Main La Mort De L'Information

La Mort De L'Information

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Year:
2007
Language:
french
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1

La maison sur la grève

Year:
1949
Language:
french
File:
EPUB, 1.83 MB
2

La mouche du coche

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 2.24 MB
Table des Matières

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Table des Matières

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DU MÊME AUTEUR

Dédicace

Avant-propos

Du talent et du succès

De la démocratie directe

De la médiacratie

De l'indépendance et de la connivence

De la concurrence

Des mensonges de l'image

De la transparence et de la liberté

Tous journalistes, ou la mort de l'information





© Éditions Stock, 2007

978-2-234-06685-4





DU MÊME AUTEUR

La guerre des Belges, Le Seuil, 1968

Le roman de la rose (en collaboration avec Robert Schneider), Le Seuil, 1982

Le serment de Théophraste, Flammarion, 1992

Citoyennes ! Il y a 50 ans, le vote des femmes (en collaboration avec Nicole du Roy), Flammarion, 1994

Le carnaval des hypocrites, Le Seuil, 1997

Domaine réservé, les coulisses de la diplomatie française, Le Seuil, 2000





Ouvrage publiésous la direction de Hervé Hamon





À Nicole,

aux autres reporters de guerre,

avec admiration,

aux journalistes de demain,

avec espoir.





Avant-propos

Ceci est mon testament. Mon testament professionnel, l'autre peut encore attendre, et sera d'ailleurs bien plus simple à rédiger. Une page est tournée. Une sacrée page. Combien compte-t-elle d'années ? Cela dépend où l'on place le départ. À la naissance d'une vocation ? Dans ce cas, cinquante-deux ans, avec la rédaction en chef d'une publication de lycée, Le Rouge et vert , une revue sur papier glacé que je transformai en « vrai » journal. Au premier stage ? Trois ans plus tard, à La Métropole , quotidien d'Anvers, cette ville cosmopolite, Marseille du Nord, qui, aujourd'hui, a banni tout ce qui est francophone. Au premier emploi salarié ? Il y a quarante-six ans, à Europe 1 (on disait alors Europe numéro 1), dans une ville, dans un pays où je ne connaissais personne. Depuis, une existence journalistique intense qui a toujours ignoré les « 35 heures », terme incompréhensible pour qui vit une passion. Radio, presse écrite, télévision, parfois les trois en même temps, j'ai été un de ces affreux cumulards dont les jeunes se plaignent à juste titre;  ; reportages, enquêtes, interviews, éditoriaux ; politique internationale, politique française, économie, société, mais jamais le sport ; des petits matins radiophoniques aux longues soirées télévisuelles en passant par les nuits de bouclage hebdomadaire ; des succès, mais aussi des échecs, des amitiés fidèles, mais aussi de pénibles trahisons ; du statut de reporter à la fonction de directeur général, j'ai été au total, successivement ou simultanément, le salarié, le collaborateur régulier ou le responsable de quatorze médias… Sans oublier quelques années d'enseignement dans les centres de formation professionnelle.

Il faut bien s'arrêter un jour. Certains n'y parviennent pas : ils enchaînent les années comme on fait du vélo, s'ils cessent de pédaler, ils tombent. Sans doute ont-ils deviné que, s'ils dételaient, leur notoriété, leur succès, leur réseau, leurs privilèges disparaitraient, avec beaucoup de ceux qu'ils pensaient être des amis. J'ai longtemps cru que je ne pourrais jamais arrêter, qu'en dehors du métier, il n'y avait rien. Les circonstances aidant, j'ai sauté dans ce « rien ». Et finalement sans déplaisir. Même si la nostalgie vient de temps en temps me tarabuster. La retraite n'est pas l'état de déroute que je redoutais, même si elle décape les illusions et éclaircit sérieusement les rangs alentour. Elle autorise ce qui manque le plus dans le métier : un retour sur son exercice, une réflexion sur ce système d'information auquel on a participé, dont on a été un rouage parfois important, que l'on a servi pour le meilleur et pour le pire. La retraite, c'est le retrait. On a vécu le nez collé à l'« actu », sous la dictature de l'horloge, du « bon à tirer », du « 3, 2, 1, clap », du « Faut couper dix lignes, coco ! » La distance permet de voir ce que le temps, qui manquait toujours, dérobait à votre sens critique.

Et ce regard nouveau que l'on porte sur le métier de sa vie, donc sur soi-même, est en l'occurrence bien cruel. Ai-je participé à une illusion ou à une escroquerie ?

Un testament, ça sert à transmettre quelque chose à quelqu'un. Qu'est-ce que je lègue ? Presque rien. Même si certains d'entre eux s'illusionnent, les journalistes ne travaillent pas pour l'éternité, ni même pour le mois prochain, quelle que soit la pertinence de leurs images ou de leurs mots. Leur travail se situe dans l'instant, colle à une réalité qui, la minute suivante, aura changé. Cela est évident pour les médias « chauds », ceux de l'actualité immédiate, mais c'est aussi le cas de ceux dont le rythme autorise une certaine distance par rapport à l'instant. Si la précipitation des premiers entraîne de fréquents dérapages, la tempérance des seconds implique également des perversions. Bref, s'il arrive à des journalistes d'écrire d'excellents livres, ce ne sont jamais ceux qui rééditent en volume leurs travaux journalistiques. Ceux-ci sont volatils, précaires, forcément inachevés. Certains ne s'en consolent pas. Ce métier, pourtant, devrait inciter à la modestie. Plus que jamais !

Qu'est-ce que je peux léguer ? Une réflexion teintée d'amertume sur un système d'information dont les faiblesses sont dues autant aux hommes qu'aux structures de notre société libérale. Une interrogation carrément anxieuse sur notre vie démocratique car, depuis l'éveil de mon intérêt pour la politique (merci, Pierre Mendès France !), je n'ai jamais séparé passion professionnelle et engagement citoyen. Une remarque enfin : dans un avenir que je ne connaîtrai pas, les citoyens auront encore plus de pouvoir, sur la gestion de la société comme sur les médias ; la manière dont ils l'exercent aujourd'hui permet de s'inquiéter de ce qu'ils en feront demain.

Le constat que dresse ce livre est sévère. Pour tous, y compris pour moi-même puisque j'ai contribué, pas toujours inconsciemment, aux dérives que je signale. Il suscitera bien des aigreurs chez mes confrères. Tant pis ! J'ai passé le temps de la prudence. Et revêtu mon gilet pare-fiel.

Vaugenlieu, le 30 juillet 2007





Du talent et du succès

Qui eût cru que le dessinateur d' Astérix déclencherait par quelques mots une telle tempête dans le crâne d'un Gaulois d'origine ménapienne ? La phrase figurait dans Le Figaro sous la caricature d'Albert Uderzo qui s'exprimait à la sortie de son dernier album. Je le cite : « On attend le résultat des ventes pour savoir si on a du talent ! » Phrase consternante. Sans succès, pas de talent ? L'indexation du talent sur les ventes ! Est-ce à dire qu'une œuvre qui se vend mal ne peut être talentueuse ? Les peintres morts dans la misère doivent se retourner dans leur tombe… Mais, me direz-vous, ceux dont les tableaux font aujourd'hui s'envoler les enchères voient post mortem leur talent reconnu, et le seul regret que l'on puisse avoir est le caractère tardif de cette reconnaissance ! OK, même avec quelques siècles de retard, une « vente » vient presque toujours récompenser un talent. Le talent, un jour ou l'autre, crée le succès, et la morale est sauve…

Mais, cher Uderzo, c'est l'autre versant de votre sentence qui me perturbe : le succès prouve-t-il le talent ? Une œuvre qui se vend est-elle forcément talentueuse ? La fréquentation des salles de cinéma, surtout quand elles sont combles, la lecture des best-sellers (en français : meilleures ventes), l'audition des humoristes ou des tubes à la mode, etc. prouvent chaque jour que succès et talent ne sont pas indissolublement liés, c'est le moins qu'on puisse dire… Ou alors le talent en question n'est pas celui de la qualité littéraire ou artistique, mais bien celui de plaire au plus grand nombre. C'est un talent commercial, à faire figurer au palmarès du business, non à celui de l'art et de la culture.

Vive le succès ! Vive les bonnes ventes ! Ne tombons pas dans l'excès inverse. On connaît certains journaux condescendants, certains esprits suffisants pour lesquels tout succès commercial est suspect, voire méprisable. Mais évitons la confusion : certaines œuvres ont du succès et leurs auteurs pas de talent, d'autres auteurs ont du talent mais pas de succès, d'autres enfin, heureusement, cumulent les deux. Donc, cher Uderzo, il ne fallait pas attendre les scores de vente pour savoir si vous aviez ou non du talent. Il fallait lire votre BD.

Pourquoi cette phrase m'a-t-elle mis en colère ? Parce qu'elle ne touche pas seulement aux domaines de la culture ou du spectacle. Parce qu'elle ne concerne pas le seul « goût » qui, avec les couleurs, chacun le sait, ne serait pas discutable. Parce que appliquée au champ politique elle ouvre d'inquiétants horizons. Parce que enfin, elle est révélatrice de l'esprit du temps que nous vivons, celui-ci illustré par une autre formule tout aussi consternante : « Quand tout le monde se trompe, tout le monde a raison ! » Non, quand tout le monde se trompe, tout le monde se trompe… La majorité fait la loi, commerciale ou politique : c'est la règle du marché et de la démocratie. Mais il arrive à la majorité d'être dans l'erreur. Respecter sa volonté est une obligation démocratique, satisfaire ses goûts est une nécessité économique, mais cette obligation et cette nécessité n'impliquent nullement que l'on renonce à faire usage de notre sens critique. Même en tête de gondole, même au sommet des palmarès et des hit-parades, une merde reste une merde. Même triomphalement élu et réélu, un mauvais député reste un mauvais député. Même approuvée par référendum, une mauvaise décision reste une mauvaise décision.

Et, pour demeurer dans le domaine qui est le mien, même un Audimat himalayen, une diffusion à six chiffres ne récompensent pas nécessairement une émission ou un journal de qualité. Voulez-vous le fond de ma pensée ? On a parfois l'impression que c'est le contraire… Regardez jour après jour les scores d'audience des chaînes : est-ce l'intelligence, l'ambition, l'originalité, la subtilité – bref, le talent – qui attirent le plus large public ? Dépouillez les statistiques des ventes de la presse : est-ce la pertinence, la clarté, la rigueur, le sérieux qui drainent la multitude ? Non. Je ne dis pas cela pour le condamner mais simplement pour le constater. Et pour en tirer quelques cruelles réflexions. Cruelles pour nous, les journalistes, les médias, individus et entreprises, de l'écrit, de l'audiovisuel et, désormais, de l'Internet. Cruelles pour « eux », les décideurs, élus politiques, chefs d'entreprise, responsables syndicaux et patronaux. Et cruelles pour vous, mon lecteur, qui que vous soyez, mais j'y reviendrai ; vous ne perdez rien pour attendre… Je vous le dis tout net : si vous voulez garder votre bonne conscience pour vous, si vous êtes de ceux qui sont persuadés que le client a toujours raison, et que le peuple souverain ne peut se tromper, alors ce livre n'est pas pour vous.

N'ayons pas peur des mots : c'est, ici, la démocratie, et donc le suffrage universel, qui sont en cause. Et le libéralisme, c'est-à-dire la loi du marché. Autant talent et succès ne vont pas automatiquement de pair, autant marché et démocratie sont frère et sœur. L'un, dans le domaine commercial, et l'autre, dans le politique, obéissent à la même règle : celle de la majorité, qui n'a pas toujours raison mais l'emporte toujours. En 1981, peu après le raz de marée rose qui suivit l'élection de Mitterrand, le député socialiste André Laignel lança à l'opposition cette phrase qui fit scandale : « Vous avez juridiquement tort car vous êtes politiquement minoritaires ! » Qu'avait-il dit là ! s'emporta la droite. Il n'avait fait qu'exprimer en termes crus la dure loi de la démocratie…

Selon la formule prêtée à Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres ». Bannissons donc définitivement et catégoriquement tous les autres, l'affaire est entendue, mais n'oublions pas néanmoins que la démocratie reste le pire des systèmes, alors que nous avons trop tendance à l'idéaliser, à considérer que là où elle règne, tout baigne. Il se trouva même, peu après la chute du mur de Berlin et l'implosion de l'empire soviétique, un penseur américain, Francis Fukuyama, pour proclamer « la fin de l'Histoire », la victoire définitive de la démocratie libérale. Sur le moment, dans l'euphorie occidentale, on trouva certes la formule audacieuse, mais au fond pas trop stupide. Outre que les événements, depuis, ont prouvé que l'Histoire continuait, pour le meilleur et plus souvent pour le pire, ce bulletin de victoire trahissait surtout une arrogance dangereuse ; elle supposait que la démocratie libérale était un système entièrement satisfaisant. L'est-elle ?

