Main La maison sur la grève

La maison sur la grève

,
Year:
1949
Language:
french
ISBN:
7dcae61af1e74b489414d2d2034f8bc969663aec
File:
EPUB, 1.83 MB
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La mère parfaite est une mytho - tome 2

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File:
EPUB, 7.98 MB
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La Mort De L'Information

Year:
2007
Language:
french
File:
EPUB, 305 KB
LA MAISON

SUR LA GRÈVE





DE LA MÊME AUTEURE


GENS DU VOYAGE, UNE EXPÉRIENCE DE CARAVANING, RÉCIT, 2004





ÉVA, EUGÉNIE ET MARGUERITE, ROMAN, 2006

LILI, ROMAN 2007

CHARLES, ROMAN 2008





GENS DU VOYAGE, UNE EXPÉRIENCE DE CARAVANING Première impression février 2004

Deuxième édition juillet 2010





ÉVA, EUGÉNIE ET MARGUERITE, ROMAN Première impression juillet 2006

Deuxième impression février 2009





LILI Première impression juillet 2007

Deuxième impression juillet 2010





Photographie

Raymond Gallant





Page couverture

Pyxis





Mise en pages

Saga





Réviseur

Nicolas Gallant





Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Savignac, Lina, 1949–

La maison sur la grève: Roman

ISBN 978-2-923447-17-9

I. Titre.

PS8637.A87M34 2010 C843'.6 C2010-941586-8

PS9637.A87M34 2010





Dépôt légal

— Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2010

— Bibliothèque nationale du Canada, 2010





Éditions la Caboche

Téléphone: 450 714-4037

Courriel: info@editionslacaboche.qc.ca

www.editionslacaboche.qc.ca





Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.





Table des matières


De La Même Auteure

À Mathieu et Nicolas

Les Grandes Mers D’automne

Les Départs

Un Dur Hiver

Victoire

Carleton

Gaspé

Wilfrid

L’héritière

Le Projet

Aux Éditions La Caboche





À MATHIEU ET NICOLAS





L’auteure tient à remercier Pierre Bélanger pour

son aide généreuse et ses précieux conseils.





LES GRANDES MERS D’AUTOMNE


Ce matin, le vent souffle sur la mer et prend une direction inhabituelle. Vivement, il arrive de l’est, s’ébouriffe en violentes rafales, rase la surface de l’eau et impose un frisson magistral à toute la Baie des Chaleurs, la forçant à cohabiter avec des moutons blancs. Selon son habitude, Nérée Leblanc se trouve à bord de sa barque et trime dur pour remonter les filets installés une heure plus tôt sa; ns qu’aucune morue ou hareng ne frétille dans le fond de son aplet. Aujourd’hui, le pêcheur doit se rendre à l’évidence, la mer refuse obstinément de collaborer. Comme une enfant gâtée, elle prend tous les moyens pour imposer sa loi chaotique et sa couleur noirâtre ne laisse rien présager de bon. Même si la bourrasque s’obstine à charrier sa barge en sens contraire et tire hardiment sur ses filets vides, entaillant ses mains calleuses et laissant ses bras sans force, Nérée décide de rentrer au quai. L’homme a l’accoutumance des tempêtes et ce ne sera pas la première fois qu’il devra se battre contre son gagne-pain. De toute façon, pourquoi blâmer la mer pour tout ce grabuge? Il faut plutôt condamner ce maudit nordet qui refuse de lâcher prise. Contre toute adversité, le pêcheur garde confiance. Il se sortira rapidement de ce mauvais pas.

Automne 1920. Sans retenue, les grandes marées inondent les bancs de Paspébiac et submergent complètement le mince barachois. La beauté de ce havre naturel, gardien de la Baie des Chaleurs, vient de disparaître sous bonne épaisseur d’eau sablonneuse. Chaque année, l’équinoxe automnal se joint à la lune croissante et ramène ce funeste phénomène, mais cette fois, l’évènement dépasse toute commune mesure. De plus en plus imposantes, les vagues s’amusent à ravager et à dévaster la côte, mettant à rude épreuve les installations portuaires de la Charles Robin Company et Le Bouthillier Brother. Bien que bâtie pour résister aux fortes intempéries, la jetée, qui d’ordinaire accueille une dizaine de barges et de goélettes de pêche, s’oppose tant bien que mal aux déferlantes qui se fracassent sans ménagement sur son étroit tablier. Les unes après les autres, les vagues rivalisent de férocité, rudoyant ce que les hommes ont érigé avec tant de soin. En moins de deux, la rue Notre-Dame, traversant le village d’est en ouest, se retrouve couverte de débris, faisant en sorte que le sable, les roches et les coquillages viennent rejoindre les arbustes arrachés au rivage, empêchant ainsi toute circulation. Disciplinés et habitués de conjuguer avec l’adversité, les Paspéyas restent si possible à l’abri entre leurs quatre murs, se gardant bien de mettre le nez dehors. Qu’on se le dise, il faut plus que les grandes mers d’automne pour les impressionner. Mais cette fois-ci, le pire semble au rendez-vous.

Dans sa maison jaune bien plantée sur le bord de la grève, Loretta Leblanc se mord les doigts. Ce matin, elle tourne en rond dans sa cuisine et n’arrive même pas à griller une tranche de pain sans la faire brûler. La jeune femme regrette d’avoir tardé au lit et laissé partir Nérée en mer. Faut-il avoir un tel mépris du danger pour tenter une sortie par un temps pareil! Maintenant, elle ne peut plus rien faire, sauf se ronger les sangs et peut-être prier. Même si son homme jouit d’une solide réputation de marin, elle ne voit dans sa sortie que de la témérité. Inutile de penser que son mari se trouve ailleurs que sur la mer, cela ne lui ressemblerait pas. Sa barge représente toute sa vie et la seule façon honorable de gagner le pain quotidien de sa famille. À l’étage, les enfants jasent déjà et s’apprêtent à se lever. Loretta décroche son tablier, passe la longue ganse autour de son cou et ceint ses hanches du grand carré de coton fleuri. D’une main leste, elle replace une mèche rebelle et accueille sa fille aînée, Victoire. Comme chaque matin, au moment de son lever, la fillette se précipite à la fenêtre afin d’observer la couleur de l’eau et, selon ses déductions, elle s’amuse à prédire la température. Bien vite, elle constate qu’une mer agitée a pris d’assaut leur petite plage privée.

—	Papa est parti pêcher? demande-t-elle à sa mère, l’air inquiet.

Pas de réponse. Loretta économise ses mots et préfère se perdre dans un va-et-vient qui l’amène de l’armoire à la table. La minute suivante, trois garçons, les yeux encore lourds de sommeil, s’installent pour manger. Dans leur pyjama de flanellette presque identique, ils exhibent un petit air coquin et, bavette au cou, les affamés s’attaquent aux tranches de pain noircies que leur présente Loretta.

—	Papa! s’écrie Victoire en malmenant les rideaux de cretonne.

Il n’en fallait pas plus pour qu’Arthur, André et Benoît bondissent de leur siège et bousculent leur sœur. Cela reste tout à fait inhabituel que Nérée aborde son doris sur la grève, tout près de la maison. Loretta lève les yeux vers le plafond et remercie le ciel. Son homme revient sain et sauf, assez pour lui faire oublier le pain qui grille sur les ronds du poêle. Bien vite, une odeur âcre la ramène à la réalité. Soudainement, un vent riche d’humidité et d’embruns s’engouffre dans la cuisine, laissant apparaître le quasi-naufragé. D’un geste irréfléchi et maladroit, Loretta se précipite au cou de son mari. Compte tenu des quatre paires d’yeux guettant leurs gestes, Nérée répond à cette marque d’affection par un discret baiser dans le creux de la gorge.

— Si tu m’accueilles toujours de cette façon, ma douce, je ferai en sorte de risquer la noyade plus souvent, ironise Nérée.

— Je ne te trouve pas drôle, rétorque-t-elle en lui frappant la poitrine de ses poings.

— Dis, papa, tu as pris de grosses morues? s’informe aussitôt Arthur.

— Pas une seule, mon homme, reprend Nérée en passant la main dans la tignasse blonde.

— Viens vite te sécher, ordonne Loretta, frustrée de s’être inquiétée pour rien. Et commence par enlever ces vêtements mouillés. Allez, ouste! De vrais plans pour attraper ton coup de mort, chicane celle qui a eu si peur.

Obéissant, Nérée se dépare de son ciré, l’accroche au clou près de la porte et fait valser ses bottes de caoutchouc jusqu’au vieux tapis natté. Abandonnant les enfants pour quelques instants, Loretta s’affaire à transporter le contenu des deux bouilloires traînant continuellement sur le poêle à bois, et verse l’eau tiède dans une cuvette galvanisée. D’une voix ferme, elle ordonne à son mari de s’y plonger.

— Prends le temps de te réchauffer, s’adoucit-elle en lui baignant le dos. Je refuse que tu risques ta vie pour quelques malheureuses morues. Notre misère ne fera que grandir quand la mer t’aura englouti.

— Promis, juré craché, croix sur mon cœur, reprend Nérée en se signant la poitrine.

Pour rendre sa promesse plus véridique, il laisse tomber un mince filet de bave dans le bac d’eau savonneuse. D’un clin d’œil, le pêcheur donne congé à sa femme. Il déteste la voir moraliser, mais il sait qu’elle a raison et qu’il se doit de protéger sa famille.





Loretta Leblanc, née Boudreau, était originaire de Carleton. Athanase Boudreau, son père, et Cordélia Landry, sa mère, possèdaient une grande terre au début du 2e rang. Aînée de dix enfants, Loretta sut très tôt que le travail sur une ferme ne lui convenait pas. La jeune fille rêvait plutôt de lettres et de chiffres, de tableau noir et d’écoliers dont le nez pique dans leur cahier ligné. Déjà elle s’imaginait en train de ranimer la petite truie installée au milieu de la classe et d’arpenter l’étroite allée bordée de pupitres, si bien qu’elle entendait presque le bruissement de sa large jupe frôlant de trop près les meubles lilliputiens. Malgré que le couvent soit situé au centre du village à plus de deux milles de la ferme parentale, Loretta Boudreau a été une élève assidue chez les sœurs de la Charité de Québec. Elle y a reçu une excellente éducation, ce qui constituait un privilège en ces temps de misère et de privation. En fait, le père Athanase se serait décarcassé pour que son aînée obtienne un diplôme d’études secondaires. D’une certaine façon, celui-ci tablait sur les modestes revenus de sa fille pour arrondir les fins de mois de la famille. Sans le moindre commentaire et consciente des efforts fournis par ses parents, Loretta leur remettait la plus grande partie du maigre salaire versé par le gouvernement Parent. La jeune institutrice possédait un caractère des plus agréables. De tempérament doux, toujours le sourire aux lèvres, elle était dotée d’une patience hors du commun. Il était difficile de la faire sortir de ses gonds et, lorsque cela lui arrivait, elle le regrettait amèrement.

Les freluquets du village la trouvaient avenante et, en vérité, plutôt de leur goût. Le dimanche, sitôt l’office religieux terminé, les soupirants en profitaient pour entreprendre un brin de causette sur le perron de l’église. Rapidement, la jeune fille coupait court aux intentions de fréquentations et, en moins de deux, elle éconduisait les malheureux. Loretta ne voulait pas d’amoureux et encore moins d’un mariage rapide. Sa petite école du 2e rang lui suffisait amplement. Pour une institutrice, les heures sont toujours comptées alors, pas de temps à perdre avec un ami de cœur. En plus de faire la classe, Loretta s’adonnait le soir à la correction des devoirs et à la préparation des cours du lendemain. À sa tâche éducative, il fallait ajouter l’entretien des lieux communs et celui du minuscule logis alloué par la commission scolaire. Dans la soupente de l’école, le luxe n’existait pas, mais au moins, pouvait-elle s’y considérer reine et maîtresse.

Loretta ignore comment l’amour lui est arrivé. Une seule fois, elle avait baissé sa garde et le pouvoir de séduction d’un jeune homme avait fait le reste. Il a suffi d’un été pour bouleverser sa vie trop sage et bien rangée. Profitant de ses vacances estivales pour rendre visite à sa tante paternelle, Rose-Alma Pitre de Paspébiac, l’institutrice avait accepté d’assister à la fête du village ayant lieu sur la grève, tout près des installations de la Charles Robin Company. Occupée à papoter avec sa cousine Luce, Loretta n’en avait pas moins remarqué un jeune homme qui s’était planté droit devant elle et pétrissait de ses mains une casquette aussi raide que le couvercle d’un chaudron. Ses extrémités semblaient démesurément grandes, ce qui était normal pour quelqu’un qui mesure près de six pieds. D’un air déterminé, pour ne pas dire effronté, le pêcheur dévisageait l’élégante et plongeait ses yeux dans le regard de la couleur du goémon. Mal à l’aise, Loretta cessa subitement de parler et prit immédiatement le parti de se soustraire à ces œillades inquisitrices. Impossible! Même si elle baissait les paupières, elle se sentait observée et en éprouvait de l’embarras. La solution à cette gêne passagère résidait donc dans la fuite. Erreur! Le bougre lui coupait toute retraite.

