Main La maison Traum

La maison Traum

, ,
Year:
2016
Language:
french
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1

La maison sans racines

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 237 KB
2

La Maison russe

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 1.67 MB
Table des Matières

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Table des Matières

Page de Copyright

DU MÊME AUTEUR

Epigraphe

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI





© Éditions Grasset & Fasquelle, 1990.

978-2-246-43359-0





DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Grasset

L'OMBRE, LE FLEUVE, L'ÉTÉ, 1983 (Prix Robert Walser)

VALET DE NUIT, 1986 (Prix Goncourt)

LES CERCLES D'OR, 1989 (Nouvelles)

Chez d'autres éditeurs

LA SOIRÉE, 1989 (Éditions Maren Sell)





« Les premiers seront les derniers. »





Jésus-Christ.





Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation

réservés pour tous pays.





En hommage aux jeunes filles rousses, aux colonels de gendarmerie, à la marine des États-Unis d'Amérique, à la jument de Mahomet, au padischah Köprülü, à nos géniteurs et ascendants, à Paris et à son fleuve, à la Chine éternelle.





I

Et nous vivons dans la maison Traum, du nom haï d'occupants qui, jadis, grands malandrins, ont fini sur un bâti tout bois brut, fabrication Guillotin-Artisan-Soignant. Pour prix d'assassinats sanglants, inhumains, ils ont connu son tranchant à vif, glissant, sournois, au plus coupant d'un matin gris.

Toujours j'ai vu l'abomination. Il faisait froid. Un brouillard, dit salto mortal, tombait dans la cour. Tous au vasistas 1 « Faut tout voir, aboyait son mari à la Constantino, du sang surtout, du sang qui jaillit, du sang luisant d'assassin coulant sur du granit morbihannais. On s'fait du tracas, pour sûr, au cas qu'on aurait commis un forfait nous aussi, au cas qu'on aurait la faux, tout l'toutim sul'kiki... »

La Constantino riait, frissonnait, suffoquait (ô sang, tu lui donnais ta jubilation !) au point qu'on croyait qu'a disait son couic, la catin ! Lui, il applaudissait qu; and son cabirlot, au Traum, culbutait, faisant un bruit mou, dans du son tout frais fourni par un mitron du quai Malaquais. Ça roulait. Ô sang spasmodiant « Un artiss' j'vous dis, not'Sanson, not'Charlot. Bravo! Bravo Pour raccourcir, y raccourcit... »

Pour nos Traum, il fut un matin. Un. Puis la nuit sans fin.

Aujourd'hui, la cour, l'air, nos murs gris, tout a pris un ton uni, plat. Cafard and papillons noirs. Finis nos ors assassins, nos chansons !

Papa a disparu. Maman aussi. J'vous dirai plus tard. Dans la maison, Ma'Grand, qui sait tout, saisit son jupon pour vagir : « L'or aux Traum a foutu l'camp, mais pas si loin qu'on croit. Faut fouillir partout, fouir, fouir l'humus du jardin. Faut ouvrir ton puits, maison Traum. S'il y va un fil, l'or joindra. Oui-da. Pour sûr qu'on vouira l'or. »

J'ouïs son babil. Un bijou d'or. Un fil d'or. Un cabochon, un nid de diamants... J'aurai la solution, oui, son fil, son or, son Potosi. J'irai au lac Titicaca, à Pactol-City, où on voudra... J'irai partout. Nos soucis d'aujourd'hui, vrai, diparaîtront. Nous irons loin. Il y aura l'oubli, puis nos jours flambants, nos jours inouïs.

Ma'Grand vit là-haut, dans l'affliction. Moi, foutu mais pas abattu, dans la cour, au trottoir. Sa voix franchit murs, portails, vitraux : « P'tit crapiaud (mon surnom), Ma'Grand voudrait du pain, du lait... »

Au pain! Au lait! Pour Ma'Grand, pour mon amour ! J'fais fissa pour la nourrir. Faut pas mollir, surtout pas. Sans toi, Ma'Grand, où irait not' capharnaüm, l'isba de Carabas? Nous la nommons maison, ou logis, ou gourbi suivant qu'il fait jour ou nuit, jubilation ou affliction. Faut pas qu'tu mour', non, faut pas. Moi, solito, minus! Minus, oui, ainsi diras-tu, bondissant, crachotant dans nos chiffons, nos visions, nos ris, nos sanglots... Non, j'y crois pas. Tu mouriras pas. Six mots sont tout pour moi :

- P'tit crapiaud, du pain, du lait!

Six mots fort doux. J'accours, Ma'Grand. J'ai grand plaisir à courir pour toi. Du pain dans un placard. Du lait dans un pot. Tu m'as aussi nourri quand y sont partis, quand j'fus tout p'tit, quand y sont partis...

— P'tit crapiaud, ascolta (v'là qu'tu spick macaroni, Ma'Grand !), dix Traum ont ratiboisi l'or, l'ont scamouti, chapardi, marouti et cachotti dans la maison. L'or aux Traum l'a pas foutu l'camp. Mais faut savoir ça, l'or jamais n'appartint aux Traum, mais à un Czar, à un Ottokar ou à un Ottoman qui abandonna ici son magot pour un motif inconnu. Voilà un brouillamini qu'il faudra rabrouillaminir. P'tit crapiaud, l'or, tu l'trouviras quand tu voudras l'trouvir.

J'suis pas charmant, ni mignon. J'suis laid, poilu, collant. J'suis l'habitant du marais. Ils m'ont fait vilain, camard, huron, animal noir, simili poisson du marigot, un vrai cochon, mais, pour sûr, pas idiot, pour ça non! L'ont pas pu. L'auront pas fait par volition, dirait un philistin.

Ma'Grand saisit son pain, y mord à crocs raccourcis. Ça fait plaisir. Son lait, d'un trait. L'a tout bu. Ah! Tu vivras, Ma'Grand, tu vivras!

- V'là mon p'tit fils, mon p'tit crapiaud, mon p'tit Lâââion !

M'v'là pourvu d'un nom bis. Viva Ma'Grand. Vrai, j'suis bon garçon, pas grand pour huit ans (calcul qui nous moud 1948 ans post la mort sur la croix du Christ, alias Agnus Dâââi). Moi, fils du Tout-Puissant Moi, fils du poivrot africain (toi qui lis, tu saisiras plus tard), j'ai pour vrai nom Napolâââion, nom par maman choisi avant sa disparition sur son yacht 7 — II —



, nom dont Ma'Grand a dit qu'il m'allait autant qu'un goupillon à Guignol, d'où sa diminution à « mon p'tit Lâââion », ou à son avatar gluant « mon p'tit crapiaud, marmot d'salaud ».

A Ma'Grand, à jamais j'fais don d'amour. Amour & Compassion, S.A.R.L. J'vais grandir, forcir, pour cavotir, fouillir, trouir, fouir jusqu'à ravir l'or aux Traum, l'or ottoman, l'offrir à Ma'Grand, voir son souris rosir, rosir, rosir, rosir, rosir...





II

Que j'vous raconte, maintenant.

Des difficultés? s'étonnait papa. Je n'en vois aucune. On peut se passer de cul sans nuire à l'expression d'une pensée saine, aux affaires, à la vie de ménage et à l'éducation des enfants.

Maman, elle, justement, ne pouvait s'en passer. « Elle se calcine, elle a le feu au... Elle est épatante et fumante, cette petite femme-là », disait Ma'Grand. J'avais beau la regarder avec attention, la suivre dans ses faits et gestes, je ne voyais pas de fumée sortir du corps de ma mère bien-aimée. Car j'ignorais alors l'aimer d'un amour beau et désespéré.

De la même façon, je tentais d'imaginer un être dépourvu de cette rotondité naturelle appelée derrière, ou postérieur, et bien entendu n'y parvenais pas. Cette incapacité ne semblait pas plaider en faveur de mon intelligence, et pourtant, je devais le comprendre bien des années après, le fait de m'être posé de telles interrogations sans avoir eu connaissance des essais de Fred et des séminaires de Clan-Clan faisait de moi un être rempli d'intuitive perspicacité et fort en avance sur son temps.

Je parlais mieux et songeais à adopter définitivement le surnom par moi choisi il y avait des années (Musclor), dont l'emploi journalier devait me permettre non seulement de ne plus douter de moi-même, mais d'obtenir la force, l'audace, pour tout dire le culot inouï de me lancer dans l'entreprise dont j'avais fait le but de mon existence.

Ma'Grand se faisait vieille. Immémoriale et très fatiguée. Elle conservait cependant sa bonne humeur et s'étonnait fort les jours où je dirigeais d'une main sûre ma bicyclette rouge dans la pente du château (une déclivité à 22 %) sans me briser les os de la poitrine et du crâne. Je n'avais pas grandi. Pourtant mes membres avaient forci dans des proportions redoutables, et les petits voyous du voisinage, mes ex-compagnons de classe buissonnière, y regardaient maintenant à deux fois avant de m'appeler « aspic gluant » ou « nain du roi de Madrid »... Seule, Ma'Grand continuait à me nommer son « p'tit Lâââion, son p'tit crapiaud », et, je l'avoue, j'aimais ça.



De grandes transformations s'étaient produites dans ma personne. Outre l'augmentation de sa force musculaire, elle s'était couverte de poils noirs sur ses parties heureusement les plus secrètes, dévoilées à moi seul avec des sentiments de honte mêlés de curiosité. En pignochant ses pommes avec des bruits de rongeur (elle n'était pas prudente, son appareil dentaire s'était brisé deux fois de suite et cela nous avait coûté la peau des fesses au RÉPARE-TOUT de la rue d'Aboukir), Ma'Grand disait entre deux bouchées : « L'est devenu grand not' p'tit crapiaud ! » Je lui souriais alors avec mes yeux de crapaud porté au pinacle.

Autre chose encore, cette partie de mon individu appelée... Je ne puis la nommer, et pour cause, cette partie de mon anatomie, dis-je, a pris des proportions inattendues dont elle accroît l'effet spectaculaire en se gonflant pour un oui pour un non.

Cela occasionne des situations gênantes. Je pissais l'autre jour contre la haie du jardin du curé, devant la petite Zachée. Elle en faisait autant devant moi, comme toujours depuis notre enfance. Soudain, j'entendis un sifflement prolongé, celui d'un geai ou d'un merle. Je tournai la tête pour tenter de vouir l'oiseau, et je vis Zachée accroupie. Elle faillit tomber sur le dos à force de rire. Elle considérait mon instrument dont s'échappaient les dernières gouttes. Il était gros et raide, avec son extrémité boursouflée, violacée. J'avais les plus grandes difficultés à lui faire réintégrer l'étroit logis de ma braguette. La petite Zachée pissait elle aussi, tout en rigolant, et je n'eus aucun mal à contempler sa clovisse rose léchée par les flammèches d'un duvet roux, très fin et brillant. Nous dissimulâmes notre embarras partagé, j'imagine, sous des éclats de rire de plus en plus sonores.



Papa fut le premier à passer pour toujours le seuil de notre maison, la maison Traum, achetée pour une somme excessive et tenue pour telle vingt années plus tard, c'est-à-dire après six dévaluations de notre monnaie, plus un couac et un crac boursiers dus à une disharmonie permanente dans la fixation des prix du baril de pétrole et à une faiblesse du plancher monétaire, les experts financiers régionaux, locaux, nationaux, internationaux, universels, planétaires et interplanétaires n'ayant pu les déceler à temps, autrement dit avant la catastrophe.

- Je pars en expédition, nous dit papa, un soir où nous regardions à la télévision l'entrée de la reine d'Angleterre dans l'avenue principale de Sydney, sous les huées des aborigènes privés de whisky pour la circonstance. C'est une honte, ajouta-t-il, comment peut-on tolérer une pareille injustice? Je pars dès demain matin.

Un aborigène avait prestement relevé le coin de sa jupette et montrait son derrière à la reine. Celle-ci ne sourcilla pas. Elle en avait vu d'autres. Maman, occupée par son tricot, n'avait pas dressé la tête. Papa, lui, tenait enfin son prétexte.

- Je vais vouir les peuplades vierges et innocentes du sud-est de l'Afrique centroboréale, crut-il bon de préciser. Le tiers au moins de la planète n'a pas été visité par l'homme blanc. Là-bas, les hommes et les femmes n'ont jamais vu un avion, mangent sans fourchettes ni couteaux, sont purs de toute faute originelle, n'ont jamais connu le péché ni la corruption de l'alcool, de la guerre, des partis conservateurs, de la colonisation... Ces gens se conservent dans un état de culture naturelle dont nous n'aurions jamais dû oublier les bienfaits. Tout cela est menacé. Pour me rendre compte par moi-même des besoins de ces tribus et de la protection à leur apporter, je veux les vouir de mes propres yeux, apprendre leur langage, m'initier à leurs mœurs, partager leur existence paisible et heureuse, faire connaître enfin au monde cette vérité : oui, l'homme et la femme peuvent vivre libres, en harmonie avec eux-mêmes et avec leurs semblables, dans un état culturel premier, tels Adam et Ève au paradis terrestre. Je pourrais vous en donner mille exemples...

Il parlerait encore si Ma' Grand ne l'avait soudain interrompu d'un « tais-toi ! Tu vois bien, Marcellin, la reine assiste à la cérémonie religieuse ».





III

- Tu n'es qu'un salaud ! s'écria maman du seuil de la maison.

Pour le franchir, papa marcha de biais, à la manière des crabes, afin de ne pas accrocher la grenouille avaleuse de parapluies avec son sac à dos, ni la poignée de l'huis avec sa gourde de disciple de Baden-Powell. Il échoua, une fois de plus. Le flacon se signala par un son creux. Erreur humaine bien compréhensible, mais réparable. Au bar-épicerie La Pérouse, sis au coin de la rue, il réalisa la première escale de son long périple.