Notre société libérale et démocratique repose sur un trépied : les élus, les citoyens qui les élisent, et le système d'information qui, théoriquement, donne aux citoyens les éléments nécessaires pour arrêter leur choix. Que l'une de ces trois bases de notre système démocratique ne remplisse pas correctement sa fonction, et voilà le trépied déséquilibré. Personne ne contestera qu'il l'est. Mais est-il simplement boiteux, un pied plus court que les autres ? Est-il franchement bancal ? Est-il totalement désarticulé, au bord de la rupture ? Je plaide pour la troisième hypothèse, la pire, celle qui met chacun gravement en cause.

Commençons par « eux », ces « ils » des cafés du commerce, globalement et régulièrement critiqués pour des décisions désagréables ou des malhonnêtetés soupçonnées. Ambitions personnelles, aveuglement, corruption, démagogie, hypocrisie, immobilisme, incompétence, manque de courage, populisme… constituent le catalogue des reproches adressés à la politique en général et aux politiques en particulier. Constater une rupture entre politiques et citoyens est devenu une banalité. Cette situation n'est pas propre à notre époque ; elle survient à chaque période d'inquiétude ; elle est le symptôme habituel des crises menaçantes. Est-elle plus profonde aujourd'hui ? Je le crois, en dépit des derniers événements électoraux, dont certains pensent qu'ils annoncent une sortie de crise, un regain de noblesse de la politique. Je crains cet optimisme au moins prématuré, et sans doute trompeur. D'abord parce que faire le procès du fonctionnement de notre système représentatif serait totalement justifié, mais aussi parce que le développement des nouvelles technologies donne aux citoyens le sentiment qu'ils pourraient eux-mêmes agir. La collectivité citoyenne avait besoin de représentants élus pour fonctionner. Elle conteste désormais non seulement la qualité de ses représentants, mais aussi leur utilité, leur nécessité. Voici l'individu-citoyen convaincu d'être doté des moyens de décider de tout à chaque instant.

Les mêmes technologies sapent notre système traditionnel d'information. Celui-ci reposait sur une médiation assurée par des professionnels, nous les journalistes, entre d'une part un monde complexe et des pouvoirs souvent labyrinthiques et d'autre part des citoyens avides de savoir ce qu'il était indispensable de connaître pour, l'heure venue, donner à ceux qu'ils ont élus une ligne de conduite à suivre pour le bien de la collectivité. Pour de nombreuses raisons sur lesquelles nous reviendrons, la compétence et la crédibilité de ces médiateurs professionnels sont réfutées. À juste titre bien souvent. Pourquoi continuerait-on à s'embarrasser de médias contestables alors que, grâce à Internet, chacun estime ne plus avoir besoin de ces intermédiaires pour être correctement informé, voire pour intervenir dans le débat ?

Le système politique et le système médiatique ont évolué de concert. Le premier, surtout depuis les débuts de la Ve République et l'élection du chef de l'État au suffrage universel, a peu à peu sapé les bases de la démocratie représentative, redoutant de plus en plus de prendre de grandes décisions sans obtenir au préalable l'assentiment populaire, et recourant du coup à tous les moyens disponibles pour sonder l'état d'esprit des citoyens. Il convient donc, d'abord, de remonter aux sources de cette évolution pour en comprendre les mécanismes. Le rôle du système médiatique devenait aussitôt encore plus essentiel, non seulement pour informer les citoyens des enjeux de ce pouvoir qu'ils détenaient, mais aussi pour se faire leur porte-parole. Or, dans le même temps, le système médiatique s'est laissé instrumentaliser par le politique et a perdu une bonne part de sa crédibilité. Sacrifiant sa fonction de contre-pouvoir pour être sacré « quatrième pouvoir », subissant du même coup la défaveur des trois autres…

Voilà donc deux des trois éléments de notre trépied démocratique radicalement remis en cause. Plus d'intermédiaires pour décider en notre nom, plus d'intermédiaires pour nous informer ! Le citoyen en prise directe avec son destin individuel et collectif ! Démocratie directe ! Démocratie parfaite ou dangereuse illusion ?

J'ai évoqué l'esprit du temps que nous vivons. Il est à glorifier, à mythifier le « marché », l'« opinion », qu'il faudrait suivre aveuglément, respecter, écouter, cajoler, admirer. « Le marché a toujours raison », proclament les économistes, et bien des éditorialistes encensent « l'intelligence collective » du corps électoral. Mais je voudrais qu'on m'explique comment on peut à la fois déplorer le fonctionnement défaillant de notre système politique et ne pas s'interroger sur la pertinence de ceux qui, de scrutin en scrutin, le font vivre tel qu'il est, et comment on peut dénigrer un système médiatique que, jour après jour, on entretient tel qu'il est. Bref, dans notre trépied, le troisième échappe à l'analyse, à la critique. Or, paradoxalement, c'est de lui que tout dépend.

À vous tous, lecteurs, pour se faire bien voir, élus et médias répètent : « On vous trompe ! » Ne devrait-on pas parfois vous dire : « Vous vous trompez ! »

Électeurs-citoyens-contribuables, grâce au suffrage universel, vous décidez par qui et comment vous voulez être gouvernés. En faites-vous bon usage ? Lecteurs-auditeurs-téléspectateurs, en lisant, écoutant, regardant plutôt ceci ou plutôt cela, vous décidez par qui et comment vous voulez être informés. Faites-vous les bons choix ?

Le problème de la bagnole, ce n'est pas le véhicule, c'est le conducteur, imprudent, sans-gêne, grossier, envahissant, pollueur… Le problème des médias, ce n'est pas les seuls journaux et ceux qui les font, c'est aussi, et même surtout, leurs consommateurs, inconstants, inconscients, trop peu exigeants… Le premier problème de la démocratie, ce n'est pas le système, c'est le citoyen.

Vous êtes décideur suprême, vous avez collectivement tous les pouvoirs : celui de vie et de mort sur vos moyens d'information ; celui de succès ou d'échec sur vos élus, sur les pouvoirs. Êtes-vous le « maillon faible » ?





De la démocratie directe

Le 6 mai 2007, les Français ont élu, avec netteté, un nouveau président. Ont-ils fait le bon choix ? L'avenir le dira, et ce n'est pas l'objet de ce livre que d'en discuter. Dès le résultat connu, le soir même à l'oral sur radios et télés, le lendemain à l'écrit dans les quotidiens, puis avec plus d'emphase encore dans les hebdos, les commentateurs des deux bords, professionnels de la politique ou du journalisme (on verra que c'est parfois la même chose), se sont félicités à l'unisson : les Français étaient ré-con-ci-liés avec la politique ! Et l'on sentait chez tous un immense soulagement. Après bizarreries sondagières, incongruités électorales et pataquès référendaire, les « choses » reprenaient enfin leur cours normal, le fleuve politique, un temps incontrôlable, était rentré dans son lit. Chacun retrouvait ses marques. Effacé, le traumatisme de 2002 : les fluxions extrémistes enfin réduites, nous étions revenus en terrain connu, à l'affrontement classique droite/gauche. Corrigé, l'accident du référendum européen de 2005 : les deux finalistes de l'élection étaient des partisans du « oui » et avaient promis la relance institutionnelle de l'Union. Inversée, la courbe désastreuse de la participation électorale, en baisse continue depuis trente ans : 15 % d'abstentions seulement après une forte vague d'inscriptions sur les listes électorales. Oubliées, les campagnes étiques où les militants encartés rameutés à grands frais remplissaient difficilement les salles municipales : les foules débordaient des stades, des zéniths, des palais des sports que seules les stars de la chanson réussissent d'ordinaire à combler, et les débats télévisés, revenus à l'occasion sur les écrans à des horaires de séries américaines, dopaient l'Audimat. Interrompue enfin, cette fatalité qui semblait frapper tout pouvoir en place : depuis 1981, tous les scrutins présidentiels ou législatifs ont alternativement sanctionné soit le président, soit le gouvernement en exercice. Le vainqueur, cette fois, s'inscrit dans la continuité politique de la majorité sortante, même si c'est paradoxalement au nom de la « rupture ».

De plus, l'élection phare retrouvait un éclat perdu depuis un quart de siècle. Non seulement l'élu était bien élu (53 %), mais en plus il l'était dans la clarté. En 1988 avec l'hypocrite « ni-ni » mitterrandien, en 1995 avec l'entourloupe chiraquienne de la « fracture sociale », en 2002 avec la surréaliste vague antiraciste, c'était le triomphe de l'ambiguïté et du faux-semblant. Cette fois, l'électeur s'est trouvé devant un vrai choix exprimé ; il ne pouvait ignorer en faveur de qui et de quoi il votait. Pour peu que l'élu soit fidèle à ce qu'il est et à ce qu'il a promis – et il a commencé à l'être jusqu'à la caricature –, le citoyen obtiendra ce qu'il a voulu avoir. S'il n'est pas content, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.

Tout cela était bel et bon. Et l'on tourna la page avec le sentiment du devoir accompli et la satisfaction d'une démocratie réconciliée avec elle-même, appréciant au passage l'activisme trépidant du nouveau président, son habileté manœuvrière pour déstabiliser l'adversaire, et le look surprenant, moitié Clinton, moitié Grimaldi, qu'il imprimait à sa fonction. Mais tourner la page ne signifie pas que les pages précédentes n'ont pas été écrites. Les dysfonctionnements constatés depuis l'aube de la Ve République, les doutes émis, les craintes exprimées tout au long de la campagne, demeurent. Peut-on les oublier ? Le pouvoir déséquilibré a-t-il été rééquilibré par un coup de baguette magique ? Le sera-t-il grâce à la réforme en projet ? La monarchie présidentielle, que l'on pourrait aussi nommer la présidence impériale, s'est-elle républicanisée ? La toute-puissance élyséenne, encore renforcée par la conception que le nouvel élu a de sa fonction, sera-t-elle davantage contrôlée ? Et, pour rester sur le terrain que nous avons choisi, les électeurs, qui ont indéniablement exercé leur responsabilité citoyenne, ont-ils eu les moyens de le faire en toute connaissance de cause ? Et les auront-ils à l'avenir lorsqu'on les interrogera à nouveau ? Autrement dit : l'« opinion », que chacun évoque à sa guise, et dont tout le monde prétend mesurer les moindres pulsions, a-t-elle été, est-elle encore vraiment à même de trancher en conscience et compétence les grands choix qu'on lui soumet ?

Hors les dictateurs, pas un chef d'État au monde ne dispose d'un pouvoir équivalent à celui du président français : une légitimité populaire sans égale octroyée par le suffrage universel, une autorité sans contrôle et sans sanction durant son mandat.

Pourquoi tourner autour du pot et ne pas poser d'emblée la question iconoclaste qui fâche (et que maints dirigeants politiques n'abordent qu'en privé, sous le sceau de la plus absolue confidentialité) : faire élire ce président au suffrage universel était-il une bonne idée ? Interrogation stupide, dira-t-on, puisqu'il ne peut être question de revenir en arrière, de retirer au peuple souverain le plus éclatant symbole de cette souveraineté, et cela au moment où cet exercice démocratique délicat vient d'être si correctement exécuté. Interrogation anachronique aussi quand, justement, le courant – ou la mode, comme on voudra – va en sens inverse, vers une consultation fréquente des citoyens, vers ce qu'on appelle la « démocratie d'opinion », nirvana participatif pour les uns, marécage démagogique pour les autres. Le journaliste Claude Imbert n'en doute pas : « La démocratie d'opinion s'imposera à la politique comme le suffrage universel s'est imposé à la démocratie1. »

N'est-ce pas toujours au moment où les questions sont le moins lancinantes qu'il faut les poser, à froid, hors de toute pression, de toute passion, de toute urgence ? Il ne s'agit pas, ici, de plaider absurdement et inutilement pour l'abandon de cette élection au suffrage universel, mais d'en rappeler les effets pervers afin que, dans l'avenir, ils puissent être réduits ou, mieux, évités. L'élection présidentielle a porté un rude coup à une démocratie représentative déjà flageolante chez nous alors qu'elle reste vive ailleurs ; avec l'aide des nouvelles technologies, elle a symétriquement développé le mirage de la démocratie directe, chaque citoyen devenant, ou ayant le sentiment de devenir, partie prenante de chaque décision ; elle a enfin, avec la complicité cette fois de la télévision, modifié radicalement le cours et le contenu du débat politique.

