Main La mouche du coche

La mouche du coche

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Year:
2016
Language:
french
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1

La Mort De L'Information

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2007
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french
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2

La mère d'Edith

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french
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Table des matières



Résumé 3

La mouche du coche 4

Épilogue 149

Du même auteur 152

Dans la même collection 152





Résumé





Rappelé par Napoléon III, alors qu’il partait pour les États-Unis, Hadrien Allonfleur, capitaine à l’escadron des cent-gardes, se rend à Compiègne pour mener à bien une enquête au demeurant facile.

Mais rien n’est simple pour notre enquêteur dilettante qui décide de poursuivre ses propres investigations. Il entraîne Amboise Martefon, ancien inspecteur de la Sûreté qui préfèrerait rester au chaud à Paris plutôt que de braver le froid compiégnois de ce mois de novembre 1864.

Ce qu’ils découvriront sera éprouvant pour les deux hommes pourtant rompus aux pires forfaits.

Hadrien Allonfleur est tenace. Ce n’est pas la connaissance d’une délicieuse romancière, ni les fastes des réceptions du couple impérial au château de Compiègne qui le détourneront de sa mission : arrêter un assassin, quitte à affronter l’hiver cévenol pour résoudre cette affaire, la plus difficile qu’il ait eue à élucider jusqu’alors.





Irène Chauvy vit à La Réunion. Elle est cadre administratif au Rectorat. Passionnée de littérature et d’histoire, elle a écrit avec « La vengeance volée » la première enquête d’une série de policiers historiques sur le Second Empire qui a reçu en 2011 le prix « Ça m’intéresse Histoire » présidé par Jean-François Parot. (Collection 10-18 « Grands détectives »)

Un second ouvrage Maudit héritage est paru en janvier 2014 avant « Enquête à l'opéra impérial » aux éditions Ex Aequo en mai 2015.





Irène Chauvy





La mouche du coche


Policier historique





ISBN : 978-2-35962-790-9



Collection Rouge

ISSN : 2108-6273





Dépôt légal janvier 2016



©Ex Aequo

©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.





Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains



www.editions-exaequo.fr





À mon fils, Benoît Madika





L’humour était la seule défense que j’avai; s trouvée

pour ne pas prendre de plein fouet les mauvaises surprises de la vie.

Capitaine Hadrien Allonfleur (1864)





Intrigue tirée librement d’un fait divers qui se déroula dans les années 1907-1908.



Créé par Napoléon III en 1854, l’escadron des cent-gardes est un corps d’élite de cavalerie charge´ d’assurer sa garde personnelle, celle de sa famille et le service d’honneur et de sécurité à l’intérieur des palais. S’inspirant de l’exemple de la garde royale anglaise et de celui des Cent-Suisses de la monarchie française, cet escadron marque la volonté de Napoléon III de renouer avec les fastes du Ier Empire. L’escadron est installé au 37 rue Bellechasse dans le 7e arrondissement de Paris.

Les cent-gardes sont au nombre de cent, puis de 150, auquel s’ajoutent les officiers et les sous-officiers. Ils touchent une solde élevée, ont la préséance sur tous les autres corps de l’armée. Leur présence est obligatoire à̀ toutes les réceptions données aux Tuileries et à toutes les cérémonies officielles du régime. Ces hommes, de plus de 1,80 m (le plus grand connu mesure 2,10 m), doivent être irréprochables et garder une attitude imperturbable en toute circonstance. Agissant en tant que peloton d’escorte monte´ de l’empereur en temps de paix comme en temps de guerre, ils accompagnent le souverain durant la campagne d’Italie en 1859 et aussi pendant la guerre de 1870. (Musée de l’armée Fiche pédagogique et Wikipédia : l’escadron des Cent-gardes)





Personnages historiques :



Général Rollin, adjudant général du Palais de Compiègne

Docteur Henri Conneau

Docteur Émile Blanche

Duc de Bassano, grand Chambellan

Duc Charles Auguste Louis Joseph Demorny, comte puis duc de Morny, Président du corps législatif

Napoléon III, Empereur des Français.

Louis, prince impérial

Monsieur Claude, chef de la Sûreté

Princesse Mathilde, Son Altesse Impériale (S.A.I) et cousine de l’Empereur.

Sophie de Morny : épouse du duc de Morny



Personnages de fiction :

Amboise Martefon, inspecteur de la Sûreté, à la retraite

Amédée, cocher

Bertille de Calmeyrade (comtesse)

Céleste Levers, ex Virla, épouse Julius Levers

Docteur Bevior, légiste à la morgue

Eugène Passet, notaire et cousin d’Héloïse Campestre

Gustave, braconnier

Julius Levers : professeur au Muséum d’histoire naturelle, époux de Céleste

Héloïse Campestre : écrivain, célibataire

Lilarose Allanvil : fille de Marguerite Allanvil, épouse de Barnabé, archéologue

Lola : fille aînée de Pierre Passet et sœur d’Eugène

Annie : fille de Lola

Marguerite Allanvil, mère de Lilarose Allanvil

Pierre Passet, oncle d’Héloïse Campestre, père de Lola et d’Eugène

Robert de Mauvoir : époux d’Albertine

Sœur Marie-Jeanne, de l’ordre des sœurs de la Charité

Numa Pomaret, berger cévenol

Lecoq, inspecteur à la Sûreté – personnage emprunté à Émile Gaboriau (1832-1873)





***

1





Entre Compiègne et Paris, le 29 novembre 1864



La vie est un vaste théâtre où chacun joue son rôle et s’agite inutilement en attendant la mort. C’est en substance ce qu’écrivait Shakespeare et cet aphorisme me revint en mémoire alors que j’étais dans un fourgon à bagages, à l’arrière d’un train qui filait vers Paris à quarante-cinq kilomètres-heure de moyenne. Le conducteur, grisé par la vitesse, travaillait sa locomotive comme un ouvrier son haut fourneau, sans égard pour ses passagers.

Je partageais ce qui me servait de compartiment avec un cercueil installé sur des tréteaux arrimés par des cordes à la solidité douteuse. Je n’avais pas eu le choix, tant le docteur Conneau paraissait fébrile à l’idée de garder un cadavre sous le même toit que le couple impérial. Moi-même, je ne craignais pas la mort. Il semblerait que nous ayons un pacte tous les deux. Elle me laisse tranquille si je reste à ses côtés, mais cette fois-ci, la proximité d’une de ses représentations — une bière en sapin — me rendait nerveux.

Deux jours plus tôt, l’Arago, le navire-vapeur de 700 tonneaux sur lequel j’avais embarqué au Havre ainsi qu’un demi-millier d’émigrants, venait de larguer ses amarres pour traverser l’Atlantique quand, sur ordre de Napoléon III, j’avais été transbordé avec mon paquetage dans un canot à voile et ramené, manu militari à terre, le visage fouetté par le vent et l’eau salée. Les passagers s’étaient précipités à la lisse pour observer mon retour et j’avais subi quelques quolibets de la part des premières classes en pantalons gris perle et haut-de-forme qui me soupçonnaient d’être un vulgaire escroc, comptant rallier le Nouveau Monde sans débourser un sou.

Quai Videcoq, une berline noire m’attendait pour me conduire jusqu’au château de Compiègne. Durant le trajet, j’avais bénéficié de peu d’arrêts, hormis ceux obligatoires pour changer d’attelage et passer une courte nuit dans un garni de Mantes-la-Jolie.

Cette hâte n’avait qu’un but : que le lendemain, à cinq heures et demie du soir, un cercueil voyage en ma compagnie jusqu’à Paris, gare du Nord. De là, contenant et contenu rejoindraient la morgue qui, pour quelques mois encore, était installée sur le quai du Marché neuf, près du pont Saint-Michel.

Je m’étais allongé sur la banquette boulonnée à une des parois. Le toit du wagon comportait une partie vitrée, dite vigie, dans laquelle un employé se tenait debout près du serre-frein. Il détenait la seule lanterne dont la lumière agaçante se promenait au-dessus de ma tête.

Alors que je me levais pour défatiguer mon dos malmené, une forte secousse me déséquilibra et j’allai percuter une malle-cabine. L’habitacle pencha et vibra sous mes pieds. Une masse fila devant moi et termina sa course contre la cloison du fond. Dans le même élan, je plongeai à droite pour éviter le cercueil qui s’étant détaché, fonçait sur moi. L’une de mes épaules prit de plein fouet la niche à chien, heureusement vide. Pour finir, une pluie de verre se déversa sur mes reins tandis que les soubresauts de la voiture se faisaient plus vifs et incertains.

Tout cela s’accomplit dans un vacarme effroyable, une cacophonie de crissements, de pétards et des cris de l’ouvrier qui avait été projeté hors de la vigie. Puis le convoi s’arrêta dans un silence haché de grincements, de claquements et de bruits de ferraille.

La lanterne avait résisté à l’ébranlement et diffusait un halo blafard. Au toucher, mon crâne me parut intact, mais pas celui de l’employé dont le corps avait carambolé le mien au moment de l’accident. Je dégageai mon bras droit d’un amas de planches, lui tâtai le cou et constatai que la peau palpitait.

Je tirai l’homme vers moi, faisant glisser son buste sur le mien afin de lui éviter tout cognement supplémentaire. Il me fallut le lâcher pour me tourner et taper avec vigueur sur la porte derrière moi après avoir repoussé du coude une caisse en osier qui gênait l’ouverture.

Mes coups furent entendus et des appels s’élevèrent à l’extérieur.

Une voix féminine cria :

— Par ici ! Vite !

Le panneau coulissa avec difficulté. Le blessé fut soulevé avec précaution ; ma poitrine fut libérée et ma respiration redevint régulière jusqu’à ce qu’une vague de nausée remonte dans ma gorge et m’arrache un gémissement. Des bras robustes m’attrapèrent sous les aisselles et me hâlèrent à l’air libre. J’aperçus brièvement au-dessus de moi un ciel qui avait viré à la nuit. Lorsque je fus déposé sur le ballast, je fermai les yeux, satisfait d’avoir quitté ce tombeau à roulettes, sain et sauf, avec mes quatre membres en bon état.

Une main me caressa la joue et me soutint la nuque.

Je me retrouvai, en sécurité, la tête enfouie au creux d’amples jupes et appréciai un confort aussi parfait. L’air sentait le charbon brûlé et la graisse. Après quelques instants, je me relevai avec regret en prenant appui sur une épaule à la rondeur féminine qui résista à ma poigne.

Debout, bien que vacillant, je considérai la scène. Trois voitures, dont le fourgon à bagages, avaient versé sur le remblai. Des silhouettes couraient le long de la voie en brandissant des fanaux et chassaient devant elles la fumée épaisse que toussotait la chaudière de la locomotive. Une caisse de berline était maintenue dans un équilibre instable en travers des rails. Une portière avait été fracassée à coups de hache et deux bons samaritains étaient en train d’en extirper une jeune fille en pleurs.

Un contrôleur qui remontait le convoi me prit à témoin en levant les bras en l’air :

— Mon Dieu ! Des wagons tous neufs !

Je fus saisi d’un fou rire et sentis l’épaule qui me soutenait tressauter de concert. Je me tournai vers mon sauveur et ce que j’aperçus me plut : un bout de femme, le visage dans l’ombre d’un chapeau en velours noir orné d’un voile. Elle s’écarta en me voyant l’observer de si près et je perdis son appui secourable. J’allais la remercier quand un inconnu, la trentaine aristocratique, la redingote salie par la poussière du ballast, s’approcha d’elle.

— Venez, ma chère. Votre place n’est pas ici. Le conducteur a trop poussé sa machine et les deux dernières voitures ont déraillé. — Il lui caressa la joue — Nous avons eu de la chance. L’accident a fait un blessé, un employé, mais hélas, un voyageur a été retrouvé mort dans le fourgon à bagages.

— Où est-elle ?

Ma voix relevait du croassement. Je toussai pour lui redonner ses intonations normales et répétai :

— Où est-elle ?

— La victime ? Là-bas.

Il montra de la main trois hommes penchés au-dessus d’une forme recouverte d’un drap blanc. Je me mis alors à courir en direction du groupe.

J’avais oublié le cadavre que je convoyais jusqu’à la morgue de Paris.





***

2





La veille, 28 novembre, une heure de l’après-midi, Palais de Compiègne.



Les soupentes de cuir de la berline souffraient en grinçant sur les pavés, mais le conducteur n’en avait cure. La voiture ralentit devant les grilles du château. Le cocher parlementa avec le poste de garde. Ensuite les chevaux obliquèrent vers la droite pour revenir s’immobiliser le long du perron. Un valet en habit vert et gilet écarlate galonné d’or courut abaisser le marchepied et ouvrit la portière.

Le général Rollin, l’adjudant général du Palais, raide dans son uniforme d’apparat, s’avança et me tendit la main.

— Enfin, vous voilà ! Dépêchons-nous ! La Cour est à Pierrefonds. La nuit approche. Leurs Majestés ne tarderont pas à rentrer.

Le domestique avait saisi ma sacoche qui contenait mes possessions les plus précieuses et nécessaires dont une chemise propre que j’aurais bien échangée contre celle qui me collait aux épaules depuis l’aube.

— Le docteur Conneau vous attend.

Mon bagage et son porteur disparurent dans l’escalier d’honneur tandis que je suivais le général Rollin. Il traversa à grands pas la salle des gardes au parquet fraîchement ciré avant de pénétrer dans un salon au décor en faux noyer et faux marbre vert.