Au flacon on donna sa mesure de brandy (selon les règles de la vieille école, celle des Savorgnan de Brazza, des Phileas Fogg). Le proprio du bouchon, homme rougeaud mais non dépourvu d'à-propos, observa l'inconscience du voyageur qui, pour lever l'ancre, se prononce pour un havre au nom si chargé d'effluves maléfiques. Que celui qui se donne la peine de me lire veuille une seconde se remémorer la fâcheuse et pénible fin du noble marin français sans oublier la douleur d'un fils à semblable présage. Mon père lui répliqua par son dédain formel des religions, des faux dieux, son mépris des devins, chiromanciens, nécromanciens, magiciens, diseuses de hasards, psychologues scolaires, devineresses, rhabdomanciens, ainsi que de l'espèce innombrable des manieurs d'appareils pendulaires. Le silence se déploya sur le zinc et dans le boui-boui ébahi. Sans discussion possible, le monde des buveurs et des joueurs de manille coinchée observa d'un œil inamical la mise à la voile du nouveau Magellan, du second Amerigo Vespucci. « Il y a de la brise dans le foc en l'air », persifla l'un des buveurs de probable origine belle-villoise. Un sien voisin ne manqua pas de donner à sa pensée une forme plus accessible : « Dis donc, il y a de l'eau dans le gaz. »

Mon père chancela jusqu'au seuil (le second d'une rude journée) de la popine. Il s'éloigna dans une rue pareille à l'embouchure d'un fleuve. Une dernière fois, il arbora la flasque remplie de liqueur. Navire au pavillon flou, il frissonna dans l'alizé.

- Vidimus! proclama le vinassier. (Nous en eûmes l'assurance de diverses sources dignes de foi.)

- Quel saligaud, ce mec ! gueula maman. Que la vague l'avale.

De ce vœu sincère, ainsi que d'une giroflée à cinq feuilles, j'eus la primeur. Ma'Grand, en vain, hurla de sa chaise à bascule (en anglais, rocking-chair): « Mon fils ! Reviens, mon fils, ne m'abandonne pas ! »





IV

Souvent je me promène dans la ville. L'été lui donne une apparence irréelle agréable. Ma compagne de virée, la petite Zachée, aime à voler à l'étal en plein vent de Herr Montagu, luthérien d'origine occitane, dont la lignée émigra au Mecklembourg poméranien à l'époque du Grand Roi, et qui, avec femme et enfant, en proie à une étrange mélancolie, revint fouler la terre tutélaire et y établir commerce d'épicerie.

Il met à notre portée la douceur enrubannée du caramel doré fourré de chocolat dont le nom éthiopien n'effraie guère notre âme enfantine, le nougat de Montélimar, le turrôn de Valence et de Barcelone, le petit ambré à la cinnamome, le bonbon à la violette qui a l'éclat d'une pierre rare, le coquelicot, notre préféré (la damnation pour lui!) et encore l'œuf fourré d'angélique, la dragée, la praline, le berlingot qui doit être extrait de la bouche tout brillant de bave et, entre le pouce et l'index, promené partout, en l'herbe fine, dont il déforme et rompt la ligne fragile, au pourtour du caillou tavelé comme œuf de grive, qu'il colore de jaune, de rouge et d'orange.

Par bonheur, voici le milieu du jour. Herr Montagu, chaque matin à la première heure, tire tréteaux et bocaux devant la vitrine où l'on peut lire, en grande écriture blanche, émaillée :


ÉPICERIE FINE MONTAGU

VIN DE BOURGOGNE

ET

DE LA RÉGION DE BORDEAUX




Je commande l'affût, du haut de la rue, à demi caché au pied d'un mur de tôle et de grillage. Derrière, il y a un terrain vague où viennent le chiendent et le lupin. On doit y bâtir un immeuble de quinze niveaux, avec du marbre et du porphyre, pour ceux qui ne manquent pas d'argent. Il paraît que le quartier va changer. On va tout démolir et le refaire à neuf. En attendant, la petite Zachée a cueilli une violette et un bouton d'or. Elle en effleure le menton d'une poupée (une créature dégoûtante enveloppée d'un torchon et de lambeaux de rideau) à qui elle chante, en montrant une dent ébréchée :




Mon petit bouton d'or

Je l'aime quand il dort

Voici le beurre et l'or

Ton bonheur et la mort.





Une lumière éclaire notre terrain vague et la robe de Zachée. Elle réchauffe la tôle, lui donne une jolie couleur de limonade. Un parfum de forêt monte de la terre et de l'herbe. On dirait qu'une fleur inconnue va jaillir, ou l'eau glacée d'une fontaine. A l'écart, là où l'on peut cueillir la doucette à la feuille veloutée, atterrit un rouge-gorge. L'œil fixe, il contemple la ville. Notre ville, à peine éveillée.

Un tintement de bocaux attire notre attention. La petite Zachée montre le nez. Le bout de la rue - la pente y dégringole comme au creux d'un ravin - paraît en fête avec la palette de bocaux, la vitrine brillante, le ciel d'un bleu marial. Une voiture dévale le boulevard, en direction de la mairie et de la Porte d'Italie.

— Un mariage! me dit Zachée, l'air entendu. Regarde, le ruban blanc autour de la voiture et le voile de la mariée...

- Par le braquemart de Belzébuth, répliqué-je, le mariage, quelle idiotie!

- Par le braquequoi? demande Zachée.

- Je t'expliquerai.

Herr Montagu lève un nez pointu de notre côté. Comme un chien d'arrêt, il flaire le vent et le gibier. Le gibier, Zachée et moi, recule à l'abri du mur en ruine. Herr Montagu n'ignore ni notre identité, ni notre cachette. Il pourrait monter, lancer une attaque frontale, bien qu'il manque de force dans le jarret pour aborder la pente. Il pourrait appeler la police, dénoncer notre piraterie dont il a été et aura à être encore la victime. Mais non. Il grimace, plein de bonté et de défi. Il lève, en notre direction, un poing menaçant et le tient brandi tel le fléau de Dieu. Afin que nul n'en ignore. Il ne fera rien d'autre.

Bien mieux, planche après planche, il élève l'étal, y aligne une deuxième rangée de bocaux. Notre regard y plante quatre couteaux d'envie. Chaque couleur nouvelle anticipe notre délectation. module Zachée d'une voix de gorge. Je remarque, jaloux, qu'elle chante naturellement en mètre régulier et en mètre libre.




Il bave

comme un chien de la rue

le p'tit Lâââion

le p'tit crapiaud,


Bientôt, notre troupe réduite (dans notre tête, un régiment de cavalerie tout entier, une IIe D.B.) dégringole la rue, attaque la dragée haute, charge la praline et le nougat, déborde à gauche le chocolat, le caramel mou et la gomme adragante, tourne l'aile droite de la violette, du coquelicot et du rahatloukoum... Notre détachement ne fait ni quartier ni merci — un bocal de pâte de fruit, à l'abri pourtant de notre gloutonnerie, éclate contre le pavé. Le tapage est nonpareil. Notre opération de commando ne peut davantage être ignorée. Herr Montagu, pourtant, demeure à l'écart de la bataille. On dirait qu'il lui plaît de voir (car il voit; d'où? nul n'a pu l'apprendre) le pillage du bonbon et l'hécatombe du nanan. Zachée fait retraite en bon ordre. Moi, je me place en couverture, et, comme la foudre, décampe au nez et à la barbe du Poméranien.





V

Pourquoi chose facile semble difficile? Chose mystérieuse claire, et vice versa ? Ces affaires, dont il arrive que le sage se tourmente, glissent et s'esquivent sans cesse. Quand Zachée m'interroge - le jour cessera-t-il un jour de suivre la nuit? Et ce jour-là sera-t-il comme les autres ? Est-il juste que je sois née de mère évanouie en fumée? —, il me faut lui avouer mon ignorance. Des larmes coulent de ses yeux (elle les a d'un vert singulier, une couleur que j'ai vue, une fois, sur l'armure d'un scarabée), et je sais qu'en de tels moments elle trouve la vie terrifiante.

Mais, et comme c'est bizarre, dès qu'elle cesse de se questionner sur le monde ou sur sa mère, sa figure redevient tranquille. Elle arrête de courir comme une folle d'un bout à l'autre du terrain vague, d'une rue à l'autre, d'un escalier à l'autre, d'une chambre à l'autre... Elle dort toute la matinée, ou elle joue avec moi. Je trouve qu'elle est tout comme avant. C'est à mon tour, alors, de l'interroger.

Je lui bourre d'abord la bouche de bonbons, des berlingots, bien entendu. C'est très efficace et je sais qu'ainsi mes questions seront accueillies et méditées. Elle s'assoit sur ses talons et suce sa douceur avec des airs de sainte Vierge de Lourdes, ses yeux d'un vert carabéen levés vers la lanterne accrochée à son fil ou, comme aujourd'hui, vers le ciel triste et sans nuages qui recouvre la ville. Zachée bave - le jus de berlingot lui dégouline sur le menton —, le moment est venu de la questionner :

- Ô maîtresse de l'autrefois-jadis, de l'aujourd'hui-maintenant et du futur encore à venir, reverrai-je en cette vie l'auteur de mes jours?

Elle s'agenouille dans l'herbe. La ville s'est éveillée. Les bureaucrates se sont enfermés dans leurs bureaux, les commerçants dans leurs magasins, aux aguets derrière leurs caisses enregistreuses, les artisans, les ouvriers, dans leurs ateliers, leurs fabriques, les usines où ils effectuent le même geste dix-huit fois à la minute. Une mélodie orientale tombe sur nous d'une fenêtre d'immeuble, là-bas, derrière le mur blanc aveuglé de soleil. Nous sommes, croyons-nous, à l'abri des curieux et des indiscrets. Les genoux, les cuisses de Zachée sont semés de taches de rousseur, de la monnaie d'or dont on ne sait dans quelle contrée elle a cours, ni même ce que l'on achètera avec elle.

- Ô maîtresse de l'autrefois jadis, de l'aujourd'hui-maintenant et du futur encore à venir, sois moins sourde à ma question. Je t'offrirai tout ce que tu voudras.

Zachée se donne aussitôt des airs de magicienne. Elle sait très bien faire cela. Elle se redresse, tourne vers le ciel son visage où coule le sucre rose ou jaune. Elle entre en relation avec les astres, ferme les yeux, ouvre la bouche et en retire la lentille verte et baveuse, le cristal dans lequel elle lit l'avenu aussi bien que l'avenir :

- Donne-moi une marguerite, Musclor, surnommé le Lâââion de la Butte.

Je rugis et file au trot à travers l'herbe sauvage de notre savane. dit une affiche de la mairie, comme si un terrain d'aventures s'aménageait, voilà bien une idée d'adjoint au maire qui ne sait comment justifier son traitement.




ICI, AMÉNAGEMENT D'UN TERRAIN

D'AVENTURES DESTINÉ AUX ENFANTS

DU QUARTIER


Mon cri de jungle - yyyyyaaaa-ooooooo yiiiii-000000! — ne m'est d'aucun secours contre la traîtrise d'une vieille roue de bicyclette dont les rayons agrafent ma cheville et déchirent le fond de ma culotte. Un bidon rouillé me déverse son contenu visqueux sur les mollets. Je remets à la magicienne la marguerite qu'elle saisit entre ses doigts collants. Je m'agenouille, attentif et déférent. La magicienne élève la maigre fleur triste à la hauteur de ses yeux de couleur rare et émouvante, et glisse soudain entre elle et la fleur la lentille merveilleuse d'où dégoutte un filet de salive. Elle observe et dit, d'une voix d'enterrement :

- Tu infectes l'air, Musclor !

- Oui, c'est à cause du bidon. Il m'a couvert d'urine et d'huile rance.

- Je vois l'auteur de tes jours, Musclor. Encore qu'il subsiste un doute au sujet de son identité...

- Décris-le-moi, et je verrai.

- Le décrire est absolument irréalisable dans l'état où mes yeux le voient.

- Dans quel état est-il, ô devineresse?

— Rassure-toi, Musclor, la lentille merveilleuse me montre qu'il s'agit d'un homme de haute taille dont les chaussures de toile sont déchirées...

— Je reconnais les chaussures, ô devineresse. Ce sont celles qu'il avait le jour où il a quitté la maison.

— ... aux cheveux roux.

— C'est lui. Il a les cheveux rouges.

— Ils sortent de... Je n'y vois goutte... d'une couverture dans laquelle il est enroulé. L'homme semble dormir. Il ronfle...

- C'est lui ! Il ronflait toujours dans son sommeil. Même que maman...

- Vite, Musclor, encore une question. La lentille merveilleuse est en train de fondre.

- Où est-il ?

- Je vois la cale obscure d'un navire. On n'entend aucun bruit, ni celui du moteur, ni celui des vagues. Le navire est à quai. L'auteur de tes jours est allongé sur des caisses où l'on a écrit : FRAGILE. Il est maintenu dans la couverture à l'aide de cordages solidement noués. Il remue. Il se tortille... C'est fini, elle a fondu.

- Regarde encore, ô maîtresse.

- Elle a fondu, j'te dis.

- Tu es sûre que tu l'as vu remuer?

- Comme je te vois.

- Alors, il est vivant. Mais comment s'est-il laissé ficeler dans la cale d'un navire?

- Mystère! Mystère!

- Et ces caisses?

- Le matériel, sans doute. Mystère!

- J'y entrave que couic !

- Tu causes argot, maintenant?

- Bien obligé, et d'ailleurs c'est dans le Robert, avec un vers de Toulet.

- Une chose que tu dois entraver, c'est que l'auteur de tes jours c'est un sacré ivrogne, un sac-à-vin, comme on dit là-bas, dans ton quartier.