Parmi les effets pervers, ceux que l'on peut regrouper sous le label « communication » – le lien continu entre les citoyens et ceux qui dirigent, ou aspirent à diriger, l'État – sont particulièrement inquiétants. À partir du moment où le rôle du citoyen est renforcé, où son intervention politique est plus fréquente et plus décisive, son degré de compétence, de connaissance, de compréhension devient encore plus essentiel. Et donc son degré d'information. Est-ce vraiment le cas ?

Commençons par le commencement. La première difficulté est de le situer, ce commencement, exercice qui n'est pas anodin car il permet de mieux percevoir les motivations profondes de la décision. L'enseignement de l'histoire et l'instruction civique étant ce qu'ils sont devenus, peut-être faut-il d'abord rappeler aux électeurs d'aujourd'hui que leurs parents ou grands-parents, pour peu qu'ils aient dépassé soixante ans, n'élisaient pas le président. Cette responsabilité était déléguée aux parlementaires, puis, à la naissance de la Ve République, à un collège de quelque 80 000 notables. Le général de Gaulle, pense-t-on souvent, avait depuis toujours à l'esprit de faire élire le chef de l'État par tous les Français. Est-ce si sûr ? Après tout, dès 1946, dans son célèbre discours de Bayeux par lequel il dessinait les institutions dont il rêvait pour la France, comme après son retour au pouvoir en 1958 lorsqu'il fixait à un comité constitutionnel les grandes lignes de ce qui devint la Constitution de la Ve République, il aurait pu l'évoquer. Or il ne le fit pas. Dans ses Mémoires , il donne deux raisons à ce silence : les « préventions passionnées » suscitées par le triste précédent du plébiscite de 1848 dont Louis-Napoléon se servit pour accéder au trône impérial, et la prudence face à un monde politique qui ne manquerait pas de voir dans cette idée si contraire, jusqu'alors, à la tradition française un dangereux pas vers un système autoritaire, voire dictatorial. Mais il n'en affirme pas moins qu'il était partisan « depuis longtemps » de ce mode de scrutin2.

« Depuis longtemps » ! On peut s'interroger sur le sens et la pertinence de cette formule. Quand on rédige ses mémoires, on a forcément tendance à réécrire son histoire, à lui donner une cohérence qu'elle a rarement. Il ne manque pas de témoins pour mettre en doute cette version gaullienne. À l'époque, l'élection présidentielle au suffrage universel est une particularité américaine, et le Général ne manque pas une occasion de souligner à quel point les mœurs politiques d'outre-Atlantique sont peu adaptées à l'histoire et aux mentalités françaises. Le politologue américain Nicolas Walh, qu'il recevait souvent, témoigne : « De Gaulle était opposé à ce système, d'abord parce qu'il lui répugnait de copier les mœurs politiques américaines, avec ses majorettes et sa publicité tapageuse, ses candidats trimballés sur des plates-formes de train comme des bêtes curieuses, ensuite parce qu'il pensait que ce système alourdirait encore l'emprise des partis sur la vie politique, enfin parce qu'il ne croyait pas les électeurs capables d'opérer directement un choix aussi important3. »

Les majorettes mises à part (mais ça viendra peut-être…), on ne peut dénier au Général une certaine lucidité…

Qu'est-ce qui le fit passer à l'acte en 1962, c'est-à-dire après qu'il eut mis fin à la tragédie algérienne ? On croit souvent que c'est l'attentat du Petit-Clamart auquel il échappa de justesse le 22 août 1962. Alain Peyrefitte, qui fut des années son confident quotidien, s'inscrit en faux contre cette interprétation. Deux mois et demi auparavant, le 30 mai 1962, de Gaulle lui dit déjà : « Moi, c'est particulier. La légitimité m'a été conférée par l'Histoire. Il faut désormais que la légitimité soit directement conférée par le souverain, c'est-à-dire par le peuple […] Nous allons instituer l'élection populaire du président. Les Français seront la source directe du pouvoir exécutif, comme ils le sont déjà du pouvoir législatif. Et s'il y a des bisbilles entre les deux pouvoirs, le peuple tranchera, soit par la dissolution, soit par le référendum, soit par une nouvelle élection présidentielle4. » Quelques semaines plus tôt, le Général avait nommé à Matignon Georges Pompidou, jusqu'alors étranger au monde politique, à la place de Michel Debré, architecte des nouvelles institutions. Le maintien de celui-ci, très attaché au respect du pouvoir parlementaire, aurait pu gêner le projet du président. C'est la capacité de contestation, voire de limitation, du pouvoir présidentiel des partis et du Parlement que le suffrage universel permet de rogner. Sinon, avait coutume de dire de Gaulle, « ils auront ma peau ! »

Sa déclaration télévisée du 8 juin 1962 contient une phrase sibylline : « L'accord direct entre le peuple et celui qui a la charge de le conduire est devenu, dans les temps modernes, essentiel à la République. Solennellement, par le suffrage universel, nous avons, au moment voulu, à assurer que, dans l'avenir et par-delà les hommes qui passent, la République puisse demeurer forte, ordonnée et continue. » Porte-parole du gouvernement, Peyrefitte lui demande aussitôt s'il peut, dans ses commentaires, préciser ce qu'évoque cette formule énigmatique et dévoiler le projet gaullien. « Gardez-vous-en bien ! » lui répond le chef de l'État, comme s'il attendait une meilleure occasion. Et personne, pas même Pompidou, ne comprend alors ce que dissimulait la déclaration présidentielle.

Le 22 août, après le Conseil des ministres, de Gaulle confirme à Peyrefitte son intention de passer aux actes en septembre en réformant la Constitution. Dans les minutes qui suivent cet entretien, il part pour Colombey par la route qui mène à Villacoublay et traverse le Petit-Clamart, où l'attendent les tueurs de l'OAS. L'attentat passé, de Gaulle, pragmatique, note : « Il tombe à pic. » Et son confident commente : « L'œil d'aigle a aussitôt perçu le parti qu'on pouvait tirer du sentiment populaire. Il ne fallait surtout pas faire état d'une réflexion de longue date : on l'aurait accusé d'avoir prémédité la mort de la démocratie parlementaire. Mieux valait se laisser porter par l'émotion des Français. » Le Petit-Clamart servira donc de prétexte opportun.

Quelques jours plus tard, préparant le référendum qui entérinera ce changement majeur, de Gaulle ajoute cette stupéfiante confidence : « Les Français ont été dépossédés par le Parlement de leur souveraineté. Ils vont pouvoir faire du saute-mouton par-dessus les intermédiaires abusifs5… » « Intermédiaires abusifs », les parlementaires démocratiquement élus, collectivement représentatifs du peuple ! On ne peut être plus clair sur le véritable objet de la réforme. Sans avoir connaissance de cette formule choquante, les députés offrent alors aux électeurs – et au Général, ravi – l'occasion de commencer la partie de saute-mouton. Pour la seule fois, jusqu'à ce jour, en plus d'un demi-siècle de Ve République, ils censurent le gouvernement. De Gaulle saisit l'occasion et dissout l'Assemblée nationale. Quatre semaines plus tard, l'élection présidentielle au suffrage universel est adoptée par 62 % des électeurs. Trois semaines après, les législatives portent au Palais-Bourbon une imposante majorité de gaullistes, que l'on qualifiera vite de « godillots » pour la facilité avec laquelle ils votent au pas cadencé.

Historiquement et juridiquement datée de 1958, la Ve République est en fait née politiquement en 1962. Et elle est d'essence antiparlementaire, donc antireprésentative. Démocratique, certes, mais une démocratie plus « directe » qu'avant. À chaque échéance, on entonnera la même ritournelle : l'élection scelle « la rencontre entre un homme et un peuple ». Cet homme ne dirige pas seulement la nation, il l'incarne. La personnalisation de l'élection s'est faite au détriment des débats d'idées. Les passions qu'elle suscite ont souvent été interprétées comme un renouveau de l'intérêt pour la politique. En réalité, cette personnalisation dépolitise l'élection présidentielle, concentre le choix sur les qualités et les défauts, la psychologie et le comportement des candidats plus que sur leur projet. Et entraîne automatiquement ce qu'on appelle la « pipolisation » de la vie politique, c'est-à-dire l'étalage médiatique de la vie privée des dirigeants à l'image de ce qui se passe pour le showbiz.

Depuis le sursaut d'orgueil quasiment suicidaire des députés en 1962, le Parlement ne cessera plus de collaborer lui-même au délitement de cette démocratie représentative dont il est pourtant le rouage essentiel. Certes, les nouvelles institutions ne lui rendent pas la tâche facile en lui offrant fort peu de prise sur l'action de l'exécutif, ni le scrutin majoritaire qui corsette l'élection des députés. N'empêche ! S'ils grognent lorsque, de gauche ou de droite, ils sont dans l'opposition, ils semblent s'accommoder sans trop de difficulté, dès qu'ils sont majoritaires, de leur statut. Le constitutionnaliste Guy Carcassonne les juge sévèrement : « Ce sont les hommes qui ne se montrent pas à la hauteur des institutions, pas l'inverse. Le Parlement français fonctionne beaucoup moins bien que ses homologues comparables. Parce qu'il a moins de pouvoirs ? Non, il a les mêmes. Mais il lui manque les députés, qui seuls ont en main la revalorisation de leur Assemblée6. »

Le problème est que, hors cohabitation, aucune majorité n'ose contester sérieusement les volontés présidentielles. Paradoxalement, cette cohabitation que nous avons déjà vécue à trois reprises avec Chirac, Balladur et Jospin est considérée comme une aberration au regard des institutions gaulliennes, mais ça n'en a pas moins été la seule configuration où les pouvoirs exécutif et législatif se sont partiellement rééquilibrés. Le reste du temps, le représentatif sombre dans l'insignifiance. Les assemblées sont des théâtres d'ombres, où les parlementaires ne font que de la figuration.

Faut-il, en quelques lignes, parler du Sénat, cette « anomalie démocratique » comme disait Lionel Jospin ? Il n'est évidemment pas représentatif. Pis : élu par un collège de grands électeurs issus pour la plupart des petites communes, il incarne une France périmée, datant duXIXe siècle, ultrarurale (il faut trois fois plus de citadins que de villageois pour disposer d'un grand électeur), âgée (l'âge moyen des élus y est de soixante-quatre ans), aisée (les deux tiers sont de catégories socioprofessionnelles supérieures). Conservatrice par nature, mécaniquement de droite, cette institution anachronique dispose néanmoins d'un pouvoir de blocage législatif considérable, qu'elle exerce évidemment davantage quand la gauche gouverne. Sous ses dehors patelins, le Sénat est un inexpugnable donjon de la droite. De Gaulle s'essaya à le réformer ; il s'y cassa les dents. Depuis, les notables du Palais du Luxembourg peuvent somnoler en paix.

Réputée représentative puisque élue par tous les citoyens, l'Assemblée nationale ne l'est guère davantage. Entre la circonscription la plus peuplée et la moins peuplée, l'écart démographique est de 1 à 5 ; et pourtant chacune élit son député. Ce qui fait dire au Pr Michel Balinski que « le suffrage n'est plus universel7 ». D'après la loi, ce découpage électoral inique aurait dû être revu depuis 1999 en fonction du dernier recensement. Il ne l'a pas été malgré les injonctions du Conseil constitutionnel. On ne peut guère compter sur les députés en exercice pour s'en indigner : s'ils sont élus, c'est, n'est-ce pas, que leurs circonscriptions sont parfaitement bien taillées ! Le découpage sera revu mais cette opération restera suspecte tant que le ministère de l'Intérieur en aura la charge. Chaque occupant de la place Beauvau se révèle expert en charcutage pour faire gagner son camp. Cette tâche difficile mais éminemment démocratique devrait normalement être confiée à une autorité indépendante.

Au lendemain des législatives de 2007, qui virent l'abstention remonter en flèche (n'avait-on pas fait le seul choix important un mois plus tôt en élisant le président ?), on se félicita de grands progrès dans la représentativité. Satisfaction nettement exagérée, l'essentiel reste à faire. Sociologiquement, l'Hémicycle ne ressemble guère à l'Hexagone : sur 577 députés, 107 sont des femmes (soit 18 %), ce qui place la France au 56e rang mondial ; 183 d'entre eux ont plus de soixante ans contre 23 moins de quarante ans ; 271 sont cadres, chefs d'entreprise ou exercent une profession libérale, 176 sont fonctionnaires ou enseignants, mais 25 seulement sont employés et un seul est ouvrier. Sans parler de ceux qu'on appelle pudiquement « les minorités visibles », noirs et maghrébins, et qui sont quasiment invisibles (un seul député métropolitain de couleur) au Palais-Bourbon. L'Assemblée, symbole de la démocratie représentative, est ainsi bizarrement moins représentative que l'exécutif, le gouvernement comptant un tiers de femmes et inaugurant une nette ouverture aux différences ethniques.

