudrait verser quelques pleurs, renifle sans y parvenir. Tirant d'une de ses poches un kleenex, elle l'abandonne aussitôt pour s'emparer d'un mouchoir au point de Venise. Plongeant sa face dans le carré de lin, elle tamponne des larmes fictives en soupirant. Stupéfaite de ces effusions méridionales, Sybil se tient, pétrifiée, le dos au mur.

– Venise ! Oh, Venise ! Farid m'y promenait en gondole. Depuis la mort de mon bien-aimé je n'ai jamais voulu remettre les pieds en Europe !





II





En cet été 1932, Farid décida de fuir les chaleurs d'Egypte pour rejoindre Nouza, sa sœur, à la montagne. Ses décisions tenaient toujours du caprice et de l'improvisation.

Tyrannique et brouillon, irascible et sentimental, joueur invétéré, passant du poker au baccara, à la roulette, aux courses, couvrant son interlocuteur d'injures ou le louant avec excès, Farid se mouvait selon ses convenances, dans le droit fil des traditions familiales ou sur les escarpements de la plus explosive fantaisie.

Il était tout l'opposé de Joseph, son aîné. A treize ans, à la mort de son père, ce dernier s'était trouvé à la tête d'une confortable fortune et d'une tribu de frères et sœurs dont il assumait la responsabilité. Sur sa photographie de premier communiant, Joseph affichait déjà un air solennel, qu'il devait ensuite arborer en toutes circonstances.

Le caractère dispendieux de Farid – à moins de trente ans il avait presque entièrement dilapidé son héritage –, ses dérèglements proverbiaux irritaient Joseph, garant de l'honorabilité du clan. Réunissant un de ses nombreux « conseils de famille » – Nouza y était hostile et ne s'y rendait jamais –, il avait sommé Farid de changer de conduite ; s'il ne s'exécutait pas, l'aîné, qui en avait le pouvoir, se verrait forcé de le placer sous tutelle. Farid haussa les épaules et s'expatria.

Tandis que Joseph se mariait à la fille d'un riche commerçant, propriétaire des « Grands Magasins » du Caire, tandis qu'il procréait, prospérait, devenait le premier notable de sa communauté, son cadet sillonnait les routes de France et d'Italie au volant de son Hispano-Suiza. S'amourachant de comédiennes en renom, de danseuses-vedettes – elles ne résistaient pas à son bagout, à son allure de conquérant, à l'irrégularité envoûtante de ses traits –, Farid repoussait, systématiquement, les partis que ses proches lui proposaient dans l'espoir qu'un mariage viendrait à bout de sa vie de bamboche et de gaspillage.

Avant de mettre ses menaces à exécution, Joseph avait péri dans un accident de voiture. Par un jour de pluie – si rare en ces contrées –, retournant vers la capitale après une visite à un riche paysan loueur d'une de ses terres, son automobile dérapa sur un sentier boueux et se renversa dans le canal. Joseph, qui ne savait pas nager, se noya dans la vase.

Naviguant d'un casino à l'autre, d'un palace au prochain, Farid fut rappelé en hâte.

Il ne tarda pas à prendre son rôle d'aîné au sérieux. Pour se conformer à sa nouvelle fonction, il se maria aussitôt à une très jeune fille d'origine modeste, dont le physique était à son goût.

Odette avait une bouche gourmande, un corps sensuel, mais une démarche nonchalante et des yeux sans chaleur. Attelée à un époux violent et impétueux, qui l'adula jusqu'à son dernier souffle, cette placidité lui permit de traverser sans encombre les nombreuses années d'une existence parsemée de scènes et de bourrasques.

*

* *



– Kalya, ton oncle arrive dans deux jours ! annonça Nouza, le sourire aux lèvres.

Farid venait de câbler à sa sœur. Plus tard, quand les lignes à longue distance furent établies – sa fébrilité trouvant là son instrument idéal de communication –, Farid usa et abusa du téléphone. Décrochant le récepteur à tout bout de champ, appelant d'un continent à l'autre à des heures indues, après des mois, voire des années de silence, il faisait soudain irruption dans l'existence de ses proches pour clamer au bout du fil qu'il débarquait le lendemain ; ou bien pour souhaiter un anniversaire dont il s'était brusquement et chaleureusement souvenu.

En vieillissant, il s'imaginait, non sans complaisance, à la tête d'une table immense où tous les membres de la tribu – de plus en plus dispersés de par le monde – seraient enfin rassemblés. Il se voyait, lui qui en avait été la brebis galeuse, s'adressant à un « conseil de famille » pour discuter du sort de leur progéniture, condamner une conduite inconvenante, désapprouver le choix d'une profession. Mais les temps avaient changé et ce rêve patriarcal ne se réalisa pas.

Rebelle à ces coutumes et satisfaite d'avoir, depuis son veuvage, échappé à toute autorité, Nouza se moquait gentiment de son frère :

– Tu te crois au temps des califes ! Tu oublies les drames, les querelles, les procès, les imprécations ? C'était tout ça aussi, la famille ! Toi, au moins, tu devrais t'en souvenir.

Farid la fixait avec indulgence.

– Tu ne changeras jamais, disait-il.

Sans doute à cause de ce tempérament rétif, pour lequel il gardait de secrètes affinités, aimait-il Nouza plus que tout autre. Ne parvenant jamais à lui faire emboîter le pas, il se rattrapait sur Odette, sa docile et tranquille épouse, exerçant sa domination sur celle-ci, sur les domestiques ; et, plus tard, sur ses cinq enfants.

Sous ses tumultes Farid cachait des trésors de sensibilité. Il rattrapait ses fureurs par de vibrantes déclarations de tendresse, suppliait qu'on lui pardonnât ses colères, ses semonces injustes et inondait l'offensé de cadeaux. Odette accueillait avec la même sérénité orages et repentirs. Ses enfants s'éloignèrent dès l'âge adulte, émigrèrent vers différents pays.

Durant la longue maladie qui devait l'emporter – et qui le délivra à la fois de son embonpoint et de ses humeurs –, fils et filles se retrouvèrent à son chevet. Le cuisinier boiteux, le vieux chauffeur, la bonne yougoslave et Slimane le Soudanais assistèrent à sa fin. Personne ne pouvait contenir ses larmes.

Farid accueillit la mort comme un hôte bienvenu qu'il avait trop longtemps négligé ; mais dont il n'avait jamais tout à fait gommé l'existence.





3.





– Kalya, j'ai réservé vos chambres au Grand Hôtel, l'une à côté de l'autre. Je ne sais pas si ce seront les mêmes.

Retrouverait-elle ces larges couloirs recouverts de moquettes à motifs étranges, où des dragons verts enlacent des nénuphars bleus ? Y aurait-il ces doubles portes en bois foncé s'ouvrant sur de vastes chambres ? Ces mêmes balcons donnant sur le bois de pins et sur le saule pleureur ? Au rez-de-chaussée, la même salle de jeux ?

– J'espère que tu ne seras pas déçue, beaucoup de choses ont changé depuis. Attends que je calcule : nous sommes en 75, ça fait quarante-trois ans !

Ce ne sont pas des souvenirs que Kalya vient chercher, plutôt un autre lieu – libre, neutre, une sorte de no man's land. Un lieu détaché de son propre quotidien et de celui de Sybil. Une terre rarement visitée, d'où surgissent quelques images, quelques visages. Un décor impartial pour un vrai tête-à-tête : le face à face avec Sybil répondant, à travers les années, à ce face à face avec Nouza. Kalya aime ces rencontres singulières qui apprennent à mieux se comprendre, peut-être à mieux s'aimer.

Elle ne cherche pas tant à retrouver qu'à découvrir. A communiquer avec cette enfant venue d'ailleurs ; mais aussi à s'informer, sans préjugés, sur ce pays toujours en filigrane ; à déchiffrer son destin si particulier qui échappe aux rengaines de la mémoire.



Dans le living d'Odette, canapés et fauteuils sont enveloppés, comme par le passé, de housses d'été en coutil grège. Les rideaux de taffetas sont maintenus par des cordelettes de soie du même ton. Des tapis persans, bourrés de naphtaline pour les protéger contre les mites, sont enroulés, superposés, placés au bas du mur.

Sybil ne résiste pas au plaisir d'une longue glissade sur les dalles qui débouchent sur une véranda en saillie.

De chaque côté de la pièce, des vitrines fermées à clé contiennent des vases irisés de Damas, des opalines laiteuses d'Iran, des statuettes en jade, des coupes d'albâtre. Un amalgame de bibelots précieux voisine avec de la bimbeloterie. Près d'une commode en laque rouge, sur une table ronde, recouverte d'une nappe en brocart, Odette a mis en évidence ses pièces d'orfèvrerie : plateaux, miroirs, bonbonnières.

– Nos trésors ! Est-ce que tu les reconnais ?

Entre ces vitrines verrouillées, ces objets à sauvegarder, Kalya respire mal. Les yeux d'Odette se mouillent.

– Je les ai sauvés !

– De quoi ?

– De la révolution ! Depuis la mort de Farid, je vends peu à peu mes bijoux pour vivre. Que Dieu le bénisse, c'était un grand seigneur. Il m'en offrait beaucoup ! Dans mes armoires, j'ai des piles de linge. Ici, on ne risque plus rien, c'est le paradis ! Un pays tranquille, le pays du miracle. Tu as entendu cette expression, n'est-ce pas ? C'est le nom qu'on lui donne : « le pays du miracle ».

Sur une tablette, parmi d'autres portraits, ceux de Nouza et de Farid se détachent. A peu de temps de sa mort, amaigri, les traits tirés, celui-ci s'efforce de prendre une pose avantageuse. Adossée à la rampe d'un bel escalier, Nouza, même immobile, semble sur le point de s'élancer.





