Main La Maison russe

La Maison russe

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À 40 ans, Katia décide d’aller seule, une dernière fois, dans la maison de son enfance. Elle veut y retrouver la table en pierre encore fraîche à l’aube, la mer qu’on voyait des fenêtres et, surtout, les échos d’une voix russe qui la hante, celle de sa grand-mère, qui lui parlait de la vie sous les lauriers roses.

Year:
2014
Language:
french
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1

La maison Traum

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 963 KB
2

La mère parfaite est une mytho - tome 2

Year:
2019
Language:
french
File:
EPUB, 7.98 MB
ISBN : 978-2-73246-332-2





© 2014, Éditions de La Martinière





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À toi, ma Mère, pour la confiture, les fleurs

et les gestes invisibles. À vous,

ma Sœur et mon Frère, chers compagnons

de vie, pour votre fidélité et votre tendresse.

À toi, mon Père, pour ton amour

et ton irréductible goût de vivre,

précieux héritage.





TABLE DES MATIÈRES




Couverture




Copyright




Dédicace



Chapitre 1



Chapitre 2




Le pays des Ptit’sa



Chapitre 3



Chapitre 4



Chapitre 5



Chapitre 6



Chapitre 7



Chapitre 8




Le temps des confitures



Chapitre 9



Chapitre 10



Chapitre 11



Chapitre 12



Chapitre 13



Chapitre 14




Vodka-zigouille



Chapitre 15



Chapitre 16



Chapitre 17



Chapitre 18



Chapitre 19



Chapitre 20



Chapitre 21



Chapitre 22




Le pays où l’on se couche trop tard



Chapitre 23



Chapitre 24



Chapitre 25



Chapitre 26



Chapitre 27



Chapitre 28



Chapitre 29



Chapitre 30



Chapitre 31



Épilogue





1





Paris-Perpignan, un train de nuit. Des mémés, des toutous, des familles, des gens contents, des gens qui ne prennent pas l’avion et qui louent bon marché, du côté d’Argelès, de Barcarès ou de Collioure. On descend toute la côte jusqu’à l’Espagne, on se serre, ça pue, ça rigole.

Un homme et sa femme s’installent sur les deux couchettes du bas, face à face. Moi, je suis déjà sur celle du haut, je prends toujours cette place-là. J’écoute le brouhaha de la gare de Lyon.

L’homme est tout rond et il est coiffé comme un moine. Il lui manque les cheveux du milieu, mais je dois être la seule à le voir parce que je le regarde d’en haut. Nous ne sommes que trois pour l’instant dans le compartiment. Sa femme n’arrête pas de lui faire faire des choses, René ci, René ça, les valises, le chien, le journal, les couvertures, les billets. René n’en peut plus. Il s’assied sur le lit et s’extasie;  devant le drap de la SNCF, le sac à viande replié et cousu. « Formidable ! » dit-il et je comprends qu’il n’a pas pris le train de nuit depuis très longtemps ou peut-être ne l’a-t-il jamais pris. Sa femme est vraiment très grosse.

René commence à se déshabiller. Je n’en crois pas mes yeux. Consciencieusement, avec minutie, il plie sa chemise, il enlève sa ceinture, ses chaussettes à présent, son pantalon, son slip blanc. René se couche et, comme il a chaud, le voilà les fesses à l’air, les fesses en l’air.

– J’ai chaud, dit-il.

Un exhibitionniste ? C’est ce que je pense sur le moment, mais non, René a chaud tout simplement. Alors moi, de la couchette d’en haut, je fais la bourgeoise. Indignée, je dis : « Tout de même, monsieur, c’est un wagon collectif ! »

Sa femme, qui s’est déjà endormie, se retourne brutalement.

– René ! crie-t-elle, qu’est-ce que tu fabriques encore ?

– Mais rien, répond-il, visiblement surpris.

– Alors, pourquoi que t’as les fesses à l’air ?

– Mais c’est que je m’couche.

– Tu remets ton slip. Un point c’est tout.

Malgré ses fesses vaguement dérangeantes, j’ai de la peine pour lui et même une sorte de tendresse. Je souris. Je regarde le plafond. Je respire enfin.

C’est le train des vacances. Cela fait si longtemps. Je me souviens de tout ce bonheur qui existait là-bas, dans notre Maison. Nos pas mille fois répétés sur les allées qui conduisaient à la plage, le sourire de ma mère, les enfants que je croiserai peut-être bientôt, au détour d’une rue, et qui nous ressembleront.

Ma sœur a téléphoné hier. Nous nous voyons très rarement.

– Papa va vendre la maison.

– La Maison ?

Elle murmurait dans le téléphone, je n’entendais pas bien.

– Je voulais juste te tenir au courant, tu comprends ? Dis… Tu te souviens ?

Elle bafouillait. Bien sûr, je me souviens. Tu avais deux grandes nattes et ton bureau était à côté de la fenêtre. Nous jouions avec une boîte rouge où nous installions de petites poupées devant des pupitres en carton. J’étais jalouse de toi parce que tu avais un amoureux, le fils du boucher, au coin de la rue Louis-Vicat. Es-tu heureuse à présent, ma sœur ? Et notre frère, est-il au courant ?

– Je n’ai pas de nouvelles depuis qu’il est au Brésil.

Silence.

– En fait, pas de nouvelles depuis longtemps.

Nous avons souri toutes les deux en pensant à lui.

– Il soigne des Indiens, a-t-elle ajouté. Il paraît qu’il est heureux. De toutes les façons, je ne crois pas qu’il ait envie d’être au courant, tu le connais !

Je te connais, oui, mon frère, mon noble frère, te voilà donc libre au pays des Indiens. Lis-tu toujours Dostoïevski, par là-bas ?

– Tu te souviens…

Ma sœur s’est mise à pleurer. Puis elle a parlé de la véranda, de la table en pierre, de la mer qu’on voyait des fenêtres et des jus d’orange glacés qu’on buvait en rentrant de la plage. Je ne pouvais plus l’arrêter. Moi aussi, m’a-t-elle dit soudain, j’étais jalouse de toi ! À cause de tes yeux bleus. Elle parlait de notre Maison, de la couleur des murs et du ciel au-dessus des arbres, de nos amoureux, de toute la smala. Tu lisais sans cesse Tintin sur la terrasse ! Tu les as toujours, tes Tintin ?

– Tu crois qu’on va se revoir un jour tous ensemble ? a-t-elle enfin murmuré.

Elle a ajouté en reniflant que la vente se ferait très vite.

– On ne peut rien dire tu sais, il ne veut pas en parler.

Je lui ai dit : merci, oui, je sais tout cela. Notre père doit être très malheureux lui aussi. Les hommes de notre famille sont toujours morts ruinés, ne laissant à leurs enfants que la certitude d’avoir à se construire seuls. Mais c’est une force, ma sœur, ne le sais-tu donc pas ? L’avais-tu oublié ?

Les hommes de notre famille construisent des maisons pour les détruire ensuite. Ils vivent en dansant, debout sur les tables, persuadés de ne jamais vieillir. Ils rendent les femmes très heureuses puis très malheureuses, mais ils les rendent vivantes. C’est notre héritage, ma sœur. Nous ne devons rien posséder d’autre que du sable entre les doigts. Là est notre légèreté. Là est notre liberté.

Après un silence, elle a ajouté : tu te rends compte, ce salaud, il va vendre notre maison… Je n’ai pas répondu puis je lui ai dit au revoir. Je l’ai embrassée et j’ai promis de venir la voir. J’ai raccroché. Les hommes de notre famille ont toujours été des salauds, de magnifiques salauds… Alors seulement, j’ai décidé de prendre le train.





2





Narbonne. C’est déjà le matin. J’ai dormi sans le savoir. Nous nous arrêtons. Les mécaniciens ont l’accent du midi. Ils changent la locomotive. Le quai sent le laurier et le mimosa.

René n’est plus là mais il y a cinq autres personnes et une jeune fille qui me ressemble, je veux dire qui ressemble à celle que j’étais. Je ne les ai même pas entendus entrer, moi qui suis d’ordinaire tellement insomniaque. Je me répète : « J’ai quarante ans à présent », comme si je le découvrais. Cette fois-ci, je vais seule au pays des lauriers roses.

J’ai décidé cela en une minute. J’ai dit : je pars, je vais voir ma Maison une dernière fois. J’ai dit cela comme une amoureuse, je l’ai répété à mon mari, mes enfants, ma pharmacienne et au boulanger. Je vais voir ma Maison, vous comprenez, vous avez une maison d’enfance, vous aussi ? Oui. Bien sûr. Tout le monde a hoché la tête avec un sourire et le boulanger a répondu que cela faisait longtemps que ses parents ne l’avaient plus, la maison. Mais il aurait tant aimé la garder. Je n’avais jamais vraiment regardé mon boulanger et je l’ai trouvé bel homme, une allure d’Italien. J’aurais voulu qu’il répète « tant aimé » comme s’il ne le disait que pour moi.

– C’est dur à entretenir quand on devient vieux, a-t-il murmuré en hochant la tête et en essuyant ses mains sur son tablier.

J’ai répondu « c’est ça, c’est exactement ça » et s’il n’y avait pas eu tous ces gens en train de faire la queue pour acheter le pain, je lui aurais demandé s’il croyait qu’au moins une chose, dans la vie, pouvait ne pas s’effondrer. Puis, je lui aurais demandé ce qu’il fait de sa nostalgie au quotidien, l’endroit où il la range, pour qu’elle ne lui fasse pas trop mal, et si cela fait du bien de fabriquer des baguettes. Je sentais qu’il avait beaucoup de choses à m’apprendre, ce qui est normal venant d’un homme qui regarde le soleil se lever chaque matin.



Narbonne toujours. Le train est à l’arrêt, en retard. Comme le jour de mes quinze ans, de mes vingt ans. Je me revois en train de danser sur la plage devant les feux que nous faisions au club de voile, en train de faire des footings au petit matin, à l’époque où j’avais les jambes de Betty Boop. Et puis, au fond de ma main, la trace des fraises Tagada, que j’allais acheter en cachette pendant la sieste. Je revois les yeux clos de ma Maison blanche. Cela fait vingt ans que je n’y suis pas allée et je me sens si fatiguée.

Mon frère est parti vivre à New York, puis en Argentine, puis en Australie, puis au Brésil. Il paraît que là-bas, c’est-à-dire partout ailleurs, les gens sont plus simples. J’hésite entre les pleurs et le sourire. Où irai-je à présent si la vie dérape ? Je n’ai pas d’autre maison, les autres sont juste des lieux. Peut-on se réfugier dans sa mémoire pour respirer au frais ? Où bien faudra-t-il voyager de l’autre côté de la terre, comme mon frère, dans des lieux où l’on sent encore battre le cœur du monde ?



À présent, le train longe la côte. On aperçoit des ports, des maisons de brique, un étang dont le soleil levant colore l’eau. Je suis seule dans le couloir, accoudée contre une fenêtre fermée. Malgré ma nostalgie, je ne peux m’empêcher d’être heureuse, c’est cela qui est incroyable dans la vie, le pouvoir de l’aube sur le corps des hommes. Je respire l’air du midi qui m’emporte malgré moi. Trois flamants roses accompagnent le train quelques instants, volant groupés devant la fenêtre. C’est une merveille de ne pas partager ce bonheur. Je pense à René avec ses fesses à l’air, et je ris toute seule. Puis enfin, la petite gare. Ma petite gare.

On descend entre les arbres et le bâtiment minuscule a l’air d’une maison de poupée. Il faut attendre que le train reparte pour traverser la voie ferrée à pied. Des herbes et des fleurs poussent entre les rails. Dès que je pose le pied par terre, l’odeur de mon bonheur me prend à la gorge. Une odeur de vent, d’herbes de Provence, de sel, de premières amours, de sable, de chaleur, de terre cuite. Dire que mon frère est allé chercher la vérité au bout du monde alors qu’elle est là, dans ce petit caillou bleu, coincé entre deux rails.

Cela me prend à la sortie du train, sans me laisser le temps de me souvenir de mon âge. Je ne sais plus : vingt ou quarante, après tout peu importe ! Je m’en fous ! Je traverse le quai. La voiture de mon père est garée un peu plus haut, entre deux champs de vigne, sur un chemin, la voiture de celui qui veut vendre, celui qui n’a plus d’argent, et que je n’ai pas voulu revoir depuis vingt ans, celui qui m’attend.

La voiture de mon père, et mon père à côté, comme il l’a toujours fait, comme si rien ne s’était passé, ces années de silence et d’inutile et de choses brisées. Il faut tout de même marcher un peu vers lui, il n’aime pas se garer à côté des autres. Il aime sa place au milieu des vignes. Je m’approche. C’est si difficile. Il a vieilli. Il a terriblement vieilli et moi aussi. Il est là avec ses renoncements et ses fautes. Moi aussi. Je suis à présent une vieille petite fille qu’il pourrait enfin prendre dans ses bras mais c’est trop tard, nous n’avons jamais su. La seule chose que nous sommes capables de faire, c’est de nous asseoir l’un à côté de l’autre dans la voiture (ça va ? me dit-il après vingt ans d’absence…) et de rouler dans la garrigue, fenêtre ouverte, pour aller une dernière fois ensemble dans la Maison blanche aux volets clos. Nous longeons les étangs puis traversons le village où nous allions manger des huîtres. Sans doute, à ma façon, à sa façon, nous sommes-nous beaucoup aimés.

Enfin, il me parle. Le village, leurs amis, et les élections en Russie. Je respire l’odeur des vignes. Je ne l’écoute pas. La Russie bien sûr… Encore, toujours. Cette foutue Russie.