Un huissier se tenait devant une porte massive : il ouvrit un des battants et s’écarta pour me laisser entrer. Rollin avait déjà rebroussé chemin sans un mot. Il fit de même à un mètre derrière lui.

Pour l’avoir visitée sans y être convié, je connaissais la chapelle. Édifiée sur deux niveaux, elle était petite et étroite. Des colonnes soutenaient les galeries et trois tribunes encadraient la nef. Les quatre candélabres qui ornaient le rez-de-chaussée et l’étage étaient éteints. La lumière provenait des cierges placés sur l’autel.

Le froid et la semi-pénombre ajoutaient à la tristesse du moment et je frissonnai quand un courant d’air glacial s’insinua sous le col de ma redingote. J’étais arrivé à Compiègne sous un ciel plombé. Un temps à la neige, avait bougonné ce matin à Mantes-la-Jolie un de mes conducteurs en montant sur le siège avant. Maussade comme mon humeur, avais-je pensé en écho.

Le docteur Conneau vint à ma rencontre, ses talons de bottines martelant le pavage. Le bruit au lieu de le gêner sembla le vivifier.

— Enfin ! dit-il à voix basse en me tendant la main.

Je hochai la tête n’ayant d’yeux que pour le cercueil installé sur deux tréteaux dans l’allée centrale au pied des marches du chœur : tout ce qu’il y avait de plus rudimentaire en bois de sapin non verni.

— Tout a été si rapide, murmura-t-il en haussant légèrement les épaules. Nous avons paré au plus pressé.

Ce mouvement trahissait plus la fatigue que la désinvolture. Il aurait eu besoin de se rafraîchir. Le col de sa chemise était de travers et le nœud de sa cravate était serré à la va-vite. Une ombre envahissait ses joues de chaque côté de son collier de barbe qu’il portait courte.

Le docteur Henri Conneau, soixante ans, était le médecin particulier de Napoléon III et de sa famille. Il était le confident de l’Empereur, son ami de plus de trente ans et le complice dévoué de ses tentatives de coup d’État, de ses échecs et de ses succès. L’affaire devait être grave pour qu’il se mette ainsi en avant. Si c’était le cas comme je le pressentais, nul n’avait daigné m’en informer. Au port du Havre, le cent-gardes qui m’avait escorté jusque sur le quai Videcoq m’avait dit ignorer la raison de mon débarquement.

— Albertine de Mauvoir, annonça à voix basse Conneau.

Il leva une lampe à huile et la balança au-dessus du cercueil.

Je me penchai.

Une femme jeune était allongée, les paupières closes, un linge blanc lui enserrant les mâchoires. Son visage m’était inconnu. Ses bras avaient été disposés le long du corps. Elle portait une pelisse en velours bleu nuit. Une toque en fourrure noire était posée sur sa jupe de taffetas couleur ébène, à hauteur des hanches.

— Une tenue de demi-deuil, chuchota le médecin.

À cet instant, une religieuse, agenouillée sur un prie-Dieu, se releva et se rapprocha de nous, les mains croisées dans les manches de sa robe en étoffe épaisse de laine grise. Je reconnus à son habit l’ordre des Filles de la Charité, présent dans la plupart des hôpitaux.

Je fis un pas de côté pour éviter qu’une aile de sa volumineuse cornette ne m’éborgne.

Elle écarta un pan du manteau de Mme de Mauvoir et découvrit une large tache brunâtre qui déparait la soie blanche du corsage.

— Elle a été tuée par une arme à feu, souffla Conneau.

Je n’avais jamais compris cette manie de murmurer devant un mort, soi-disant un signe de respect bienséant, de convenance, dont tout défunt n’avait plus à se préoccuper. Je gageai qu’Albertine aurait souhaité plus d’animation autour d’elle.

Ses yeux fermés n’évoquaient guère le repos. Les orbites s’étaient creusées et une plaque bleuâtre marquait le bord de sa paupière gauche, près du sourcil. Ses lèvres étaient pâles et curieusement étirées. Les traits déformés avaient dû pourtant être gracieux et la finesse de sa peau n’était manifestement en rien redevable à l’artifice des crèmes.

Je pris la lampe que tenait Conneau. L’odeur d’huile de schiste que diffusait la mèche se mêla à celle, douceâtre et acide, des chairs en décomposition. Une humidité de sous-bois remonta le long des planches. La jupe maculée de terre en était la source et jurait avec le satin jaune clair sur lequel la pauvre femme avait été déposée.

Un seul impact lui avait apparemment traversé la poitrine au niveau du cœur, mais la lumière vacillante ne me permit pas de vérifier si le tissu portait des traces de poudre indiquant que le coup de feu avait été tiré à bout portant. Je soulevai une de ses mains. La rigidité cadavérique était encore présente ; c’était le signe que la putréfaction s’installait, l’enraidissement des muscles ne disparaissant qu’au bout de deux ou quatre jours selon les conditions du décès.

— Fernand, le garde champêtre, l’a… trouvée hier en fin de matinée, dit Conneau derrière moi.

Il avait buté sur le mot « trouvée » comme s’il le jugeait indécent.

— Où ?

— En dehors de l’allée qui mène à l’avenue de Choisy.

— À cent… trois cents mètres du château ?

— Huit cents mètres serait une distance plus exacte. On y accède par la terrasse ou par l’avenue des Beaux Monts. Vous verrez par vous-même. Une vingtaine de minutes de marche suffisent pour s’y rendre.

— À quelle heure a été découvert l’homicide ?

— Il devait être dans les onze heures lorsque Fernand a entendu des coups de feu. Il a cru à la présence de braconniers. Quand il est arrivé, la marquise de Mauvoir était morte depuis peu de temps. Son visage était encore tiède.

— Il y a des braconniers aussi près du palais ?

— Au moins un : le meurtrier, et il a été arrêté. Il n’a pas avoué, mais il est coupable. Vous l’interrogerez, je suppose.

— Et on interrompt mon voyage pour si peu ?

Le médecin courba le dos, encore un mouvement de lassitude, devinai-je.

— L’Empereur compte sur vous pour que tout soit rapidement réglé.

— Docteur, demandai-je, si je vous ai bien compris, plusieurs coups de feu ont été tirés.

— Trois, en effet. Le dernier, longtemps après les deux autres. Cette affaire est ennuyeuse, ajouta-t-il en remarquant mon froncement de sourcils

— Surtout pour l’intéressée !

— Aucune arme n’a été retrouvée auprès d’elle, précisa-t-il avec une réticence visible.

— A-t-on fouillé le lieu du crime et ses environs ?

— Pour quelle raison l’aurait-on fait ? Le braconnier n’a pas eu le temps de se débarrasser de son fusil.

Je ne pus l’interroger plus avant, car la porte s’ouvrit. La frimousse ronde du prince impérial apparut pour disparaître tout aussitôt, happée par la main d’un homme dont le visage sévère se montra un instant dans l’entrebâillement.

— J’espère que Son Altesse n’a rien vu, dit le docteur Conneau. À sept ans, Louis est curieux de tout. Son précepteur a fort à faire avec un enfant aussi vif. J’ai un fils du même âge. Il est souffrant et sa mère a préféré lui faire garder la chambre.

— Ils ont l’habitude de jouer ensemble, déclara-t-il comme si l’irruption du garçonnet s’expliquait par son désœuvrement.

— Qui est informé du meurtre ?

— Leurs Majestés, le général Rollin, le duc de Bassano et les jardiniers qui ont amené la victime jusqu’ici. On leur a donné pour instruction de se taire.

— Et parmi les invités ?

— En principe, personne. Le transport du corps a eu lieu pendant le déjeuner.

Conneau se tourna vers la religieuse.

— Sœur Marie-Jeanne, je compte sur vous pour fermer la porte à clé derrière nous.

Celle-ci hocha la tête en signe d’acquiescement. Son air revêche ne prêtait pas à la mansuétude. Le plastron en coton blanc soulignait la défaite des chairs au niveau de son cou. J’imaginai les bas de laine noire qui lui montaient jusqu’aux genoux et retins une grimace. Elle ne ressemblait en rien à la nonnette qui m’avait soigné à l’hôpital de campagne de Solferino, quatre ans plus tôt. Une sœur aussi dévouée, mais plus gaie, poignardée par un soldat pour un flacon de morphine. L’enquête que j’avais menée avait permis d’arrêter son assassin, et déterminé la suite de ma carrière.

Tout en gardant mon statut militaire, j’étais devenu l’espion à tout faire du comte de Persigny, alors ministre de l’Intérieur. Chargé de la surveillance de l’entourage impérial, je m’étais forgé une réputation d’homme solide ; cela me valait l’attention de l’Empereur, teintée toutefois d’une réserve inquiète quant à certaines de mes conclusions, car je refusais toute compromission. Je le disais haut et fort sans que l’on me sollicite : la vérité en ce qui me concernait n’était d’aucun parti. Ni d’aucune loyauté.

Conneau me précéda dans le salon qui jouxtait la chapelle.

— Allons vite rejoindre le grand Chambellan. La patience ne fait pas partie des vertus que revendique le duc de Bassano.





***

3





Paris, 30 novembre, une heure du matin.

Quai des Orfèvres, domicile d’Amboise Martefon.



— Vous vous en êtes tiré à bon compte.

Le vieux marchait de long en large et s’arrêta devant moi pour ponctuer sa déclaration.

— À bon compte !

— Il ne s’agissait que d’un accident mineur, Martefon.

— Un blessé et un mort !

— L’employé s’en sort bien. Il n’a qu’une plaie à la tempe et un bras cassé. Quant au mort, c’est une morte et elle l’était déjà en montant dans le train.

Je connaissais et travaillais depuis deux ans avec Amboise Martefon, inspecteur de la Sûreté à la retraite. Il avait des idées auxquelles il s’accrochait avec entêtement. Les dangers encourus par les utilisateurs du chemin de fer faisaient partie de ces dernières.

J’avais pris l’habitude de le surnommer le « vieux », mais sans qu’il le sache. Quoiqu’avec lui, je n’étais certain de rien.

— Bon ! Alors, Allonfleur, que faisait Mme de Mauvoir à Compiègne ?

— Ce serait plutôt à vous de me le dire. Avez-vous rencontré le mari ?

Je me levai et attrapai une bûche dans un panier d’osier pour relancer une flambée. Le bois crépita et se para d’éclairs orangés.

Martefon s’assit sur un des fauteuils qui faisaient face à la cheminée. Les tentures étaient tirées pour la nuit. Sur la commode, le cadran que soutenait un ange ailé en bronze doré marquait une heure du matin.

— Le pauvre homme est bouleversé. J’ai cru comprendre que le couple avait perdu un enfant en bas âge et maintenant l’épouse… Une visite dont je me serais bien passé, mais Monsieur Claude ne m’a pas laissé le choix.

— J’aurais dû m’en douter. Le chef de la Sûreté est de toutes les sauteries.

Martefon me jeta un regard noir et gronda :

— Vous oubliez qu’une jeune femme a été assassinée et que son mari la pleure.

— Il ne s’est pas inquiété de son absence ?

— Il était lui-même en déplacement à Saint-Germain-en-Laye. Il n’est rentré qu’hier en fin de soirée. Je l’ai attendu en compagnie d’une bonne qui ne cessait de gémir. Il m’a assuré qu’il ignorait le départ de son épouse pour Compiègne.

— Son alibi devra être vérifié le plus tôt possible. Le duc de Bassano souhaite que l’enquête soit menée avec célérité.

— Vous le soupçonnez ? — J’eus un geste de dénégation, mais Martefon n’en tint pas compte. — C’est une manie chez vous d’aller trop vite en besogne ! Dites-moi plutôt ce que vous avez appris à Compiègne ?

— Albertine de Mauvoir avait trente-deux ans, était la fille d’un procureur et, depuis six ans, marquise de Mauvoir.

Martefon feuilleta un carnet relié de cuir brun et lut tout haut :

— Robert de Mauvoir, quarante-deux ans, archéologue et membre de l’Institut. Participe à la Revue archéologique. Nommé par l’Empereur pour surveiller les travaux de rénovation du château de Saint-Germain-en-Laye destiné à accueillir le Musée d’antiquités nationales. Un frère aîné tué en Crimée. Du beau linge et du sang bleu, conclut-il.

— Le duc de Bassano m’a confirmé que Mme de Mauvoir ne faisait pas partie des invités.

— Ah ! Revoilà les séries incontournables des mondanités hivernales.

J’eus un petit sourire.

Des premiers jours de novembre au vingt et un décembre, le couple impérial recevait au palais de Compiègne, du mercredi au mardi, soixante-dix à quatre-vingts personnes venant successivement du milieu artistique, scientifique ou diplomatique.

— Le rendez-vous d’un ramassis de courtisans, poursuivit Martefon, prêts à se ruiner pour se geler une semaine à la campagne et s’amuser à occire la faune locale. Où logeait-elle ?

— À l’Hôtel de France. Elle y est arrivée la veille de son assassinat. La marquise n’avait pas souhaité rester à Paris durant l’absence de son mari. C’est du moins la raison que m’a donnée Bassano.

— Et vous avez gobé l’explication du grand Chambellan ? Voyons, voyons, pourquoi ne l’a-t-elle pas accompagné à Saint-Germain-en-Laye ? Je ne suis allé qu’une fois à Compiègne, fin décembre. L’hiver y est mortel. — Le vieux toussa pour cacher sa gêne. — Disons plutôt que je ne conçois pas qu’une Parisienne à la mode accepte d’y séjourner par plaisir.

