Main La moustache du soldat inconnu

La moustache du soldat inconnu

EDEN2239745
Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 1.07 MB
Download (epub, 1.07 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Nuit de la Saint-Barthélemy

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 998 KB
2

La Mère Michel a perdu son chat

Year:
2019
Language:
french
File:
EPUB, 6.41 MB
La Librairie du XXIe siècle


Sylviane Agacinski, Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie.

Sylviane Agacinski, Métaphysique des sexes. Masculin / féminin aux sources du christianisme.

Sylviane Agacinski, Drame des sexes. Ibsen, Strindberg, Bergman.

Sylviane Agacinski, Femmes entre sexe et genre.

Sylviane Agacinski, Le Tiers-corps. Réflexions sur le don d’organes.

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.

Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.

Henri Atlan, Les Étincelles de hasard I. Connaissance spermatique.

Henri Atlan, Les Étincelles de hasard II. Athéisme de l’Écriture.

Henri Atlan, L’Utérus artificiel.

Henri Atlan, L’Organisation biologique et la Théorie de l’information.

Henri Atlan, De la fraude. Le monde de l’onaa.

Marc Augé, Domaines et châteaux.

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

Marc Augé, La Guerre des rêves. Exercices d’ethnofiction.

Marc Augé, Casablanca.

Marc Augé, Le Métro revisité.

Marc Augé, Quelqu’un cherche à vous retrouver.

Marc Augé, Journal d’un SDF. Ethnofiction.

Marc Augé, Une ethnologie de soi. Le temps sans âge.

Jean-Christophe Bailly, Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs.

Jean-Christophe Bailly, Le Champ mimétique.

Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.

Marcel Bénabou, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres.

Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941.

R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.

Remo Bodei, La Sensation de déjà vu.

Ginevra Bompiani, Le Portrait de Sarah Malcolm.

Julien Bonhomme, Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine.

Yves Bonnefoy, Lieux et destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France (1981-1993).

Yves Bonnefoy, L’Imaginaire métaphysique.

Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud.

Yves Bonnefoy, L’Autre Langue à portée de voix.

Yves Bonnefoy, Le Siècle de Baudelaire.

Yves Bonnef; oy, L’Hésitation d’Hamlet et la Décision de Shakespeare.

Philippe Borgeaud, La Mère des dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.

Philippe Borgeaud, Aux origines de l’histoire des religions.

Jorge Luis Borges, Cours de littérature anglaise.

Esteban Buch, Trauermarsch. L’Orchestre de Paris dans l’Argentine de la dictature.

Claude Burgelin, Les Mal Nommés. Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec, Gary et quelques autres.

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.

Italo Calvino, La Machine littérature.

Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance.

Paul Celan, Le Méridien & autres proses.

Paul Celan, Renverse du souffle.

Paul Celan et Ilana Shmueli, Correspondance.

Paul Celan, Partie de neige.

Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur. Correspondance.

Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Loi.

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.

Hubert Damisch, Un souvenir d’enfance par Piero della Francesca.

Hubert Damisch, CINÉ FIL.

Hubert Damisch, Le Messager des îles.

Hubert Damisch, La Ruse du tableau. La peinture ou ce qu’il en reste.

Luc Dardenne, Au dos de nos images (1991-2005), suivi de Le Fils et L’Enfant, par Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Luc Dardenne, Au dos de nos images II (2005-2014), suivi de Le Gamin au vélo et Deux jours, une nuit, par Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Luc Dardenne, Sur l’affaire humaine.

Michel Deguy, À ce qui n’en finit pas.

Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.

Daniele Del Giudice, L’Oreille absolue.

Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims.

Daniele Del Giudice, Horizon mobile.

Daniele Del Giudice, Marchands de temps.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon.

Mireille Delmas-Marty, Pour un droit commun.

Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident.

Marcel Detienne, Comparer l’incomparable.

Marcel Detienne, Comment être autochtone. Du pur Athénien au Français raciné.