III





Nouza libère rarement Anaïs de son service, elle a toujours quelque chose à lui demander. Elle l'expédie au village pour que celle-ci lui rapporte un médicament qu'elle oublie aussitôt, lui donne une tapisserie au petit point à terminer. Sur le canevas, Nouza prend plaisir à inventer le graphisme, à choisir les laines aux teintes explosives ; mais, très vite, la suite la lasse. Remuante, capricieuse, l'application n'est pas son fort.

Par besoin d'une présence, par crainte inavouée de se trouver seule, Nouza occupe Anaïs à des riens. Fréquemment elle lui commande un café turc, l'invite à participer à ses « jeux de patience », lui confie les cartes à battre puis à disposer sur le tapis vert.

Entre ma grand-mère et moi, la porte reste entrouverte.

– Tu es là, Kalya ?

– Je suis là.

Elle m'appelle de temps à autre, se contente d'une voix qui réponde à la sienne.

– Tu vas bien, ma petite fille ?

– Je vais bien, grand-maman.

Une voix qui rompe le silence, ce silence qu'elle redoute et dans lequel au contraire je me complais.



Anaïs, qui n'a pas d'existence propre, qui n'a jamais eu ni d'époux ni d'amant, vivra, cet été-là, la plus extravagante des passions.

Henri faisait partie du groupe des jeunes gens en villégiature, à Solar, avec leur famille. Par quelle aberration s'éprit-il d'Anaïs, si terne et d'un âge certain ? Trop timide, risqua-t-il avec elle ce qu'il n'osait entreprendre ailleurs ?

Elle y crut à cet amour. Elle y crut et s'enflamma.

Sous mes yeux, Anaïs se changeait en une autre. Sa peau devenait translucide, ses hanches émergèrent de leur gangue, son visage irradia. Touchée, éblouie par la grâce de cette métamorphose, j'en fus longtemps marquée.

– La montagne fait des miracles. As-tu remarqué la bonne mine d'Anaïs ?

Nouza s'était-elle doutée de l'aventure ? Elle choisit de l'ignorer. Ayant connu flambées et désespoirs, sachant la précarité de certaines amours, la constance de certaines autres, elle avait acquis bienveillance et même considération pour tout ce qui touchait aux tumultes du cœur. Elle se fit moins exigeante ; sans en avoir l'air, elle s'arrangea pour qu'Anaïs vécût sa chance à fond. Ce furent dix-sept jours d'un bonheur fougueux et bref.

Ensuite Anaïs retrouva son ancienne enveloppe. Peu à peu elle reprit son masque, sa corpulence, ses vieilles habitudes. Parfois un léger tremblement s'emparait de ses lèvres, de ses mains, c'était tout. Le reste parut s'effacer.

Dès le retour au Caire, elle demanda un long congé. Elle souhaitait connaître Malte, son île natale.

– Je n'y ai jamais été. J'ai peut-être encore de la famille là-bas.

– Tu reviendras, Anaïs ?

Jamais elle ne revint. Jamais elle ne fit signe.

Jamais Nouza ne l'oublia. Elle devait lui survivre encore quelques années.





Exposée de toutes parts, Kalya progresse lentement vers le centre de la Place, comme si elle suivait une procession. Elle avance dans une zone de silence opaque, entourée de maisons engourdies. Un silence sinistre, à l'opposé de tous les silences qu'elle aime. Un silence qui contraste avec celui des lacs, des arbres, des montagnes. Un silence rempli de menaces, étranger au silence paisible de ses chambres d'enfant, de ses chambres d'adolescence, de ses chambres d'adulte. Un silence à mille lieues de tous ces silences qui débordent d'images, de rêves, de chants intimes. De tous ces silences voulus, désirés.

Elles viennent vers elle, du fond de sa mémoire, toutes ces chambres. La dernière surtout, plantée dans la ville, au cœur de Paris. Les vagues, les pulsations du dehors battent contre les vitres, les turbulences s'amortissent contre les murs. Les mou vements de la cité imprègnent cependant les pierres, s'infiltrent comme des ondes dans cette chambre, l'emplissant de vivantes rumeurs. Silence plein, dense, riche de paroles tues. Silence pareil à celui du corps qui, secrètement, se régénère.

Rien de tel ici. C'est un silence funeste qui se rabat comme un couvercle sur la Place. L'endroit est étouffant, clôturé par des bâtisses de trois à six étages. Tout n'est que fermeture et torpeur.

Du fond de cet amas d'étoffes jaunes il y a plusieurs minutes que le cri a surgi, puis s'est tu. Kalya l'a entendu de là-haut, penchée pour la dernière fois à la fenêtre. Un seul cri, enterré sous le poids des silences.



Kalya se retourne pour être certaine que Sybil ne la suit pas. Elle l'aperçoit, dans son pyjama fleuri. Près du portail entrebâillé de l'immeuble, l'enfant lui fait signe qu'elle ne bougera pas.

Rassurée, elle reprend sa marche. Le chemin est interminable. Il contient toutes les angoisses de la terre, toutes ses lamentations.

Autour de la Place, habite une population mixte, originaire de plusieurs communautés. Leurs existences se sont toujours entremêlées. Malgré les premiers troubles, personne ne songe à déménager. Mais, à cause des incidents qui ont éclaté ces derniers jours, de crimes rapidement colportés et qui ont touché leurs différents groupes, ils s'écartent des amis de la veille, évitent de se rencontrer. Ils craignent des affrontements qu'aucun d'eux ne souhaite.

Derrière leurs volets clos, pour le moment, ils dorment. C'est ainsi que les choses avaient été prévues par Ammal et Myriam. Il fallait prendre la population par surprise. Les habitants n'attendaient que cela, que l'hostilité cessât et qu'on leur donnât le moyen d'être ensemble de nouveau.



Amies depuis l'enfance, rien ne parviendra à faire d'Ammal et de Myriam des ennemies. Rien. Avant l'aube, chacune d'elles quittera sa maison pour aller vers cette rencontre. Arrivant de l'est et de l'ouest de la Place, elles seront habillées toutes deux des mêmes robes, de cette couleur éclatante qui exclut deuil et désolation. Elles tiendront une même écharpe jaune à la main. Leur chevelure sera recouverte d'un fichu du même coloris, du même tissu. Ainsi elles seront identiques, interchangeables.

Parvenues, ensemble, au centre du rond-point, elles se tendront les mains, échangeront un baiser symbolique. Puis elles secoueront leurs écharpes, appelleront à haute voix tous ceux qui attendent autour.

Au même instant, des guetteurs, stationnés sur le parcours, répercuteront la nouvelle. Celle-ci sera reprise, propagée de quartier en quartier par d'autres amis à l'affût.

Les gens sortiront de chez eux, de plus en plus nombreux, la plupart n'attendant que ce signe pour se rassembler. Ils se rejoindront dans ce lieu à ciel ouvert. De là, ils convergeront en masse vers le cœur de la cité. Ils investiront rues, ruelles, squares, boulevards de leurs milliers de pas, réclamant la fin immédiate de toute dissension, de toute violence.

Ceux de la discorde ne parviendront pas à endiguer ce fleuve aux alluvions puissantes...





4.





Entre deux glissades, Sybil examine sur les rayonnages les photos de famille. Elle trouve Nouza drôlement coiffée, avec ses cheveux à petits crans, curieusement vêtue d'une robe en lamé, étroite et courte. La bouche souriante, le regard malicieux lui rappellent Kalya :

– Vous vous ressemblez.

Odette lui reprend le portrait des mains, scrute à son tour.

– Toi aussi tu lui ressembles. Vous bougez de la même façon. Elle ne savait pas rester en place.

La fillette s'éloigne, tire de son sac de voyage le dernier disque des Pink Floyd que son père lui a offert à l'aérogare. Elle s'approche de l'électrophone :

– Je peux ?

– Tout est à toi ici, lance Odette qui est retournée s'asseoir.

Sybil se balance, tournoie, au son de la musique. Elle court vers Odette, la tire hors de son fauteuil :

– Viens danser !

Celle-ci se laisse faire. Bientôt c'est le tour de Kalya. La fillette les entraîne toutes deux.

Muni de son éternel plateau rempli de tasses de café, de verres de sirop, de biscuits et de confitures, Slimane vient d'apparaître. Le spectacle d'Odette cherchant à garder le rythme le stupéfie.

– Toi aussi, viens !

Sybil l'aide à se débarrasser du plateau, le pousse vers les deux autres. Il n'a pas le temps de protester.

– Odette, Kalya, prenez la main de Slimane.

Le cercle se referme, la ronde reprend.

« C'est fou, absolument fou ! » murmure Odette, tandis que tous quatre gambadent à travers la salle. « Ces éducations à l'américaine sont complètement extravagantes... Si l'un des voisins nous voyait ! »

Elle hausse les épaules, éclate de rire, déclenche du même coup le rire du Soudanais.

Dans l'atmosphère surchauffée, le parfum de violette et d'ambre d'Odette s'agglutine aux odeurs de transpiration, de naphtaline, de café, de sirop de mûres, d'oignons venues de la cuisine. La ronde tourne, tourne. Les senteurs marines mélangées à celles des pins envahissent par bouffées ce living dont les portes-fenêtres s'ouvrent sur le dehors.



– Je t'ai vue pour la première fois au Grand Hôtel. T'en souviens-tu, Kalya ? Tu estivais avec ta grand-mère. Je venais d'épouser Farid. Tu avais douze ans, j'en avais vingt-cinq. Tu étais folle de danse, toi aussi !

Elle baissa le ton pour ajouter :

– Et Mario, t'en souviens-tu ?





IV





Ma grand-mère Nouza vient de me passer le télégramme :

– Lis.

Je lis : « Arrive avec Odette. Ton frère affectueux, Farid. »

– Ce sera toujours le même, il décide en trois minutes et tout doit s'arranger. Tant mieux, il me manquait.



Quelques jours après, nous sommes assis – mon grand-oncle, ma grand-mère, Odette enceinte et moi – dans la salle à manger aux murs ornés de glaces du Grand Hôtel.