— Détrompez-vous, Martefon ! Les séries au château attirent les curieux sans oublier ceux que la chasse à courre fascine. Et puis la présence d’une compagnie de cent-gardes a de quoi amener des bénéfices pour les commerçants. Comme vous le savez, les célibataires en manque d’époux et de jeunesse abondent. Il est vrai que la fête terminée, chacun rentre au bercail et Compiègne redevient une localité tranquille.

Je réfléchis un instant avant d’ajouter que Mme de Mauvoir comptait certainement retrouver des amis ou de la famille.

— Vous pensez bien que j’ai posé la question. M. de Mauvoir m’a répondu par la négative.

Je jouai quelques minutes avec le tisonnier, éparpillant dans la cheminée le bois à moitié brûlé, puis regardai Martefon dont les paupières clignotaient de fatigue. Le carnet glissa de ses mains sur son giron et il se mit à ronfler légèrement, le visage paisible. Les rides qui lui labouraient les joues et le front s’en trouvèrent adoucies. Je remarquai que ses cheveux, trop longs pour l’époque et disciplinés par un catogan, étaient à peine striés de gris.





***

4





Amboise Martefon, un ancien des rues — qui, disait-on, avait tué son premier homme à douze ans —, s’embourgeoisait. Après avoir porté le gilet de laine, il était passé à la soie et à la cravate noire.

Recruté par Vidocq à la brigade de la Sûreté alors qu’il prenait le chemin du bagne, il y avait fait une carrière honorable. Devenu pensionné de l’administration, il n’avait pas eu envie de dételer. Aussi, à chaque enquête impliquant la préfecture de Police, me l’adjoignait-on comme collaborateur. Son esprit cartésien et son expérience de près de quarante ans dans la poursuite des criminels étaient censés contrebalancer ma nature intuitive. Cela n’avait pas été une franche réussite jusqu’à ce qu’une récente affaire mette à mal cette prédisposition dont je tirais fierté. Depuis, je ne suivais ce que j’appelais ma clairvoyance qu’avec circonspection.

Je donnai un coup de pied furtif dans la cheville droite du vieux. Il sursauta, se frotta les yeux et je retrouvai le regard bleu incisif.

— Je ne dormais pas. Je réfléchissais. Pourquoi votre présence était-elle indispensable ? Accompagner un cadavre de Compiègne à Paris est à la portée du premier venu, ce que vous n’êtes pas. À ce propos, le légiste n’était pas ravi de récupérer un mort en si mauvais état. L’autopsie en sera compliquée.

Martefon eut un sourire espiègle.

— Il attend des excuses de votre part. Vous connaissez le docteur Bevior, c’est un homme précautionneux.

— Je m’en expliquerai avec lui. Merci de vous être dévoué pour conduire Mme de Mauvoir à la morgue. Rester en sa compagnie finissait par me rendre nerveux et puis je rêvais d’un bain. Il ne m’a manqué qu’un verre de cognac à siroter en guettant votre retour.

Le vieux pinça les lèvres — il ne se grisait qu’à la limonade — et je m’empressai de continuer :

— Vous avez peut-être raison. L’enquête est trop facile pour être honnête.

Je lui racontai succinctement l’arrestation de Gustave, un braconnier actif selon la maréchaussée. Jusqu’à présent, il ne s’en était pris qu’aux lièvres et aux poules faisanes, mais il faisait un bouc émissaire parfait.

Je lui avais rendu visite dans sa cellule pendant que Mme de Mauvoir, son cercueil et les tréteaux me précédaient discrètement à la gare.

— Quelle est sa défense ? Un accident ?

— Il nie toute participation à ce crime. Il prétend n’avoir jamais rencontré la victime. Je suis prêt à le croire, car je peine à lui trouver un mobile.

— Votre marquise avait tout d’une biche sans pour autant lui ressembler. Pauvre Gustave. La justice impériale le déclarera coupable et n’hésitera pas à le faire décapiter. Il sera proprement enterré au cimetière la tête entre les pieds. De votre côté, votre zèle sera récompensé. Sans attendre le procès, vous pourrez repartir pour votre Amérique, l’esprit tranquille, tandis que le meurtrier demeurera impuni.

Je partageais l’avis du vieux. Il était surprenant d’avoir mis fin à ma traversée de l’Atlantique pour si peu, même si je faisais cas de la vie d’un homme. En outre, l’explication officielle selon laquelle Mme de Mauvoir serait venue se reposer à Compiègne durant l’absence de son mari à Paris me laissait perplexe et éveillait ma curiosité.

En fait, ni Bassano, ni le docteur Conneau, ni l’époux via Martefon ne m’avaient donné un seul motif valable pour justifier sa présence à Compiègne.

Je tapai du poing sur l’accoudoir.

— Je ne serais pas le dindon de la farce, dis-je d’un ton déterminé. Celle-ci n’est pas assez hachée menu pour me contenter.

— Qu’en pense l’Empereur ? demanda Martefon.

— Sa Majesté était à Pierrefonds et j’ai été reçu par le duc de Bassano. Il compte sur ma diligence et mon autorité naturelle pour régler l’affaire. Dans l’attente, un bateau de commerce patiente dans le port du Havre. Il ne partira pas sans moi à bord. Le grand Chambellan a été ferme là-dessus.

Martefon gloussa d’une manière que je trouvai déplaisante.

— Le duc vous a berné. Vous vous êtes laissé prendre à ses boniments. Attention à ne pas devenir un vil flatté, Hadrien. Un compliment de la part de ces gens-là et vous être prêt à grimper le Mont Blanc en chaussons de nuit.

— Après la fatigue du voyage, peut-être ai-je…

Le rire ironique de Martefon me décida.

— Au diable tout cela ! Je vais mener cette enquête à ma façon.

Je m’étais levé à nouveau, ignorant le « Tsst » de dédain du vieux. Je fis le tour de la pièce, soulevant le couvercle d’une bonbonnière en faïence, relevant au vol une fougère en équilibre instable sur une desserte en marqueterie, examinant un drageoir en vermeil posé sur une commode au bois d’ébène incrusté de marbre, de porphyre et d’agate.

Martefon faisait pourtant peu cas des plantes d’intérieur et des confiseries, et je grommelai que ce salon ressemblait à celui de la princesse Mathilde : féminin et encombré.

Le miroir au-dessus de la cheminée me renvoya l’image d’un homme de presque trente ans à la triste figure, non rasé, des cernes sous les yeux dont la couleur vert sombre tranchait sur la peau blême.

— Mais oui, capitaine Hadrien Allonfleur, vous êtes beau, ricana Martefon, et complaisant tout autant. Un coup d’encensoir et vous voilà à rêver de la Légion d’honneur épinglée à côté de votre médaille de la campagne d’Italie, valeureusement gagnée celle-là.

Mon orgueil se cabra, mais je reconnus in petto que le vieux n’avait pas tout à fait tort. L’empereur s’était bien gardé de me recevoir en audience privée et avait envoyé en ambassade son grand Chambellan.

Bassano était un courtisan accompli, sachant manier la louange avec dextérité et souplesse. Quelques compliments sur ma sagacité, mon sens du devoir, et l’affaire était réglée ! Je l’imaginais se frotter mentalement les mains de satisfaction.

— Rassurez-moi. On n’oserait quand même pas mettre en doute mes capacités !

— Certainement pas ! rétorqua Martefon brusquement avare de mots.





***

5





Je lui racontai mon entrevue avec Gustave, me surprenant à imiter sa voix nasillarde. Il jurait n’avoir tiré que des volées de plombs sur un marcassin. Il dépeçait l’animal quand Fernand l’avait saisi par le col. Selon lui, la carcasse était encore dans la forêt.

Avait-il entendu un coup de feu peu avant l’arrivée du garde champêtre ? l’avais-je questionné.

— Non, avait-il répondu trop vite à mon goût. J’ai vu quelqu’un, avait-il ajouté après quelques instants d’hésitation en me regardant du coin de l’œil.

— Qui ? Vous le connaissiez ?

— Je ne dirais rien. Je tiens à la vie.

J’avais durci le ton.

— Celle-ci sera fortement compromise si vous êtes déclaré coupable du meurtre de Mme de Mauvoir. En revanche, les jurés seront compréhensifs si vous avouez que vous avez cru à la présence d’un cerf ou d’un chasseur.

Gustave avait haussé ses maigres épaules. Son buste était chétif, mais les bras musculeux qui se devinaient sous le tissu épais de sa chemise affirmaient l’individu âpre à vivre.

Il avait pointé en ma direction un doigt jauni par l’usage du tabac à priser.

— Je suis braconnier, pas menteur. Je sais faire la différence entre un sanglier et une marquise. — Il avait ri en clignant de l’œil. — Vous inquiétez pas pour moi, j’ai une dernière cartouche en réserve.

— L’homme que vous avez vu ?

Il avait grimacé.

Devant son air buté, j’avais abandonné le sujet et lui avait demandé pourquoi il braconnait aussi près du château. Il avait pris un ton égrillard pour m’expliquer que Fernand, le garde champêtre, recevait dans sa chambre Odette, la femme du facteur, à onze heures tapantes au clocher de l’église. De plus, c’était le moment où la vénerie déjeunait et comme il fallait fournir en belles pièces les invités de l’Empereur, le gibier était abondant. S’il avait su que Fernand avait rompu avec Odette et que cette pauvre dame allait se faire assassiner, conclut-il, pour sûr qu’il serait resté tranquille à la maison à se chauffer le dos à la cheminée.

Gustave avait détourné la tête vers le mur, marquant ainsi la fin de l’interrogatoire.

Avant de quitter la prison, les deux gendarmes présents m’avaient montré son arme. Le plus jeune, à la moustache en croc impressionnante, l’avait sortie d’un placard, et me l’avait tendue. Il m’avait surveillé du coin de l’œil tandis que j’examinai l’engin : une espèce de fusil de chasse à deux canons juxtaposés horizontalement.

J’avais poursuivi mon inspection avec l’exploration de la besace, un sac de toile raidi par la crasse, dont je retirai des chevrotines de la taille de petits pois, serrés dans un fichu noué.

Je m’étais étonné à voix haute que Gustave fût encore en vie. En effet, la chevrotine était connue pour s’éparpiller à tout va, et tuer plus sûrement son homme qu’une charge de sanglier… sans compter qu’avec deux canons bourrés inégalement…

J’avais regardé les gendarmes qui avaient souri en un ensemble parfait.

Quant au couteau à dépecer, la lame était entretenue malgré les taches de sang qui la maculait.

Je pris Martefon à témoin : Gustave avait eu de la chance dans son malheur, car Albertine de Mauvoir n’avait pas été poignardée. À jouer à celui qui sait, mais ne dira rien, il avait choisi un rôle dangereux. Pour un juge d’instruction borné, l’intime conviction valait mieux que des preuves matérielles et Gustave avait tout du parfait coupable.

Quel mobile, me demandais-je, était susceptible de pousser un braconnier compiégnois à homicider une jeune femme parisienne et aristocrate de surcroît ? Je ne lui en reconnaissais aucun. Les gendarmes eux-mêmes étaient persuadés de son innocence. Ils m’avaient appris que Fernand et Gustave étaient cousins et se détestaient à cause d’une ancienne querelle familiale. À vouloir se venger du vieux Gustave, avaient-ils claironné, Fernand avait laissé s’enfuir le meurtrier.

Avant que je quitte la prison, ils avaient tenu à m’offrir un morceau de terrine de faisan – cadeau de la mère de Gustave — tartiné sur une tranche de pain bis et arrosé d’un vin rouge râpeux. — J’en avais encore le palais sensible, me plaignis-je hypocritement.

Je repris ma déambulation dans le salon et soulevai une des tentures pour observer l’eau noire de la Seine où se morfondait un bout de lune.

Martefon interrompit ma rêverie.

— Avez-vous vérifié la présence d’une carcasse de sanglier à proximité du lieu du crime ?

— Je n’en ai pas eu le temps. Le train ne pouvait m’attendre.

— Tsst ! Tsst ! fit-il en secouant un index exaspéré en ma direction. Disons plutôt que le pâté et la piquette des gendarmes vous auront mis en retard. N’est-ce pas ?

Je ne répondis pas et repartis dans mes réflexions.

Le corps d’Albertine de Mauvoir avait été découvert près d’une allée menant au château. Bassano avait admis à regret qu’elle avait été tuée sur place : ses vêtements n’avaient pas été dérangés et son manteau avait en partie absorbé le sang de la blessure.

Par ailleurs, je connaissais les dégâts que causait une gerbe de plombs. Or, la plaie propre et ronde que j’avais entrevue sous la soie du corsage d’Albertine ne ressemblait en rien à celle occasionnée par ce genre de projectile.

Que me cachait-on ? La vendetta existant entre Fernand et Gustave était-elle la raison pour laquelle le garde champêtre s’était contenté de dire qu’il avait entendu trois coups de feu, gardant pour lui le fait que le dernier provenait d’une arme différente ?

Si Gustave était innocent, ne devrions-nous pas plutôt reporter nos soupçons sur un assassin venu de la ville ? Le mari d’Albertine avait certifié à Martefon qu’aucune de leurs relations voire une lointaine cousine ne résidait à Compiègne. Ce point serait à vérifier.

La présence de la jeune femme à Compiègne était un mystère. Elle n’avait ni amis ni famille à visiter. À moins, pensai-je tout à coup, qu’elle n’ait eu rendez-vous avec l’un des invités du château. Cela n’aurait rien eu d’exceptionnel entre gens du même monde et expliquerait mon débarquement intempestif sur ordre de l’Empereur. Mais si c’était le cas, l’intérêt de ma convocation à Compiègne restait confus. Souhaitait-on que je découvre le meurtrier ou allais-je servir de paravent commode pour dissimuler une justice expéditive dont un braconnier inculte ferait les frais ?