LE PAYS DES PTIT’SA




* * *





* * *





3





« Cette fois, c’est certain, nous ne retournerons jamais dans notre pays… » avait dit Anna, ma grand-mère paternelle, quand elle était arrivée pour la première fois devant notre Maison.

Elle s’était arrêtée près du portillon en bois et secouait négligemment dans les lavandes la cendre de sa longue cigarette. Elle regardait la terrasse pavée de rouge, la véranda couverte d’une liane de fleurs roses, et les douze volets fermés, dans la longue bâtisse en crépi blanc.

– C’est très joli.

Mon père était trop heureux pour l’entendre.

– Nous allons acheter une immense table en pierre pour mettre sous la véranda ! Au moins vingt mètres ! Plus peut-être !

Il écartait les bras. Il reculait les frontières du monde. En vérité, la véranda mesurait dix mètres, ce qui était déjà très grand. Nous le regardions sans comprendre, serrés les uns contre les autres, à côté de nos valises, les trois enfants, ma mère et Anna, un peu en retrait. Il faisait de grands pas sur la terrasse et nous parlait de ses projets, de tous ses projets, ceux du lendemain mais aussi ceux des vingt ans qui suivaient. Ma mère souriait, et moi j’écoutais le bruit de la mer, qu’on entendait parfaitement depuis la terrasse. Le monde était inébranlable.



« Notre Pays », cela voulait dire la Russie bien que cela ne fût pas si clair pour moi, parce que j’étais née en France et que je ne parlais pas le russe. Mais peu importe. J’allais à l’école avec des rubans au bout des nattes au printemps, et une chapka en hiver. À la sortie, les mamans disaient « quelle jolie petite Russe ! » et je plissais les yeux, à tout hasard, pour que cela fasse plus authentique (les Russes ressemblent aux Chinois, m’avait dit ma sœur).

Parfois, je me demandais si cela n’aurait pas été plus simple d’être française comme les autres, mais mon père semblait si content d’avoir une fille avec des nattes et un chapeau de fourrure ! Je n’étais pas certaine qu’il m’aurait aimée autrement. Et ma mère, qui était française, faisait comme moi, c’est-à-dire qu’elle faisait semblant. Elle avait même acheté un livre pour apprendre à parler le russe et des cassettes qu’elle écoutait en préparant à manger.

– C’est mieux que la radio… disait-elle en souriant.

Je crois qu’elle mentait et qu’elle préférait la radio, mais pas sûr que mon père l’aurait aimée, elle non plus, si elle n’avait pas fait semblant. Je demandais à ma mère si mes enfants devraient également porter une chapka à l’école et être différents des autres. Ça s’arrêtait quand cette histoire ? Et les enfants de mes enfants ? Et mes cousins en Amérique, est-ce qu’ils en portaient, des chapkas ?

– Oui, c’est probable, répondait-elle. C’est une chance, tu sais, d’avoir deux cultures.

Une chance ? Il m’a fallu du temps pour le comprendre.



Mon père était né en France lui aussi. Mais il avait passé toute son enfance dans une école russe, à Boulogne, là où ils avaient fini par atterrir, après le long périple de l’immigration. Quand il était très heureux, quand il rêvait d’amour, ou quand il avait peur, mon père parlait encore en russe, comme le petit garçon de Boulogne. Il articulait lentement les mots et battait l’air avec un doigt, pour rythmer une langue qui ressemblait à une musique.





4





Parfois, il passait sa main sur mes cheveux en disant « Ptit’sa ». Cela n’arrivait pas souvent, de temps en temps, mais cela voulait dire « petit oiseau » en russe. Surtout, cela voulait dire qu’il m’aimait. Enfin, de temps en temps.

Ptit’sa… Ces simples mots m’emmenaient en Russie, et même parfois plus loin, au pays de nulle part, plein de forêts, d’isbas étranges, de sorcières sur pattes de poule et de Princes charmants qui s’appelaient Ivan, dans un de ces coins tordus où les adultes vont en cachette pour pleurer tranquille. J’aurais bien voulu vivre définitivement au pays des Ptit’sa. Je me disais : cela porte donc si loin, l’amour ? Et je pleurais parce que j’en voulais plus. Plus d’amour. Et je pleure encore.

Pour faire plaisir à mon père (j’aurais fait n’importe quoi pour lui faire plaisir), je lui demandais : je suis russe, moi aussi ? Dis ? Et je mettais de l’eau, le soir, dans mes yeux, pour qu’ils soient aussi bleus que les siens. Tu as vu ? lui disais-je. Tu as vu mes yeux ?

– Oui, Ptit’sa, oui, tu es russe, répondait-il en me caressant la tête.

J’aurais ronronné si j’avais pu. J’avais compris depuis longtemps que les enfants étaient pour lui une sorte de poids, une concession qu’il avait faite. Un, deux, trois, peu importait… Ma sœur, mon frère et moi savions bien que ma mère lui avait tout imposé, la maison, le chien, Noël, les saisons et les choses à prévoir.

Peut-être que nous aussi, elle nous avait imposés ? Parfois, j’en avais la sensation.

– Mais je croyais que les enfants, il faut les désirer à deux ? demandais-je à ma sœur, le soir, quand nous discutions serrées l’une contre l’autre sous les couettes.

– Tu parles ! répondait-elle. Il y a des femmes qui mettent comme cela le grappin sur des hommes.

– Le grappin ? Comme pour les bateaux de pirates ?

– Oui, un peu comme ça, si tu veux ! disait-elle en riant. Une sorte d’abordage !

Alors, vu sous cet angle, nous n’étions pas dans une si mauvaise situation. Et puis, mon père n’avait tout de même pas l’air d’un prisonnier.

– J’aurais voulu travailler dans la marine marchande, disait-il, oubliant que nous l’écoutions. N’avoir aucune attache, courir le monde, être libre.

– Pourquoi dis-tu cela devant les enfants ? murmurait ma mère.

– Et alors ? répondait-il presque en colère. C’est beau la liberté, non ? Je ne vois pas pourquoi je ne leur en parlerais pas !

Ma mère ne répondait rien et je pensais : l’amour aussi, c’est beau. Elle baissait la tête, au bord des larmes. Mon père se trompait : ça ne me gênait pas qu’il ait envie d’être marin. Ce qui me gênait, c’était la tristesse de ma mère.

Moi, je m’en foutrais d’être libre ou pas, pensais-je. J’aurais trois ou quatre amants et il y en aura toujours un pour m’aimer. Et pas d’enfant. Car pas d’enfant, pas de grappin. Je comptais sur mes doigts le temps qu’il fallait pour arriver à 32 ans. J’avais décidé qu’à cet âge-là, je serais adulte et libre de ne pas faire comme les autres. Encore 25 ans, pensais-je. Ça fait sacrément long. J’ai le temps de mourir vingt fois d’ici là…

– C’est de sa faute à elle, disait ma sœur.

– Pourquoi ?

– Elle n’avait qu’à partir dès le début. Faire des enfants avec un homme qui a envie de se barrer, ce n’est pas malin. C’est pour ça qu’elle est malheureuse à présent.

Je hochais la tête d’un air entendu parce que je ne contredisais jamais ma sœur. Mais je n’étais pas convaincue. Je pensais que ma mère avait eu raison. Raison de l’obliger à vivre. Raison de construire la maison et de nous mettre au milieu de tout cela. Et puis d’ailleurs, mon père avait-il vraiment envie de partir ?

Finalement, j’osai poser la question à mon frère, un soir que nous étions tous les deux en train d’arroser le jardin. Il était le plus âgé de nous trois et bientôt étudiant, ce qui lui conférait un statut extraordinairement important.

– Tu y crois, toi, à ces histoires de marine marchande ?

– Mais bien sûr. Ça se voit. Il préférerait être ailleurs.



Alors lui aussi ? Je tournais la tête du côté du jet d’eau, pour qu’il ne me voie pas pleurer. C’était venu d’un seul coup, tous ces pleurs, va savoir pourquoi. Peut-être à cause du rosier, à côté des myosotis, c’était si joli que cela vous ramollissait le cœur. J’aurais tant voulu pouvoir parler à mon frère du pays des Ptit’sa. Lui demander s’il y croyait, lui aussi.

– Tout de même, il est là, non ? murmurai-je.

– Ça n’a rien à voir, me répondit-il, vaguement agacé, oubliant que j’avais dix ans de moins que lui. C’est juste qu’il a manqué de courage.

– Mais le courage de quoi ?

– De choisir vraiment sa vie.





5





– Parle-moi de la Russie, demandais-je sans cesse à Anna. Parle-moi des Russes.

– Que veux-tu savoir, Ptit’sa ?

Tout. Je voulais tout savoir. Notre pays, la révolution, le départ. Et surtout mon père.

Anna m’avait dit que notre Maison ressemblait beaucoup à celle où elle passait l’été quand elle était enfant, sur les bords de la mer Noire, dans une petite ville près d’Odessa. Le ciel, là-bas, était moins bleu qu’en Méditerranée et souvent couvert d’une légère brume. Il virait très vite au gris au-dessus des terres.

Elle fermait les yeux et l’on voyait bien qu’elle se souvenait parfaitement de tout cela. Moi aussi, je fermais les yeux. J’étais avec elle sur les bords de la mer Noire, avec eux, ce grand voyage était le mien, j’étais russe, et je réalisais que j’aimais déjà les ciels gris.

Anna mettait sa main sur mon bras et me disait :

– C’est normal, Ptit’sa ! Tu verras : les images importantes de nos vies se répètent.

À présent, je le sais, elle avait raison. Je commence à le comprendre parce que les gens que j’aime commencent à mourir. Ces images, nous les cherchons à tâtons. Ce sont les traces de nos enfances, les murs invisibles de nos maisons, les lieux vers lesquels nous nous dirigeons pour vieillir en paix.

Là-bas, sur les plages de la mer Noire, son père, Nicolas, les laissait libres, Anna, sa petite sœur et son frère, Natacha et Igor. Il faisait semblant de les surveiller de l’hôtel, allongé sur une chaise longue. Il lisait. Vu de la plage, sur sa terrasse de pierre, il paraissait flotter dans les airs.

– Mais le plus étonnant, disait Anna, c’est la mer ! Les côtes n’ont pas cette odeur de sel si caractéristique qui nous saisit ici, et l’eau reste cachée. Tu peux parfois la découvrir au bout d’un chemin, alors que tu croyais arriver dans une forêt !

L’un de ses jeux préférés, avec Natacha, consistait à se tenir par la main l’une, l’autre, les yeux bandés, et à être celle qui devinerait la première, en marchant sur la plage, le moment où son pied toucherait l’eau. Il fallait suivre ses instincts. « Les enfants doivent apprendre à voir les choses invisibles », disait Nicolas.

Parfois, leur faisant de grands signes de loin, il les appelait de sa chaise longue pour leur lire une poésie ou le passage d’un roman. Anna, Natacha et Igor arrivaient en courant, les jambes pleines de sable.

– Venez ici !

J’imaginais bien sa longue silhouette blanche, penchée sur un livre. Et les enfants, les petits, assis tout autour. Je m’asseyais à côté d’eux. Raconte Anna, raconte encore… Plus rien n’avait d’importance. Là-bas aussi, sur les bords de la mer Noire, les cigales rythmaient la chaleur de l’été. Vous fermiez les yeux, comme Nicolas vous l’avait appris, pour mieux percevoir le rythme et le sens des mots. Écoutez ! Ses doigts prenaient dans l’air la forme des vagues quand elles se brisent sur le sable. Les trois enfants entendaient sa voix mais aussi le sifflement du vent, qui glissait sur le toit pointu de l’hôtel. Puis, quand il avait fini, ils retournaient se baigner. Tout cela leur semblait tellement normal : le mélange de la mer et des mots.

– Cette fois, Nicolas, soyez vigilant ! avait demandé leur mère, Nathalie.

Mais il ne les regardait pas quand ils étaient dans l’eau, et sans doute, le savait-elle. Il leur faisait confiance. Il croyait à la vie. Et il lisait Tchekhov pendant ce temps-là.

– Allons, allons, murmurait-il en leur faisant un clin d’œil, ne dites rien à votre mère, n’est-ce pas ? Et puis, que peut-il bien se passer de grave quand on lit Tchekhov ?

Nathalie lui répétait qu’il ferait mieux de se méfier, et que le monde lui réserverait un jour quelques tours à sa façon. Mais il la prenait dans ses bras et la faisait valser en riant jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Il l’embrassait sur les joues.

– Ma chérie, ma chère petite femme, que dites-vous là ? Que pourrait-il nous arriver ?

Et pour la rendre heureuse, il se mettait à danser bizarrement, faisant avec ses longs bras des gestes d’échassier déplumé. Elle riait et ne répondait pas tout de suite. Puis elle posait la main sur son dos ou lui caressait les tempes. Elle respirait son odeur, sa peau.

– Vous avez sans doute raison, Nicolas, murmurait-elle, vous avez raison, mon ami…

– La poésie est la bénédiction du peuple russe, ajoutait-il, faisant un tendre baisemain à sa femme.

– Mais Papouchka, et la guerre ? demandait Anna avec ce sens aigu de la réalité qui la caractérisait déjà.

– De quelle guerre parlez-vous, ma petite chatte ?

– De celle dont ils parlent tous à l’hôtel ! Même notre femme de chambre m’a raconté qu’on avait tué des gens à Petrograd quand les Français sont venus voir le tsar.

– Mais quels gens ? Quelle guerre ?