De taille moyenne, qu'il redresse sans cesse, mon grand-oncle soigne sa mise : chemises de chez Sulka impeccablement blanches avec initiales brodées sur la poche, costume en tissu de chez Dormeuil, cravate de chez Charvet. Il grille une cinquantaine de cigarettes et deux cigares havane par jour, en avalant la fumée.

Dès le début du repas, après avoir déposé sur la nappe ses lunettes à grosse monture d'écaille, Farid entre en ébullition. A travers des bribes de phrases adressées tantôt à sa femme, tantôt à sa sœur, je comprends qu'il ne supporte pas que le directeur de l'hôtel, son « soi-disant ami Gabriel », ne soit pas venu l'accueillir et le placer à la meilleure table. Malgré son légendaire appétit, il touche à peine aux hors-d'œuvre :

– Tu trouves que ces plats ont du goût ?

Odette remue la tête d'une manière vague qui ne veut dire ni oui ni non. Nouza, l'œil moqueur, tapote le bras de son frère.

– Fred, Fred...

C'est ainsi qu'elle l'appelle dans ses moments de tendresse, ou bien pour lui faire sentir qu'elle ne se laissera pas impressionner par ses explosions. C'est plus fort que lui. N'osant se tourner contre sa sœur, une partenaire qu'il sait à sa taille, il agresse de nouveau son épouse.

– Ce sont d'exécrables bouillies ! Dis-le si tu n'es pas de mon avis.

– Je suis toujours de ton avis, mon trésor.

Cherchant encore querelle, Farid accuse à présent Odette de n'avoir pas protesté contre le piètre emplacement de la table, contre la médiocrité du menu. Ses lèvres roses et charnues accusent un léger pincement, tandis que ses yeux bruns, décolorés, gardent le même air impassible. Le ton monte, Farid l'invective, fulmine.

Je n'y tiens plus, je repousse ma chaise, me dresse.

– Tu ne peux pas parler à Odette comme ça !

– Mais enfin, Kalya, qu'est-ce qu'il t'a fait, ton pauvre oncle ?

Ma tante me dévisage comme si je tombais d'une autre planète. Découvrant avec stupeur ma nature et réalisant qu'il ne pourra pas plus se frotter à moi qu'à sa sœur, mon grand-oncle s'amadoue :

– Toi et ta grand-mère vous êtes naturellement hors de cause.

– Je ne te parle pas de moi, ni de ma grand-mère, mais de ta femme !

La main d'Odette saisit la mienne, me force à me rasseoir.

– Ne fais pas de peine à ton oncle, je t'en supplie, Kalya.

Celui-ci gratte sa moustache, tire de son étui en or une cigarette qu'il se met à fumer fébrilement.

Le regard tranquille d'Odette, mon visage que je sais en feu, le clin d'œil narquois de Nouza me douchent. Je me rassois.

Quelques minutes après, mon grand-oncle fait signe au sommelier. En expert, et d'une voix modérée, il se plaint de ce goût de bouchon qu'il trouve au vin et réclame une autre bouteille.

Au plat suivant, c'est la fraîcheur des rougets qu'il met en doute. Cette fois, il convoque le maître d'hôtel.

– La sauce épicée est un vieux truc qui ne cache rien.

– Ces rougets sont extra-frais.

– Extra-frais ! Comment le sais-tu ? Est-ce toi qui les a pêchés ?

Le ton grimpe. Quelques dîneurs nous fixent d'un air désapprobateur. Farid baisse la voix :

– Le directeur, où est-il ?

– Un dîner d'affaires... dans sa chambre.

– L'a-t-on prévenu de mon arrivée ?

La réponse est prudente :

– Sans doute pas.

– Eh bien, qu'on le prévienne. Tout de suite.

*

* *



Le directeur ne tarda pas à faire son entrée. Son corps ballonné se terminait à une extrémité par des pieds menus, chaussés d'étincelantes bottines en cuir jaune ; à l'autre, par un visage sphérique, surmonté d'un crâne miroitant. Une couronne de cheveux blancs, bouclés, touffus recouvrait ses tempes. Il dodelinait en marchant.

– Mon ami, mon ami ! s'exclama-t-il, ouvrant ses bras à mon grand-oncle.

Celui-ci bondit hors de sa chaise. Tous deux s'étreignirent. Les excuses chuchotées du directeur furent sans doute convaincantes, car j'entendis :

– Ah ! ces Nordiques, je les connais, Gabriel. Du feu, ces femmes-là ! Du feu !

Le directeur s'adressait maintenant à l'ensemble de la table d'une voix assurée :

– Et ce menu ?

Un silence embarrassé lui fit écho. Il reposa la question :

– Comment avez-vous trouvé mon menu ?

– Excellent ! coupa mon grand-oncle.

– Je dirige en personne les cuisines. Je vais même écrire un livre de recettes. Je suis un gourmet, un gastronome, tu le sais, Farid. Tu en as eu la preuve tout à l'heure : les rougets. Comment les as-tu trouvés ?

– Bonissimo ! Excellentissimo !

Satisfait de ces superlatifs dont Farid raffolait, Gabriel fit rasseoir son ami et, s'appuyant sur le dossier de sa chaise :

– Après dîner, monte prendre le café dans ma chambre. Nous serons entre hommes. Nous discuterons « affaires ».

Il lui donna une chiquenaude, accompagnée d'un clignement d'œil qui n'échappa à personne, tira de sa poche un cigare havane qu'il lui offrit. Puis, se tournant vers nous d'un air affable :

– Ces dames nous excuseront.

Hésitant entre les plaisirs qui lui étaient promis et l'austérité patriarcale qu'il s'était imposée, Farid observa tour à tour sa femme, sa sœur, puis son hôte. Ce dernier intervint de nouveau :

– Vous permettez, jolie Madame, que votre mari me rejoigne ?

Echapper, rien qu'un moment, aux tumultes de son époux ! Odette quitta son air évasif, acquiesça avec un large sourire :

– Tu dois y aller, mon chéri.

Farid lui prit la main, la porta à ses lèvres, y posa un long baiser et, s'adressant à moi :

– Une femme comme la mienne, c'est rarissimo ! Tu n'as que douze ans, Kalya, mais n'oublie jamais qu'Odette, ta tante, est la meilleure des épouses. Un véritable trésor !

*

* *



Cet été-là, tandis qu'Anaïs se consumait au feu d'une surprenante passion, je rencontrai Mario, mon premier amour.

Malgré mon jeune âge, Nouza aspirait à me faire « entrer dans le monde ». Un soir, elle m'autorisa à l'accompagner au bal.

– Tu t'assoiras à côté de moi. Tu pourras regarder les gens danser.

Sous une pergola, des tables, recouvertes de nappes d'une blancheur immaculée, se dressaient autour d'une plate-forme rectangulaire. Le buffet croulait sous les nourritures. Sur le quatrième côté, les neuf musiciens de l'orchestre accordaient leurs instruments.

Très sollicitée, glissant d'un partenaire à l'autre, ma grand-mère avait demandé à Anaïs de rester dans les parages ; elle pourrait ainsi me raccompagner dans ma chambre si je m'ennuyais.

Entre les danses, Nouza cherchait ses lunettes et me mettait à contribution :

– Kalya, ma chérie, mes lunettes, il me les faut. Sans elles, je suis perdue.

Je les retrouvais dans son sac, entre les plis d'une serviette de table ou par terre. Elle les portait rarement, préférant jouer de son regard éloquent et bleu.

Au son des valses, des tangos, des charlestons, les danseurs rejoignaient et quittaient la piste. J'étais trop jeune pour qu'un cavalier songeât à m'inviter. J'endurais mal mon immobilité. J'avais des fourmis dans les jambes, je battais la mesure avec mes pieds.

Mon grand-oncle se pencha vers moi et, tout bas :

– Il y a sept ans, à Monte-Carlo, j'ai gagné le premier prix de tango. Tu aurais dû voir ça ! Aucun de ces gringalets ne m'arrive à la cheville. Il est vrai que ma cavalière avait une allure de déesse !

Jetant en direction d'Odette un regard nostalgique et compatissant, il poussa un énorme soupir.

– Ta tante, elle, a évidemment d'autres qualités.



La musique s'emballe, attaque une rumba. Je trépigne sur place.

Un goût prononcé pour la danse est une particularité des femmes de notre filiation. Nouza me racontait que ma bisaïeule Foutine aurait pu être danseuse si elle était née ailleurs, en des temps différents.

– Dommage, dommage. Elle aurait pu danser Le Lac des cygnes !

J'ai connu Foutine à la fin de sa vie, elle avait près de quatre-vingt-dix ans. Je la revois, percluse, son bassin, ses membres inférieurs anesthésiés. Bloquée sur son divan rouge, elle tricotait durant des heures. Elle semblait oublier ainsi l'engourdissement de son corps, se réconfortant, sans doute, du spectacle de ses doigts rapides, habiles, à l'agilité miraculeusement préservée.

Ma bisaïeule avait beaucoup dansé durant son adolescence dans les salons de son père, petit gouverneur d'une province syrienne au temps de l'empire ottoman. Au milieu d'un cercle familial restreint, elle évoluait, ondoyante et souple, laissant flotter au bout de ses doigts un mouchoir en mousseline de couleur. Sa mère, à genoux sur un tapis de Smyrne, tirait d'une cithare des sons vivaces ou languissants pour l'accompagner.

Dès qu'elles quittaient la maison, mère et fille se cachaient la face derrière un voile, pour se conformer à la coutume ambiante. Je m'étais souvent demandé comment elles avaient vécu cet enfermement. Ma grand-mère Nouza n'avait pas connu cette contrainte ; en Egypte, la tradition du voile était moins astreignante et déjà contestée.

Contrairement à sa mère, Nouza n'avait pas le goût du solo. Elle ne concevait la danse qu'en compagnie d'un partenaire, trouvant plus de plaisir à charmer celui-ci qu'à s'ébattre toute seule...