Après tout, il n’était pas exclu que la jolie marquise ait fait partie des « petites distractions » impériales. Imaginons que Sa Majesté l’ait délaissée pour une autre jeunesse plus attrayante, Albertine était-elle venue le supplier de reprendre leur liaison ? Qui alors, avait consenti à le débarrasser d’une maîtresse indésirable ?

Je m’affalai sur la bergère en face d’un Martefon somnolent. Les ressorts grincèrent en m’accueillant, et il ouvrit les yeux.

Lorsque je lui fis part du résultat de mes cogitations, il reconnut que tout était possible. Pour un séducteur comme l’était Napoléon III, Albertine était un mets de choix. Il avait vu son portrait dans le bureau de son mari quand il lui avait annoncé l’affreuse nouvelle. C’était une blonde affriolante portant haut une poitrine généreuse.

Je fis une grimace éloquente. Pourtant, déclarai-je, Napoléon III ne ressemblait guère à un Apollon avec son buste disproportionné, ses jambes étriquées et ses ridicules moustaches au bout effilé dont les officiers raffolaient. Je ne comprenais pas l’attirance du sexe faible pour un homme d’à peine un mètre cinquante-sept que Victor Hugo surnommait Napoléon le petit.

— Il ne songeait pas à sa taille en écrivant cela, allégua le vieux.

Je balayai l’objection d’un geste de la main avant de déclarer qu’il était connu que le pouvoir attisait le désir de la femme et augmentait l’attrait de ceux qui le détenaient.

— Peut-être, mais ce n’est pas le sujet de notre enquête, dit Martefon qui ajouta qu’il ne croyait pas que l’Empereur fut mêlé à l’affaire.

Selon lui, il existait d’autres moyens, plus simples, d’en finir avec une maîtresse qui avait cessé de plaire.

— L’arsenic ? avançai-je.

— Je pensais à une rente.

Je le fixai quelques instants avant de prendre une inspiration.

— Je vous offre des vacances, Martefon, tous frais payés.

— En plein hiver ?

— Compiègne n’est pas loin de la capitale et l’Hôtel de France choisi par Albertine de Mauvoir doit être confortable. Serez-vous de la partie ? Élucider le meurtre d’une jeune femme mérite bien de risquer un refroidissement.

Il referma son carnet d’un geste sec.

— Je vous accompagnerai. Je ne supporte pas l’injustice. Nous en reparlerons demain. Toutes ces émotions m’ont épuisé. Je vais me coucher. Vous devriez en faire autant. Mme Allanvil vous a préparé une chambre.

Martefon avait hérité d’un immeuble, quai des Orfèvres, d’une vieille demoiselle qu’il avait tirée des mains avides d’un maître chanteur. L’ex-inspecteur de la Sûreté qui vivait alors de peu, avait emménagé dans cette maison bourgeoise donnant sur la Seine sans se faire prier. Il s’y était installé avec ses bagages — dont un couteau à cran replié et une canne-épée — au milieu d’un mobilier cossu et de bibelots abondants sans avoir la velléité d’en déménager un seul au grenier par respect pour feu sa bienfaitrice.

Mme Allanvil était logée au premier étage et lui-même s’était réservé le deuxième. Jusqu’à ce jour, j’avais refusé de répondre à ses sollicitations pour venir occuper le troisième. Durant l’année précédente, j’avais cohabité avec Julius Levers, professeur au Muséum d’histoire naturelle ; mais celui-ci s’était marié quelques mois plus tôt avec Céleste Virla, mon ancienne concierge, dont les récriminations maternelles me manquaient cruellement.

— Je vous remercie, mais…

Martefon ne me permit pas continuer.

— Julius et Céleste sont en Italie. Quand ils rentreront de leur voyage de noces, ils n’apprécieront guère l’intrusion d’un tiers.

Il remarqua mon hésitation : les deux tourtereaux avaient la quarantaine largement tassée.

— Et puis, Hadrien, je vieillis, mes jambes ne sont plus ce qu’elles étaient…

— Taisez-vous ! Je reste. Je paierai un loyer et les services d’une bonne. Et mes fréquentations ne vous regardent pas.

— Nous verrons cela plus tard. Au lit, Allonfleur !





***

6





Lorsque Martefon frappa à ma porte le lendemain, il était huit heures. Les volets de la chambre étaient restés rabattus et un ciel clair se découpait entre les rideaux.

Ma première pensée en me réveillant fut morose. Le sifflotement du commis de la librairie du rez-de-chaussée en train d’ouvrir la boutique m’écorcha les oreilles et je lâchai un juron.

Qu’avais-je fait au Bon Dieu pour mériter ça ! me répétai-je.

J’étais à nouveau là, à mon point de départ. Tout me revenait en force telle une migraine lancinante. Tout ce que j’avais voulu fuir affolait mon cerveau : le souvenir de Lilarose qui m’avait préféré un archéologue et les interrogations sans fin sur mes origines.

Le fait d’être un bâtard constituait pour moi une flétrissure semblable à celle d’un fer brûlant appliqué sur l’épaule d’un coupable. La marque était indélébile et il fallait que je m’en accommode. La trahison de Lilarose était également une douleur diffuse, mais que je me sentais incapable de raisonner et d’apprivoiser.

J’avais fait sa connaissance au cours d’une enquête et j’étais tombé rapidement sous son charme, mais j’avais joué avec mes sentiments, elle aussi ; chacun refusant d’être le premier à les avouer à l’autre.

Pourtant, Lilarose n’était pas la première femme à laquelle je m’étais attaché. Parmi elles, Julie et Élise figuraient en bonne place. Mais Julie, reçue depuis peu à la cour impériale, s’enivrait trop de ses fraîches amitiés pour m’offrir de nouveaux rendez-vous impromptus : elle avait son content d’excitation. Quant à Élise, ma douce et fière Élise, elle attendait ma visite au Père-Lachaise. En l’absence de Mme Virla, la dalle de pierre devait paraître bien nue sans les bouquets que cette dernière y déposait régulièrement.

Je n’eus pas besoin d’utiliser un baquet et des brocs d’eau pour me laver. Dans le renfoncement du cabinet de toilette, un réservoir avait été accroché au mur. Je tirai sur un cordon et une pluie fine et glacée se déversa sur mon corps. Savonnage, rinçage, essuyage, je fis l’ensemble de ces opérations en serrant les dents et pratiquement en même temps. Mon pantalon était en boule dans un coin de la pièce. Je le ramassai et me redressai en soupirant. À l’évidence, mon dos ne se remettait pas de son périple Le Havre-Compiègne-Paris.

Je m’habillai rapidement avec les vêtements de la veille, hormis la chemise, et rejoignis Martefon après un détour par la cuisine pour saluer Mme Allanvil qui faisait office de gouvernante auprès du vieux ; bien que ce dernier n’eut rien demandé, s’étant contenté de lui offrir un toit ainsi qu’à sa fille, Lilarose.

Mon abattement n’échappa pas à l’ancien inspecteur de la Sûreté. Il me scruta sans délicatesse.

— N’exigez de la vie que ce qu’elle peut vous donner, Hadrien.

— La vie en ce qui me concerne n’est ni généreuse ni bonne prêteuse, répliquai-je avec sécheresse.

Heureusement, l’odeur du café moulu me réconcilia avec la journée qui débutait. Nous bûmes en silence. Aucun de nous deux n’avait envie de mettre fin au vagabondage de ses propres pensées aussi changeantes pour moi que le ciel parisien ce matin-là. Mme Allanvil fit diversion en enlevant le couvert.

Je me levai pour l’aider et portai le plateau à la cuisine.

— Avez-vous des nouvelles de Lilarose ? demandai-je.

Mme Allanvil mit les bols dans une cuvette en fer émaillé et répondit en évitant de me regarder.

— Non. Monsieur Martefon me dit de ne pas m’inquiéter. Ils sont à peine arrivés au Caire.

« Ils ». Lilarose et Barnabé. J’étais convaincu que Lilarose l’avait épousé par dépit. Je ne m’étais pas assez pressé pour lui proposer le mariage et nous en faisions tous deux les frais.

De retour au salon, je croisai un homme en redingote de confection, la trentaine, le visage mobile, les yeux vifs et expressifs. Il se contenta de me saluer d’un sourire et sortit de la pièce.

Le vieux était assis à son secrétaire. Lorsqu’il se retourna, un air de satisfaction lui fendait la bouche.

— J’en ai appris des belles, Allonfleur. Mme de Mauvoir n’était pas la maîtresse de l’Empereur. Il n’en a que pour Marguerite Bellanger.

Je montrai la porte.

— C’est un de vos mouchards ?

— Qu’allez-vous imaginer ! Monsieur Lecoq n’est pas un de mes informateurs. Il est inspecteur à la Sûreté. C’est un élément brillant qui fait l’admiration de tous. Il possède des muscles d’acier et un cerveau à la machinerie remarquable. Je vous le présenterai. On peut se fier à lui.

— J’ai donc fait fausse route. Ce n’est pas la peur du scandale qui a poussé Sa Majesté à me rapatrier et à me charger de clore rapidement cette affaire.

— Pas tout à fait. Enfin si, peut être…

— Soyez plus clair.

— Il y a uniquement erreur sur la personne. L’Empereur n’est pas l’amant d’Albertine, mais on ne s’est pas trompé de beaucoup. J’en ignore le nom. Vous m’écoutez, Hadrien ? Vous ne semblez guère mettre du cœur à l’ouvrage. Votre intuition serait-elle partie en goguette ?

— C’est peu dire que cette enquête ne m’inspire pas. En quoi cela nous avance-t-il ? Sans l’identité de l’amant…

— Ne jouez pas à l’enfant gâté, Hadrien. Je…

Des voix masculines sur le palier du troisième étage l’interrompirent. Le vieux me suivit dans le couloir où deux hommes traînaient une malle-cabine sur le parquet. Mme Allanvil les attendait devant la porte de ma chambre qu’elle tenait grande ouverte. Ils s’engouffrèrent dans la pièce.

Martefon me tapota le bras.

— J’ai pris la liberté de faire amener votre garde-robe de la rue Saint-Jacques.

— Toujours aussi efficace à ce que je vois, répliquai-je en grimaçant. Était-ce vraiment la peine ? J’aurais pu faire quelques allers-retours.

— Pourquoi perdre du temps ? Venez, messieurs. Laissons le capitaine à ses rangements. Nous continuerons notre conversation plus tard, Hadrien.

Et je me retrouvai seul, face à ma vie contenue dans trois malles-cabine.

Quand j’ouvris la première, le portefeuille en cuir noir que j’avais volontairement oublié en quittant Paris me tomba sur les pieds. Je le posai sur le lit et appuyai sur le fermoir en laiton. Mes doigts trouvèrent immédiatement la miniature enveloppée dans une serviette en lin que je dépliai avec un soin maniaque comme s’il s’agissait d’une longue habitude.

L’instant suivant, je fixai pour la énième fois le portrait de ma mère à vingt ans, au temps de sa splendeur alors qu’elle se faisait appeler Sylvine d’Orfo. À demi étendue sur un sofa, la gaze de son tutu révélait la rondeur de sa jambe et la fermeté de son mollet. Sa gorge était couverte d’un châle : de la soie pourpre avec des franges dorées dont le peintre avait su rendre les riches couleurs. La jeune femme s’offrait aux regards dans un abandon étudié.

Marianne Allonfleur, ricanai-je, n’avait pas toujours été la grande bourgeoise que ses manières éduquées avaient laissé croire jusqu’à sa mort.

Six semaines étaient passées depuis que j’avais appris cette vérité dérangeante. Un mois et demi que je ruminais le fait que j’étais l’enfant d’une danseuse — premier sujet à l’Opéra impérial — et que Simon Allonfleur, qui l’avait épousée après l’avoir sortie de ce milieu frelaté, n’était pas mon père.

Je n’étais qu’un bâtard et ce mot, que je me refusais à apprivoiser et à faire mien, hantait mes jours et mes nuits. J’en avais fait une entité maléfique qui attendait une faiblesse de ma part et me harcelait pour que je crie son nom haut et fort. Une honte que j’avais espéré oublier en traversant l’Atlantique pour proposer mes services à l’armée du Nord.

La voix guillerette de Martefon dans le couloir me fit sursauter.

— Alors, par où commençons-nous ?

Je répondis sur le même ton :

— Vous, je ne sais pas ! Moi, je me rends aux bains Tivoli. J’ai besoin d’une douche de vapeur pour me débarrasser de mes idées noires. Puis en route tous les deux pour Compiègne !





***

7





Deux heures plus tard, à peine étais-je de retour que Mme Allanvil se précipitait vers moi et me tendait une large enveloppe cachetée de cire rouge.

— On l’a apportée après votre départ. Je voulais aller vous chercher aux bains, mais Monsieur Martefon m’a dit que cela pouvait attendre.

— Où est-il ?

— A la brigade de la Sûreté, rue de Jérusalem. Il avait à y faire.

Marguerite Allanvil, la mère de Lilarose était une petite bonne femme désuète qui compensait son manque d’autorité par des mimiques entendues et des soupirs, persuadée que pincer la bouche suffisait à tenir loin d’elle la vulgarité et la malfaisance. Elle ne m’aimait pas. Je le voyais à son attitude figée en ma présence.