Souvent, la réalité lui échappait. La littérature était sa seule et véritable passion.

– Ma chérie, laissez donc votre père en paix, murmurait Nathalie. Nous verrons tout cela au retour.

À cette époque, en juillet 1914, Anna avait onze ans, ils étaient heureux, et le monde était encore en paix pour quelques semaines.





6





Quand elle était émue, Anna bégayait légèrement.

– Le jour où nous sommes partis de Saint-Pétersbourg, ma mère était penchée au-dessus de moi, tandis que le bateau s’éloignait de la ville. Je voyais le ciel derrière elle. Il y avait aussi trois grands oiseaux blancs. Mais il faisait froid, si froid, oh ! je t’assure Ptit’sa ! Nous étions serrés les uns contre les autres comme les petits animaux en hiver quand il neige. Natacha a dit : ils nous suivent les oiseaux ?

Anna approchait sa chaise pour mieux me parler du froid. Elle disait : tu comprends ? Et moi, bien sûr, je comprenais, j’étais là-bas, sur le bateau, mains liées avec elle à jamais, et au-dessus, les trois grands oiseaux blancs qui planaient, et le ciel sans fin des mers du Nord.

– Je n’ai rien oublié… J’ai tout là !

Elle tapait son torse pour me montrer qu’elle avait un coffre-fort à côté du cœur. Elle parlait en m’oubliant, elle serrait le poing contre je ne sais quoi, je ne sais qui, sans doute les lieux sans amour.



À Saint-Pétersbourg, il y a presque cent ans, le ciel était clair. Il se mélangeait à l’eau froide du grand Nord. Derrière le bateau, on voyait encore la ville verte sous les brumes. On entendait des coups de feu dans les rues, même au matin, des tireurs isolés, saouls. C’était la révolution et ils avaient tous si peur. Ils avaient couru pour attraper ce foutu bateau, Nathalie, l’une de ses amies, et les trois enfants. Ils n’avaient plus rien, juste le manteau de fourrure et les bijoux que les deux femmes portaient sur elles. Mais c’est idiot d’être couverte de bijoux un matin de révolution sur le pont d’un ferry. Alors elles s’étaient mises à rire. La ville s’éloignait pour toujours mais elles riaient à gorge déployée, deux jolies femmes et trois enfants, en train d’esquisser quelques pas de danse sur le pont gelé du bateau. Sauvés…

– Et après ? demandais-je.

– Après quoi ? dit Anna.

– Après le bateau, quand vous êtes partis, il s’est passé quoi ?

C’était le moment de l’histoire que je préférais.

– Nous sommes arrivés en Finlande. Les gens s’entassaient dans des appartements comme ils pouvaient, en attendant de partir vers la France, la Belgique ou l’Allemagne. Mon père devait nous rejoindre. Une famille Nabokov habitait juste en dessous de chez nous et nous avons sympathisé. Ils voulaient aller à Londres.

– Nabokov, l’écrivain ? Tu l’as connu ?

Anna sourit mais ne répondit pas.

– Parfois, le soir, quand nos parents se retrouvaient, nous allions sur le toit de l’immeuble avec d’autres jeunes, et nous parlions de Paris ou de Londres. Tu sais, nous ne nous rendions pas compte. D’une certaine façon, nous étions même heureux.

J’imaginais que là-haut, sur la terrasse, le jeune Nabokov posait sa main sur les épaules d’Anna. Les adultes, à l’étage au-dessous, buvaient trop et parlaient de la révolution. Mais pour les enfants, il n’y avait plus que l’horizon merveilleux des grands ciels du Nord.

– Tu l’as revu ensuite ?

– Qui ?

– Mais Nabokov !

Je voulais savoir si c’était vraiment l’écrivain, si Anna lui avait inspiré Lolita. Je voulais savoir s’ils s’étaient aimés.

– Mais non, Ptit’sa ! me répondit-elle en riant. Les Nabokov ont rapidement quitté la Finlande pour rejoindre une autre partie de leur famille, arrivée par la Grèce. Quant à nous, mon père nous a rejoints quelques semaines plus tard, et nous sommes partis à Paris. Ma mère ne cessait de répéter que les Français étaient merveilleux. Tolstoï lui-même le disait.





7





Paris, 1919. En France, ils recommencèrent à vivre. Nicolas était persuadé qu’ils avaient assez d’argent pour être tranquilles longtemps, c’est-à-dire au moins quelques mois, le temps de retourner chez eux, là-bas, dans « Notre Pays »… Ils s’installèrent donc sans soucis, gérant la vie au jour le jour, comme ils l’avaient toujours fait. Anna gardait un souvenir merveilleux de cette année-là. La Russie s’enfonçait dans la famine et Paris dans la Belle Époque.

– Nous organisions sans cesse des repas et des fêtes. Ah ! Ptit’sa, si tu savais comme la vie était belle ! Les gens pensaient qu’il n’y aurait plus jamais de guerre. Avec Natacha et Igor, nous allions chaque matin dans une école russe qu’une vieille comtesse avait organisée à la hâte dans son appartement. Ma mère recevait ses amies, et Nicolas avait retrouvé des peintres, des écrivains et des poètes. Zaïtsev, Bounine, Bilibine… Il était heureux.

Ils se retrouvaient chaque soir chez les uns et les autres, faisaient des lectures, chantaient, lisaient les journaux. Malgré la révolution, ils étaient encore légers et insolents. Ils se tenaient chaud. Ils avaient ce qu’il faut pour être heureux ou pour faire semblant : des pianos, quelques vieilles gouvernantes pour la cuisine, des nappes de moins en moins blanches, de la vodka, du rire. Le temps passait…

Les dimanches, Anna et Natacha allaient danser dans des bals russes, du côté de Montparnasse, et Igor jouait aux échecs avec le fils Rostopchine. À nouveau, rien ne semblait pouvoir leur arriver. Nicolas avait ressorti ses livres.

– Il faudra peut-être que vous trouviez un métier ici, n’est-ce pas mon ami ? lui dit pourtant Nathalie, le jour où la femme de ménage refusa de venir, n’ayant pas été payée depuis trois mois.

Un métier ? Nicolas n’y avait jamais pensé. Mais elle avait sans doute raison. Et le loyer de l’appartement non plus n’était pas payé. Il réfléchit à ce qu’il savait faire. De la musique, de la poésie. En Russie, il n’avait jamais eu besoin de travailler. En Russie, le temps n’existait pas. Et pourquoi pas la campagne ? se dit-il alors, parce qu’il était en train de relire Mémoires d’un chasseur de Tourgueniev. Pourquoi pas la terre ? La terre nourricière. Voilà la solution. Les Russes savent cela. Nicolas retrouva vite son enthousiasme et, avec les bijoux qu’il lui restait à vendre, il acheta une ferme, près de Fontainebleau.

– Du miel ! annonça-t-il triomphalement à la famille. J’ai acheté une ferme et nous y ferons du miel !

– Formidable ! dirent les enfants en battant des mains.

– Parfait, murmura Nathalie.

– Et j’ai même trouvé le nom de notre ferme ! Vous voulez le connaître ?

– Vas-y, Papouchka ! Dis-nous !

– Elle s’appellera « La Californie » !

Il avait également fait le dessin pour les étiquettes des pots de miel et cela finit de convaincre Nathalie : tout semblait prêt. Les vacances allaient continuer. La gouvernante les aida une dernière fois à faire les valises avant de leur souhaiter bonne chance pour la Californie. Ce fut leur dernière domestique. Dans les futures marches de leur vie, un peu plus bas, celles qu’ils allaient tous descendre jusqu’aux HLM de Boulogne, il faudrait faire la lessive soi-même.



Ils arrivèrent à la Californie pendant l’été 1921. La bâtisse était effectivement très belle, construite au bord de la rivière, avec de grands arbres au fond de la cour. On voyait la forêt de toutes les pièces. La maison était immense et presque vide car Nicolas avait vendu à peu près tout ce qu’il avait.

– C’était vraiment grand ? demandai-je à Anna.

– Au moins vingt chambres ! Toutes toujours occupées, on avait mis des matelas par terre, tu penses, avec tous les émigrés qu’il y avait à Paris ! On passait notre temps à faire la cuisine, à boire du thé, à discuter.

Nicolas avait aussi acheté une grande table en chêne qui trônait dans la cour, toujours chargée de légumes et de pommes de terre. Ils découvrirent très vite le cidre et le fromage de chèvre qu’ils allaient chercher dans une ferme voisine et qu’ils dégustaient sur d’énormes tranches de pain frais. Le soir, tout le monde s’installait autour de la table et ils se racontaient leur émigration. Certains étaient passés par la Finlande, d’autres par la Turquie, la Suisse… Certains étaient restés en Bulgarie et quelques familles étaient allées jusqu’au Maroc. Certains avaient tout perdu, d’autres pas. Ils pleuraient, ils souriaient, et levant au ciel les deux mains, ils parlaient du destin inexorable, que les Russes connaissent si bien. Tout cela ressemblait parfois à un grand voyage, une chose étrange qui avait à peine existé. Il paraît qu’il y avait la NEP en Russie, il paraît que Trotski avait été tué, et voilà Staline qui prenait le pouvoir… À nouveau, le temps s’arrêtait pour eux, et la Californie prenait les allures d’un rêve. Les bougies restaient allumées très tard dans la nuit, et après avoir discuté de tout et du reste, ils en arrivaient enfin à l’essentiel. Ils parlaient d’amour en regardant les étoiles.



Évidemment, le commerce de miel ne marchait pas. Nicolas décida alors de faire « pension de famille ». La famille, c’est-à-dire les Russes. Cette fois, on acheta deux grandes broches pour faire des méchouis le soir. Des hommes du village vinrent aider. On les invita à déjeuner.

– Il y aura du monde à la Californie ! leur dit Nicolas. Peut-être même, il faudra que nous achetions une autre maison !

Les paysans ne le croyaient pas mais ils étaient contents. Cela ferait tout de même un peu plus de ventes au marché. Au village, on les trouvait drôles et gentils, ces étrangers-là. Et leurs filles étaient si belles !

– Voilà, fit Nicolas en se frottant les mains, une fois que les broches furent installées. Voilà. Tout est prêt, je crois. Il faudra mettre de jolies nappes sur les tables, n’est-ce pas Nathalie ?

– Tu as raison, lui répondit sa femme. Ce sera vraiment charmant avec les nappes.

Ils y croyaient tous. La Californie était en fête. Il y avait aussi des chiens, des chats et même un âne, que Nicolas avait ramené du marché.

– Je vous présente Lénine ! avait-il dit.

– C’est formidable, avait murmuré Nathalie.



Anna avait alors dix-huit ans, Natacha dix-sept, et Igor allait sur les seize. Natacha était ravissante et même un peu trop jolie. À cette époque, les deux sœurs ne s’entendaient pas tellement. Natacha avait du succès auprès des hommes et elle en profitait. À la campagne, les bosquets étaient épais et les printemps n’en finissaient pas.

– Natacha ? Où es-tu ? criait parfois Nathalie, assise dans la cour devant la grande table de bois.

Tout le monde souriait. La jeune fille revenait en courant, de la paille dans ses cheveux. « Chto, Mamou ? Chto ? » Elle s’agenouillait devant sa mère, posait sa tête sur ses genoux, et lui entourait le corps de ses bras frais. Mamouchka ? Elle était si jolie. Nathalie souriait elle aussi. Après tout, si peu de choses avaient d’importance.

– Allons, allons, ma chérie, disait-elle doucement en lissant les cheveux de sa fille et en lui enlevant les brins de paille. Protège-toi de la vie, mon enfant, protège-toi…

La maison était pleine de jeunes gens, cousines, cousins, amis, relations, connaissances. On riait, on improvisait des fêtes, et tout le monde dansait jusqu’à l’aube sur le gravier clair de la cour. Il y avait un piano dans le salon et l’un des pensionnaires était un virtuose au violon. Une grande femme blonde, qui parlait peu, était cantatrice. Quand elle ne chantait pas, elle restait debout devant la fenêtre, pour regarder les couleurs du ciel sur la campagne.

Tous les paysans des environs étaient conviés. Anna et Natacha s’habillaient en princesses russes avec de longues robes rouges de velours brodé. Les hommes étaient en costumes clairs.

– En semaine, ils étaient chauffeur, livreur, ouvrier et, au mieux, professeur de piano ou de russe. Les temps étaient si durs, Ptit’sa, murmura Anna.

Mais à la Californie, tout cela n’existait plus. La révolution, les espoirs abandonnés, le manque d’argent. Ils riaient. Ils s’aimaient. Ils oubliaient. Ils s’oubliaient.

Anna s’arrêta de parler, perdue dans ses souvenirs, émue, soudain fatiguée.

– Que nous reste-t-il de cette époque-là, ma chérie ? Nous ne sommes plus très nombreux à présent. Bientôt, nous serons tous morts…

Elle ferma les yeux quelques instants, la tête légèrement penchée vers le ciel, et soupira. Je n’étais pas habituée à la voir nostalgique.

– Que c’est difficile, parfois, de vieillir, dit-elle encore en souriant.

Anna… Tu ne peux pas vieillir… Tu ne peux pas mourir…

J’avais envie de lui prendre la main. Compter ses bagues, lui caresser les doigts. Je la trouvais élégante, libre, intelligente. J’avais envie de lui dire que nous voulions tous lui ressembler, vivre comme elle, qu’elle nous donnait envie d’exister. Raconte Anna, raconte-moi encore.

– C’est là que j’ai rencontré ton grand-père, me dit-elle soudain.