Politiquement, le bipartisme est massif, ce qui n'est pas le cas du pays, mais le mode de scrutin présidentiel, l'affrontement final obligatoire entre deux candidats, impose sa loi aux législatives : moins de 10 % des députés ne sont pas membres des deux camps dominants, alors que 43 % des électeurs de la présidentielle avaient voté pour d'autres candidats que les deux finalistes. Aux législatives, le MoDem de Bayrou a trois fois plus de voix, mais cinq fois moins de députés que le Nouveau Centre, rallié à Sarkozy. Les candidats du PCF et du Front national comptent à peu près le même nombre d'électeurs, mais le premier a obtenu 18 députés et le second aucun. Ce déséquilibre dû au mode de scrutin est le résultat d'une volonté politique et non, contrairement à l'absence de parité, de pesanteurs sociologiques ou historiques. Il n'en participe pas moins à la dépréciation de la représentation nationale, avec les conséquences potentielles d'une telle frustration : ce qui n'est pas exprimé dans le cadre institutionnel ne peut l'être que dans la rue. Au cours de la campagne présidentielle, il fut beaucoup question d'instaurer une part de représentation proportionnelle. Le président élu en a évoqué la possibilité, mais comme au conditionnel, dans son discours du 12 juillet 2007 à Épinal. Il ne faut pas attendre de sa majorité qu'elle le pousse dans cette direction : ce ne sont pas les députés qui vont remettre en cause le mode de scrutin qui leur a permis d'être élus.

Non content de ne pas être représentatif, le Parlement donne aussi, par sa façon de travailler, une consternante impression. Les images du Palais-Bourbon, régulièrement montrées à la télévision, sont affligeantes. Soit l'Hémicycle est quasiment vide et endormi, soit il est bourré et éructant. Personne n'écoute personne. À la tribune, les orateurs lisent laborieusement des discours écrits par leurs collaborateurs ; à leur banc, les ministres, plongés dans leurs dossiers, attendent impatiemment que ce pensum soit terminé. C'est évident, ils n'en ont rien à cirer, du Parlement. Ils savent que, contrairement à ce que dit la Constitution, ce n'est pas lui qui les contrôle, mais l'Élysée. Plus de quatre-vingt fois depuis 1958, le Premier ministre a posé ici la question de confiance, soit pour accélérer un débat, soit pour passer outre à une fronde dans sa majorité. Jamais, depuis 1962, l'Assemblée n'a censuré le gouvernement. Pourtant, à huit reprises, sans avoir auparavant été sanctionné par des élections, le chef du gouvernement a été remercié par simple décision présidentielle.

Élection présidentielle, élections législatives : des deux légitimités issues du peuple souverain, celle, personnelle, du chef de l'État s'est imposée de manière écrasante au détriment de celle, collective, des 577 députés.

Au moins, le Parlement travaille-t-il ? Il légifère à tour de bras, ce qui ne veut pas dire qu'il travaille bien… Presque toujours, il le fait à l'initiative du gouvernement, celui-ci disposant de la maîtrise de l'ordre du jour. Près de 400 lois sous la dernière législature, 472 sous la précédente, souvent confuses, tatillonnes, interminables (entre 1 500 et 2 000 pages du Journal officiel par législature), et néanmoins si mal ficelées qu'il faut les revoir régulièrement. Chaque ministre veut laisser à la postérité une loi qui, espère-t-il, immortalisera son nom. Cette boulimie législative est telle que l'administration met parfois des années à rédiger les décrets d'application. En 2006, 226 textes votés attendaient leurs décrets. Il arrive même que ceux-ci ne soient jamais publiés.

« Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », disait Montesquieu. « La loi devrait être solennelle, brève et permanente. Elle est aujourd'hui bavarde, précaire et banalisée », constate le vice-président du Conseil d'État. Et le journaliste Denis Jeambar : « Quand la règle est à ce point bafouée par ceux qui la conçoivent, tout finit par foutre le camp […] Le culte de la loi que nos élus devraient entretenir avec ferveur, car il fonde leur autorité, est tombé en déshérence. L'art de légiférer obéit de plus en plus aux exigences de la communication. Il devient spectacle et affichage […] La proclamation de l'action prime l'action elle-même, qui, très souvent d'ailleurs, pourrait être conduite par la seule mise en œuvre des textes existants. Nous souffrons non pas d'un déficit de lois mais d'un trop-plein8. »

Malgré tout, nul n'est censé ignorer la loi ! Et tout le monde est censé la respecter… sauf quand le président de la République vous invite à ne pas en tenir compte… Jacques Chirac qui, en quarante ans de vie politique, a pourtant habitué ses concitoyens à des circonvolutions acrobatiques, aura réussi à les stupéfier une dernière fois au printemps 2005 en demandant très publiquement, à la télévision, aux chefs d'entreprise de ne pas appliquer la loi sur le CPE (Contrat première embauche), pourtant votée à la demande de son gouvernement et promulguée par lui-même ! Elle fut bientôt annulée sous la pression de la rue. Symbole dérisoire de l'impéritie parlementaire.

La seule arme à la disposition de l'opposition est l'obstruction, par le dépôt d'amendements que les ressources de l'informatique et des logiciels de traitement de texte permettent désormais de déposer par dizaines de milliers, chacun se différenciant des autres d'un seul mot, d'un chiffre, d'une date : plus de 130 000 pour la dernière loi sur l'énergie. Une comédie parlementaire ! Une tragédie démocratique.

Aux dernières législatives, 7 639 candidats se sont présentés ; ils étaient plus de 8 000 aux précédentes. Comment expliquer un tel engouement pour une fonction si constamment dévaluée ? Par l'ambition, certes, par le désir aussi de faire partager ses convictions et, le cas échéant, de les mettre en pratique, mais également par une motivation beaucoup plus prosaïque : le fric. Le financement public des partis provient pour moitié de leur score aux législatives. Pour peu qu'une formation présente cinquante candidats obtenant 1 % des voix, la voilà assurée de toucher 1,65 euro par an et par électeur pendant la durée de la législature. Peu importe qu'elle ait des élus. Ce n'est pas un pactole, mais il y a de quoi faire tourner une petite structure et assurer un revenu correct à son patron, voire à quelques membres de sa famille. Lors des dernières législatives, plus de quatre-vingts formations différentes ont été répertoriées par le ministère de l'Intérieur. Parmi elles, combien de groupuscules écologistes, de sectes trotskistes, de chapelles nationalistes, fédéralistes, communautaristes, « humanistes », de « France en action », de lobbies camouflés… vivent-ils de ces revenus commodes avec pour seule obligation de multiplier les candidats pour ramasser au plus large ? Pour ne prendre qu'un seul exemple, le lobby des chasseurs et des beaufs, « Chasse, pêche, nature et tradition », a touché 640 000 euros chaque année entre 2002 et 2007. Il y a quelques années, un ancien ministre s'était déconsidéré en rétribuant des étudiants pour remplir les salles de ses meetings. Combien de quasi-escrocs actionnent-ils le bras de la machine à sous électorale ? Aujourd'hui, ce sont les contribuables qui financent des partis zombies. La démocratie est vraiment bonne fille…

Au printemps dernier, les centristes qui ont abandonné François Bayrou en rase campagne pour rallier le camp du vainqueur ont même été plus loin encore dans l'indécence en demandant à leurs proches, à leurs collaborateurs, de se présenter n'importe où dans le seul but de faire nombre et de financer ainsi leur nouveau parti. Ce type de comportement, légal mais non moral, ne contribue pas à revaloriser l'image de la politique : d'après une enquête du Cevipof (Centre d'étude de la vie politique française) en octobre 2006, 60 % des Français considèrent que les élus et les dirigeants sont « plutôt corrompus ».

L'effet le plus pervers de l'élection présidentielle, et en même temps le symbole le plus éclatant de sa réussite, est que toute la vie politique nationale s'articule autour d'elle. Elle conditionne les législatives qui, organisées dans la foulée, apportent automatiquement à l'élu la majorité parlementaire dont il a besoin, l'amplifiant comme en 1981, ou la limitant comme en 1988 et 2007. Elle a de même profondément modifié l'activité partisane.

De Gaulle, on l'a vu, voulait que l'élection au suffrage universel mette le président à l'abri de la pression des partis, qu'il accusait d'avoir dominé et pourri la vie politique. Il a si bien réussi que le rapport de force s'est inversé : ce sont les partis qui, désormais, sont au service exclusif de l'ambition des présidentiables. Le débat démocratique n'y a pas gagné en qualité, bien au contraire. Naguère, les courants qui composaient le Parti socialiste représentaient, chacun, une sensibilité politique, et leur amalgame, que chapeautait François Mitterrand, faisait la richesse et la réussite du PS. Aujourd'hui, aucun leadership ne s'étant imposé, le parti n'est plus qu'un puzzle d'écuries personnelles, évidemment inconciliables puisqu'il n'y a qu'un seul gros lot au sommet du cocotier. Pour peu qu'un OVNI prénommé Ségolène s'en saisisse par surprise, et le parti, privé de guide et de boussole, va à vau-l'eau. L'UDF n'a réellement existé que le temps où le fantasme élyséen de Bayrou semblait réalisable ; le rêve dissipé, la formation partit en quenouille. La grande habileté de Nicolas Sarkozy, aidé par l'arrogance et la maladresse de son concurrent Dominique de Villepin, a été de prendre le contrôle de l'UMP, de la soumettre à son ambition personnelle, de la transformer en machine présidentielle performante. Un présidentiable sans parti derrière lui, c'est-à-dire sans appareil dévoué, sans militants déterminés, sans financement, ne peut réussir.

Inversement, un parti n'existe aux yeux de l'opinion que s'il dispose d'un candidat présentable à la présidentielle – et si possible d'un seul, s'il veut éviter la foire d'empoigne… Pour les vrais présidentiables, ceux que leur surface politique et personnelle rend crédibles pour exercer la fonction suprême, le premier tour est une sélection, conforme à l'esprit des concepteurs de la Constitution ; elle a permis d'éliminer du second le centriste Lecanuet en 1965, le communiste Duclos en 1969, le gaulliste Chaban-Delmas en 1974, le chiraquien Chirac en 1981, le centriste Barre en 1988, « l'ami de trente ans » Balladur en 1995, le socialiste Jospin en 2002 et le centriste Bayrou en 2007. Pour tous les autres candidats, minoritaires, marginaux ou farfelus, leur participation au premier tour est la meilleure façon de faire entendre leur message et de mesurer son écho populaire. Ils n'ont aucune chance d'être élus, et chacun le sait ; ils veulent simplement témoigner, profiter de cette tribune financée par l'État à hauteur de 800 000 euros au minimum pour chacun, et considèrent cette élection comme un sondage grandeur nature, leur score permettant ensuite aux formations dont ils sont les représentants de faire valoir leur poids dans les négociations ou dans les élections secondaires.

Il est même arrivé à certains petits candidats d'être clandestinement aidés par le camp adverse dans le seul but de gêner le candidat principal de leur camp (Marie-France Garaud en 1981 contre Giscard, Christine Taubira en 2002 contre Jospin, entre autres exemples).

Cette dérive n'était pas vraiment prévue par le père de la révision de 1962 qui, dès 1965, lui, l'homme du 18 Juin « légitimé par l'Histoire », se découvrit juridiquement placé au même rang que « le candidat des chiens battus », le larmoyant et ridicule Marcel Barbu… On peut être démocrate sincère, plaider pour la plus large ouverture du débat politique, et néanmoins regretter que cette compétition majeure soit banalisée, détournée de son objet, voire qu'elle tourne au théâtre de Guignol. Ils furent sept candidats en 1969, douze en 1974, dix en 1981, neuf en 1988 et 1995, seize enfin en 2002. Pour revenir à douze en 2007. La présence de chacun d'eux était-elle vraiment légitime ? En réalité, les petits partis, frustrés par le mode de scrutin législatif, considèrent le premier tour de la présidentielle comme un substitut, un moyen commode de suppléer à l'absence de proportionnelle.

La décrue du nombre de candidats à la dernière présidentielle est le contrecoup sans doute provisoire du « choc du 21 avril », l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002.