Qu'est-ce qui m'a brusquement saisie ? Oubliant toute timidité, renonçant à toute réserve, je me suis élancée sur la piste.

Nouza n'eut pas le temps de s'interposer. L'aurait-elle fait que cela n'aurait servi à rien, j'étais hors d'écoute, et ma grand-mère, qui n'avait pas un sens aigu de la discipline, m'aurait sans doute laissé faire.

Emportée par la mélodie, je me suis faufilée parmi les danseurs. Toutes les joies de la terre et du ciel me possédaient. Je virevoltais, tourbillonnais. J'étais au-delà de toute parole. A la fois moi-même et plus du tout moi ! Une autre. Plus heureuse, plus libre.

Je me surpris à bondir sur l'estrade des musiciens ; à sauter à pieds joints d'une chaise vide à l'autre. Je grimpai enfin sur la table du banquet, que je parcourus dans toute sa longueur, en voltigeant sur la nappe neigeuse débarrassée de vaisselle et de couverts, parsemée des restes d'une décoration florale. Quelques verres se mirent à tinter.

Inconsciente de ce qui se passait autour, j'ai poursuivi ma course dans le bonheur.

Quand la musique prit fin, mes membres soudain se relâchèrent, le souffle me manqua. Durant quelques secondes, je me tins immobile, les bras ballants ; je me sentis confuse, nue.

Très vite les applaudissements, les bravos éclatèrent. Je fus inondée par une pluie de confettis.

J'ai longuement soupçonné mon grand-oncle Farid, soutenu par ma grand-mère, d'avoir déclenché cette ovation. Je m'étais promis de questionner, un jour, Odette à ce sujet.





5.





– J'avais tout deviné pour Mario. Tu étais une enfant si précoce.

Odette dévisage Kalya, attendant une réponse. Celle-ci fait un effort pour se souvenir. Mario avait des cheveux noirs, épais, des pommettes saillantes, le visage hâlé des sportifs, beaucoup d'assurance. Il venait de terminer ses études de droit. Etait-il grand ou de taille moyenne ? Le temps avait tout effacé.

– Je me souviens à peine.

– Si... Si... Raconte-moi...

– Je n'ai pas grand-chose à raconter.

– Tu ne me feras pas croire ça ! A nos âges on n'a plus rien à cacher. Moi aussi, j'ai une belle histoire d'amour à te dire. Et puis, je te réserve une surprise.

Les yeux d'Odette pétillent. Son regard, jadis si inerte, s'est animé avec l'âge ; tandis que la bouche, qui avait été pulpeuse, sensuelle, s'est fripée, rétrécie.

– Commençons par Sybil, pour elle aussi j'ai une surprise. Va dans sa chambre, je vous rejoindrai.

*

* *



Kalya arriva à temps pour empêcher la fillette de coller au mur des photos de Travolta, de West Side Story, de Bob Dylan, d'Einstein lapant un cône de glace, de ses parents au bord d'une piscine.

Elle l'aida à ranger ses effets dans le bahut aux couleurs déteintes, éloigna la chaise défoncée. Un lustre, à globes empoussiérés et bleuâtres, pendait du plafond dont le plâtre s'écaillait. Toutes les pièces de l'appartement, négligées au bénéfice du living, se dégradaient lentement.

Odette entra, tenant une boîte de chaussures qu'elle déposa entre les mains de Sybil.

– Je te confie Assuérus.

Pétrifiée sur sa feuille de laitue, la tortue cachait tête et jambes sous sa carapace.

Sybil se coucha sur le tapis troué ; celui-ci recouvrait la partie du plancher où manquaient plusieurs lattes. Elle posa Assuérus sur son ventre, ferma les yeux, retint sa respiration. Rassuré, l'animal s'aventura lentement en direction de son cou. Etendue sur le dos, l'enfant ne bronchait pas et continuait de retenir son souffle Kalya prit peur, l'appela :

– Sybil !

Elle ne répondit pas. Kalya s'accroupit, l'appela plus fort.

– Je faisais la morte, pour ne pas effrayer la tortue. Tu vois, elle s'est cachée de nouveau.

Elle souriait d'un air moqueur :

– Tu avais peur qu'elle ne me dévore, c'est ça ?



Odette précéda sa nièce à travers l'appartement.

– Viens dans ma chambre. Tu avais l'air inquiète pour l'enfant. Est-elle malade ?

– Non, elle est en pleine santé. Je ne sais pas ce qui m'a pris.

Elle se rappela le parcours depuis l'aérodrome. Raconta la dispute, les campements, le contrôle, le malaise qui s'ensuivit, la tentation qu'elle avait eue de repartir.

– Tellement de contrastes entre...

Odette l'interrompit :

– Crois-tu que ça manque de misère dans ton pays ou dans le sien ? C'est plus caché, c'est tout. S'il reste un coin de paradis, c'est le nôtre.

En quelques mots elle conjurait menaces et périls, et, prenant le bras de sa nièce :

– Viens voir !

– Pourtant il y a quelques années...

Kalya lui rappela la flambée meurtrière qui avait fait la première page des journaux.

– Il y a quinze ans ! Tu as bien vu, ça n'a pas duré. Tout s'arrange.

Les mêmes paroles revenaient.

– Mais les causes, les raisons ?

– Tu questionnes trop. Tu ressembles à Myriam.

– Myriam ?

– La fillle de Mario, tu la connaîtras. Elle lui donne beaucoup de soucis. Pauvre vieux, je le plains.

– Ce pays, le connais-tu vraiment ?

– Si ton oncle pouvait t'entendre, il te gronderait, lui qui ne voulait que des femmes sans problèmes autour de lui ! Un pays, Kalya, c'est comme les humains : l'orage, puis l'arc-en-ciel.

L'Histoire se résumait pour Odette à une suite de scènes intimes. Ses turbulences, ses équilibres évoquaient les querelles du foyer, outrancières mais sans conséquences. Elle n'imaginait pas d'autres modèles aux conflits des peuples et des nations que ceux de ces tempêtes conjugales qui se dénouaient toujours en embrassades et en festins.

Elle venait d'ouvrir à deux battants la fenêtre de sa chambre :

– Que je suis bien ici ! Regarde.

Toitures et terrasses s'enchevêtraient allégrement sous un soleil persistant, euphorique.





A l'entrée de l'immeuble, dans l'entrebâillement de la porte, Sybil, le cœur battant, suit des yeux chaque mouvement de sa grand-mère.

Celle-ci progresse, peu à peu, le long du chemin distendu.

Pas d'obstacles à contourner. Pas de bassin, pas de kiosque à longer. Pas d'arbres ni de banc sur ce terre-plein. Ni treillage, ni palissade, ni feuillage, ni talus. Rien qu'un tronçon d'asphalte, entouré de bâtisses, si rapprochées les unes des autres qu'on dirait un mur d'enceinte.



Une place. Un emplacement vide. Un plateau de théâtre à l'abandon, graduellement éclairé par ces feux de la rampe que sont les premières lueurs du soleil levant.

Rien qu'un espace imaginaire ? Une séquence de cinéma, où la scène cruciale, plusieurs fois reproduite, obsède comme une rengaine ? Son ralenti décomposant les images, les gestes, pour que ceux-ci impressionnent et se gravent dans l'esprit du spectateur. Un spot répété sur l'écran télévisuel, offert simultanément à des millions de gens.

Terrible, ce lieu, tragiquement prémonitoire, qui pourrait n'être qu'imaginé !

Pourtant il est là. Il existe. A chaque pas, Kalya éprouve la consistance du sol. Dans sa poitrine ne cesse de retentir le cri strident, réel, poussé par Ammal ou Myriam, par Myriam ou par Ammal.

C'est bien elle, Kalya, dans sa robe blanche, son tricot de coton aux points relâchés ; elle en reconnaît la texture, elle sent autour des cuisses et des genoux la flexibilité soyeuse de la jupe. Elle, Kalya, arrivée depuis peu avec sa petite-fille d'au-delà des mers. Soudain enfoncées, liées toutes les deux à cette histoire si lointaine et si proche à la fois.

Tout cela est vrai. C'est bien un pistolet qu'elle tient dans sa main, sa crosse rugueuse qu'elle serre sous sa paume. C'est bien le pontet, la détente dont elle a repoussé le cran de sûreté, qu'elle sent autour de son index.

Kalya trace, presque malgré elle, un fil indélébile qui va, vient, de Sybil jusqu'à elle, et plus avant jusqu'aux jeunes femmes si dangereusement à découvert...





6.





Odette prend l'air contrit dès qu'elle parle du départ d'Egypte :

– Ça n'a pas été facile de tout quitter. Mais, après tout, ton oncle repose, ici, dans le sol de ses aïeux. Plus l'âge avance, plus je m'enracine. Et toi, Kalya ?

– Je ne crois pas, non.

Que sont-elles, les racines ? Des attaches lointaines ou de celles qui se tissent à travers l'existence ? Celles d'un pays ancestral rarement visité, celles d'un pays voisin où s'est déroulée l'enfance, ou bien celles d'une cité où l'on a vécu les plus longues années ? Kalya n'a-t-elle pas choisi au contraire de se déraciner ? N'a-t-elle pas souhaité greffer les unes aux autres diverses racines et sensibilité ? Hybride, pourquoi pas ? Elle se réjouissait de ces croisements, de ces regards composites qui ne bloquent pas l'avenir ni n'écartent d'autres univers.

– Pourquoi es-tu revenue ici, avec l'enfant ? Justement ici ?

Odette n'imagine qu'un type d'« émigrés » : ceux qui ont jadis quitté leur pays natal pour fuir la famine ou les luttes sporadiques entre communautés, ou pour « faire fortune ». De père en fils, ceux-ci prolongent la nostalgie d'une petite patrie de plus en plus fictive, de plus en plus édulcorée. Par à-coups – tendre, odorante, radieuse sous sa pèlerine de soleil –, celle-ci resurgit au cours d'un repas composé de plats du terroir ou dans l'intonation un peu traînante de voyageurs venus de là-bas ; ou encore parmi les clichés jaunis que l'on déverse sur la table après le repas.