Elle montra du doigt l’imposante enveloppe timbrée en bleu : Maison de l’Empereur, Service du grand Chambellan. Je m’empressai d’obéir et en tirai une carte en papier glacé rose que je lus à haute voix :

Par ordre de l’Empereur, le grand chambellan à l’honneur de prévenir le capitaine Hadrien Allonfleur qu’il est invité au palais de Compiègne. Pas de réponse attendue — Signé duc de Bassano.

— Mon gendre y sera convié à son retour d’Égypte. Barnabé est un archéologue remarquable, lâcha Marguerite Allanvil.

— Je n’en doute pas, dis-je.

Martefon, en entrant dans la pièce, me sauva de son air suspicieux. Il aperçut le carton d’invitation que j’avais laissé sur la table.

— Notre affaire se complique, Allonfleur. Visiblement.

— Qu’en pense Monsieur Claude ? Car je suppose que vous vous êtes précipité pour lui rendre compte.

— Napoléon III a besoin de nous. Les fondements mêmes de…

— Ah ! Non, Martefon ! Ne me ressortez pas ces vieux poncifs. À vous entendre, chacune de nos enquêtes menace la sécurité de l’Empire.

— C’est pire, en l’espèce. Un membre de la cour impériale risque de se voir accuser d’assassinat.

— L’amant d’Albertine de Mauvoir ? Alors, qui est-ce ?

— Le chef a refusé de me mettre dans la confidence, mais il m’a confirmé qu’il s’agissait d’un proche de Sa Majesté. Selon lui, une bombe est accrochée à ses basques.

— Bah ! Tant que ce n’est pas aux nôtres, dis-je en riant.

Nous rejoignîmes chacun notre chambre afin de préparer nos bagages. Le train partait en début d’après-midi. J’avais souhaité me rendre à Compiègne à cheval, mais m’étais heurté à l’intransigeance de Martefon. Il ne monterait dans un wagon qu’à la condition que je sois installé à ses côtés, avait-il protesté. Il réclama la première classe, mais je tins bon et achetai des billets de deuxième.





***

8





Le vieux demeura silencieux et somnolent durant le trajet que nous fîmes en compagnie d’un voyageur de commerce de la maison Moos, fabricant de boutons réputé. Lorsque je descendis sur l’embarcadère de la gare de Compiègne, je n’ignorais rien de l’histoire du bouton depuis le XIIIe siècle qu’il soit en porcelaine, mosaïque, nacre ou laiton, ainsi que les différences entre les productions française et anglaise.

Un porteur se précipita pour prendre nos bagages. Il nous convoya jusqu’à l’extérieur et héla un fiacre. J’aidai Martefon à grimper dans la voiture et donnai le nom de l’hôtel au cocher. Alors qu’il remontait le marchepied, ce dernier s’inquiéta de la pâleur de mon compagnon.

— Est pas bien votre père ! Il est tout blanc.

Je scrutai le visage de Martefon et constatai qu’il avait le teint blafard.

— Martefon ? criai-je en lui secouant les épaules sans ménagement.

— Arrêtez, Hadrien. Vous allez me luxer la clavicule.

— Je vous assure qu’un cadavre de la veille aurait bien meilleure mine que vous en ce moment.

Le vieux soupira.

— J’ai trop pris de laudanum. Je n’en ai pas l’habitude. Cela dit, c’est un remède souverain contre la peur en chemin de fer.

— Qui a eu l’imbécillité de vous droguer ainsi ? demandai-je en lui donnant une bourrade dans les côtes qu’il ne put éviter.

— Marguerite.

— Marguerite Allanvil ? Je vais te l’effeuiller celle-là et pas qu’un peu, beaucoup, mais surtout pas passionnément.

J’entendis Martefon glousser dans son cache-nez.

J’adoptai un ton sévère :

— Ne riez pas. Le laudanum est un calmant puissant. Le safran y est mélangé à de l’opium. Mal préparé et avec de mauvais dosages, vous auriez pu mourir.

— Ce n’est pas le cas. Aidez-moi plutôt à descendre. Nous sommes arrivés.

L’Hôtel de France, rue du Chat qui tourne, avait un air coquet de bourgeoise sur le retour : meubles anciens, mais tentures de velours cossues et pimpantes. Je confiai Martefon et son bagage aux bons soins d’un employé en train de bâiller, le dos appuyé contre une colonne faussement dorique.

Alors que je rejoignais le fiacre qui m’attendait quelques mètres plus bas, je croisai une inconnue enveloppée dans une cape de laine bleu lavande, les mains frileusement lovées dans un manchon en fourrure. Il faisait sombre et un vent froid me força à baisser la tête en tenant mon haut de forme sous le bras. J’avais les doigts sur la portière quand je fis brusquement volte-face, un vague souvenir m’étant revenu à l’esprit.

La jeune femme s’était elle aussi arrêtée et m’observait. Elle se détourna vivement, reprit sa marche et pénétra dans l’Hôtel de France. La lumière d’un candélabre placé à l’entrée de l’établissement éclaira furtivement son visage dont je n’aperçus qu’un fin profil, l’arête d’un nez droit et une joue veloutée.

Cela n’avait duré qu’un instant, assez, cependant, pour que je reconnaisse celle qui m’avait secouru la veille, à peu près à la même heure, après que l’on m’eût extrait du fourgon à bagages accidenté.

Je la croyais rentrée à Paris. Je ne l’avais pas vue à la gare du Nord dans le flot des personnes pressées de monter en voiture alors que nous attendions, Martefon et moi, dans la salle des voyageurs l’ouverture des portes donnant sur le quai d’embarquement. Était-elle arrivée par le premier train du matin ? À moins qu’elle n’ait regagné Compiègne en fiacre au lieu de prendre le convoi de remplacement qui m’avait conduit à Paris la nuit précédente.

J’avais réquisitionné un wagon pour Mme de Mauvoir. Le corps, enveloppé de couvertures, avait été ensuite transporté à la morgue tandis que deux sergents de ville escortaient l’employé blessé à l’Hôtel Dieu.

Je me contentai de suppositions que je me refusais à transformer en mystères. M’avait-elle reconnu ? Elle avait paru aussi étonnée que moi par cette rencontre imprévue et devait être en train de se poser des questions identiques aux miennes. Quelles affaires m’amenaient à Compiègne ? Et quelle était la cause de ce retour rapide ?

L’ensemble de sa personne dégageait un charme qui ne me laissait pas indifférent. Le dessin de sa bouche dansait encore devant mes yeux et le souvenir de son menton volontaire me fit sourire. Savoir la jeune femme installée dans le même hôtel que Martefon m’offrait la possibilité de la remercier de ses soins attentifs ainsi que de satisfaire ma curiosité, et je me surpris à siffloter.

Quand le fiacre s’arrêta devant le perron du château, un valet en train de jouer à « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » se précipita pour m’accueillir. Je m’agaçai de son impatience jusqu’à ce que je comprenne qu’il m’avait attendu dans le froid et qu’il était pressé de regagner la chaleur réconfortante des cuisines.

J’entrai dans le palais par la grande porte, celle des invités, celle de la lumière des torches et des Suisses en hallebarde. Il ne tenait qu’à moi de ne pas en sortir par la petite, celle des domestiques congédiés. L’avenir le dirait, un futur qui se dérobait à toute prédiction.





***

9





Le lendemain matin, je quittai discrètement le château et marchai jusqu’à l’Hôtel de France. Je tapai des pieds sur le tapis de l’entrée pour nettoyer les semelles de mes bottines. Il avait plu en dernière partie de nuit et le vent n’avait pas encore séché les pavés de la rue. Fiacres, tombereaux et carrioles se croisaient en faisant gicler la boue de leurs roues ferrées.

Dès qu’il m’aperçut, Martefon me rejoignit et ne prit pas le temps de me saluer.

— J’ai reçu un message de M. Lecoq. Codé, bien entendu. Par l’intermédiaire d’un conducteur de locomotive.

— Ah ! Le réseau des chemins de fer.

Je comparais la chaîne d’informateurs que Martefon s’était constituée au cours de ses quarante années de Sûreté au réseau des égouts ou à celui des canalisations de gaz enfouies sous le bitume parisien. Un maillage qui s’était étoffé au fil des années. Solide et dissimulé, mais dont émanaient parfois de mauvaises odeurs

Il me prit le bras et m’entraîna dans le jardin de l’hôtel qui n’était en fait qu’une cour intérieure garnie d’un cerisier et de plates-bandes dépouillées par le gel.

— Alors, qu’avez-vous appris ? demandai-je.

— Les rumeurs étaient fondées. Albertine de Mauvoir avait un amant.

— Peut-on s’y fier ?

— J’ai toute confiance en l’inspecteur Lecoq.

— Et cet amant serait ?

— Le demi-frère de l’Empereur.

— Le duc de Morny ?

Martefon opina du menton. J’avalai ma salive de travers et faillis m’étouffer.

Le duc de Morny, dit Monsieur Frère, était le président du Corps législatif ; fait plus en rapport avec notre enquête, il avait une prédilection pour le sexe opposé, un trait de famille qu’il partageait avec Louis Napoléon. Tous deux tenaient cette inclination de leur mère, la reine Hortense, fille de Joséphine de Beauharnais et belle-fille de Napoléon Ier.

Charles de Morny était marié à Sophie Troubetskoï, de trente ans sa cadette ; cette princesse russe timide et amoureuse de son époux venait, après cinq années d’union heureuse, de lui donner un troisième enfant, Marguerite. Le duc qui, affirmait-on, aimait tendrement sa femme n’en continuait pas moins à mener une vie de dandy. Membre du Jockey club, le cercle le plus huppé de Paris, il était recherché pour sa compagnie par ceux que n’effrayaient pas le libertinage et les plaisirs frelatés.

Je ne lui avais jamais été présenté, mais bien souvent, lorsque je le rencontrais aux Tuileries, son regard s’attardait sur mon visage. Ce n’était pas un homme fourbe, mais plutôt calculateur, intelligent et ambitieux, faisant passer l’argent avant les considérations morales. Doté d’un charme naturel, aristocratique dans sa distinction et ses manières, il était plus libéral que Napoléon III. Il avait compris en 1859, après la campagne d’Italie, que pour perdurer, l’Empire devait faire des concessions à la démocratie sans perdre pour autant toute autorité. Il avait une influence effective sur son demi-frère contrebalançant celle de l’impératrice Eugénie qui mettait trop en avant, murmurait-on, les capucins{1} à la Chambre.

En résumé, c’était un homme dangereux et subtil, et j’évitais de croiser son chemin.

La voix de Martefon m’arracha à mes réflexions.

— Nous devons le sortir de ce mauvais pas.

— Et s’il est coupable ?

— Partez du principe qu’il ne l’est pas. Le duc est innocent et devra le rester. Tiens ! Vous voilà subitement concerné par l’enquête.

— C’est qu’elle est en train de prendre une tournure plaisante. Qu’a-t-on à son encontre ?

— Je n’en sais pas plus que vous. Vous n’avez donc pas été reçu par Sa Majesté ?

— Toujours pas. Officiellement, je suis invité à la demande de la princesse Mathilde.

La grimace de Martefon fut éloquente. La cousine de l’Empereur ne résisterait pas à se mêler de l’affaire. Cela devenait une habitude, grogna-t-il. Il tapa dans ses mains de dépit, effrayant une nichée de moineaux qui s’envolèrent d’un massif de buis.

— Dites-moi, Martefon, quelles sont les occupations d’une jolie fille à Compiègne à cette époque de l’année, à part courir après les militaires ?

À mon arrivée à l’hôtel, je l’avais surpris dans le hall en conversation avec une jeune femme en capeline de laine bleue. Mais à peine m’avait-elle aperçu que cette dernière avait filé dans l’escalier menant aux chambres.

— Figurez-vous que je partage vos interrogations. Albertine de Mauvoir écrivait-elle ?

— À qui ?

— Non, je vous demande si elle écrivait. Car, selon une demoiselle que je viens de questionner à ce sujet, les distractions sont quasi nulles si on n’apprécie pas la chasse à courre et les porteurs d’uniforme chamarré. — Il eut un instant d’hésitation avant d’ajouter :

— Deux passe-temps entre lesquels ma nouvelle amie ne distingue guère de différence.

— La qualité du gibier, peut-être, dis-je en masquant mal un ton acerbe.

Je m’arrêtai devant l’unique banc, faisant crisser le gravier sous mes semelles. Le vieux s’assit et je me mis face à lui, tournant le dos à un maigre rayon de soleil qui me faisait de l’œil.

Je supposai à haute voix que la demoiselle qu’il avait interrogée n’était autre que celle qui était en sa compagnie à mon arrivée. Il me le confirma. Elle s’appelait Héloïse Campestre et séjournait depuis quatre jours à l’Hôtel de France, un endroit calme et propice à son art. Elle était romancière.

— Quel genre ? lançai-je.

— Des livres que lisent les filles de bonne famille avec l’accord de leur mère.

— Rien de bien émoustillant, alors.

— Des histoires d’amours contrariés. Elle a promis de m’en dédicacer un exemplaire.

— Vous lui avez donné votre nom ?

— Absolument. Je n’y vois aucun mal. Mes Mémoires l’intéressent.

— Martefon, quittez cet air suffisant. Vous avez cédé à la séduction d’un joli minois. Elle vous a habilement soutiré des informations. Savez-vous que votre Héloïse était dans le train de Compiègne-Paris qui, hier soir…

— Vous avez déraillé ensemble ?

— Nous n’étions pas dans le même wagon.