Au fil du temps, le chef de l'État a été de plus en plus mal élu. Premier critère de ce qu'on pourrait appeler une « mésélection », l'abstention. Attrait de la nouveauté du scrutin, elle n'est que de 15 % au premier tour de 1965, mais elle monte ensuite pour dépasser 21 % en 1995 et approcher les 30 % en 2002. Deuxième critère, le score obtenu au premier tour par le vainqueur du second, et qui représente donc le socle électoral personnel de l'élu : près de 45 % pour de Gaulle et Pompidou ; plus de 30 % pour Giscard et, en 1988, Mitterrand ; à peine 20 % pour Chirac en 1995. Et moins de 20 % en 2002, ce qui, pour un président sortant, s'apparentait à un camouflet. Plébiscité ensuite à 82 % dans les circonstances que l'on sait, Chirac est néanmoins le président le plus mal élu du suffrage universel. Mais ce qui est le plus frappant, c'est la dégringolade continue des scores cumulés au premier tour des deux finalistes du second, donc des deux personnalités les plus représentatives : les trois quarts des suffrages pour de Gaulle/Mitterrand (1965) et Giscard/Mitterrand (1974), plus de la moitié pour Mitterrand/Giscard (1981) et pour Mitterrand/Chirac (1988), 44 % pour Chirac/Jospin (1995), 36 % seulement pour Chirac/Le Pen (2002).

Cette triple évolution négative, propre à mettre en cause la légitimité de l'élu et à compromettre même le rôle clé de l'élection présidentielle, a été inversée en 2007 : l'abstention est retombée au niveau de 1965 ; l'élu avait dépassé 30 % et les deux finalistes totalisé plus de 57 % au premier tour. Les candidats protestataires extrémistes, de droite et de gauche, n'ont pas fait recette ; à gauche, les effets suicidaires de la dispersion de 2002 ont été retenus par les électeurs ; à droite, l'exploitation de certains thèmes par le candidat de l'UMP a « déshabillé » le chef du Front national. En revanche, le trop-plein de candidats n'a été que partiellement réduit.

On peut donc dire que le dernier scrutin présidentiel a stoppé le déclin lent mais continu de cette élection. Mais il faut remarquer que le thème de la « rupture » (avec le « système », avec le « passé », avec les « faux clivages »…) n'a plus été utilisé par les seuls candidats protestataires ; il a été récupéré et abondamment exploité par les plus institutionnels, y compris et surtout ceux issus de la majorité sortante. On aura rarement vu un président passer aussi rapidement que Chirac du Capitole à la roche Tarpéienne, abandonné par ses fidèles, renié par ses soutiens… Reniement qui s'est prolongé au-delà du scrutin : certains discours du Premier ministre François Fillon sont de véritables réquisitoires contre l'immobilisme de son ancien patron.

L'élection présidentielle n'est pas seule à subir les effets de la banalisation et de l'instrumentalisation. Considéré par de Gaulle comme un puissant levier pour forcer les résistances politiques, comme un moyen imparable de confirmer et de renforcer la légitimité présidentielle, le référendum a connu en un demi-siècle une dévaluation sensible de sa fonction originelle, et une évolution qui l'apparente désormais à un exercice ordinaire de démocratie directe.

De Gaulle y recourut à quatre reprises : deux fois pour mettre un terme à la guerre d'Algérie ; deux fois pour réviser la Constitution, en 1962 pour instaurer l'élection présidentielle au suffrage universel, en 1969 pour amorcer la régionalisation et réformer le Sénat. Chaque fois, le Général présenta le scrutin comme une question de confiance à son égard. Au quatrième coup, il perdit et se retira aussitôt. Cette utilisation de type plébiscitaire du référendum disparut avec lui, ses successeurs n'engageant plus jamais leur responsabilité personnelle. En 1972, Pompidou fit approuver l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Rien ne l'y contraignait ; il y voyait simplement une manière d'embarrasser la gauche socialiste et communiste, qui s'unissait alors mais restait divisée sur cette question-là. Cette manœuvre politicienne porta un premier coup au référendum. Il fallut attendre plus de deux septennats la consultation suivante. Et encore, elle fut arrachée à Mitterrand par son Premier ministre Michel Rocard et ne passionna guère : les Français approuvèrent massivement le statut de la Nouvelle-Calédonie, mais les deux tiers d'entre eux, indifférents à l'enjeu, s'étaient abstenus.

Le septième référendum depuis 1958 sembla réhabiliter la procédure : il concernait le traité d'Union européenne signé à Maastricht. C'est dire s'il engageait l'avenir. Le débat fut animé et de qualité. Mitterrand s'y consacra à fond, sans jamais mettre son mandat en cause. Le 20 septembre 1992, le « oui » l'emportait. Mais d'extrême justesse. De la même façon que l'élection des députés européens, un référendum sur l'Europe était vécu comme une bonne occasion de se défouler. L'avertissement aurait dû être compris…

Une réforme constitutionnelle de juillet 1995 élargit le champ référendaire. La mode tourne en faveur d'une consultation plus fréquente du peuple ; on commence à évoquer l'instauration d'un « référendum d'initiative populaire » comme il en existe en Italie ; la démocratie d'opinion n'est pas loin. Sous Jacques Chirac, deux consultations sont organisées. La première, instaurant le quinquennat, lui est imposée par le chef du gouvernement de cohabitation, Lionel Jospin. Le moins qu'on puisse dire est que le chef de l'État ne s'y implique pas, allant jusqu'à laisser entendre qu'une réponse négative lui semble aussi légitime qu'une réponse positive. C'est le contraire absolu du concept gaullien. La seconde, le 29 avril 2005, porte sur le traité constitutionnel européen. Pour la première fois depuis 1969, la réponse est négative. Pourtant, contrairement encore à de Gaulle et bien que, cette fois, il se soit engagé dans le débat, le président n'en tire aucune conséquence personnelle. Ce coup de tonnerre dans le ciel européen n'entraîne qu'un coup de plumeau à Paris : le Premier ministre est changé et le gouvernement remanié.

En réalité, le référendum n'est-il pas déconsidéré ? Il l'a été par son instrumentalisation d'abord, par sa banalisation ensuite, par ce dernier scrutin enfin. N'en déplaise aux tenants majoritaires du non, le rejet du traité constitutionnel démontre que, oui, le peuple peut se tromper, qu'il est parfois nuisible de faire appel à son jugement, et que la démocratie directe peut être dangereuse.

Comment s'explique la réponse négative des Français ? Essentiellement par des raisons qui n'ont rien à voir avec la question posée. Certaines n'ont même aucun lien avec la construction européenne : inquiétude générale devant le chômage, utilisation du scrutin par certaines corporations pour obtenir la prise en compte de leurs revendications, expression d'une méfiance profonde à l'égard de l'élite politique (le procès des marchés publics est en cours et le somptueux appartement de fonction que s'était réservé le ministre Hervé Gaymard fait scandale), mécontentement de voir que le désastre du parti majoritaire aux régionales, douze mois plus tôt, n'a pas été pris en compte, impopularité croissante du président de la République… Une formule résume ce patchwork : « Les Français ne votent pas non, ils votent merde ! »

D'autres raisons touchent à l'Europe mais ne sont pas directement concernées par le traité soumis au référendum. En effet, ce traité n'a pas pour objet de trancher le sort de la directive Bolkestein qui provoque la polémique, ni de bloquer le processus de négociation avec la Turquie, ni de contester les dates d'ouverture de la chasse, ni de se venger sur « Bruxelles », ce monstre bureaucratique sur lequel, lâchement, les gouvernants ont pris l'habitude de rejeter la responsabilité des décisions qu'ils n'osent pas assumer…

Tout le monde convient que le traité était mal fagoté, trop complexe, surchargé d'éléments inutiles. La preuve en est le manque de conviction des partisans du oui dans leur médiocre campagne. On les entend dire que : « C'est un mauvais texte, mais il faut quand même le voter… » Peu exaltant ! Laurent Fabius, surprenant héraut du « non », eut alors une excellente formule : « Ce n'est pas le non qui crée la crise de l'Europe, c'est la crise de l'Europe qui crée le non ! »

Que reprocher à ce référendum ? D'abord on ne peut répondre par oui ou par non qu'à une question simple : pour ou contre l'indépendance de l'Algérie, l'élection au suffrage universel, le quinquennat… Les seuls pour lesquels la question, cette fois, était simple étaient les souverainistes qui entendaient voter contre l'Europe et les révolutionnaires qui s'opposent au système libéral. Pour tous les autres, le « oui » comme le « non » étaient complexes, ambigus, contradictoires, conditionnels. Le « non » victorieux signifiait à la fois « plus d'Europe » et « plus d'Europe du tout ». Contradiction suprême : ceux que mécontentait le fonctionnement européen votaient en réalité pour sa perpétuation, pour le statu quo , en rejetant un texte certes imparfait mais qui avait pour objectif de corriger les faiblesses de l'Union.

D'autre part, on ne peut juger du bien-fondé d'une décision qu'au vu de ses conséquences. Celles du rejet français furent-elles positives ? À l'évidence non. Pendant les deux années qui suivirent, pas de « plan B » miraculeux, pas de renégociation du traité, aucun des dysfonctionnements constatés n'a été corrigé, l'Europe sociale n'a pas fait plus de progrès que l'Europe politique, le processus d'élargissement s'est poursuivi, le tropisme libéral s'est accru, le clan atlantiste (Grande-Bretagne, Pologne, République tchèque) s'est renforcé… En revanche, dans les réflexions, dans les négociations, à la Commission comme à l'Assemblée de Strasbourg ou au Conseil des ministres, le poids de la France s'est considérablement amoindri. Bref, ce fut un référendum de dupes. Le handicap est rude à remonter aujourd'hui pour le nouveau président, qui s'y emploie avec ardeur.

Le seul mérite, finalement, de cette consultation fut de provoquer un vaste débat sur l'Europe, thème trop souvent réservé à des cénacles d'initiés.

Les conditions dans lesquelles se déroula la campagne référendaire donnèrent lieu à deux polémiques. La première visa les éditorialistes habituels des journaux. Les tenants du « non », mais aussi certains journalistes ou intellectuels habitués à jouer les martyrs, à se plaindre à longueur de colonnes ou d'antennes de ne jamais pouvoir s'exprimer, reprochèrent aux commentateurs d'avoir en grande majorité plaidé pour le « oui ». Le constat était parfaitement exact, mais cela ne signifie pas pour autant que le reproche soit fondé. Ce qu'on demande aux analystes, c'est de voir juste, ce qui a été le cas en l'occurrence lorsqu'ils soulignaient les ambiguïtés, les confusions, les manipulations, et prévoyaient l'impasse. Faudrait-il qu'ils se trompent parce que la majorité des électeurs se trompe ? Qu'ils perdent leur lucidité quand la majorité est aveugle ? Il est par ailleurs injuste d'accuser les journaux d'information, écrits ou audiovisuels, de ne pas avoir donné la parole aux avocats du « non ». Ceux-ci ont pu largement défendre leurs thèses. Et l'on trouvait infiniment plus de pluralisme et de controverses dans les journaux réputés défendre le « oui » que dans ceux du camp adverse. Les médias, on le verra, méritent suffisamment de reproches graves pour que l'on n'en rajoute pas d'infondés.

La seconde polémique concerne le rôle des sondages. Jusqu'aux derniers jours précédant le scrutin, ils serinaient que la victoire du « oui » était dans la poche, serait même massive, démobilisant ainsi ses avocats qui jugèrent inutile de se défoncer, aveuglant les observateurs qui ne prirent pas conscience de la grogne souterraine et disparate des citoyens. Les médias, sur ce point-là, furent une fois de plus coupables en oubliant que les enquêtes d'opinion réalisées longtemps avant une échéance, lorsque les électeurs ne se sentent pas encore concernés, n'ont aucune signification valable.

Vu la place qu'ils ont prise dans la vie politique, les sondages constituent désormais l'un des vecteurs majeurs de cette démocratie d'opinion dans laquelle nous avons plongé. Tous les politiques en sont accros, la candidate socialiste ayant même été baptisée « opiniomane » par Le Monde pour l'attention qu'elle leur porte. Pour prendre la mesure de cette emprise, il suffit de se livrer à un petit jeu : qu'aurions-nous ignoré durant la dernière campagne présidentielle si les sondages n'avaient pas existé ? Les militants socialistes n'auraient pas su, à la fin de 2006, au moment de choisir leur candidat, que Ségolène Royal était le seul de leurs leaders à pouvoir espérer battre Nicolas Sarkozy. Ne mesurant pas son impopularité, Dominique de Villepin ne se serait pas senti contraint au retrait. La phase de maturation électorale n'aurait pas été rythmée par les montagnes russes sondagières de Jean-Marie Le Pen et François Bayrou. Moins assuré de son succès, le candidat de l'UMP aurait peut-être été poussé à la faute, ce que ses détracteurs espéraient et que certains de ses amis redoutaient…

Les résultats auraient-ils été différents ? Peut-être pas. Le rejet des éléphants au PS, l'emprise de Sarkozy sur l'UMP, son OPA sur les thèses lepénistes, l'inconfort existentiel des centristes éternellement écartelés entre leurs convictions et leurs électeurs… tout cela préexistait aux sondages, était dévoilé, éventuellement amplifié, mais certainement pas créé par eux. Leur publication influençait néanmoins les électeurs en leur permettant de se situer par rapport aux tendances générales, de confirmer leur intention, ou de semer le doute dans leur esprit. Jusqu'à voter plus intelligemment qu'en 2002 ?