— Bonjour, commence tout simplement Nérée. Non satisfait de cette apostrophe pour le moins banale, le gaillard poursuit.

— Mademoiselle, j’aimerais danser avec vous.

Le mal était fait. Cupidon a décoché une flèche au beau milieu du cœur de la coquette. Même mortellement blessée, Loretta consentit tout de même à lui accorder quelques pas de danse. Il faut dire que le Casanova ne jouissait pas d’une solide réputation de danseur. Après quelques rires niais ayant pour effet de renforcer sa contre-performance, Nérée Leblanc en vint à surprendre chez sa compagne un sourire discret, signe d’une certaine indulgence pour ses piètres talents de danseur. Après un court moment d’incertitude, la maîtresse d’école reprit le dessus.

— Mettez vos pieds entre les miens et balancez légèrement votre corps, suggéra Loretta. Inutile de vouloir suivre le rythme, vous n’y arriverez jamais. Voilà, dit-elle en constatant les médiocres résultats de son élève.

— Quel cavalier pitoyable je fais, s’excuse Nérée. Par contre, ajoute-t-il avec une étincelle au fond des yeux, j’excelle dans la marche.

Sans savoir comment, encore une fois, Loretta fuit le tourbillon de la fête des Moissons et se retrouva sur le bord de la grève à parler de bateaux et de pêche, de mer et de lever de soleil, de vagues et de morues.

À vingt-trois ans, Nérée Leblanc se targuait d’appartenir aux nombreux descendants de Jean Le Maigre, arrivé de Belle-Île-en-mer en suivant le sillage de l’abbé Le Loutre. Nérée avait une tête solide, bien plantée sur les épaules. Déjà maître de barge, il vendait le fruit de son labeur à la Robin Company et n’avait qu’une seule idée en tête, la mer. Dès son plus jeune âge, son père, Roméo Leblanc, l’assoyait dans sa chaloupe et, petit à petit, l’habituait au roulis des vagues. Au fur et à mesure que son fils avançait en âge, l’homme de pêche l’amenait toujours plus loin vers le large, allant même jusqu’à défoncer l’horizon. L’aïeul s’amusait à dire que Nérée possédait une boussole à la place du cœur.

— Mon paternel était aussi professeur, mademoiselle Loretta, ose timidement Nérée. Il m’a enseigné et montré le métier de morutier. Le vieux Roméo peut se vanter d’avoir élevé trois garçons, tous marins-pêcheurs. Leau salée doit circuler dans nos veines.

Loretta n’avait rien ajouté au discours du Paspéya. Elle le sentait valeureux, mais ignorait le genre de griserie décrite par Nérée. Née sur une terre du second rang, la jeune institutrice ne connaissait rien à l’ivresse provoquée par la défiance des flots en furie pas plus qu’au calme d’une barque avançant sur une mer d’huile au soleil levant. Par contre, ce soir, elle a goûté la réalité toute simple, soit ce bref instant de rêve et de délice à marcher sur la grève en compagnie de son nouvel ami. Comme si la société puritaine de l’époque, celle qui condamne les rapprochements prématurés entre un homme et une femme, la rappelait à l’ordre, Loretta aperçoit tout près d’elle sa cousine Luce. S’étant vu imposer le rôle de chaperon, l’adolescente désirait retrouver les insoumis au plus coupant et retourner à la fête.

— Maman te réclame, ment Luce.

— Mille excuses, mademoiselle Loretta, commence Nérée. J’ai fauté, car je vous ai accaparée trop longtemps. Je vous raccompagne?

Luce suivit le couple nouvellement formé en se promettant de moucharder et de rapporter à sa mère les faits et gestes de la maîtresse d’école. Rose-Alma ne trouvera pas très drôle de savoir que la nièce de Carleton s’était acoquinée avec le premier pêcheur venu. D’ailleurs, qui était-il celui-là?

De la même façon qu’il était apparu, Nérée s’est effacé. Sa nature profonde lui refusait de s’imposer.





Une fois les enfants rassasiés, Loretta retourne vers son homme qui, selon toute vraisemblance, doit toujours mariner dans son jus. Seigneur! Quel inconscient pour agir de la sorte! Loretta découvre Nérée, complètement nu, étendu sur le lit qui porte encore ses propres empreintes et sa chaleur. D’un œil coquin, son mari l’invite à partager sa couche toute tiède. Et si les jeunes surprenaient leur père dans cet état? pense Loretta en refoulant le plaisir coupable du spectacle offert. Vivement, elle quitte la pièce, referme la porte derrière elle et promet de revenir. Pour démontrer la véracité de sa déclaration, elle lui décoche un rapide clin d’œil. On ne peut pas facilement berner l’homme qui, d’un coup, voit disparaître toutes ses chances de porter son désir à son accomplissement. Après avoir frôlé la mort de près, Nérée aime souvent faire l’amour. Dans les bras de sa femme, il retrouve le vrai sens de la vie et se rappelle que, petit ou grand, on s’abreuve toujours à la même source. Il prête volontiers à l’accouplement le pouvoir d’effacer toutes traces de la peur, celle qu’il vient tout juste de vivre, celle de périr en mer.

Dans la cuisine, Loretta se dépêche et fait tout ce qu’elle peut pour distraire les enfants. Pour le moment, impossible de les envoyer jouer dehors. La température se moque bien de ses désirs. La mère investit donc Victoire d’autorité auprès de ses frères avec l’interdiction formelle de monter à l’étage. Papa dort. D’un pas de souris, Loretta entreprend le long escalier et ouvre tranquillement la porte refermée quelques minutes plus tôt. La jeune femme désire son homme et ses caresses. Bien que l’heure matinale soit plutôt hasardeuse, elle ne peut négliger les lois de son corps. Près du lit, elle s’aperçoit que celui qui s’apprêtait à jouer une scène de la grande séduction dort à poings fermés. Déçue, Loretta hésite à réveiller celui qui vient de se colletailler avec une mer féroce. Ne lui reste qu’à rebrousser chemin et entreprendre le nettoyage de la chambre des garçons.

Il faut attendre l’heure du dîner pour que Nérée surgisse du néant où l’avait plongé Morphée. Celui qui se présente dans la cuisine a rasé sa barbe, enfilé une chemise propre et un épais pantalon de coton. S’avançant vers sa femme, il la gratifie d’un geste de tendresse et accueille ses enfants dans ses bras. Le voici vite surchargé de petits corps agités. Le père, dont les mouvements sont fortement encombrés, tente de faire un pas, risquant à tout moment de perdre l’équilibre. Comme cet exercice reste familier pour lui, Nérée réussit à se débarrasser de ces horribles monstres en les balançant un à un sur le divan du salon. S’en suit alors une cascade de rires sonores et bruyants. Aujourd’hui, Victoire ne participe pas à la joyeuse mêlée, mais aide plutôt sa mère dans la cuisine. À sept ans, elle doit commencer à se comporter en demoiselle. Terminé le temps des tiraillages.

— Celle-là, elle te ressemble, ma douce, affirme Nérée. D’après moi, elle finira par virer en maîtresse d’école, comme toi.

— Pourvu qu’elle n’épouse pas un pêcheur de morue, je n’ai rien contre, rétorque Loretta.

Autour de la table, les Leblanc s’attaquent à un pâté de poisson. Dehors, la tempête ne cède pas un pouce et le vent souffle en rafale en se heurtant à la maison jaune. Le propriétaire l’a fait construire en tenant compte des courants aériens portants et du ruissellement des embruns, privant ainsi de fenêtre la façade exposée aux intempéries.

Sur la galerie, l’homme qui frappe à la porte arrière ne ménage pas ses efforts. Afin de contrer le bruit de la tourmente, ce dernier administre de vigoureux coups de poing sur le cadrage. À bout de patience et transi par la pluie glaciale, Joseph Lebrasseur tourne la poignée et, sans préambule, se retrouve de l’autre bord du battant sur le grand tapis natté.

— Joseph! Qu’est-ce qui t’amène? s’inquiète soudainement Nérée.

— Excusez mon sans gêne, madame Nérée…

— Laisse faire les politesses et parle, coupe le pêcheur.

— On a besoin de ton aide! On perd le quai de la Robin!

En moins de deux, Nérée avale son assiettée, enfile ses bottes et son ciré. Le voilà fin prêt à assister son compagnon de pêche. Malgré les rafales qui s’acharnent sur le cheval de Lebrasseur, la pauvre bête patiente et baisse la tête pour contrer le mauvais temps. Un claquement de langue sec indique le départ du maître et, sans dire un mot, les deux hommes s’élancent dans la bourrasque, ne s’arrêtant qu’au bord de la grève, en arrière des installations de la Robin. La pluie tombe si dru que, des maisons du village, on ne distingue que les plus claires qui servent d’autant de points de repère. Les hangars de la Robin, pourtant immenses, disparaissent derrière l’épais rideau de pluie et semblent moitié moins nombreux.

— Batêche! s’écrie Nérée en apercevant ce qui reste du quai. Je comprends maintenant pourquoi je ne l’ai pas vu ce matin.

— Tu es sorti pêcher? s’étonne Joseph. Es-tu en train de virer fou?

Nérée ne peut certainement pas cacher sa témérité à son coéquipier. Heureusement que l’arrivée d’autres hommes de pêche vient distraire l’attention de Lebrasseur. Jean Babin, Albert Delarosbil et Léonard Duguay sautent déjà en bas de la voiture de Louis Bujold. Les quatre pêcheurs accordent leurs pas et, en quelques enjambées, rejoignent Nérée et Joseph. Sur le bord de la grève, un individu, le corps aussi sec que le cœur, se démène comme un diable dans l’eau bénite. Il hurle dans la tempête, lance des appels à droite et à gauche, renverse subitement les ordres précédemment donnés, bref, tente désespérément de se faire entendre. Charles Robin, second du même nom et magnat de la morue, regarde ses installations portuaires se disloquer et partir à la mer tels des fétus de paille. Dans ce mouvement incohérent d’eau et de planches, les bateaux attachés à la jetée rompent leurs amarres et entreprennent une folle chorégraphie. Les bouées de liège maintenant les filets à fleur d’eau se modèlent à la vague ainsi qu’à l’humeur imprévisible de la tempête.

— Grouillez-vous! rugit le Jersiais.

Dans n’importe quel village de la côte gaspésienne, le quai représente une structure presque aussi importante que l’église. Cet endroit appartient aux hommes de pêche et leur vie se déroule tranquillement autour de ces quelques planches surplombant la mer. Ici arrivent les barges chargées de poissons. À quelques pas de là, les morues seront évidées puis séchées au soleil sur des vigneaux ou encore salées dans d’énormes barriques de 200 litres. LEurope très catholique a besoin de cette denrée, car elle doit se soumettre à plus de 170 jours maigres et d’abstinence par année, d’autant plus que ses eaux ne sont pas aussi poissonneuses que le plateau marin des Grands bancs de Terre-Neuve. Perdre le quai équivaudrait donc à une catastrophe, car c’est là que les pêcheurs assurent la sécurité de leur barque, leur barge, leur doris, leur goélette de pêche, sans compter qu’à quelques pieds de là, sur les étals, ils trancheront, habilleront, filèteront, bailleront, saleront et sècheront leurs morues. Heureusement, un peu plus loin, les installations appartenant à l’immense chantier naval, bien que durement malmenées, semblent résister aux intempéries.

Faisant de grands signes, Charles Robin incite les marins à se jeter à l’eau. Ils se doivent de préserver ce qui reste de leur gagne-pain et, du même coup, son investissement portuaire. Bien que détesté de tous, l’homme sait se faire obéir et, aujourd’hui, personne n’oserait discuter la pertinence de ses ordres. Pêle-mêle, les hommes se lancent à l’eau et atteignent les quelques planches qui résistent encore à la férocité des vagues. Normalement, la jetée trouve ancrage sur la grève et se projette sur une longueur de plus de cent cinquante pieds vers la mer. À son extrémité, la profondeur de l’eau environne les six pieds. Mais actuellement, la marée haute a grugé une grande partie du rivage, déterrant les pieux soigneusement enfoncés et mettant les pêcheurs au défi de retrouver quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un quai. Même si les lames de fond n’avaient nullement besoin d’encouragement pour faire moutonner la baie, le vent se jette dans la mêlée et pousse la vague encore plus en avant et encore plus fort. Le vacarme assourdissant d’une mer déchaînée, associé aux sifflements lugubres de la bourrasque, entrecoupe les voix et rend difficile la compréhension des directives émises par le Jersiais. Délaissant intentionnellement celui qui s’égosille dans la tourmente, les pêcheurs, habitués de répondre présents au moment des grandes corvées, tentent de coordonner leurs actions. D’abord, ils doivent éviter de se faire piéger par tous ces écueils mouvants que sont devenues les barges affolées et essayer de récupérer ce qui reste de la jetée. Sans attendre qu’un consensus se dessine et profitant du retour de la vague, Jean Babin se lance à l’eau et avance péniblement jusqu’à l’ultime pieu. Si l’homme se dévoue pour aller à la limite du quai, c’est parce qu’il est le seul à savoir nager. Une série de grosses pièces de bois verticales, profondément enfoncées dans le sable, résiste tant bien que mal à l’acharnement de la marée. Ressemblant à un bouchon de liège coiffé d’un sawest, Babin s’agrippe le plus fortement qu’il peut au dernier pilot.

