Main La Nuit de la Saint-Barthélemy

La Nuit de la Saint-Barthélemy

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Year:
2015
Language:
french
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1

La mère d'Edith

Language:
french
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2

La moustache du soldat inconnu

Year:
2018
Language:
french
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Table des Matières





Table des Matières

Page de Copyright

Du même auteur

Dédicace

INTRODUCTION

PRÉLIMINAIRES




LIVRE PREMIER - UN ÉVÉNEMENT SANS HISTOIRE

I - « Sans cesse, sans fin, les corps » : l'infini de la mort

II - La violence ou le paradigme du Mal humain

III - Le massacre ou les « secrets » de Dieu

IV - « Quand nous sommes à Dieu » : l'errance de Charlotte Arbaleste

V - Providence divine, puissance légitime : le parcours de Philippe Duplessis




LIVRE DEUXIÈME - UNE HISTOIRE SANS ÉVÉNEMENT

VI - L'« exécution » du 24 août ou le massacre sans massacreurs

VII - Une royauté du plaisir meurtrier : la « tyrannie » de Charles IX

VIII - Une nouvelle Jézabel : la trame secrète de la « barbarie »

IX - Le récit et ses histoires : sur les dessous de la préméditation

X - Le massacre ou l'espoir retrouvé: les paradoxes du désir et du discours




LIVRE TROISIÈME - L'IDÉAL D'UN RÈGNE DE L'AMOUR

XI - Un royaume qui semblait parfait...

XII - La violence : une « vraye et divine philosophie du ciel »

XIII - Une figure restituée de l'absolutisme : la compassion contre les passions

XIV - Charles IX ou le roi initié

XV - La royauté de l'harmonie

XVI - Du Triomphe de l'Hiver au Triomphe du Printemps

XVII - Une politique de la « révolution » des temps : vers le printemps du royaume




LIVRE QUATRIÈME - LA QUÊTE DE L'GE D'OR

XVIII - La paix précaire

XIX - L'invention d'un travail de « bonté et humanité» : les commencements d'un jeu politique

XX - La politique racontée par l'histoire d'un roi chasseur

XXI - « Poco a poco se yria remediando todo »

XXII - La prudence ou le théâtre des ambiguïtés

XXIII - Pour le « repos de mon royaume » : le pouvoir du simulacre

XXIV - Vers la fin d'une histoire

XXV - Quand « le temps revient »




LIVRE CINQUIÈME - L'HISTOIRE DÉROBÉE

XXVI - Le crime manqué de la rue des Poulies

XXVII - La mort des « huguenots de guerre »

XXVIII - Une « vengeance » qui devient un massacre

XXIX - Punition divine et justice royale

XXX - « Mensonge d'Etat » ou « montage de;  l'incertitude »

XXXI - Chronique d'un sacrifice royal




LIVRE SIXIÈME

XXXII - L'homme qui voulut tuer Gaspard de Coligny

XXXIII - Les réformés et le roi : histoire d'un contentieux occulté

XXXIV - Un crime humaniste

XXXV - « Et si nous pardonnons au moindre, Dieu nous exterminera tous »

XXXVI - Quand approchait l'instant de Dieu

XXXVII - Un cadavre merveilleux

XXXVIII - Au nom du Christ : miracle et violence

ÉPILOGUE

NOTES

BTBLIOGRAPHIE

INDEX a





© Librairie Arthème Fayard, 1994.

978-2-213-64843-9





Du même auteur

Les guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion, vers 1525-vers 1610, Seyssel, Champ Vallon, 1990, 2 vol.

Symphorien Champier, La vie de Bayard, Paris, Imprimerie nationale, 1992, texte établi et présenté.





Ouvrage publié avec le concours

du Centre national du livre

et de la Fondation Goodbooks





Pour Guillemette

comme promis





INTRODUCTION

Contre les apparences, ce livre ne se veut pas un livre sur la violence; il ne se veut pas un livre qui porterait exclusivement sur l'horreur d'un drame religieux qui a déchiré la fin du XVIe siècle. Certes, il s'attache à reconstituer les circonstances, les trames et les incidences du grand massacre de la nuit du 24 août 1572, mais, primordialement, il vise à retrouver un imaginaire perdu du passé, un de ces mondes cachés parce que parfois engloutis par le mouvement même de l'histoire. Il s'attache à découvrir et à recomposer ce qui fut un des derniers rêves de la Renaissance, le rêve de concorde de Catherine de Médicis et de son fils le roi Charles IX; le rêve brisé d'une royauté magicienne s'efforçant de réaliser ce qui semblait alors impossible à la plupart de ses sujets, catholiques comme protestants : la réunion ou la fusion des contraires dans la paix d'une œuvre philosophique. Il est donc un livre sur l'harmonie, la « tolérance » et l'espoir, un livre sur la difficulté, finalement et tragiquement insurmontable, qu'éprouvèrent des gouvernants d'espoir, de « tolérance » et d'harmonie pour insérer leur action dans un cycle de violences, de meurtres et de passions.

Contre les apparences encore, l'histoire qu'il relate n'est pas une histoire événementielle de type traditionnel. Il est certain que l'événement, après une longue séquence de rejet, tendrait à opérer désormais un retour dans le champ de la réflexion historique. La longue durée des structures semblerait peu à peu, avec tous les avantages et les inconvénients qu'un tel mouvement de balancier comporte, s'estomper devant la courte ou moyenne durée d'actions humaines cristallisant les tensions et les inflexions de l'histoire. Ce livre, tout en se proposant de rouvrir le dossier d'un des faits qui a le plus intensément fasciné et opposé les historiens positivistes du XIXe siècle européen, souhaite cependant se situer à côté de cette courbe tendancielle de la recherche. Il tente de comprendre l'événement comme hors de lui-même, en fouillant dans les strates de ses mémoires, dans les cultures et les stratégies conscientes de ses acteurs supposés, dans l'ensemble des discours et des fantasmes qui peuvent s'être cumulés jusqu'à sous-tendre son formidable effet de rupture.

La nuit parisienne du 24 août 1572 est en effet, depuis le moment même de sa perpétuation, nimbée de multiples indéterminations : indéterminations quant à sa causalité, ses responsables et leurs mobiles, son temps, son déroulement, ses conséquences. Rien n'est sûr quant aux intentions politiques de Charles IX et de sa mère Catherine de Médicis avant le massacre, quant à l'attitude de la maison de Guise, aux circonstances de l'attentat du 22 août contre l'amiral de Coligny et surtout à l'intrigue des heures qui suivirent; rien n'est sûr non plus quant à la causalité et à la programmation de l'« exécution » du chef protestant, de ses lieutenants et des huguenots présents dans Paris, quant à l'organisation de l'activisme catholique parisien, quant à la position de la royauté au cours de ce temps de violence. A tout instant, selon les documents, l'histoire se fait, se défait et se perd dans l'incertitude. Plutôt que d'aspirer à retrouver une logique certaine de l'enchaînement factuel, ce livre inverse les termes de l'analyse. Il se veut, précisément, une chronique de l'incertitude saisie comme le mode même d'exister d'un système politique global, lequel finit par produire le massacre de centaines, voire de milliers de huguenots, et qui sécrète une histoire si incertaine qu'elle se délite aussitôt en de multiples possibles. Cette approche permet, comme le lecteur pourra le constater, de mieux comprendre l'incompréhensible de la politique de l'année 1572; c'est-à-dire comment une œuvre néoplatonicienne de concorde, qui maniait intentionnellement et magiquement l'histoire dans la seule visée de la pacifier, put subitement prendre le parti de devenir une œuvre d'agression, puis d'assumer la pleine responsabilité d'un immense massacre tout en laissant également planer une suspicion quant à l'action même qui fut officialisée. Dans cette perspective, le discours sur l'histoire immédiate, un discours sans cesse composé et recomposé d'ambiguïtés et de contradictions, est saisi comme la clé même de l'histoire. Il s'ensuit que ce livre ne repose pas sur la quête de textes qui pourraient livrer des informations nouvelles, mais qu'il découle de la relecture du corpus documentaire établi le plus souvent grâce au minutieux travail des historiens du XIXe siècle.

La Saint-Barthélemy est un crime. Outre l'amiral Gaspard de Coligny, furent tués, on vient de le dire, des centaines ou des milliers de calvinistes, venus pour certains dans la capitale afin de fêter le mariage du prince huguenot Henri de Navarre et de la princesse catholique Marguerite de Valois. C'est donc une enquête policière dans un lointain et sombre passé qui est menée ici, avec tout ce qu'il peut y avoir d'artifice et de présomption à vouloir redonner vie à un temps qui n'est plus depuis longtemps. Comme il en est de certains crimes, les traces laissées par les criminels ont été, de plus, artificiellement gommées ou, peut-être, volontairement brouillées. Parfois il semble même qu'une curieuse loi du silence les a distraites du discours des contemporains, comme si tout avait été fait pour que la confusion ou le doute s'emparât de l'histoire.

L'attention peut cependant porter, en premier lieu, sur les témoignages de ceux qui, de loin ou de près, furent concernés par la vague sanglante qui suivit la mort de l'amiral de Coligny. Les livres I et II de cette chronique sont donc destinés à déconstruire les approches traditionnelles qui se sont le plus souvent appuyées sur les schémas explicatifs rapportés dans certaines relations du cours des événements. Ils traitent de la nuit du 24 août 1572 telle que les contemporains l'ont saisie. Pour les uns, le massacre de la Saint-Barthélemy fut le moment d'un événement sans histoire, dont il ne fallut pas parler par-delà les récits d'expériences individuelles dans une capitale sanglante. Pour les autres, il fut au contraire l'instant d'une histoire sans événement tant la violence était intriquée dans la continuité d'une préméditation machiavélienne; il fut donc raconté et façonné en fonction d'enjeux particuliers qui outrepassent la durée de l'événement et renvoient souvent à un jeu ultérieur de rapports de forces politiques. Il ressort de l'étude de ces témoignages et de ces récits qu'ils ne constituent pas un matériau fiable, et qu'il faut au contraire faire préliminairement table rase des multiples indices et arguments qu'ils paraissent fournir.

Le livre III jette, en conséquence, les bases d'une enquête renouvelée, en s'intéressant à ce qui est le centre même du système événementiel, la royauté de Charles IX. Il met en valeur une idéologie néoplatonicienne qui fit du souverain un prince-philosophe, détenteur unique de la connaissance des secrets de l'harmonie universelle et veillant en tous instants à maintenir son pouvoir dans une sphère de mystère. Le gouvernement du royaume fut alors un gouvernement de lutte contre les passions, et toute l'action entreprise entre les mois d'août 1570 et 1572 n'eut d'objet que de faire glisser la France, contre elle-même, dans un « Amour ». Le livre IV poursuit la recherche en ce sens, en examinant le déroulement événementiel des mois qui précédèrent le massacre du 24 août 1572 et en démontrant les stratégies de manipulation et les jeux de masques que la royauté développa pour, malgré les factions catholique et huguenote, imposer une paix mettant l'ordre du royaume en concorde avec l'ordre de l'univers. Contre l'image qui fut donnée par les polémistes réformés, la grande pulsion massacrante de la Saint-Barthélemy fut ce qui put être le plus étranger au pouvoir bicéphale de Charles IX et de sa mère.

Le livre V couvre la séquence cruciale qui s'étend de la matinée du 22 août, quand un homme tira d'une fenêtre sur l'amiral de Coligny, anéantissant d'un seul coup l'œuvre pacifique de la monarchie, jusqu'au début du mois de novembre, quand paraît inévitable désormais la guerre civile. Sous l'angle d'un « montage de l'incertitude », ces pages proposent une chronique des événements et discutent les interprétations qui peuvent avoir été élaborées par la tradition historique. Il revient au dernier livre qui clôt cette chronique de tenter de dégager une cohérence dans le fait de violence. Une fois marquées les incertitudes masquant le crime nobiliaire manqué que fut l'attentat décisivement dirigé contre l'amiral de Coligny, il veut démontrer que la Saint-Barthélemy se décompose en deux séquences dissociées qui réfléchissent les rationalités de deux imaginaires concurrents. Elle fut d'abord un crime royal décidé pour essayer de sauver ce qui pouvait être sauvé de l'œuvre de concorde, un crime humaniste enrobé dans un secret et dans un jeu de contradictions et d'illusions destinées à maintenir l'espoir d'une paix entre les factions catholique et huguenote du royaume; puis, parce que cette « exécution » royale, originellement limitée aux chefs du protestantisme militaire, fut soudainement appréhendée comme une oeuvre de Dieu, débutèrent des jours et des nuits d'agression mystique, une durée merveilleuse de rencontre avec le désir d'un Dieu de vengeance qui ordonnait à son peuple élu la mise à mort des hérétiques, la mise à mort des ennemis de sa gloire. Alors, une « exécution » limitée à quelques chefs militaires de la Réforme fut transmuée en une immense « barbarie » que Charles IX dut assumer, envers et pour son pouvoir de prince-philosophe. C'est en cela précisément que la nuit de la Saint-Barthélemy fut l'instant d'un rêve perdu de la Renaissance.