– Ça, c'était l'oncle Selim, le grand-père de Nouza, avec sa femme, la tante Hind. Celui-ci, c'est Mitry, le cousin poète, en culottes courtes. Celui-là, attendez que je me rappelle... Ah ! oui, Ghassan, encore un oncle établi à Buenos-Aires, propriétaire de la plus grosse fabrique de calicot. Celle-ci, c'est Chafika, c'était une beauté.

D'autres fois, c'est le cliché d'un site qui émeut. Un bout de montagne enneigée, piquée de quelques cèdres ; un morceau de mer phosphorescente longeant une plage irisée, avec ses parasols d'un rouge déteint, ses larges cabines bleues. Ou encore la photo d'un bourg ou d'un hameau, « berceau de la famille », soudé à un flanc de colline planté d'oliviers. Un lieu semblable, de prime abord, à n'importe quelle agglomération du pourtour de la Méditerranée ; mais le simple fait de le nommer, de le contempler, de le toucher du doigt sur ce papier terni éveille en chacun un sentiment ému de douce appartenance.

L'émigré de la première génération retournait au pays pour y trouver épouse ; pour s'y faire bâtir un mausolée en vue de futures et fastueuses funérailles. Dans son village, il gardait une position privilégiée, maintenue par une correspondance continue, par des envois réguliers de fonds à ceux des siens qui demeuraient sur place. Ces coutumes s'effaçaient avec les générations suivantes.



Odette répète sa question :

– Pourquoi ici ? Justement ici ?

Il y a de multiples raisons à cette décision. Les demandes répétées de l'enfant, le désir d'une rencontre loin de leurs quotidiens respectifs.

Aussi par tendresse. Tendresse pour cette terre exiguë que l'on peut traverser en une seule journée ; cette terre tenace et fragile. Pour le souvenir d'élans, d'accueils, d'un concert de voix. Pour Nouza qui introduisait, épisodiquement, dans ces paysages d'été son beau visage mobile.

– Pour Nouza. Pour mieux connaître, aimer ce pays. Pour Sybil.

– Mitry aurait pu tout vous expliquer. Dommage qu'il ne soit plus là. Il connaissait bien nos régions, leur histoire, leurs croyances... De ce temps-là, personne ne l'écoutait. Nous ne nous intéressions pas à ces choses. Tu te rappelles Mitry ?





V





Cet été-là, une semaine après le départ de mon grand-oncle, aussi intempestif que son arrivée, Mitry était venu nous rejoindre au Grand Hôtel. A son retour en Egypte, Farid, lui ayant trouvé le teint pâle, la mine abattue, nous l'avait expédié avec une lettre pour Odette lui recommandant d'acquitter tous les frais du séjour de son « très cher cousin ».



Orphelin et sans fortune, Mitry avait toujours été hébergé, avec l'accord de Nouza, par mon grand-père Nicolas. A petits pas, à petits gestes, à voix basse, il vieillissait à leur ombre. Malgré sa discrétion, il devait profondément marquer leurs existences.

Le cousin Mitry était atteint d'un eczéma chronique qui recouvrait son corps de plaques de rougeur. Des fragments de peaux sèches se détachaient de son visage et de son cou, tombaient en copeaux ou en poussières sur ses épaules et les revers de sa veste. Esquissant un sourire d'excuse il les balayait avec des mouvements furtifs, tandis que nous faisions semblant de ne rien voir. En public, il portait des gants de fil, couleur bistre, pour dissimuler ses mains.

Silencieux et doux, Mitry avait tout pour déplaire à Farid. En plus, « il écrivait » ! Pas seulement des lettres, mais pour son propre plaisir :

– Un poète !

Le comble de l'insanité ! La famille s'en était aperçue à quelques taches d'encre violette qui maculaient ses doigts, à cette bosse sur la dernière phalange du médius. Son incapacité à faire de l'argent, à courir le beau sexe, à prendre rang dans la société rendaient le jugement de mon oncle sévère et sans appel. A son avis, le cousin, voué à la médiocrité, possédait un cerveau infantile, peu enclin au développement. Il avait fallu toute la fermeté de son beau-frère Nicolas – un homme plus âgé dont la sagesse et la prospérité lui en imposaient – pour que Farid se retînt de brocarder Mitry et son jardin secret.



Bourré de contradictions, mon grand-oncle avait le cœur assez large pour y englober ceux dont les goûts, le caractère, les préoccupations étaient aux antipodes des siens. Par à-coups, il s'inquiétait de la santé de son cousin.

Cette sollicitude venait de valoir à Mitry ce séjour à la montagne ; voyage dont il se serait volontiers passé. Il appréhendait les déplacements, ne se sentait en sécurité que parmi ses livres, dans l'antre de sa chambre, nichée à l'entresol, avec ses volets mi-clos. Il accumulait dans son alvéole des bouquins de toutes sortes que Farid n'eut jamais la curiosité d'ouvrir. Mitry évitait, il est vrai, d'introduire qui que se soit dans sa chambre qu'il entretenait minutieusement. Ma grand-mère, qui doutait de la virilité d'un homme qui vaque aux soins du ménage, s'en exaspérait parfois ; mais laissait faire sous l'injonction de Nicolas, son époux. Elle devait se retenir pour ne pas pousser Anaïs à entrer dans la pièce de Mitry pour lui refaire son lit, emporter son linge à laver, épousseter dans les coins.

Auprès de rares amis le cousin avait acquis une réputation d'érudit, mais il taisait son occupation favorite : la poésie. Il consignait ses innombrables poèmes dans de minces cahiers d'écolier, noircissant les pages d'une écriture appliquée, sans ratures, aux majuscules ornées. Il tassait ensuite ces feuillets, qu'il n'aurait jamais songé à faire imprimer, dans des boîtes de carton, qu'il glissait sous son lit.

Un après-midi, à voix basse, il m'en parla. Sans doute parce que je n'étais qu'une enfant et qu'il ne craignait pas mon jugement.

Plus tard, il me fit pénétrer dans sa chambre. Les murs étaient recouverts d'un papier peint décoré de fougères brunâtres, les rideaux étaient tirés. Je m'assis sur le tabouret bas surmonté d'un coussin en tissu damassé.

Debout devant moi, Mitry me lut un texte fabriqué à mon intention. J'en garde un souvenir mièvre, celui d'une ritournelle assez convenue. En revanche, je conserve une mémoire très vive de ses yeux vert d'eau qui s'éclairaient au fur et à mesure de sa lecture, du rajeunissement de ses traits, de ces plaques de rougeur qui semblaient s'estomper.

Tandis qu'il lisait, emporté par sa voix, tout s'allégeait autour de nous. La chambre prenait des ailes. Pigmentés par une lumière tamisée qui filtrait à travers l'épaisseur des tentures, les meubles, les murs semblaient s'embraser sous l'ardeur qu'il mettait à prononcer ses mots. Des mots d'une platitude extrême auxquels j'avais failli me laisser prendre.

Mon affection pour Mitry redoubla. Mais je devais dorénavant douter de la relation entre le bonheur qu'on éprouve à ses propres imaginations et le résultat qui en découle.

Il me confia le poème.

– C'est pour toi. N'en parle jamais.

Une fois dégrisé, se jugeait-il avec clairvoyance ? Ou bien sa modestie naturelle l'aurait-elle, même en cas de talent, maintenu dans cette obscurité ?

Je gardai le poème. Il m'était plus précieux que les mots qu'il enfermait.





7.





– Je possède tous ses cahiers, dit Odette. Mitry me les a confiés avant de mourir. Sa bibliothèque, je l'ai laissée. Il avait trop de livres

Odette et Mitry s'étaient connus plus profondément, plus durablement que Kalya n'aurait imaginé.

– Mitry s'intéressait à l'histoire de nos communautés. Bien qu'orthodoxe, c'est lui qui m'a expliqué la liturgie maronite. Farid avait accepté que nos fils soient élevés selon mon propre culte. Ton oncle était croyant, mais ne pratiquait pas. Sauf durant sa maladie ; il m'accompagnait alors aux offices. Avec l'âge, on se rend compte que la religion c'est important, n'est-ce pas ? Je vais à la messe tous les matins, c'est une chance que la chapelle des Frères soit à deux pas. Et toi, tu es croyante au moins ?

– Je ne saurais pas te dire... Je serais plutôt agnostique.

– C'est quoi « agnostique » ? Encore une autre religion ?

– Pas exactement.

– Tu n'es pas athée au moins ?

– Non plus.

– Ici, la religion prime tout, elle marque toute l'existence.

– Croire est une affaire intime.

– Si tu penses comme ça, alors tu te trompes de pays, de peuple, de contrée !





VI





– Orthodoxe, c'est quoi ?

Nouza n'avait rien d'une dévote, elle s'emmêlait dans les principes, dogmes, fêtes et cérémonies de nos diverses communautés. Evitant de me fournir des explications, œcuménique avant l'heure, elle déclara :

– Toi, ma petite fille, tu es à la fois catholique et orthodoxe, qu'est-ce que ça change ? Le bon Dieu est au carrefour de tous les chemins.

– Le bon Dieu, tu y crois, grand-maman ?

Je poussais trop loin, n'allait-elle pas me gronder ? Ma demande dénotait un scepticisme inhabituel qu'elle ne souhaitait pas encourager. Pour toute réponse, elle pointa l'index en direction de l'icône. Au-dessus de la courte flamme, le visage de sa toute-puissante et suave compagne irradiait.

– Voilà ma réponse : la Mère de Dieu ne me quitte jamais !