- Et alors?

- Et alors, mon cher Musclor, l'auteur de tes jours était tellement brindezingue avant de s'embarquer que les marins l'ont ficelé et jeté dans la cale, sinon il se serait fourvoyé dans quelque bouge maritime, on l'aurait oublié dans un bar, et la forte somme qu'ils doivent toucher leur aurait filé sous le nez. Tu saisis, maintenant?

— Oui. Je saisis.

Je lui verse le reste des berlingots dans le creux de la main. Elle sourit et ajoute :

- Arrête de chialer, Muscler, fils du Navigateur, fils du taulard de Sainte-Hélène, du héros d'Austerlitz - je te cause de la gare -, de la Moscova et de la Vallée du Nil!





VI

Foutue journée!

Moi, Musclor, engendré par Napolâââion qui, dans une immonde gadoue, gagna moralement à Waterloo, je rentre tête basse à la maison Traum. Même notre charge victorieuse contre les bocaux de Herr Montagu, je dois l'avouer, ne m'a pas procuré la joie habituelle. Cette couverture dont on l'a enveloppé, cette corde nouée autour de ses chevilles et de son corps, me tracassent.

Ma'Grand est sur le pas de la porte, comme en Égypte, ou comme dans un village italien, assise sur sa chaise de paille. Elle écosse des haricots pour notre soupe du soir.

C'est l'après-midi de mon dernier souvenir. Papa est parti en expédition, dans les conditions que l'on sait. Maman ne nous a pas encore quittés et j'ai l'espoir de vivre une vie meilleure, dans un jardin enluminé et odorant, dans une maison établie entre son potager et ses parterres de roses, pourvue d'un grenier où j'irai déposer chaque année les livres que j'aurai lus et les jouets cassés, ou ceux qui auraient cessé de m'amuser.

Maintenant, on ne garde plus les jouets, ni même les livres. On les met dans de grands sacs de plastique, bleu ou gris, qu'on abandonne au bord du trottoir, avec les ordures des gens de l'immeuble. Les éboueurs passent et emportent le tout, pêle-mêle, sans se soucier de savoir s'il s'agit d'un petit train de cirque auquel il manque deux roues, ou d'une carcasse de homard enveloppée dans le journal de la veille.

- Ma'Grand !

- V'là mon p'tit crapiaud... Qu'est-ce que t'as, mon Lâââion ?

— Il est parti, papa! Il est parti 1

- J'sais bien, mon p'tit, il nous a quittés, cette engeance de père inconnu! Oui, j'le jure, de père inconnu. On devrait jamais jouer à la bête à deux dos avec des pères inconnus ! Ça ne vaut rien de bon, comme tu peux vouir, mon p'tit crapiaud.

- Mais j'lai vu, Ma'Grand ! Il est dans un bateau, tout ligoté, avec des caisses de matériel pour son expédition.

- Bon vent! Bon vent!

Ma'Grand hurle et grimace.

- Bon vent, mon p'tit Lâââion, à ce vaurien qui traîne dans les bars. Des caisses de matériel, ah ouiche! Des caisses de whisky, des caisses de muscadet, j'vois pas de quel autre matériel il pourrait avoir besoin 1

La croisée, juste au-dessus de Ma'Grand, s'ouvre d'un coup. C'est maman. Elle se penche. Ses cheveux bouclés se dressent sur sa tête. Elle ressemble à Gorgona, la pin-up aux cheveux de serpents du cirque Pharago, et balance dans la rue toute l'eau sale de sa cuvette, même que Ma'Grand est baignée de la tête aux pieds, et ses haricots avec. Elle s'égosille :

- Qui m'a bourillé toute cette pisse dans mes haricots? Ça va décrapir ou ça va décampir! J'en ai marre et plus que marre...

Quand elle l'entend glapir, maman pique sa crise et c'est pas pour dire, j'ai envie de me cacher dans un trou de souris. Elle rouvre la croisée et lance sur le pavé la cuvette de porcelaine à lliséré bleu, celle-là même dont Ma'Grand disait sans arrêt : « Ça vaut des sous c'te cuvette-là, sûr que ça vaut des sous, c'est un engin de riches. » Mais tchhaaaaak l'objet d'art (et néanmoins utilitaire) éclate aux pieds de Ma'Grand qui hurle de terreur :

- C'est la grosse Bertha ! Sûr qu'ils remettent ça, les Boches. Aux abris! Sauve qui peut!

Le lecteur doit savoir qu'elle a connu trois guerres. A la première elle n'avait que six mois et n'a jamais pardonné à Bazaine son endormissement de Metz et la capitulation de Sedan. Partout autour de nous roulent les débris de la cuvette.

Le soir, en mangeant des haricots, je pense tristement à ma vie qui n'en est pas une. Du moins, elle ne ressemble pas à celle des autres petits garçons et des demoiselles qui savent prendre des airs parce qu'ils ont des pères et des mères qui ont pour habitude de passer sur le trottoir sans dire un mot, sans regarder personne ni montrer qu'ils sont joyeux ou en colère, et parce qu'ils vont dans les bons collèges à la rentrée des classes, et sur les plages lointaines (La Baule, Le Lavandou, Étretat, Arcachon, Cap-Martin, Les Sables-de-Pologne...) au premier rayon de soleil.



Mais je ne me plains pas. Même Zachée, qui vit chez une de ses tantes qui ne boit pas que de l'eau, comme dit Ma'Grand, ne se plaint jamais. Pour tout dire, Zachée est juive (elle me l'a dit) et ses parents sont morts pendant la guerre - la troisième - emportés par un train dans un pays inconnu, après avoir été dénoncés par un monsieur qui, depuis, a été exécuté par les Résistants. Dénoncés... de quoi? Pourquoi? Personne n'en sait rien.

Maman est belle. A cause de ses cheveux, surtout, qui ondulent naturellement et brillent sans qu'elle les asperge de brillantine. Mais on ne s'aperçoit pas de sa beauté, ou rarement (moi, oui, qui la regarde souvent, et dès qu'elle oublie ma présence). On ne remarque pas sa beauté car elle ne peut s'empêcher de tordre sa bouche quand elle est en colère, et elle est tout le temps en colère. Cette bouche qui serpente sur son visage lui donne l'air d'une sorcière, de celles qui jettent des sorts et tuent les gens en plongeant des aiguilles dans le corps de petites poupées qui leur ressemblent.

Par chance, pas loin d'ici, quelque part, est caché le trésor. L'or aux Traum pour lequel, dit Ma'Grand, je suis prédestiné, et, sans mentir, je sais que je le retrouverai, même si les Traum ou le sultan ottoman ont eu l'idée de le cacher au centre de la terre. Nous ne serons peut-être pas plus heureux, mais nous serons riches, ce qui est, à ce que j'ai pu vouir, le commencement du bonheur. Un commencement de bonheur vaut mieux que pas de bonheur du tout.

C'est pour lors, et en ces circonstances, que Max Buddy Bud est entré dans notre vie.





VII

Il est venu jusque chez nous sur son yacht, lequel a pour nom Sept de Cœur, car tout, chez Max Buddy Bud, porte un numéro. Sa casquette de commandant est marquée en dedans du 54, une grosse tête selon son propre jugement, donné le plus souvent après abus de bourbon, du Four Roses, sa marque préférée. Sa bouffarde d'écume (de mer) n'accepte que du Three Noone, deux termes d'Outre-Manche dont le sens est une hypostase, ou un hypogée - je ne me rappelle plus -, selon Zachée, laquelle, pour le nombre de mots connus et ténébreux, ne peut être battue par aucun savant.

On peut se demander comment un yacht a pu jeter l'ancre dans une métropole que l'océan ne touche par aucun de ses bords, et dont le port n'a reçu à ce jour que des chalands de sable et de charbon. Cela suppose en ses murs la présence d'un fleuve large et profond. Cela suppose encore un yacht pas trop élevé sur l'eau, ou des ponts aux arches très hautes.

- Pas plus l'un que l'autre, clame Max Buddy Bud avec un tonnant accent du Maryland. Le Sept de Cœur est un bateau sans égal, un chef-d'œuvre du carénage dont le mât peut être couché, relevé, enfoncé à volonté... Ah! Ah! Nom de Zeus!

Dans les bars et les cabarets, on s'esclaffe à ces mots, du plat de la paume on se frappe les épaules, on lève de nouveaux verres, et cela d'autant plus que Max n'est pas regardant et offre sept tournées contre une.





Du port à notre rue sans allégresse, ses escales sont Le Croque en jambe (tenu par le père Gambet, un vétéran du débarquement de Provence et de l'entrée à Berchtesgaden), Les Bons Enfants, La Culotte de Velours où règne aux fourneaux la mère La Lanterne, de cette façon surnommée pour une ancêtre fort portée à passer des cordes autour des cols de haute race, Le Garenne Musard, La Potée du Matelot, Au Chat qu'on lasse (une honorable casbah célèbre pour la danse du ventre qu'y exécute comme nulle autre Mme Edda Lamora, plus connue sous le nom du Serpent du Bosphore), A l'Ancre Rouge, et quelques autres de plus modeste gueulée.

Dans un sens comme dans l'autre (du port à notre rue, de notre rue au port), Max Buddy Bud tangue et roule, complètement saoul, d'un mur à son opposé, de l'avenue au boulevard. Très grand, plus de deux mètres, sa grosse tête vogue à hauteur des fenêtres de l'étage. Sa bouche ouverte sur des dents jaunes gouale des chansons de mer en trente-quatre langues, dont le bororo, le vogoul, et celle des montagnards palawans. L'épouvante des cerbères et des grands-mères est à son comble lorsqu'elle profère des jurons, des blasphèmes et toutes sortes d'outrageants propos. L'étonnant eût été que maman ne le remarquât pas, lors de l'une ou l'autre de ses descentes, étant donné qu'elle passe tout son temps à la fenêtre de sa chambre, et plus étonnant encore, que Max Buddy Bud n'aperçût pas cette femme très belle et auréolée de cheveux d'or.

Leurs regards se rencontrèrent de cette façon : maman, en accompagnant des yeux les menus morceaux de baguette lancés aux passereaux de la rue, tomba dans ceux de Max, levés vers les nuages pour les mettre en demeure de ne pas mêler leurs eaux à son bourbon préféré. Un orage effroyable éclata. Maman poussa un « Ah ! » dont on ne sut que plus tard le sens exact : le coup de foudre, déchargeant ses forces brutales, traversant la chambre de part en part, provoqua chez elle une syncope précédée d'une clameur tellement émouvante que le loup de mer en resta muet quelques secondes. Elle s'écroula sur le plancher de sa chambre, et le choc fut entendu par tous les gens des parages. Max Buddy Bud, sans balancer, se jeta sur notre porte, laquelle fut enfoncée avant que Ma'Grand eût poussé ce hurlement dont l'écho ne s'est pas encore effacé des annales locales. Qu'on entende par là les palabres et conférences échangées sur le pas des portes et autour des tables des mastroquets.

Max escalada les degrés branlants jusqu'à la chambre de maman. Aucun obstacle ne fut en mesure de s'opposer à la force brute de ce rejeton des berges du Potomac. Tout vola en éclats. Ma'Grand et le narrateur de ce conte furent promptement sur les talons du colosse, le découvrant en extase devant le corps allongé de maman.

- Qu'elle est belle! furent ses seuls mots.

Sa grosse patte se posa sur la gorge de celle à laquelle je rends grâce chaque jour de s'être donné le mal de me mettre au monde.

— De l'eau! Presto! Presto!

Max déboutonna le corsage à fleurs et dégagea avec douceur les deux globes blancs surmontés chacun d'une rose. (Mon rêve fut à cette seconde et pour toujours comblé de contempler ces chefs-d'œuvre de la nature.) Ma'Grand poussa le broc et l'éponge vers le géant revenu à ses transports :

- Belle ! Bella ! Tellement bella !

Ma'Grand, en écho, murmura : « Dame, pour sûr qu'elle est belle, ma bru. » De ma gorge nouée s'échappa un souffle ténébreux.

- Recule, mon garçon, elle peut s'étouffer.

J'eus peur. Max le remarqua et ajouta :

- Attends un peu. Elle est sauvée.

L'éponge trempée, pressée dans le broc, effleura le front, les yeux clos, les joues, la bouche et le cou de ma mère. Un tremblement passager secoua sa peau semée de tavelures rousses. Son buste se souleva. Le bleu-vert de ses yeux chatoya.

- Regarde, elle a retrouvé son entendement. Tu as une maman on ne peut plus belle. Quelle chance tu as, mon garçon 1

Max Buddy prononça ces quelques mots avec la plus grande douceur, une douceur caressante dont personne ne l'eût cru capable.

Ma mère leva les yeux vers l'homme penché sur elle et hurla :

— Qu'est-ce que c'est que ce grand cochon !





VIII

On reçut la première lettre de papa quelque temps après ces événements. Elle relatait les faits suivants qui remplirent chacun d'un ébahissement infini.




A ma chère famille,

L'Afrique Médiane et Arctique est un bien beau pays que les esprits curieux placent sans difficulté sur la carte, entre le Zimbabwé et la municipalité de Gamvik, lieu au charme indubitable et à la neige immaculée.