Mon grand-père ? J’étais sidérée. Mais je n’avais jamais eu de grand-père ! Ou plus précisément, on ne m’en avait jamais parlé. Je savais seulement qu’un homme, un jour, avait fait l’amour à Anna. Cet homme était parti un autre jour, laissant la femme et l’enfant, et cela n’avait sans doute pas la moindre importance, puisque mon père ne m’en avait jamais parlé. Anna, quant à elle, n’avait pas non plus évoqué le sujet, tout cela semblait oublié depuis très longtemps.

– Il s’appelait Constantin, reprit-elle lentement. Sa famille était arrivée de Russie par Sébastopol. Il était gymnaste et il ressemblait à un acteur américain. Pas grand mais très beau, une mèche blonde qui lui tombait sans cesse sur les yeux. Alan Ladd. Tu connais Alan Ladd ?

Non, je ne connaissais pas. D’ailleurs personne ne le connaît sauf quelques amateurs de vieux westerns. Je me demandais ce que ce type-là venait faire dans ma vie.

– J’étais folle de lui, dit encore Anna en allumant une demi-cigarette qu’elle enfonça ensuite dans le fume-cigarette en ivoire, qui ne la quittait jamais.

– Et lui ? Il t’aimait ?

– Bien sûr, Ptit’sa.

Elle resta un moment silencieuse, rêvant en regardant les lauriers roses.





8





À vingt ans, Anna accoucha donc de mon père, Alexandre, et c’est aussi le moment où ils quittèrent tous la Californie, qui retourna tristement à son histoire française. Ils n’avaient plus d’argent et commençaient à comprendre qu’ils ne retourneraient pas en Russie. Le monde devenait un peu plus gris, Hitler écrivait ses œuvres.

Ils emménagèrent à Boulogne, au 10 rue de la France-Mutualiste, dans des immeubles vétustes où cohabitaient des Italiens, des Bretons et des Russes, des gens venus de nulle part et d’un peu partout. Sans le savoir, ils étaient enfin arrivés, c’était le bout du voyage. Anna, Constantin et leur fils nouveau-né habitaient un appartement de deux pièces au troisième étage. Nicolas et Nathalie emménagèrent à côté, Igor au premier étage et Natacha au quatrième. Les cloisons étaient si fines qu’Anna pouvait dire bonne nuit à sa mère le soir, d’une chambre à l’autre. Tout de même, cela les faisait rire.

Les fenêtres de la cuisine d’Anna donnaient sur une petite cour intérieure et l’on voyait au loin le haut de la tour Eiffel, au-dessus du toit des immeubles. Pour s’endormir, il fallait attendre que les voisins éteignent leur poste de radio. Parfois Nicolas jouait du piano très tard, mais personne ne s’en plaignait dans l’immeuble. Le piano occupait la moitié de la pièce, il était entre le lit et la fenêtre. C’était si petit que Nicolas pouvait toucher son oreiller quand il était assis au clavier.

« Hum, hum », avait-il fait le premier jour, en s’installant sur son tabouret, mais il n’y avait plus grand-chose à dire ni même à espérer.

– Nous serons très bien ici, avait dit Nathalie.

En revendant la Californie au même paysan auquel il l’avait achetée, Nicolas avait réalisé sa dernière mauvaise affaire et épuisé définitivement la fortune de ses ancêtres. « Hum, hum », répétait-il souvent en lissant sa moustache. Ses cheveux commençaient à blanchir.

– Dites-moi, ma chérie, vous vous souvenez de notre maison en Ukraine ? demandait-il parfois à Nathalie.

– Allons, Nicolas, ne vous faites pas de mal… Bien sûr que je me souviens.

Elle aussi vieillissait.

– Et le ciel de Poltava, comme il était clair ? Vous vous souvenez ? Et notre grand salon, à Saint-Pétersbourg, on voyait parfois les reflets de la Neva sur les rideaux de velours, pendant les nuits blanches…

Il lui faisait mal. Il déroulait leur vie. Il était perdu. L’espace s’était rétréci autour de lui. À Boulogne, il fut successivement taxi, accordeur de piano, artiste peintre, décorateur de boîtes de conserve, écrivain public, et finalement vendeur de fripes au marché. À Boulogne, il fallut affronter la réalité. Nathalie et ses deux filles tricotaient des cols de dentelles et fabriquaient des sous-vêtements de coton. Igor et Constantin travaillaient aux usines Renault de Billancourt. Le dimanche, ils allaient tous ensemble à la piscine Molitor, avec le petit Alexandre, ou bien ils faisaient un tour au bois de Boulogne.



Quand nous avons fêté les cent ans de Nicolas, j’en avais douze. J’avais pensé un instant qu’il ne mourrait jamais. Il était parti de Saint-Pétersbourg en y laissant toute son histoire, mais il avait eu le temps d’emporter une petite statue de Pouchkine, un buste, qu’il m’offrit ce jour-là.

– Tiens Ptit’sa. C’est pour toi. Comme cela, tu n’oublieras jamais d’où nous venons. Et sache bien que l’argent n’a aucune importance, crois-moi, je peux te le dire ! L’argent est une chose fragile, qui va et vient, et s’épuise. Sois riche de mille autres choses, ma chérie, c’est ce que t’enseignera cette statue. Ne te laisse jamais engourdir. Souviens-toi de notre histoire et des chemins que la vie peut parfois prendre…

Quand je venais en vacances chez Anna, à Boulogne, je restais assise des heures sur le lit, à côté de Nicolas, et je l’écoutais jouer du piano. Le matin, il frappait quelques coups contre le mur, et cela voulait dire que je pouvais venir. Avant que j’arrive, il se parfumait la moustache à l’eau de Cologne. Allons vite ! me disait-il comme s’il y avait urgence. Sa chambre sentait un drôle de mélange de poussière et de vieil homme. Des partitions en pile étaient posées dans tous les coins, par terre, accrochées avec des ficelles usées. Nicolas ne cessait d’en acheter chez les bouquinistes des quais de Seine. Dans le couloir, les livres empilés contre les murs formaient des doubles cloisons poussiéreuses qui interdisaient la moindre tentative de ménage. Cela ne gênait personne : on préférait les livres aux sols propres.

Quand il jouait du piano, Nicolas faisait de nombreuses fausses notes, mais peu importait, il jouait les yeux fermés, parfois en pleurant, et c’était ce que je regardais. Ses mains ridées allaient à tâtons sur le clavier comme sur le corps d’une femme.

– Tu aimes, Ptit’sa ? Tu aimes Chopin ?

– Bien sûr. Mais pourquoi as-tu tant de partitions ? Tu ne les ouvres même pas !

– Ma chère amie, on ne sait jamais ce qui peut arriver. C’est « Au-cas-où », répondait-il avec un fort accent tonique sur le « où », hochant la tête d’un air convaincu.

Il pouvait rester en pyjama toute la journée mais pas un jour sans piano. L’essentiel, pour lui, se situait quelque part dans l’espace étroit entre ses livres et sa musique, c’est-à-dire dans la distance qui allait de son âme à son cœur.

À Boulogne, Nicolas avait gardé l’habitude de lire des textes aux enfants, le soir, comme en Russie. Les voisins de l’immeuble les rejoignaient. La porte de l’appartement était toujours ouverte et les gens se serraient dans le petit salon. Tout le monde apportait quelque chose. Nicolas s’installait au milieu de la pièce, dans un vieux fauteuil de voiture recouvert d’une housse orange, décorée de galions espagnols sur le départ. Nathalie, à ses côtés, brodait des nappes qu’elle revendait au marché. Derrière la porte, il y avait toujours un balai qui ne servait pas à nettoyer mais à taper au plafond pour prévenir les voisins qu’on allait commencer. Un peu partout sur les meubles, la table, des tasses de thé, quelques gâteaux au fromage blanc, des verres, des blinis, du caviar d’aubergine, des pirojkis aux choux… Il n’y avait plus le ciel de la mer Noire, mais peu importait. Les plafonds de Boulogne s’ouvraient.

Nicolas lisait toujours Les Trois Sœurs ou La Cerisaie à qui voulait bien l’écouter. Ils savaient tous que les mondes peuvent s’écrouler mais jamais la musique ni les mots. La Chinoise du bout du couloir apportait des nems. Elle demandait qui était ce fameux monsieur Tchekhov. Les Bretons s’installaient sans un mot, et rêvaient à la forêt de Brocéliande. Chacun avait sa route et son histoire.

– Ma chérie, disait parfois Nicolas à sa femme quand il la croisait dans le couloir étroit de leur appartement, lui étreignant soudain les deux mains, mais enfin dites-moi, qu’en pensez-vous, comment serait le monde s’il était fait de poètes ?

Nathalie souriait et époussetait la veste de son mari du revers de la main. Elle ne comprenait pas toujours ce qu’il lui disait mais cela n’avait aucune importance. Elle l’aimait comme on aime vraiment. Il lui rappelait certains arbres, qui vont plus loin et plus haut, et qui nous montrent l’image dérisoire de notre monde vu d’ailleurs.

– Mon Dieu, lui répondait-elle en déposant un léger baiser sur son front. Je ne suis pas sûre qu’il marcherait tellement mieux !

Nicolas avait raison. Il suffit d’être léger, d’aimer rire et d’écouter Chopin les yeux fermés, même s’il y a mille personnes autour de nous qui ne l’entendent pas. Et j’ai la statue de Pouchkine sur mon bureau, que je veillerai à ne pas oublier en cas de révolution.

– Certaines personnes nous laissent de quoi être heureux, dit encore Anna en soupirant. Mais on les oublie trop vite. On est trop pressé.



Elle releva enfin la tête, fatiguée par sa longue histoire. L’ombre s’étalait sous la véranda de notre Maison et les voisins commençaient à revenir de la plage.

– Allons, Ptit’sa, à présent que tu sais tout cela, ne veux-tu pas rejoindre les autres, avant que le ciel ne se couvre ?





LE TEMPS DES CONFITURES




* * *





* * *





9





Nous passions les vacances d’été dans notre Maison. Mon père avait acheté sa table en pierre, comme Nicolas la sienne, à la Californie. Aux heures les plus chaudes, nous faisions sécher des pépins de pastèque pour en faire des colliers. Nous étendions un grand torchon blanc sur la table et je mangeais les pastèques au fur et à mesure. Leur jus coulait sur mon torse mais ce n’était pas grave, je restais en maillot de bain toute la journée.

– Ne t’inquiète pas, ma chérie…

Je regardais ma mère, penchée sur les pépins. Elle avait des taches de rousseur sur les bras. Je me souviens de son profil, pendant qu’elle les séparait délicatement du bout de l’ongle. Je lui demandais combien de colliers nous ferions et s’il y en aurait assez pour tous les gens qu’on aimait.

– Bien sûr, répondait-elle en me caressant doucement les cheveux.

Ces colliers, nous les portions pour aller nous baigner, pour danser, nous les portions tout le temps. Quand ils avaient bien séché, ils devenaient marron ou noirs. Ma mère les enroulait autour de son poignet et ma sœur autour de sa cheville. Moi, le soir, je les posais en couronne sur mes nattes, debout sur mon lit, et je me regardais toute nue dans la glace. Même mon frère en mettait quelquefois.

Un jour, mon père avait accroché un collier autour du ventre de ma mère, au-dessus du nombril. Il avait pressé un instant son visage contre elle, les yeux fermés, les deux bras serrés autour de sa taille, et la joue sur son ventre. Nous avions tous fait semblant de ne rien voir. Ma mère avait posé la main sur ses cheveux, comme s’il était un enfant.

Le matin, je descendais pieds nus, le plus tôt possible, pour que cela dure le plus longtemps possible. Je prenais mon petit déjeuner sur la grande table, en mettant mes mains bien à plat sur la pierre encore froide de la nuit. Ma mère avait déjà disposé tous les bols avec nos prénoms, Sonia, Boris, Anton, Katia, Olga, Danièle, Louis, et tous les autres (chaque nouveau visiteur recevait un jour son propre bol, emballé dans un papier cadeau bleu et blanc, que ma mère posait un soir par surprise sur son lit). Les bols s’empilaient en colonne vacillante au centre de la table et je prenais le temps de les lire un à un. Boris, Anton, Katia, Danièle, Louis…

Mon frère descendait le dernier et prenait toujours le bol avec son prénom, il ne se trompait pas, mais peut-être était-ce ma mère qui veillait à cela. Elle faisait attention à beaucoup de choses que nous ne voyions jamais, par exemple que les draps des lits soient bien tendus, que les pommes de terre soient parfaitement grillées, et que nous lisions de la poésie tous les soirs, surtout quand la lune était haute. Nicolas lui avait dit qu’en Russie, l’âme des poètes est comme la chevelure des femmes : elle préfère les lunes hautes. Tout cela, ma mère le faisait sans que nous le remarquions.

Moi, je changeais de bol chaque matin pour prendre l’identité d’un autre. Des fourmis couraient dans tous les interstices de la table, intrépides et affamées, parties à la conquête des miettes de notre petit déjeuner. Elles formaient de longues cohortes que quelqu’un finissait toujours par disperser d’un coup de torchon génocidaire. Je m’étonnais de ces mondes qui se côtoyaient sans le savoir, et de notre capacité constante à massacrer les innocents.