Donatella Di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah. Les Cahiers noirs.

Milad Doueihi, Histoire perverse du cœur humain.

Milad Doueihi, Le Paradis terrestre. Mythes et philosophies.

Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique.

Milad Doueihi, Solitude de l’incomparable. Augustin et Spinoza.

Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique.

Jean-Pierre Dozon, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contemporaine, suivi de La Leçon des prophètes par Marc Augé.

Pascal Dusapin, Une musique en train de se faire.

Brigitta Eisenreich, avec Bertrand Badiou, L’Étoile de craie. Une liaison clandestine avec Paul Celan.

Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme.

Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.

Norbert Elias, Théorie des symboles.

Norbert Elias, Les Allemands. Évolutions de l’habitus et luttes de pouvoir aux XIXe et XXe siècles.

Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive.

Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Le Cours ordinaire des choses dans la cité au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Des lieux pour l’histoire.

Arlette Farge, La Nuit blanche.

Alain Fleischer, L’Accent, une langue fantôme.

Alain Fleischer, Le Carnet d’adresses.

Alain Fleischer, Réponse du muet au parlant. En retour à Jean-Luc Godard.

Alain Fleischer, Sous la dictée des choses.

Lydia Flem, L’Homme Freud.

Lydia Flem, Casanova ou l’Exercice du bonheur.

Lydia Flem, La Voix des amants.

Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents.

Lydia Flem, Panique.

Lydia Flem, Lettres d’amour en héritage.

Lydia Flem, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils.

Lydia Flem, La Reine Alice.

Lydia Flem, Discours de réception à l’Académie royale de Belgique, accueillie par Jacques de Decker, secrétaire perpétuel.

Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.

Lydia Flem, La Vie quotidienne de Freud et de ses patients, préface de Fethi Benslama.

Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite.

Nadine Fresco, La Mort des juifs.

Françoise Frontisi-Ducroux, Ouvrages de dames. Ariane, Hélène, Pénélope…

Françoise Frontisi-Ducroux, Arbres filles et garçons fleurs. Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs.

Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.

Hélène Giannecchini, Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud.

Jack Goody, La Culture des fleurs.

Jack Goody, L’Orient en Occident.

Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page.

Jean-Claude Grumberg, Mon père. Inventaire, suivi de Une leçon de savoir-vivre.

Jean-Claude Grumberg, Pleurnichard.

François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.

Daniel Heller-Roazen, Écholalies. Essai sur l’oubli des langues.

Daniel Heller-Roazen, L’Ennemi de tous. Le pirate contre les nations.

Daniel Heller-Roazen, Une archéologie du toucher.

Daniel Heller-Roazen, Le Cinquième Marteau. Pythagore et la dysharmonie du monde.

Daniel Heller-Roazen, Langues obscures. L’art des voleurs et des poètes.

Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête.

Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales.

Ivan Jablonka, Laëtitia ou la fin des hommes.

Ivan Jablonka, En camping-car.

Roman Jakobson / Claude Lévi-Strauss, Correspondance. 1942-1982.

Jean Kellens, La Quatrième Naissance de Zarathushtra. Zoroastre dans l’imaginaire occidental.

Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie.

Jacques Le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan.

Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?

Jean Levi, Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne.

Jean Levi, La Chine romanesque. Fictions d’Orient et d’Occident.

Claude Lévi-Strauss, L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne.

Claude Lévi-Strauss, L’Autre Face de la lune. Écrits sur le Japon.

Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales.

Claude Lévi-Strauss, « Chers tous deux ». Lettres à ses parents, 1931-1942.

Claude Lévi-Strauss, Le Père Noël supplicié.

Claude Lévi-Strauss / Roman Jakobson, Correspondance. 1942- 1982.

Monique Lévi-Strauss, Une enfance dans la gueule du loup.

Nicole Loraux, Les Mères en deuil.

Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.

Nicole Loraux, La Tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie.

Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée.

Sabina Loriga, Le Petit x. De la biographie à l’histoire.