Plus de quatre cents ans se sont maintenant écoulés depuis l'assassinat de l'amiral de Coligny et de ses coreligionnaires. Face à cette fin du XVIe siècle, la distance est immense, car il faut reconnaître que les protagonistes de cette histoire sanglante étaient portés à penser et à agir en fonction de systèmes immédiats de l'imaginaire qui étaient spécifiques de leur époque. Tenter d'écrire l'histoire virtuelle de la Saint-Barthélemy est donc, tout d'abord, tenter un effort d'imaginaire afin de réduire l'écart qui sépare irrémédiablement de ces lointains systèmes de l'imaginaire. Ce livre s'avoue en conséquence une chronique imaginaire parce que chronique des imaginaires qui purent, jadis, monter en force jusqu'à s'impliquer dialectiquement dans le crime de la nuit du 24 août 1572. Il propose une explication dont il témoigne en même temps de la fragilité, puisqu'il recompose l'intrigue événementielle à travers une forme relative d'indicibilité de l'histoire, à travers encore ce qui est le plus opaque dans le passé, les « arts » spontanés de la représentation. Il ne prétend pas restituer la vérité du massacre de la Saint-Barthélemy, mais une vérité possible entre d'autres vérités possibles. C'est pour cette raison que, tout en postulant que l'imaginaire est le moteur de l'histoire, il requiert la mansuétude du lecteur.



Au terme de cette introduction, une gratitude particulière doit être exprimée à ceux qui ont bien voulu relire ou discuter, dans des versions préparatoires souvent fort ardues, les lignes qui suivent, Elisabeth Crouzet-Pavan, François Crouzet et l'éditeur de ce livre.





PRÉLIMINAIRES


Les trames d'un passé

Avant de débuter l'enquête, une brève mise au point est nécessaire, afin de permettre au lecteur de replacer la nuit du 24 août dans les trames historiques qui l'enveloppent. L'histoire du massacre de la Saint-Barthélemy se doit d'être schématiquement resituée dans le cadre de l'émergence puis de la poussée conquérante de la Réformation française, en un temps où l'Eglise traditionnelle, loin d'être une force saisie par une inertie ou une léthargie caricaturale, était une puissance offensive portant les fidèles vers une quête angoissée du salut.

Cette histoire pourrait alors avoir dessiné ses premiers contours tôt et bien loin de Paris, dès le 27 octobre 1518 quand, monté sur un âne, le cordelier Thomas Illyricus entre dans la ville de Condom auréolé d'une réputation de prophète. Le jour de la Toussaint, c'est en plein air qu'il prêche dans un pré devant quelque trente mille auditeurs à qui il annonce l'imminence du Jugement de Dieu. Sa prédication parvient à les persuader de dresser un bûcher des vanités dans lequel sont brûlés jeux de cartes et instruments de musique. Une première violence donc, projetée sur des marques de l'attachement aux séductions mondaines, une première violence dirigée contre un mal qui peut être éradiqué de la société humaine par l'adoration du Christ, par un mouvement des hommes vers la vie du Christ. Thomas Illyricus va ensuite sillonner le sud-ouest de la France, suivi d'une foule qui avance en implorant la miséricorde divine, et en dénonçant les péchés des clercs comme des laïcs.

Mais quelques années plus tard, celui que l'on appelle l'« homo sancto » s'attaquera à une autre figure du Mal : les « erreurs de Luther ». Désormais les péchés s'incarnent au sein de la société humaine dans des hommes qui se trouvent rejetés hors de l'Eglise par leur adhésion à des idées hétérodoxes, des hommes qui ne peuvent, tant qu'ils n'auront pas été châtiés, que provoquer la colère de Dieu. Une autre violence, faite d'appels à la mort et à la pénitence, a gagné le discours clérical; elle va envahir l'espace public du royaume.

La France, en effet, n'est pas restée à l'écart des remuements qui agitent les terres d'Empire depuis l'affichage (?) par le moine augustin Martin Luther, sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg, de 95 thèses contestant le système des indulgences pontificales. Au cours des années 1519-1520, les premiers écrits du docteur de Wittenberg se vendent et s'achètent à Paris, au point qu'en juin 1521 le parlement promulgue l'interdiction aux libraires et imprimeurs de détenir et de vendre des ouvrages n'ayant pas reçu l'approbation de la faculté de théologie. Cette dernière, dès le mois d'avril, avait officiellement condamné le réformateur allemand pour avoir renouvelé les erreurs des manichéens, hussites, wicléfites, cathares et autres vaudois.

Le monde ecclésiastique est déjà touché par quelques premières défections, et bientôt c'est en chaire que des moines prennent spontanément la parole sur les thèmes de la captivité babylonienne de l'Eglise et de la justification par la foi. A Paris, dès 1523, Arnaud de Bronoux prêche le Nouvel Evangile, tandis qu'à Lyon un dominicain, Aimé Maigret, se fait remarquer par des sermons luthéranisants qui remettent en question les vœux perpétuels, le jeûne, le salut par les œuvres. A Grenoble, c'est Pierre de Sébiville, un cistercien, qui publiquement répand le message retrouvé du Christ. Parallèlement à des expériences individuelles qui semblent isolées, des cercles humanistes, tel celui constitué par l'évêque de Meaux Guillaume Briçonnet, entament une recherche qui les conduit parfois d'une rénovation de la foi par la connaissance des Evangiles, du mythe d'une pureté primitive de l'Eglise, jusqu'à la rupture avec Rome.

Surgissent ici et là de multiples parcours sotériologiques qui, entrecroisés empiriquement tantôt avec une espérance individuelle, tantôt avec un courant diffus de préréforme, tantôt avec le désir latent d'une piété plus scripturaire que méritoire, tantôt encore avec peut-être des frustrations sociales, tendent à révéler un processus de fragilisation des certitudes et des repères, un grand instant historique d'aventure et d'errance 1. A commencé le temps d'une « anarchie » de religion selon le mot de Lucien Febvre : une « anarchie » qui semble s'étendre jusque dans la proximité même du roi François Ier, avec les expériences mystiques de sa sœur Marguerite de Navarre. Un peu partout dans le royaume, clandestinement et au sein de segments sociaux aussi variés que multiples, surtout dans les villes et parfois dans certaines campagnes, de petits groupes se constituent informellement pour des réunions de prières et de lectures communes. C'est la phase instructurée de la Réforme française, d'une recherche de la Vérité sans doute moins luthérienne qu'évangélique. Le dynamisme des idées nouvelles semble dépendre de données contingentes : situation des hommes sur le long d'un axe de circulation marchande, présence d'une université dans un espace urbain, proximité d'une frontière, contexte de déstabilisation des rapports économico-sociaux, incidence d'un voyage effectué par un des membres de la communauté à travers les pays d'Empire, etc. Cependant, la progression réformée est relativement lente, rendant compte, par-delà les hésitations du roi François Ier, de la force d'une réaction intégriste qui rythme et épouse les progrès des idées nouvelles, une mobilisation fondamentaliste de nombre de cadres de l'Eglise traditionnelle. A mesure que les dissidents se laissent soupçonner plus nombreux, que se devine la grande force de séduction du salut par la foi, est durci un discours d'angoisse et de culpabilisation, fondé sur des références vétéro-testamentaires.

Contenue dans le cadre institutionnalisé de l'ordre étatique de justice, la violence est déjà là, présente à la fois pour tenter de briser le pouvoir de séduction des hommes qui prêchent sur l'impudicité et les abus de Rome, et pour montrer à Dieu que les vrais fidèles savent résister aux envoyés de Satan. Les arrestations des dissidents se succèdent. Quand elles ne donnent pas lieu à amende honorable, elles se traduisent parfois par la peine capitale. La mort est présente dès 1524 quand un cardeur de Meaux « arrousa de son sang » l'Eglise de Metz2, et surtout à partir de 1526, après que le parlement a déclaré condamnables toutes les traductions françaises des Ecritures : alors, ponctuellement, des bûchers flambent. Un des membres du groupe de Meaux, Jacques Pouent, est brûlé en place de Grève pour avoir traduit des livres luthériens, « suivy quelque temps après par un surnommé l'Hermite de Livry, qui est une Bourgade sur le chemin de Meaux, lequel fut bruslé vif au parvis nostre Dame, avec grande cérémonie, estant sonnée la grande cloche du temple nostre Dame, à grand bransle pour esmouvoir le peuple de toute la ville, disans et affermans les Docteurs (qui le voyoient perséverer avec telle constance) que c'estoit un homme damné qu'on menoit au feu d'Enfer ». Louis de Berquin, un gentilhomme originaire de l'Artois, protégé à plusieurs reprises par la royauté, est finalement exécuté le 17 avril 1529.

Peu à peu, le rythme de cette vie religieuse incertaine se stabilise, tandis que souterrainement et doucement les idées nouvelles progressent grâce au travail d'hommes de la clandestinité. A la violence exemplaire et donc rare des représentations ritualisées des mises à mort étatiques qui disent l'appartenance du condamné à la cohorte des disciples de Satan, répond ponctuellement la violence d'actes iconoclastes pédagogiques de l'oubli des commandements divins par l'Eglise romaine et ses suppôts. Un sourd dialogue à distance s'établit3. C'est ainsi qu'à Paris, dans la nuit du 1er juin 1528, une statue de la Vierge, placée dans une niche au coin de la rue du Roi-de-Sicile et de la rue des Juifs, subit une agression spectaculaire; qu'à Lyon, en avril 1529, à la suite d'une émotion populaire, des « mal-sentants » de la foi sont accusés de brisements d'images dans la demeure du médecin Symphorien Champier... Ceci n'empêche pas les idées nouvelles de continuer, de temps à autre, à être l'objet d'une publicité : le 1er novembre 1533, à l'occasion de la rentrée de l'université de Paris, le recteur Nicolas Cop déclare dans un sermon prononcé dans l'église des Mathurins que « sola dei gratia peccata remittit » et que la religion n'a de source que dans le pur Evangile 4.

Mais le fait de rupture intervient au cours de la nuit du 17 au 18 octobre 1534, quand des placards imprimés à Neuchâtel, dénonçant en des termes très violents les « insupportables abus de la Messe papale » et donc le Dieu de pâte honoré par les prêtres, sont affichés aux carrefours de Paris et de cinq autres villes du royaume, et surtout sur la porte de la chambre du roi au château de Blois. Ce qui est attribué par la tradition réformée au « zèle indiscret de quelques-uns » trace une ligne de séparation qui va, aux yeux de certains historiens, s'avérer irrémédiable entre les défenseurs des idées nouvelles désormais portés à adopter une attitude religieuse clairement oppositionnelle, et une royauté qui aurait discerné dans les mal-sentants de la foi des contestataires de son pouvoir « absolu ».

Une vague répressive suit, peut-être pour prévenir une réaction de la population parisienne laquelle, aussitôt, soupçonne un complot réformé et va jusqu'à agresser un marchand flamand en supposant qu'il est allemand et que sa mort donnera des indulgences à ses meurtriers 5. C'est dire qu'au-delà de l'identification d'un mal qui ronge le corps mystique du Christ tend à s'ordonner une autre déterminante capitale de l'imaginaire de la Saint-Barthélemy : la relation entre une angoisse de la profanation de l'espace sacré d'une cité qui se veut la cité de Dieu, et une violence collective simultanément de purification et d'imploration du pardon divin. Dès les 10 et 11 novembre, deux bûchers dressés dans la capitale consacrent le raidissement royal. Le dimanche 21 janvier 1535 est voué, toujours à Paris, à une grande procession eucharistique à laquelle François Ier en personne participe avec ses trois enfants, « cheminans à pied, teste nue avec cierges de cire blanche en la main »; six hérétiques sont brûlés durant ce rituel de pénitence collective. Nombreux sont ceux des dissidents religieux qui ont fui à l'étranger pour échapper aux poursuites : Jean Calvin à Strasbourg puis à Bâle, Clément Marot à Ferrare, « car l'Escripture est la touche où l'on treuve le plus hault or6 ».

Le déroulement de cette année « merveilleusement sanglante 7 » n'empêche pas que, toutefois et un peu partout par le royaume, se poursuive le travail clandestin de glissement vers l'Evangile, ponctué à la fois du martyre enduré toujours avec « admirable constance » par des hommes de foi, et des oscillations d'une royauté qui ne souhaite pas se couper irrémédiablement de ces énergies de recherche de Dieu.