Le petit déjeuner durait des heures. Nous avions le temps de sentir l’air se réchauffer. Je mangeais à la petite cuillère de la confiture d’abricot que ma mère stockait chaque année dans de grands bocaux. Elle disait que les abricots du Midi étaient les meilleurs du monde. Et aussi les gros oignons rouges qui tâchaient les doigts dès qu’on essayait de les éplucher. Elle disait que ces abricots-là étaient bons pour la santé, que cette confiture-là ne ferait grossir personne et que nous ne partirions jamais de notre Maison. Les enfants de nos enfants mangeraient encore de la confiture d’abricot à la petite cuillère, sur la table de pierre, en se suçant les doigts. Elle disait enfin que le monde était rassurant et qu’on n’en finirait jamais d’être heureux. Je la croyais. Je la regardais pendant qu’elle faisait la cuisine, en faisant semblant de dessiner dans un coin, et je trouvais qu’elle avait des mains de princesse. Je pensais aux fêtes de la Californie, Anna et Natacha, en robe de velours rouge.

Le petit déjeuner s’étirait parfois jusqu’à l’heure de l’apéritif. Forcément, le temps qu’on discute des choses qui n’allaient pas dans le monde, des révolutions à venir, des horaires de location de vélo, et enfin, des raisons qui avaient poussé de braves gens à assassiner le tsar et toute sa famille dans la maison Ipatiev en 1917. Tout cela prenait du temps.

Souvent, les voisins poussaient la porte de la cour pour venir prendre un café, attirés par le mélange de confiture d’abricot et d’histoires russes insensées. Ainsi, il y eut longtemps à notre table un gros monsieur belge dont j’ai oublié le nom. Il aimait tant la France qu’il avait appelé ses enfants Franck et France. On les voyait passer à vélo toute la matinée, et parfois leur mère aussi, qui les appelait du bout de l’allée avec un accent belge que j’adorais : « Fraaaanck ? Fraaaaance ? » Les deux enfants prenaient leur temps pour répondre. « Fraaaanck ? Fraaaaance ? » Cela faisait rire tout le quartier. Un jour, France s’est arrêtée devant la Maison et m’a proposé d’aller avec elle acheter des bonbons.

– Tu aimes les Malabar ? a-t-elle demandé.

Elle avait les cheveux très courts, comme un garçon, d’un blond presque blanc, et l’air intrépide d’une fille qui s’y connaissait en Malabar. Je lui ai fait immédiatement et définitivement confiance. France comprenait déjà bien la vie.

J’avais une autre amie, Florence, qui habitait dans la maison en face. De ma place, sur la table en pierre, à côté des fourmis, on voyait bien la fenêtre de Florence et l’on entendait la voix un peu haut perchée de sa mère, qui appelait sa fille le matin. Nous avions convenu de nous retrouver tous les jours, un peu plus haut, sur le chemin de la plage, Florence, France et moi. Tous les jours de notre vie. Et nous avons failli réussir.





10





Notre allée s’appelait les Cigalières du Lido. Nous ne savions jamais quand les uns et les autres arriveraient, venus de tous les coins de France, de Belgique ou d’Allemagne. Nous étions simplement les « Juilletistes ». Quand les premiers voyageurs arrivaient, traînant de lourdes valises, les Cigalières s’éveillaient lentement. Quelques rires résonnaient dans les cours et des chats errants s’échappaient, effrayés de voir revenir les hommes après l’hiver. Les rares habitants à l’année sortaient pour dire bonjour. La vie reprenait exactement là où nous l’avions laissée l’année précédente.

La gardienne d’un des immeubles, en face de la plage, installait devant sa porte le fauteuil roulant de son fils infirme, qui allait rester là tout l’été, la tête penchée vers le sol, les yeux mi-clos, grognant à chaque fois qu’un vacancier passait devant lui. Partout, la terre était sèche et craquelée mais le vieux jardinier du lotissement prétendait que c’était bon pour la lavande. En réalité, il n’arrosait les plantes que s’il les aimait et il n’aimait pas grand monde.

On voyait la mer depuis le parking et les gens descendaient de voiture en poussant des soupirs de bonheur. Ils s’étiraient longuement et fermaient les yeux pour respirer l’odeur de la Méditerranée. Enfin les vacances ! On va se baigner très vite ! disaient-ils. Oh oui ! À peine le temps de poser les valises ! Ils parlaient d’un glaçon frais dans un verre de Martini, ils se souriaient, se reconnaissaient, les enfants s’égaillaient sans se faire gronder. Bonjour ! Vous allez bien ? Comme ils ont grandi ! Ils se retrouvaient tous sans surprise.

Sur le chemin de béton gris qu’il fallait emprunter pour arriver aux villas, les lauriers roses et blancs ployaient sous les fleurs.

– Regarde Maman, disais-je, en arrachant une fleur au passage, elle colle ! On pourra faire des sculptures avec ?

La fleur laissait une trace rouge sur mes doigts qui ressemblait vaguement à du sang.

Puis, quand les volets s’ouvraient enfin, tous les enfants se jetaient dans les bras les uns des autres, tandis que nos mères, en train d’aérer les chambres moisies, se faisaient un signe de loin, en attendant de se retrouver à la plage. Nous y allions avant elles, chargés de tout le matériel dont on rêvait depuis un an, le crocodile en plastique bleu acheté à la fin des vacances précédentes, l’énorme bateau gonflable que mon frère portait sur sa tête, les raquettes, les seaux, les grandes pelles, le vieux jeu de Jokari… « N’oubliez rien ! » criait ma mère en souriant, nous laissant libres enfin. Quand je me retournais pour lui envoyer un baiser, il me semblait que notre Maison avait un visage, avec ses fenêtres obscures comme des yeux ouverts dans le crépi blanc. Il était difficile de la regarder car le soleil faisait briller ses murs.



Chaque été, ma mère s’obstinait à couper la liane de la véranda mais chaque année, la plante rebelle nous inondait pourtant de fleurs, d’abeilles et de bourdons qu’on entendait pendant les siestes, fous de chaleur et d’amour.

– Il y a un nid, je suis certaine qu’il y a un nid, répétait ma mère à mon père. Fais quelque chose, Alexandre !

J’imaginais une ruche, avec sa reine, ses ouvrières, ses guerres, ses conquêtes et ses putschs, toutes cachées quelque part, dans l’une des poutres de notre véranda. Je passais des heures sur une chaise longue, juste en dessous, à lire des bandes dessinées de Tarzan et de Rahan, guettant un signe de ce monde parallèle dont on entendait les échos.

Dans la famille, j’étais la seule à aimer Rahan et cela m’arrangeait bien : personne ne m’avait disputé le coutelas blanc que l’homme des cavernes utilisait pour choisir la direction de ses voyages, en le faisant tourner sur une pierre ronde. C’était un des gadgets du Journal de Tintin (et il y avait aussi les aventures de Mandrake, le magicien).

Avec France et Florence, nous utilisions le coutelas blanc en fin d’après-midi, pour décider si nous irions au port ou au centre commercial, faire un Baby-foot ou acheter une glace. Nous allumions notre magnétophone et nous écoutions Gainsbourg en faisant tourner le couteau blanc. Gainsbourg allait bien avec les fins d’après-midi au bord de la plage. France apportait des cigarettes qu’un de ses petits amis lui avait données, et nous crapotions en cachette avec le poinçonneur des Lilas. Le temps des Malabar commençait à être révolu, nous parlions des hommes. Laetitia, disait Gainsbourg, j’écris ton nom, L, A, E dans l’A, T, I, T, I, A… À l’horizon, les voiles blanches des bateaux se croisaient mollement. Les familles rentraient lentement de la plage. Les enfants restaient quelques pas en arrière, le nez dans le sable, les fesses en l’air, pour ramasser encore quelques coquillages nacrés.

France se levait et chantait en tournant sur elle-même. Elle mettait ses deux bras autour de sa propre taille, comme si c’était ceux d’un homme, et elle chantait en fermant les yeux, faisant l’amour avec le soleil. Ses lèvres gonflaient quand elle tournait.

– Dis donc, Chou, me disait-elle, tu vas te décider quand à sortir avec un gars ?

– Laisse-la tranquille, murmurait Florence. C’est idiot ce que tu dis.

– Pas idiot ! Pas idiot ! chantait France en claquant des doigts comme une Espagnole.

Je ne répondais pas. France avait déjà des seins de femme et de nombreux copains. Je n’avais ni l’un ni l’autre. Alors je m’occupais du magnétophone et je changeais la cassette de sens à la fin de chaque face (il fallait sans cesse défaire les nœuds de la bande magnétique). Nous regardions les garçons qui passaient en mangeant des bonbons, et France faisait des commentaires d’un air crâne. Florence se faisait bronzer, insouciante, confiante.

Je me souviens de l’ombre de France sur le sol chauffé, quand elle tournait, de ses bras serrés contre elle-même, et de la trace de ses pieds mouillés sur le sol. Tu verras, Chou ! On fera l’amour plus tard ! On fera l’amour des nuits entières !

Ce coutelas en plastique, j’y tenais beaucoup et je me demande à quel moment de ma vie je l’ai perdu. Est-ce donc si important l’instant où l’on se sépare des choses ? Je me demande aussi comment je trouve à présent la direction de chacun de mes pas.





11





Nous passions nos vacances avec les amis d’enfance de mon père. Ils étaient trois et cela suffisait à remplir la Maison. Leur amitié. Leurs rires. C’était un lieu qui rendait fidèle. Il y avait Loulou, mon parrain, Gaby, celui de ma sœur, et Jo, celui de mon frère. Comme dans les films de Sautet, comme dans ces histoires des années 80 auxquelles on ne croit plus, parce que soi-disant l’argent, la réalité, la crise, la mort et tout le reste. Mais là-bas, c’était possible. Une fois par an, au cœur de l’été, ma mère cuisinait une immense paella. Il fallait ajouter à la table de pierre des petites tables en fer vertes, aux deux bouts, sur lesquelles se blottissaient les plus jeunes.

– Les enfants, mettez le couvert ! criait ma mère de la cuisine.

Gaby et Loulou allaient chercher l’énorme poêle, qu’on ne pouvait porter qu’à deux, et ils riaient tellement qu’ils marchaient de travers en l’amenant. Ils avaient trop bu. Tout le monde avait trop bu. Avec les lumières du soir et leurs reflets sur les verres, les gambas brillaient sur le riz brun. Et aussi les moules, les crevettes, les ronds de chorizo. Je fermais les yeux pour mieux sentir la paella. La nuit s’installait pour longtemps. L’odeur des plants de menthe de ma mère devenait entêtante.

– Le rire fait rire ! disait Loulou en levant l’index droit.

– Tais-toi donc, tu vas faire tomber la poêle, répondait Gaby, plus petit, râblé, pragmatique.

Gaby bégayait un peu mais il avait un charme incroyable, même pour les jeunes filles. Parfois, il se penchait vers moi et il me disait que je serais belle. Je souriais. Je le croyais.

Quand ils posaient enfin la paella sur la table, tout le monde faisait : « Ooh ! Bravo, magnifique ! » Et ma mère restait quelques pas en arrière, un tablier noué autour de la taille. Elle écoutait les compliments, un peu rouge d’avoir cuisiné tout l’après-midi mais heureuse de nous nourrir si bien. Elle essuyait lentement ses mains. Elle oubliait le temps qui passe et tout ce qu’elle aurait pu faire à la place des paellas. Je me demandais s’il était vraiment possible qu’elle vieillisse un jour. Ma mère était très belle. Elle avait de longs cheveux noirs qu’elle tenait d’un de ses grands-pères, un Italien.

On tendait tous nos assiettes en même temps. Mon père nous servait debout en hurlant : « Au suivant ! » d’une voix de stentor. On ne comptait pas. On mangeait trop. « Amenez le vin ! » Toutes les bouteilles étaient sorties, les fromages aussi. Les Belges étaient là, bien sûr. Mon père était un seigneur.

Ensuite, après la paella, nous dansions. Ma mère mettait une djellaba brodée, d’un rouge sombre qui allait bien avec ses cheveux noirs qu’elle tordait en chignon bas. Ils avaient acheté cette tenue au Maroc et il paraît que tous les hommes là-bas étaient fous d’elle. Quand elle m’embrassait, elle avait l’odeur des femmes d’Orient. Elle avait aussi une bague qui pouvait s’ouvrir et dans laquelle on mettait du poison pour tuer les amants infidèles. Je me demandais si, un jour, elle aurait besoin de tuer mon père.

Ils dansaient sur les chansons des Platters. « Only You ». Parfois nous pouvions passer l’un de nos disques, Queen, Bashung. Peu importaient les époques. Nous dansions tous dans les bras de notre Maison. On gueulait. On se saoulait. Je m’installais sur une chaise longue pour les regarder. J’étais la plus jeune. Ma sœur avait de jolies jambes, une taille très fine. Mon frère grimpait sur la table, une bouteille à la main, survolté, oublieux du monde et de lui-même. Il touchait parfois les étoiles.

– Le sang de cosaque, ça tient le coup ! hurlait-il.

Ma sœur était très belle et lui, il était un peu fou. Il commençait à lire Dostoïevski. D’ailleurs, nous étions tous un peu fous et il aurait fallu que cela dure plus longtemps. On oubliait qui était petit et qui était grand. Un soir, ma sœur avait collé une fausse moustache au-dessus de ses lèvres pour ressembler à Sonia, dans Guerre et Paix, le soir des masques.

Il nous fallait des hommes capables de comprendre cela. Je veux dire la moustache et Sonia. Il nous fallait des hommes capables de casser des bouteilles avec des sabres, de partir à cheval au milieu de la nuit, de nous dire sans cesse, sans fin, qu’ils nous aimeraient.