Charles Malamoud, Le Jumeau solaire.

Charles Malamoud, La Danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne.

François Maspero, Des saisons au bord de la mer.

Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.

Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque.

Nicanor Parra, Poèmes et Antipoèmes et Anthologie (1937-2014).

Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen ge occidental.

Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu.

Michel Pastoureau, Les Couleurs de nos souvenirs.

Michel Pastoureau, Le Roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?

Michel Pastoureau, Une couleur ne vient jamais seule. Journal chromatique, 2012-2016.

Vincent Peillon, Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand Buisson.

Vincent Peillon, Éloge du politique. Une introduction au XXIe siècle.

Vincent Peillon, Liberté, égalité, fraternité. Sur le républicanisme français.

Georges Perec, L’Infra-ordinaire.

Georges Perec, Vœux.

Georges Perec, Je suis né.

Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.

Georges Perec, L. G. Une aventure des années soixante.

Georges Perec, Le Voyage d’hiver.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur.

Georges Perec, Beaux présents belles absentes.

Georges Perec, Penser / Classer.

Georges Perec, Le Condottière.

Georges Perec, L’Attentat de Sarajevo.

Georges Perec / OuLiPo, Le Voyage d’hiver & ses suites.

Catherine Perret, L’Enseignement de la torture. Réflexions sur Jean Améry.

Michelle Perrot, Histoire de chambres.

Michelle Perrot, George Sand à Nohant. Une maison d’artiste.

J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.

Jean Pouillon, Le Cru et le Su.

Jérôme Prieur, Roman noir.

Jérôme Prieur, Rendez-vous dans une autre vie.

Jérôme Prieur, La Moustache du soldat inconnu.

Jacques Rancière, Courts Voyages au pays du peuple.

Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.

Jacques Rancière, La Fable cinématographique.

Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels.

Jacques Rancière, Les Bords de la fiction.

Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.

Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.

Jean-Loup Rivière, Le Monde en détails.

Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

Olivier Rolin, Suite à l’hôtel Crystal.

Olivier Rolin & Cie, Rooms.

Charles Rosen, Aux confins du sens. Propos sur la musique.

Israel Rosenfield, « La Mégalomanie » de Freud.

Pierre Rosenstiehl, Le Labyrinthe des jours ordinaires.

Paul-André Rosental, Destins de l’eugénisme.

Jacques Roubaud, Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc.

Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche (brouillon de prose). Autobiographie romanesque.

Jean-Frédéric Schaub, Oroonoko, prince et esclave. Roman colonial de l’incertitude.

Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race.

Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.

Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et fiction.

Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.

Jean Schwœbel, La Presse, le pouvoir et l’argent, préface de Paul Ricœur, avant-propos d’Edwy Plenel.

David Shulman, Velcheru Narayana Rao et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Écrire l’histoire en Inde.

David Shulman, Ta’ayush. Journal d’un combat pour la paix. Israël-Palestine, 2002-2005.

Jean Starobinski, Action et réaction. Vie et aventures d’un couple.

Jean Starobinski, Les Enchanteresses.

Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie.

Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse.

Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Un délire.

Antonio Tabucchi, La Nostalgie, l’Automobile et l’Infini. Lectures de Pessoa.

Antonio Tabucchi, Autobiographies d’autrui. Poétiques a posteriori.

Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.

Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Emmanuel Terray, Mes anges gardiens, précédé d’Emmanuel Terray l’insurgé, par Françoise Héritier.

Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, suivi de L’Utopie linguistique ou La pédagogie du vertige.

Camille de Toledo, Vies pøtentielles.

Camille de Toledo, Oublier, trahir, puis disparaître.

Peter Trawny, Heidegger. Une introduction critique.

César Vallejo, Poèmes humains et Espagne, écarte de moi ce calice.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne.

Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique I.

Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines.

Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II.

Ida Vitale, Ni plus ni moins.

Nathan Wachtel, Dieux et vampires. Retour à Chipaya.

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes.

Nathan Wachtel, La Logique des bûchers.