Le temps vient où un texte décisif est imprimé en une première version latine, en mars 1536, à Bâle. Il est appelé à être le point de recharge et de cristallisation de la crise religieuse, d'autant qu'entre cette date et l'année 1564, dotées d'enrichissements et de compléments, vont être publiées six autres éditions latines et dix éditions françaises. Il s'agit de L'Institution de la religion chrestienne en laquelle est comprinse une somme de piété et quasi tout ce qui est nécessaire à congnoistre en la doctrine du salut, composée par Iean Calvin [...]. Précédée par une épître dédiée au roi François Ier, elle tend alors à indiquer que le mouvement de réforme française demeure encore dans l'attente et l'espoir d'une réorientation royale. Cependant, l'ouvrage de Jean Calvin est un seuil historique, un de ces incidents fondamentaux de l'histoire, qui autorisent la mise en action d'un processus spontané de distinction collective.

D'abord, parce qu'il va peu à peu mettre fin au temps des errances luthéranisantes, mysticisantes ou évangéliques, en fournissant à ceux qui doutent de l'Eglise papale un corpus de définitions dogmatiques précises et la structure d'une organisation ecclésiale efficace. Les groupes préorganisés, « sans qu'il y eût administration ordinaire de la Parole ou des sacrements ni consistoire établi 8 », vont être progressivement gagnés à la doctrine de Jean Calvin, grâce à l'établissement d'un réseau direct ou indirect de correspondances avec la ville de Genève où le Réformateur s'installe définitivement à partir de septembre 1541. La Réformation française, de multiples quêtes empiriques de la Vérité, évolue ainsi vers une expérience d'orthodoxie. Elle tend à regrouper tous ceux qui ont la conscience de la nécessité d'une re-formation du peuple de Dieu dans le paradigme du peuple biblique de l'Alliance. Sa force conquérante résulte sans doute de ce qu'elle est une transformation du religieux, beaucoup plus radicale que celle qu'ont connue les terres d'Empire dans les années 1517-1530. La conversion, sola fide, sola scriptura, sera certes l'appréhension extraordinairement attractive d'une autre situation de l'homme face à Dieu et au monde, une autre sotériologie refusant le nicodémisme, mais elle sera aussi une révolution intérieure, une cassure qui bouleverse les données immédiates de la pensée.

L'Institution est également un seuil, parce que sa diffusion — relayée par de multiples petits libelles rédigés en prose ou vers, et par des feuilles volantes — coïncide avec la mise au point d'une politique royale de répression, dont le bras armé est censé être l'institution parlementaire. Trois édits, en date du 16 décembre 1538, du 24 juin 1539 et du 1er juin 1540, clarifient l'évolution du rapport de forces. François Ier a fait son choix, durci le 30 août 1542 par une décision du Conseil qui donne aux parlements le droit de faire arrêter de toute urgence tous les suspects de religion, d'enquêter, d'instruire puis de juger sans appel. La Sorbonne collabore à l'œuvre de lutte qui commence, en dressant une liste d'ouvrages proscrits. Exemplaire, la justice met à mort des hommes en nombre relativement réduit. Mais ceux-ci, à Meaux, à Toulouse, à La Rochelle, ou encore à Rouen, périssent en exaltant leur foi et leur confiance en un Dieu de justice, jetant le trouble parmi les hommes et les femmes rassemblés pour assister à leur supplice. Au printemps de 1545, une véritable expédition militaire est montée contre les villages des vaudois du Lubéron. Et alors, c'est le massacre d'hommes, de femmes et d'enfants, dans un imaginaire de guerre sainte, de croisade retrouvée qui est l'indice d'une violence devenue l'instrument du salut de ceux qui demeurent fidèles à Rome.

Enfin, L'Institution est un seuil, parce qu'elle accompagne un véritable démarrage du phénomène de la conversion. Sans doute, en partie avec raison, certains historiens estiment que l'expansion du calvinisme en France fut favorisée par une dégradation des conditions de la vie économique et sociale due à l'inflation et surtout à la crise de subsistance des années 1545-15469. Les premiers supports de la nouvelle religion auraient été d'origine « populaire ». Mais il faut surtout songer que la doctrine de Calvin fournissait enfin une possibilité de résolution alternative à l'imaginaire religieux contemporain, un imaginaire déstabilisé ou surdimensionné par une poussée d'angoisse du châtiment divin en instance de s'abattre sur l'humanité. Elle avait ceci de spécifique, par rapport au luthéranisme, qu'elle évacuait du champ de la pensée humaine les spéculations sur l'attente du Jugement de Dieu. Elle était une doctrine d'apaisement des relations de la créature au Temps, d'autant qu'après des siècles d'oubli de Dieu, les hommes et les femmes qui, les premiers dans un monde hostile et aveugle, étaient illuminés par le Verbe, pouvaient se deviner être des prédestinés.

Tout alors s'accélère; le stade initial des réunions communes de prière et de lecture est désormais dépassé; des Eglises calviniennes commencent à clandestinement se « dresser » dans les grandes comme les moyennes villes du royaume. Il semble que, même si les différentes élites urbaines se trouvent surreprésentées parmi les « mal-sentants » de la foi, la Réforme exerce alors un attrait sur tous les groupes sociaux, avec d'infinies variantes selon les fonctions et les situations mêmes des villes. Le monde rural, cependant, à l'exception de la Normandie et de la Guyenne, serait resté peu réceptif aux idées nouvelles, peut-être en raison de son isolement ou de son cloisonnement qui aurait été un facteur de retardement.

La mort de François Ier, le 31 mars 1547, n'est qu'une péripétie dans l'histoire d'une énergie qui va être, à mesure que passent les années, de plus en plus conquérante. Est venu le temps d'un formidable espoir, d'une subjectivité providentialiste, rêve de l'avènement d'une durée nouvelle qui verra tout le royaume se réunir, envers et contre toutes les persécutions, dans le règne de la Vérité restituée.

La politique d'Henri II continue en effet dans la voie de la lutte symbolisée, après l'entrée royale dans Paris en 1549, par la décision du souverain de prendre part à une nouvelle procession eucharistique au cours de laquelle, à nouveau, des hérétiques sont brûlés 10. L'arsenal répressif est renforcé dans un souci d'efficacité : l'édit de Blois, en octobre 1547, institue au parlement une chambre spéciale pour juger les hérétiques; il est suivi par l'édit de Châteaubriant, en date du 17 juin 1551, qui rend publique la décision selon laquelle les sentences rendues par les cours civiles ordinaires seront désormais sans appel. Cette réaction est dédoublée par la production d'une littérature d'exécration qui dénonce les dangers de la religion de Calvin.

Ce durcissement juridico-religieux ne signifie toujours pas une politique d'extermination massive, malgré les appels lancés par les prédicateurs. Sur les 557 suspects d'hérésie que doit traiter, entre mai 1547 et mars 1550, la chambre ardente du parlement de Paris, seulement 39 furent condamnés au supplice du feu 11. C'est plutôt par une peur distillée autant ponctuellement que théâtralement, que l'Etat, tout occupé à mener la guerre contre les armées de Charles Quint, tente encore de bloquer la dynamique de constitution d'Eglises calvinistes — une dynamique que, depuis Genève, Calvin stimule à partir du milieu de la décennie 1550, en envoyant en France des ministres missionnaires. De plus, la justice est l'instrument utilisé contre ce qui tend à devenir, occasionnellement mais de plus en plus fréquemment, la forme d'expression palliant la clandestinité de la Réforme : l'attaque contre des images saintes, à la nuit.

En 1555, l'Eglise de Paris est dressée, et d'autres Eglises se multiplient dans le royaume. Les conversions de grands seigneurs sont alors capitales parce qu'elles vont entraîner parfois derrière elles le système de certaines clientèles nobiliaires et des espaces sociaux dépendants. Deux princes du sang sont gagnés à la Réforme : Antoine de Bourbon, roi de Navarre par son mariage avec Jeanne d'Albret, et, un peu plus tard, son frère Louis, prince de Condé. Avec ses frères, passe aussi à la religion de l'Evangile un homme de guerre qui est le neveu du connétable de Montmorency, le grand officier de la Couronne le plus écouté du roi. Il s'agit de l'homme qui va être la cible principale de la nuit de la Saint-Barthélemy : l'amiral Gaspard de Coligny. Né à Châtillon-sur-Loing le 16 février 1519, armé chevalier lors de la bataille de Cérisolles, il a fait nombre de campagnes contre l'ennemi espagnol. Il s'illustra glorieusement en 1557 lorsque, dans un contexte militaire difficile, il fut chargé de défendre la place de Saint-Quentin contre les troupes ennemies.

La royauté du premier XVIe siècle fut en effet dans toutes ces années une royauté de guerre; mais la guerre a mal tourné en cette fin de décennie 1550, à l'issue d'une défaite catastrophique advenue le 10 août 1557, la bataille de Saint-Quentin. Parallèlement à cette déconvenue, Henri II opère un tournant politique, alerté par une succession d'incidents qui révèlent publiquement l'essor spectaculaire des idées nouvelles et surtout l'engagement d'une partie de la noblesse. C'est tout d'abord la découverte d'une assemblée cultuelle calviniste en plein Paris, rue Saint-Jacques, le 4 septembre 1557 ; parmi les cent trente personnes arrêtées, une trentaine de personnalités nobles, surtout des femmes, sont identifiées. Puis c'est la réunion au Pré-aux-Clercs, entre le 13 et le 19 mai 1558 et sous la protection de gentilshommes armés, de plusieurs milliers de religionnaires chantant les psaumes.

Le traité de Cateau-Cambrésis, le 3 avril 1559, met donc de toute urgence fin à la guerre avec l'Espagne. Comme en réponse à la tenue, toujours à Paris, d'un synode national des Eglises réformées de France, le 2 juin, par l'édit d'Ecouen, Henri II définit la ligne de conduite qu'il entend enfin suivre face à la nouvelle religion, affirmant que désormais, grâce à la paix, il est délibéré d'employer tout son temps à extirper l'hérésie dans son royaume. Il ne peut pas, cependant, réaliser ce passage de la répression à l'extermination d'une force qui tend à devenir une faction politique : il meurt en effet le 10 juin, blessé accidentellement lors d'un grand tournoi par le comte Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, un gentilhomme gagné aux idées nouvelles.

Son fils François II lui succède sur le trône, laissant les deux oncles de sa femme Marie Stuart, le cardinal de Lorraine et le duc François de Guise, gouverner le royaume dans le sens d'une politique d'exclusivisme catholique. C'est l'époque où les réformés revendiquent 2 500 Eglises dressées dans le royaume, et où, comme si la mort du roi avait subitement desserré les inhibitions et les peurs, le culte calviniste s'efforce de sortir de la clandestinité. Entre deux et trois millions d'hommes et de femmes auraient alors subi l'attrait de la religion de l'Evangile, participant, un peu partout dans le royaume, à des « Cènes » publiques qui scandalisent les fidèles de Rome.

La crispation des antagonismes est inéluctable. D'abord, parce que le moment semble arrivé, à ceux que l'on appelle encore les « luthériens », de prendre conscience de leur force, de penser que l'heure s'approche où les murailles de Jéricho vont comme bibliquement tomber d'elles-mêmes. A l'initiative de La Renaudie, un gentilhomme agissant au nom d'un « chef muet », a lieu un « tumulte » qui aurait visé à présenter au roi une confession de foi réformée et à le soustraire à l'emprise de la maison de Guise. Des fuites ont lieu. Les calvinistes, nobles comme non-nobles, alors qu'ils convergent vers le château d'Amboise, sont mis à mort entre le 15 et le 19 mars 1560. Cette action répressive n'empêche pas un changement d'orientation temporaire de la politique monarchique : Michel de L'Hospital est investi de l'office de chancelier, et une expérience discontinue et prudente de recherche d'une voie moyenne débute. Ensuite, alors que dans les villes du royaume les prédicateurs de l'ancienne religion se déchaînent contre les hérétiques et que les premières échauffourées sanglantes sont signalées, les actes sacrilèges se multiplient à compter du mois d'octobre 1560. Le sud-ouest du royaume devient peu à peu un espace de crise iconoclaste, où les huguenots s'emparent de certains lieux cultuels catholiques et les transforment en « temples » purifiés de la souillure des images. Dans leur esprit de « frères en Christ », la Parole de Dieu doit être désormais publiée. Dieu veut que l'Evangile soit restitué à tout son peuple. Le règne du Christ est inéluctable, irrésistible, d'autant plus inéluctable et irrésistible qu'il paraît protégé par le groupe de pression politico-nobiliaire constitué derrière les deux Bourbon et l'amiral de Coligny.

La mort de François II, le 5 décembre 1560, place sur le trône son frère cadet, un enfant mineur. Charles IX, né le 27 juin 1550, va gouverner, après des négociations ardues avec le roi Antoine de Navarre, sous la régence de sa mère Catherine de Médicis. Les troubles s'apaisent temporairement du fait d'une action royale de conciliation et malgré la formation d'un triumvirat qui unit pour la défense de la religion traditionnelle le duc François de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André. Pourtant un schéma de préguerre civile se dessine progressivement, la reine et ses conseillers étant taxés par les prédicateurs catholiques d'être de nouveaux Jézabel et Achab livrant la France à Satan; les rixes succèdent aux rixes dans les villes et les campagnes, et les morts aux morts. Et la justice monarchique semble débordée par la montée des passions.