Il aurait fallu partir définitivement un soir de paella, tous ensemble, dans la forêt amazonienne. Peut-être, alors, aurions-nous pu changer le monde. Mais en définitive, mon frère est le seul à avoir osé le faire.

À la fin de la soirée, quand on n’en pouvait vraiment plus, quand tout le monde était pieds nus, quand certains allaient dormir ensemble sur la plage, mes parents dansaient encore. Mon père faisait tourner ma mère en claquant la langue, et sa main, à chaque tour, frôlait ses hanches. Quand il était fatigué, il chantait en russe. Je les regardais. Je n’en pouvais plus de les regarder. Nos nuits étaient comme des églises.

Mais on n’entre pas sans risque chez Tchekhov. Ma mère aurait dû le comprendre quand il était encore temps.



Ils étaient quatre amis et avec leurs enfants et leurs petits-enfants, cela doit faire au moins mille personnes aujourd’hui. Une vraie grande tribu. Nous étions fiers de nous voir si nombreux. On entendait des cris d’un bout à l’autre de la Maison.

– Mimine ?

– Gaby ?

– Loulou ?

– Danièle ?

– Colette ?

– Jo ?

Tout le monde avait son nom sur la porte de sa chambre, que ma mère faisait graver sur une petite faïence locale. Les portes s’ouvraient et se refermaient sans cesse, et des armées de claquettes s’amoncelaient devant la Maison.

Certains soirs, nous allions à vélo au cinéma découvert, cela faisait au moins trente vieilles bicyclettes déglinguées, accrochées par la roue avant, devant la porte du cinéma. Les soirs de grand vent, nous nous installions avec des couvertures et des écharpes. On parlait depuis longtemps d’un cinéma couvert mais la municipalité n’avait pas assez d’argent. On poussait les autres gens pour s’asseoir. Mimine ? Gaby ? Danièle ? Nous faisions un raffut du diable. La lumière s’éteignait enfin. « Le rire fait rire… » murmurait Loulou qui était encore heureux des rires de la veille. Gaby pouffait. « Taisez-vous donc ! » criait quelqu’un. Il y avait des étoiles au-dessus de l’écran et des cigales dehors. Nous mangions des Mars et des Nuts. Gaby commençait à ronfler. À cause de lui, je n’ai jamais pu entendre la voix de Paul Newman dans La Tour infernale.





12





Les Cigalières du Lido étaient enfouies sous les fleurs. Il y avait bien sûr la liane de la véranda, mais aussi les immenses tamaris, agités sans cesse par la tramontane, les gros buissons de lavande qui se plaisaient au soleil, les griffes de sorcières qui rampaient au sol et produisaient de ravissantes et improbables fleurs jaunes, et surtout les lauriers, devenus plus grands que nous avec les années, qui nous attendaient, chargés de fleurs roses, allant parfois jusqu’au carmin autour des pistils. On pouvait les couper tant qu’on voulait. Nous fabriquions ainsi des couronnes pour nos pièces de théâtre, des bouquets pour notre boutique de coquillages, installée sur deux pierres, au milieu de l’allée. Et chaque jour, dans chaque chambre, ma mère me chargeait de mettre une fleur dans un ancien verre à moutarde dont je peinais à gratter l’étiquette. La nature était généreuse. Les lauriers étaient comme nous, comme notre Maison, comme moi, ils pensaient que l’enfance et la vie et l’amitié ne s’achevaient jamais. Ils ne savaient pas que même les arbres s’épuisent et meurent.

Tous les soirs, nous mettions des fleurs dans nos cheveux. Ma sœur et moi et parfois aussi les autres femmes de la Maison. Des fleurs de laurier rose et quelques brins de lavande. On les oubliait dans nos chignons en se couchant et le lendemain, on les retrouvait fripés dans les oreillers. Nous les accrochions avec des pinces ou nous les piquions dans nos nattes, enroulés autour de la tête. Ma mère disait que nous ressemblions à de jeunes Ukrainiennes et ma sœur murmurait avec agacement qu’elle se couperait un jour les cheveux très court.

Il y avait aussi les herbes aromatiques de ma mère, disposées en pots de toute taille, autour de la terrasse. Le thym, le laurier, le romarin, la menthe poivrée qu’il fallait arroser sans cesse, et les géraniums qu’elle plantait et replantait partout où elle allait, comme une façon d’être chez elle. Et cette étrange plante grasse, avec une grosse fleur orange au milieu, dont j’ai oublié le nom, qui lui venait de sa grand-mère, celle dont on disait que le mari avait été allumeur de réverbères. Allumeur de réverbères… Comme dans Le Petit Prince ! Ce type qui courait d’un bout à l’autre de la planète pour appliquer la consigne.

Ma mère me racontait souvent son histoire. Théodore – c’était son nom – se levait très tôt le matin, forcément, car il fallait éteindre les réverbères. Mais c’était aussi parce qu’il cultivait un petit carré de terre, juste devant leur pauvre baraque, à la Croix-Rousse, près de Lyon. Oh, ce n’était pas grand-chose paraît-il, à peine un carré de patates, mais de quoi mettre dans la sauce du dimanche, de quoi se souvenir qu’on avait progressé dans la vie. Sa femme, Manain, était une solide ouvrière, grande, robuste, généreuse. Elle, je l’ai connue. Elle portait toujours un tablier bleu et elle avait des mains d’homme à force de retourner la terre du petit jardin. Théodore, je ne l’ai jamais vu, mais Manain je me souviens de ses mains, et il y avait aussi cette drôle de plante orange qui est passée de chez elle à notre Maison, et qui est à présent chez moi. Elle fleurit jusqu’à l’automne. Il paraît que les fleurs se souviennent. Il paraît que les arbres nous survivent.

Manain était une très belle femme quand elle était jeune mais la vie n’avait pas été facile pour elle.

Elle volait les pommes de terre aux cochons quand elle était petite, avait dit un jour ma mère en secouant la tête. Non, pas facile la vie. Pas comme la tienne. Pas comme la mienne.

Nous ne venions jamais la voir. Il fallait faire un détour sur l’autoroute quand nous revenions de vacances, mais la plupart du temps, nous filions d’une traite en disant qu’on s’arrêterait la fois suivante. Quand nous passions près de Lyon, ma mère posait sa main sur le genou de mon père et murmurait :

– Alexandre ?

Il ne répondait pas. Ou bien juste : « Oui, oui, je sais… La prochaine fois… » Je me demandais à quoi cela servait de se souvenir des gens juste avant qu’ils meurent. À quoi cela servait d’aller trop vite dans la vie…

Quand nous l’avons vue pour la dernière fois, Manain était déjà perdue très loin dans le passé. Elle était presque aveugle. Elle pensait toute la journée à Théodore et à la Grande Guerre.

Elle ne pouvait plus se lever, ses jambes étaient trop gonflées, ses pieds aussi. J’étais encore une enfant mais j’avais bien compris qu’il s’agissait de la mort prochaine. Je regardais ses grosses mains croisées sur son tablier bleu. Je regrettais de ne pas lui avoir apporté une fleur de laurier rose de ma Maison, je regrettais déjà beaucoup de choses. Ce jour-là, elle portait une veste en laine bleu ciel, des boucles d’oreilles en or, en forme de petits paniers, et des lunettes avec des verres très épais. Elle se tenait assise mais droite. J’aurais aimé qu’elle me parle de la couleur des réverbères et des femmes dans les usines pendant la guerre de 1914. J’aurais aimé qu’elle me parle de la force qu’il faut pour oublier la faim et la misère, et de ces hommes qu’elle avait aimés avant et après Théodore. Mais ce ne sont pas des questions qu’on pose aux gens qui sont en train de mourir. Je lui tenais seulement la main. Elle était presque transparente, avec la peau qui pendait un peu et de longues veines bleutées. Je me demandais ce que nous avions en commun, elle avec sa plante orange et ses paniers aux oreilles, et moi, avec mes cheveux blonds, mes yeux bleus et des souvenirs étranges de la mer Noire, qui n’étaient pas les miens. Elle m’avait caressé les cheveux. À ce moment, j’avais vu qu’elle avait aussi les yeux bleus. Sa main était comme un oiseau dans la mienne.

– Grand-mère, tu me reconnais ?

Ma mère était agenouillée à côté d’elle.

– Ma chérie, c’est toi ? a répondu Manain en touchant d’un doigt tremblant et fragile les joues de ma mère. C’est toi, ma jolie petite fille ?

– Oui, grand-mère, c’est moi.

– Alors tu es venue tout de même ?

– Oui je suis venue. Je suis là, grand-mère. Je ne te quitte plus.

– C’est ta fille ?

À nouveau, sa main sur mes cheveux, puis sur mon visage.

– Oui, Manain, c’est ma petite dernière. C’est Katia.

– Comme elle est jolie. Elle te ressemble.

C’était la première fois qu’on me disait que je ressemblais à ma mère. C’était la première fois que je n’étais pas seulement russe.

Nous sommes restés très précisément une heure à cause des embouteillages. Ma mère a voulu que j’embrasse Manain mais j’ai eu peur de cette odeur de mort que je sentais partout.

– Je comprends, a dit Manain. C’est normal. Ne la force pas. Et toi, tu es heureuse ?

D’abord ma mère n’a rien répondu. Puis elle a murmuré :

– Oui, je suis heureuse… Oui… Je crois…

Elle s’est mise à pleurer comme une gosse. Je suppose qu’elle pensait à la marine marchande. Mon père ne s’est pas approché. Il regardait par la fenêtre.

– Ne t’inquiète pas, ma petite fille, tu sais la vie n’est pas facile tous les jours quand on commence à vieillir. Laisse faire le temps.

Ma mère avait la tête posée sur les genoux de sa grand-mère et je ne l’avais jamais vue dans un tel abandon. D’ordinaire, c’était elle qui s’occupait des autres. D’ordinaire, personne ne lui demandait si elle était heureuse… Ensuite, Manain s’est très vite endormie et j’ai regretté pour le baiser. Ma mère a posé les chocolats que nous avions apportés sur la table de nuit. Elle est allée dans le jardin et elle m’a montré le poulailler, au fond, à droite, là où elle allait chercher des œufs frais le matin quand elle était enfant. Des immeubles avaient été construits tout autour et il y avait des milliers de lumières dans la nuit, et des milliers de gens, les uns au-dessus des autres, dans leurs cuisines. Je pensais à l’allumeur de réverbères qui connaissait si bien la couleur des villes, le soir et le matin, mais qui ne reconnaîtrait plus rien à la couleur des nuits aujourd’hui. Lui aussi aurait sans doute eu des choses à me dire sur le monde, tout autant que l’acteur de cinéma qui était parti un jour de Boulogne, sans qu’on sache vraiment pourquoi.

Ma mère a dit : « C’est là… » en murmurant si bas que c’était à peu près comme si elle ne disait rien. Sa voix tremblait. « C’est chez moi, ma chérie… » J’ai senti qu’il était question de Manain mais aussi d’elle-même. J’ai compris que parfois, on peut se perdre. J’aurais aimé lui dire quelque chose pour la réconforter, lui parler des pépins de pastèque autour de son ventre et des bras de mon père autour de sa taille. Mais je n’ai pas su le faire ce jour-là. Je crois qu’elle avait à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui.

– Tu as vu tous les immeubles ? ai-je dit seulement, pour casser l’immensité des choses.

Ensuite, elle a pleuré pendant trois cents kilomètres. Nous n’avons rien dit. Nous ne savions pas quoi dire. Mon père mordait l’intérieur de ses lèvres et n’arrêtait pas de changer de station de radio. Ils se sont disputés en arrivant et encore le lendemain et de plus en plus au cours des années qui ont suivi. Manain est morte peu de temps après.

Quand je passe devant la sortie d’autoroute de la Croix-Rousse, je me souviens de la petite bicoque, du portrait de Théodore, de la fleur orange. Et Manain, assise sur son fauteuil, les deux mains croisées sur les genoux, capable d’attendre la mort sans la précipiter, avec la dignité des gens qui n’ont jamais eu grand-chose. Je conduis en rêvant. Sois comme un promontoire, dit Marc Aurèle. Laisse les flots se briser à tes pieds. Je pense à toi, Manain, à nos yeux si bleus et si semblables. Je pense à toi, ma mère, perdue au pays des Ptit’sa. Et malgré la nuit, la route et ce putain de monde qui va dix fois trop vite, je me dis qu’il faut défendre les allumeurs de réverbères, et prendre le temps de faire quelques détours dans nos vies.





13





Je grandissais. J’avais quatorze ans et le cœur qui battait follement dès que je voyais un garçon. Les vacances étaient faites pour cela : les garçons.

Quand je prenais ma douche, après une journée de voile et de soleil, je caressais mes cuisses et je fermais les yeux en mettant le pommeau de la douche entre mes jambes. Je le faisais sans le savoir. Il fallait attendre longtemps pour avoir de l’eau chaude et comme le bac était fendu, l’eau se répandait toujours très vite dans toute la salle de bains, et même parfois jusqu’au salon.

– Il faudrait réparer cela, disait ma mère chaque année à mon père.

Lui ne répondait pas. Les vélos aussi, il fallait les réparer. Et il y avait les volets à repeindre. Il était fatigué. Je tendais ma jambe à travers le rideau bleu ciel en plastique, et je pensais à Angélique marquise des anges, dans le quatrième épisode de ses aventures, quand elle est vendue nue sur un marché aux esclaves. Je rêvais d’Orient, enveloppée comme une reine dans ce rideau de douche bleu.