— Lancez-moi une corde, crie ce dernier, bien accroché à l’épave qui tient miraculeusement.

Balloté par la vague, l’homme essaye de se maintenir à la surface de l’eau et tire profit du court intervalle entre deux lames, qui momentanément met à nu une barre de métal, pour assurer sa position. Enjambant la poutre maîtresse qui devrait boulonner les pièces de la charpente et recevoir les planches transversales, Nérée tente de rejoindre son ami et insère un gros filin entre ses dents. Respirant difficilement et conscient qu’il joue sa vie, Nérée exploite le ressac pour se laisser traîner sur une dizaine de pieds. Une main tendue dans le vide, Babin s’efforce d’agripper le lien que lui présente Nérée, mais à plus d’une reprise, le mouvement saccadé de la vague lui fait rater son objectif. Dans un geste suicidaire, Nérée lâche le pieu qui le garde toujours à la surface de l’eau et, en rugissant, il s’abandonne jusqu’au brisant que constitue le dernier pilot.

— Attrape-moi, Babin!

L’homme n’a pas besoin de cet ordre pour accueillir le téméraire. D’une poigne ferme, Babin happe l’épaule de Nérée juste avant que ce dernier ne dépasse le quai et ne se retrouve en perdition. Au même moment, le rescapé ressent une terrible secousse qui lui arrache la corde de chanvre qu’il maintenait fermement dans sa bouche. Jean Babin vient de prendre le contrôle des choses. Il accroche une extrémité du lien, le noue à sa taille, puis attache la seconde à une des poutres qui tient encore debout. Le voilà temporairement stabilisé. De son côté, Nérée ne cède pas une seconde et, à son tour, saute par-dessus la poutre de métal rouillé. Luttant contre les éléments, Babin et Nérée tentent de redresser l’armature d’acier. Peine perdue! Leurs efforts semblent vains. Du fait que leurs pieds ne touchent pas le fond de l’eau, chaque fois que la vague se retire, les deux hommes se sentent halés vers le large. La traîtresse ne se gêne nullement pour les projeter sur les pieux, les assommant presque à chaque retour. D’un œil critique, Nérée voit danser les coques des bateaux et craint que l’une d’elles ne les frappe à la tête.

— Nous n’y arriverons jamais! s’égosille Babin. Demande à Lebrasseur d’avancer son cheval près de l’eau.

La réponse de Nérée est avalée par la bourrasque. Les yeux abimés par le sel, l’homme tente de revenir en arrière. Difficile embardée. La mer refuse obstinément de le laisser partir. À force de bras, Nérée réussit à se soustraire à l’attraction de la marée descendante et, profitant de la vague suivante, il surfe jusqu’à la rive où il atterrit cul par-dessus tête dans les graves. Il se relève, tousse un bon coup afin de vider ses poumons de l’eau salée qui s’y est infiltrée et court sur l’étroite bande de terre. Il ne fait que quelques pas. La gorge irritée par le sel, il s’écrase, juste le temps de reprendre son souffle.

— Lebrasseur, amène ton équipage! crie-t-il à celui qui se dirigeait vers les hangars afin de mettre son cheval à l’abri. On a besoin de toi.

Durant ce temps, Duguay et Bujold ne chôment pas et s’affairent à consolider l’extrémité du quai ancrée au rivage. Fournissant des efforts quasi surhumains, les deux hommes tentent d’arrimer un énorme madrier aux pieux restés plantés dans le sable.

— Il nous faudrait une masse, hurle Duguay.

L’observation propulse Louis Bujold vers le hangar qui sert de forge. Pestant contre cette maudite eau qui l’aveugle sans retenue, le pêcheur pénètre enfin dans l’atelier. Personne. Ici, on entend mugir le vent et claquer la pluie contre la mince paroi de bois. Malgré ce vacarme, à l’intérieur le silence règne. Histoire de laisser ses yeux s’habituer à la pénombre, Bujold ne bouge pas et profite de l’accalmie. Ses sens retrouvés et ayant en mémoire l’urgence de la situation, l’homme se dirige vers l’établi. Il va directement au but et s’empare de la plus grosse des masses. Au passage, il fourre une poignée de clous de six pouces dans sa poche de vareuse. Peinant une nouvelle fois contre les éléments, le ciré dégoulinant, Bujold n’a que le temps d’apercevoir une énorme lame de fond faire table rase de ce qui restait du vieux quai, transportant avec elle les frêles esquifs vers la grève. Du même coup, Duguay est déporté et atterrit tant bien que mal au milieu des filets de pêche qui ont suivi la vague. Toujours attaché à la poutre d’acier Jean Babin est projeté d’un coup sec vers l’avant et stoppé dans son élan par la corde qui se devait salvatrice. Le temps de réaliser ce qui se passe, Bujold se porte à la rescousse de ses compagnons, en commençant par détacher le quasi noyé pour ensuite s’enquérir de l’état de Duguay.

— Batêche! crie Nérée. Elle nous a eus, la torrieuse! Quel combat inutile que celui de l’homme contre la mer! Appelé à s’expliquer sur la tentative de récupération avortée, Jean Babin répond à Charles Robin:

— Rien de plus simple, boss. Une déferlante a tout emporté et encore chanceux que nous ne comptions pas de disparus. De la planche, ça se remplace toujours!

Le Jersiais n’est pas particulièrement heureux de devoir reconstruire le quai des pêcheurs. Il trouve plus facile de blâmer les gars en leur imputant l’échec de cette opération manquée.

— À ce que je vois, nul besoin de vous remercier, messieurs, commence le patron avec un fort accent anglais. Plus de quai, plus de bateaux. Plus de bateaux, plus de morues.

— Une minute, intervient Nérée. La jetée se trouvait en mauvais état et depuis belle lurette. Ne nous faites pas porter l’odieux…

— Assez! coupe sèchement le propriétaire des installations portuaires. Je n’ai pas l’intention de discuter avec vous plus longtemps. Pour un certain temps, vous devrez vous contenter d’accoster sur la grève.

Et Charles Robin repart vers le chantier, se contrefichant des hommes qui viennent de mettre leur vie en péril pour sauver les quelques planches lui appartenant. Pestant intérieurement contre cet individu sans cœur, Lebrasseur reprend les guides de sa jument et fait monter les gars qui dégouttent de partout. Après ce qu’ils viennent de vivre, nul besoin de parler. Les pêcheurs ont la mine basse, car depuis leur enfance, ils ont toujours vu les Paspéyas enserrer les amarres de leur doris à ce vieux quai, répétant ainsi les gestes de leur père et de leur grand-père. Depuis l’arrivée du premier Robin en 1766, rien n’a changé. Pour eux, la seule chose qui ait réellement progressé reste le nombre de hangars plantés sur la grève et leur pauvreté croissante. Mais aujourd’hui, rien ne leur sert d’épiloguer sur le sujet, car ils viennent de tout perdre. Culs par-dessus têtes, les étals et les vigneaux ressemblent à un jeu d’osselets lancés par un enfant capricieux, tandis que barques, doris, flats et goélettes gisent à demi disloqués sur le plain. Les six hommes doivent se résoudre à céder à la mer une partie de leur patrimoine. Debout, au beau milieu de la grève, le maître de grave s’évertue à remettre sur pieds les quelques tables de travail sauvées de la tourmente pendant qu’un peu plus loin, sur le barachois, une autre équipe de marins tentent de récupérer les quelques pièces qui en valent encore la peine. Mais les hommes de pêche ne sont pas les seuls perdants. Dans chaque maison du village, on pourrait facilement nommer une ou deux personnes qui sont en relation directe avec le puissant commerçant de poissons. Abattus et fatigués, les Lebrasseur, Babin, Duguay, Bujold, Delarosbil et Leblanc reprennent la route, ou ce qui en reste, et se réfugient dans leur foyer.





En rentrant chez lui, Nérée ne dit pas un seul mot, enlève son ciré et l’accroche sur le clou près de la porte d’entrée, dépose son sawest par-dessus et retire ses bottes. Le pêcheur est peu loquace et laisse sa mimique parler. Dans ces moments-là, Loretta ne questionne pas et attend. Son homme finira par cracher le morceau et lui raconter ce qui s’est passé. De toute façon, elle a déployé sur la table de la cuisine la courtepointe qu’elle est en train de coudre. Elle a besoin de toute son attention pour bien mettre en place les petits triangles de couleur qui s’organiseront en moulins à vent. Autant profiter de la sieste des enfants et de la lumière du jour pour agencer correctement toutes les teintes.

— Maudit temps de chien! finit par lâcher Nérée.

Lentement, afin de causer le moins de dégâts possible, il entreprend l’escalier. Il a l’impression de peser une tonne avec ses vêtements mouillés et le sable accumulé. Puis Loretta voit réapparaître son homme, sec des pieds à la tête, mais toujours aussi songeur et taciturne. Cérémonieusement, il s’installe dans la chaise berçante à côté de la fenêtre, sort sa blague à tabac de sa poche de pantalon, attrape sa pipe qui traînasse sur la petite table d’appoint puis s’arrête un moment. Il jette un coup d’œil dehors et commence à bourrer le fourneau. Entre chaque pincée de tabac, Nérée freine les élans de son siège, s’étire le cou de façon à examiner la baie et, pour la nième fois, vérifie les conditions météorologiques. Finalement, après d’interminables minutes, jugeant sa pipée convenablement chargée, le fumeur glisse le tuyau de corne entre ses lèvres et se met aussitôt à en mordiller l’embout.

— Tornon! J’ai rarement vu pareil ravage, commence-t-il. Tu devrais voir l’allure de la rue Notre-Dame, tout un gâchis. On dirait que la baie déborde. Le curé n’aura pas le choix, il devra sortir en chaloupe, comme ses paroissiens. L’eau salée monte jusqu’aux marches de l’église et la tempête a suffisamment arraché d’herbe à outardes du fond de la mer pour engraisser tous les champs des environs.

— Ça n’augure rien de bon pour les riverains, remarque placidement Loretta. Une véritable chance que notre terrain soit légèrement surélevé, sinon on se retrouverait dans le même bateau que notre pasteur.

— On a perdu le quai, finit par avouer Nérée.

Puis, bribe par bribe, le marin lève le voile sur l’incident de l’après-midi et rapporte les paroles de Charles Robin.

Tout en enfilant son aiguille, Loretta continue d’absorber le trop-plein d’humeur de son mari.

— Des morues, la baie en fournit à plus savoir quoi en faire, poursuit le pêcheur. On peut lui en remonter tant qu’il veut, des poissons, mais on doit tout de même pouvoir amarrer nos barges à quelque chose qui tient debout. Depuis un bon bout de temps, le quai était dans un état de détérioration avancé et, ça, Robin le savait. Au lieu de le radouber comme n’importe quel patron aurait dû le faire, il nous a envoyés à la noyade dans le but de récupérer quelques planches. Une fois les restants de bois partis à la mer, le protestant nous accuse d’incompétence et il s’imagine nous punir en nous menaçant d’accoster sur la grève. Comme si on n’était pas assez fin pour y penser. Ça peut toujours aller pour une barge vide, mais impossible d’aborder avec un bateau les entrailles bien pleines, conclut le pêcheur.

— Vous devrez tout de même le reconstruire ce quai, intervient Loretta.

— On n’a pas le choix et le temps presse. Les grands froids cognent à nos portes et beaucoup d’hommes commencent à monter dans le bois. Impossible d’attendre au printemps. En mai, faut pas y compter, l’eau est trop froide et les gars tiennent à reprendre leur pêche le plus vite possible, sans compter qu’après cette tempête-ci, ils devront s’occuper de leurs propres radoubs. Certaines barges sont carrément défoncées, alors s’ils veulent pêcher…





L’automne raccourcit lamentablement la course des jours et concentre les activités humaines autour du poêle à bois. Ce dernier prend le relais, remplaçant le peu de chaleur dispensé par un soleil pâle et frileux. Contrant la morosité qu’impose le manque de lumière, la cuisine reste la pièce la plus conviviale de la maison. Il fait bon y passer les longues soirées et, dans l’air surchauffé, chacun s’accommode des odeurs de cuisson du repas précédent. Ce soir, fidèle à son habitude, Nérée s’amuse avec les enfants, mais il n’a pas le cœur à rire. La marmite de sa patience bout à gros bouillon et émet des signes de débordements. Les paroles de Charles Robin le turlupinent. Au moment d’attaquer l’escalier qui le mènera à l’étage, Nérée grommelle pour lui-même:

— Pour qui se prend-il, ce maudit Robin? C’est à croire qu’il ne mange pas et ne chie pas par les mêmes trous que nous autres.