Nathan Wachtel, Mémoires marranes. Itinéraires dans le sertão du Nordeste brésilien.

Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en Inde.

Natalie Zemon Davis, Juive, catholique, protestante. Trois femmes en marge au XVIIe siècle.





En photographie de jaquette : Profils de poilus,

d’Emma Thiollier (1875-1973), coll. N. S. Th.




Sculptrice et artiste peintre stéphanoise,

fille du photographe Félix Thiollier (1842-1914),

Emma Thiollier (1875-1973) soignait dans la clinique de son frère,

médecin au front, les blessés de guerre.

Pour les occuper, elle dessinait en ombres chinoises

leurs profils sur les murs des couloirs.

Chacun ajoutait son origine militaire et les circonstances de sa blessure.




Toutes les références sont indiquées en fin d’ouvrage.




ISBN : 978-2-02-140104-2





© Éditions du Seuil, septembre 2018





www.seuil.com




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





à Sibylle





« Un historien, à qui l’on conseillait d’écrire l’histoire de la guerre de quatorze, répondit qu’il n’était pas encore temps, et que sur l’affaire Dreyfus elle-même, bien plus ancienne, il doutait que l’on pût travailler avec exactitude avant cinquante ou soixante ans à cause du nombre infini de brochures, journaux, plaquettes et livres qui s’y rapportent.

Encore avons-nous cette chance, ajouta-t-il, que presque tous sont faits de mauvais papier, qui commence à pourrir. »

Jean Paulhan, Entretien sur des faits divers,

Gallimard, 1945





TABLE DES MATIÈRES




* * *





Titre




La Librairie du xxie siècle




Copyright




Dédicace




Ma vieille guerre



En classe avec Pétain



Le livre secret



Baptême du feu



Froid dans le dos



Empreintes



Le silence du permissionnaire



Kermesse héroïque



Pays hantés



L'armée morte



Corps sans nom et noms sans corps



Alchimie



Éros et Thanatos



Guerre éclair



Mes momies



Le roman de la guerre



Folie d'encre



Frôler la mort




Un film fossile



Boîte noire



L'homme à la caméra



Décoré



Disparition du capitaine Chaumont



Tableau d'honneur



À travers le périscope



Reste le capitaine Bégou



Hommage au colonel Chabert



Cordey archiviste-paléographe



Gal-Ladevèze et frères



Albert l'homme invisible




La charrette fantôme



La guerre en images



Minutes barbares



Chair à canon



Un sourire éclatant



Aux enfers



Franc-maçonnerie



Combats à Bois-le-Prêtre



L'abattoir



Burtaire photographe



Accident aérien



L'élève pilote Imbert



Retour de l'au-delà



Oraisons funèbres



Les corps uniformes



Datation



L'appel




Les revenants



Missions secrètes



Fin de carrière



Le déjeuner macabre



André Bernardel musicien



Carency mai 1915



Les deux cercueils



Héros inconnus



Une histoire de famille



Simone



La lanterne des ombres



Nostalgie du front



Un trésor de guerre




Références




Remerciements




L'auteur





MA VIEILLE GUERRE




* * *





* * *





La guerre n’était pas finie. La police a fait irruption chez moi. Des agents en tenue ou en civil ont envahi la maison, le hall d’entrée, l’escalier. Ils ont tambouriné à la porte des voisins. Je devais quitter l’appartement sans délai. Les flics, de plus en plus nerveux, étaient partout.