Le bas de mon ventre, juste en dessous du nombril, était bronzé, plat et musclé, et c’était là que je préférais mettre ma main. « J’adore ton ventre », avait dit France, mais je ne savais pas exactement ce que cela voulait dire. Elle m’avait dit aussi que les langues se touchaient quand on s’embrasse et j’avais hâte de savoir quelle impression cela pouvait faire. Je touchais la glace de la salle de bain avec ma langue, et je dormais nue contre mon polochon. J’avais de longs cheveux et je penchais la tête en arrière pour sentir l’eau qui coulait sur mes reins. Il ne se passait rien de très précis dans ma vie, mais je ne pensais à rien d’autre qu’au bout de la langue de ce garçon qui, un jour, voudrait bien m’embrasser pour la première fois.

– Dépêche-toi ! criait ma sœur derrière la porte.

– Et fais attention à l’eau, disait ma mère. Ne reste pas si longtemps sous la douche, Katia. Il n’y aura plus assez d’eau chaude pour tout le monde !

J’adorais fouiller dans la trousse de toilette de ma mère. Essayer tous ses rouges à lèvres, ses crayons pour les yeux, ses bagues, ses échantillons de parfum et de crème. Tout cela avait une odeur affolante de femme. Et puis je mettais ses chaussures à talons, avec son peignoir de bain, et je me baladais dans leur chambre, pendant que tout le monde prenait l’apéritif sur la terrasse. Je passais mon temps à mentir, à rêver, à voler. Je volais ses vêtements, ses bijoux, ses parfums, et même parfois quelques pièces, dans son porte-monnaie, pour aller manger des glaces. C’était si facile.

Le soir, mes cheveux séchaient en cinq minutes, et je mettais ma belle robe à rayures bleues, roses et violettes, pour aller danser devant le supermarché. France et Florence m’attendaient au bout de la rue. J’avais des chaussures blanches, avec un petit nœud lacé devant, dont j’aimais le cuir souple.

– Tu te grouilles, dis donc ? lançait France parce que j’étais toujours la dernière.

Mes parents ne savaient pas que j’allais danser. Je leur disais que je promenais le chien et l’on se relayait pour tenir la laisse pendant que les deux autres dansaient des slows avec tous les gars du quartier. Mon chien est sans doute le seul teckel au monde à avoir assisté à autant de fêtes. Ça lui plaisait. Il s’installait sur son derrière, devant la baraque à frites, et il restait toute la soirée comme ça, en nous regardant avec des yeux mouillés plein d’amour.

Un soir, j’ai dansé un slow avec un garçon beaucoup plus âgé que moi, au moins dix-huit ans, un type blond, un marin (enfin, c’est ce qu’il disait : « Je suis marin ! » et son bateau, ancré au port, s’appelait le TOC), un type bronzé incroyable, incroyable qu’il m’ait invitée, et j’avais cette merveilleuse robe et ces chaussures en cuir souple, rien dans les cheveux, et je n’avais besoin de rien, parce que je me sentais belle et heureuse. Sur la plage, de loin, le dos des amoureux brillait comme des étoiles.

– T’es vraiment mignonne, a dit le marin, et j’ai senti qu’un rayon de lune tombait exactement là où il le fallait, pour lui faire voir à la fois mes yeux et mon âme.

Je tombai immédiatement et totalement amoureuse, prête à partir à l’autre bout du monde sur le TOC. Je penchai la tête en arrière, j’ouvris légèrement la bouche.

Mais sans doute pris d’une subite folie lunaire, le beau garçon me pinça sous le bras, en plein milieu du slow, et il me demanda :

– T’as quel âge dis donc ?

La croisière sur le TOC s’éloigna brutalement. Je rouvris les yeux.

– Tu penses quoi ? Tu me donnes quel âge ?

– Quand je t’ai vu, dix-huit ans, mais quand je te pince, là, je crois que t’as quinze ans.

– Bingo, ai-je répondu pour ne pas lui dire que je n’en avais que quatorze.

– Et voilà, dit le marin, mais je fus incapable d’interpréter ce commentaire.

Pendant la nuit, j’essayais vainement de l’oublier et le lendemain, je tournai longuement à vélo sur le port, en vain, pour trouver le TOC. À cette époque, je traînais aussi avec une fille brune qui s’appelait Betty, la fille d’un moniteur de plongée. Il me semblait que Betty était la plus jolie fille du monde et cela devait être aussi l’avis de la plupart des garçons du coin parce qu’elle sortait avec tous les plus beaux gars du club de voile.

Betty était délurée pour son âge (elle avait seize ans ce qui me semblait être une sorte de majorité amoureuse) et elle m’avait dit que les garçons avaient une façon simple de repérer une jolie fille : il suffisait qu’elle ait les cuisses creusées vers le haut et la même chose juste en dessous des genoux.

– Tu vois, caummeu ça ! m’avait-elle dit avec l’accent du Midi, en relevant son paréo et me montrant sans gêne, en même temps que les deux courbes symétriques de ses jambes parfaites, la toison noire hallucinante d’une belle fille du Sud.

Le soir, je regardais de plus près et mon sexe et mes jambes et je découvrais avec horreur que j’étais blonde et que je ne serais jamais une très jolie fille, n’ayant pas la forme de cuisse appropriée.

– Rien à faire avait dit Betty. Soit tu l’as, soit pas…

J’apprenais donc que le monde est partagé en deux. Le lendemain, pour me consoler, Betty me proposa de sortir avec l’un de ses frères auquel elle savait que je plaisais, et m’invita à venir chez elle l’après-midi, pour le rencontrer. Nous partions deux jours plus tard, c’était ma dernière chance d’être embrassée au moins une fois pendant les vacances.

– Commeu ça, dit Betty, tu n’auras pas perdu tes vacances ! Je lui en parleu ce midi et ça devrait pouvoir s’arranger !

Je dis oui, sans trop savoir, mais je ne connaissais pas son frère. Je dis oui, parce que c’était la fin des vacances, que Betty avait les plus belles jambes du monde, et qu’elle avait l’air d’en connaître un rayon sur la vie.

– Amène aussi un jeu de cartes, me dit-elle.

– Pourquoi ça ?

– Et bé, ça ne va peut-être pas durer tout l’après-midi, votre affaire, non ?

C’était vrai. Il s’agissait d’un baiser, pas d’amour.

– Mais tu habites où exactement ? lui demandai-je pour changer de conversation.

– Dans les bungalows, à côté du club de plongée.

Je rentrai chez moi bien décidée à sortir avec le frère de Betty l’après-midi même. Malheureusement, ce jour-là, mes parents voulurent faire une excursion à Barcelone. Et le lendemain, il pleuvait trop. Je n’avais plus envie de sortir.





14





À dix-sept ans, je décidai de passer quelques jours dans notre Maison, seule avec Anna et son amie Olga, avant que toute la famille arrive.

Elles m’attendaient à la gare et je les vis de loin. Olga, avec sa robe noire trop courte, son chignon blond, et ses invraisemblables talons aiguilles, et puis surtout Anna, grande, fine, son visage et ses cheveux blancs disparaissant dans l’ombre d’une capeline de toile.

Anna avait gardé la silhouette d’une jeune femme des années 20, le fume-cigarette à la main, une robe à fleurs qui lui descendait aux mollets, un court sac de cuir tressé sur l’épaule, noir et or. Elle était très élégante. Elle disait toujours que l’élégance permet de survivre à beaucoup de choses.

La gare était située dans l’arrière-pays de Collioure, sur une hauteur, au milieu d’un pré jaune brûlé par le soleil et envahi de cigales. C’était le dernier arrêt avant l’Espagne.

Elles remarquèrent tout de suite mes boucles d’oreilles, deux crocodiles en plastique bleu qui descendaient presque aux épaules. « Cracodiles ? » dit Olga avec un accent inimitable, en plissant ses yeux bridés de Kazakhe. Elle insista pour que je les garde sur la plage, au risque de les perdre en me baignant. Elle fit également quelques plaisanteries à propos de certains hommes qui ressemblent à des prédateurs, mais Anna lui répondit qu’elle exagérait, que c’était elle, en général, qui dévorait les hommes ! Et elle lui rappela le nombre de maris qu’elle avait enterrés. Olga protesta en disant qu’elle les avait tous aimés, et que ce n’était pas sa faute si les femmes étaient plus résistantes que les hommes. Puis elle murmura que tout cela était à cause de la révolution en fin de compte, et elle éclata de rire.

– Anna, Anna, tout de même, quelle vie avons-nous eue, n’est-ce pas, ma chérie ?

Olga appelait toutes ses amies « ma chérie », et elle savait mieux qu’un homme faire croire à une femme qu’elle était belle. Elles s’étaient alors embrassées comme ne le font pas les Françaises, comme seules le font les femmes russes, qui aiment autant l’amitié que l’amour. Ainsi, à Moscou, au printemps, peut-on voir de jolies filles, immenses et fines, qui se promènent en se tenant par la main ou par la taille. Elles ressemblent à des bouquets de fleurs que les hommes regardent, éperdus d’amour quand elles passent devant eux, traversant lentement la place du Kremlin, la tête inclinée en arrière pour mieux observer le ciel.

Sur la plage, ce jour-là, nous nous sommes prises en photo toutes les trois avec des poses de stars. J’ai demandé à un vendeur de beignets de nous aider. C’était un Chinois qui avait l’air épuisé, mais il a dit tout de même « ok » en souriant. Puis, un genou sur le sable pour mieux cadrer la photo, il a murmuré :

– Elle est belle, votre maman !

J’ai protesté en riant.

– Mais non, c’est ma grand-mère !

Le Chinois a eu une expression qui ressemblait à un sourire. Il a fait de très bonnes photos. Sur l’une d’elles, j’ai la main derrière l’épaule gauche d’Anna et elle remonte en riant la bretelle de sa robe à fleurs. Mais malheureusement, on voit aussi son peigne, coincé dans le soutien-gorge. Olga a dit qu’elle était impossible, il fallait toujours qu’elle ait ce peigne sur elle.

– C’est pour qu’on ne vieillisse jamais, a répondu Anna avec un demi-sourire, posant gentiment la main sur celle de son amie.

Puis nous avons bu du champagne en trinquant à la vie, à l’amitié, à la mer Noire, aux marins, aux allumeurs de réverbères et aux femmes qui sont si différentes des hommes. Nous étions seules à présent, avec quelques grandes mouettes qui sautillaient encore sur le sable mouillé, les ailes écartées. Nous avions l’impression d’avoir le même âge ou plus précisément, cette question n’avait plus d’importance, car les deux femmes avaient dépassé la souffrance de vieillir.

Olga s’est baignée une dernière fois, en enlevant son maillot de bain, pour le plaisir d’être nue dans l’eau au milieu du soleil couchant. Elle était magnifique malgré son âge, ronde, brune et encore musclée. De loin, elle nous a raconté l’une de ses histoires d’amour avec un pianiste polonais, pendant la guerre. Dans l’eau, elle se caressait les seins des deux mains, d’un geste lent et tendre.

– Anna, tu te souviens d’Anton ? a-t-elle demandé.

Anna a crié : « Oui, bien sûr, ma chérie ! » en lui faisant un signe de la main et en lui envoyant un baiser. Puis elle a allumé une dernière cigarette et nous nous sommes étendues sur le sable en enlevant nos maillots de bain pour mieux sentir le monde s’endormir. La fumée s’élevait lentement dans l’air encore chaud. Je n’ai jamais eu un tel plaisir à être nue. J’aimais enfin la forme de mon corps et j’apprenais à tout oublier, en particulier le regard des autres.

– Dis, tu crois qu’on peut être heureuse sans amour ?

Anna a hésité avant de me répondre, le bras tendu vers le ciel, dessinant de grands cercles concentriques avec sa cigarette.

– Je ne sais pas, Ptit’sa. Cela dépend des gens, je crois…

Puis elle m’a regardée et a ri.

– Mais pour nous, c’est certain, ma chérie, nous ne le pouvons pas ! Ni toi ni moi ! Et toi non plus, Olga, n’est-ce pas ?

– Me passer des hommes ? dit celle-ci.

Elle se mit à rire elle aussi, appuyée sur un coude, nue sur sa serviette. Son corps avait la couleur orange foncée de certaines pierres d’ambre. Elle avait du sable collé sur les hanches et des grains de beauté un peu partout sur la peau.

– Je ne te parle pas d’hommes, mais d’amour ! répéta Anna.

Alors Olga se leva, les deux poings sur les hanches, subitement agacée.

– Mais on s’en fout de l’amour, Anna ! Tu sais bien que ce n’est pas cela l’essentiel ! Tu n’as donc toujours rien compris ?

– C’est quoi, l’essentiel ? osai-je demander.

– C’est nous, ma chérie ! C’est là ! C’est toi, c’est moi ! dit-elle en mettant ses deux mains sur son ventre et en tapant par terre du pied droit. Ce sont mes seins, le ciel, la mer, l’aube, le soir, la nuit, la vie !

– Tu as sans doute raison, soupira Anna en envoyant un rond de fumée dans l’air. Mais dis-moi, est-ce que tu oublieras Anton un jour ?

Olga ne nous écoutait plus. Elle dansait dans le sable en chantonnant, les yeux fermés, les bras en cœur au-dessus de la tête. « Dance me to the end of love. » Un air de Léonard Cohen. Elle dansait avec le ciel, avec ses souvenirs, avec les hommes invisibles qu’elle se sentait capable d’aimer encore. Le soleil commençait à tomber et on la distinguait à peine.

– L’essentiel, c’est ce qu’il reste au bout du chemin, ajouta Anna d’une voix très basse, très lasse.