Pouce, index, médius joints, se signant trois fois selon sa propre liturgie, Nouza m'invita à l'imiter. La petite mèche étant presque consumée, elle me pria de remplacer la bougie plate qui flottait au-dessus de l'huile de paraffine. Grâce à ce rituel, qui la secourut durant sa longue existence et qu'elle me demandait, durant nos vacances, d'accomplir à sa place, elle pensait m'attacher, sans trop de questions, aux mystères de la foi.

Au cours de l'opération, j'admirais le modelé du dessin, le dégradé des tons, l'expression à la fois souveraine et humble de l'icône. Me laissant séduire par tant de beauté, je restais cependant étrangère à toute ferveur.

La pratique religieuse de ma grand-mère se bornait à ce culte, à la visite annuelle au cimetière où reposait son époux, au repas des fêtes de Pâques où l'évêque Anastase était leur hôte. Il portait sur la tête une haute et rigide coiffe noire. Son corps interminable était revêtu d'une soutane soyeuse et sombre. Il avait des yeux de braise, une barbe superbement effilée.

L'évêque portait en sautoir une croix en améthyste que ses fidèles lui avaient offerte. Après avoir béni, au moyen d'une branche de buis trempée dans de l'eau sainte, chaque pièce de la maison, il tendait la main et nous offrait à baiser son anneau au large chaton mauve.

Après le repas, il fumait des cigarettes Gianaclis en compagnie de son hôtesse qui en avait toujours une provision. Depuis la mort de Nicolas, qui avait vainement essayé de lui faire perdre cette habitude, Nouza s'adonnait librement à ce plaisir.

Constantin le cuisinier, qui déplorait les incessantes violations de son territoire par ma grand-mère, toujours prodigue en conseils et en suggestions, apparaissait à la fin du déjeuner. En veste blanche, les mains croisées devant son gros ventre, il recevait les félicitations du prélat dont il était une des ouailles. Puis il s'inclinait pour baiser la bague à son tour.

*

* *



– Est-ce qu'il croyait en Dieu, grand-père Nicolas ?

Je revenais à la charge ! Tant d'obstination lui déplut, Nouza hocha la tête, trancha :

– C'était un homme instruit.

Sa réponse renforça mes soupçons. De cette multitude de religions, de toutes leurs ramifications, chacune garante de la seule vérité, chacune excluant l'autre, comment Dieu s'en tirait-il ?

– Dieu est l'immensité, n'est-ce pas ? Dieu est pour tous les hommes ? Dieu est sans haine, n'est-ce pas ? Dieu est la bonté même ? Sinon Dieu ne serait pas Dieu, n'est-ce pas, grand-maman ?

J'avais sûrement un ton pathétique, le problème me bouleversait. Je m'agrippai à son bras.

– Explique-moi Dieu, grand-maman !

Se déchargeant de toute responsabilité en ces domaines épineux, se libérant de tout motif d'inquiétude, Nouza me planta là pour rejoindre sa chambre. Durant quelques heures, notre porte de communication resta fermée. A travers la cloison, je l'entendis discuter avec Anaïs du choix de sa toilette.

– Je mets la longue robe mauve, ou la courte en lamé ?

Ensuite vint le tour des boucles d'oreilles dont la couleur devait s'assortir au vêtement.



Pour me renseigner il restait le cousin Mitry. Aussi obscur que Farid était voyant, celui-ci se tenait à l'écart durant la journée. Il ne nous rejoignait toutes les trois qu'aux heures des repas.

Un matin, dans les couloirs du Grand Hôtel, je l'ai abordé avec mes doutes. Il ne m'a pas éconduite, bien au contraire ; heureux de m'initier à un savoir que méconnaissaient ses plus proches, à des problèmes dont ceux-ci ne se souciaient même pas.

Mitry me raconta les disputes christologiques qui ensanglantèrent le passé, les querelles islamiques qui le déchirèrent. Histoire de ruptures et de réconciliations, de conquêtes, d'humiliations, de sang et de larmes. Loin de sa bibliothèque, il en savait par cœur le contenu.

Nous marchions ensemble dans le bois de pins proche de l'hôtel. Dans ses pas, je remontais les allées des schismes et des unions, celles des batailles, des rétractations, des trêves ; celles des massacres et des sanglots.

– La mort fascine les hommes, c'est étrange.

Pour remédier aux noirceurs de son récit, Mitry ramassait une pomme de pin tombée au pied d'un arbre, la cognait avec une pierre jusqu'à ce que des pignons s'en échappent. Il m'offrait, ensuite, les graines dans sa paume gantée.

– Je ne devrais peut-être pas te raconter tout ça. C'est trop pour ton âge.

– Il faut tout me dire. Tout.

Je semblais si décidée qu'il continua. Il s'efforçait de tracer des chemins à l'intérieur de ces méandres, de trouver des mots simples pour rendre compte de ces discussions houleuses, embrouillées, autour de la succession du Prophète, autour du dogme de la Trinité qui divisaient les uns et les autres jusqu'à l'exécration. Fallait-il être partisan d'Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet ; ou bien être fidèle au calife, son successeur choisi par consentement général ? Fallait-il attribuer au Christ une ou deux natures, une ou deux volontés ? Fallait-il être uniate, monothélite, nestorien, chalcédonien, monophysite ? Ces démêlés aboutissaient à des luttes assassines, à des carnages, à de meurtrières fureurs.

Mitry confirmait :

– Jusqu'aujourd'hui, dans ce pays, il y a quatorze possibilités d'être croyant, monothéiste et fils d'Abraham ! N'est-ce pas trop compliqué ? Tu n'es qu'une enfant, Kalya.

– Continue. Je veux tout savoir.

Il reprenait, atténuant de temps à autre les terreurs de l'Histoire en me faisant admirer la chaîne des montagnes, l'éventail feuillu d'un vallon entre deux falaises écorchées ; en m'apprenant à aimer la lumière, à respirer à pleins poumons, à entendre couler le torrent, à rendre grâce pour tous les bleus du ciel et pour ce jour de paix :

– C'est fragile. Chaque jour de paix est un miracle. N'oublie pas cette pensée. Où que tu sois, au plus profond de ta tristesse, elle t'aidera à sourire.

Pour moi, il ramassa des brindilles d'herbe au creux d'un rocher, cueillit une feuille odorante dans un massif touffu.

Puis il enchaîna. Jamais je ne l'ai trouvé aussi captivant ; jamais plus il ne sera aussi disert. Il me relata ces aubes sanglantes, ces luttes intestines, ces destructions, ces carnages ; me décrivit ces ascètes-guerriers et ces zélés de tous bords.

– Bref, conclut-il, sur cette surface minuscule tout a eu lieu : le pire comme le meilleur ! Admirable petite terre, mais dangereuse.

Je ne le quittais pas des yeux.

– Admirable ou dangereuse, reprit-il, selon ce qu'on en fera !

– Tu crois en Dieu, cousin Mitry ?

Il réfléchit, gratta son front. Les fragments de peau boursouflés causés par l'eczéma tombèrent en fine poussière sur ses sourcils. Il tira un large mouchoir de sa poche, se tamponna le visage en clignant des yeux.

– Je crois en Dieu.

Malgré les ombres et en dépit d'un jugement lucide, il avait fait son choix. Ne pouvant se passer d'une soif de perfection et d'un dessein final, il prenait, posément, humblement, place dans la foi de ses ancêtres. Je l'en admirai.





Kalya gravit-elle un chemin à rebours ? Une pente abrupte qu'elle prend un temps considérable à remonter ?

Avance-t-elle, à perte de vue, comme une somnambule ? Est-ce l'angoisse de ces derniers jours qu'elle a maquillée en tragédie ?



Elle s'est déjà retournée deux fois pour chercher Sybil des yeux. Elle ne se retournera plus. Elle a confiance, la fillette gardera parole, elle restera à l'abri.

Il y a trois ans, une petite fille, vêtue et coiffée de laine rouge, courait sur un champ neigeux, entre les bouleaux argentés... Kalya conserve cette photo dans son portefeuille. Pourquoi n'avoir pas laissé l'enfant là-bas, dans un pays préservé, loin de ces guets-apens ?



Kalya ne se retournera pas non plus vers la fenêtre du cinquième étage, celle qui s'ouvrait d'abord, sur la marche rayonnante d'Ammal et de Myriam. Ensuite, sur leur immobilité.

A présent, coude à coude, Odette et Slimane se penchent à cette même fenêtre. La face blafarde de la femme est toute proche du visage d'ébène du Soudanais.

Kalya avance. Elle ne cherche pas à imaginer les lendemains. Elle avance, elle avance. C'est tout.



Sauf la sienne, aucune ombre ne se meut sur la Place. Peut-être que le tueur est encore à l'affût, embusqué à l'angle d'une bâtisse ? Armé par d'autres mains ? Ou attendant son bon plaisir, celui du chasseur infatué de son fusil qui fera, quand il le décidera, un carton sur ce qui bouge ?

Kalya avance elle ne sait vers quoi. Un épilogue heureux : les jeunes femmes se relèvent, des centaines de gens accourent autour d'elles ; Sybil, Odette, Slimane se joignent à la liesse générale ? Ou bien l'autre fin : celle qui mène aux abîmes ?

Cette dernière supposition lui paraît impossible. Pourtant, ces derniers jours, un obus s'est abattu sur la Place, démolissant le bazar. La boutique vermillon – serrée entre les immeubles de rapport – s'est écroulée, tuant Aziz le commerçant, avec qui Sybil s'était liée d'amitié.

Avant, Kalya et la fillette avaient dû écourter leur séjour à la montagne sur le conseil du directeur de l'hôtel. Depuis plus d'une semaine, elles sont revenues habiter chez Odette en attendant que l'aéroport, fermé par mesure de prudence, s'ouvre de nouveau.

*

* *



Les pensées de Kalya se contredisent. Le vacarme de son cœur s'amplifie.

De cette masse d'étoffes jaunes qu'elle ne quitte plus du regard, elle entend monter tantôt un gémis sement funèbre, tantôt les souffles de la vie...





8.