En dépit des idées reçues, les indigènes ne vivent ni dans la jungle, ni dans le bled, ni dans les hautes herbes de la savane, ni auprès des grands singes selvatiques. Ils ne chassent ni ne pêchent, s'alimentant de débris, déchets et résidus qu'ils extraient des gwa-gwa : c'est ainsi qu'ils appellent ce récipient inventé en 1884 par un préfet parisien afin d'y recueillir les déchets citadins, et depuis en usage dans la plupart des villes de la planète. Une gwa-gwa, deux gwa-gwa à l'entrée de la case familiale, cela signifie que ses habitants vivent dans la munificence et peuvent laisser de plus pauvres qu'eux fureter dans leurs épluchures. Ils appartiennent à la caste des agents administratifs (à Paris, ils seraient gratte-papier et plumitifs). Par-dessus le marché, il n'est pas rare que, devant les gwa-gwa, il y ait aussi des tichis-tichis (véhicules à essence maintenus à l'arrêt par la pénurie de carburant qui affecte le pays). Leurs détenteurs, méfiants et tenaces, à défaut de les lancer à travers les rues, les surveillent et les astiquent sans désemparer.

Mais je n'ai rien dit de mes premiers instants dans ce pays surprenant. Des pistes d'atterrissage, avec mes quatre valises, je suis arrivé au centre de la capitale dans une tichi-tichi de teinte jaune. Cette grande ville n'est autre que Leninamangala, ce qui, à peu près, signifie la Cité de Lénine. Ma tichi-tichi fait un vacarme d'enfer et se déplace à belle allure en dépit du mauvais état de la mécanique et du macadam. Le chauffeur appartient à la tribu des Belebelechimans, autrement dit celle des guerriers à la vaillance invincible. Durant le trajet, il rit de ses dents étincelantes, évitant de justesse ici un chien squelettique, là une vieille femme accablée d'un barda gigantesque, ailleurs un enfant aussi nu que Dieu l'a fait et jeté sur la terre.

Il s'enquiert, en premier lieu, de ce que je transbahute dans mes bagages. A peine lui ai-je appris qu'il s'agit du matériel indispensable à mes futures équipées savantes dans la jungle, qu'il s'écrie :

- Ah! Serais-je en présence d'un paparamené?

- Qu'est-ce qu'un paparamené? lui demandé-je.

- C'est un disciple, et peut-être un émule des De Brazza, des Marchand, des Bugeaud, qui prétendirent pénétrer et asservir l'Afrique.

Chacun remarquera, au passage, l'exactitude avec laquelle les Africains médianarctiques utilisent la langue de Malherbe et de Racine, très certainement parce qu'ils l'apprirent d'excellents instituteurs.

L'étrange chauffeur m'explique que, sur les traces des premiers paparamenés, arrivèrent les fermiers et les vendeurs d'images pieuses, les acheteurs de terres et de consciences. De vrais flibustiers ! Une guerre d'indépendance sanglante et cruelle fit table rase de ces rapaces et de ces tigres qui tenaient le peuple dans leurs griffes et le déchiraient. Je sais qu'il récite ce qui lui a été appris, mais aussi que cela a de grands airs de vérité. Il précise :

- Le général, chef et président à vie de ce pays, a dit que s'il se présente un seul paparamené dans les parages, le peuple, dressé et unanime, se fera une tâche sacrée de l'arrêter et de lui trancher la tête, ainsi qu'une autre extrémité de sa méprisable individualité, afin qu'il apprenne ce que parler veut dire et que le chat ne manque jamais de manger le rat.

Ayant dit, il me regarde en gambillant de ses yeux blancs et éclate de rire. Je respire.

- Ah ! Ah! rugit-il. Le bwana a eu peur! C'était une blague, rien de plus. Une sacrée blague, hein, bwana?

C'est ainsi que fut scellée l'amitié entre un Belebelechiman et un Parisien.

Il n'en finit pas de rire de sa plaisanterie et de la peur qu'il m'a faite. Il veut ensuite me faire visiter la ville à ses frais. Je ne refuse pas.

- J'espère que le bwana—j'use de ce terme qui me rappelle d'autres temps, bien meilleurs que ceux de maintenant - n'a pas eu la vraie peur, la bleue, la méchante... avec mes mauvaises manières. Parce que la vraie, celle qui change le sang en eau, seuls les pali-pali peuvent la...

- Les pali-pali ?

- Je veux dire les agents du maintien de l'équilibre, de la sagesse et de la tranquillité publique.

- Eh bien?

- Eh bien, les pali-pali ne parlent pas seulement avec leur langue. Ils frappent si bien avec leur badine qu'en une minute ils pèlent la plante des pieds du premier nigaud qui se met en travers de leur chemin. Le meilleur des nigauds, qui est-ce, bwana ? C'est le paparamené ! Ils savent même, cric-crac! lui faire sauter la tête, pim! (il lâche ses manettes afin de mimer le geste meurtrier), en le traitant d'ennemi de Lénine, de Staline, d'Engels, de Marx, de Brejnev, du peuple et du bien-aimé président de ce pays.

J'apprends ainsi que les habitants de l'Afrique Médiane et Arctique, même ceux qui vivent dans les plaines du centre et de l'est, ceux qui se cachent dans l'épaisseur impénétrable des halliers du Mangaréné, passent leur existence dans la terreur et dans la main d'un dictateur qui s'est lui-même déclaré « Père du peuple » et « Maître de la liberté ». De fait, ce pantin gavé d'une pensée étrangère au génie ancestral dirige les tribus d'une main d'acier. Il encage, fait disparaître des villages entiers au prétexte qu'ils seraient devenus, par quelque magie, des ennemis d'eux-mêmes, des nids de vipères visqueuses et malfaisantes.

Le Maître de la liberté mène par ailleurs une guerre sans merci aux tribus indépendantes établies à l'est de ses terres. Il a décidé d'annexer les plaines et les hauteurs (très pauvres et misérables), aux mains de ces gens depuis des siècles, arguant d'une vague ressemblance de ces paysages avec ceux de l'Afrique Médiane, en réalité parce que les reliefs ingrats de ces étendues illimitées dissimulent des milliards de quintaux de matières précieuses, tungstène, diamants, mercure, carburant à l'état brut, cendres de dents de pachydermes très recherchées des Asiates et des Britanniques, car elle rend aux messieurs d'âge certain la faculté de réaliser l'acte sexuel de manière durable et répétée.

La fatigue se faisant sentir, l'aimable chauffeur me laisse devant le meilleur palace de Leninamangala, le Plaza Stalina. Discrètement, je lui mets dans la main un respectable bakchich. Il viendra me prendre demain matin et m'emmènera sur les lieux que je lui désignerai.

Cette aventure est magnifique. Si Dieu et Lénine le veulent, j'en achèverai le récit afin de plaire à ceux que j'ai laissés à Paris.

Un père aimant, qui pense à sa mère, à sa chère femme, en dépit des différends que la distance et le temps ramènent à leur juste mesure, et au p'tit crapiaud qui lui manque.

Papa.





IX

« Vellem nescire litteras », marmonna Ma'Grand, après qu'elle eut lu et tendu la lettre de papa à sa bru.

Ma'Grand feuilletait pendant des heures les pages roses du Petit Larousse illustré. De préférence l'après-midi, en attendant d'éplucher les pommes de terre de la soupe, ou le matin, entre ses draps, lorsqu'elle décidait de faire la grasse matinée. Fait unique dans le quartier, et probablement dans l'arrondissement, chez elle, l'expression latine traduisait une fureur sans borne. Dans le cas de papa, elle n'hésita pas à ajouter : « Il me fera trépassir, cet enfant de salaud ! », et, après un silence : « Qu'il aille au diable, ce fils de paltoquet !»

Maman, qui ne connaissait pas le latin, lui demanda aigrement de parler comme tout le monde. Ma'Grand ne se fit pas prier :

- Ton mari est un crétin, un bougre d'idiot qui peut nous menir au tombeau en moins de temps qu'il ne faut à une poule pour gober son asticot.

— « Mener ! » hurla maman qui se fichait de son mari comme de sa belle-mère, mais non pas des belles-lettres.

— Menir ou conduire, c'est kif kif bourricot, lui rétorqua Ma'Grand, que rien ni personne ne désarçonnait. D'abord, t'as qu'à lire toi-même.

Maman se plongea dans l'épître paternelle et maritale. Soudain, elle sortit de ses gonds : « Les gwa-gwa, les tichis-tichis ! Les pali-pali 1! L'épaisseur impénétrable des halliers du Mangaréné ! Et puis quoi encore ? Pour qui se prend-il, l'animal ? Il pense nous épater, peut-être? Il s'imagine qu'on ne sait rien, nous, ici? Explorateur de mes fesses, oui 1 Boit-sans-soif et compagnie ! J'espère bien que les pali-pali ne le rateront pas, ce Stanley-poil-de-mouche2! Sa lettre, il peut se la mettre où je pense ! »

Elle se dressa, rouge et gesticulante, courut à la fenêtre et jeta dans la rue les feuillets préalablement déchirés en menus morceaux. Ma'Grand s'étrangla d'émotion car, en dépit de ses dures paroles, elle ne cessait d'adorer un fils chéri en proportion même des excès de sa manie dipsomane et des chagrins qu'il lui causait. Plus qu'à toute autre chose, elle tenait à cette lettre postée de terres lointaines, d'un ailleurs où elle imaginait (non sans intuition, comme la suite de cette histoire le démontrera) que son fils unique courait les plus terribles dangers.

Quant à moi, n'écoutant que les appels de la raison, je me précipitai dans les escaliers. Je descendis de l'étage comme une pierre et, tel un moineau la mie de pain, récoltai sur le trottoir les blancs confettis épars, sans laisser à notre entourage rempli de malignité le temps de s'en emparer.

- Ah, mon bon p'tit crapiaud ! Cher garçon ! Mon p'tit Lâââion... — entendis-je en m'éloignant au pas de course.



Ma'Grand clamait ainsi son soulagement. Elle n'aurait pas le déplaisir de s'imaginer la mère Leray (alias Gueule-de-raie) et la mère Constantino faire des gorges chaudes tout en recollant les morceaux de l'épître aux Parisiens. Au passage, disons-le tout net, la partie réelle et authentique de cette histoire se déroule à Paris, et, d'autre part, il n'est pas certain que pour papa les habitants de notre métropole ne soient pas plutôt des Pharisiens. Pour la Leray et la Constantino, Dieu seul sait quel usage malfaisant elles eussent fait de leur larcin.

Je fourrai les papiers dans ma poche de culotte et filai d'un trait jusqu'au logis de la petite Zachée, une arrière-cour peuplée de chats rayés, de cages à serins, et ornée d'un jardin où la lune descendait les nuits de tempête et aux heures d'éclipse. A ces moments-là, pris dans ses rayons, on n'est reconnu de personne. Seuls nos yeux percent la lumière blême ou l'âme des gens.



Je sifflai dans mes doigts et miaulai trois fois, plainte horrible et déchirante faite pour l'emporter sur les télés braillardes (émission des Chiffres et des Lettres que pour rien au monde n'auraient manquée les concierges et les professeurs agrégés du pâté de maisons) et pour tirer mon amie de son confortable chez soi.

Zachée passa le nez à sa fenêtre, me fit signe qu'elle terminait son repas et descendait. Je sentis ma poitrine se gonfler de fierté. De la tête aux pieds, je fus parcouru d'un frisson inconnu. Cela ne dura qu'un instant. J'en restai tout étonné.

Les chats, habituels occupants du jardinet, sursautèrent et détalèrent. Nous entendîmes les sauts de Zachée dans son escalier. Quoiqu'il menaçât de s'écrouler à tout moment, elle y bondissait de trois marches en trois marches, ébranlant l'antique immeuble de fond en comble. La concierge mit sa trogne au carreau et gronda : « C'est pas un peu fini ce tapage ? » Nous étions déjà loin.

En trombe, nous longeons l'épicerie de Herr Montagu et, remords soudain, faisons demi-tour. Nous achetons à l'homme du Mecklembourg deux rouleaux de papier adhésif transparent. Le bonhomme connaît ses ouailles. Il nous traite de brigands et nous fait cadeau de deux tablettes de ch'wingomme.

- Goûtez-moi ça, nous dit-il, c'est importé des États-Unis d'Amérique. A la noix de coco! Très rafraîchissant, et une sa...

Nous ne le laissons pas terminer. Un rapide merci et nous grimpons du côté de notre refuge, derrière les palissades où flottent à demi déchirées les affiches électorales. On y a apposé aussi cette pancarte :


ICI PROCHAINEMENT

CONSTRUCTION D'UN

IMMEUBLE DE RAPPO

RT SOCIÉTÉ LOGETOUT

PRIÈRE DE NE PAS

JETER D'ORDURES




Pas trace encore d'un moindre commencement de construction. Zachée et moi glissons sur les herbes jusqu'au fond du terrain, et, sous une brise faible mais constante, entreprenons de recoller les pièces du puzzle.

1 Que le lecteur remarque les irrégularités orthographiques de la langue africaine médianarctique, lesquelles pourraient rendre des points à celles de notre langue.

2 Expression que je n'ai entendue que dans la bouche de maman et qui signifie à peu près « de l'épaisseur et de l'importance d'un poil de mouche, autrement dit, sans aucune espèce d'intérêt ».





X

Des commencements aléatoires nous avions connaissance. A ma première sortie en vélo je m'étais arraché l'oreille et fracassé la rotule. L'une avait été recollée tant bien que mal à l'hôpital Pitié-Salpêtrière, à la réputation nationale non usurpée, m'est-il apparu, car le chirurgien essaya avec une remarquable obstination vingt-sept colles variées avant qu'on sût celle qui convenait, et l'autre rabobinée par quelques moyens mystérieux nécessitant une complète anesthésie et trois semaines cycloramantes où je montais sur un cycle sans roues se mouvant sur rails grâce à un effort brachial répété.