— Je me comprends. Est-ce la demoiselle qui vous a entendu crier et appelé les secours ?

— En effet !

Martefon reprit sa marche.

— Elle ne m’en a rien dit. Ceci est curieux. — Il s’arrêta — mais également intrigant.

— N’est-ce pas ? Les femmes, d’habitude, aiment les papotages.

— Que vous ont-elles donc fait, Hadrien, pour que vous les traitiez si mal ?

— Elles existent !

Nous rentrâmes dans l’hôtel. Je grelottai dans ma redingote et j’avais faim. Je n’avais pas eu le temps de me faire servir un petit déjeuner roboratif. Je m’étais réveillé tôt à cause des coups frappés à ma porte. Une voix avait ânonné que Sa Majesté me recevrait à onze heures.

Lorsque j’étais descendu après de rapides ablutions, les domestiques couraient en tous sens, affairés à répondre aux sollicitations des invités encore dans leurs chambres. Une cuisinière avait eu pitié de moi et m’avait offert un bol de lait. Je l’avais bu debout tandis qu’elle plumait une volaille.

Martefon était décontenancé. Héloïse lui avait affirmé ne pas connaître la marquise de Mauvoir. Il lui avait appris sa mort en restant circonspect sur les causes du décès. Mlle Campestre s’était contentée d’un « Oh ! Mon Dieu ! » qui lui paraissait après réflexion un peu trop théâtral. Pourtant, m’assura-t-il, la jeune femme avait discuté avec lui sans façon, manifestement heureuse de sortir de son isolement et d’avoir un interlocuteur autre que l’hôtelier dont la conversation était limitée.

Je me gardai de prononcer des paroles acerbes malgré l’envie qui me tenaillait. Mais je n’en pensais pas moins : le charme d’Héloïse Campestre devait être dévastateur pour ôter à un ex-inspecteur de la Sûreté tout son sens critique.

L’heure de mon rendez-vous avec l’Empereur approchait et je me séparai de Martefon sur le perron. Il avait prévu une visite de la ville, mais il reviendrait avant la fin de la matinée pour s’entretenir avec Mlle Campestre. Elle n’échapperait pas à un interrogatoire serré, me promit-il.

Je lui fis part de mon scepticisme. Tout à l’heure, dans le hall, elle l’avait vu s’avancer vers moi. Elle n’avait désormais aucun doute sur l’affaire qui nous amenait à Compiègne et était en train de concocter une histoire pour expliquer ses mensonges. Pour une romancière, c’était un exercice facile, concluais-je.

Avant qu’il ne me quitte, je lui demandai quel code il utilisait pour correspondre avec l’inspecteur Lecoq.

— Celui de Jules César. C’est un chiffrement par décalage. À chaque lettre de l’alphabet est associée une autre lettre. Seuls Lecoq et moi connaissons le chiffre de substitution, précisa-t-il d’un air suffisant.

— Ah !





***

10





Dès que Martefon disparut au coin de la rue, je rentrai dans l’hôtel. Le comptoir était désert. J’en fis le tour et feuilletai le registre des arrivées, un document que tout logeur tenait à la disposition de la police des garnis. Le nom de Mme de Mauvoir y était noté le 27 novembre, à cinq heures du soir, c’est-à-dire la veille de son assassinat. Le suivant était celui d’Héloïse Campestre à cinq heures trente.

J’actionnai une sonnette avant de me pencher pour l’examiner : le bouton poussoir était à l’effigie de la Sainte Vierge. Le tintement bref déclencha un remue-ménage de chaise violemment repoussée sur le parquet et un juron étouffé. Un homme, aussi maigre que long, sortit de derrière une tenture en rajustant sa redingote noire.

Je lui montrai ma lettre d’accréditation, toujours signée de la main du comte de Persigny, désormais duc, qui avait quitté ses fonctions de ministre de l’Intérieur depuis bientôt six mois. Il la parcourut, se redressa et se mit immédiatement à mon service.

— Héloïse Campestre ?

— Sa chambre est au deuxième étage, capitaine, mais je ne sais s’il est possible de la déranger. Elle écrit, vous comprenez.

— Ce n’est pas mon intention. Une autre dame est arrivée dans votre hôtel, le même soir.

— Oui ! Madame de Mauvoir. Quelle triste histoire ! Vous menez l’enquête sur sa mort ? On dit qu’elle a été assassinée. Un homme, accompagné d’une domestique, est venu prendre ses bagages. Un aide de camp. Il était habillé en civil, mais je l’avais déjà vu à une parade. Je peux vous le décrire.

— Cela ne sera pas nécessaire.

Quelle maladresse, pensai-je, d’envoyer un membre du cabinet militaire de l’Empereur ! C’était la meilleure façon d’étaler en public les relations de la victime avec les occupants du château. Autant faire une annonce en chaire ou sur la place de l’hôpital avec un porte-voix.

L’arrivée des journalistes n’était plus qu’une affaire d’heures. Le sourire entendu de l’hôtelier justifia mes craintes. Je fus alors assez menaçant dans mes instructions pour qu’il me promette de garder le silence sur ma présence.

Un couple entra dans le hall détournant son attention obséquieuse. Alors que l’épouse empaquetée dans une cape bordée de zibeline fonçait vers lui, je montrai le salon adjacent et lui demandai de m’y retrouver.

La pièce offrait un curieux assemblage de mobilier délicat et de tentures rose et bleu qui auraient été plus à l’aise dans un boudoir. Impatient, je fis les cent pas. Je risquais d’être en retard à mon rendez-vous. Tout comme un roi, un empereur n’attend pas, mais un détail me tarabustait et je tenais en avoir le cœur net.

Quand l’hôtelier vint me rejoindre, il me confirma que Mme de Mauvoir et Héloïse Campestre se connaissaient, bien qu’elles ne se soient pas présentées ensemble à son comptoir.

— Le lendemain matin, elles se sont isolées ici, dans le salon, durant une dizaine de minutes après m’avoir remis leur clé de chambre.

— Mme de Mauvoir avait-elle une bourse ?

— Je n’ai guère fait attention. Ah ! Si ! Assez volumineuse. En velours noir.

Rares, en effet, sont les femmes qui n’en portaient pas une, accrochée à leur poignet. Or, rien de tel n’avait été déposé dans le cercueil. Le chapeau, le manteau, mais pas de sac. J’avais préféré ne pas en faire la remarque au docteur Conneau, mais j’avais interrogé le duc de Bassano à ce sujet. Il avait été affirmatif : rien n’avait été retrouvé auprès du corps de la marquise. Nous en avions déduit que l’assassin l’avait emporté et les propos de l’hôtelier venaient corroborer nos suppositions.

— J’ai appelé un fiacre pour la marquise, ajouta ce dernier. Elles l’ont attendu côte à côte. Mme de Mauvoir a invité son amie à la suivre, mais celle-ci a refusé. Je l’ai vue partir à pied en direction de l’église.

— Seule ?

— Oui.

— Quelle heure était-il ?

Machinalement, il fixa le coucou suisse accroché au-dessus de la cheminée.

— Dix heures. Je vérifiais ma livraison de pâtisserie. Mlle Campestre est revenue à midi. Je m’en souviens, le service se terminait. Elle est immédiatement montée dans sa chambre.

Je lui décrivis l’homme qui l’accompagnait dans le train : brun, la trentaine distinguée. Il me confirma qu’il s’agissait d’une relation de la demoiselle. Il était venu de Paris par l’express du matin. Le lendemain du crime, chuchota-t-il.

— À quelle heure arrive-t-il en gare ?

— Onze heures et demie.

Après l’heure supposée du meurtre, calculai-je. Il n’en demeurait pas moins suspect.

— Il s’inquiétait du confort de Mlle Campestre. Je lui ai assuré que nous étions un établissement respectable. Ils sont repartis tous deux le soir même en train. — L’hôtelier baissa à nouveau le ton. — Ils ont pris celui qui ramenait la victime à Paris. Le convoi a eu un accident, une rupture d’essieu et le cercueil a volé en éclats, m’a-t-on raconté.

Mon regard ne l’incita pas à continuer. Il reprit d’une voix normale :

— Mlle Campestre faisait un aller-retour sur Paris. Elle avait rendez-vous avec son éditeur. C’est une jeune femme bien aimable.

Bien aimable, en effet. Je grinçai des dents tout en marchant d’un bon pas vers le château. Pour quelle raison Mlle Campestre et Mme de Mauvoir avaient-elles joué à ne pas se connaître ? L’homme qui accompagnait Héloïse était-il son Abélard ou bien son complice ? Ou bien les deux ? En outre, la littérature n’était-elle pas une couverture parfaite pour organiser en toute quiétude l’assassinat d’une de ses congénères ?

Martefon s’était laissé flatter puis interroger sans y voir malice. Il perdait la main et cela m’inquiéta. Je tenais à lui. L’angoisse fit alors son apparition et explosa dans ma cage thoracique. Depuis mon retour sur la terre ferme, elle avait bien vite repris ses habitudes et retrouvé sa niche au milieu de ma poitrine. J’avais pourtant cru l’amadouer : avant de quitter Paris pour Le Havre, j’avais réglé mes comptes avec mon passé militaire grâce à la bienveillante écoute de Julius Levers. Mes cauchemars avaient disparu, mais certains fantômes, les plus acharnés à me détruire, s’agrippaient encore à mon cœur.





***

11





Quand j’arrivai dans la cour du château, un cent-gardes s’avança vers moi. J’étais convié à la chasse, un laissez courre, me dit-il. Le déjeuner avait eu lieu plus tôt que prévu. Les chars à bancs des invités étaient partis depuis une demi-heure, mais j’étais attendu au carrefour du puits du Roi.

Je réclamai un encas et un valet se précipita vers les cuisines.

Un uniforme de la vénerie impériale avait été préparé pour moi et je me changeai dans ce qui devait être une resserre. L’habit était à ma taille ; il était en drap vert avec des revers de velours rouge galonné d’or et assorti de boutons d’argent timbrés d’un cerf d’or. La culotte en peau de daim blanche me moula un peu trop lorsque je me penchai pour mettre les bottes noires à l’écuyère. Il faudrait que je m’en accommode. Le cent-gardes me tendit le chapeau à trois cornes, appelé lampion, auquel était fixé le bouton d’argent, puis une paire de gants immaculés ; enfin, il rajusta ma cravate, blanche elle aussi.

Alors que je guettai l’arrivée de ma dînette avec impatience, sœur Marie-Jeanne, tous voiles dehors, tourna le coin du bâtiment. À ma vue, elle accéléra le pas et se planta devant moi, à peine essoufflée. Elle me prit gaillardement par le bras et m’entraîna loin des oreilles du militaire.

— Le docteur Conneau m’a dit que je vous trouverais ici. On a fouillé le cercueil, m’annonça-t-elle de but en blanc.

— Cela ne se peut pas. Mme de Mauvoir est à la morgue de Paris.

La religieuse eut un claquement de langue.

— Cela s’est passé après votre départ de la chapelle, j’ai dû m’absenter quelques minutes.

Elle rougit sous sa cornette.

— Un besoin naturel qui n’attend pas ?

— Exactement, capitaine. J’avais verrouillé la porte. Quand je suis revenue, elle était fermée à clé. Puis j’ai remarqué que les vêtements de Mme de Mauvoir avaient été dérangés et chiffonnés, son manteau mal boutonné. Vous imaginez bien que je ne traite pas ainsi les défunts qui me sont confiés ! Rien n’a été volé, je suis sûre.

— Vous auriez dû m’avertir aussitôt.

Je la fixai d’un œil sévère. C’était certainement la seule et unique fois où je pouvais me permettre de tancer une bonne sœur et ne m’en privai pas. Elle inclina la nuque en signe de repentance et je me radoucis.

Je la rassurai. L’évènement n’était pas important, lui affirmai-je, alors que j’étais persuadé du contraire. Il y eut un grand soupir sous la cornette. La religieuse me fit une courbette et s’enfuit dans un cliquetis de perles de chapelet.

Je restai pensif durant quelques instants. L’assassin avait emporté la bourse, mais apparemment elle ne lui avait été d’aucune utilité. Il avait récidivé avec la fouille du cadavre. Que cherchait-il ? Avait-il eu plus de chance cette fois ?

Un domestique courut vers moi avec une brioche encore tiède enveloppée dans une serviette blanche. Quelques secondes plus tard, il se précipitait à nouveau vers les cuisines pour me ramener un crayon et une feuille. En l’attendant, je mangeai ma pâtisserie puis partis à la découverte de mon costume. Je trouvai dans la poche du gilet une carte de visite aux armoiries de la princesse Mathilde.

Seuls étaient autorisés à endosser le costume de chasse de la vénerie impériale ceux qui avaient reçu le bouton d’argent timbré d’un cerf d’or. Je bénéficiai de cette faveur grâce à la cousine de l’Empereur avec qui j’avais partagé, malgré moi, deux enquêtes. Je constatai ainsi qu’elle me portait un réel intérêt… jusqu’à connaître exactement mes mensurations.

Quand le valet revint, toujours courant et désormais suant, j’écrivis un message à remettre sans délai à M. Amboise Martefon, Hôtel de France. J’avais besoin de ses services et je savais qu’il souscrirait à ma demande avec empressement.

Un cheval me fut amené par un palefrenier qui maintint les étriers en place pour me permettre de monter. L’animal était assez vif, mais il se calma sous l’effet de mes caresses. Je le fis marcher au pas jusqu’à la grille du parc pour l’habituer à moi, puis au trot le long de l’avenue des Beaux-Monts qui rejoignait le carrefour du Tréan. Je pris ensuite la direction du puits du Roi.