Loretta ne rajoute rien, se contentant de suivre son mari jusqu’à leur chambre. Elle reconnaît que la force de son homme ne réside pas dans la révolte, mais dans une détermination sourde et tranquille. Lorsque vient le temps d’être épaulé, Nérée sait qu’il peut toujours compter sur sa femme et, même si elle économise ses mots d’encouragement, elle ne se dissocie pas pour autant du problème. Avant de se glisser sous l’épaisse courtepointe, Nérée pousse les rideaux de dentelle, s’accroche aux barreaux de la fenêtre et analyse le mouvement de la baie. Quand on nait pêcheur de père en fils, on apprend vite à lire l’eau. De son interprétation exacte dépend souvent la survie. Ce soir, la lune décroissante parle et même si elle n’apparaît pas dans sa plénitude, elle prédit un adoucissement de la température, une halte dans la course folle de la mer. Le marin sait que demain, le soleil se lèvera sur un ciel bleu et que la vie reprendra sa marche docile et raisonnable, même si la période des hautes marées n’est pas tout à fait terminée. Rassuré, Nérée se faufile entre les draps rudes et trouve son réconfort dans les bras de sa Loretta. Comme il fait bon sentir la chaleur de ses cuisses et de ses seins. Cette femme lui a mille fois prouvé sa vaillance, mais il ne faut pas compter sur elle pour naviguer. Loretta n’a pas le pied marin. À une seule occasion, elle était montée à bord du doris. Aussi verte qu’un poireau, le cœur lui valsait. Pendant qu’elle vomissait, son mari carburait à l’air salin et à l’eau de mer. Nérée aurait bien aimé qu’elle puisse l’accompagner et qu’ils fassent équipe, gardant pour eux deux le fruit de leur pêche, mais dès le moment où sa Loretta avait mis le pied sur la grave, elle avait juré à Dieu et au Diable de ne plus jamais remonter dans un engin flottant. Une maîtresse d’école ne se travestit pas facilement en pêcheuse.

Le lendemain matin, comme la lune et la mer l’avaient laissé présager, le soleil se lève sur une eau d’un bleu abyssal. Bien que la baie soit encore passablement agitée, Nérée décide d’une sortie. L’homme est né pêcheur et n’est pas encore au monde celui qui l’arrêtera de prendre de la morue. Pour son bonheur, il n’a besoin que d’une barque, d’une paire de rames, d’un filet de pêche et de quoi jiguer. Ce matin, le hardi a l’intention de se rendre près des côtes de Caraquet. Il n’a qu’à maintenir la barre bien droite, pointant le nez de son doris franc Sud.

Lorsqu’elle a vu son mari quitter la chambre dès l’aube, Loretta ne s’est pas inquiétée outre mesure. Selon elle, le gros de la tempête est passé. Il reste encore à évaluer les dégâts, mais comme la jeune femme sait qu’elle ne peut rien faire pour aider les hommes, elle préfère s’en tenir à ce qui était planifié, soit d’arracher ses carottes avant qu’un gel sévère ne les endommage. Autant profiter du fait que la terre est encore mouillée et ameublie par la pluie, ainsi les racines ne casseront pas bêtement. La mère de famille compte sur ses enfants, du moins Victoire et Arthur, pour lui donner un coup de main. Ils pourront ramasser et mettre en poche les légumes qu’elle aura elle-même déterrés. Depuis trop longtemps, elle remet au lendemain cette corvée fastidieuse, mais aujourd’hui, elle se sent d’attaque. Ne lui reste qu’à persuader ses présumés assistants de l’utilité du travail.

Loretta installe donc André et Benoît dans un grand parc confectionné par leur père. Ils peuvent s’amuser en toute sécurité. Elle s’occupera donc de son jardin en toute tranquillité. Traînant derrière elle deux grandes poches de jute ainsi que ses deux aînés, la mère se dirige vers le potager à quelques pas de la maison. Comme il est agréable de sortir après une tempête, de renifler l’air qui porte encore l’odeur du sel et des algues, de constater que la magie de la vie se renouvelle encore et qu’on peut continuer à compter les jours heureux. Malheureusement, Loretta calcule également les journées avant le départ de son homme pour les chantiers de Saint-Elzéar. Chaque année, vers la mi-novembre, Nérée quitte leur petite maison pour ne revenir que tard au printemps, quand les chemins forestiers commencent à défoncer. Loretta n’aime pas le voir partir si loin. Dans la forêt, il y a presque autant de dangers qu’en mer. Nérée marche toujours en solitaire, son barda sur le dos, sa hache dans une main, laissant à son épouse tout le poids de la maisonnée et du quotidien. Cette année encore, un quatrième enfant niche dans son ventre. Tous les deux ans, au moment du départ de son mari pour le camp, Loretta se retrouve enceinte de quelques mois. En fait, elle ressemble aux autres femmes du village. Les grandes mers d’automne, la pression atmosphérique ou les privations à venir exaltent-elles à ce point les hommes? On peut tout de même facilement conclure que les mâles deviennent plus entreprenants et les femmes plus fécondes. Il faut dire que l’été suivant, la sage-femme de Paspébiac ne chôme pas et, telle une colporteuse, se promène de maison en maison et n’en finit plus de délivrer les femmes de leur douloureuse position. Parfois, on la voit ressortir la tête basse et l’air fatigué. Parfois, elle ne réussit pas à sauver le bébé ou la mère. Dans ce cas, le curé et le fossoyeur prennent le relais. L’homme de Dieu n’en continue pas moins d’insister sur le devoir féminin, celui de peupler l’arrière-pays. Quand on a comme voisins immédiats des villages païens et anglophones tels que Hope et New Carlisle, il faut se grouiller et se prémunir contre le Malin.

Loretta commence à ressentir une douleur aux reins. L’arrachage des carottes ne pardonne pas. Depuis un bon moment, Victoire et Arthur lui ont faussé compagnie, l’une prétextant surveiller ses frères dans leur parc et l’autre, Dieu seul sait ce qu’il fabrique! Déjà, à sept ans, Victoire assume la responsabilité de sa fratrie. Visiblement, il était temps que quelqu’un revienne à la maison, car Benoît rechigne, réclamant un peu de liberté. Il en a plus qu’assez de cet enclos qui le retient prisonnier. Voulant bien faire et, surtout arrêter Benoît de lyrer et de lui casser les oreilles, André a tenté une manœuvre risquée, soit de soulever le petit et lui permettre d’enjamber la barrière. Mais rien n’est plus facile que d’échapper un bébé qui gigote et pleure à fendre l’âme. Résultat, Benoît se trouve toujours à l’intérieur du parc d’enfant et maintenant, il défonce les tympans de tout le monde. L’acrobate laisse voir une lèvre supérieure rouge et enflée, au point où on peut presque le prendre en pitié. Si on ajoute à ça des joues inondées de larmes et un nez qui coule, le drame devient complet. Victoire ouvre le crochet qui sécurise la porte et invite Benoît à sortir. Il faut peu de temps pour que le martyr aille se nicher dans les jupes de sa sœur et en utilise l’ourlet pour se moucher.

Loretta a récolté deux poches de carottes. Fière de son travail, elle traîne les sacs plus qu’elle ne les soulève jusqu’au hangar. Elle doit mettre sa cueillette à l’abri et, pour plus de sécurité, elle referme les cols de jute avec une grosse corde. Ne manquerait plus que les mulots viennent se régaler à ses dépens. Demain, elle lavera les légumes à grande eau et les fera sécher au soleil, ensuite il ne restera plus qu’à les descendre dans le caveau.

Au moment où elle pousse la porte de la cuisine d’été, la mère entend pleurer son petit dernier.

— Cet enfant braille plus que les trois autres réunis, soupire-t-elle.

Les mains encore terreuses, Loretta repousse le pleurnichard qui, dans son langage hésitant, se plaint des mauvais traitements reçus. En vérité, la mère ne comprend rien de ce qu’il dit, le peu de mots que le petiot connaît étant avalé par les pleurs. Mal lui en prend, car Loretta n’a pas le temps de catiner bien longtemps, elle doit préparer le dîner. Nérée devrait arriver d’une minute à l’autre.

Aussi vrai que s’il avait lu dans les pensées de sa femme, Nérée hisse sa barque sur le bord de la grève. Il faudrait au moins trois hommes pour la monter plus haut. Tant que le quai ne sera pas reconstruit, il doit délester son doris directement sur la grave, au milieu du goémon et de l’herbe à outarde apportés par les grandes marées.

— Le Jersiais a les oreilles dans le crin ce matin, déclare-t-il en s’installant à la table. La mer commence à se retirer du barachois et laisse à nu le peu qui reste du quai. Pas très joli à voir, on dirait une rangée de dents pourries. Charles Robin se tient figé comme un piquet sur la pointe du banc de sable et gueule à tout vent, lançant des ordres en anglais que personne ne décortique, sauf Donald Johnson qui lui tourne autour comme un vrai lèche-cul.

— Fais attention à ce que tu dis, Nérée, les enfants sont en âge de comprendre. Tu passes déjà pour un révolté, ne manquerait plus…

— Laisse faire les sermons, le curé nous rabâche assez les oreilles. Qu’as-tu fricoté de bon?

— Du petit lard et des patates rôties.

Nérée n’écoute pas la réponse, sachant bien que la variété des menus reste une affaire de riche et s’approche de la chaise haute de Benoît. Ce flo morve encore, une véritable usine à coulis. Nérée sort de sa poche un mouchoir roulé en boule, cherche un coin propre et s’attaque au minuscule nez irrité. Le père adore ses enfants et s’il n’en tenait qu’à lui, il en ferait une douzaine. Il ne les porte pas ni ne les élève, mais il aime les voir s’éveiller à la vie, poser des questions et surtout les entendre rire quand il se transforme en gros loup. Et puis s’il veut de la relève sur son doris, il faut fabriquer des petits Leblanc. Nérée appréhende le moment où il devra partir pour les chantiers. Cette année, il se propose de revenir fêter le jour de l’An avec sa famille, mais pour l’instant, vaut mieux ne pas en parler et créer de fausses attentes. Si la température et les routes le permettent, il donnera la bénédiction paternelle pour la première fois.

— Je dois aller chez mon père cet après-midi, dit-il, en avalant sa dernière bouchée. As-tu un message pour ta belle-sœur?

Roméo Leblanc habite à l’autre bout du village, à la limite de Paspébiac et de New Carlisle. Le vieil homme a librement choisi de se donner de son vivant à Romain, son fils aîné, avec l’obligation de l’entretenir jusqu’à la fin de ses jours. Il est vrai que Roméo coûte peu à son garçon, car depuis la mort de sa femme, l’ancêtre mange comme un oiseau: une platée de grau pour déjeuner, le midi, une patate accompagnée d’une ou deux carottes, du poisson quand il y en a et, pour souper, un morceau de pain trempé dans une soucoupe de mélasse et une tasse thé. Il fut un temps où l’homme avalait tout ce que sa femme mettait dans son assiette et la mère, comme il l’appelait, jouissait d’une solide réputation de cuisinière. Sans être riches riches, son Adeline réussissait toujours à dégoter un œuf pour mélanger son gâteau et personne ne lui arrivait à la cheville quand il s’agissait de brasser la chaudrée de palourdes. Lorsque le printemps se pointait le bout du nez, on la voyait, armée de sa pelle, arpenter la rive à la recherche de coques.

— Tu rappelleras à Béatrice que j’irai demain aprèsmidi pour l’aider à piquer, répond Loretta.

En mai prochain, Solange, la fille aînée de Béatrice et de Romain Leblanc, se mariera. Il était plus que temps que la maison commence à se vider. Huit enfants, ça fait du monde à la table! Lorsqu’il ne reste que quelques têtes de morue à mettre dans la poêle à frire, on finit par espérer qu’il y en ait un ou deux qui passent devant le curé. Et puis, quand on avance en âge comme Béatrice, n’est-ce pas le moment de se reposer un peu? Une femme ne vient-elle jamais au bout de sa besogne?

Sans rien rajouter à son discours, Nérée emprunte la porte et se rend à l’écurie où il selle sa jument. Il se dirige vers la limite ouest du village, tout en se concentrant sur la réunion qu’il a lui-même convoquée. Cet après-midi reste affaire d’homme. Dans quelques minutes, d’autres pêcheurs de la région de Paspébiac viendront se joindre aux deux frères Leblanc dans le but de discuter. Il n’y a qu’un point à l’ordre du jour: il faut réparer le quai et le plus vite sera le mieux. Ce matin, avant de partir pour la pêche, Nérée a rencontré le magnat de la morue. Debout au milieu de la mêlée d’hommes de mer qui s’inquiétaient de la suite des opérations, le Jersiais tentait de trouver des volontaires pour reconstruire la jetée. Comme les bénévoles tardaient à se manifester, il s’est mis à haranguer et à moraliser, faisant valoir l’obligation qu’avaient les utilisateurs de garder le quai dans des conditions optimales. Il associait même sa sommation à des sanctions en cas de désengagement. Nérée n’est pas le genre de personne à qui on dicte le bon sens des choses. Il a tout de suite réuni quelques gars en qui il avait confiance et le voici maintenant qui propose à ses compagnons une répartition équitable des tâches. Il a tenu à inclure son vieux père dans les discussions, ce dernier ayant toujours une remarque pertinente à faire valoir.