On s'étonnera. Un tel langage n'appartient pas à un enfant qui a peu fréquenté l'école et peu lu, sauf quelques volumes brochés où l'image, pour une part notable, supplée un texte pauvre ou inexistant. Erreur! Mon bref passage chez ceux qui apportent soins et réconfort à leurs contemporains blessés, meurtris, parfois à moitié morts, m'a ouvert l'horizon, apporté un vocabulaire qui, il faut l'avouer, me fournit les premiers éléments qu'un homme finit toujours par ajouter à son bagage existentiel. Car, contrairement à l'opinion commune, c'est le vocabulaire qui fait la philosophie et non l'inverse.

Quant à Zachée, elle n'était pas en reste : ayant, au grenier familial, mis le grappin sur un hélicon (aussi appelé saxhorn), elle passa quatre jours à l'astiquer, et, ceci fait, chercha le maître propre à lui enseigner l'instrument. Le seul héliconiste métropolitain, elle le trouva en gare Montparnasse où, chaque jour entre huit et seize heures, il offrait un concert ininterrompu aux Bretons qui repartent au pays comme à ceux qui réintègrent la capitale. Elle prit ainsi ses premières leçons entre le buffet, le kiosque à journaux et la ligne Paris-Saint-Brieuc. L'hélicon, tel le serpent python sa proie, enveloppe volontiers son instrumentiste. Zachée, parfois sans courage pour enfoncer les pistons grippés ou enrayés, et émue par un spectacle chorégraphique vu à la télévision (spectacle retransmis hors les îles), accompagnait son jeu par le mouvement appelé « oula-oula » (tortillement corporel très preste en un sens, et locomotion héliconique non moins prompte en l'autre sens, actions opposées et immédiatement successives aux effets éberlutifs et hypnotiques).

Après une séance musicochorégraphique trop prolongée, mon amie tomba évanouie. Le périlleux exercice lui avait contracté le rachis et elle resta ainsi, sans connaissance, entre la vie et la mort, plusieurs jours, soumise aux soins impuissants que lui vouèrent tous les praticiens requis à son chevet. Muscles et os contractiles (on sait que l'os jeune a une consistance très souple) finirent par mettre un terme naturel à la compression infligée aux nerfs sensitifs. Ma malheureuse amie me laissa en proie à une mortelle angoisse tant que se prolongea son état catatonique. Ce fut une belle et inoubliable fête lorsqu'elle retrouva son esprit et ses sens. Semblables épreuves nous avaient forgé un moral que plus rien ne pouvait entamer (tout au moins le croyions-nous), et le petit vent qui arrachait à nos mains la lettre paternelle en menus morceaux n'était pas un ennemi qui pût lasser et vaincre notre patience.

C'était une belle journée. La chaleur était intense. En proie à une laborieuse excitation, nous avions laissé parmi les herbes nos vêtements superflus. L'acclamation hourra ! ainsi qu'un ballet iroquois mimé face à un pilori imaginaire manifestèrent notre émerveillement : nous avions sous les yeux les trois feuillets reconstitués, premier chapitre aventureux qu'un père aimant nous avait fait parvenir. Nous étions nus et n'en avions point honte. Le tapage troubla nos somnolents et lointains voisins. Ils ouvrirent leurs fenêtres. On s'interrogea sur les balcons, on se lança l'anathème et tout retourna au silence.

Nous nous accroupîmes et lûmes. Zachée avait une peau très blanche où émergeaient les îles où l'or se change en lumière. Il en émanait aussi un parfum solaire : herbes fraîchement coupées et poivre noir. Situer l'Afrique Arctique nous fut assez facile : quelque part entre l'Asie et l'Amérique Australe. Gamwik et le Zimbabwé nous étaient inconnus.

Notre lecture nous occupa longtemps. Les gwa-gwa et les tichis-tichis impressionnèrent Zachée, ainsi que les vautours et les tigres qui prenaient le peuple entre leurs bras pour l'étouffer. Je soulignai avec sagesse qu'elle voyait les premiers, chaque jour, sur les avenues parisiennes, mais qu'elle ne rencontrerait jamais un seul tigre ni un seul vautour avec bras et mains. Elle se montra sceptique et affirma qu'il fallait voir là une image et une figure stylistique. J'en convins aisément, car mon père m'était apparu comme un talentueux écrivain-voyageur et un épistolier merveilleux. Quant aux explorateurs auxquels il faisait allusion, leurs noms mêmes nous étaient inconnus. Nous en conclûmes qu'ils n'étaient peut-être pas aussi célèbres que le croyait mon père, ou que nos maîtres ne nous avaient rien appris. Sur le terme « bwana » nous ne pûmes arriver à une même opinion. L'un pensait qu'il signifiait « Maître » ; l'autre, « Cher Ami ». Mais il pouvait aussi bien équivaloir à « Très cher Monsieur », « Vieil Imbécile », « Son Excellence », « Votre Honneur », « Fieffé Crétin »... Nous étions en proie au fou rire et nus comme au premier jour lorsque résonnèrent ces sirènes qui, le plus souvent, annoncent les forces policières ou les bataillons pyroextincteurs. C'étaient les premières.

Avec une sauvage vigueur, elles enfoncèrent la clôture qui isolait notre pré. Un nuage s'éleva sur l'horizon : plâtras, terre foulée, menus morceaux végétaux projetés en l'air par le piétinement et la charge furieuse menée par un colonel à qui ses épaulettes, son sabre, ses amulettes gagnées en Libye, conféraient l'aspect menaçant que prennent volontiers les ogres aztèques ou les sorciers noirs. La terreur me fit hurler. Elle paralysait Zachée qui s'était blottie contre moi.

- Garnements! Malpropres! Petits salopiaux! Mettez-moi ça au trou ! brailla le colonel.

La troupe ricanait. En écho, les balcons s'arrachaient insultes et imprécations : « Petits vicieux ! » « Qu'on la lui coupe et ça lui passera !» « A la Roquette, la roulure !» « Et quand je pense qu'on a aboli la peine capitale, c'est-y pas une graine à Guillotin ces p'tits fumiers? »

En un éclair, je vis s'élever la machine funèbre contre un ciel tourmenté. La maison Traum et ses souvenirs les plus enfouis me remontèrent brusquement à l'esprit en visions sanglantes.

On nous sépara. On nous saisit à vive force. Zachée hurla et sanglota. Ses mains cachaient mal sa jeune poitrine. On riait beaucoup à notre entour. Je voulus m'interposer, empêcher que ces hommes sans pitié posent leurs yeux et leurs pattes sur elle. En vain. Un escogriffe au visage rouge et vérolé se jeta sur moi et m'étrilla sans pitié. « Voyez-moi ce petit serpent !» glapissait-il. Un autre : « A celui-là, on va lui couper le kiki !» Pour en finir, on m'assomma.

En cet état je ne pouvais voir ni ouïr quoi que ce fût. Ce récit, telle une tapisserie crevée, eût connu une infamante rupture en sa trame et en sa chaîne si, par bonheur (ou malheureusement), Zachée ne m'avait, à mon réveil, conté sa tumultueuse continuation.





XI

Y a-t-il plus grande honte que d'être remis aux siens sur une civière, après avoir été promené dans les rues de la ville comme le fut en son temps certaine dame Godiva, ou comme Don Quichotte dans le sien (temps plus incertain, moins historique mais imaginaire en diable), traîné jusqu'à son village sur un char, encagé comme bête curieuse?

- On l'a trouvé en compagnie de cette catin-là! annonça le colonnel à la rue, à la famille rassemblée sur le seuil de la maison Traum.

- C'est mon p'tit Lâââion qu'ils ont mis dans c't'état ? gémit Ma'Grand.

- Il a un joli zizi, le bougre d'âne. Même que ça fait des envieuses, crachota la Constantino qui, comme par hasard, se trouvait sur le trottoir. Le hasard qui ce jour-là ne faisait pas les choses à moitié, voulut que Gueule-de-Raie fût au même moment de l'autre côté de la rue et qu'elle ne perdît pas une miette du spectacle, quoique le bœuf miroton se carbonisât sur le coin de son antique cuisinière. Avant de courir vers le nuage noir qui montait de chez elle, elle eut le temps de glapir :

- Je la connais cette petite salope, une vraie vicieuse qui nous pourrira tous les gars du quartier. Elle leur collera le haut mal, cette traînée. La pécole, c'est moi qui vous le dis, et la pine molle. Faut les enfermer ces Julies-là ! Un beau gars comme ce p'tit Léon, tout d'même, costaud et avec tout c'qui faut... Ah, misère de nous autres!

Zachée pleurait à chaudes larmes. J'avais la chance d'être inconscient et, en apparence, pas prêt à revenir à moi tant le coup que m'avait appliqué le gardien de l'ordre avait été rude. Ma'Grand eut pitié de larmes que sa grande sagesse, son intuition et son amour des enfants lui montrèrent comme celles de l'innocence persécutée. Elle entra dans une de ces colères qui, tels les raz de marée ou les tornades, font le vide autour d'elle en un instant.

- Je connais la petite. C'est une honte de la traiter de cette façon. Elle est aussi pure que la Bernadette de Lourdes, aussi incapable de pensire à mal que de le faire. Quant à mon p'tit Lâââion, on a voulu me l'occire, et p't'être bien qu'on a réussi. Je porterai plainte, j'attaquerai les assassins en justice!

- Mais, madame... s'interposa le colonel.

Ma'Grand lui appliqua un coup d'estoc de son parapluie à tête de bœuf musqué, une arme secrète qu'elle dissimulait ordinairement dans les plis de sa jupe. Le souffle coupé par cette botte inattendue, le militaire mit un genou à terre et blêmit. Il tendit le bras pour contenir la troupe prête à charger sous l'affront. « Arme au pied ! » eut-il la force de dire à ses hommes avant de s'écrouler sur le pavé.

Les regards des agents étincelaient de rage et d'envie d'en découdre. Ma'Grand leur faisait face et ne bronchait pas d'un pouce. Ma chère maman passa la tête à la fenêtre du premier. Elle comprit ce qui se passait au premier coup d'œil et le souvenir d'une gravure intitulée Rue Transnonain, vue dans son ancien livre d'Histoire, lui revint à l'esprit : elle hurla si fort que la foule figée s'ébroua comme un gros chien au sortir de la rivière.

Ma'Grand nous fit rentrer chez elle, Zachée et moi. Deux hommes de troupe me portèrent. Comme elle avait toujours été bonne, elle fit allonger le colonel sur son lit, sous l'image de sainte Rita et devant celle du Christ en croix entre les pieds duquel était accroché un rameau d'olivier. Elle dispersa la foule et fit reculer la Constantino en pointant son parapluie sur ses seins flasques et son gros ventre. L'autre, qui avait déjà un pied dans notre maison, détala sans demander son reste.

- Ah!... gémit le colonel, revenant à lui. C'était pire qu'à El Alamein, pire qu'à...

- Soigne-le, toi, ordonna-t-elle à ma mère. Mets lui des compresses chaudes sur le foie. Je m'occupe de Lâââion et de la petite. Ne pleurez plus, mon enfant, dit-elle à Zachée. Allez plutôt me chercher l'eau de Cologne qui est sur la commode. Moi, je vais prendre du linge propre. Et gare à vous si mon p'tit Lâââion ne revient pas, lança-t-elle en direction des militaires penauds qui attendaient le retour de leur chef.

Elle me frotta d'eau de Cologne le visage et tout le corps tandis que Zachée m'essuyait à l'aide de serviettes propres.

De son côté, maman massait le foie et le ventre du colonel qui, à chaque passage de sa main gémissait :

- Mon Dieu... mon Dieu, que c'est bon ! Continuez chère madame, je me sens beaucoup mieux... Quel punch a cette dame !

- Tout ceci n'est qu'un regrettable malentendu, colonel.

- Je vois bien, chère madame, que ce jeune homme et cette jeune fille, en dépit des apparences, n'ont commis aucune mauvaise action. Et qu'en outre ils sont d'une excellente famille...

- Merci, colonel.

- Évidemment, je dois tenir compte de ce coup de... de je ne sais quoi, au juste, appliqué par cette dame...

- Ma belle-mère, colonel. C'était un coup de parapluie.

- Par madame votre belle-mère, madame... Elle ne m'a pas laissé le temps de voir de quelle arme il s'agissait. C'est une redoutable combattante, et il est non moins certain que l'outrage à agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions, outrage accompagné de violences caractérisées, est avéré. En outre, les témoins de l'affaire ne manquent pas.

- Qu'allez-vous faire, colonel ? demanda ma mère soudain anxieuse.

- Nous pourrions voir, n'est-ce pas, chère madame... (A ce que m'a raconté Zachée, ses pupilles exorbitées volaient des mains de maman à ses cheveux, de ses cheveux à sa poitrine.) Nous pourrions, comment dirais-je, atténuer les termes du rapport...

- Les termes du rapport...

- Si vous m'appeliez « mon colonel », au lieu de colonel, je me sentirais beaucoup mieux. Tout à fait dispos et disposé à...

- Si vous voulez, oui, je vous appellerai « mon colonel ».

- Ah, qu'il est doux d'entendre tomber de tels mots des lèvres d'une femme telle que vous! Je me sens mieux tout à coup, tellement mieux que...

— Ne bougez pas, mon colonel. Votre affaire est grave. Vous pourriez faire une rechute, et qui sait...

- Ah, votre vue m'a rendu la santé ! Me laisserez-vous quelque espoir?

- Mais tous les espoirs sont permis, mon colonel, vous guérirez, n'en doutez pas !

- Mais je ne vous parle pas de cela, madame ! Bien sûr que je vais guérir. Je suis déjà guéri, regardez !

- Non, mon colonel. Reposez-vous. Votre état ne vous permet pas de...

Le colonel, fiévreux, s'emparait des mains, puis des bras de ma mère.



- Je vous parle de vous, madame... De vous, de moi... Enfin, comprenez, de vous et de moi !

- Très bien, mon colonel. Je comprends très bien. Mais lâchez-moi ! Calmez-vous, je vous en prie, ne donnez pas l'armée en spectacle...