Pour tenter d'endiguer cette inexorable dissolution de l'ordre, Catherine de Médicis prend une mesure qui ne donne satisfaction à aucun des groupes de pression. L'édit de juillet 1561 interdit tout conventicule public ou privé sans pour autant mettre les religionnaires au ban du royaume. En réaction contre cette mesure qui cherche à casser la dynamique de la conversion, le midi de la France connaît une seconde grande crise iconoclaste, au cours de laquelle de nombreuses communautés urbaines comme rurales abolissent par la violence le culte ancien et ne tolèrent que la religion de l'Evangile. La pression catholique se fait, parallèlement, de plus en plus dure, inspirée par une prédication eschatologique qui annonce le châtiment divin sur un royaume divisé religieusement. Elle met en échec la tentative monarchique qui, lors du colloque de Poissy, voulait initier une réconciliation dogmatique entre les deux religions. Surtout elle se traduit par de multiples incidents violents, par des conflits, des séditions et des émotions.



Dans ce contexte tendu, c'est par un véritable coup de force institutionnel et religieux que Catherine de Médicis fait le choix de régler l'évolution conflictuelle. Un édit promulgué le 17 janvier 1562 accorde en effet la liberté de culte aux huguenots à la condition que cette liberté soit exercée à l'extérieur des murailles urbaines et en présence des officiers du roi. Pour les réformés, il s'agit seulement d'une étape vers un accomplissement, puisque, enfin accessible à tous sans la peur du châtiment ou la menace de l'agression, l'Evangile ne peut que conquérir, par la puissance divine de la Vérité donnée par Dieu, tout le royaume. Pour les catholiques, la loi royale apparaît comme une offense à la puissance d'un Dieu qui ne peut que punir, dans un proche avenir, une France s'abandonnant aux séductions de l'Antéchrist : la lutte est nécessaire et juste avant que tout le royaume ne bascule dans l'ordre de Satan, répètent les prédicateurs mendiants durant un carême qui est l'occasion de multiples agressions et meurtres.



La crise finale vient en apparence accidentellement, peu après, à l'occasion du massacre perpétré à Vassy, le 1er mars 1562, par le duc de Guise et son escorte contre des religionnaires qui s'étaient réunis pour célébrer le culte divin. Dès lors, il n'est plus question de réconciliation, la reine mère et son fils étant plus ou moins contraints, par l'effet du jeu du rapport des forces, de se placer sous la protection obligée du triumvirat.

Le 30 mars, dans un soulèvement général des forces huguenotes, commence la première de huit inexpiables guerres civiles. Occupations de villes, massacres de populations, meurtres, destructions d'idoles, assassinats ou morts de chefs militaires comme le roi de Navarre ou le duc de Guise vont la scander jusqu'au 19 mars 1563, quand l'édit d'Amboise, de manière certes plus limitative que l'édit de janvier, garantit aux huguenots la liberté de conscience.

Quatre années de paix suivent, marquées par la proclamation anticipée de la majorité de Charles IX à Rouen, le 17 août 1563, par un grand tour de France qui emmène le roi et sa cour pendant quelque vingt-sept mois sur les routes et chemins du royaume, mais aussi par des séditions révélant le malaise catholique. La cohabitation religieuse est difficile. Sur la fin du mois de septembre 1567, la guerre reprend à l'occasion d'une « surprise » par laquelle le prince de Condé aurait tenté de s'emparer, près de Meaux, de la famille royale. De part et d'autre, ce « coup », qui visait à placer la monarchie sous le contrôle huguenot, radicalise les attitudes. Le conflit, interrompu le 23 mars 1568 par la paix de Longjumeau, recommence le 23 août du fait de ce qui semble avoir été une tentative royale pour arrêter le prince de Condé et l'amiral de Coligny. Une guerre très violente met aux prises l'armée royale commandée par le frère du roi, Henri d'Anjou, avec les troupes calvinistes. Les opérations tournent mal pour les huguenots : ils sont défaits par deux fois, d'abord le 13 mars 1569 à Jarnac, où le prince Louis de Condé est tué, puis à Moncontour, le 3 octobre. Tout semble perdu pour les religionnaires, mais l'amiral de Coligny, par une longue marche à travers le Sud-Ouest protestant puis une habile remontée vers le nord du royaume qui le met en mesure de menacer la région parisienne, réussit un extraordinaire rétablissement stratégique. Le 8 août 1570, la troisième guerre de Religion arrive à sa fin, par la paix de Saint-Germain.

Un peu plus de deux années après adviendra une quatrième guerre *civile. Le conflit ne sera pas alors la conséquence d'une initiative provocatoire du côté catholique, comme le fut le massacre de Vassy en mars 1562, d'une « surprise » huguenote comme le fut le « coup » de Meaux en septembre 1567, d'une opération royale de police préventive comme en août 1568. Cette fois-ci, il va se déclencher sur un fait historique d'une étrangeté immense même pour des contemporains qui, pourtant, vivaient depuis de longues années dans un univers de sang et de douleurs : le massacre de la nuit de la Saint-Barthélemy, l'événement après lequel rien ne pourra être comme avant, malgré les masques, les dissimulations et les mystifications dont il sera comme couvert et recouvert. Aux yeux de tous les contemporains, mais sous des perspectives divergentes, il va mettre en scène, dans un drame absolu qui eut son unité brutale de temps et de lieu, le combat qui de toute éternité oppose, avec un acharnement plus ou moins distinctement manifesté aux hommes, les ténèbres à la Lumière, la chair à l'Esprit, les passions aux Idées. Son histoire sera un résumé de l'Histoire, elle sera l'Histoire, une scansion totale dépassant la seule moyenne durée des guerres de Religion et les courts instants d'août 1572; et ce sera pour cette raison que la nuit inhumaine et barbare du 24 août 1572 sera appelée à être l'événement d'entre les événements d'un long XVIe siècle, qu'elle crispera toutes les angoisses et exaltations, ressentiments et aspirations, devenant pour longtemps un enjeu capital de la mémoire française.



Il est temps, après ce court et schématique rappel factuel, de partir à la recherche de ces autres « mystères de Paris » qu'évoque, au sein de cette mémoire, le massacre de la Saint-Barthélemy, de tenter de comprendre ce moment historique qui fut un moment de Passion, de souffrance et de mort pour tout un peuple qui se pensait le peuple élu de la Parole de Dieu. Un moment historique qui, s'il fut vécu par les activistes catholiques comme un miracle autorisé divinement, n'en fut pas moins pour un roi à la vie fragile, Charles IX, celui d'une lourde peine qu'il fallut cacher aux regards de tout un royaume et de la chrétienté entière, et assumer solitairement pour le pardon d'un Dieu d'Amour.





LIVRE PREMIER



UN ÉVÉNEMENT SANS HISTOIRE

Ce qui débuta après la mise à mort de l'amiral de Coligny dans l'hôtel de Ponthieu, rue de Béthisy, puis s'amplifia, comme démesurément, au son des cloches de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'horloge du Palais, ne fut rien moins qu'une immense danse macabre inversée. Alors fut empiriquement mise en scène une grande parade morbide manifestant autant l'absolue fragilité de l'homme dans un monde dont il doit en tous ses instants percevoir la vanité que l'infini pouvoir de violence d'un Dieu qui ne tolère pas l'infidélité. La nuit brunissante d'août fut soudainement traversée par des cris et des bruits inusités. Des hommes en armes, dans tous les quartiers et faubourgs, dans toutes les rues et ruelles, surgirent bientôt pour tuer.

Une danse macabre inversée, car ce ne furent pas les morts qui vinrent s'agripper aux vivants pour les entraîner en ricanant dans l'Au-delà de la vie terrestre; ce furent des vivants qui, au nom d'un roi divinement sacré, « Dieu terrien », se saisirent d'autres vivants et les précipitèrent imaginairement vers les ténèbres infernales en abandonnant leurs corps massacrés, et bien souvent mutilés, aux flots de la Seine. Et comme dans la grande ronde qui était figurée au cimetière des Saints-Innocents, tous ceux qui s'étaient séparés de l'Eglise romaine parce qu'ils avaient obéi aux sollicitations insensées du Monde et qui purent être appréhendés par les militants d'un Dieu biblique de jalousie et de vengeance furent confrontés à la mort : riches, pauvres, grands, femmes, petits, enfants, vieillards.

Mais cette mort qui s'abattit atrocement sur Paris et ensuite sur nombre de cités du royaume, curieusement ne s'est pas donné d'histoire; elle est demeurée un événement sans authentique histoire, un événement dont les ressorts et les manifestations furent l'objet à la fois d'un jeu et d'un secret : jeu, parce que les faits varièrent comme à l'infini selon les narrateurs, les motivations et enjeux qui les poussaient à prendre la plume; secret, parce qu'il fut comme impliqué, par la violence même de la tuerie, que tout ne soit pas dit de ce qui avait eu lieu en ces nuits et ces jours de sang et de pleurs. Ni les catholiques, qui allèrent jusqu'à en célébrer et à en louer la bénédiction, ni les huguenots, qui voulurent en publier par le monde entier l'ignominie, ne parvinrent à faire de la violence un objet spécifique de récit. Il est de nombre d'événements de n'exister que par le fait d'une indétermination causale qui retient et fixe l'attention des historiens; mais la fête barbare que fut le massacre de la Saint-Barthélemy eut ceci de très remarquable d'avoir été immédiatement enfouie dans l'épaisseur de son passé comme de son futur, par l'effet d'une impuissance qui fut peut-être autant celle de la mémoire que celle de la croyance.

Tout d'abord, les vivants et les survivants se sentirent comme dépassés par la force même de la mort et de l'agression qui envahirent la capitale.





I


« Sans cesse, sans fin, les corps » : l'infini de la mort

L'histoire perdue de la Saint-Barthélemy est d'abord, significativement, une histoire qui ne peut pas donner limite à la mort qu'elle a vocation à relater.

Certains polémistes huguenots allèrent jusqu'à évaluer, certes pour toute la France, à plus de 100000 leurs coreligionnaires tombés sous les coups de l'inhumanité catholique. Dès les lendemains du massacre, le mouvement de gestuelle collective sembla en effet si puissant qu'il s'avéra d'emblée impossible d'évaluer sa force. Si le chiffre de quatre ou six cents maisons parisiennes pillées est rapporté unanimement, les victimes furent 7 000 selon le mémorialiste de Provins, Claude Haton, 3 000 pour le Florentin Petrucci et l'Espagnol Zuniga, 2 000 selon l'historien de Thou et le maréchal de Tavannes, entre 2 000 et 4 000 selon le Vénitien Michiel, 8 000 d'après la « rumor » entendue par l'Allemand Johann Wilhelm von Botzheim, de 5 000 à 6 000 hommes encore dans le livre de raison du chanoine Jean Pillard, plus de 10000 dans la narration de Luc Geizkofler. Le bourgeois d'Abbeville, Antoine Rohault, notera que ce furent seulement entre quinze cents et deux mille hommes de tous états qui furent exécutés à cause du « complot » d'un amiral de Coligny qui aurait voulu se faire roi à la place du roi 12. Un calviniste de Millau porte, quant à lui et « comme le récit m'en fust faict et comme la vérité est telle », son attention sur les meurtres de femmes âgées et enceintes, sur l'image d'une Seine couverte de berceaux flottant au gré de l'eau, sur les dernières paroles du comte de La Rochefoucauld dénonçant la trahison, envers Dieu et son peuple, d'un roi qui ne devait plus être digne désormais d'être appelé roi. Surtout, « Cant au nombre, il est chose impossible de le savoira : des femes l'on disoibt le nombre de 12 cens, toutesfois je crois bien qu'il i en avoict davantage. Croiés que la cruaulté fust si grande, que la rivière en fust toute roge de sang; de sorte que [ceux] de Paris demeurèrent un long temps sens manger de poisson, causant la corruption de l'aue, de la puanteur des corps 13. »

Le massacre fut l'œuvre de la puissance des ténèbres pour un autre calviniste, une « boucherie » immonde


où, selon le conte de ceux qui disent le moindre nombre, fut tué en divers jours de sept à huict mille personnes, sans respect d'aage ni sexe, de religion ni d'estat. Les uns, après avoir payé rançon, précipitez du haut de leurs maisons, en jettant hurlemens espouvantables, comme ceux qui estoyent dans le taureau de Phalaris, crevèrent misérablement sur le pavé. Les autres furent occis d'autre façon, selon l'appétit bestial de quiconque vouloit en ces jours-là gaigner le prix de cruauté [...] leur bourrelerie ne s'arresta pas aux vivans : mais fut exercée en infinité de sortes à l'encontre des morts.