— Charles Robin fournira le bois, et du solide, du moins c’est ce qu’il m’a dit, commence Nérée, et d’après ce que j’ai examiné ce matin, il faut replanter tous les pieux ou pieds de support. Il m’apparaît clair que, pour quelque temps, on a pas mal de pain sur la planche. La mer s’agite encore passablement. Si on attend qu’elle se calme, il sera trop tard, car la moitié de nous sera partie pour les chantiers. Je pense qu’à six hommes, nous arriverons au bout de notre misère assez vite. Pendant que les uns pataugeront dans l’eau, les autres transporteront tout le matériel nécessaire, y compris le bois. L’important, c’est que les premiers ne manquent pas d’ouvrage. D’après moi, deux équipes suffiront à remettre le quai en fonction en dedans d’une dizaine de jours. Voilà, conclut Nérée en tirant sur sa pipe. Des questions?

— Ce que tu dis est rempli de bon sens, acquiesce Lebrasseur. En ce qui me concerne, la tempête a arraché des bardeaux de ma maison et la patronne pousse pas mal fort pour que je répare au moins le toit avant de monter dans les bois. Je peux donner quelques demi-journées, mais il ne faut pas compter trop sur moi.

— Je comprends, Lebrasseur, et je ne vois pas d’inconvénient à exempter tous ceux qui ont eu des dommages. Par contre, aucune excuse pour ceux qui ont eu la chance de s’en tirer indemne.

— Et que fais-tu de ceux dont la tempête a abîmé les barges? Il faut les radouber au plus vite, insiste Jean Babin. Je n’aime pas l’idée de m’embarrasser des affaires du Jersiais avant les miennes.

— Charité bien ordonnée commence par soi-même, lance Nérée.

Une fois l’affaire acceptée, tout le monde se retire dans ses terres à l’exception de Nérée. D’abord, Loretta l’a chargé d’un message pour Béatrice et, ensuite, il s’enverrait aisément un verre de gin derrière la cravate, histoire de passer un peu de temps en compagnie de son vieux père. Roméo ne déteste pas prendre un petit coup de blanc et, pour l’ancêtre, le seul fait de se retrouver flanqué de ses deux fils lui donne un regain de vie.

— Que pensez-vous de ça, le père? demande Nérée en tirant une chaise de cuisine.

Et Romain n’a qu’à soulever la bouteille de genièvre en guise de question.

— Pas de refus.

— Et vous, le père?

— Tant que ma santé me le permettra, je ne cracherai pas sur un verre.

Puis l’homme commence:

— En 1913, on a rasé près de le perdre, ce rondeux de quai. Après avoir travaillé comme des fous durant trois jours, on avait enfin réussi à garder la jetée intacte. Pensez- vous que la compagnie nous a remerciés? Écoutez bien ceci. Après une couple de beaux sourires, le malvat en a profité pour baisser le prix d’achat de la morue, prétextant des rumeurs de guerre en Europe. Et la guerre, on l’a eue! Et on a envoyé plus de morues séchées et salées que nos bateaux pouvaient en contenir. Et bien torrieu, au lieu de s’enrichir, on s’est appauvris! On a tant et si bien crevé de faim qu’au printemps, on étendait comme engrais des homards dans les champs, car on ne mangeait pas ces bibittes-là. La grande misère gaspésienne a commencé en 1766 quand Charles Robin est venu s’installer sur les bancs de Paspébiac. Trop tard, le rat était débarqué du bateau… Charles Robin connaissait bien son affaire et avait vu dans le grand barachois un havre naturel capable d’accueillir les navires de moindre tonnage. Il faut ajouter que l’orientation des vents et le déglacement hâtif de la petite baie n’ont pas envenimé la situation. En peu de temps, Paspébiac est devenue la plaque tournante de l’industrie de la pêche de tout le golfe Saint-Laurent. La main d’œuvre expérimentée? Robin la dénichait chez les petits pêcheurs indépendants. Mais le Charles n’avait pas été le seul à avoir flairé la bonne affaire. John Le Bouthillier Brother s’installa à son tour sur les bancs de Paspébiac. Sur cette bande de terre fragile se trouvait le plus grand entrepôt de morues séchées et salées à l’est du Canada, allant même jusqu’à dévier la voie ferrée vers les différents entrepôts. Tout le stock de poissons de la péninsule, du Nouveau-Brunswick et du Labrador, aboutissait à la B & B. Co, du fait de l’association des deux Jersiais.

— Étaient-ils déjà si puissants à ce moment? s’informe Romain.

— Oui, mon homme, ils l’étaient et ils ont tout fait pour le rester. Charles est même devenu un marchand forain qui vendait aux pêcheurs le nécessaire pour la pêche: agrès, lignes à pêche, voiles, pois, porc, farine et spiritueux, acceptant de la morue, du saumon et des fourrures en mode de paiement. Lorsqu’il manquait de main-d’œuvre, il rapatriait les déportés acadiens établis en France au profit de ses installations. Une fois en Gaspésie, les immigrants se voyaient pris en charge. Leur supposé sauveur procédait à leur établissement et avalisait, encore une fois, le même genre de rémunération. De là à détenir les pêcheurs en otage, la marge était mince. Que ce soit avec les gens de la région ou les nouveaux arrivants, le processus variait peu. À l’intérieur de son magasin général, il plaçait sur ses tablettes de quoi contenter les familles et, comme l’Anglais fixait lui-même le coût des denrées, il créait un endettement chronique chez ses obligés: prix d’achat de la morue de plus en plus bas et aliments périssables toujours plus chers. La Gaspésie entière vivait sous ce joug, de Sainte-Anne-des-Monts à Matapédia. Nous avions beau nous dire pêcheurs indépendants, il reste que nous vendions tout de même le fruit de notre pêche à ce requin. L’argent ne circulait pas et Charles Robin distribuait des bons de ravitaillement en guise de salaire. Cette compagnie a entretenu la Gaspésie dans un état de dépendance chronique et de pauvreté extrême. Il n’y a pas de quoi être fier de notre histoire, termine Roméo en vidant d’un seul trait son verre de gin.

Et les hommes de parler d’un aujourd’hui qui ne les satisfaisait pas davantage que celui raconté par le vieux Roméo, mais qui a au moins le mérite d’être contemporain.

— Encore, à l’heure actuelle, renchérit Nérée, tous les matins que le Bon Dieu apporte, je me rends au quai de la Robin, pose le pied dans mon doris et rame jusqu’à la ligne d’horizon. Là, je déploie ma voilure, ce qui me permet d’aller bien avant. Mes espoirs de prendre de plus gros poissons ne m’imposent aucune limite et parfois, j’aboutis de l’autre côté du paysage que l’on voit d’ici, tout près des îles de Miscou et de Lamèque. Et de là, je rentre fièrement au port, exhibant des morues de plus de 100 livres. De véritables monstres des fonds marins!





LES DÉPARTS


Il faut attendre la première grosse bordée de neige avant de voir partir les hommes vers Saint-Elzéar. Un ruban de terre, long d’une dizaine de milles, suffisamment large et assez bien déboisé, permet à une team de chevaux de se rendre jusqu’au chantier d’Edward Thompson. Un après l’autre, ceux-là mêmes qui hier pêchaient encore, quittent femmes et enfants pour aller passer l’hiver dans un shack en bois rond sentant la sueur, les fonds de bottines et le tabac. Seuls les traditionnels courants d’air, s’infiltrant immanquablement entre les planches dépourvues d’étoupe à certains endroits, réussissent à renouveler l’air vicié. Ce n’est pas de gaîté de cœur que Nérée embrasse ses quatre flos. Imperceptiblement, il s’attarde plus qu’il ne le faudrait dans le cou de sa Loretta et, tout en caressant son ventre rebondi où niche le cinquième marmot, il l’assure de son indéfectible amour. Il restera toujours difficile pour un homme normalement constitué de passer une saison hivernale sans femme. Nérée assortit son effusion affectueuse d’une promesse, celle de revenir sain et sauf au printemps prochain. Du même coup, il mesure la longueur de l’absence.

Une fois les installations portuaires remises en état, plus rien ne retenait le pêcheur. Pour un père de famille, la seule alternative acceptable permettant d’assurer la subsistance de sa progéniture reste de monter dans les chantiers, car il faut être drôlement culotté pour oser une sortie en mer à ce temps de l’année. Il y a de l’argent frais à faire dans le bois. La fin de la belle saison coïncide également avec la fin de l’approvisionnement régulier en coupons. Débute alors la réduction des achats au magasin général de Robin. Ah! Bien sûr, le gérant acceptera toujours de marquer dans son cahier comptable et hésitera avant de laisser quelqu’un dans le besoin. Le temps venu, il ne se gênera pas pour se rembourser à même les profits de la prochaine saison, resserrant ainsi le nœud autour de la gorge des besogneux.

Nérée hâte donc le pas afin de prendre le chemin du bois et espère que Loretta n’apercevra pas la larme coincée entre ses cils. Hier matin, son frère Romain est parti et, si l’on se fie à sa vaillance, il doit avoir commencé à abattre les pins blancs. Nérée se réjouit que son frérot se soit enfin décidé à faire équipe avec lui. L’hiver lui semblera tout aussi difficile, mais moins ennuyant. L’année dernière, Romain était demeuré près de sa femme, Béatrice. Souffrante, elle était restée de longs mois sous l’édredon, gémissant et se plaignant du mal de ventre. Avec une femme, on ne sait jamais clairement, réfléchit Nérée, même, qu’à plusieurs reprises, Loretta s’était vue dans l’obligation prêter de main-forte à sa belle-sœur. À la maladie de Béatrice, il avait fallu conjuguer avec la sclérose du vieux Roméo qui, durant la saison froide, n’en mène pas large. Mais actuellement, tout va pour le mieux et Nérée se croise les doigts.

Depuis deux jours, une fine pellicule de neige transforme le paysage forestier, chassant l’humidité pénétrante de novembre. Quelques feuilles défraîchies hésitent à tomber et s’accrochent encore aux branches des bouleaux. Ayant perdu leurs couleurs vives, elles n’indiquent plus que la direction du vent. Au fur et à mesure que Nérée avance, le mince linceul de neige délaye la partie superficielle de terre et, à maints endroits, rend le sentier glissant. Parfois, un amoncellement de feuilles jaunies cache un trou d’eau recouvert d’une fine couche de glace. Dès que Nérée y pose le pied, celle-ci défonce et l’homme teste l’imperméabilité des bottes achetées quelques jours avant son départ. Donald Rivière, commis au comptoir de la Robin et aussi menteur qu’un arracheur de dents, les lui avait fortement conseillées.

— Elles ont besoin d’être bonnes, tes maudites bottes, surtout au prix où tu les vends, avait grogné Nérée. Ce n’est pas une fois rendu à Saint-Elzéar que je pourrai les rapporter pour les changer et te les faire manger, mon gros tornon.

Nérée revoit encore la face bouffie de l’homme de confiance de Charles Robin, les pouces et index bien plantés dans les fentes de son gilet de gabardine grise, défiant quiconque de lui rapporter une paire de godasses. En effet, le rondouillard avait raison. Après quatre heures de marche, Nérée peut se vanter d’avoir les pieds secs et au chaud. Bien qu’il avance à bon train, un arrêt pour manger s’impose. Le temps de casser la croûte, le pêcheur élit domicile sur une roche plate, libre de neige et réchauffée par le soleil. Chaque automne et chaque printemps, Nérée s’arrête au même endroit, question de souffler un peu. L’homme dépose son paquetage et entreprend de défaire le cordon enserrant sa poche de jute. Sur le dessus de son barda, Loretta a déposé de quoi se restaurer, juste un en-cas se résumant en un bout de pain et des cretons frais de la veille. Sans tarder, Nérée s’attaque au festin et, encore une fois, constate les talents de sa femme.

L’homme de la mer entreprend une lente mutation en homme de la forêt. Les arbres squelettiques commencent à lui parler et Nérée s’amuse à les identifier. Bien sûr, les épinettes blanches comptent pour la grande majorité, mais il dénombre tout de même une bonne quantité de sapins baumiers, de thuyas, de pins blancs et de mélèzes. Ces derniers, communément appelés violons, s’amusent à tacher de jaune cet univers forestier devenu monochrome. Et ces arbres dénudés, ces bouleaux blancs, ces érables à sucre, ces frênes noirs, ces peupliers faux trembles ne seraient-ils pas en droit de s’inquiéter? Ils seront peut-être les prochaines victimes de la hache ou du godendard. Depuis l’arrivée des nouveaux colons, la forêt ne cesse de reculer. Ici, au fond du bois, même les oiseaux diffèrent de ceux que Nérée voit d’habitude. Fini le cri perçant de la mouette ou le doux piaillement de l’hirondelle de mer, terminé le plongeon du grand cormoran et déjà oubliées les colonies de goélands. En novembre, les meilleurs chanteurs, ceux qui accompagnent si joyeusement nos étés, sont depuis longtemps partis vers le sud, abandonnant la forêt à la mésange à tête noire, à la pie, à la perdrix et au pic des bois.

Il suffit de ces quelques instants de paresse pour que de gros nuages viennent barbouiller le ciel et assombrir le boisé. Le charme de la scène forestière étant rompu, Nérée remballe ses cretons, laissant volontiers le restant de son pain aux oiseaux, aux ours, aux orignaux ou à qui en voudra et reprend la route. En un rien de temps, l’homme franchit ce qui lui reste de chemin et, à la brunante, atteint enfin le camp d’Edward Thompson. Nérée est aussi affamé qu’un loup et après s’être rapporté au foreman, il file directement à la cuisine. D’un geste qui traduit une longue habitude, il enjambe le banc et n’a qu’à patienter quelques minutes avant de voir arriver le cuisinier, une pleine platée de beans dans les mains. Nérée s’étire le bras et approche vers lui une assiette de granit remplie de pain qui a commencé à sécher. Aujourd’hui, la faim l’emporte sur les salutations cordiales.