- Vous avez raison, pardonnez-moi, madame... Votre beauté, vos charmes, la douceur de vos mains, comment résister?...



Le guerrier se leva pour déclarer :

- Le colonel Astic est à vos ordres, madame. Il reviendra pour vous servir, quand vous voudrez.

Et comme maman restait muette d'étonnement :

— Ah, que vous êtes bonne et que je suis un heureux homme!



Pendant ce marivaudage, je retrouvai tous mes esprits. Ma'Grand en pleura de joie et Zachée me glissa un de ses regards verts qui m'ont toujours paru une sauvage et douce rivière coulant dans la montagne, avec des plages calmes auréolées de roseaux où j'aimerais me baigner. Ma'Grand l'invita chez nous :

- Restez dans cette maison, ma petite fille. Que tous ces chèvre-pieds et ces langues de vipères ne vous voient pas. Ce soir, je vous raccompagnerai chez vous et je vous jure qu'il ne se passera rien.

Zachée fut entièrement rassurée, et moi aussi.





XII

Revenue de son initiale et détestable sensation, maman conçut des sentiments tout nouveaux quant à Max Buddy Bud. On la vit dès le matin plongée dans des songes qui l'éloignaient de nous. On l'appelait, elle ne venait pas. On lui touchait l'épaule, elle bondissait soudain et vous fixait de ses yeux bleus et vides comme si, descendue d'un monde lointain, elle eût à l'instant foulé le sol de cette planète. Elle oubliait le bécot de la nuit et jusqu'à l'obligation d'une alimentation quotidienne.

« C'est la flèche de Cupidon !» avait dit l'aïeule, avec une mimique de dépit que je m'expliquais mal. Zachée me fit la leçon : maman avait un béguin.

Elle avait été touchée sans qu'elle s'y attendît, dans un moment de doute et de faiblesse. Il était indéniable que papa l'avait laissée sans appui, exposée à tous les vents de la vie. Max Buddy Bud, tel l'alizé au-dessus de l'océan, avait enflammé à ce moment-là les tisons de son âme esseulée. Ce fut un cyclone. L'incendie se déchaîna avec une impétuosité qui étonna tout le monde.

Six nuits de suite, Max se posta sous son balcon. Avant, il faisait escale dans quelques établissements connus des fines gueules et des bons gavions du canton (selon une synecdoque locale), et son état était des plus chancelants. Le soutenait une foule de compagnons qu'animait autant la munificence du capitaine que l'éventualité d'un moment de bidon-nage, événement de plus en plus exceptionnel sous nos latitudes. D'une voix que l'alcool d'instant en instant faisait plus miaulante et tapageuse, le matelot entonnait ce couplet à la belle élue :


Au fond de l'océan les poissons sont assis

Au fond de l'océan les poissons sont assis

Attendant patiemment

Qu'les pêcheux s'soient enfuis

Qu'les pêcheux s'soient enfuis

Ah! Ah! Ah!

Oh hé, du bateau, du haut mât de la hune...





Tous ses amis l'accompagnaient, en un ensemble dissonant mais néanmoins musical, dans l'enthousiaste scansion du « Ah ! Ah ! Ah ! ».

La chaussée fut bientôt emplie de badauds descendus de chez eux. Ils applaudissaient, chantaient en une plaisante polyphonie. Maman, qui se voyait déjà cible des mauvaises langues, mais émue de la constance des sentiments de Max, se manifesta à la fin de la sixième nuit, quand son amant en fut à :


A dié Mad'as

A dié foula'

A dié wob'soie

A dié pa'fum chou

Doudou à moué li ka pati

Héla, héla cé pou' toujou'




Elle poussa ses volets et lui lança le contenu d'un pot à eau, aussitôt suivi du pot lui-même, lequel, selon une fatalité du destin sans exemple, se cassa en mille miettes aux pieds de la Constantino qui mugit qu'on avait attenté à sa vie.

Max Buddy Bud ne s'abusa pas quant au sens de ce geste et sut qu'il avait sauté l'obstacle. Aux hip, hip, hip! lancés par la foule, le matelot fit écho d'un YOUPEE! qu'on eût plutôt attendu d'un cow-boy du Texas. Suivit une chanson en usage dans la flotte anglaise, dont les couplets, défiant la bienséance, n'ont pas place dans ces pages.

Je sus, à ce moment-là, que ma vie s'engageait dans une voie distincte de celle qui avait été la sienne jusqu'ici. Devinant des menaces de toute espèce, voyant aux antipodes celui qui m'avait donné la vie et maman pas éloignée d'un faux pas aux funestes conséquences, j'éclatai en sanglots.

L'aïeule passa et, dédaigneuse, me lança :

- Petit nigaud, qu'est-ce que tu veux? Les femmes sont comme ça. Il faut que l'asticot soit dans la pomme et le gobe-mouches dans les pétales ! Bou-hou-hou...

Elle bougonna et ulula longtemps.

Dans la suite, mes pensées mélancoliques n'ont pas été démenties. Le destin ne me fut pas oublieux. On ne voit pas les choses de la vie assez nettement quand on ne s'est pas éloigné d'elles, tant qu'elles ne se sont pas mises en place, étalées, étagées, liées les unes aux suivantes de liens plus subtils que ceux que nous avions peu soupçonnés quand elles avaient lieu sous nos yeux et nous emplissaient d'angoisse.

Maman se maquilla avec soin, passa sa jupe jaune, ses bas de soie, chaussa ses hauts talons, et, la septième nuit, descendit et chanta en compagnie de Max et de ses compagnons :


C'était un petit matelot,

Dans les flots de la mé'Indienne,

C'était un petit matelot,

Oh, oh, petit matelot,

Tombe de plus de vingt toises de haut,

Oh, oh, petit matelot,

On mit la chaloupe à l'eau,

Mais on ne sauva que son chapeau,

Sa vieille pipe et ses sabots,

Oh, oh, petit matelot...




A chaque couplet, on levait des bouteilles de tafia et de saké, comme dans les villes chinoises et japonaises où accostent paquebots et bâtiments de la flotte. Un vent chaud soufflait du sud, asséchant les palais, excitant les instincts. Maman se lovait dans les biceps du vaillant capitaine. Ils se faisaient du bouche-à-bouche, et cela évoquait la fin de Casablanca, un film émouvant que j'avais vu il y avait plus d'un an en compagnie de Zachée.

La Constantino, comme si elle avait fait ses commissions à ce moment avancé de la nuit, était au milieu de la foule. Elle siffla dans ses chicots : « Putain ! Espèce de putain ! Tout de même, avec un homme et un enfant... Sale putain de Dieu ! »

Maman et Max Buddy Bud n'avaient pas entendu l'aspic maléfique. Ils étaient occupés, mains dans les mains et zieux-dans-les-zieux. Tout n'était, semblait-il, que liesse et chansons. Moi, cependant, je sentais mes cils mouillés et mes jambes flageolantes et, au fond de ma tête, une aile de hibou battait dans la nuit.





XIII

Nous vécûmes seuls, l'aïeule et moi. C'était la deuxième fois.

Elle fut reprise par ses idées : qu'avait-elle fait au Ciel pour mériter ce sort? La mort, voilà la plus belle faveur à espérer de lui! La famille... Cela va comme il plaît à Dieu!

Elle gémissait tout le jour et fermait à double tour la porte de sa chambre.

- Ta mère... Ah, ta mère! me répétait-elle.

Chaque mot, sur ses lèvres, se mourait. Le souffle était si faible que je redoutais le pire. Si elle ajoutait : « Et celui qui te sert de père, p'tit crapiaud... Je l'ai trop gâté, ah ouiche, tout ça c'est ma faute », elle mettait le comble au désespoir dévorateur.

Aux heures les plus gaies de cette triste vie, elle me parlait de l'or caché au creux de quelque cavité secrète de la cave, au coeur des murs, dissimulé par le diabolique architecte, ou au milieu de la poutre maîtresse évidée sur ses ordres. « Devait être le diable, cet homme-là, pestait-elle, l'or est sous vos pieds, sur votre tête, à portée de vos doigts... et vous mourez de faim! Et vous êtes fichu comme l'as de pique ! Et votre drap de lit est si mûr que votre pied passe au travers ! »

Elle pleurait de grosses larmes et s'arrachait les cheveux. Je fus ému et pris de pitié pour la pauvre vieille. Je me mis à fouiller, fouir, farfouiller, fureter, fourrager et trifouiller, qu'il fît jour ou que l'obscurité fût complète. Je mis cette maudite bicoque cul par-dessus tête et m'épuisai, avec pour résultat, de dégottir, sous l'escalier de la cave, douze pièces de cuivre du temps de l'Empereur et de Fieschi, et la babouche sacrée où avait été glissé ce mot tracé à la plume sur du mauvais papier : « Moi, Padischah Köprülü le Premier, avec pour toute escorte une mouche appelée Abdallah fils d'Abdallah, je fis halte ici même du 3 au 4 mai 1663, alors que je voyageais à la recherche des alliés les plus propres à réduire la force et l'orgueil de l'empereur d'Autriche. Que cette babouche autrefois portée par le Prophète atteste la vérité de ce qui est ici déclaré. Celui qui la trouvera sera proche de la félicité et de la source de tout éclat, car s'il déchiffre le secret de ces versil possédera la clef qui lui ouvrira la porte de la chambre du trésor que le Padischah a dissimulé sur ces lieux, avec l'espoir de le retrouver et de se le réapproprier au cas où, peu favorisé par les dieux de la guerre (seule méthode propre à réduire les forces et l'orgueil de l'empereur d'Autriche), il se verrait obligé de trouver refuge à Paris. Le Padischah, quisait tout des vicissitudes et hasards de cette vie, permet à qui trouverait ce trésor de se l'accaparer pour l'usage qu'il lui plaira.


Le sage rappelle qu'à bon chat bon Padischah 1

T'éclaire ami chercheur la lumière d'Allah

Tu traceras la croix de ce poème las

André sera ton guide non Christ ni Abdallah

Ferme croyant et fils aimant de l'A'Rabi

Aussi serviteur fidèle cornac de Padi

Son Ottoman chéri son grand Mémémouchi

Dans les ruelles et les boudoirs à Paris.

Prends le signe premier et la lettre extrême

Et te décale ainsi d'une jusqu'au vers dixième

Après reviens sur tes pas et conquiers le harem



Si le Prophète dit : celui-là qui a l'or

O femmes ne demandera pas votre accord

Pour outrager de votre vertu Tabor

Les monts vierges et de votre cœur les transports

Toi sage inventeur de mon trésor tu sauras

En savourer le prix. Dans tes mains il ira

Rendre bonheur et joie à ta Piccolletta.

Da capo joue le jeu. Fort bien tu te paieras.


Fait et écrit ici même, ce 4 mai 1663 (1041eécliptique de l'hégire), vers les quatre heures de l'aube. Padischah Köprülü le Premier.



De joie, je jetai la babouche sacrée par-dessus ma tête, aux quatre murs de la chambre, au miroir de la table de toilette, au broc qui versa toute l'eau sur le tapis, au lustre, au chat, à la cage de l'oiseau. Elle atterrit aux pieds de l'aïeule qui crut voir quelque souris lui glisser sur les orteils. Peu eût fallu pour qu'elle tombât raide sur le carreau. J'agitai la missive sous ses yeux fous. Elle la saisit et faillit la mettre en morceaux.



A sa lecture, la faiblesse la prit pour de vrai. Je dus lui passer des compresses d'eau glacée sur les joues et les bras. Elle reprit couleur et, de joie cette fois, pleura, émue et heureuse, quatre fois plus que d'habitude.

- Faut pas l'faire vouire, p'tit crapiaud. Faut pas qu'euzotre 2 il le voye. Il aurait plus qu'cette idée, le maraudire et l'extorquire pour gruger ses légitimes propriétaires.

Elle m'obligea à taire ma trouvaille à Zachée. Je lui fis promesse mais (tu le verras lecteur) faillis à la respecter.

A la lueur de la lampe, chaque soir, l'aïeule et moi lûmes et relûmes les vers de Köprülü le Premier. A chaque lecture le mystère s'épaississait, s'obscurcissait, s'élevait, s'élargissait, se verrouillait, acquérait poids, vie et cette mauvaiseté qui, désormais, fit amères et imbuvables toutes les choses de la vie. Zachée frappait chaque jour à la porte et repartait chez elle, fort triste de se voir privée des jeux et des courses habituels, comme de la chaleur de l'amitié. A toucher de si près au trésor, j'eus l'esprit plus virevoussé et toupilleux.

1 L'auteur ottoman de ce poème, ignorant à quelles contraintes devait être soumis son chroniqueur futur, ne s'y est naturellement pas conformé. Celles qu'il s'est imposées à lui-même suffisent à donner la preuve de son talent.

2 Singulier à valeur collective parfois utilisé par l'aïeule pour stigmatiser les êtres extérieurs à la famille, maléfiques ou officieux. Cette curiosité grammaticale apparaît dans diverses langues, en espagnol par exemple, où l'on dit « la gente » pour « les gens ». Elle vient d'ailleurs du latin.





XIV

- Holà, cria le facteur. Du courrier pour vous !