Et, œuvre des ténèbres, le massacre demeure ténèbres dans cette irréductibilité à l'appréhension des hommes. Il devient le temps d'une immense dévoration, d'un engloutissement qui, symboliquement, rejette toute espérance d'une narration globale. La seule chose qui se puisse dire, c'est qu'il y a désormais un pendant français aux Vêpres siciliennes du 30 mars 1282, le célèbre meurtre qui, jadis, avait été traîtreusement perpétré à l'encontre des hommes de Charles d'Anjou par les partisans de Pierre III d'Aragon et qui, jusqu'à présent, fournissait l'exemple de la plus grande des déloyautés de l'histoire de l'humanité. Il est possible de parler désormais « des matines Parisiennes, lesquelles furent bien sonnées et brimbalées, non pour convoquer les Paroissiens à la messe : mais pour convier les bestes farouches à manger les hommes 14 ».

Une violence désarmant tout effort d'arithmétique encore, en ce qu'elle outrepassa la représentation que les contemporains pouvaient peut-être en avoir. A un premier niveau réceptif, l'événement n'eut pas d'histoire en ce sens qu'il défia toute tentative de comptabilité, et les historiens du XVIe siècle traduisirent leur impuissance en l'isolant dans un au-delà de la connaissance, dans l'« inouï », l'« incroyable », l'« inhumain » le plus inhumain. Il fut comme sur l'extrémité du réel, sur les confins de ce que l'entendement peut appréhender.

Et même les chefs catholiques du massacre s'avérèrent incapables de fournir une pesée globale de la mort qui avait sillonné Paris : quand depuis la capitale, le 26 août 1572, en sa qualité de gouverneur de Bretagne, le duc de Montpensier adresse une lettre aux officiers de justice, aux maire et échevins de la ville de Nantes, il justifie l'acte de justice immédiate, qui vient de s'accomplir par la volonté du roi et de Dieu, au nom de la découverte d'une conspiration contre la monarchie et d'une inspiration divine qui a poussé « sur-le-champ » Charles IX à procéder nuitamment à une « exécution ». Ce sont, affirme-t-il, quelque dix ou douze gentilshommes « des plus signalés des siens » qui ont été tués en même temps que l'amiral de Coligny, le chef militaire du protestantisme français. Dieu a enfin, « à l'heure du besoing », aidé ceux qui soutenaient et défendaient son honneur, mais, ajoute-t-il, « il y a eu si grand nombre de morts que je ne vous sçaurais mander * 15 ».

Ce furent au moins 1 800 cadavres que les fossoyeurs du cimetière des Saints-Innocents furent chargés de récupérer en aval de Paris, sur les berges de la Seine, entre Passy, Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot, et d'inhumer afin d'éviter infection et pestilence16. Mais tous les massacrés ne vinrent pas s'échouer au bord d'une rivière comparée aussitôt à une grande louve buveuse de sang, qu'ils aient été engloutis par les flots ou emportés plus loin pour annoncer le miracle de la victoire sur le « monstre » abominable de l'hérésie. Dans Paris et ses faubourgs, toute une société disparut ainsi entre le 24 et le 30 août 1572, pas seulement celle dont la richesse attira les pilleurs et que les historiens du temps ont mise en mémoire. Et alors que même les portes du Louvre sont dites peintes du même sang qui rougit les rues, ce sont des corps anonymes, souvent mutilés atrocement, qu'on traîne jusqu'à la Seine où ils viennent rejoindre des malheureux amenés vivants pour être noyés, « en si grand nombre que l'eau se teignit de rouge. On voyait flotter des milliers de cadavres », et quand le vent, qui soufflait en ces jours fortement, les ramenait vers les berges, les massacreurs s'efforçaient de les repousser vers le large. La dérision accompagnait la violence : « Il falloit, disoient-ils, envoyer ces poissons à Rouen et autres lieux habités par les hérétiques. »

Les professions des huguenots morts sont alors attentivement égrenées par le martyrologe calviniste : changeur, procureur, marchand de soie, libraire, chaperonnière, compasseur, épinglier, tireur d'or, tailleur, quincaillier, armurier, marchand d'émail, menuisier, enfileur, un « povre », horloger, serviteur, éperonnier, compagnon, vitrier, doreur, boutonnier-émailleur, mercier, chirurgien, hôtelier, marchand de chevaux, relieur de livres, orfèvre, brodeur, marchand-teinturier. On alla sans doute des plus riches — orfèvres, gens de parlement — aux plus pauvres des membres de la communauté réformée de Paris ; et de ces derniers, nulle source ne parle vraiment, parce qu'un des objets du discours historique fut de montrer que les réformés avaient été agressés par la figure même des passions au sein de l'univers social, une « populace » à la cupidité infinie et au désir innommable de revanche sociale, dans le temps d'une prise de pouvoir de ceux qui n'ont ni savoir, ni bien. La violence eut ceci d'insupportable qu'elle fut comprise comme le moment d'une inversion : le bas se fit le haut, l'immondicité la justice, le mal le bien.

La joie, à l'opposé, fit chanter aux catholiques, dans de multiples pièces versifiées, le défilé des cadavres des nouveaux adorateurs du Veau d'or sur les eaux. Elle leur fit chanter précisément un défi à ceux qui voudraient chiffrer la mort de ceux qui s'étaient offerts à l'abomination des abominations, la pollution de l'Honneur divin, l'adoration de l'Antéchrist venu détruire l'Eglise sainte. Comme si le miracle même du massacre, ce désir que les hommes avaient de Dieu, devait retenir ou empêcher l'appréhension totale des hommes :


De sçavoir nombrer les morts

C'est chose impossible;

Sans fin, sans cesse, les corps,

Pendant la fureur terrible,

Tant des malles que femelles

Estoyent tous jetez dans l'eau

Pour emporter les nouvelles

Jusques à Rouen sans bateau.




Le premier plaisir est là, dans la brutalité d'une écriture qui dit l'inanité de tout comptage, de toute précision, de toute énumération. Et même, il est aussi dans l'occultation des morts, de ceux qui n'étaient que vermine, au profit de la glorification de la Toute-Puissance divine. Le triomphe de la Mort fut, pour les catholiques, le triomphe de l'obéissance à un Dieu dont le glaive finit toujours, un jour, malgré les angoisses et les vicissitudes, les illusions et les séductions, les défaites et les menaces, par frapper. Pour tous ceux qui s'engagèrent dans l'opération purificatrice du massacre, il y eut le cri, qui se répandit dans Paris et qui explique l'engagement au service de Dieu, d'un commandement royal, c'est certain. Mais l'intensité de la violence et de la joie rend compte d'une brutalité de l'événement qui a détourné ses acteurs de toute interrogation. La séquence qui débuta au cours de la nuit de la Saint-Barthélemy fut un temps de surprise dont nul ne put s'avouer exempt bien que, depuis bientôt une vingtaine d'années, toute une culture catholique eût fantasmé sur l'imaginaire du massacre, eût fait attendre l'acte liminal de violence. Partout, lorsque la nouvelle arriva, ce fut, enfin, l'étonnement face à ce qui se trouva perçu comme un renversement de l'histoire, si puissant qu'il en fut déroutant, si violent qu'il empêcha, dans le présent, les contemporains de s'interroger sur l'enchaînement des faits. Le 31 août, à Limoges, ce fut le maître d'hôtel du seigneur de Losse qui, à son arrivée de Paris, dans le plus grand secret, s'adressa à un des consuls de la ville et l'informa du « grand et sanglant massacre » commencé le dimanche « une heure après minuit ». Son interlocuteur l'emmena alors devant une assemblée extraordinaire réunissant la plupart des consuls en charge et des notables. Là, il raconta ce qu'il avait vu, et, pour tous les auditeurs, ce fut la stupeur, le sentiment qu'ils étaient projetés dans un autre univers, subitement : « Les premières et plus qu'estranges nouvelles dung si soubdain et inopiné changement estoient tant eslongnées de la pensée et jugement des hommes qu'elles ressembloient plutost la mémoire dung songe que à ung vray récit et histoire de vérité 17. »

Inhibition, fascination, étrangeté. Un écho proche se laisse percevoir auprès du narrateur du massacre des réformés de Troyes, qui raconte qu'une fois l'amiral tué, l'« incroyable » s'est produit, quand une cruauté plus que barbare fit mourir, en présence du roi et dans son palais du Louvre, « si grand nombre de noblesse et si grande quantité d'autre peuple, sans aucun respect de sexe ou âge 18 ». L'événement est différence, une telle différence par rapport au long fil de l'histoire humaine, qu'il laisse ceux qui l'apprennent dans une situation de déroute devant toute explication rationnelle, devant toute faculté de narration. Dans cet ordre mental, toujours pour les catholiques, seul Dieu put avoir agi sur la durée au point d'ainsi renverser un ordre des faits qui semblait alors donner une place reconnue à ces huguenots qui, en tous les moments de leur vie, souillaient et profanaient son Nom.

Dans l'espace-temps du massacre, les réactions rhétoriques sont donc marquées par une similitude signifiante. C'est un doute qui, aussi, a saisi les Parisiens devant la mort de l'amiral et de tous les traîtres qui le suivaient dans son œuvre maléfique. Il leur a été difficile, clame le poète de la violence divine, de croire ce qu'ils voyaient de leurs yeux, les cadavres suivant les cadavres dans les rues de la capitale et dans les flots de la Seine :


Bons dieux que voy-je icy, est-ce point quelque songe

Qui me faict sommeillant, acoster le mensonge,

Ay-je la veue trouble, ou bien si c'est pour vray,

Que tous ceulx cy couchez ayent senty l'effroy

De l'équitable main de ce grand dieu, le père

De ce qui est cy bas, à qui tout obtempère,

Terre, mer, aer, et ciel, et qui d'un seul clin d'œil

Feroit à son vouloir tomber lune et soleil,

Boulversant, foudroyant de sa main lance-foudre,

L'escadron des humains, comme une seiche poudre19.




Le triomphe de la Mort est l'œuvre de Dieu, infinie vigilance du Créateur de toutes choses et donc absolue nécessité de glorification et d'action pour les hommes. Il révèle à tous que le grand Dieu d'Israël jamais ne sommeille, qu'il a sans discontinuité les yeux fixés vers ce peuple qui est son Eglise et qu'il veut voir parvenir « à bon port ». Babel, répètent les apologistes catholiques de la mort, est tombée sous les coups d'une violence divine, alors que les hérétiques tentaient de la réédifier; des hérétiques qu'elle a comme engloutis dans sa ruine providentielle 20. L'allégresse devant la victoire justifie, de plus, que l'on ne compte plus les morts, parce que, dans les individus tués, c'est l'être même de l'hérésie, comparé à un arbre à la sève maléfique, qui a été abattu et à qui toute vie a été d'un seul coup retirée. Prononcer d'autres noms que ceux qui étaient les chefs de l'hérésie et dont la mort est venue de Dieu, ce serait rendre honneur aux impies, alors qu'ils ne sont que honte et opprobre. L'innumérabilité des victimes est le signe même du jugement divin advenu sur ceux qui menaçaient le repos public et l'Eglise comme jadis il est advenu par l'« heureuse victoire» de l'Ange qui anéantit en une seule nuit les 180 000 guerriers de l'armée impie du roi Sennachérib 21. La gloire revient à Dieu seul; et énumérer les morts n'aurait pas de sens, ce serait une entreprise absurde qui empiéterait sur l'honneur infini de Dieu, répète le poète du massacre après avoir inscrit, dans le fil de vers enthousiastes, quelque quarante-cinq noms des plus notables huguenots tués :


La centiesme partie en peux je raconter

Non, non, plustost au ciel les estoilles conter

Je pourrois, ou nombrer combien y a d'Areine

Sur le bord sablonneux de la tortue Seine,

L'herbe estant en un pré plustost je conterois

Brin à brin22.





Cependant, pour ceux qui survécurent au massacre ou qui, comme le gentilhomme et poète Agrippa d'Aubigné, prirent la plume sous l'effet d'une inspiration prophétique pour relater l'histoire de leur temps, la nuit de la Saint-Barthélemy fut le triomphe de l'horreur, la victoire de la haine la plus effrayante que l'homme puisse porter à son Créateur. L'Enfer, d'un seul coup, à l'appel sinistrement lancinant de toutes les cloches de Paris, monta sur terre, s'empara de l'espace et de la durée, et les hommes se firent soudainement diables dans la souffrance qu'ils donnèrent à endurer aux disciples du vrai Christ. Pour l'éternité, sous le regard de Dieu, un au-delà de la cruauté fut atteint, inimaginable auparavant tant il sembla que des bêtes dévorantes et déchirantes avaient surgi dans les corps d'apparence pourtant humaines des meurtriers :


L'homme ne fut plus homme, ains le signe plus grand

D'un excez sans mesure apparut quand et quand :

Car il ne fut permis aux yeux forcés du père

De pleurer sur son fils ; sans parole, la mère

Voyoit trainer le fruict de son ventre et son coeur;

La plainte fut sans voix, muette la douleur 23.