— Tiens, te voilà, Leblanc! lance le cuisinier en déposant une tasse de thé fort devant l’assiette de Nérée. Content de te voir, achève-t-il en se grattant la tête par-dessus sa tuque de laine.

— Moi aussi, Lucien, reprend Nérée, espérant que les poux ne sont pas déjà au rendez-vous.

Nérée fourre dans sa bouche un gros morceau de pain dégoulinant de sauce brune.

— Tes beans sont toujours aussi bonnes, avoue l’affamé, mais jamais tu n’arriveras à battre celles de ma femme.

— Drôle d’affaires, tous les gars me disent la même chose. En tout cas, tu devras te contenter de mes bonbons musicaux pour le restant de l’hiver, termine le chef en riant.

Lucien Arsenault quitte Nérée au profit d’un nouvel arrivant. Visiblement, ce jeune bûcheron vient au chantier pour la première fois et a besoin d’un tour d’orientation. Lentement, il se dirige vers le banc le plus en retrait, n’osant pas se mêler aux aînés qui se connaissent depuis un bon bout de temps. Le garçon regrette de ne pas apercevoir quelqu’un de son âge, cela faciliterait son intégration dans le groupe.

— Comment t’appelles-tu, mon gars? demande Lucien en lui fourrant une assiette odorante sous le nez.

— Jean Aspirot.

— Je ne te trouve pas bien vieux puis pas bien gros pour venir bûcher. Tu es maigre sec, mon homme, tu as l’air d’un éclat de cèdre. Ça me surprendrait que tu fasses long feu ici, rétorque le cuisinier, ça prend des hommes pour résister, pas des enfants. En attendant, je vais essayer de te rembourrer un peu, dit-il en y allant de quelques coups sur la tuque rouge du benjamin.

— Ne l’écoute pas, reprend Nérée en s’approchant du jeune homme. Il grogne, mais je ne l’ai jamais vu mordre. Dans quelle équipe travailleras-tu?

— Dans celle des frères Leblanc.

— Des Leblanc! Il y en a un puis un autre, ici. Je me présente, Nérée Leblanc, dit-il en tendant sa paluche droite. D’après moi, on se reverra bientôt, dit-il en allant porter sa tasse de fer blanc dans le bac à vaisselle sale. Juste un conseil en passant, Ti-Jean: lorsque tu auras terminé de manger, va déposer ton assiette vide dans le grand plat là-bas. Une sacrée bonne manière de mettre le cuistot dans ta manche.

— Merci, monsieur Leblanc, reprend le jeune Aspirot.

— Appelle-moi Nérée, comme tout le monde. Ici, nous sommes tous égaux.





Cinq heures trente du matin, un homme tambourine sur une vieille casserole en criant: « Lève, lève, lève ». Dix minutes plus tard, cinquante hommes à l’air bourru, la bouche bête et les deux yeux dans le même trou sortent simultanément des camps 1 et 2 et envahissent la cookerie. De chaque côté des grandes tables, les travailleurs de la forêt s’installent et tiennent fermement un plat de grès garni d’œufs, de fèves au lard ou de gruau. Au milieu de la tablée, les confitures, le pain de ménage, les galettes et les gâteaux de la veille règnent en souverains. Si l’un d’eux vient à manquer, on entend:

— Lucien! Du pain!

— Ne criez pas, reprend calmement l’interpellé. C’est la meilleure manière de ne rien obtenir. Vous le savez, Lucien a l’oreille sensible le matin.

Et le ballet culinaire du matin prend son envol. Sous l’habile direction de Lucien Arsenault, maître queux du coin-cuisine chez Thompson, une envolée d’ustensiles de fer blanc maintient le tempo. Parfois, quelques gouttes de sauce atterrissent sur le devant des chemises de flanellette pendant que les morceaux de pain, qui dessinent de larges arabesques dans le fond du plat graisseux, aboutissent immanquablement dans les bouches grandes ouvertes. Une fois la panse bien pleine, suivant une chorégraphie différente, tout le monde enjambe le banc, sonnant ainsi le glas du court mais substantiel déjeuner.

Il faut ensuite que les gars patientent, le temps que les rayons du soleil se négocient une place, soit environ vers six heures trente. À ce moment les équipes se forment et se rendent au point d’abattage indiqué par le contremaître.

— Inutile de pousser et de bousculer, hurle Firmin Cyr, il y a de la besogne pour tout le monde.

Timidement, Jean Aspirot rejoint l’équipe des frères Leblanc. D’ailleurs, ces derniers s’apprêtent déjà à monter dans le sleigh, laissant aux deux autres coéquipiers, Éphrem Beaudry et Rosaire Roussy, le soin de passer par la forge. Hier, en fendant une bûche, ils ont cassé un coin et ils doivent absolument le reprendre avant leur départ. Cette équipe de cinq hommes empruntera donc l’étroit chemin qui les mènera aux terres de la Couronne et de là, se dirigera encore plus loin vers le nord. Après un court conciliabule, les aînés confient au jeune Aspirot la responsabilité de l’attelage, s’assurant ainsi qu’il ne se blessera ni n’estropiera personne en entreprenant une fausse manœuvre. Bûcher demande de la dextérité et une grande endurance physique, qualités qui, a priori, semblent manquer chez la nouvelle recrue. Comme chacun des hommes présents sur le chantier, Aspirot a besoin de gagner et jamais on ne mettra un gars de côté à cause de sa corpulence.

— Sais-tu comment mener ça une team de chevaux? demande Nérée à l’apprenti bûcheron.

— Je le pense bien, se vante Aspirot. Il y a belle lurette que je mène la charrette dans les champs.

— Je ne veux pas te décevoir, Ti-Jean, mais le bois et le champ diffèrent. Ce n’est pas une voiture à foin que tu mèneras, mais une traîne à bâtons et ici, il y a des arbres, des branches, des roches et des fardoches. Il faudra des nerfs d’acier, mon gars. Bon, il faut bien commencer quelque part, concède Nérée. Inquiète-toi pas, le jeune, on va t’aider, dit-il en lui administrant une solide tape sur l’épaule.

Sanctionnant la promotion du jeune Aspirot, les quatre hommes de l’équipe Leblanc posent une fesse sur le rebord du traîneau et laissent à Ti-Jean le soin de prendre les cordeaux et de conduire les deux gros percherons. Il ne leur faut pas moins d’une heure avant d’arriver sur le lot d’abattage. Les compagnies forestières obtiennent du gouvernement du Québec des permis de coupes sur les terres libres, dites de la Couronne, et moyennant quelques redevances, elles exploitent la forêt publique.

D’un coup de reins, Romain Leblanc saute en bas du traîneau.

— Je te nomme responsable des lunchs, dit-il au jeune homme en se débarrassant de sa musette.

— Des lunchs? Mais je n’ai rien apporté, moi, râle immédiatement le grand adolescent.

— Eh bien, mon Ti-Jean! Ce midi, tu vas devoir passer sous la table, statue Nérée.

Reprenant une discipline acquise depuis un bon nombre d’années, les hommes attrapent haches et godendards, piétinent la neige et défoncent le paysage. Commence alors la dure et longue journée. Du coup, Romain et Nérée s’attaquent déjà à la première épinette qu’ils croisent et donnent de la cognée. Rapidement, les gars oublient la froidure et, chaque fois que l’instrument tranchant touche le bois, on entend des han sonores. À Ti-Jean revient le soin d’ébrancher les arbres abattus, puis vient ensuite le tour du tandem d’Éphrem et Firmin de réduire en billots de quatre pieds les épinettes et les bouleaux dénudés. Parfois, un homme ou deux rejoignent la voiture, s’accotent les reins contre les flancs de bois, le temps de reprendre leur souffle ou boire un bon coup.

— Tu en veux? offre Romain, en tendant au jeune Aspirot une gourde d’eau. Elle est restée fraîche.

— Je commence à ressentir un creux dans mon ventre, se plaint déjà l’apprenti.

— L’angélus n’a pas encore sonné, mon gars, il faut patienter. Ah oui! J’oubliais, tu jeûnes ce midi…

Les autres gars se jettent un coup d’œil complice, se disant que demain, Ti-Jean n’oubliera pas sa boîte à lunch. Pour l’instant, le garçon se contente d’écouter les gargouillis de son ventre.





Il faut attendre le signal du chef de groupe pour que chacun prenne un peu de repos. Avant de s’emparer de son repas, Nérée organise rapidement un feu de branchailles. En attendant que les flammes prennent un peu de vivacité, Nérée fouille les alentours afin de dénicher une branche qui servirait de support à son morceau de pain. Si on ajoute une bonne portion de lard et un peu de mélasse, voilà de quoi durer jusqu’au souper. Jean Aspirot possède trop d’orgueil pour quémander quelque nourriture et décide, qu’à défaut de se remplir la panse, il peut au moins donner un peu de moulée aux chevaux, ce qui le fera s’éloigner de la tentation. Mais l’odeur de pain grillé lui tient tête!

— Eh! Ti-Jean, crie Nérée. Crois-tu qu’on va te laisser crever sous nos yeux? Il faut bien mal connaître les bûcherons. Dans le bois, chacun de nous a besoin des autres et aujourd’hui, mon gars, ton tour est arrivé. Approche et prends-toi un bout de pain et un peu de lard Tour à tour, chacun tend à l’infortuné un quignon garni de viande.

La bouche déjà pleine, Ti-Jean accepte de bon cœur ce que ses compagnons lui offrent tout en se promettant que, demain, il ne fera pas pitié et ne quêtera pas son dîner. Au fur et à mesure que sa panse se remplit, ses grands yeux bleus s’arrondissent et, satisfait, il signe la camaraderie en gratifiant ses nouveaux compagnons de travail d’une chiquenaude à l’épaule.

Sans un mot plus haut que l’autre, les travailleurs se remettent à l’ouvrage. Souvent un arbre reste accroché entre les branches de ses voisins et, suspendu entre ciel et terre, il devient l’objet d’une attention particulière. À ce moment, on entend crier: « Tassez-vous, il va tomber ». Il arrive également qu’une grosse branche cède et se détache du tronc sans crier gare. Traîtreusement, la faiseuse de veuves se faufile entre les arbres et fauche une vie, ne rendant à la famille qu’un corps désarticulé. Durant la journée, la matière ligneuse arrachée à la forêt est lancée en tas informe. Il incombe au jeune Aspirot de manier les chevaux de manière à ce que les hommes, munis d’un tourne-bille ou d’un crochet forestier, alignent dans la traîne à bâtons le fruit de leur labeur. Et en route pour le sentier de halage, où encore une fois, les billots sont manipulés, déchargés et placés sur des longerons. Il ne restera qu’au mesureur à passer. Ce dernier est redouté comme la peste et vaut mieux rester en bons termes avec lui, car de cet homme dépend la paye. Au moment où les équipes reprennent le chemin de retour, la noirceur est tombée depuis un bon bout de temps. Avant de penser repos, il faut d’abord rentrer les chevaux à l’écurie et, la plupart du temps, passer par la forge, car il arrive souvent que quelque chose soit cassé. Après tous ces détours, la figure et les mains fraîchement lavées, les travailleurs se retrouvent à la chaleur afin de partager le souper. Dès qu’on pousse la porte de la cantine, on entend un sourd murmure qui provient de la salle à manger ainsi qu’une odeur qui, immédiatement, prend d’assaut le nez des gourmands. Inconfortablement installés sur les bancs, les deux coudes appuyés sur la table, certains en profitent pour se tirer la pipe, tandis que d’autres tirent parti des retrouvailles pour se vanter de leurs frasques journalières. Dans le but avoué d’épater la galerie, ils rajoutent souvent quelques éléments valorisants. Dans ce lieu propice aux menteries et aux demi-vérités règne une sorte de bonhomie qui fait chaud au cœur. Dans la partie cuisine, de l’autre côté du passe-plat, le chef Lucien s’affaire autour de ses chaudrons et ne perd pas son temps en discussions oiseuses. L’homme doit nourrir plus de cinquante bouches et brasser son ragoût pour l’empêcher de coller. Enfin, les immenses bols de pommes de terre, platées de fèves au lard, assiettées de jambon et de porc commencent à remplir les tables. À ce moment, on entend de rares commentaires et le bruit des ustensiles piquant dans l’assiette de fer blanc succède au brouhaha général. Une oreille habituée pourrait entendre de sourds grognements de satisfaction et des soupirs de contentement, des rots inélégants et des bâillements irrépressibles. Aussitôt leur repas et leur tasse de thé avalés, les hommes se dispersent dans les camps 1 et 2.