Il me remit une enveloppe épaisse, couverte de timbres magnifiques. Ils me transportèrent en un instant dans ces territoires lointains de la forêt équatoriale, luxuriante et impénétrable, parmi ses pygmées, ses aras gris et bleus, ses fleurs carnivores, ses nasiques, ses serpents à sonnettes, la savane et ses palmes, ses tigres asiates, ses fourmilières géantes, ses proboscidiens, ses léopards, ses zèbres, ses chameaux sauvages, ses sorciers et ses cabanes de bois et de boue. Je vis comme si j'y étais le mont Gêne-Mistoufle (appelé il y avait quelques semaines encore mont Tankara, du nom du premier grand révolutionnaire de l'Afrique Médiane et Arctique, jadis mont Négus, et, aux temps du zoo flottant de Noé, mont Sokoko, et ainsi de suite...), couronné de neiges éternelles, peuplé d'ours et de daims, refuge des derniers gorilles et territoire de battues réservé aux contrebandiers, aux maîtres d'États étrangers et au président Gêne-Mistoufle lui-même.

- Mon p'tit Lâââion, qu'est-ce que c'est que ça ?

J'étais plongé dans ma rêverie, assis sur le premier degré de l'escalier. La voix de Ma'Grand m'avait tiré de mes songes colorés.

- Du courrier d'Afrique, j'lui réponds.

- D'Afrique! qu'elle me crie dans l'oreille. Mais c'est ton papa, mon p'tit Lâââion. Ton papa! Ce s'rait donc que ces sauvages l'ont pas mangé? Donne, donne.

C'est ainsi que je connus la crainte de Ma'Grand. Elle m'enleva des mains la lettre multicolore, l'ouvrit et lut d'une voix ferme ce qui suit :




A ma famille bien-aimée,

Mon expédition au cœur du continent africain a pris une tournure inattendue, comme vous verrez dans la suite de cette lettre, et qui comble mon attente sans satisfaire entièrement les idées que je m'étais faites de l'Africain et de son mode de vie. Cela, qui n'enlève rien à l'émotion et au plaisir de la découverte, me reste comme une épine plantée dans le pied, car on sait que, sans se l'avouer au demeurant, le voyageur, l'explorateur dont je me flatte de représenter la corporation dans un monde qui l'a frappée d'ostracisme, ne s'enfoncent dans les territoires inconnus qu'à seule fin de vérifier des faits qu'ils tenaient pour certains, de transformer en vérités reconnues des suppositions que, pour leur part, ils considéraient déjà comme d'aveuglantes certitudes.

En premier lieu, Leninamangala est une étonnante capitale, dirigée de main de maître par le Père de la Patrie, le Protecteur du Peuple, le Divin, l'Insubmersible Président Gêne-Mistoufle, surnommé le Génie des Grands Lacs.

Elle est divisée en quartiers nettement délimités et, si j'ose dire, spécialisés : au centre, près du palais présidentiel (l'ancienne ambassade d'Angleterre repeinte et aménagée pour les dix-neuf femmes de l'Insubmersible et leurs cent soixante-trois enfants), se trouve le quartier résidentiel. Y sont logés les étrangers (à la peau claire et parfois jaune) et quelques fonctionnaires du Palais, reconnaissables au fait qu'ils se déplacent dans des automobiles de marque Ferrari. Le président possède lui-même quatre Rolls Royce, deux Bentley, dix-sept Cadillac et quatorze Mercedes, écurie qui suffit à peine à ses nombreux déplacement officiels et familiaux. Les résidents étrangers ne sont pas des diplomates, mais des coopérants des pays amis de l'Afrique Médiane et Arctique, tous férus de tactique et de stratégie car l'Insubmersible, dans sa grande sagesse, n'accepte d'être aidé que dans ses expéditions militaires. Les autres domaines, celui de la politique intérieure entre autres, sont de sa compétence exclusive.

Autour de ce centre, deuxième cercle de la ville : le quartier des agents administratifs. On dirait, en France, « fonctionnaires », ou « petits patrons imbus de leur insignifiance ». Ces agents sont vêtus de costumes sombres et de cravates, pièces vestimentaires totalement contre-indiquées sous les climats torrides qui règnent ici. Ils estiment pourtant devoir les porter pour se distinguer de leurs concitoyens qui ont conservé la robe flottante et le turban traditionnels. Ces agents croient ainsi se montrer représentatifs de l'ordre et de l'État, à la manière des fonctionnaires métropolitains du temps de la colonie, qu'ils dénoncent par ailleurs dans tous leurs discours, dans la plus anodine de leurs circulaires, comme la cause de tous les maux dont souffre l'Afrique Médiane et Arctique.

Ce deuxième cercle, j'oubliais de vous le signaler, est comme les autres pourvu de plusieurs centres appelés « Comités de Défense Révolutionnaires » dont l'activité, aussi intense que perturbatrice, se limite aux palabres et à la dénonciation des citoyens soupçonnés de menées contre-révolutionnaires. Dans les ruelles de terre s'élèvent de furieux nuages de poussière qui dissimulent à la vue les gwa-gwa et les automobiles immobiles de ces messieurs.

Le troisième cercle, le plus excentré, le plus étendu, le plus poussiéreux dans les longues périodes ensoleillées, le plus boueux lors des violentes pluies annuelles, appartient aux Masses Populaires et Travailleuses (les M.P.T). Ces masses sont dites toutes-puissantes, et elles sont ici obligatoirement populaires et travailleuses. Lors de ses prosopopées radiotélévisées, l'Insubmersible leur donne à entendre qu'elles sont les souveraines dirigeantes du destin de la nation. Ces souverains-là vivent dans des palais de tôle et de carton qu'infestent les moustiques et les rats. Ils s'enflamment comme de l'amadou au premier craquement d'allumette, rôtissant des dynasties entières. Les princes ont ici de la vermine dans les yeux et meurent sur le pas de leur porte. Les princesses ont les seins aplatis par un tarissement intérieur que rien ne semble pouvoir vaincre. Les petits princes survivants ont des ventres énormes et leurs estomacs sont vides. Ce troisième cercle est plongé jour et nuit dans les vindictes du post-colonialisme et les joies de l'égalitarisme social. De temps en temps, des membres très actifs des comités de défense locaux descendent vers leurs demeures, armés de gourdins, de sabres et de mitraillettes, afin de faire taire murmures et bruissements. Mon guide, Akabbebe, ce belebele avec qui je roule en ce moment vers les Terres Rouges où se développe un terrible conflit, m'a appris que, lors du douzième anniversaire de la révolution, l'Insubmersible avait prononcé un retentissant discours dans lequel avait été remarquée et commentée cette déclaration encourageante : « On constate que les masses populaires, travailleuses et omnipotentes, vivent les pieds dans la m... 1 et la tête dans les étoiles, mais bientôt la Révolution nationale mettra un terme à cet état de fait et renversera la situation. » Il est alors arrivé, m'a dit mon ami (une amitié véritable est née entre nous, comme vous verrez ci-après) qu'une partie des masses populaires s'est fort émue de cette promesse, imaginant sa triste condition lorsqu'elle se réaliserait, et le tumulte fut si grand qu'il fallut le réduire au silence à coups de gourdins. Pour la circonstance, on exécuta quelques meneurs qualifiés des titres ronflants de « contre-révolutionnaires avérés, ennemis de l'intérieur, empoisonneurs du peuple... »

Ce n'est pas risible, ajouta Akabbebe. Et pourtant nous riions à gorge déployée dans son automobile qui filait le long des pistes, vers le nord du pays, vers les Terres Rouges.

Il est en outre certain que les Masses Toutes-Puissantes font en vain le siège du deuxième cercle de la ville, celui des agents administratifs, parce que certains de ceux-ci ont pour fonction de répartir l'aide alimentaire et médicale internationale dont en dépit de leur nationalisme superbe le président et ses ministres ne dénoncent jamais l'apport comme la preuve du néocolonialisme paternaliste par lequel les Blancs Impérialistes, Racistes, Colonialistes et Capitalistes poursuivent leurs menées dominatrices sur les territoires qu'ils contrôlaient autrefois. L'espérance et les besoins des masses sont éternellement déçus : les agents de l'État révolutionnaire, sur ordre présidentiel, distribuent en tout premier lieu la provende des nations aux militaires des casernes (celles-ci forment, sur le périmètre urbain, le cercle le plus ample, dit « cercle de fer et rempart de la nation ») et aux unités combattantes du front du nord, vers lesquelles nous nous dirigeons, Akabbebe et moi. Les agents se réservent ce qui reste et ce qu'ils escamotent au passage, soit pour nourrir leur famille, soit pour le revendre à des trafiquants, faisant tous, en ce commerce, d'éblouissants bénéfices...


- Mon p'tit Lâââion, l'en écrit de belles maintenant ton papa. Un vrai roman 1

- Oui, j'lui dis, montons pour lire la fin.

- Montons. On fatigue à rester debout.

Nous escaladons l'escalier grinçant. Mon amie, qui passait par là, nous suit.

- Venez, ma petite fille, lui dit Ma'Grand, nous avons des nouvelles d'Afrique.

- D'Afrique? Zou !

- Faudrait le cuire, que j'lui dis.

- Le rôtir, dit Ma'Grand.

- L'estourbir.

- Le ratiboisir.

- Le refroidir.



- Le zigouillir.

- Qui ça? s'écrie-t-elle

- L'Insubmersible! on lui répond, Ma'Grand et moi.

1 Il est à noter que l'Insubmersible se pique de ne jamais prononcer un mot malsonnant en public.





XV

- C'est-y pas beau, un explorateur, un grand voyageur dans notre famille? s'extasie Ma'Grand.

Nous nous asseyons tous les trois près du poêle éteint, autour de la table habillée d'une nappe de toile gommée, quadrillée de rouge et de bleu.

- L'Insubmersible? qu'elle redemande, Zachée.

- Oui, le Président, le Guide Suprême, le Timon du Peuple, le Phare de la Révolution, le Pivot de la Nation...

- Et pourquoi qu'il faut le zigouillir et le refroidir s'il est le guide, le timon, le phare et le pivot? Soit dit en passant, s'il faut le refroidir, pas la peine de le rôtir avant...

La logique de Zachée ne peut être prise en défaut.

- Pour la bonne raison qu'il est le plus sale type de la terre, gronde Ma'Grand. Esgourdez, mes enfants, j'vas vous lire la suite de la lettre :


... Il est arrivé un événement extraordinaire, il y a huit ou dix ans. La région située à l'est du pays (les Terres Rouges, ainsi nommées en dépit des sables jaunes et gris qui partout s'étendent) se sont voulues indépendantes et libres, telle l'Afrique Médiane elle-même, libérée de notre joug. L'Insubmersible, qui venait d'inaugurer sa grande politique de redressement de la ligne révolutionnaire (laquelle, selon lui, s'affalait dangereusement), en profita pour redresser les Masses Populaires Travailleuses et Souveraines, lesquelles tendaient à s'asservir aux malsaines pratiques d'un temps que l'on imaginait révolu. Le Phare de la Révolution monta dans sa Rolls de parade (peinture gris tourterelle, sièges garnis de peau de zèbre, jantes en or massif) et se rendit au monument des Libérateurs de la Patrie (une immense statue de lui-même entourée d'une forêt de fusils supposés représenter métaphoriquement lesdits Libérateurs. Là, il fit entendre au monde l'une de ses diatribes les plus enflammées :

« La nation a fait une plongée périlleuse et dommageable. Les masses inertes et peu responsabilisées, par l'effet des mœurs dépravées de l'époque antérieure, ont perdu le sens de la ligne. Bref, tout est tourneboulé et le pays irait sûrement à vau-l'eau si, aux malheurs présents, venait s'ajouter la grande pluie annuelle, et si son Insubmersible Président, moi-même, et son Parti Révolutionnaire Vigilant ne veillaient au grain.

Il faut, sans barguigner, redresser le peuple, qui fait preuve de la plus sordide mauvaise volonté en se rebellant à l'est, en ne s'opposant pas à l'ouest à la méprisable rébellion de l'Est, en se pliant à la pauvreté, au manque d'hygiène, à la maladie, peuple infantile et déjà sénile, peuple mortel, ignorant, stupide, railleur et satirique. Par suite et immédiatement, la partie saine des Masses Révolutionnaires sera mise sous les armes et ira affronter la partie malsaine de la population, les antirévolutionnaires indépendantistes de l'Est et du Nord... »

La prosopopée se termina par un sonore:

« Fiat justitia et pereat mundus »

dont personne ne saisit le sens.

L'affrontement dure maintenant depuis dix ans. Akabbebe et moi nous dirigeons vers le front, lequel est mouvant et serpentueux. Nous roulons sur des pistes nuit et jour empruntées par des gros porteurs puissamment armés. Ils se rendent sur la ligne de bataille ou en reviennent.

- Quelle bande de salauds! murmure Akabbebe entre ses dents.

Je me fais expliquer son mouvement d'humeur :

— Ils dépensent l'argent en automitrailleuses, fusils, fusées, uniformes... L'aide alimentaire va aux militaires. A Leninamangala, dans la brousse, des enfants meurent de faim.

- Pourtant, lui dis-je, votre Pivot de la Nation prétend que...

Akabbebe projette vers les militaires un long jet de salive.

- Je peux vous le dire, bwana, maintenant que nous sommes seuls, notre président est une ordure peinte en rouge. Il mène notre pays au désastre. Il aime la guerre. Quand il ne se trouve pas d'ennemis à l'extérieur, il s'en trouve à l'intérieur. Il est le premier à savoir que les tribus indépendantistes n'ont jamais parlé notre langue, jamais eu nos mœurs, notre religion, qu'elles n'ont été liées à notre nation que par les maîtres étrangers qui, avant de partir, ont voulu mettre le désordre dans la maison. Maintenant qu'il y voit un moyen de faire la guerre, notre bon président veut à tout prix maintenir l'ordre des maîtres étrangers...

Nous roulons sur des pistes dévastées par les engins lourds qui les empruntent. Nous doublons des mastodontes de ferraille qui hurlent dans les ténèbres, traversons des villages livrés aux flammes et aux pillards. Des formes humaines sont allongées dans la poussière et une puanteur horrible s'est répandue dans l'air. J'interroge Akabbebe :

- Sommes-nous arrivés au front ?