Lors de cette présidentielle traumatisante, les enquêtes d'opinion ont eu une influence directe sur les résultats en rabâchant jusqu'au bout que le premier tour était joué d'avance, faisant ainsi croire aux électeurs de gauche que la dispersion de leurs voix n'aurait pas de conséquences fâcheuses. En 2007, les sondages ont certes fluctué mais, globalement, ils ne se sont pas trompés. S'ils n'ont sans doute eu aucun effet décisif sur le résultat, ils ont en revanche pesé comme jamais sur la campagne, influencé de manière déterminante le débat électoral et le comportement des dirigeants. Ils ont eu plus d'influence sur les candidats et les médias que sur les électeurs. Pour ne prendre qu'un seul exemple : lorsque Bayrou lança sur TF1 sa première ruade contre un système médiatique qu'il accusait d'être entièrement monopolisé par les deux candidats principaux, il n'utilisait pas seulement un thème récurrent de toute campagne, la victimisation, mais il jouait aussi subtilement avec le remords des médias d'avoir, cinq ans plus tôt, accrédité l'idée d'un second tour Chirac-Jospin garanti. Pas question de rééditer cette faute ; Bayrou, le « troisième homme », fut donc bien traité, et ses sondages survalorisés.

Il y eut quelque trois cents sondages publiés. Pas un jour sans que journaux, radios et télévisions n'évoquent le dernier, en le présentant souvent comme le fait nouveau majeur. Pas une semaine sans qu'une enquête n'établisse comment tel thème, telle prestation, telle attitude, tel argument étaient reçus par l'opinion. D'un côté, les médias, pour rentabiliser les coûteux sondages qu'ils avaient commandités, transformaient en événement remarquable, en coup de théâtre décisif, en amorce d'insoutenable suspense des évolutions infinitésimales de pourcentages qui relevaient de la marge d'erreur reconnue par les sondeurs. De l'autre, les candidats modulaient leurs discours, modifiaient leurs cibles, adaptaient leur programme en fonction des avis prêtés à l'opinion publique. « Ce ne sont plus les sondages qui mesurent le crédit politique d'un discours, mais le discours qui se construit à partir des élaborations des instituts de sondage9 », remarque la Pr Judith Revel. Quant aux « intentions de vote » elles deviennent l'arbitre du débat : fortes, elles attirent projecteurs et stylos ; faibles, elles privent du droit à l'expression. Les sondages n'observent pas la campagne ; ils font la campagne. Et ils imprègnent, inspirent, remplacent son analyse critique par les médias. Les sondeurs eux-mêmes, politologues reconnus ou non, deviennent d'ailleurs les principaux commentateurs des événements dont ils sont les producteurs.

L'élection présidentielle nous fait entrer dans l'ère de la démocratie d'expression. Avec ses débats participatifs, sympathiques mais d'une efficacité limitée, Ségolène Royal a bien perçu ce besoin des citoyens de parler, d'être écoutés, à défaut d'être toujours entendus. Les médias, nous y reviendrons, ont saisi au bond ce besoin, et cette quasi-révolte d'électeurs qui ne supportent plus d'être cajolés quelques semaines tous les cinq ans, puis de retomber dans l'anonymat et le silence. Les politiques, orphelins des idéologies, les ont moins remplacées par des idées que par un concept unique : ce que l'opinion veut est devenu ce qu'ils veulent. On n'est plus très éloigné du fameux : « Je suis leur chef, donc je les suis ! » Les élus sont-ils encore capables de tenir tête à l'opinion si celle-ci va à l'encontre de leurs convictions ?

On en revient ainsi à la question fondamentale : l'opinion a-t-elle toujours raison ? On la sait changeante, soumise aux impressions fugaces, aux émotions éphémères, aux passions passagères. S'agit-il d'ingrédients positifs quand il faut gouverner un pays en tenant compte de multiples et complexes contraintes ? La démocratie représentative, avec ses limites et ses défauts, avait au moins le mérite d'atténuer ces emportements, d'être attentive à la raison, de chercher les compromis acceptables entre intérêts divergents. Mais aujourd'hui, on ne fait plus confiance aux représentants, fussent-ils élus, aux délégués, aux intermédiaires. Et, justement, les médias d'information dont le rôle est d'être l'interface entre les pouvoirs et les citoyens n'échappent pas à ce discrédit. Tétanisés, ils ont abdiqué.

Se sont-ils mis au service de l'opinion dont ils seraient les interprètes ? Ou sont-ils devenus les instruments dociles et inconscients de sa manipulation ?

1 Le Point, 23 novembre 2006.

2 Mémoires d'espoir, t. 2, Plon, 1971.

3 Jean Lacouture, De Gaulle, t. 3, Le Seuil, 1986.

4 Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, t. 1, Fallois-Fayard, 1994.

5 Ibid.

6 Le Point, 19 août 2004.

7 Libération, 27 juillet 2005.

8 L'Express, 8 décembre 2005.

9 Le Monde, 22 mars 2007.





De la médiacratie

De Gaulle en short et en baskets sur les marches de l'Élysée ! Cette image inconcevable pourrait illustrer d'un raccourci saisissant l'évolution, en cinquante ans, du comportement présidentiel, mais aussi de la fonction elle-même. Si l'image est souvent artifice, pure construction à partir de rien, mensonge, elle révèle parfois aussi une réalité forte. L'image des mollets poilus de Sarkozy de retour au palais présidentiel après son jogging quotidien avait été voulue, calculée, organisée, donc fabriquée, elle avait une signification : la présidence a changé. De look , mais pas seulement. De style aussi. Et surtout de substance.

La présidence gaullienne était souveraine, majestueuse, comme naturelle puisque « légitimée par l'Histoire ». On était dans le grandiose, dans le défi permanent, parfois dans l'emphatique et le pompeux. Jamais dans le vulgaire ni dans le médiocre. Chacun de ses successeurs imprima ensuite à la présidence un style différent. Madrée, apparemment bonhomme, paysanne et France profonde sous Pompidou, gros matou cultivé et conservateur, avec au coin des lèvres une éternelle cigarette qui rendrait apoplectiques nos ayatollahs anti-tabac d'aujourd'hui. Faussement aristocratique et souvent arrogante avec Giscard, moderniste plus que moderne, d'une vive intelligence maniérée, châtelaine et parfois mesquine. Compassée sous Mitterrand, libérale et manœuvrière, d'une habileté machiavélique, peu regardante sur les méthodes, séduisante jusqu'à l'aveuglement, aimant les symboles surtout lorsqu'ils font oublier les réalités. Chaotique, clanique, cynique avec Chirac, sans vision, ni direction, ni convictions, mais sympathique, boulimique, serre-la-louche, cul-des-vaches, et parfois, mais rarement, sabre au clair.

Si l'on en juge par les premiers mois sarkoziens et par les intentions affichées dans le discours d'Épinal, nous voici dans un régime survitaminé, hyperactif, hégémonique, ambitieux, audacieux et prometteur (je veux dire : qui fait beaucoup de promesses). Et surtout égocentrique, voire égotiste : « Je serai, a-t-il dit, un président qui gouverne ! » Et non plus un président qui préside, en charge des grandes directions, arbitre des divergences majeures, laissant le gouvernement « conduire la politique de la nation » (art. 20 de la Constitution). D'où un palais de l'Élysée pléthorique, débordant de conseillers comme jamais, qui sont autant de contrôleurs des activités ministérielles, d'inspirateurs des lois, règlements et décisions, bref : de décideurs plus ou moins anonymes mais toujours déterminants. Et qui n'ont de comptes à rendre qu'au chef. Chef de l'État, du gouvernement, de la majorité. Chef de tout. Et même ministre de tout : c'est Sarkozy en personne qui a choisi les collaborateurs des principaux membres du gouvernement et gère en direct les dossiers majeurs.

Ministre de tout, donc responsable de tout. Une responsabilité qu'il revendique hautement, avec les risques que cela comporte, pour lui mais aussi pour le pays car cette boulimie de pouvoir et d'action peut aussi dissimuler une fragilité.

Responsable donc, mais devant qui ? Là est le problème… Le pouvoir de contrôle du Parlement, on l'a vu, est quasi nul, et d'ailleurs, même si le président y parle une fois par an, seul le Premier ministre est politiquement responsable devant l'Assemblée ; le contre-pouvoir médiatique, on le verra, est moribond ; pour le pouvoir judiciaire – jurisprudence Chirac oblige –, l'Élysée est intouchable ; quant au peuple souverain, il devra attendre cinq ans pour s'exprimer à nouveau. Reste entre-temps l'« opinion », ce magma indistinct, informe, sans existence légale, sans porte-parole attitré, sans contrôle crédible, qui se manifeste de manière variable par les sondages, dans les médias ou dans la rue. Une opinion malléable, manipulable, interprétable à l'envi. Et que l'on invoque à tout propos pour se justifier ou pour discréditer les récalcitrants.

L'évolution sémantique est ici révélatrice : jadis, il y avait des opinions, multiples, concurrentes, libres d'exprimer leurs différences, de confronter leurs analyses. Le passage du pluriel au singulier trahit l'accaparement du champ politique par l'idéologie libérale. On ne peut avoir raison contre le « marché » même si celui-ci n'est que le résumé statistique de divers indicateurs. À partir de l'instant où la tendance globale est donnée, tout le reste devient erreur. L'« opinion », c'est la majorité et la vérité, le reste disparaît dans les limbes de la marginalité. « Aller contre moi, c'est aller contre l'opinion ! » a averti un jour Sarkozy. On ne va pas contre elle, sauf si l'on a le goût du suicide. L'« opinion » est, à la mode libérale, totalitaire.

En campagne électorale, l'opinion se conquiert par les promesses ; au pouvoir, elle se détermine en fonction des résultats de l'action des dirigeants ; mais que ce soit en campagne ou après le succès, elle se garde ou se perd par l'image. C'est-à-dire par l'apparence que l'on donne de la réalité, par la communication. Durant le temps d'un mandat présidentiel, c'est la communication, c'est l'image qui légitime le politique.

L'instauration de l'élection présidentielle au suffrage universel a coïncidé, en France, avec le développement de la télévision. Au moment du référendum de 1962, seule une minorité des Français (15 % des ménages) possédait un récepteur de télévision. De Gaulle était médiatiquement né à la radio le 18 juin 1940 ; il ne l'oublia jamais, même après être devenu une bête de télé, et s'en servit à nouveau aux heures les plus dramatiques de son mandat, contre les généraux putschistes d'Alger ou contre la « chienlit » de mai 68. Pour la caméra, il apprenait son texte par cœur, ciselait des formules devenues historiques, scandant ses propos de ses grands bras. Des conférences de presse, ordonnées comme des grand-messes du temps jadis, soigneusement balisées de questions convenues et déférentes, ponctuaient la présidence, chacune créant son événement de portée internationale. On revoit aujourd'hui ces documents avec le même regard étonné que celui porté aux feuilletons de la grande époque des Buttes-Chaumont, certes fasciné par l'acteur, mais en se demandant tout de même comment cela a pu si bien marcher….