Dans une danse sombrement diabolique, le juste tombe sous les coups de l'injuste, les passions du monde se libèrent dans la violence d'une ronde folle. Et l'innocence même s'ensanglante, et pas seulement dans les enfants ignominieusement traînés dans les boues de la capitale; dans le temps du massacre, pour les calvinistes, il y eut la gloire de l'horreur, l'exubérance horrible du mal qui put être vue dans le théâtre des gestes de la mort donnée par d'autres enfants 24. Tout s'inverse, la pureté est exterminée, et les impurs sont représentés comme rois dans une cité de Dieu qui est devenue une nouvelle Babylone, une ville où s'amoncellent les cadavres et où le sang coule à flots tristes :


Satan n'attendit pas son lever, car voici :

[...] Comme si du profond des esveillés enfers

Grouillassent tant de feux, de meurtriers et de fers,

La cité où jadis la loy fut révérée [...]

Vid et souffrit en soy la populace armée

Trépigner la justice, à ses pieds diffamée [...]

Dessous le nom du Roy, parricide des loix,

On destruisoit les cœurs par qui les Rois sont Rois.

Le coquin, possesseur de royale puissance,

Dans les fanges trainoit les sénateurs de France ;

Tout riche estoit propscript; il ne falloit qu'un mot

Pour venger sa rancœur sous le nom d'huguenots.

Des procez ennuyeux fut la longueur finie,

La fille oste à la mère et le jour et la vie,

Là le frère sentit de son frère la main,

Le cousin esprouva pour bourreau son germain 25.




Tous les récits égrènent en scènes discontinues le martyre d'un peuple de Dieu martyrisé déloyalement parce qu'il était le peuple de Dieu. Car, une fois passée la phase de mise à mort des chefs militaires du protestantisme — Coligny, La Rochefoucauld, Téligny et tous les héros d'une noblesse qui s'était vouée à l'amour du Dieu de l'Evangile —, la violence est en effet partout, dans tous les seize quartiers de Paris et les faubourgs, bien évidemment plus active dans ceux qui connaissent une plus grande densité huguenote en fonction de certains conditionnements socioprofessionnels de la Réforme 26.

Mais il est un fait certain qui va de pair avec l'impossible comptabilité des victimes; il est que la mort dans Paris ne sera, dans aucune tentative même huguenote de narration historique, véritablement détaillée. En définitive, l'historien en sait plus sur les massacres des années précédentes, de Cahors, de Vassy, de Sens, de Tours, de Rouen, de Pamiers, beaucoup plus limités en temps et en victimes que les « Vespres parisiennes » de 1572. Des victimes de la Saint-Barthélemy, beaucoup, surtout les plus humbles, se sont perdues, pitoyablement englouties sous la chape d'horreur et de silence qui a enveloppé aussitôt l'événement. Les rares catholiques qui peut-être auraient pu parler, de leur côté, sont restés muets, souvent s'abritant derrière un effroi qu'ils dirent avoir ressenti : Christophe de Thou, après avoir entrevu deux cadavres d'amis que l'on traînait à la rivière, ceux de Jérôme Groslot et de Calixte Garrault, confiera avoir renoncé désormais à sortir de chez lui, « [...] de peur de rencontrer de pareils spectacles » et de ne pouvoir contenir son émotion face aux massacreurs 27.

Il y a, parallèlement, dans le tréfonds de la mémoire huguenote, une impossiblité à écrire, une manière de lassitude ou de saturation face au passé; comme s'il fallait peut-être ne pas se complaire dans une énumération morbide qui pourrait porter au désespoir, ressusciter aussi une souffrance qui est un péril pour la foi de chacun et de tous. L'histoire ne s'est pas arrêtée pour les réformés au petit matin du 24 août, elle ne doit surtout pas être arrêtée par un regard douloureux qui reviendrait sans cesse sur un passé proche; tous ceux qui demeurent fidèles de l'Evangile veulent le croire, l'Eglise du Christ finira par triompher, malgré la plus grande des persécutions. La Saint-Barthélemy doit d'abord assurer dans son histoire, rétroactivement, que Dieu est Tout et que la violence d'agression, qui vient d'être vécue dans l'inhumanité la plus grande, n'est pas l'histoire. Il ne faut pas bien sûr la laisser dans l'oubli ou la méconnaître, ce serait être en faute par rapport à Dieu et aux morts ; mais il ne faut pas pour autant focaliser l'attention sur des images répétitives de sang dégoulinant de milliers de corps mutilés. Dans ce contexte, une certaine occultation de la mort fut sans doute en œuvre au profit de la recherche de la culpabilité. C'est ainsi que l'historien calviniste Jean de Serres en vient à confier et à légitimer l'incomplétude même de son œuvre historique en soulignant que trop long serait « ce lamentable récit, s'il falloit ici ajouter les rooles de tant de personnes honorables de tous estats et qualités. Suffit que leurs noms sont escrits au ciel* 28 ».

Les narrateurs, fréquemment, se satisferont donc de dire que ce furent des familles entières, mari, femme, enfants, qui furent conduites sur les berges, assassinées et précipitées dans les eaux. Là, un groupe de tueurs opérait, qui guettait ceux qui tentaient de survivre, des mariniers et des bateliers de la Seine. Sur le pont Notre-Dame, tous les habitants des maisons de la Perle et du Marteau d'Or furent égorgés. Dans certaines auberges ou demeures où s'étaient retrouvés les huguenots venus dans la capitale, un massacre dans le massacre se déroula : « A la Coustellerie, au Bahu Royal, furent tuez vingt et cinq ou trente personnes. » Ceux qui, conduits en prison, eurent l'espérance d'échapper à la mort, furent vite détrompés, car la nuit, par groupes de cinquante, leurs corps massacrés allaient rejoindre ceux qui, individuellement mis à mort dans une cité du Mal, glissaient au fil de l'eau; mais tous demeurent repoussés dans un événement qui prend figure de mystère.

Ainsi l'événement, dans la mémoire protestante, s'est-il comme refermé sur lui-même, replié sur lui-même 29. Finalement, le massacre appartient à Dieu, son histoire relève de Dieu plus que des êtres créés à son image mais irrémédiablement séparés de lui par le péché, et les massacrés sont désormais redevables de sa seule grâce. L'écriture de l'historien ne se doit pas, peut-être, d'empiéter sur l'omnipotence et l'omniscience divines. Elle a pour sens, surtout, de glorifier Dieu, d'annoncer que le règne du Christ, par-delà la puissance macabre de Satan, demeure proche : « Le vrai fruict de toute l'histoire est de connoistre en la folie et foiblesse des hommes le jujement et la force de Dieu 30. »



En conséquence, il faut laisser, par fragments seulement d'un discours qui se reconnaît autant qu'il s'élabore volontairement imparfait, le martyrologe huguenot dépeindre des scènes vues ou entendues par certains des survivants, les agencer savamment pour, par effet de retour, laisser justement parler la puissance divine. Il est de l'objet même de l'histoire de modeler un récit qui touche à un au-delà de l'histoire, et l'écriture du massacre de la Saint-Barthélemy a pour sens primordial, alors, de raconter et d'enseigner une faute première, le péché par lequel l'homme s'est tragiquement séparé de la connaissance naturelle de Dieu. Anthropologie de la faute, l'histoire se fait pédagogie de la grâce.

a L'astérisque signifie désormais et pour la suite du texte que c'est l'auteur de ce livre qui a placé en italiques les lignes qu'il souhaitait mettre en valeur.





II


La violence ou le paradigme du Mal humain

Il n'est pas d'histoire qui n'ait pas une autre finalité que la narration objective des événements qu'elle reconstruit. Après 1572, l'agression catholique compte moins peut-être, au regard de la communauté huguenote, par ce qu'elle a été dans son déroulement chronologique que par ce qu'elle expose et révèle de l'homme, de la créature pourtant créée par Dieu à son image, mais qui dans le temps du massacre s'est livrée à une abomination. Elle authentifie une image de l'homme qui, sans la foi gratuitement donnée par une intention particulière de Dieu, ne peut vivre que comme enseveli et englouti dans le Mal. Et l'histoire qu'écrivent les huguenots devient, dans l'instant de la Saint-Barthélemy, un théâtre de la lutte éternelle entre les ténèbres et la Lumière.

Par touches, par petites touches, il s'agit pour le mode de représentation huguenot de dépeindre un monde où tout s'est inversé, l'horreur d'une violence qui est, dans la mise à mort des fidèles du vrai Dieu, la négation de toute humanité : non seulement les impurs et les idolâtres l'emportent sur les justes et les fidèles, mais dans leur victoire, même le plus ténu du lien humain, celui du sang, disparaît ; et se détache ainsi, sur fond de sang, la preuve de la perversion originelle d'un homme qui est « un loup à son pareil », « crevant de rage et de noire fureur », la preuve de la vérité du Dieu de l'Evangile qui, seul, par sa grâce donne la foi et justifie. Car chaque violence exprime en elle la totalité de la violence, la folie et l'abomination des défenseurs de l'Eglise de l'Antéchrist et la pureté des protestants de l'Evangile.

Il en est ainsi de celle que subit le marchand-libraire Oudin Petit, assailli sur le seuil de sa porte par un tavernier et par d'autres mauvais garçons qu'aurait envoyés son beau-frère et aussi libraire, Jacques Kerver, en conflit avec lui à propos d'un partage. Il est tué de vingt-sept coups de hallebarde et de pistole. Il en est encore ainsi de celle que supporte un menuisier qui, demeurant rue des Prouvaires, est à la nuit précipité dans la Seine. Il parvient à s'agripper aux poutres d'un pont et à gagner tout nu les abords de la rue Culture-Sainte-Catherine; là, il savait en effet que sa femme s'était retirée dans la maison d'une parente : « Mais en lieu de le recueillir, sa femme le fit renvoyer et chasser nud comme il estoit, de façon que le povre homme ne sachant où aller, et se trouvant le matin sur les carreaux en tel équipage, fut bien tost reprins et noyé. » Pour l'épouse du mercier Jean de Coulogne, c'est sa propre fille qui dévoile sa cachette aux tueurs ; il s'est avéré au demeurant depuis lors que celle-ci s'est mariée avec l'un d'entre eux. De plus, « on asseure que ledit de Coulogne estoit consentant au meurtre de sa femme. Pour le moins ne se soucia-il aucunement de la garentir ». Installés rue Saint-Denis, le marchand de drap Pierre Feret et sa femme sont réveillés par les neveux de cette dernière, qui exigent l'ouverture de la porte du logis au nom du roi. Une fois entrés, les bourreaux déclarent que « c'est aujourdhui qu'il faut que vous et ma tante, qui avez esté tant opiniastres, alliez à tous les diables ». Contraints de s'habiller, les deux époux sont entraînés jusqu'à l'abreuvoir Poupin, sur les berges de la Seine, et là, après avoir été assommés, ils sont noyés.

Plus loin encore dans ce théâtre de l'inversion qui est un théâtre du péché originel attirant et rappelant inexorablement l'homme vers le Mal, dans cette tragédie du non-sens qu'est le massacre, ce sont des violences qui semblent, avec une prédilection certaine, viser des êtres d'innocence et d'impeccabilité, des violences qui sont l'absolue horreur de l'absolu oubli de l'humanité. Rue Saint-Martin, une malheureuse femme enceinte, découverte dissimulée sur le toit de sa maison, est assassinée. Son ventre est fendu, et le fœtus, arraché cruellement, est «jeté et brisé » contre les murs proches. Non loin de là, le lapidaire Monluet est tué dans son lit, tandis que sa femme enceinte, qui sollicitait la pitié pour l'enfant qu'elle portait dans son ventre, est transpercée d'un coup d'épée, « tellement que, par l'espace de quelques heures, on vid l'enfant qu'elle portoit respirer, puis mourut ». De même l'épouse du lapidaire Philippe Le Doux, alors qu'elle est sur le point d'accoucher, voit-elle aussi son mari mourir, frappé dans son lit. Malgré les objurgations d'une sage-femme présente auprès d'elle, les tueurs « lui fourrèrent un poignard jusques aux gardes dans le fondement. Elle se sentant blessée à mort et désireuse néantmoins de produire son fruict, s'enfuit en un grenier où ils la poursuyvirent et lui donnèrent un autre coup de poignard dans le ventre, puis la jettèrent par la fenestre qui respondoit sur la rue ; l'enfant sortoit la teste hors du corps et baailloit ».