Armardjian, le fleuriste le plus réputé de la ville, vient de livrer un immense bouquet de fleurs.

– C'est pour toi, Kalya. Tu permets ?

Odette déchire l'enveloppe :

– C'est de Mario ! J'en étais sûre. Il sait que tu es arrivée hier. Cinq douzaines de roses ! Un geste digne de Farid. Des seigneurs, les hommes de ce pays ! As-tu jamais connu cela ailleurs ?

Cet envoi doit précéder de peu la visite de Mario, qu'Odette a soigneusement organisée. Allant, venant d'une pièce à l'autre, elle donne des ordres à Slimane concernant le petit déjeuner qui sera pris, tout à l'heure, sur la véranda. Elle lui recommande de disposer les trois fauteuils d'osier autour de la table basse, de recouvrir celle-ci de la nappe en organdi. Elle distribue ensuite les fleurs dans une demi-douzaine de vases, frappe à la porte de sa nièce :

– Fais-toi belle, Kalya ! Je m'occupe du reste.

Elle ajoute plus bas :

– C'est un homme riche. On l'estime à... je ne sais plus combien, mais ça fait beaucoup, beaucoup d'argent.

Cette manie qu'ont ceux d'ici d'évaluer les gens à leur compte en banque !...

On ne pourra plus arracher Odette à son plaisir. Elle va transformer une amourette en un roman à épisodes, en une affaire à réussir, et organiser toute une mise en scène autour de deux acteurs qui ne se sont pas vus depuis quarante ans. Persuadée que, de nos jours, une enfant de douze ans peut être mise au courant de tout, Odette a fait de Sybil sa confidente.

– Il faut les laisser seuls. Ne quitte pas ta chambre avant que je vienne t'appeler.



Kalya jette un rapide coup d'œil au miroir. S'éloigne, puis revient à son visage qu'elle se contente, chaque matin, d'entrevoir.

L'âge a laissé ses empreintes. Son travail de sape a engorgé les veinules, flétri le tissu, amolli les contours, alourdi les paupières, cerné le regard. Comment réagir devant ce constat ? N'est-elle pas, par moments, inacceptable, la vie qui malmène de cette manière ? Cette vie qui s'achève par un départ prématuré ou qui s'étire en de lentes moisissures ?

L'existence pourrait se juger ainsi. Kalya la perçoit autrement. En dépit des années, quelque chose retient sa part d'adolescence. Le frémissement de la jeunesse, ses élans glissent, peu à peu, du corps à l'âme et s'y maintiennent.

Photographe, Kalya ne s'est jamais lassée de cet art, ni d'un amour qui résistait aux saisons. Elle a vécu des amitiés, des instants fertiles. L'ombre n'a jamais bloqué trop longtemps l'horizon. La vie l'aimait, et se faisait aimer en retour.

Le visage d'Odette, abondamment poudré, se glisse dans l'entrebâillement de la porte :

– Tu es prête ? Il sera bientôt ici, ton amoureux !





VII





Ce soir-là, la musique m'avait happée.

Je m'étais envolée de ma chaise, où rien ni personne ne m'aurait retenue ! Je pouvais compter sur l'indulgence de Nouza et sur le caractère fantasque de Farid dont les extravagances transperçaient fréquemment le terrain des respectabilités.

Je dansais, seule, au milieu des couples. Leur premier étonnement passé, ceux-ci s'étaient habitués à mes mouvements.

La musique se développa en un rythme plus lent. Avec sa cavalière qu'il serrait de près, Mario croisa plusieurs fois mon chemin. La jeune femme portait une robe maussade, beige à col blanc, un chignon haut perché. Elle résistait et cédait à la fois à l'insistante pression du danseur. Son visage insignifiant se colorait dès que celui-ci tentait d'accoler sa joue contre la sienne.

Mario portait un costume moins convenu que celui des autres jeunes gens : un blazer vert bouteille sur un pantalon de flanelle blanc, sa cravate avait des rayures rouges et vertes. Ses cheveux noir corbeau étaient ondulés. Ses pommettes hautes, ses yeux légèrement tirés lui donnaient un air asiatique. Je ne me souviens plus de la forme de son nez. Mais je revois sa bouche, des lèvres fortement colorées. Il avait le regard narquois.

Il s'arrêta au milieu de sa danse, quitta brusquement sa partenaire et se dirigea vers moi. Il me saisit le poignet, le maintint avec force dans sa paume. Il s'en dégageait une chaleur électrique.

– Dommage que tu sois si jeune, Kalya. Dommage ! Mais je te retrouverai. Je te retrouverai, c'est promis.

Sourire, regard, musique, paroles. Surtout les paroles ! Quelques mots, quelques secondes avaient suffi. J'étais tombée amoureuse.

Personne n'avait remarqué ce bref interlude ; sauf sa partenaire au chignon. A moins qu'Odette ne s'en soit, également, aperçue ? Elle évoluait non loin, au bras d'un sexagénaire que Farid lui avait choisi. Ce dernier, trop pénétré par le souvenir de ses flamboyantes performances à Monte-Carlo, refusait de se commettre dans un banal tour de piste avec la compagne de ses jours.



L'après-midi ma grand-mère me confiait à Anaïs, puis elle partait s'enfermer dans la salle de jeux. Chacun souhaitait l'inviter à sa table. Baccara, bridge, poker, rami, elle passait avec dextérité d'un jeu de cartes à l'autre. Nouza avait la main, elle avait l'œil ; elle perdait et gagnait avec la même gaieté.

Pour retrouver Henri, le long jeune homme timide, Anaïs m'abandonnait et me fixait rendez-vous, au bout de deux heures, au pied de l'ascenseur.

Je les ai aperçus une première fois, au fond du jardin de l'hôtel, sortant d'une cabane en tôle. Ils jetaient autour d'eux des regards inquiets. Une seconde fois, remontant dans ma chambre avant l'heure dite, je trouvai, en tas sur le seuil, les chaussures en toile d'Anaïs, ses bas de coton blancs, sa robe imprimée de fleurettes orange.

Sur la pointe des pieds, avant qu'ils ne se doutent de ma présence, je rebroussai chemin.



Je n'ai revu Mario qu'à deux reprises. Il déambulait souvent dans la rue centrale du village parmi des garçons et des filles dont il était, à vingt-deux ans, le plus âgé. Parfois le groupe pénétrait dans la maison de l'un d'entre eux, dont les parents, descendus en ville, étaient momentanément absents. Ils fumaient à loisir, buvaient modérément, ébauchaient des flirts qui se bornaient à des baisers, à des effleurements.

Ils m'appelaient pour que je me joigne à eux. A cause de mon jeune âge, ils se désintéressaient très vite de ma compagnie.

Je les quittais pour m'isoler encore plus dans un coin de jardin du Grand Hôtel. Devant une des tables les plus éloignées – verte, ronde, fraîchement repeinte –, assise tout au bord de la chaise en rotin, je m'amusais, songeuse, à rayer le gravier avec mes semelles, dans l'espoir insensé de découvrir un billet d'amour entre les cailloux. Au bout d'un moment, un serveur m'apportait un verre de limonade. La boisson gazeuse devenait de plus en plus fade et tiédasse à mesure que le temps s'écoulait.

C'est alors que je revis Mario. C'était la veille de mon départ.

Il apparut soudain sur le perron ; descendit, seul, les marches avec cette assurance qui ne le quittait pas. Il portait toujours des chaussures à semelles de crêpe qui assouplissaient sa démarche et venait sans hésiter dans ma direction. Il approchait. Il fut enfin tellement près qu'il me prit le verre des mains.

– Tu ne mets pas encore de rouge, je dois deviner la place de tes lèvres sur le verre.

Il y posa les siennes et but, lentement, les yeux mi-clos, m'observant entre ses cils. Mes jambes tremblaient. Il me rendit la coupe.

– Je t'ai laissé le fond. A toi de boire maintenant.

De l'index, il me montrait le léger cerne de vapeur que sa bouche avait laissé sur la paroi.

– Là. Pose ta bouche exactement là. Et bois.

Je bus, mon regard dans le sien. L'écœurante et tiède mixture me parut la plus magique des boissons.

Débouchant de la porte à tambour de l'hôtel, le groupe venait d'envahir le perron. Filles et garçons formaient une gerbe de couleurs. Exubérants, de belle humeur, ils cherchaient Mario des yeux.

La fille au chignon avait dénoué sa chevelure, qui tombait en larges vagues mordorées sur ses épaules. Elle avait abandonné sa morne robe beige pour un chemisier rouge et une jupe plissée d'un blanc éclatant. Elle appela d'une voix claironnante et sûre :

– Mario ! Tu viens ?

Celui-ci se retourna dès le premier appel et lui fit signe de la main. Il n'avait eu aucune intention de s'attarder auprès de moi, il lança :

– Je viens tout de suite !

Mais, de nouveau, avant de partir, détachant chaque syllabe, il murmura dans un souffle :

– Un jour, promis, je te retrouverai.





9.





Il était neuf heures précises. Mario sonna à la porte et franchit le seuil de l'appartement d'Odette. Tant d'années avaient passé. « Je te retrouverai » lui parut risible, dérisoire. Comment ajusterait-il l'image de la petite fille, au regard impétueux, à celle d'une femme qui avait dépassé la cinquantaine ?

Ce qui le troublait encore plus était la scène que venait de lui faire son fils à propos de Myriam. Etudiant en droit, Georges était un élève aussi brillant que l'avait été son père ; il avait la même assurance doublée d'un caractère plus intransigeant, plus batailleur.

Georges n'approuvait aucun des comportements de sa sœur. A son avis, celle-ci se mêlait de ce qui ne regardait pas les femmes ; elle devenait de plus en plus secrète et mystérieuse. Elle n'était même pas rentrée la dernière nuit.