En 1974, 80 % des ménages étaient équipés d'un téléviseur. La télé était devenue le vecteur dominant de l'information, de la distraction et, pour un temps au moins, de la culture. Giscard fut le premier président de cette ère télévisuelle : il sut s'en servir instinctivement, magistralement. Mitterrand dut en apprendre laborieusement l'usage avant de l'utiliser avec maestria. Chirac n'y réussit jamais : figé, le regard prisonnier du prompteur, incapable de la moindre improvisation. Sarkozy est un téléprésident. Jadis, pour évoquer un bien-aimé de la fortune, on disait qu'il était né avec une cuiller en argent dans la bouche ; Sarkozy est né avec un petit écran au-dessus de son berceau. Il biberonne à l'image. Puis il se shoote à la télé pendant son adolescence militante. Devenu ministre, il s'en goinfre. Au point que quelqu'un lança un jour l'idée d'une « journée sans Sarko », autre version de cette « journée sans télé » imaginée par l'hebdomadaire Télérama pour nous désintoxiquer du petit écran. Et il est vrai que le ministre de la police arpentait les journaux télévisés avec la même frénésie que les banlieues et les commissariats. Pas un déplacement sans caméras et micros, pas un 20 heures sans Sarkozy. Déjà omnitéléprésent lorsqu'il n'était en charge que de la sécurité, on pouvait imaginer ce que cela donnerait le jour où il serait responsable de tout ! Le contraire exactement de ce que Jacques Pilhan, le gourou mercenaire de la « com » passé de Mitterrand à Chirac, conseillait à ses deux prédécesseurs : se faire rare pour donner plus de poids à leurs interventions et à leurs apparitions. Sarkozy, lui, court le risque de provoquer la lassitude, voire l'indigestion.

Passant désormais essentiellement par la télévision, la communication politique doit se plier à ses règles. Celles-ci ont peu à peu profondément modifié non seulement le comportement des acteurs du débat politique, mais également le contenu de celui-ci. La télévision, comme l'élection du président au suffrage universel, personnalise, et donc dépolitise le débat.

La première règle, c'est évidemment la mise en scène. La télévision, c'est toujours du spectacle. Du théâtre de boulevard lorsque, battu, Giscard quitte son fauteuil après un « au revoir » ampoulé et se dirige vers la porte du fond, scène dont il reconnaîtra plus tard la maladresse. De la tragédie grecque lorsque, tout juste élu, Mitterrand arpente seul de tombe en tombe la crypte du Panthéon, une rose à la main, renouvelée comme par prestidigitation derrière chaque colonne. Du feuilleton avec Chirac victorieux, le bras à la portière, traversant Paris en direction de son QG, poursuivi par une meute de reporters à moto, style Diana, mais sans pilier meurtrier au tunnel de l'Alma.

Cette scène-là, triomphaliste, Sarkozy la rejouera, mais dès le soir du premier tour, comme désireux d'afficher sa confiance pour la suite. La séquence « référence historique » sera interprétée le jour de l'avènement, au mur des Fusillés, avec lecture de la lettre d'adieu du résistant Guy Môquet. Le symbole ne manque ni d'émotion (larme à l'œil, vite essuyée) ni de force. Il a nettement plus de classe que celui, label « jet-set », du yacht de milliardaire dans les eaux maltaises au lendemain de la victoire. Mais ce qui importe au nouveau président, ce sont les images boulot-boulot, au charbon, mains dans le cambouis, sur tous les fronts. Avec cette capacité d'ubiquité que fournissent les moyens étatiques de transport et les techniques modernes de communication. Ce faisant, il s'impose, mais il s'expose aussi.

La personnalisation à outrance de la politique est la fille morganatique du suffrage universel et de la télévision. On en suivit l'enfance bêtifiante sur les écrans en noir et blanc des journaux régionaux de l'ORTF : rubans coupés aux inaugurations ; vins d'honneur et remises de décorations ; visites aux hospices et aux écoles… Il fallait tout simplement se montrer pour exister, être « vu à la télé » pour reprendre la formule de certaines réclames, comme si c'était un label de qualité, un gage de crédibilité. On en vécut l'adolescence plus chahutée : les grandes émissions de débats ou d'interviews perçues comme l'étape majeure d'une carrière. Certains quémandaient leurs invitations sans le moindre amour-propre. Il y fallait de l'à-propos, de la repartie, des formules, et même parfois des idées. Mais il fallait surtout se rendre présentable : pas de chemise rayée, attention à la cravate, aux pellicules sur la veste, éventuellement un coup de fraise ou de bistouri pour faire disparaître des canines trop aiguës (Royal, après Mitterrand) ou une verrue mal placée (Villepin), voire corriger une paupière tombante (Strauss-Kahn). Les trainings , séances d'entraînement au comportement devant les caméras, se multiplient alors, faisant la fortune de quelques officines, et des journalistes de télé qui y font des « ménages ». C'est le triomphe du look.

Nous en découvrons aujourd'hui l'âge adulte avec un mélange de fascination et de consternation : l'asservissement de la politique à la loi du show-biz, paparazzi et potins d'alcôve compris ; la mise en scène de l'action ; les effets d'annonce plus importants que les actes ; l'exploitation de l'émotion que suscite couramment l'image des malheurs du monde… La loi du « moi » et de l'émoi… La politique compassionnelle devient notamment le b.a. ba de toute action publique. Pas un décès qu'il ne faille saluer de son éloge larmoyant. Pas une libération d'otages qui n'exige une présence présidentielle ou gouvernementale sur le tarmac du retour. Pas un crime qu'il ne faille stigmatiser d'un communiqué consterné et vengeur. Pas un drame qui ne puisse se passer d'une présence ministérielle apitoyée et dispensatrice de promesses sur le terrain, en France comme au bout du monde. Au moment du tsunami sud-asiatique, on vit les ministres français faire la course, à Paris comme là-bas, pour prouver leur disponibilité. Le plus drôle – ou le plus triste, comme on voudra – est que ces présences ministérielles sont inutiles et nuisibles : inutiles car on décide plus lucidement dans le calme de son bureau que les pieds dans la boue ; nuisibles car les mesures protocolaires et sécuritaires exigées par ces déplacements perturbent les opérations de secours. S'agit-il, comme on le dit, de réconforter les victimes ? Mais pourquoi, alors, s'encombrer d'un escadron de porteurs de caméras qui gênent le contact humain, isolent le visiteur de ceux qu'il est venu, soi-disant, consoler ?

Foin de l'hypocrisie ! Il s'agit toujours et tout simplement d'être vu à la télé : l'image est la preuve non plus seulement de l'existence, non plus seulement de la commisération, mais de l'action elle-même. Et l'habileté des communicants comme la naïveté du public vont jusqu'à faire en sorte que cela suffise : être vu, c'est avoir fait. Et l'on ne se préoccupe plus du résultat réel. Il est politiquement plus rentable de faire savoir que de savoir faire. Esprit de Pierre Mendès France, es-tu encore là ?

L'art de la communication a-t-il supplanté celui de l'argumentation, et le talent télévisuel remplacé l'intelligence et la compétence ? Autrement dit : la capacité de séduire s'est-elle substituée à la nécessité de convaincre ? Soyons clair : l'une n'exclut pas obligatoirement l'autre. Pour se faire entendre, il faut aussi être audible, et pour se faire comprendre, être compréhensible. Il ne suffit pas d'être convaincu pour être convaincant. Pour peu qu'elles ne se substituent pas à l'action, les techniques de communication font partie de l'arsenal indispensable d'un acteur politique. Encore faut-il que les citoyens, pour se déterminer, pour juger, sachent faire la différence entre contenant et contenu, média et message, apparence et réalité, mensonge et vérité, habileté et sincérité… C'est dans ce travail de sélection, de partage, qu'interviennent, théoriquement, ces spécialistes du décryptage que sont – que devraient être – les journalistes.

La place prépondérante prise par la communication, et principalement par la télévision, dans le débat démocratique en a modifié le rythme, le style, le ton, les thèmes.

Le rythme s'est accéléré. Entre un événement et le commentaire que l'on attend des dirigeants, le délai toléré s'est raccourci jusqu'à l'instantanéité. Les leaders de parti sont interrogés sur leur réaction dans les secondes qui suivent une intervention présidentielle, parfois même avant qu'elle soit terminée. Cela n'a d'ailleurs aucune importance : la réaction « spontanée » a souvent été écrite à l'avance. Pour un ministre arpenteur de l'Hexagone, cette info TGV est en quelque sorte le retour du bâton de la médiatisation. Accompagné à sa demande par micros et caméras dans un déplacement organisé pour se mettre en valeur, il peut être confronté brutalement à une question imprévue : que pense-t-il de ce qui vient de se passer ailleurs, dont il est parfois averti par les reporters présents, et qui n'a rien à voir avec le motif du déplacement ? Pas le temps de s'informer davantage, de consulter, de réfléchir. S'il ne répond pas, c'est qu'il se défile, avec les interprétations que cette dérobade suscitera. Combien de déclarations maladroites sont provoquées par cette réactivité obligatoire ! Pour échapper à la bourde, la seule solution est alors de recourir à la langue de bois, aux phrases toutes faites qui ne veulent rien dire, mais que la télé se croit trop souvent obligée de diffuser quand même.

Cette instantanéité de la réaction n'est pas attendue des seuls dirigeants ; elle l'est aussi des citoyens. C'est l'un des rares désaccords que j'ai eus avec mon ami François-Henri de Virieu et mes camarades de « L'Heure de vérité ». Pendant quelques mois, en cours d'émission, un sondage était effectué par téléphone auprès d'un panel de 520 téléspectateurs qui la regardaient. On leur demandait leur avis sur les propos de l'invité, appelé ensuite à commenter les résultats. Donc à réagir à la réaction instantanée des citoyens ! C'est ainsi que Laurent Fabius, Premier ministre au moment de l'affaire du Rainbow Warrior , jugé peu convaincant par les sondés, put reprendre son explication au cours de la même émission. Dans un livre (dont j'ai emprunté le titre pour ce chapitre) François-Henri explique : « Nous avons poussé jusqu'au bout la logique de la médiacratie, cette nouvelle forme de démocratie où le peuple souverain s'exprime de moins en moins par ses bulletins de vote et de plus en plus par la pression de son jugement, de sa pensée, de son opinion. Il fallait que l'opinion publique devienne partie prenante du débat, en direct1. » Je pense quant à moi que ce sondage n'avait aucune valeur : une opinion ne se forme pas instantanément d'une manière durable, mais se forge après maturation, discussion avec la famille ou les collègues de travail. Il ne faut pas confondre réaction instinctive et opinion réfléchie.

Il en va de même pour les responsables. Il est absurde d'attendre d'eux de savoir que dire, que faire, que penser à propos de tout, tout le temps. Cela ne peut les conduire qu'à dire, faire, penser n'importe quoi. L'exigence médiatique de l'instantanéité est un handicap dans la gestion de notre démocratie.

Cette pression médiatique modifie aussi le style de la vie politique. Lors de leurs prestations, les politiques cherchent à marquer le débat, et à se faire remarquer pour être considérés et écoutés. Le rythme rapide des journaux télévisés qui, sous la menace du zapping, ne tolèrent plus que des déclarations d'une poignée de secondes, oblige à concentrer en quelques mots l'essentiel du message que l'on veut faire passer. Toute mise en perspective est bannie. Toute argumentation en trois points est jugée insupportable, et d'ailleurs aussitôt interrompue même si elle est intéressante. Toute nuance est quasiment imperceptible. Un conditionnel est entendu comme une affirmation. D'où la recherche de la formule choc, de la « petite phrase » ciselée, radicale, qui fera l'objet de citations dans la presse écrite, donnera son titre à l'article, et résumera ainsi l'ensemble du propos. Faute de quoi le message sera inaudible, et la prestation médiatique passera inaperçue.

Une étude de l'Observatoire du débat public montre que la parole publique s'est compactée, réduite à la phrase, et même au mot (« Kärcher »), que la mémorisation des discours est quasi nulle, que les téléspectateurs d'un débat se souviennent d'un geste, d'un sourire, d'une moue, rarement d'un argument2.

Cette réduction de l'argumentation aux dimensions du clip politique, cet alignement du débat démocratique sur les contraintes de l'Audimat vont désormais jusqu'à influencer les campagnes électorales qui, théoriquement, donnent aux candidats la possibilité, et donc le temps, d'expliquer leur programme, d'entraîner la conviction avant de déclencher le vote. Lors des dernières élections législatives, on a ainsi vu apparaitre la forme politique du speed dating , cette méthode utilisée par les agences matrimoniales pour que des individus à la recherche de l'âme sœur puissent tester en quelques minutes leurs affinités et leurs sentiments réciproques. Une association de Bobigny (militant, sans ironie, « pour l'éducation à la citoyenneté » !) a ainsi réuni les candidats locaux à la députation, chacun d'entre eux dans une salle séparée disposant de quinze minutes, pas une de plus, pour présenter à une vingtaine de personnes son programme, après quoi, comme dans ces danses où l'on change de cavalier(ière), chacun passe au groupe suivant dans la salle d'à côté.