Le traitement appliqué aux enfants, dans la même optique d'une démonstration évidente du Mal adoré comme la loi des hommes, d'une illusion diabolique qui se fait triomphe, est consigné exemplairement afin de faire du massacre une métaphore de l'Eglise catholique, une métaphore d'une institution qui éloigne absolument l'homme de Dieu, « abondance infinie de lumière » pourtant ; une Eglise qui entraîne vers la mort, sans qu'ils en aient conscience, ceux qu'elle porte à adorer une idole de pâte et des images de pourriture. Dans une maison, après que les parents ont été tués, deux « forts petis enfans » sont mis dans une hotte par un tueur qui, « les portant à travers la ville en présence des Catholiques, s'alla descharger sur l'un des ponts, jettant ces deux povres petis dans l'eau, où ils furent incontinent suffoquez ». Et ceux qui ne sont pas assassinés reçoivent une forme d'onction terrifiante, telle la petite fille du maître du Marteau d'Or, sur le pont Notre-Dame, qui toute nue est trempée dans le sang de son père et de sa mère, « avec horribles menaces, que si jamais elle estoit huguenotte, on lui en feroit autant ». Il arrive aussi qu'aux tortionnaires adultes se joignent même les petits enfants : s'impose soudain l'image la plus forte du triomphe du Mal, celle d'un enfant au maillot qui est traîné par les rues, « avec une ceinture au col, par des garçons aagez de neuf à dix ans ».

Quant aux vieillards, on profite de leur faiblesse pour leur cogner la tête contre les pierres des quais avant de les laisser se noyer dans l'eau rougissante de sang de la Seine.

Et l'innocence des victimes peut être encore théâtralisée dans l'évocation de ceux qui mettent leur foi au-dessus de tout, et patiemment attendent le coup fatal : Denis Perrot mit d'abord en sécurité sa mère puis, revenu dans son logis situé près des Tournelles, il fut « trouvé seul en la maison, enfermé dans son estude, et priant Dieu, comme il y estoit merveilleusement affectionné de tout temps. Enquis furieusement par les massacreurs s'il ne vouloit pas obéir au Roi, leur respondit seulement ces mots : " Il faut obéir à Dieu. " Lors sans autre délai commencèrent à lui donner des coups de coustelas et autres tels bastons à la teste, dont il receut en sa main le sang qui en découloit, d'une façon aussi paisible que son naturel débonnaire le portoit, et au mesme instant fut achevé de tuer, puis trainé en la rivière ».

Le mouvement débridé de martèlement des massacreurs et la posture d'immobilité adoratrice du huguenot se représentent comme le sens même d'un non-sens. L'esclavage du Mal.

La violence de ce monde d'inversion et de folie se raconte encore significativement dans le parcours qui aurait été infligé au premier président de la cour des aides, Pierre de La Place; elle se raconte d'autant plus expressivement, en effet, qu'elle laisse apparaître l'espace humain d'une capitale livrée à la cupidité, au mensonge, à la duplicité, où les meilleurs vont être soumis à la loi de la force sauvage alors que toute leur vie ils avaient cru en la justice de leur roi. Sur les six heures du matin du dimanche 24 août, l'homme qui force la porte de la maison du magistrat est un arquebusier du roi, nommé ou surnommé le capitaine Michel. Sous le prétexte de le protéger du massacre, l'homme lui demande, en présence d'une dizaine de proches ou serviteurs, de lui avouer où son or et son argent sont cachés. Il obtient vingt mille écus. Puis, après son départ, un peu plus tard dans la journée, c'est le prévôt de l'Hôtel du roi, Claude de Baffremont, baron de Seneçay, qui se fait ouvrir la porte en déclarant avoir commandement royal d'empêcher qu'il ne soit fait de tort au président La Place. Ce détail tendrait à montrer que la royauté tentait d'exercer ponctuellement une autorité dans la ville : dès qu'il a été compris que l'opération dérapait inéluctablement en un grand massacre, Charles IX s'est efforcé de protéger ceux de ses officiers et fidèles qu'il savait menacés par une vague incontrôlée de purification religieuse. Pierre de La Place refuse d'être emmené au Louvre où le roi aurait désiré le voir et l'entendre, de peur sans doute d'être massacré en route. Selon la tradition protestante, Seneçay le laisse donc chez lui sous la garde de quatre archers et d'un de ses lieutenants. Survient également le prévôt des marchands, Le Charron, qui ajoute quatre archers de la ville. Le 25 août, au début de l'après-midi, Seneçay est de retour, exigeant que La Place le suive au Louvre, toujours sous le prétexte de préserver sa sécurité. Il le remet à un capitaine de la milice parisienne nommé Pezou. Au carrefour de la rue de la Verrerie et de la rue du Coq, le magistrat, qui était aussi un grand historien et un grand moraliste, est tué au milieu des dix ou douze archers qui l'escortaient, par des « meurtriers ». Son corps est ensuite porté en une étable de l'Hôtel de Ville dans laquelle le visage lui est couvert de fiente. Le mardi 26 août, il est jeté à la rivière.

L'inversion se dit dans la dissolution de tout droit, de toute loi, dans le crime élevé au rang d'acte de justice.

Elle se dit encore de multiples façons. Philosophe, commentateur d'Aristote et de Platon, humaniste éditeur de Cicéron, Virgile et César, et surtout professeur d'éloquence au Collegium professorum regiorum, Pierre de la Ramée, dit Ramus, aurait été martyrisé par ceux à qui il dispensait son enseignement : son cadavre massacré fut lancé sur le pavé depuis la fenêtre « d'une haute chambre » et ses entrailles, répandues par terre, « furent trainées par les rues, le corps fouëtté par quelques escholiers, induits par leurs maistres ».

L'histoire est un enseignement divin pour ceux qui la racontent. L'entendement humain, rempli d'orgueil et de témérité, de présomption et de vanité, depuis qu'il a été soustrait à la connaissance naturelle de Dieu, se laisse porter à concevoir Dieu sous forme de « quelque masque ou fantosme, respondant à sa folie ». Etre plongé dans une nature du tout vicieuse, c'est être dans la folie, une folie à Dieu qui place l'homme à l'opposé du désir de Dieu. La violence n'est pas ce qu'en imaginent les catholiques, la volonté divine, elle n'est qu'une œuvre de folie qui se manifeste à un plus haut sens au temps de la Saint-Barthélemy. Le plus souvent, l'agression, qui alors inverse autant l'ordre humain que l'ordre divin, s'énonce à travers une rhétorique de l'horreur, une rhétorique qui doit faire prendre conscience de ce que c'est Satan qui a été le pouvoir de violence et que Dieu, de manière perceptible seulement à ceux qui sont inondés de la lumière de sa grâce, est toujours plus fort que celui qui depuis toujours providentiellement bataille contre lui.

Sur le pont Notre-Dame, au matin du dimanche, la femme du plumassier du roi, poignardée chez elle, fut précipitée par la fenêtre de sa chambre dans le fleuve. Sa chevelure, qui était longue et abondante, s'entortilla aux piliers du pont et, trois jours durant, le corps y demeura accroché. Le cadavre ne fut libéré, comme providentiellement, que lorsque le mari, d'abord caché chez des amis, tenta de revenir se dissimuler dans sa maison. Des voisins l'y massacrèrent, et son cadavre fut jeté « sur celui de sa femme, laquelle il emmena avec soi, et par ainsi se tindrent compagnie en leur sépulture ». De cette extraordinaire rencontre des deux époux dans la mort, Agrippa d'Aubigné tirera plus tard une leçon biblique de la puissance divine, un hymne à une force divine qui transcende les entreprises des hommes, une négation, en un de ses épicentres, de la violence même, l'espoir le plus grand dans la durée de la plus grande tribulation :


Mais qu'est-ce que je voy? un chef qui s'entortille,

Par les volans cheveux, autour d'une cheville

Du pont tragique, un mort qui semble encore beau,

Bien que pasle et transi, demi caché en l'eau;

Ses cheveux, arrestans le premier précipice,

Lèvent le front en haut qui demande justice.

Non, ce n'est pas ce poinct que le corps suspendu

Par un sort bien conduict a deux jours attendu;

C'est un sein bien aimé, qui traine encor en vie,

Ce qu'attend l'autre sein pour chère compagnie.

Aussi voy-je mener le mari condamné,

Percé de trois poignards aussi tost qu'amené,

Et puis poussé en bas, où sa moitié pendue

Receut l'aide de lui qu'elle avoit attendue :

Car ce corps en tombant des deux bras l'empoigna,

Avec sa douce prise accouplé se baigna [...].

Appren, homme de sang, et ne t'efforce point

A désunir les corps que le ciel a conjoinct 31.




Et l'on ne se satisfait pas de tuer en plongeant poignards et dagues dans les chairs des huguenots le plus souvent agenouillés dans une ultime prière au Dieu Sauveur de l'humanité, figés en une dernière posture de fidélité et d'amour. Du moins ceux qui meurent, publiquement dagués ou poignardés, semblent des privilégiés. Comme durant les troubles des première et deuxième guerres civiles, ou comme durant les séditions qui ont rythmé depuis la mort d'Henri II les temps de paix, la violence ne s'arrête pas avec le don de mort; elle tente toujours de prolonger les souffrances au-delà de la mort, de faire souffrir les victimes dans une distillation de la douleur. Nombreux furent ceux qui, en ces jours et en ces nuits de meurtres, subirent la cruauté des mutilations les plus horribles, sous les outrages et les injures, et d'un martelage de coups multiples. Les rituels sont plus ou moins complexes et longs. Ses meurtriers contraignirent la femme du procureur Le Clerc de marcher sur le visage de son mari, « puis fut noyée estant fort enceinte ». Rue de Judas, le « povre » relieur d'or Spire Niquet fut jeté sur un feu allumé devant sa maison et alimenté par les livres qu'on y avait trouvés, puis, demi-mort, il fut traîné jusqu'à l'eau. Ceux qui cherchent désespérément à survivre n'ont pas un meilleur sort : « Un nommé Keny, demeurant aux Trois rois, en la rue de la Calendre, fut aussi mené au Marché neuf, dagué et jetté en l'eau. Mais n'estant pas mort, et de grande vigueur, empoignant un bateau pour se sauver dedans, certains mariniers vont après qui lui coupent une main, et du bord de l'eau lui fut tiré un coup de harquebouze à la teste dont il fut achevé. »

La mémoire protestante insiste aussi sur ce qui est le comble du Mal, la compétition entre meurtriers. Le temps de la violence, autant que de toutes les lâchetés et trahisons, de toutes les passions et ambitions, est un temps de glorification de la violence quand passent et repassent des charrettes qui, chargées de cadavres d'hommes, femmes, enfants, vieillards, sont dirigées vers la rivière. Là est peut-être le paroxysme de l'inversion humaine dans laquelle l'ignorance de la Vérité évangélique plonge les catholiques. Le « tireur d'or » Thomas Croizier32 se vantait d'avoir à son actif quatre cents morts, tandis qu'un autre des tueurs « disoit en avoir massacré plus de cinq cens, l'autre en avoit tué davantage ». Pourtant, ces meurtriers, pour la plupart, demeurent enfermés dans un secret : même s'il est dit que nombre d'entre eux furent guidés par les cadres de la milice parisienne accusés d'avoir sans cesse encouragé le peuple de Paris, « avec le bras retroussé et le poignard tout sanglant », il n'en est pas moins vrai que seuls quelques noms émergent des récits. Outre l'enseigne Thomas Croizier, il y a ainsi celui du lieutenant criminel de robe courte au Châtelet, Tanchou; dès décembre 1564, il avait été emprisonné sur accusation d'avoir profité des bannissements et fuites des huguenots durant la première guerre civile pour piller leurs biens à son profit; mais son rôle est marqué par une certaine ambiguïté puisque, lors des troubles de la croix de Gastine, il était intervenu pour empêcher des attroupements de glisser de l'université dans les rues de la ville et pour préserver du pillage la maison du Marteau d'Or 33. Se découvrent aussi, au hasard des notations, d'autres noms : le capitaine Nicolas Pezou 34, un boucher 35, Chocquart, un « mercier du Palais » et capitaine de la milice 36, et l'avocat Jean Perrier, capitaine également de la milice 37.

L'histoire sans histoire, la mort anonyme aussi bien pour ceux qui la reçurent que pour ceux qui la donnèrent. Mais il faut, à ce point de l'étude, poser que tout discours procède logiquement. Il n'y a pas de hasard dans cette sélectivité du souvenir huguenot. L'histoire sans histoire de l'événement de la nuit de la Saint-Barthélemy se déploie dans un système de croyance qui implique, justement, des replis et des lacunes de la mémoire. Les lignes qui suivent vont chercher à le démontrer.