***

12





Une chasse à courre n’est pas à proprement parler une promenade bucolique, mais pour la première fois depuis mon retour forcé du Havre, j’éprouvai une bouffée de pur bonheur.

L’alezan répondit à mes sollicitations lorsque je le lançai au galop. Ce n’était cependant pas Borysthènes à la robe bai-brûlé et j’eus un pincement de cœur en pensant qu’un autre officier en avait désormais la garde.

Passant au travers des chênes en bure grise, le soleil en tenue d’hiver avait été convié à la fête et je respirai à pleins poumons une puissante odeur de terre remuée par l’averse de la nuit. Des aboiements traversèrent le sous-bois et se rapprochèrent. Une foule bruyante à pied ou en voiture convergeait vers le lieu de rendez-vous du départ du laisser-courre. Des carrioles menées par des paysans et des bourgeois de la ville amenaient les curieux au plus près du spectacle. On se serait cru au bois de Boulogne un dimanche après-midi.

Je remontai une file de chars à bancs d’invités, soulevai mon « lampion » en longeant celui de l’impératrice et me retrouvai aux côtés des piqueurs à cheval en culotte de drap vert et portant un chapeau en bataille comme celui des gendarmes, la main posée sur un couteau de chasse accroché au ceinturon.

— Un bon coup de fusil, paraît-il, dit à côté de moi un homme à la veste aussi pourpre que son teint. Son voisin, du même acabit, mais en plus vieux, rit grassement en faisant un clin d’œil à son compagnon.

Je suivis leur regard avec un temps de retard. L’objet de leur moquerie était une dame qui conversait avec le duc de Morny. Proche de la quarantaine, elle était grande pour son sexe et plantureuse. Un chignon retenait ses cheveux brun roux sous le tricorne. Elle serrait les lèvres puis eut une courte grimace quand Morny la quitta pour aller rejoindre le char à banc dans lequel avait pris place son épouse. L’inconnue se pencha sur l’encolure de son cheval et, se redressant, me fixa quelques instants. J’ôtai mon lampion pour la saluer. Elle m’adressa un brusque sourire qui me coupa le souffle tant il se voulait complice et d’une sensualité brute.

Mon attention revint sur les valets de chiens à pied, chaussés de souliers noirs à boucles d’argent et bas de coton montant jusqu’aux genoux, qui maintenaient à grand-peine les chiens excités par la chasse et le brouhaha. Le maître d’équipage, aussi chamarré que ses piqueurs, s’approcha d’Edgar Ney, prince de la Moskowa, qui avait en charge la vénerie impériale.

— Le bon plaisir de Monsieur, dit-il d’une voix forte, le chapeau dans la main gauche, tenant dans l’autre son fouet.

La foule frémit et applaudit.

La caravane des invités se mit en route pour le rembuché où allait débuter l’attaque. Sans attendre l’aube, les chiens limiers avec les valets de limiers et de chiens avaient pourchassé le cerf pour l’enclore dans une enceinte, le « rembuché ». Les piqueurs avaient alors posé leurs brisées et rejoint le lieu du rendez-vous tandis que des gardes forestiers restaient à surveiller le gibier.

Les trompettes sonnèrent le lancer.

Tout ce petit monde était en fête. La griserie était dans l’air, les curieux à pied ou à cheval se pressaient pour apercevoir la carriole de l’impératrice. La foule, bon enfant, avançait, reculait, énervant et effrayant les chevaux. L’un d’eux, dans l’assistance, se cabra. La jeune femme qui le montait rencontrait quelques difficultés à le calmer. Je sautai au bas de ma selle et courus vers la cavalière pour lui porter secours. J’apaisai l’animal en lui parlant à l’oreille, mais il eut une ruade non prévue et un homme hurla. On eut dit qu’on l’égorgeait.

J’aidai l’amazone frissonnante à descendre. Lorsque je la pris par la taille, elle tourna son visage vers moi et je reconnus…

— Mademoiselle Héloïse Campestre !

— Est-il gravement touché ?

Elle montra d’un mouvement du menton le blessé à terre en train de gémir. J’identifiai le comte de Faubert, plus attentif à une table de jeu qu’à l’avenir de ses cinq filles. J’eus un grand sourire.

— Plus de peur que de mal.

Elle voulut se précipiter vers lui, mais je la retins. L’aristocrate était chatouilleux quant à son honneur, lui chuchotai-je, et il ne mourrait pas d’un bleu à la cuisse.

C’était elle qui était en danger. L’impératrice venait de sauter de son char à banc et s’avançait vers nous, ivre de colère, la plume blanche qui garnissait son chapeau lampion se balançant au rythme de son fouet.

— Mademoiselle, de quel droit vous trouvez-vous ici ? Quand on a un pareil cheval, on reste chez soi.

Le silence se fit autour de nous. Le comte s’était relevé et fixait ahuri son impératrice qui l’avait dépassé sans un regard, sans se préoccuper de l’état de sa jambe.

Le public se mit à murmurer, redoublant l’agacement de Sa Majesté qui n’appréciait guère ces déplacements de foule lors de chaque chasse. Je crains aussi que ma vue n’ait décuplé son emballement. — Il était de notoriété publique que l’impératrice ne m’aimait pas. — Je fis un pas pour cacher Héloïse à son attention. Ce fut une maladresse. Elle se retourna vers les deux gendarmes qui la suivaient.

— Emmenez cette femme !

Héloïse demeurait figée, bouche bée. Les deux hommes se rapprochèrent, mais je les arrêtai d’un froncement de sourcils qui échappa aux foudres impériales.

— Je vous prie de bien vouloir excuser mon cheval, Votre Majesté.

Héloïse avait une voix chantante ; son accent aux senteurs du midi fit des merveilles. Il amadoua l’impératrice qui tourna les talons. Une cocodette – marchant comme une poule et se rengorgeant d’être une Parisienne à la mode — s’avança vers la jeune femme et lui lança un perfide « paysanne » avant de recoller au dos de la procession de courtisans qui raccompagnaient Sa Majesté à son char. Quelques instants plus tard, les grelots de la carriole impériale tintinnabulèrent sous les soupirs partagés de la foule. Les deux gendarmes et Héloïse partirent tous trois en file indienne. La jeune femme au milieu. Je notai qu’elle évitait de me regarder et je compris que l’humiliation qu’elle venait de subir en public — et surtout devant moi — l’avait blessée. Mais son orgueil n’était qu’à peine écorné. De cela, j’en étais certain au vu de son maintien irréprochable. Martefon, qui l’attendait de pied ferme à l’hôtel, serait apte à la consoler s’il le fallait.

Je me retrouvai à galoper aux côtés de la cavalière qui discutait peu avant avec le duc de Morny. Ses pommettes étaient roses sous l’air froid. Elle retint son chapeau d’une main, déploya son fouet et me distança. J’en profitai pour diminuer l’allure.

Cette course avait des relents de bataille qui me déplaisaient.

Il n’y avait pourtant qu’un cerf dix cors en jeu, et non un pays à émanciper. Mais ni le change en suivant un groupe de biches afin de détourner l’odorat des chiens ni un hourvari, ma foi, qui faillit réussir lorsque l’animal revint sur ses pas pour prendre un nouvel embranchement, ne purent le sauver des pisteurs et de sa mise à mort. Les chiens le cernèrent et l’un d’entre eux bondit et lui mordit une patte en grognant quand il amorça une sortie.

Quand fut annoncé l’hallali, j’arrivai pour assister à la curée en même temps que l’impératrice qui avait échangé son char contre un cheval. Sa Majesté était là en habit de vènerie déjà en vigueur sous Louis XV, le vert remplaçant le bleu, et l’or ornant les parements au lieu de l’argent. Il saisit le fusil que lui tendait le prince de la Moskova et, se plaçant derrière la meute des chiens, ajusta son coup et tua net le dix cors.

Peu après, il rapprochait sa monture de la mienne.

— L’on vient de me raconter. « Je vous prie d’excuser mon cheval ». Quelle impertinence rafraichissante, n’est-ce pas ? Cette subtilité a échappé à mon épouse. Je vous attends dans les appartements de la princesse Mathilde. Ce dont j’ai à vous entretenir sera beaucoup moins amusant.

Il vérifia que nous étions hors de portée de voix et ajouta :

— Je compte sur vous, capitaine, il faudra vous surpasser.

Le regard qu’il me lança ne me dit rien qui vaille et j’eus la brusque vision du pauvre Gustave en train de marcher vers la guillotine.

L’Empereur éperonna son cheval et rejoignit le groupe d’hommes qui patientait. La caravane des chars des invités en train de se pavaner les suivit.

Leur laissant prendre de l’avance, je calculai que les frais engagés pour une semaine passée à Compiègne en compagnie du couple impérial n’étaient pas négligeables.

Selon les années, cinq à six séries étaient organisées. Les mercredis, les fourgons à bagages du Paris-Compiègne regorgeaient de caisses en osiers, de malles-cabines emplies de mètres de froufrous et de falbalas : près d’une vingtaine de toilettes étaient à peine suffisantes pour la durée du séjour. Le dénombrement était vite fait à raison de deux à trois tenues par vingt-quatre heures. Le premier et le sixième jour étant consacrés au départ et au retour à Paris, ces dames avaient besoin d’une robe légère en laine pour le matin qui pouvait être mise au déjeuner, une autre en organdi ou en gaze à protéger du chiffonnage et à porter avec les épaules décolletées était obligatoire pour le dîner ; enfin s’avéraient utiles un costume d’amazone pour les biens en cour et des bottines solides pour aller s’ennuyer à Pierrefonds. Je suis invitée à Compiègne, j’ai vendu un moulin ! aurait dit une comtesse. Si l’anecdote que l’on m’avait rapportée était fausse, du moins avait-elle un caractère d’authenticité.

Ces six jours devaient paraître interminables à ceux qui rêvaient de retrouver leur fauteuil devant la cheminée, leurs cigares qu’ils ne se gênaient pas de fumer dans le salon au grand dam de leur épouse… et qui n’avaient qu’une idée en tête : se précipiter dès leur retour sur leur livre de comptes.

En revanche, pendant les cinq à six semaines que duraient les séries, les bourgeois et les aristocrates à quartiers qui appartenaient au haut du pavé compiégnois se calfeutraient derrière leurs volets et portes fermées, refusaient d’assister aux soirées théâtrales et aux réceptions de Leurs Majestés et… recensaient leurs économies.

Seuls, le tout-venant, l’étranger, le badaud, n’ayant rien à débourser, ne boudaient pas leur plaisir et ne rataient ni le feu d’artifice du 15 novembre pour la Sainte Eugénie ni la revue des troupes par Napoléon III sur la place de l’hôpital.

Tout cela je le compris et l’entendis alors que je rentrais avec la foule des curieux pressés d’enfiler des vêtements secs.

Je préférais être sur mon cheval plutôt qu’aux abords d’un chemin creux à soupirer d’envie devant l’air pincé des hôtes du château. Dans quelques heures, je saurais également si les rumeurs hostiles dont les fêtes impériales faisaient l’objet étaient des calomnies ou si ces festivités étaient aussi dépravées et outrancières que certains mauvais esprits le prétendaient.

Ce fut à ce moment que la pluie se mit à tomber, insidieuse puis forte et tenace, détrempant le sol.





***

13





Un coup de tonnerre accompagna mon entrée dans les appartements de la princesse Mathilde. Lors de ses séjours à Compiègne, Son Altesse Impériale – Martefon aimait à utiliser l’abréviation S.A.I quand il parlait d’elle — occupait la suite dévolue sous Napoléon Ier au roi de Rome : une enfilade de pièces luxueusement meublées et décorées.

L’Empereur était dans le second salon, en habit noir. Il avait échangé le bleu du pantalon de vènerie pour des bas de soie. Sur sa poitrine resplendissait le grand cordon de la Légion d’honneur. Il observait distraitement l’aigle aux ailes déployées qui ornait le haut de la glace surmontant le marbre blanc de la cheminée. Le feu n’était plus que braises, mais la température était douillette. Outre le lustre, les appliques de part et d’autre du miroir étaient allumées. La lumière crue du gaz aurait pu être gênante, mais elle éclairait avec bonheur les bosquets de roses trémières tissés sur le taffetas d’un paravent aux montants dorés.

— Avancez, capitaine. Fugit tempora. Il y a un an, vous vous teniez devant moi...

Il caressa sa moustache effilée tout en me dévisageant.

— Je n’étais que lieutenant à cette époque, mais grâce à la bienveillance de Votre Majesté…

— Laissez, Allonfleur… quoique j’apprécie vos efforts en matière de civilités. Nous devons excuser l’impératrice. La mort d’Albertine de Mauvoir l’a bouleversée et le scandale qui risque d’en résulter la met dans une colère folle.

Il me jeta un regard en coin que je lui retournai. L’arrivée de la princesse Mathilde me sauva d’un silence prudent.

Le corps épanoui de S.A.I était corseté d’un appareillage de tulle blanc bouillonné et semé sur le pourtour de la jupe de choux en rubans argentés. Le décolleté était osé et les épaules nues étaient encagées dans un nuage de mousseline.

Elle choisit une chaise et dans un mouvement furtif rétracta sa crinoline.

— Malgré ces circonstances malheureuses, capitaine Allonfleur, j’ai grand plaisir à vous revoir.