- Vous faites erreur, bwana. Tous les gens que vous avez vus par terre sont des paysans. S'ils sont morts, ils n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes...

- Pourquoi à eux-mêmes ?

- Notre bon président Gêne-Mistoufle l'a dit : « Les paysans ont gravement entravé le mouvement révolutionnaire en laissant les ennemis des Masses Populaires et Travailleuses piller leurs greniers. Par suite, les paysans sont de fieffés déviationnistes, des esprits antirévolutionnaires, des bêtes nuisibles, des serpents venimeux et les alliés indubitables de nos pires ennemis. Les paysans ne méritent qu'un seul traitement : la mort. »

- Ah bon!

— Ah ! Pas bon, pas bon du tout ! gémit Akabbebe. Plus de paysans, plus rien dans les assiettes !

Nous doublons une longue file de gros porteurs de l'armée, bondés d'hommes, de femmes, d'enfants en larmes et en haillons.

- Et eux, pourquoi voyagent-ils en pleine nuit?

- Voyons, bwana, tu vois pas?

- Non, je vois pas.

- Regarde ! Ils sont les « pionniers de l'avenir radieux », l' « avant-garde du futur » !

- J'ai beau regarder, je ne les vois pas, ou alors la nuit et mes yeux m'auront trompé.

- Non, bwana, pas d'illusion d'optique. Rien que la vérité historique. L'Insubmersible a aussi ordonné que les paysans du Nord et de l'Est, et tous les membres de leurs familles, soient transportés dans le sud, dans la région des marais, un pays rempli de moustiques qui te donnent toutes les maladies. Ils y mettront en valeur les terres verdoyantes des marais où se trouve l'avenir des Masses et de la Nation. Voilà pourquoi, depuis des mois, on traque les pauvres gens des villages de brousse, on les regroupe dans des périmètres entourés de barbelés, on les embarque par milliers pour le Sud. Notre Parti Révolutionnaire appelle de telles mesures « rééquilibrage de l'effort national en vue de la promotion du peuple par le peuple »...

Moi, naïf:

- Mais enfin, les paysans ne quittent pas leurs villages de leur plein gré 1

- Bwana, tu dois apprendre qu'en notre pays la volonté de telle ou telle personne, le bon ou mauvais gré des uns ou des autres ne valent pas un pet de sauterelle, selon un proverbe de ma tribu.

- Qui, alors, peut exprimer et faire valoir ses opinions ?

- Seule la volonté des masses entre dans le projet révolutionnaire, bwana, et seul le projet révolutionnaire oriente la volonté des masses ! Simple ! Aveuglant !

- Mais dis-moi, Akabbebe, de quelle manière les masses expriment-elles leur volonté?

- Très simplement! Par l'organe parlant de Notre Bien-Aimé et Insubmersible Président Gêne-Mistoufle dont l'esprit est illuminé par le Parti. Il est la Boussole des Masses, le Pilote Infaillible de la Population Laborieuse. Ainsi le serpent se mord la queue et le tour est joué.

- Je vois, dis-je.

A l'instant même, je ne vis plus rien. Notre voiture s'envola, telle une fusée, dans un nuage de flammes et de fumées. La terre s'entrouvrit et les montagnes s'entrebattirent autour de nous.

- Aïe, aïe, aïe !

On gémissait non loin de moi. Akabbebe était allongé sur le sol, à demi enfoui sous les gravats et la poussière. Je sus que nous étions arrivés sur le front.

Un peu de lumière se fit sur l'étrange paysage. Un amas de ferraille gisait à nos pieds et mon guide pleurait son gagne-pain désintégré par un obus venu d'on ne savait où. Mais enfin, d'une voix sans timbre, il proféra :

- Le destin a parlé! Allons, bwana, relève-toi.

Je me redressai. Pas un bruit, sinon le vent qui remuait la purée de pois à travers laquelle nous tentions de nous diriger, mains sur le sol, palpant le terrain.

J'avais gardé mes papiers et mon stylo. De temps à autre, nous donnions du nez dans un homme inerte, dans un pantin démembré, sanguinolent. L'artillerie, au loin, se remit à gronder.

- Il faudra poursuivre à pied, bwana.

- Nous irons à pied, Akabbebe. Il me reste de l'argent. Peut-être trouverons-nous quelqu'un qui nous vendra une voiture.

- Peut-être, bwana.

- En attendant, je voudrais une boîte aux lettres.

- Il n'y a pas de boîtes aux lettres dans le désert.

- Mais il faut que je donne de mes nouvelles, sinon là-bas ils vont s'imaginer que j'ai disparu, ou je ne sais quoi...

- Attends, bwana, tu vas voir.

Akabbebe me tint le bras pour m'indiquer qu'il ne fallait faire ni bruit ni mouvement. Notre immobilité dura plusieurs minutes et j'allais m'impatienter quand mon guide me dit : « Allons ! Ils sont par là. »

Je fixai un point invisible dans le brouillard de poudre et de soufre qui nous environnait. Nous fîmes deux ou trois kilomètres dans un terrain semé d'éboulis et de trous d'obus, jusqu'à la partie dégagée de l'atmosphère. Parfois, derrière nous, se produisait une explosion qui soulevait des tonnes de sable et de pierres.

La vue porta bientôt assez loin. Nous vîmes une quarantaine de tentes dressées dans le désert. Des hommes en longues robes s'affairaient autour de bêtes lourdements bâtées.

- Les bédouins, me dit Akabbebe. Tu leur donneras ton argent et ils emporteront tes lettres en Somalie, ou au Niger, et de là elles iront dans ton pays.

L'habileté et le sang-froid d'Akabbebe nous ont sauvés. Les bédouins, pour une belle somme, ont bien voulu emporter la relation de mon expédition griffonnée, pardonnez-moi, dans une voiture mal suspendue roulant sur des pistes remplies d'ornières, sous une pluie de mitraille, dans le vent de sable et la fumée des obusiers. Si vous avez entre vos mains ma missive, vous pouvez penser que les bédouins n'ont qu'une parole et que nous avons eu de la veine.

Les fils du désert n'ont pas voulu nous vendre de leurs méharis. Ils nous ont indiqué, à une journée de voyage, la maison d'un éleveur qui nous en fournira autant que nous en voudrons. Nous partons. Il est, au soleil, quatre heures de l'après-midi. Je vous embrasse et espère vous relater bientôt la suite de mes aventures.

Votre père, fils et mari.





XVI

- Merde, glapit Zachée, il se fait pas chier, ton père!

Nous dévalions les escaliers et filions vers les rues. Je ne la laissai pas continuer :

- Il risque sa vie, le vieux. T'as pas le droit de dire ça...

- Et pourquoi qu'il risque sa vie, tu peux nous le dire?

- Pour découvrir les territoires inexplorés de l'Afrique! rétorquai-je, sûr de lui river son clou.

- Inexplorés! Poil au nez.

- Qu'est-ce que t'en sais, d'abord?

- Ce que j'en sais, c'est que dans les territoires inexplorés on ne fait pas la guerre avec des chars et des canons. Il a bien fallu que quelqu'un vienne vendre toute cette quincaillerie aux indigènes. Et puis, si tu veux que j'te dise, tous ces gens qu'on entasse dans des parcs, qu'on traîne sur des bennes d'un endroit à l'autre, qu'on déporte quoi... Ça ne te rappelle rien?



—Eh bien, on peut dire que tu ne sais pas grand-chose, toi...

La voix de Zachée s'était fêlée. Après un silence:

- Bon, je te pardonne parce que tu es un ignorant.



- Tu as raison, je suis un ignorant.

Nous galopions dans la rue d'août. Le 15 était passé. Bientôt, la fin de l'été. Cela se voit aussi en ville, surtout lorsque les nuages ballonnés cavalent pour suivre un petit vent d'ouest, vif et bondissant, annonciateur des froidures à venir. Dans leurs interstices, un soleil feu follet jouait à cache-cache.

- Où allons-nous? cria Zachée.

- Chez l'épicier, et après, dans notre jardin...

— Ah non! Pas là-bas. Ces cochons vicelards vont encore nous dénoncer.

- Où, alors?

- Je connais un autre endroit plus sûr.

Selon l'habitude, nous enfilions la rue par le haut et dégringolions le tertre où, plusieurs fois, au siècle dernier, des Parisiens plus éveillés que ceux d'aujourd'hui avaient dressé des barricades. A une vitesse vertigineuse se rapprochait de nous l'éventaire de l'épicier avec ses bocaux de toutes les couleurs. Zachée ulula:

- Qu'est-ce qu'on lui pique, aujourd'hui?

- On ne pique rien. On achète.

- Ah bon, et pourquoi ça?

- Parce que.

- Parce que quoi?

- Parce que si on vole, ça nous portera la guigne.

- Rapport à quoi?

- A ça.

- A quoi?

— Attends, tu verras.

L'épicier fin s'avança à notre rencontre, tout sourire, et barbiche frétillante, si naturelle qu'elle paraissait postiche (ainsi les leurres aux apparences de petits poissons chez les revendeurs d'articles de pêche, les papillons voltigeurs des feux d'artifice chinois). Il feignit de ne pas reconnaître les flibustiers de son océan de bonbons, préférant singer la déférence et la foi en notre fraîche et inespérée conversion à la probité:

- Que désirent ces jeunes gens?

- Ça.

Zachée avait désigné les berlingots dont il ignorait les pouvoirs occultes et divinatoires.

- Un sachet, jeune fille?

- Oui, un.

Elle n'était pas affable. Elle s'était plantée devant la balance où l'autre, à l'aide d'une pelle d'argent, jetait les sucreries dans un plateau. Il nous avait appelés jeunes gens, et je vis que Zachée avait grandi. Sa robe à fleurs qui, depuis toujours, lui cachait les genoux, laissait voir un peu ses cuisses. Son apparence n'était plus celle d'une petite fille. Elle avait jeté, rousse et brillante, sur son épaule, une crinière dont la senteur de feuilles et de vent couvrait le sucre et la violette de la boutique.

- Deux cents, annonça l'épicier.

Ses yeux étincelaient d'une lueur sarcastique.

- Et cinquante de plus, s'écria-t-il, superbe, jetant une autre pelletée de berlingots dans sa balance, gratification sans doute destinée à couronner la fidélité de notre clientèle. Le corsage de Zachée se tendit à l'instant où elle déposa son billet près de la caisse. Je n'ignorais plus qu'elle était une jeune fille, à présent, et qu'on ne pourrait pas revenir là-dessus.

J'ouvris la porte et bondis dans la rue.

- Pourquoi t'es rouge? interrogea Zachée.

- Pour rien.

- T'es pas bien, alors?

- T'es folle. J'suis bien. J'ai rien du tout, j'te jure.

- Bon. On y va. Allez, ouste!

Elle courait devant. La rue escarpée descendait droit devant nous. Facile, la course. Le renard roux se glissait entre les passants, se sachant poursuivi par un chasseur novice dont il déjouerait sans difficulté les affûts et les guets-apens. Un vent plus vif s'était levé, qui nous piquait les coudes et les cuisses.

- Où on va? criai-je, la poitrine en feu.

- Pose pas de questions. Tu verras.

Nous avions atteint les quartiers éloignés et galopions sur des trottoirs inconnus. Je n'avais pas encore exploré cette partie de la ville qui roule vers le fleuve, s'accroche parfois aux flancs d'anciennes collines, s'égare entre des pâtés de bicoques obscures environnées d'éléphants de béton, se dissout sur un horizon de hautes tubulures crachoteuses, de fils électriques godillant sur la tête d'arbres étiolés. Nous traversions à toute vitesse des carrefours bloqués par d'inextricables fricassées de conducteurs se rongeant les ongles. Nous croisions d'acerbes hôtesses herculéennes, des Chinoises vêtues de soieries phosphorescentes, des individus de toutes races et de toutes couleurs, habillés en trois pièces à fines rayures droites ou brisées, tenant entre leurs doigts bagués de longs cigares blonds. Ils gardaient sur leurs lèvres étroites un narquois sourire adressé à la ville et jetaient sur les Chinoises, les Éthiopiennes, les Guadeloupéennes, les Françaises, les Soudanaises, les Tonkinoises, les Prussiennes, les Néozélandaises, les Turquesses, les Auvergnates... un regard soupçonneux de propriétaire.

Entre deux édifices noirs et proches l'un de l'autre, sur la façade desquels je lus « Hôtel de la Perception, des Collectes et Levées », était coincée une venelle sur laquelle les toits des deux rives se touchaient, ne laissant pénétrer qu'une faible clarté. Zachée s'y engouffra sans hésiter et courut au bout de l'odorant boyau. Des chats détalèrent au clic-clac de nos souliers ferrés qui, dans ce crépuscule, jetaient des bouquets d'étincelles. D'étroites fenêtres, là-haut, s'ouvrirent. On n'eut pas le loisir de nous interpeller. Déjà nous descendions par un escalier branlant vers des sous-sols où l'air gris s'était figé depuis des siècles.

Zachée poussa une porte de bois ornée de clous et annonça d'une voix fière:

- C'est ici 1





XVII

Un soir, maman revint.

Je me rappelai. Elle avait laissé la maison à la septième sérénade de Max le Géant des Mers, belle dans son ensemble paille et coiffée de son bibi à voilette, belle et chantant en anglais, en estonien (idiome dont son amant connaît les mille finesses), en balinais, en grec de Thessalie, des chansons de marins pleines de mots obscènes et de tendres déclarations.

Le tremblement de l'alcool versé à flots ce soir-là, les invectives de la Constantino avaient éteint le crépitement de ses pas dans les ténèbres. J'avais versé des larmes, désiré voir périr la sombre commère dans les flammes de l'e