Des siècles de pères, de frères, d'époux, gardiens de l'honneur, avaient toujours encerclé, protégé mères, sœurs, femmes et filles. Chez Georges, ces tendances étaient innées, il ne voulait même pas qu'on en discutât. Sous la poussée des idées nouvelles, en ville surtout, les coutumes changeaient ; mais ces racines, nourries aux mêmes sèves, se raccrochaient, imposant par à-coups des conduites aussi violentes que surannées.

Mario essayait de tempérer son fils.

– Myriam a sans doute passé la nuit chez Ammal.

– C'est tout ce que tu trouves à dire ? Crois-tu que la famille d'Ammal, musulmane et croyante, n'est pas, elle aussi, choquée de ces libertés ?

– Ce sont des amies d'enfance.

– Elles se montent la tête toutes les deux.

*

* *



Livrés aux rayons matinaux qui transpercent le store bleu roi de la véranda, Kalya et Mario osent à peine s'observer. Leurs formes de jadis font écran à celles de maintenant.

Odette s'agite, emplit les tasses de café, beurre les tartines, crible l'air de ses paroles. Digne, silencieux, Slimane se tient en retrait.



Le mariage de Mario avec une héritière dévote, ses innombrables succès féminins, son récent veuvage qui l'avait, curieusement, désorienté, Odette aurait dû en parler à Kalya

Angèle, son épouse, lui avait toujours évité soucis matériels, problèmes familiaux. Elle poussait le dévouement jusqu'à héberger son irascible belle-mère, la signora Laurentina, qui avait vécu jusqu'à sa mort auprès d'eux. Italienne, émigrée au Liban depuis sa tendre enfance, celle-ci s'était mariée à un jeune homme du pays. Toute sa vie, elle s'était targuée d'être « du nord et de souche milanaise », contrée où une population laborieuse et active savait ce qu'était le travail.

– Pas comme ces fainéants du sud, qu'ils soient de l'extrémité de la Botte ou de ces rivages-ci !

Elle jetait souvent des regards chagrins en direction de son époux, un coiffeur pour homme qui dilapidait ses maigres ressources au tric-trac, aux cartes et à la loterie.

Persuadée que l'air vif de sa Lombardie contrebalançait, dans le sang de Mario, les moiteurs des rives méditerranéennes, la réussite de son fils la comblait. Ses études brillantes lui avaient permis de gravir l'échelle sociale ; d'abandonner le milieu modeste de son père pour ne fréquenter que ceux que l'argent et la naissance favorisaient.

Depuis qu'Angèle l'avait quitté, Mario – persuadé que seuls les liens familiaux résistaient aux épreuves – butait contre le mur qui s'élevait entre Myriam et Georges. Jusque-là son épouse était parvenue à le lui dissimuler. Les heurts traversés par le pays, par les régions avoisinantes, secouaient les deux adolescents, redoublant leur opposition. Leur père en fut ébranlé.

Du jour au lendemain, il renonça à ses conquêtes féminines, à cette habileté avec laquelle il naviguait d'une aventure à l'autre, ou en menait plusieurs à la fois. Il adopta une règle de conduite irréprochable qui l'autorisait dorénavant, pensait-il, à prôner les bons principes et l'entente familiale.

*

* *



Kalya paraissait « de passage ». De passage, comme en ce lointain après-midi, dans le jardin du Grand Hôtel, son verre de limonade à la main.

De passage, et à l'aise dans cet état migrateur, comme si elle pensait que l'existence elle-même n'était que cela : un bref passage entre deux obscurités. Comme si dans la maison de la chair si périssable, dans celle de l'esprit si mobile, dans celle du langage en métamorphoses, elle reconnaissait ses seules et véritables habitations. Malgré leur précarité, elle s'y sentait plus vivante, moins aliénée, qu'en ces demeures de pierre, qu'en ces lieux hérités, transmis, souvent si agrippés au passé et à leurs mottes de terre qu'ils en oublient l'espace autour.

– Eh bien, nous voilà !

Larguant d'un coup les personnages que les années leur ont fabriqués, Mario et Kalya viennent de prononcer les mêmes mots et d'éclater du même rire. Maintenant, ils peuvent tranquillement se dévisager.

– Qu'est-ce qui vous arrive ?

Odette prend un air boudeur. Ces deux-là lui arrachent une intrigue qu'elle a soigneusement mise en route. Ils la frustrent d'une romance qui aurait alimenté ses futurs commérages.

Oubliant les recommandations de sa tante Sybil apparaît dans son pyjama fleuri, Assuérus entre les mains.

Le charme se rompt de partout. Résignée, Odette offre un tabouret à l'enfant et lui beurre une tartine.

– Tu veux de la confiture de dattes ? C'est une spécialité.

Sybil fait oui. Elle salue Mario par son prénom et s'installe sur les genoux de sa grand-mère.

– C'est la fille de Sam, mon fils.

– J'aimerais te présenter mes enfants. Surtout Myriam...

– Pourquoi « surtout Myriam » ? interrompt Odette. C'est pourtant Georges qui te donne le plus de satisfaction !





Kalya avance comme si elle marchait depuis toujours. Elle avance, pas à pas, depuis des éternités, au fond d'un immense vide. Elle n'avance que depuis quelques secondes, dans un air criblé de paroles et de halètements. Une marche immémoriale et si brève cependant.

Dans sa tête, tout se bouscule. Qui de Myriam ou d'Ammal perd tout ce sang ? Laquelle se soulève, laquelle est blessée ? Parviendra-t-elle à les rejoindre ? Elle ne le sait pas encore.

Cette Place, cette zone limitée et précise, se dilate, s'amplifie, se gonfle de tous les vents mauvais. Le bruit inlassable des armes, le martèlement de pas hostiles l'encerclent ; puis viennent mourir sur les rebords du trottoir. Rien n'est encore dit. Les colères peuvent encore s'éteindre. Le jour peut encore s'éclairer.

Des paroles d'agonie reviennent sur les lèvres. Des corps douloureux, venus de tous les siècles, de tous les coins de la terre, surgissent autour d'elle. Vagues courtes et continues, cortège d'espoir qui se brise contre un mur de ciment. Les hommes convoitent la mort.



Kalya ne cesse de marcher, se raccrochant à chaque lueur pour tromper l'angoisse, pour franchir cette dernière distance. Il faut qu'elle se hâte. En même temps, il ne le faut pas ; l'embusqué risquerait alors de s'affoler, de tirer encore.

Elle surveille l'encoignure d'une porte, le coin d'une fenêtre. Son regard revient vers cet amas d'étoffes jaunes, empilées sur la nappe rougeâtre ; vers ces deux jeunes femmes dont elle partage pensées et sensations.

Kalya n'a plus peur, même si un cri la traverse par moments, comme un couteau enfoncé dans le ventre. Elle arrivera jusqu'au bout. Elle y arrivera. Il y a tant de force en chaque créature humaine. Tant de force en elle.

Ombres et lumières se tiennent. Le malheur se greffe à l'espérance, l'espérance au malheur.



Faudrait-il frapper aux portes pour que les habitants viennent à leur secours ? A l'arrière, dans les ruelles avoisinantes, les nouvelles se propagent rapidement.

Odette quitte la fenêtre, court vers le téléphone pour alerter la police.

– Ne bouge pas, Slimane, surveille ce qui se passe. Je reviens.



Du Nil bleu au Nil vert, puis de maître en maître, remontant de la Haute à la Basse-Egypte, Slimane a commencé son périple depuis l'âge de huit ans. Ses joues balafrées portent la marque de sa tribu. Il y a cinquante ans, il avait abouti un beau matin chez Farid et ne l'avait plus quitté. Selon son humeur, celui-ci l'appelait tantôt « mon fils », tantôt « âne bâté ».

Ils ont vieilli ensemble, presque quotidiennement, entre le gris et les joies d'une longue vie, émigrant une dernière fois, il y a quelques années, du Caire à Beyrouth. Le Soudanais regarde toujours vers l'horizon, où les lieux se confondent et se rejoignent sur une ligne tranquille, immuable. Sa peau noire a le poli des galets. Ses yeux, la fraîcheur de l'ombre. Depuis la mort de Farid, Odette et ses possessions représentent son seul univers. Aucun grincement ne l'habite. Tout glisse avec un bruit d'ailes dans son cœur indulgent.

Slimane regarde par la fenêtre. Les battements de son sang restent calmes, mais une inquiétude indécise s'accroche comme un nuage.

Il reconnaît Kalya. Son regard, embué par l'âge, ne distingue pas les deux jeunes femmes dans cette masse colorée au centre de la Place. Il se demande où est l'enfant. Il ne parvient pas, même en se penchant, à l'apercevoir dans l'encadrement de la porte.



Kalya serre le pistolet dans sa paume. Cette arme qu'elle a refusée il y a trois jours quand Georges insistait pour qu'elle la gardât, et qu'il a, malgré son refus, déposée dans la commode de l'entrée. Tout à l'heure, elle n'a pas hésité à s'en saisir. A présent, elle la tient braquée devant elle. S'en servira-t-elle ? Saura-t-elle s'en servir ?

Elle jette sans arrêt des regards autour d'elle, cherchant à voir, à prévoir. Tenant en joue la haine, masquée, obscure, venue on ne sait d'où, elle avance. Il faut qu'Ammal et Myriam vivent. Elle veut vivre, elle aussi. Le visage de Sybil la traverse, lui sourit. Elle n'a jamais rien connu de plus clair, de plus vivant que ce visage. Elle s'en souvient avec délices.



Le spectacle de cette Place volant en charpie ; de cette cité vomissant de ses entrailles ses machines de mort ; celui d'hommes, de femmes, d'enfants pris sous le grain de tempêtes meurtrières et de rafales insensées, n'est même pas imaginable. Pas encore.



Le cœur de Kalya bat vite, fort, comme celui de cette ville que l'angoisse harcèle, puis abandonne. La femme entre, comme en rêve, dans ce chemin qui s'allonge...





10.





La sonnerie retentit. Slimane se dirigea vers l'entrée. Emportant sa tortue, Sybil lui emboît