On frappa à la porte et un valet en bas roses et perruque poudrée entra, un plateau à la main et, sur celui-ci, une enveloppe. Sa Majesté la décacheta, en retira deux feuillets qu’il lut en fronçant les sourcils.

Il grimaça soudain et changea de position avec précaution dans son fauteuil aux larges accoudoirs.

— Toujours vos reins ? demanda la princesse. La chasse à cheval n’arrange pas votre état, mais vous n’en faites qu’à votre tête.

— Cela me plait et je me dois d’amuser mes hôtes.

— Les vôtres ou ceux de votre épouse ?

— Cette passe d’armes, ma chère Mathilde, n’intéresse guère le capitaine. Mais, asseyez-vous donc, Allonfleur. Votre taille donne le vertige à ma cousine.

Je me calai sur un tabouret tapissé d’un bouquet de violettes. Il agita le papier remis par le valet quelques minutes plus tôt.

— Il s’agit des conclusions de l’autopsie de Mme de Mauvoir que vient de me transmettre le légiste de la morgue, le docteur Bevior. Vous le connaissez, Allonfleur ?

— J’ai mené une enquête avec lui.

— L’affaire des domestiques{2}, dit la princesse en se penchant en avant.

Je me sentis soudain découragé. Il était clair que nous nous éloignions du vif du sujet. Manifestement, l’Empereur répugnait à m’entretenir de ce qui m’avait conduit à Compiègne à un train d’enfer.

— Votre Majesté me sait discret. Ne serait-il pas temps de m’exposer le problème qui la tracasse ?

En guise de réponse, l’Empereur me tendit le courrier.

— Faites-nous un résumé, capitaine.

La pluie s’était fait accompagner d’un ciel de moire grise et j’en profitai pour me lever de mon siège inconfortable afin de happer la lumière d’une applique en bronze doré.

J’égrenai au fil de ma lecture :

— Albertine de Mauvoir, trente-deux ans, est décédée d’un coup de pistolet… un seul. Tiré à bout portant. Des fragments de tissus ont été retrouvés dans la plaie. L’agonie a été brève, la balle a touché l’aorte pulmonaire… Les contusions post mortem sont trop nombreuses pour déterminer si elle a été violentée…

Un furieux bruit d’éventail ouvert et refermé avec une nervosité certaine du côté de la princesse m’incita à m’interrompre.

Je repliai les feuilles avec lenteur en faisant mine de réfléchir. L’Empereur sourit :

— Parlez, Allonfleur ! Vous en mourrez d’envie.

Je choisis un ton neutre.

— Un braconnier a été arrêté à proximité du corps. Il a été surpris en train de dépecer un sanglier, avec à ses pieds, un fusil à chevrotines.

Sa Majesté eut une grimace peu amène, mais je continuai :

— Aux dires du docteur Conneau, trois tirs ont été entendus par le garde champêtre. Gustave soutient qu’il chassait un marcassin pour lequel il a dû s’y reprendre à deux fois pour le massacrer.

— Et ? demanda la princesse.

— Il manque un coup de feu. Or, un seul a suffi pour tuer Mme de Mauvoir et il s’agit d’une balle de pistolet ainsi que le spécifie le légiste. Nous avons donc deux volées de plomb pour l’animal et une balle pour la marquise. Trois projectiles et deux armes différentes. Si Gustave possède un pistolet, celui-ci n’a pas été retrouvé.

Je repliai le rapport d’autopsie et le tendit à l’Empereur qui me fit signe de le garder. Il se redressa sur son siège. Sa voix était grave et il s’exprima avec lenteur.

— Ce braconnier prétend avoir aperçu Morny dans la forêt. Il l’aurait observé alors qu’il empruntait le sentier qui conduit à l’endroit où le corps d’Albertine a été découvert.

— Ses aveux ne prêtent pas à conséquence, dit la princesse.

Sa Majesté lui lança un regard de reproche.

Je me risquai à prendre la parole.

— Ce n’est pas ce qu’il m’a déclaré lorsque je l’ai interrogé. Il m’a parlé d’un homme, mais il a refusé de m’en révéler l’identité. Était-il capable de reconnaître M. de Morny ?

— Il l’a vu à la parade.

— N’a-t-il pas pu confondre ?

— Son témoignage a le mérite d’être clair. — Il fixa sa cousine droit dans les yeux — Morny ne se cache pas d’avoir été sur les lieux, ce matin-là, et si le braconnier se rétracte… — il continua à dévisager la princesse Mathilde — Cela ne modifiera en rien la donne.

Il termina par un geste vague de la main dans sa direction. Celle-ci soupira. D’une voix contrainte, elle expliqua que la comtesse de Calmeyrade se tenait dans le salon des cartes un peu avant midi et qu’elle avait surpris Morny en train de longer la terrasse. Il avait le visage rouge et ses bottes étaient crottées.

— Qu’avait-il fait de son cheval ?

— Laissé aux écuries, je suppose. Quelle drôle de question, capitaine !

À mon avis, il avait manqué curieusement de prudence en allant à pied au vu et au su de tout le monde. À moins que…

— Que déclare le duc ?

— Mme de Mauvoir lui avait fixé un rendez-vous au bout de l’avenue de Choisy, répondit l’Empereur. En homme galant, il a obéi.

Il y eut un gloussement vite réprimé du côté de la princesse.

— À quelle heure a-t-il été prévenu ? Qui lui a apporté le message ?

— Peu importe, Allonfleur. De toute manière, il ne m’en a pas dit plus. Ce n’est que par un affreux concours de circonstances qu’il s’est retrouvé à quelques mètres du cadavre.

À quelques mètres ? Je retins difficilement un ricanement et gardai mes réflexions pour moi. Gustave l’avait-il surpris en train de se pencher sur le corps de Mme de Mauvoir ? Il avait été confus sur ce point-là en se contentant de prétendre qu’une autre personne était présente.

L’Empereur poursuivit :

— Morny est innocent. C’est un point qui ne prête pas à discussion.

Le braconnier aussi, mais je me bornai à le penser fortement.

— J’aurais besoin de l’interroger, Votre Majesté.

— Ne m’avez-vous pas écouté ?

Je m’empressai de renchérir que je ne mettais nullement en cause les propos du duc, mais il était dans la forêt au moment et à proximité du lieu où Mme de Mauvoir se faisait assassiner. Il avait pu entendre, apercevoir ou remarquer…

L’Empereur me coupa la parole : Morny n’avait rien vu ni entendu et il n’était pas question que je l’ennuie pour des futilités pareilles.

— Nous en avons terminé, capitaine Allonfleur !

La morgue impériale réapparaissait. Un subalterne ne conteste pas, il obéit. Je me levai et fis une courte révérence. Sa Majesté se rencogna dans son fauteuil alors que la princesse m’offrait un sourire bienveillant.

J’attendis de me retrouver dans l’antichambre pour tirer mes propres conclusions.

L’Empereur faisait preuve d’indulgence à l’égard de son demi-frère ou d’un réalisme déroutant. Si le duc était innocent, son attitude était pour le moins singulière. Il va à son rendez-vous sans se cacher, tombe sur Mme de Mauvoir, réalise qu’elle est morte, rebrousse chemin, retourne au palais et longe la terrasse du salon des cartes avec des chaussures crottées avant de regagner ses appartements sans penser à donner l’alerte, laissant ce soin à celui qui buterait sur le cadavre après lui. Ce fut le garde champêtre qui s’était empressé d’arrêter le malheureux Gustave occupé à dépecer un sanglier à quelque distance de la scène de crime. Était-ce de la légèreté ou de la lâcheté ? Mais un lâche n’était pas pour autant un assassin.

L’Empereur ne m’avait rien dit des relations unissant Morny et Albertine de Mauvoir. Je m’étais bien gardé de poser la question. Il n’ignorait pas que j’étais au courant. C’était suffisant.

Je mis mon cerveau au travail, passant au tamis de mon intelligence et de mon expérience plusieurs hypothèses.

Qui avait intérêt à ce que le demi-frère de Napoléon soit soupçonné du meurtre de son ancienne maîtresse ?

J’envisageai tour à tour la vengeance, la jalousie. De la part du mari ? L’inspecteur Lecoq avait confirmé son alibi. À l’heure du crime, M. de Mauvoir discutait charpente avec l’architecte Violet le Duc au château de Saint-Germain-en-Laye. Alors ? Qui étaient le ou les coupables ? Morny était un homme ambitieux et ne s’embarrassait guère de scrupules. Avait-il mécontenté certains affairistes aussi spéculateurs que lui ?

Ou s’agissait-il d’un complot visant à déconsidérer Napoléon III ? L’assassinat de l’amante d’un proche de Napoléon III commis dans des conditions obscures serait-il de nature à mettre en péril la crédibilité impériale ? Martefon aurait-il raison ? Lui qui m’assénait, à chaque enquête que les fondements de l’Empire étaient en danger, me prenant ainsi pour Hercule chargé de nettoyer les écuries d’Augias.

Et Héloïse Campestre ? Après avoir berné Martefon, quelle diablerie fomentait-elle ? Sa présence à la chasse à courre m’intriguait, notamment après ses affirmations sur son absence de goût pour la chasse. Je ne cessais tour à tour de la défendre et de l’accuser. Eut-elle été une bourgeoise ennuyeuse que je n’aurais pas eu les mêmes réticences à l’accabler. Je secouai la tête comme pour repousser ces pensées déloyales envers la gent féminine.

Quant au braconnier qui jouait les utilités à la prison de Compiègne, il en savait plus qu’il ne voulait bien en avouer. Une attitude malencontreuse de sa part.

Il est vrai, songeai-je, que l’espèce humaine a une furieuse tendance à se compliquer la vie au lieu de la traiter avec respect. Mon angoisse se tordit dans mon ventre et je l’entendis distinctement se divertir en tapant sur mes côtes.

C’est alors que je décidai de rencontrer à nouveau Gustave afin de mettre fin à ses cachotteries et, cette fois-ci, en présence de Martefon.

En attendant…





***

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J’arrêtai un huissier et lui demandai si le duc de Morny était au palais.

Cinq minutes plus tard, je pénétrai dans le salon des cartes. Assis dans un confident, M. Frère avait étendu ses bras de part et d’autre du dossier capitonné. Il était seul, le regard rivé vers une des portes-fenêtres dont les volets avaient été fermés. C’était dans cette pièce que la comtesse de Calmeyrade l’avait aperçu sur la terrasse alors que le cadavre encore chaud d’Albertine de Mauvoir gisait à moins d’un kilomètre de là. Morny y réfléchissait-il ?

Il fit une grimace en me voyant.

— Capitaine ? Connaissez-vous la fable de la mouche et du coche… Ainsi certaines gens s’introduisent dans les affaires, ils font partout les nécessaires et partout importuns devraient être chassés.

Il se leva et s’approcha avec lenteur de la cheminée. Il resta silencieux un long moment. La pluie avait cessé et la nuit prenait le pas sur le brouillard. Lorsqu’il parla, ce fut en me tournant le dos.

— Albertine a été ma maîtresse durant six mois.

— Ce qui explique ce rendez-vous discret hors du palais.

Il se retourna. Son crâne, encadré de cheveux blonds clairsemés, brilla sous la lumière des lustres.

— Capitaine, ne vous avisez pas d’outrepasser les bornes de la bienséance. Ma liaison avec Albertine est terminée depuis presque un an. Nous ne nous étions plus retrouvés seuls tous les deux depuis notre rupture.

Il revint s’asseoir sur un canapé tapissé de toile de Beauvais, une des dernières acquisitions de l’impératrice.

— Elle était devenue impossible. Elle affichait une jalousie à l’égard de mon épouse qui frisait l’insupportable. Je m’inquiétais pour Mathilde, notre troisième enfant. Elle ne cessait de me questionner à son sujet.

— J’ai cru comprendre que les Mauvoir avaient perdu un fils en bas âge ?

— Oui. Albertine ne se remettait pas de sa mort et tenait des propos morbides sur Mathilde. J’ai préféré mettre fin à notre liaison.

Il eut une grimace qui releva sa lèvre supérieure donnant à voir des dents mal rangées.

— Sa présence ici, à Compiègne, m’a étonné. Je croyais qu’elle se reposait chez le docteur Blanche. C’est uniquement par compassion que j’ai décidé de la rencontrer.

— Avez-vous gardé son message ?

— Son message ? Ah ! Il était oral. Je finissais de déjeuner quand un domestique a souhaité me parler. Un homme qu’il me serait impossible de reconnaître, tant ils se ressemblent tous avec leur perruque. Quant à connaître son nom… — il eut une expression dédaigneuse avant de me dévisager. — Je vous conseille de vous en tenir là ! N’allez pas alarmer les cuisines ou le général Rollin.

À entendre le ton d’autorité méprisant que le duc prenait avec moi, j’eus une brusque pensée pour Martefon qui rodait à ma demande dans les corridors à la chasse aux renseignements en ignorant qu’il se rendait coupable de braconnage sur les terres impériales.

— Votre épouse vous a accompagné à Compiègne.

— Nous en avons fini, capitaine. J’ai accepté de vous parler, car je ne veux pas vous voir traîner dans mon sillage. Vous êtes importun, Allonfleur, et votre place n’est pas ici, mais…

— Au bas de l’escalier d’honneur ?

Je ne bougeai pas. Morny me contourna sans un regard, pas même l’un de ceux que l’on lance à un laquais pour qu’il se pousse. Il s’arrêta au milieu du salon et fit volte-face. Il souriait. Un demi-sourire. Ses yeux bleus se plissèrent.

— Qui est cette jeune femme que vous avez sauvée des griffes de l’