Dès le début de novembre, la solitude élit domicile dans ces baraques mal isolées. Même dans la promiscuité, l’odeur du linge mouillé suspendu au-dessus d’une truie chauffée à blanc, des gaz intestinaux engendrés par la cuisine de Lucien et des effluves dégagés par des corps mal lavés, les hommes de bois profitent des quelques minutes qui restent à la journée pour aiguiser leur hache ou limer leur scie. D’autres se réfugient sur leur paillasse, réintégrant leur jardin secret et tripotant une petite photo, les hommes pensent à celles qu’ils ont laissées au village, tandis que ceux qui savent écrire s’appliquent sur une lettre d’amour qui ne trouvera peut-être jamais de réponse. Dans le fond du camp, juché sur son lit, le jeune Aspirot tue le temps et fouille un harmonica plaintif afin de lui faire vomir quelques notes. À neuf heures pile, le show-boy vient mettre un terme à cette journée harassante. Le gars de service bourre la fournaise et éteint le fanal, laissant les hommes dans le noir quasi absolu. Seule la lueur du feu danse sur les murs de planches mal équarries et une série d’arabesques capricieuses accompagne le lourd sommeil des hommes de la forêt.





Pendant que les hommes abattent des pans entiers de forêt, bûchant et sciant une grande partie de la journée, les femmes tiennent le phare allumé et s’occupent de la maison, de l’ordinaire et de la marmaille. Dans le village de Paspébiac, personne ne chôme et les Émérentienne, Cédulie, Léontine, Lucienne et combien de leurs semblables affrontent la dure saison avec leurs enfants nichés dans les plis de leur jupe. Heureusement, du moins en ce qui concerne les corvées domestiques, elles peuvent se fier à leurs aînés. Comme les autres, Loretta fait partie du lot des veuves d’hiver. Une fois son jardin dépouillé, ses tomates à l’abri dans la cave, ses betteraves et ses cornichons marinés, ses fèves et ses pois empotés, la mère de famille ne se repose pas pour autant. De ce temps-ci, les sujets de conversation ont uniquement trait à la cuisine et à la préservation des précieuses denrées. Aussi, Donald Rivière, commis du magasin général, n’en finit plus de sortir de l’entrepôt des poches de sel et des cruches de grès contenant le fameux vinaigre blanc. Entre ses doigts gourds, l’homme laisse filer jusque dans un petit sac de papier brun les indispensables épices mélangées qui aromatiseront le ketchup et les marinades. Après un bref arrêt sur le comptoir du marchand, les minuscules graines, offrant l’odeur des pays lointains, disparaîtront dans le grand fourre-tout des ménagères. Sur le comptoir-caisse du magasin traîne toujours le redoutable cahier comptable noir où l’on peut facilement reconnaître les gribouillis de l’employé. Sur chacune des fines lignes bleues figure le nom des familles obérées de Paspébiac. De son crayon de plomb, dont il imbibe généreusement la pointe de salive, Donald note méticuleusement les marchandises sortant du commerce et entrant dans les cabas. Normalement, en cette période de l’année, les Paspéyas, aussi pauvres que Job, doivent nécessairement recourir au crédit. Alors, Donald ne se fait pas prier pour écrire. Dès le retour des hommes du chantier, une partie de l’argent rapporté servira à payer les comptes accumulés durant l’hiver. Puis, avec la pêche, recommencera le système des coupons. Tout le monde sait que les pêcheurs gagnent rarement à cette éternelle roue de mauvaise fortune. Bon an, mal an, leur dette augmente et les bons d’alimentation fournis par l’employeur fondent comme neige au soleil. Certains, comme Loretta, tentent de négocier et de faire valoir le coût exagéré de certains articles.

— La Robin possède le monopole dans la région, s’in-surge-t-elle. Comment voulez-vous qu’on aille acheter ailleurs? Vous en profitez pour gonfler les prix pendant que nos hommes sont partis aux chantiers et qu’il ne reste au village qu’une poignée de femmes, d’enfants et de petits vieux. Je ne vous demande quand même pas la charité.

— Tu vois, Loretta, le crédit ressemble à un élastique, déclare Donald. Actuellement, le tien est étiré à son maximum.

— Dis-moi donc, toi qui sembles tout savoir, comment vais-je faire pour chausser les plus jeunes, hum? Je ne peux tout de même pas les enfermer dans la maison sous prétexte que je n’ai que des chaussons à leur mettre aux pieds. Ça fait longtemps que le cordonnier n’est plus un abonné des miracles.

— Nérée aurait dû prévoir avant de partir pour le bois. S’il avait choisi des rubbers de moindre qualité, il te resterait assez pour chausser tes enfants.

— Ne t’en prends pas à mon mari et, pour l’amour du ciel, laisse-lui ses bottes dans les pieds.

— Comme tu voudras, Loretta. En fait, je ne peux que te proposer des claques, termine-t-il en pinçant les lèvres.

— Enverrais-tu ta fille jouer dehors accoutrée comme ça?

Réagissant à cette attaque bien sentie, Donald Rivière finit par ouvrir une boîte contenant des couvres-chaussures garnis de mouton. À contrecœur, il plonge les mains dans le carton et remet à Loretta les bottes tant désirées.

— Voilà, Donald, je savais que tu pouvais entendre raison et qu’on était capable de s’arranger. Je les apporte à la maison pour que le petiot les essaie et, si je ne reviens pas, marque-les sur mon compte.

— Tu peux en être sûr, ronchonne le commis. À ce rythme-là, monsieur Robin risque la faillite.

Loretta se met à rire et, sa boîte sous le bras, passe la porte. Derrière elle, la clochette retentit encore quand elle voit arriver sa voisine.

— Sais-tu la dernière nouvelle, Loretta?

Il faut le dire, Rose-Aimée Lebreux fait office de journal parlant, d’autant plus que ses informations s’avèrent toujours d’une rare justesse.

— Angélique vient de passer l’arme à gauche. Depuis le temps qu’elle branlait dans le manche. En fait, la vieille ne se décidait pas à mourir et sa belle-sœur devait la veiller jour et nuit. Eh bien! Maintenant, c’est fait! Elle a pris le bord du Bon Dieu. Ce soir, sept heures pile, on la mettra sur les planches et, dès mardi matin, on la casera dans le charnier, ajoute la page nécrologique vivante, car à partir de la mi-novembre, le bedeau ne creuse plus. Puisque le curé Guité a lui-même béni la cabane du cimetière, on installera donc la dépouille en terre consacrée. Mais on lui fera des funérailles chantées par exemple, poursuit Rose-Aimée Lebreux. Il ne sera pas dit qu’à Paspébiac on enterre nos morts tout de travers. Pauvre Angélique! soupire Rose-Aimée en pénétrant à son tour dans le magasin.

Loretta retourne directement chez elle. Cette nouvelle grossesse la fatigue plus que les autres. Vaudrait mieux consulter un médecin, mais comme il faut le payer et qu’elle n’a que quelques piastres pour passer l’hiver, elle préfère garder cet argent pour les au cas où. Après tout, être en famille reste une situation naturelle, dans l’ordre des choses. Pourtant, Dieu sait combien il en meurt en couches! Il y a quelque temps, Loretta a poussé la confidence, confiant son état d’abattement à Gertrude, la sage-femme du village. Selon l’accoucheuse, il ne s’agirait probablement que d’un peu de lassitude morale en partie causée par l’ennui de savoir son homme loin dans le bois. Loretta doute que la morosité provoque des douleurs, mais comme elle n’est pas en mesure de contredire celle qui parle par expérience, la mère de famille se contente de prendre le plus de repos possible et se décharge d’une plus grande part de responsabilité. Loretta sait qu’elle ne devrait pas surcharger Victoire et que celle-ci a droit à son enfance, mais quand le cinquième enfant vous ravage le bas du ventre, on fait ce qu’on peut.

Le soir même, après avoir couché les garçons et confié la surveillance à Victoire, Loretta s’habille de noir, plaque son chapeau à plumes, enfile son manteau de drap et s’en va veiller au corps. Elle déteste par-dessus tout ce genre de sortie! Voilà plus de vingt ans qu’Angélique Gaumont vivait à Paspébiac où elle avait rejoint son frère unique. À ce moment, ce dernier venait tout juste de convoler en secondes noces avec une jeune veuve de Maria, Germaine Cayer, ayant encore pas mal de pep dans le soulier. Le nouveau couple avait offert à Angélique, vieille fille de profession, de partager leur quotidien. Indépendante de fortune, Angélique s’était empressée d’accepter, mettant toute son énergie et ses débordements de tendresse dans les œuvres sociales. Elle s’occupait des laissés pour compte et des nécessiteux, ne calculant ni temps ni argent. Tout le monde dans le village reconnaissait sa générosité et plus d’un lui devait un bon geste. Durant sa longue agonie, sa belle-sœur Germaine l’avait assistée comme aucun ne l’aurait fait, l’aidant à passer les derniers jours de façon plus humaine. N’aurait été d’elle, personne ne serait venu accompagner son départ. Angélique partait donc en paix, ayant pour bagage une vie bien remplie.





Dans le salon du 10, rue Principale, sur de rudes planches recouvertes d’un tissu noir repose la dépouille d’Angélique Gaumont. De chaque côté du catafalque et assis sur des chaises de cuisine, les voisins immédiats de la défunte, Romuald et Noëlla Cyr, Noé Johnson, le notaire Jude Langlois et Loretta Leblanc prient pour le repos éternel de la disparue. L’atmosphère régnant dans la pièce s’avère des plus lugubres. Ménageant l’huile à fanal, faut-il croire, la belle-sœur Germaine a posé deux lampions sur une petite table basse. La lumière vacillante des lumignons exécute une danse macabre sur les draperies de velours bourgogne et transporte les veilleurs dans un monde d’outre-tombe des plus hallucinants. Rien pour rassurer une Loretta qui éprouve une peur bleue des morts. Pas un bruit, si ce n’est le tic-tac de l’horloge et les chuchotements de l’ancêtre Noé qui prie pour sa contemporaine, se demandant du même coup quand son tour viendra. Entre ses doigts arthritiques, un long chapelet noir tourne à une vitesse impressionnante. Après avoir erré sur une foule de détails inutiles, les yeux de Loretta terminent leur course sur le corps amaigri de la vieille Angélique. Dire qu’il y a peu de temps, elle faisait encore partie du monde des vivants! De là à s’imaginer que le corsage de la robe mortuaire a légèrement bougé, il n’y a qu’un pas. En fallait-il plus pour croire que, même entortillé entre des doigts rigides, le petit chapelet en cristal de roche commence à glisser? Devant cette fixation sur la mouvance des choses, Loretta n’arrive plus à prier pour le repos de l’âme ayant déserté ce corps fatigué. Comme elle aimerait marcher, remuer, aller aux bécosses, enfin n’importe quoi pour se soustraire à cette pénible soirée qui s’éternise! Puis, au bout d’une demi-heure de simagrées spirituelles, le notaire Langlois, prétextant un travail en retard, passe poliment la porte d’en avant. Loretta voit voler le crêpe noir suspendu au-dessus du battant que l’homme referme sans bruit. Ne restent plus que cinq. On dirait que le premier qui quitte un lieu sonne la partance des autres. Le couple Cyr, visiblement mal à l’aise, chuchote une excuse à l’endroit de la belle-sœur, sachant d’avance qu’Angélique ne les critiquerait pas de partir si tôt. Plus que trois. Cette fois, Loretta se rapproche de Germaine et du vieux Noé, cherchant un peu de réconfort. Elle n’a qu’une seule idée, fuir élégamment ce lieu qui glace le sang. Finalement, à bout de résistance, Loretta invente une échappatoire crédible. Ses enfants! Elle se colle un peu plus du côté de la belle Germaine.

— Vous savez, Germaine, j’aimerais rester plus longtemps auprès d’Angélique, mais les petits…

— Bien sûr, je vois. Rentrez chez vous, votre place se trouve là. Angélique comprendrait, le bien des autres lui tenait à cœur.

— Merci, dit Loretta en ramassant sa jupe autour d’elle comme si elle craignait d’en oublier un morceau.

Enfin, l’air frais! La jeune femme s’accroche fermement au poteau de la galerie et respire un bon coup d’air salin. Il lui pressait de sortir de cette maison. Lentement, elle s’attaque aux trois marches qui la séparent de la terre ferme et entreprend le chemin descendant vers la grève. Même si elle connaît bien le trajet, Loretta marche les deux fesses serrées. Si au moins la lune éclairait sa route, si au moins les ombres des arbres squelettiques ne se plaignaient pas? Et ce brouillard qui s’est installé sans crier gare. On n’y voit rien, même à deux pas. Afin de s’encourager, elle nomme mentalement les maisons au fur et à mesure qu’elle les dépasse. Soudainement, la voilà propulsée vers l’avant. Sous la forte poussée, elle sent ses genoux plier. Son peu de sérénité la quitte immédiatement. Pendant un instant, son cœur oublie de battre et tarde à reprendre sa cadence vitale. Figée sur place, la main portée à l’organe défaillant, Loretta essaie de comprendre. Elle cherche autour d’elle, mais plus elle approche de la grève, plus la brume s’épaissit. Elle ne voit absolument rien, de la véritable purée de pois! Craintivement, la jeune femme reprend sa route et accélère le pas quand elle ressent une seconde poussée qui, cette fois, s’accompagne de jappements.