Cette exigence de brièveté, cette nécessité impérieuse de créer un « bruit médiatique » le plus sonore, le plus tonitruant, influencent évidemment le fond du débat politique en le radicalisant. On ne peut, en vingt secondes ou en dix mots, expliciter un jugement mesuré, dire que l'on est en opposition partielle, faire part d'un accord sous conditions. Il faut être catégorique, agressif, intégralement pour ou totalement contre. Toute position intermédiaire est suspecte, incomprise. Un sage, le généticien Axel Kahn, le note avec inquiétude : « Le débat public vire toujours davantage au pugilat. Au lieu d'assister à des échanges de points de vue sur des sujets où, par définition, il est impossible d'émettre des avis tranchés et définitifs, on voit se succéder des mises en scène de la contradiction irréductible. De fil en aiguille, le renoncement total à une forme de débat contradictoire idéal fait évoluer la démocratie vers une sorte d'arène. Il ne s'agit plus de l'emporter en raison de la plausibilité de ses arguments, mais de susciter auprès du public la réaction la plus intense3. » Des émissions très regardées, notamment celles animées par Thierry Ardisson ou Marc-Olivier Fogiel, utilisent largement ce penchant pour le pugilat : la recette est la réunion en plateau de personnages incompatibles, l'un provoquant l'autre, l'animateur ayant pour fonction d'imposer un rythme rapide d'interventions, d'interruptions, pour qu'aucun « tunnel » (intervention de plus de quelques dizaines de secondes) ne vienne casser la cadence. De tels rings sont peu propices à l'argumentation des politiques, mais beaucoup de ceux-ci cèdent néanmoins à la tentation d'y participer. Toujours l'obsession de se montrer pour exister.

Si le ton et le rythme du débat démocratique sont prescrits par les médias, et principalement par le média dominant, la télévision, qui en sélectionne les thèmes ? La dialectique entre les trois partenaires de la vie politique, citoyens, médias et gouvernants, est complexe. Et elle évolue. Les gouvernants, de la majorité en place comme de l'opposition qui gouvernera demain, détiennent le pouvoir de décider et de proposer ; ils sont créateurs d'événements et, à ce titre, prescripteurs de sujets de débat. Les médias rendent compte de ces événements d'initiative politique en les intégrant à un ensemble, l'actualité, nourri d'événements de toute nature et de toute origine. Longtemps, les citoyens ont été passifs devant ce processus. L'actualité politique était, pour l'essentiel, le fruit d'un face-à-face (ou plutôt, on le verra, d'un côte-à-côte) entre les acteurs politiques et ceux qui, dans les médias, étaient chargés de couvrir leurs activités.

Ce tandem s'est peu à peu désaccordé sous la pression de la concurrence grandissante entre médias. Il ne s'agit plus seulement pour eux de rendre compte avec pertinence de l'actualité, mais aussi, et peut-être même surtout, de mettre en avant les événements et les sujets qui intéressent le plus leurs lecteurs, auditeurs, téléspectateurs. La hiérarchie de l'information dépend davantage de l'attractivité des sujets que de leur importance. Cette contrainte que subissent les médias s'impose désormais aux politiques. Un dirigeant peut considérer que le projet de loi examiné à l'Assemblée nationale, que la dernière proposition de son parti, que le récent sommet du G8 sont d'une importance capitale et mériteraient commentaires et discussions, si le 20 heures de la veille a démarré sur le dernier fait divers sordide, le cours himalayen du kilo de cerises ou l'éternelle pagaille routière que provoquent les départs en vacances, il n'évitera pas d'être interrogé sur ces événements secondaires. Un fait isolé, parfois mineur, peut s'imposer. C'est ainsi qu'à l'occasion d'un acte de délinquance particulièrement spectaculaire ou troublant, les thèmes sécuritaires peuvent envahir l'univers politique : ils sont porteurs d'audience car l'opinion y est sensible ; ils seront donc privilégiés, notamment par les journaux télévisés ; les gouvernants seront alors invités à les commenter ; les controverses ainsi créées, rapportées à l'opinion par médias interposés, prolongeront et amplifieront l'attention qu'elle leur porte. La boucle est bouclée.

Paradoxalement, c'est au moment où la loi des médias s'impose à la politique que le journalisme politique semble délégitimé. On attend de lui qu'il soit transparent. Le philosophe Marcel Gauchet parle même de sa décomposition : « Les médias sont omniprésents dans la faculté de médiation, mais eux-mêmes n'ont rien à dire. Ils se pensent de plus en plus comme chargés d'organiser un face-à-face direct entre les hommes politiques et les individus. La fonction classique d'analyse, de mise en forme des différentes options du débat disparaît4. »

On en conviendra, ce constat concerne essentiellement la télévision, la presse écrite d'information n'ayant, elle, pas abdiqué cette fonction. Le reproche qu'on peut lui faire est de négliger souvent les questions de fond et d'accorder une trop grande place à ce que l'on a baptisé péjorativement la « politique politicienne », expression bizarre recouvrant les rapports byzantins internes à la classe politique. Quitte, avec une parfaite mauvaise foi, à reprocher ensuite à celle-ci de s'y complaire au détriment des problèmes de fond.

Gauchet poursuit : « Les hommes politiques dépendent de plus en plus des médias. Par conséquent, ils se sont calqués sur leurs mœurs, dont ils ont désormais une science exacte. Du coup, les médias ne peuvent qu'accompagner des candidats aussi parfaits dans leurs opérations de marketing. » Cette « science exacte », cette professionnalisation de la communication conduit les politiques à vouloir contrôler leur image de bout en bout. Elle a par exemple incité l'UMP à confier à une société spécialisée la mise en images des meetings de son candidat. Alors que les reporters des chaînes sont parqués sur des estrades fermées par des barrières et travaillent dans une grande cohue, les caméras d'ETC (Études, techniques et communication), positionnées aux endroits stratégiques, filment dans des conditions idéales. D'excellente qualité, leurs images sont ensuite mises gratuitement à la disposition des chaînes. Les plus grandes les utilisent avec une relative parcimonie, mais les chaînes thématiques, moins riches, en font un large usage. Conseillère très autoritaire de son père, Claude Chirac avait en son temps amorcé ce contrôle des images sans oser le pousser aussi loin.

De la même façon, les communicants des candidats profitent de la concurrence entre les chaînes pour poser leurs conditions à la participation de leurs poulains aux grandes émissions : le choix des thèmes abordés et des interlocuteurs fait l'objet de négociations préalables. Quant au traditionnel débat d'entre-deux-tours qui oppose les finalistes de l'élection présidentielle, il obéit à un cahier des charges d'une précision millimétrique imposé en 1981 par les conseillers de François Mitterrand. Le réalisateur ne dispose pratiquement d'aucune latitude. Les journalistes-arbitres sont réduits au rôle de chronométreurs des temps de parole.

Les règles fixées par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) officialisent cet encadrement du travail journalistique. La règle des trois tiers, par exemple, applicable en permanence hors des périodes de campagne, oblige à consacrer les mêmes temps d'antenne au gouvernement, à la majorité et à l'opposition (le président de la République n'étant pas concerné par cette comptabilité car considéré comme « au-dessus des partis », hypocrisie révélatrice de l'ambiguïté de la fonction). Cette règle conduit à des aberrations journalistiques comme la surévaluation de manifestations sans intérêt ou la réduction au silence d'intervenants captivants. Cette recherche institutionnalisée d'une sorte d'objectivité chronométrique rappelle l'anecdote du sage gaulois : deux guerriers se battent, l'un affirmant que 2 et 2 font 4, l'autre que 2 et 2 font 5 ; le sage intervient et tranche : 2 et 2 font 4 et demi ; et chacun de rentrer content chez lui.

Un nouveau cap a indiscutablement été franchi à l'occasion de la dernière campagne présidentielle avec l'organisation de grandes émissions dont les journalistes étaient exclus, les candidats étant soumis aux questions de citoyens, ceux que la nouvelle logomachie a baptisés les « vraies gens ». Prolongement logique de notre évolution vers la démocratie directe : il ne faut plus d'intermédiaires entre les dirigeants et les électeurs.

On aura tendance à voir dans ce constat une défense corporatiste de la profession. Il n'en est rien. Nous reviendrons plus loin sur les raisons qui ont conduit à cette dévalorisation professionnelle. Elles sont parfois accablantes. Mais considérons le résultat de cette nouvelle mode télévisuelle. En termes d'audience, le bilan est excellent : ces programmes ont suscité une énorme curiosité. Faut-il se contenter de ce satisfecit d'ordre commercial ? La mesure d'audience est-elle le critère définitif d'appréciation du débat politique ? Présentant son dernier livre5, Jacques Rigaud, ancien dirigeant de RTL, écrit : « Les médias vont jusqu'à imposer cette audience, qui est leur fonds de commerce, comme juge infaillible de l'action publique. Ce n'est pas la moindre des impostures du temps présent. » On peut être plus dubitatif encore quant au contenu de ces émissions. Les citoyens ainsi jetés dans l'arène médiatico-politique y sont venus, comme il est normal, avec leurs préoccupations personnelles, voire leurs cas particuliers, parfois émouvants, parfois exprimés avec maladresse, rarement avec agressivité. Pour que le plus grand nombre puisse s'identifier à l'un au moins de ces cas particuliers, il faut les multiplier, et donc accorder à chacun un minimum de temps, ce qui conduit à se cantonner dans la superficialité. Par ailleurs, aucun de ces faux débats n'a mis les candidats en difficulté, n'a épinglé leurs contradictions, leurs approximations, leurs erreurs. « On n'est pas loin de certaines formes de jeu télévisuel : le candidat se trouve face à un jury qui au final désignera le maillon faible6 », constate l'anthropologue Marc Abélès qui parle aussi de la « démocratie des petits “moi, je”7 ».

Ces émissions révèlent la faillite de notre démocratie représentative : faudrait-il que chaque citoyen puisse interroger individuellement et directement un gouvernant pour avoir le sentiment, ou l'illusion, d'être entendu et l'appareil médiatique est-il si hermétique, refermé sur lui-même, qu'il ne sert plus de canal, de passerelle, d'intermédiaire entre pouvoirs et citoyens ?

Là encore, c'est le système représentatif qui est débordé, contesté, nié. Les « gens ordinaires » semblent prendre leur revanche sur l'« élite ». La campagne présidentielle les a mis en avant systématiquement, avec Ségolène Royal en championne toutes catégories. Que sont ses « jurys citoyens » sinon la promesse d'une mise sous tutelle permanente des responsables élus ? Et que signifie ce slogan « La France présidente » sinon la sujétion de l'élu à l'opinion ?

Encore faut-il se féliciter que l'exutoire de ces frustrations prenne la forme pacifique, mais parfois désolante, d'un spectacle télévisuel ! Que laissent la défaillance de la représentation politique et l'extrême faiblesse de la représentativité syndicale comme autre moyen de faire savoir son angoisse ou son mécontentement ? La rue. Et la violence. Quand les assemblées sont sourdes et aveugles, muettes ou impuissantes, c'est la rue qui se fait entendre, et souvent avec bien plus d'efficacité que les canaux institutionnels ; on l'a vu à de nombreuses reprises, sur le CPE, la réforme des retraites ou, naguère, quand l'école privée et l'école publique se sont successivement senties menacées. Il s'agissait là de manifestations de masse, suffisamment imposantes pour faire entendre leurs revendications. Lorsqu'il s'agit de mouvements plus minoritaires ou plus marginaux, le recours à la violence ou à la désobéissance civique apparaît comme le seul moyen de pression. Avec là aussi une utilisation de plus en plus habile et performante des techniques de médiatisation. Que ce soient l'abordage du Clemenceau par Greenpeace, le saccage du McDo de Millau ou d'un champ d'OGM, le déversement de choux-fleurs ou de lisier devant une préfecture, les barrages de routes ou de voies ferrées, les opérations bouchon des poids lourds, les tentes sauvages des Enfants de don Quichotte, les actions altermondialistes en marge de sommets cadenassés par la police, ou même les émeutes de banlieue, la désobéissance civique supplée le manque de relais politique avec, plus c'est spectaculaire, plus c'est brutal, l'assurance d'un retentissement médiatique. Plastiquer un bureau des impôts du côté de Corte ou faire du vélo tout nu dans les rues de Paris sont deux moyens parmi les plus commodes et les moins coûteux d'attirer l'attention sur la Corse et de plaider contre la pollution…

La rue, elle aussi, a appris les lois de la médiacratie. Ou faut-il dire : de la médiocratie ?

1 François-Henri de Virieu, La Médiacratie, Flammarion, 1990.

2 Denis Muzet, La Croyance et la Conviction, Éditions de l'Aube, 2007.

3 Le Figaro, 5 août 2005.

4 L'Express, 19 avril 2007.

5 Jacques Rigaud, Le Prince au miroir des médias : Machiavel,