Dans ses reconstitutions huguenotes, le massacre de la Saint-Barthélemy se veut en effet une pédagogie, une Institution chrétienne, parce que, dans l'ordre inversé qu'il donne à connaître, dans son horreur même, il souligne pour l'éternité l'horreur de la condition de l'homme qui vit dans l'ignorance du vrai Dieu, hors d'une Eglise renouvelée parce que conforme à l'Eglise primitive telle que Jésus-Christ l'a jadis voulue pour l'ordre des Temps. Les morts sont des hommes et des femmes imprégnés d'une anthropologie de la corruption, dans laquelle la créature façonnée par Dieu à son image subit irrémédiablement les conséquences de la Faute originelle, comme pour toujours ravalée à l'état de l'immondicité, de l'ordure. Leur martyre divulgue leur refus de l'illusion, leur assurance que, depuis l'acte pernicieux d'Adam, « tout homme est en soy perdu et désespéré », dépourvu de justice et d'intelligence, incapable d'accéder à la science des causes premières puisque ayant sa volonté privée de libre-arbitre.

Le calvinisme, qui, à partir des années 1545-1550, s'est développé en France sur le terreau favorable d'une première réformation luthéranisante et d'une mystique évangélique, est d'abord une religion fondée sur une vision pessimiste que l'homme porte sur lui-même, sur un aveuglement face à Dieu. Quoique la connaissance de Dieu soit naturellement, en effet, « engravée » en l'esprit humain, elle a été complètement obscurcie par le péché, elle n'est plus qu'une « horrenda diformitas ». Ce qu'il en reste n'est, pour Calvin, qu'illusion, idolâtrie, offense à Dieu, pollution et abomination. Impuissance, écart, misère. Car à l'absolue corruption de l'homme correspond l'absolue transcendance de Dieu, « et de faict, l'infinité de son essence nous doit espovanter ». Et, dans les descriptions des gestes des violents et de leurs rituels d'horreur, il y a l'appel à reconnaître l'évidence calvinienne selon laquelle, implacablement :


les hommes sont abominables, ils sont puants, ils hument l'iniquité comme l'eau, c'est-à-dire leur propre nourriture est péché, et on ne trouvera point une seule goutte de bien en eux; bref, tout ainsi que le corps tirera sa substance de la viande et du boire, aussi les hommes n'ont d'autre substance en eux que le péché; tout est corrompu. Non pas que la substance (comme on appelle) de nos corps et de nos âmes soit chose mauvaise, car nous sommes créatures de Dieu. Mais ici nous parlons grossièrement pour exprimer que tout ce qui est en nous est confit en mal. Il est vrai que nos corps en leur essence sont créatures de Dieu bonnes. Autant en est-il de nos âmes, mais le tout est perverti 38.




Les hommes et les femmes, qui en ces jours et ces nuits de l'été de 1572 périrent pour s'être rendus au prêche, étaient des hommes et des femmes qui avaient nié l'univers surenchanté de l'Eglise romaine, un monde temporel qui était plein de la présence divine. Pour eux, mourir revient alors à témoigner que Dieu est pure spiritualité, Toute-Puissance immédiatement inconnaissable par l'homme et donc totalement éloignée d'un ordre humain qui n'est qu'impureté. Aussi ceux qui résistent aux tueurs sont-ils, au cours de la Saint-Barthélemy, peu nombreux : n'apparaît dans une attitude défensive que le sieur Taverny, lieutenant de la maréchaussée, qui, grâce au soutien d'un soldat de sa religion, réussit à contenir dans sa maison quelque temps les agresseurs catholiques. A court de munitions, il se battit à l'épée. Tous ses biens furent pillés. L'accompagna dans la mort « une damoiselle, sienne sœur, qui estoit malade au lict de la mort, et la trainèrent toute nue par les rues, qu'elle rendit l'esprit en leurs mains ». Sa femme, trouvée à genoux priant Dieu, fut frappée à coups d'épée avant d'être jetée en prison.

Mais s'en remettre à Dieu est le choix de tous, du moins dans la tradition mémoriale. Car le Dieu calviniste est un Dieu de bonté et de sagesse, de « paternum favorem », Dieu Créateur qui veille sur le monde jusque dans ses moindres détails, sans pourtant jamais se manifester et sans qu'il advienne rien qu'il n'ait déterminé. Mais Dieu n'est pas au pouvoir de l'homme, de « sa petite capacité », il est hors du « sens » humain, il est « ès cieux », se tenant dans une position majestueuse d'incommunicabilité et de froideur. La conversion est venue ratifier la prise de conscience révolutionnaire d'une sortie de Dieu hors du monde humain, une distanciation, un « désenchantement » du monde. Il n'y a plus de signes de Dieu dans le monde, puisque ce qui est pure spiritualité ne peut être appréhendé par ce qui est ordure. Dieu hait les « oeuvres » dont l'Eglise romaine a fait un instrument de salut. Et le massacre de la Saint-Barthélemy, en ce qu'il défie dans son histoire même ces catholiques qui l'ont ourdi et perpétré parce que aveuglés par leur perversion, parce que voulant opérer un « sacrifice », est une réitération de ce mouvement des hommes vers un Dieu qui est si puissant que nul ne peut deviner ou prétendre comprendre ses desseins.

Toute tentative de l'homme pour connaître et honorer naturellement Dieu est une offense, une pollution de la suréminence divine, et la vénération doit commencer par la destruction de tout ce qui pollue, de tout ce par quoi l'homme, par effet de son imagination perverse, pense que Dieu peut être représentation, présence, intercession. Le temporel, dans la spiritualité calvinienne, ne peut pas figurer ou enclore l'Eternel, le fini l'infini, l'impur le pur, l'Esprit la matière. Pour Calvin, il faut ôter du monde la « pollution », toutes les images, reliques, croix, qui établissent un écran entre l'homme et la vraie connaissance de Dieu. Il faut éliminer aussi ceux qui, aux yeux de l'Eglise, sont armés d'un pouvoir spirituel, investis de l'Esprit, les prêtres. Ceux-ci ne sont qu'illusion et ordure, et tous les fidèles doivent s'attendre à ce que, sous peu, un « monde nouveau » se substitue à celui de la profanation : il est évident que le retournement de l'homme vers Dieu, sanctionné par la conscience de sa propre corruption, participe de l'avènement providentiel d'un âge de réconciliation et d'Alliance. Et le Dieu de vengeance, Dieu trinitaire, est aussi un Dieu d'amour qui a voulu renouer le lien rompu par l'orgueil. Jésus-Christ, fils de Dieu réunissant en lui la nature divine et la nature humaine, s'est fait médiateur :


Nous avons donc confiance que nous sommes enfants de Dieu, ayant cette arrhe, que le Fils naturel de Dieu a pris corps de notre corps, chair de notre chair, os de nos os, pour estre uni avec nous. Ce qui nous était propre, il l'a reçu en sa personne, afin que ce qu'il avait de propre nous appartînt, et ainsi qu'il fût, communément avec nous, Fils de Dieu, auquel il était entièrement dû, nous a adoptés pour ses frères. Or si nous sommes ses frères, nous sommes ses cohéritiers.





Le Christ est le lien entre Dieu et les hommes, et le lien entre le Christ et les hommes est le Saint-Esprit, « arrousement » incompréhensible, « qui a parlé par la bouche des prophètes » et qui peut toucher les cœurs pour les persuader « que les prophètes ont fidèlement mis en avant ce qui leur était commandé d'en haut ».

Cette confiance explique l'attitude huguenote face aux massacreurs, une attitude qui n'est ni d'acceptation totale ni de refus complet de la mort, mais qui est abandon de soi à un événement qui, de toute manière, se déroule dans une trame divinement pressentie. Quand l'homme, en effet, ayant pris conscience de ce qu'il est, de son incapacité de tout acte pur ou bon, de son inclination au mal, se retourne avec foi vers Dieu, regarde en toute humilité vers celui qui est un « Père bienveillant », il se trouve libéré de l'orgueil, disponible à recevoir la grâce qui est justification par l'Esprit, sanctification en une nouvelle vie. Racheté et réconcilié, par-delà une déchéance qui demeure irrémédiable, par les mérites de la Passion du Rédempteur, le chrétien relève de Dieu seul, il ne dépend de nulle autorité humaine. Le sacerdoce est universel, et le message divin, l'Ecriture, a été donné à tous pour que tous puissent, illuminés par la foi, « avoir tesmoignage certain de la volonté de Dieu ». La re-formation de l'homme, telle qu'elle est revécue et remise en scène dans les narrations huguenotes de la Saint-Barthélemy, s'avère une reprise de possession de soi, la continuité d'une épreuve de surhaussement de soi suivant une conscience de la déchéance.

La nouvelle religion fut d'abord l'assurance d'une « métamorphose chrestienne », selon le ministre Pierre Viret, et la mort à la Saint-Barthélemy, face à ceux qui figurent la corruption du péché, n'est que l'expression de cette subjectivité de la transfiguration. La vie est alors espérance, parce que tension innocente de glorification de Dieu au travers d'une vie sainte réglée par le Décalogue 39. Elle est aussi volonté de rupture, d'oubli, de recommencement. Toute offense à la Majesté infinie de Dieu doit disparaître : images, cérémonies, rituels. La jalousie de Dieu l'exige et l'homme qui s'est régénéré en Christ a le devoir de participer à cette purification tant attendue. Contre l'Eglise traditionnelle, qui instrumente les sacrements comme des outils et des marques de salut, le calviniste n'en accepte que deux qui ne le mettent pas en état de grâce mais sont seulement destinés à l'aider à confirmer son attachement au don de cette foi qui seule peut les rendre efficaces : le baptême fait ainsi entrer l'homme dans l'Eglise visible sous la promesse seulement d'une purification; la Cène, durant laquelle les espèces demeurent les espèces, est une cérémonie à la fois symbolique et commémorative du sacrifice du Christ; car la nature corporelle du Sauveur est advenue une fois pour toutes et donc ne peut connaître de recommencement, comme le croient les catholiques à travers le dogme de la transsubstantiation. Honorer le Dieu de pâte, « Jehan le Blanc », est une profanation de la gloire de Dieu. Pour ceux qui s'appellent les disciples de l'Evangile, la Cène est une communion spirituelle entre le fidèle et le Christ présent en Esprit.

Une sotériologie de la seule grâce donc; mais cet optimisme extraordinaire, s'il vient recouvrir la prise de conscience première de l'aveuglement et de la perversion de l'homme, n'exclut pas la permanence d'une vengeance divine face à une humanité qui s'est pour toujours retranchée du Livre de Vie par le péché d'Adam : même dominé par la volonté de Dieu, l'homme continue à être dépendant du « conseil éternel de Dieu », qui demeure un mystère. Le dogme de la prédestination, solidifié tardivement dans le système calvinien, crée une économie du salut restrictive, qui découle de la transcendance même d'un Dieu qui est pure liberté et dont l'élection est éternelle, hors du temps, insondable. Tous ceux qui ont la foi ne sont pas élus, seul Dieu a la connaissance de ceux qui font partie de l'Eglise invisible qui est l'Eglise de l'Eternité. S'ordonne ainsi l'importance, dans cette économie du salut, de la persécution, de la tension de mort autour de ceux qui se sont régénérés en se fichant en Christ, dans l'illumination de sa Vérité. Mourir, être dans le face-à-face avec la mort distribuée par les adorateurs de l'Ennemi, c'est être plus proche, sans en avoir nulle certitude, du Christ sauveur des hommes. Mais cette histoire demeure le pouvoir de Dieu.



D'où l'importance du massacre saisi plus comme une pédagogie répétitive de la force de la conversion et du don gratuit de la foi que comme une histoire. Si les victimes ne surent pas vraiment pourquoi elles étaient soudainement appelées à mourir, pourquoi d'une paix jurée le roi était passé à une action de vengeance, ceux qui survivaient devaient se maintenir dans l'œuvre du Saint-Esprit malgré toutes les interrogations et l'acharnement catholique à désigner Dieu comme l'ordonnateur de la mort. Il ne fallait pas que l'horreur des hommes morts pour leur foi devienne le pouvoir de Satan, que le Mal soit érigé en paradigme, il fallait que la violence devienne, par effet de retour, le témoignage de la puissance du Christ, qu'elle soit une incitation à la persévérance dans la vraie connaissance. Calvin n'avait-il pas cité saint Paul, qui « nous admoneste prudemment que nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre le diable, notre ennemi spirituel, afin de nous munir contre lui (Ephésiens, 6,12) [...]. C'est que Dieu arme au combat tant le diable que tous les iniques et préside au milieu comme un maître de lices pour exercer notre patience 40 » ?

Dans ce contexte, et comme il va ressortir, le récit de la Saint-Barthélemy ne pouvait être qu'une théodicée.





III


Le massacre ou les « secrets » de Dieu

Le massacre de la Saint-Barthélemy, pour ceux qui lui ont échappé, est un mystère divin qu'il vaut mieux laisser mystérieux comme s'il n'était qu'un moment dans un cheminement sinueux vers