— Grosse bête! Tu sais que tu m’as fait une de ces frousses, lance Loretta à l’immense tas de poils qui tourne autour d’elle en bavant. Que je passe près de mourir, ça ne te dérange pas, hein! dit-elle en fourrageant dans l’épaisse fourrure.

L’année dernière, le quai du village avait accueilli un chien errant sur ses vieilles planches. Aucun ne connaissait sa provenance, mais chose certaine, chacun refusait de s’en porter maître. Il répondait au nom de « le chien » et, comme il ne montrait aucune malveillance, il avait fini par appartenir à tout le monde et à personne.

Affectueusement, la grosse bête colle ses flancs chauds sur les jambes de Loretta et accorde son pas au sien.

— Voilà, je suis rendue chez moi, tu peux aller te coucher maintenant, le chien.

L’animal refuse de partir et se contente de remuer la queue. Alors, Loretta y va d’une petite suggestion.

— Que dirais-tu d’une collation avant de repartir? Il doit certainement traîner quelques patates sur l’armoire.

Depuis qu’il flâne dans le coin, le toutou a compris qu’il devait se tenir loin des portes et prend le parti d’attendre patiemment sur la galerie. Selon toute probabilité, il pourra manger. Comme promis, Loretta pousse un bol de pommes de terre froides sur les planches du balcon. Sans manière, l’animal saute sur le plat, ne faisant qu’une bouchée de la maigre collation. Puis prenant appui sur son postérieur, il patiente, espérant recevoir davantage.

— Je regrette, le chien, après la peur que tu m’as faite, tu ne mérites rien de plus.

— À qui parles-tu, maman? demande Victoire, la figure calée dans la porte entrebâillée.

— Rentre, on gèle dehors, ordonne tout de suite Loretta. Des vrais plans pour attraper ton coup de mort. Et puis, les jeunes t’ont-ils fait damner?

— Comme d’habitude, répond-elle en soupirant. J’allais m’endormir quand je t’ai entendu jaser.

— Dans ce cas, monte te coucher et profites-en donc pour jeter un œil à tes frères. Recouvre-les, il ne fera pas chaud cette nuit, termine Loretta en enlignant la chaise berçante.

Un dernier bisou sur la joue froide de sa mère et Victoire grimpe l’escalier qui mène aux chambres à coucher. L’étage supérieur n’accueille que trois pièces: une pour les parents, une pour les garçons et une dernière pour elle-même, digne représentante du sexe féminin. Normalement, Victoire devrait coucher tout seule dans sa chambrette, mais comme il y a surcharge du côté des gars, elle partage généreusement son intimité avec le petit Benoît. Du jour de sa naissance jusqu’à son premier anniversaire, le futur bébé logera avec ses parents, puis il aboutira immanquablement dans l’une ou l’autre des pièces. Avant de se rendre à son lit, Victoire passe donc par le repaire d’Arthur et d’André qui dorment à poings fermés. Il ne reste que le petiot. Maternellement, la jeune fille se penche sur le berceau et remonte la couverture sur les frêles épaules de Benoît. Dérangé, le petit réduit à néant le geste affectueux de sa sœur et d’un coup de pied fait voler la catalogne à l’autre bout du lit. Tombant de fatigue, Victoire se glisse entre ses draps rugueux, puis rapatrie son oreiller de plume et lui assène quelques coups de poing dans l’espoir de lui donner un peu plus de volume. Le temps d’entamer une courte prière, la voilà qui coule dans un sommeil de plomb. Les journées s’avèrent parfois difficiles et dures pour une enfant de sept ans. En plus de prendre soin de Benoît, Victoire aide sa mère, sans compter que les petites corvées désagréables lui sont souvent dévolues. À l’occasion, comme ce soir, elle garde ses jeunes frères. Arthur et André ne se gênent pas pour lui compliquer la vie, ne reconnaissant nullement son autorité. Heureusement, au printemps, quand son père reviendra à la maison, les lois changeront et les enfants Leblanc auront tout intérêt à comprendre le sens du mot discipline.

Profitant du silence de la maison, Loretta se coule une tasse de thé et s’accroche dans les pans du rideau. La brume s’est légèrement dissipée, juste assez pour laisser deviner une mer d’encre, tranquille et apaisante, une mer qui se modèle à ses états d’âme. La femme trouve refuge sur la vieille berçante, se recroqueville et, tenant fermement la tasse entre ses doigts gercés, sa pensée se dirige tout droit vers une cabane en bois rond perdue dans le fond des bois de Saint-Elzéar où son homme devrait déjà dormir. Comme elle s’ennuie de lui, de la chaleur de son corps et de la rudesse de ses larges mains, de ses yeux couleur de mer et de ses lèvres gloutonnes. À petites gorgées, Loretta avale le liquide brûlant, puis la voici revenue sur la grève. Le soleil plombe et la baie ressemble à une immense assiette remplie d’huile. Son bras passé sous celui de Nérée, ils foulent le sable rugueux. Leurs pas s’accordent à la perfection et lorsqu’il s’agit d’enjamber un obstacle encombrant leur parcours, ils s’inventent des jeux qui leur tirent des éclats de rire, s’obstinant à savoir lequel des deux performera le mieux. Nérée lui communique sa jovialité et son rire ressemble à un collier de perles qui casse et s’égrène. Cet homme possède un don, celui de provoquer des cascades de bonheur à volonté. Depuis le départ de son mari, Loretta oublie de sourire. Elle aurait besoin de se délester de la lourdeur du quotidien, d’alléger ses tracas, de prendre la vie avec un brin de philosophie et de légèreté, de s’amuser un peu. Ce soir, elle a cent ans… Loretta quitte la berçante et retourne vers les carreaux tapissés de noir. La barque du maître de barge ne s’attarde plus sur la grève, rentrée pour la froide saison. Même le seigneur de la baie a déserté la plage de galets. Avec regret, Loretta constate que tout ce qu’elle connaît de la mer, elle le tient de Nérée. Les fils de pêcheurs se montrent rarement bavards et comme eux, son mari garde pour lui seul les violentes émotions que lui fait vivre son autre maîtresse. Fidèle au destin qu’il force à l’occasion, l’amant de la mer démontre pour son métier une passion hors du commun. Entre lui et l’eau de la baie, subsiste un duel à finir. Nérée est né pêcheur et mourra ainsi. La solitude quotidienne doit lui peser énormément et la mélancolie lui a donné rendez-vous dans une cabane en rondins qui sent l’humidité et l’ennui. Sa tasse de thé terminée et avant d’abandonner la cuisine aux fantômes, Loretta bourre le poêle de grosses bûches en souhaitant qu’elles tiennent sa famille au chaud durant quelques heures. Encore une nuit sans lui. Puis, comme une urgence, elle remonte la mèche du fanal, cherche une feuille de papier, sa plume et la bouteille d’encre. Comme une écolière, elle s’installe à une extrémité de la table.





Mon grand amour,





Ce soir, je ne peux me résoudre à entrer dans notre lit, celui de nos passions. Je me languis de toi. Mon cœur n’appelle qu’une présence: la tienne. Je voudrais tellement que tu sois près de moi, de nous, car tes enfants aussi t’ espèrent. La nuit est tombée et la lune refuse de tenir compagnie à une mer attristée. Dans le noir, je cherche ta voilure, celle qui d’habitude m’apparat dans un ciel sans nuage, un ciel comme seul juillet sait les faire. Même si bien souvent j’ai l’impression que ta barque semble égarée tant elle est accolée à l’horizon, tu restes tout de même à portée de vue, travaillant comme un forcené pour ramener une barge pleine à ras bord. Dans les bois, je perds ton odeur. Elle se confond avec le parfum entêté du sapinage et la force de tes br as ne sert plus qu’à abattre des arbres déjà soumis par le froid.

Ne crains rien pour nos enfants, mon amour, ils sont en excellente santé. Arthur et André continuent à démontrer une fouge toute juvénile, celle-là même qui devait t’habiter durant ta jeunesse. Notre belle Victoire embellit de jour en jour. Je regrette de lui demander tant d’efforts, ce n’est qu’une fillette de sept ans, mais ma grossesse engendre quelques difficultés. Ce petit-là ne sera pas des plus faciles, car il me donne déjà bien des misères. N’aie pas peur, je ne t’accablerai pas avec mes douleurs de femme enceinte.

En ce qui concerne les dernières nouvelles du village, la vieille Angélique nous a quittés pour le ciel, il ne peut en être autrement et, dans deux jours, le curé Guité chantera son libera.

Je n’ai qu’un désir, mon amour, celui que tu me reviennes au plus vite et, je t’en prie, sois prudent.





Ta Loretta qui t’adore.





Loretta plie sa lettre et l’insère dans une enveloppe. Péniblement, comme si sa vie était chargée par un trop grand nombre d’années, elle gravit l’escalier. Sur le palier, pas un bruit. Malgré elle, elle entrouvre la porte de la chambre des garçons, puis celle de Victoire. Tout paraît en ordre. Cérémonieusement, elle s’assoit sur le bord du lit et cache sa précieuse missive dans le tiroir de sa table de chevet. Son message va donc rejoindre les autres lettres d’amour que la jeune femme avait rédigées au cours des saisons précédentes. Quand la solitude amoureuse se fait trop insistante, Loretta a pris pour habitude d’écrire, mais jamais elle n’envoie son courrier. Seul le petit meuble mérite sa confiance et devient digne de sa prose. Lentement, la veuve d’hiver défait son lit et se glisse entre ses draps glacés. Elle s’arme de patience et compte une bonne demi-heure avant de pouvoir réchauffer son cocon de couvertures et y trouver un certain réconfort. Son premier sommeil est peuplé d’ombres et de lumières auxquelles s’ajoute un spectre connu. Le vieux Noé poursuit un corps évanescent qui tente de lui ravir son chapelet. Désirant à la fois protéger la créature éthérée et chasser le vieillard, une femme, portant les traits de Germaine, hurle à s’en rompre les cordes vocales. Malheureusement, elle ne réussit qu’à attirer le chien qui, animé d’une puissance destructrice, s’attaque à ce décor surréaliste. Loretta se réveille en sursaut et s’assoit droit dans le lit. Du même coup, elle rejette brusquement les couvertures au pied de la couchette, faisant fi du nid de chaleur qu’elle avait si soigneusement créé. Les cheveux épars, elle tente de reprendre ses esprits. Il lui faut un certain temps avant de retrouver son aplomb, mais qu’une seconde pour statuer qu’elle ne retournera pas à la prochaine veillée au corps. Qu’Angélique lui pardonne!





Le lendemain, le soleil se lève sur une journée aussi avare que la veille. Bien qu’elle ait mal dormi, Loretta a du pain sur la planche. Que faire de ces enfants survoltés qui refusent de s’apaiser? Après le déjeuner, sans égard à la grisaille et à l’apparence de pluie, les garçons sont fortement invités à aller jouer dehors, question de déverser leur trop-plein d’énergie.

— Et vous deux, mes pendards, formule la mère à l’intention de ses fils aînés, surveillez bien votre petit frère. Et toi, dit-elle en resserrant le col du manteau de Benoît, écoute André et Arthur.

Après avoir rouspété pour la forme contre la présence de Benoît, les enfants se dirigent au pas de course vers le hangar à gréements. Tant qu’à être obligés de sortir, autant trouver un endroit qui offre à la fois un abri contre la pluie et la possibilité de s’amuser convenablement. Cette dernière affirmation se traduit par s’adonner à des coups pendables. Pourquoi se priver? Ici, leur mère ne peut les apercevoir et, une fois leurs jeux terminés, ils se proposent de tout remettre en ordre. Qui y verrait des inconvénients? Seulement, il y a un hic: Benoît. Trop jeune pour participer à leurs distractions, Arthur et André décident d’en faire abstraction et de ne pas s’occuper de lui. De toute façon, il ne peut aller bien loin et puis, qu’il se débrouille!

Au moment où les garçons poussent la porte de l’univers paternel, une odeur de moisi et de sel monte immédiatement au nez. Décidément, l’endroit manque d’aération. Incapables d’ouvrir quelques fenêtres et hésitants à s’attaquer au large battant de bois jugé trop pesant, ils entrebâillent légèrement la porte de manière à se donner un peu de lumière et d’air frais. Dans la faible clarté ainsi créée, Arthur pose un regard scrutateur sur le mur d’en face où, suspendus à une enfilade de clous, de longs filets, des bouées de liège, des longueurs et des longueurs de corde enroulée sur elle-même, une gaffe au croc mortel, plusieurs paires de rames, des plus grandes aux plus petites et des hameçons si gros qu’on les dirait destinés à Moby Dick lui-même, attendent la prochaine saison de pêche. Dans un coin, près de la porte, un alignement de bottes et une guirlande d’imperméables et de cirés pendus à des crochets de fortune complètent l’assemblage. Mais ce que les deux loupiots cherchent ne se trouve pas ici. Ils doivent donc se rabattre vers la grange. C’est là que leur père a entreposé sa barque pour l’hiver. Aujourd’hui, André et Arthur ont l’intention de naviguer et de souquer ferme, car selon eux, il suffit de retourner l’embarcation et de grimper à l’intérieur. Rien de plus simple! Un jeu d’enfant! Le reste de l’aventure ne tiendra qu’à l’imagination fertile des deux compères. A priori, l’affaire semblait aisée, sauf