VODKA-ZIGOUILLE




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15





Une autre famille russe s’est alors installée au bout de la petite allée rose. Le père s’appelait Boris. Boris Kondratiev. Un énorme Russe de plus de 150 kg, avec toute sa famille. Nous aurions dû nous méfier et savoir que deux tribus au même endroit conduisent toujours à la guerre.

Nous allions souvent manger chez eux, le soir, avec les Belges. Madame Kondratiev faisait très bien à manger. Elle était toute petite, française, avec des lunettes et un tablier à carreaux. Elle s’appelait Françoise. Toute sa famille avait toujours habité dans le même village, pas très loin de Perpignan, depuis plusieurs générations. Avec Boris, Françoise n’était pas heureuse, ça se voyait. Elle s’était perdue chez les Russes.

Tous les matins, nous les retrouvions sur la plage et nous les repérions de loin parce qu’une des filles Kondratiev, Sonia, restait toujours sous une large ombrelle de dentelle, protégeant sa peau rousse du soleil. Elle était amie avec ma sœur. Elle était très belle, tout en transparence, une peau blanche de porcelaine, des poignets fins avec des veines bleues apparentes, et des yeux clairs comme les billes que je cachais encore au fond de mes poches. Elle parlait peu. Elle lisait Virginia Woolf en essayant d’oublier la terre, les vacances, les gens, le trop de gens. Elle faisait de la poésie sur la plage, toute seule, sous son ombrelle. Je la regardais en espérant vainement lui ressembler un jour. Mais elle ne mangeait pas de viande et j’avais honte d’aimer autant les grillades.

Le fils Kondratiev, au contraire, était un terrien. Sportif, heureux, bronzé, il aimait les filles et pêchait la sardine avec son énorme père. Tous les vendredis, son barbecue empestait les Cigalières et nous faisait tous râler, sauf les Belges, qui adoraient les sardines eux aussi. Le fils Kondratiev passait son temps à nous lancer dans l’eau comme des ballons, ma sœur et moi, et cela devenait parfois un véritable enfer. Mais j’aimais tout de même cela, malgré les otites à répétition et les grosses boules de coton que nous devions porter dans les oreilles, sur la plage.

J’aimais cela parce qu’il avait un torse dont je n’arrivais pas à faire le tour avec mes deux bras, et des poils noirs un peu partout, devant, et aussi dans le dos et même à la base du cou. Je passais parfois la main sur ses poils sans qu’il s’en aperçoive, en jouant dans l’eau. Je tâtais l’homme. Le vendredi, il sentait le poisson grillé. Je fermais les yeux, toujours dans le rôle du ballon. « Allez les filles ! » disait-il et je courais pour être la première. J’étais amoureuse du torse du fils Kondratiev.





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Statistiquement cela n’était pas normal d’être deux familles russes dans la même rue rose. Les Kondratiev habitaient trois maisons plus loin mais la nôtre était plus haute et plus vaste. Entre eux et nous, il y eut de nombreuses familles de Français mais qui ne résistèrent jamais très longtemps. Boris avait la voix la plus forte du quartier, plus forte que celle du père de France et même plus forte que celle de mon père. Et il était communiste, ce qui n’arrangeait rien (les communistes sont des fous, me disait souvent ma sœur). Il buvait plus que tous les autres, même mon père, même celui de Florence qui était pourtant un homme du Nord. Le Belge disait : moi c’est normal, c’est la bière que je préfère. Toute la rue sauf lui s’était pourtant mise à la vodka. On en prenait le midi, le soir, et même, on désinfectait les plaies de vélo avec.

Quand monsieur Kondratiev déplaçait ses 150 kg pour venir prendre l’apéritif chez nous, il buvait trop, évidemment. Il amenait sa bouteille. Et après avoir bien bu, il finissait toujours par dire « zigouiller, zigouiller » (mon frère levait la tête et je voyais bien qu’il avait envie de répondre. Lui dire par exemple que zigouiller tout le monde ne servirait pas à grand-chose). Saoul, monsieur Kondratiev avait une vision assez particulière de la politique : « Fric, fric, et bourgeois et zigouille. » Vodka-zigouille.



Alors, invariablement, mon père qui était tout aussi saoul et tout aussi grand, lui disait en hurlant « salaud, barre-toi, connard », il se levait, terrible, les deux mains sur la table de pierre, l’armée blanche reconstituée à lui tout seul, et on l’entendait tonner bien au-delà de l’allée. Ma mère pleurait. Je ne les avais jamais vus comme cela. Alexandre, calme-toi ! Et en pleurant elle nous disait qu’ils étaient saouls tous les deux, que ce n’était pas grave, que cela allait passer. C’est là que nous aurions dû nous méfier. À cause des souvenirs compliqués qui sont au fond des bouteilles.

– Si c’est grave ! disait mon frère qui avait décidé de devenir médecin. En tout cas, ça va le devenir un jour.

– Qu’est-ce qui est grave ? demandais-je.

– Les bourgeois, c’est ça qui est grave, rigolait ma sœur qui n’aimait toujours pas les communistes, mais qui, entre-temps, était devenue anarchiste à cause d’un beau brun sur la plage, avec lequel elle parlait politique.

– Non. La vodka. La Russie. Tout ce bordel.

Mon frère était sérieux. Il était en colère et il avait raison. Il savait que même les tables en pierre peuvent se casser. Il savait qu’il faut cesser un jour de porter l’histoire des autres.

Mais c’était trop tard. La machine était lancée à cause de cette sale anomalie statistique, du nombre trop élevé de Russes au mètre carré. Le lendemain, l’énorme Boris revenait donc, avec un saucisson pour se faire pardonner, et mon père pardonnait. Dès que je le voyais devant la petite porte de bois, au bout du jardin, je le détestais, ma mère aussi, et nous priions tous les dieux de la Maison pour que se creuse soudain sous ses pas un trou qui l’emmènerait en enfer.

Les soirs de réconciliation, ils parlaient tous les deux en pleurant de la Russie, et cela aussi, nous aurions dû nous en méfier. Mon père prenait le gros Boris par les épaules et lui disait « mon frère, mon frère » et d’autres choses encore que je ne comprenais pas. Ils parlaient de tout ce qu’ils avaient vécu, de l’immigration, de ce qu’il aurait fallu faire dans cette autre vie, là-bas, ailleurs, longtemps avant. Et quand il était vraiment très tard, quand on sentait la mer rejoindre les étoiles, je me demandais à nouveau si le russe était une langue ou une chanson. On m’oubliait à l’autre bout de la table. Je les écoutais des heures sans rien comprendre. Monsieur Kondratiev se balançait sur sa chaise pendant que mon père tapait du poing. Je me demandais pourquoi ils avaient l’air si malheureux tous les deux et si c’était la même chose à chaque fois que l’on quitte un pays. Je ne comprenais pas pourquoi mon père semblait soudain si préoccupé alors qu’on était tellement bien, les années précédentes, quand on dansait tous sur les Platters.

– C’est parce qu’il vieillit, m’a expliqué mon frère. Il devient nostalgique. Regarde… Moi je crois que ça leur fait plaisir de s’engueuler et de s’apitoyer ensuite sur eux-mêmes.

Ma mère pleurait de plus en plus. Le gros Boris lui demandait parfois de lui rapporter à manger de la cuisine et je ne comprenais pas pourquoi elle lui obéissait. Mon père devenait rude avec elle et ne remarquait même pas que j’étais là. Quant à madame Kondratiev, je la regardais rêver et je suppose qu’elle se souvenait de sa vie dans son petit village de Perpignan. Elle devait se demander quelle erreur elle avait commise et à quel moment.





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Un jour, pendant la sieste, nous avons entendu une ambulance au bout de l’allée rose. Elle avait dû peiner pour arriver jusque-là. Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à ma sœur.

– Il a failli tuer tout le monde ce matin, m’a-t-elle expliqué, en parlant de monsieur Kondratiev. C’est Sonia qui a appelé l’ambulance.

Tout le monde ? Sonia ? La fille transparente ? Madame Kondratiev ? Soudain ma vie prenait une réalité nouvelle. Ce jour-là, il y avait beaucoup de vent qui faisait battre les volets, même en pleine journée. J’étais assise sur le lit de ma sœur, il y avait beaucoup de sable sur le sol.

– Sa femme est à l’hôpital, il l’a trop tabassée.

– Tabassée ?

– Battue. Très fort.

J’avais compris mais il y a des mots qu’il faut répéter.

– Tu crois que c’est parce qu’il est communiste ? lui ai-je demandé, prise d’une intuition subite.

– Non, je ne crois pas.

– Mais tu crois qu’il pourrait vraiment la tuer un jour ? ai-je murmuré.

– Non, nous a interrompues mon frère, qui nous avait rejointes.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce qu’elle va se barrer. Parce qu’on ne se laisse pas massacrer juste pour le plaisir. Et moi aussi, tiens, je vais me barrer un jour. Et toi aussi. On va tous s’en aller du pays des Russes et des fous.

Avec les années, la colère de mon frère grandissait. Même au pays des lauriers roses.

– Tu crois que c’est possible ça ?

– Se barrer ? Bien sûr. C’est toujours possible.

– Il paraît que les flics sont là, a murmuré ma sœur. C’est Igor qui les a appelés.

Ce jour-là, nous sommes restés tous les trois dans la chambre de ma sœur. Mon frère a amené son matelas. Il faisait très chaud, c’était en plein mois d’août, on a laissé les fenêtres ouvertes.

Les cigalières étaient étrangement calmes, Florence et France m’ont dit le lendemain que personne n’osait plus sortir, comme si toute la rue était devenue rouge du sang de madame Kondratiev.

On ne les a plus jamais revus. Il paraît qu’il a été condamné, qu’il a fait de la prison, que la famille s’est séparée. Sonia en voulait à son frère d’avoir appelé les flics et Igor en voulait à sa sœur de ne pas l’avoir laissé tuer son père. Igor est parti s’installer en Martinique et il est devenu éleveur de chevaux. Sonia, on ne sait pas exactement. Il paraît qu’elle habite du côté de Nantes.

Quant à madame Kondratiev, elle est effectivement partie de chez elle après avoir été soignée mais elle avait dorénavant le nez de travers, un souvenir de son passage chez les Russes. Nous ne l’avons revue qu’une seule fois, elle est passée dire bonjour à ma mère. Elle avait refait sa vie avec un monsieur discret et français, monsieur Gilbert. Quand elle est partie, ma mère a dit avec un drôle de ton qu’elle avait l’air heureuse avec monsieur Gilbert, qu’elle avait eu raison, et qu’on pouvait toujours refaire sa vie à n’importe quel âge. « N’oublie jamais cela, ma chérie », a-t-elle dit en me regardant, et j’ai bien vu qu’elle avait envie de pleurer. Je la trouvais toujours très belle et elle avait gardé ce profil étrange et magnifique, avec un très grand nez et des cheveux en boucles autour du visage, le profil des jours de soleil où nous faisions des colliers pour les gens que nous aimions.

Le gros Boris, lui, est mort seulement deux ans après sa sortie de prison. Il n’a jamais revu ses enfants. Il a peut-être regretté beaucoup de choses dites et non dites, mais c’était trop tard, il avait déjà l’estomac plein de trous et de tunnels creusés par trop de politique et de vodka.





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Depuis la mort de son ami, mon père buvait de plus en plus et ne s’intéressait plus qu’à la Russie et aux Russes. Il parlait sans cesse de marine marchande et de toutes les autres vies qu’il aurait pu choisir et aimer. Ma mère essayait d’enlever les bouteilles mais certains soirs, fatiguée, agacée, épuisée, elle buvait avec lui, et se mettait elle aussi à parler trop fort, les joues rouges et les cheveux mal coiffés. Boris avait ravivé cela chez nous et le mal se répandait peu à peu dans notre Maison. La nostalgie. Cette grande, grande, grande salope de nostalgie russe. Nous plongions tous dans ses eaux noires.

Quand les hommes se mettent à boire, ils en attirent d’autres et les vrais amis commencent à fuir. Ainsi, peu à peu, d’étranges personnages se mirent à roder dans les Cigalières. Des ouvriers de passage, des vieux, des ivrognes, des gens mal élevés et brutaux qui s’installaient sans vergogne sous notre véranda, attendant que les verres se remplissent. J’avais peur d’eux. J’espérais qu’une des abeilles de la liane les attaquerait mais les abeilles sont, en fin de compte, très indifférentes à la vie des hommes. Ils me disaient bonjour avec des regards qui me terrorisaient. Ils faisaient des plaisanteries que je n’aimais pas, abandonnaient leur main sur mon épaule ou ma taille. Mon père ne voyait rien. Je regardais la trace de leurs pieds sales sur la terrasse et, quand ils étaient partis, avec ma mère, nous lavions le sol à grande eau pour effacer jusqu’au souvenir de leur passage. Le matin, je partais de plus en plus tôt pour ne pas les voir. J’attendais France et Florence sur le parking, devant la plage. Je fumais seule. Je songeais à partir.

Mon père disait :

– Ce sont mes copains !

Ils trinquaient tous sans cesse et à propos de n’importe quoi. Ils parlaient de chiens, de sport, de bière, de politique. Ils n’aimaient ni les Arabes, ni les Noirs, ni les Espagnols, ni les poètes, ni les femmes. Et moi, je commençais à préférer l’autre partie du monde, celle des tendres et des miséreux. Souvent, mon père se lançait dans une tirade que les autres ne comprenaient pas. Peu importait. Il fermait les yeux, levait son verre, parlait de la mer Noire au fantôme de Boris. On l’écoutait, c’était tout ce qu’il vo