La dernière fois que j’ai déménagé, j’avais remonté de la cave une boîte de reliques de la guerre de 14, le petit fourre-tout sacré qui a toujours accompagné mes tribulations. Dedans, à côté d’une pointe de casque à pointe, d’une fourragère rouge et verte, d’écussons et d’insignes, et même de la plaque d’identification d’un soldat originaire du Bade-Wurtemberg (Friedrich Königsbrügge : je donne ici à tout hasard le nom gravé sur l’ovale en laiton si jamais quelqu’un le reconnaît), reposait depuis une éternité un objet qui me semblait être un obus. Jamais jusque-là il ne m’avait inquiété. Le soupesant, j’estimais soudain que son poids était bien lourd. Vaguement inquiet cette fois je ne sais pourquoi, je me suis dit qu’il valait mieux faire appel à ce que l’on ne nommait pas jadis « le principe de précaution », bref qu’il était peut-être préférable de consulter les services de la Ville de Paris. Mon parcours du combattant allait commencer. Il fallait que je m’adresse au bureau compétent de la mairie, les encombrants ne se chargeaient pas des matières dangereuses, le responsable était en congé, je devais rappeler plus tard, avant 17 heures, le lendemain matin, après le week-end. Si c’était vraiment urgent me répondit-on deux ou trois jours plus tard, je n’avais qu’à prévenir la police. Au point où j’en étais, je n’ai fait ni une ni deux, j’ai composé le 17.

Dans les cinq minutes, le pâté de maisons a été bouclé. Alors que j’avais vécu insouciant durant des années en coexistence parfaitement pacifique avec l’objet indéterminé, la panique s’est répandue à travers l’appartement déjà en proie aux cartons et au remue-ménage. Tous les autres habitants reçurent à leur tour l’ordre d’évacuation, les femmes, les enfants. Les rares occupants en pleine journée se montraient incrédules, mais l’avertissement policier propagé par haut-parleur était comminatoire. La surexcitation de la police était à son comble, les hommes avaient perdu leur flegme, ils criaient, ils couraient. Un bus voulut passer devant l’immeuble, ignorant l’état d’alerte. Il a été stoppé net. La rue fut barrée. Dehors, par cette belle journée du début de l’été, les résidents et les passants scrutaient l’agitation bien qu’il n’y ait rien d’autre à voir que cette chorégraphie de la panique.

Alors une minuscule fourgonnette banalisée surgit de l’horizon, sans la grandeur rutilante des véhicules de pompiers, toutes sirènes en action. Deux ou trois hommes en jaillirent. Ils devaient être en blouse des services du déminage. Puis, à peine entrés dans l’immeuble, presque aussitôt, une à deux minutes après, ils repartirent sur les chapeaux de roues, dans un crissement de pneus. J’en ai perdu la cause du délit qui a été exfiltrée vers une destination inconnue. Personne ne m’a reproché de l’avoir conservée malgré les risques potentiels, personne ne m’a jamais indiqué non plus ce qu’elle était devenue. Pas le moindre entrefilet dans les journaux.

Il s’agissait d’un boulet de 37 millimètres modèle 1916, je l’ai appris ensuite officieusement de la bouche d’un ancien artificier à qui je montrai une photo témoin. Un projectile destiné à l’instruction des troupes. Comme je le pensais en termes moins savants, l’objet était totalement inerte. C’était un boulet plein, sans aucune matière active, dépourvu donc de toute dangerosité. Mon exemplaire avait déjà dû servir, la ceinture de forcement supérieure qui apparaissait autour du boulet de forme oblongue avait été arrachée et laissait apparaître les encoches de sertissage. Entre les deux petites ceintures de métal, un « K » suivi d’un numéro de lotissement devait avoir été gravé à froid. Si ce n’était pas le cas, le symbole d’une grenade et une lettre à l’intérieur d’un double cercle figurant au culot indiqueraient que le boulet était en fait un modèle 1890, modèle plus rare que le précédent mais également inerte. Maintenant je ne pourrai plus jamais vérifier.

Un instant j’ai pu craindre qu’à retardement la guerre de 14 allait faire exploser tout un quartier de Paris. Il aurait fallu à peu près un siècle pour que cet obus parvienne à atteindre sa cible, un siècle après que le 29 mars 1918, pendant la messe du Vendredi saint, un obus tiré par la Grosse Bertha fut tombé sur l’église Saint-Gervais, à quelques centaines de mètres du collège que j’avais longuement fréquenté, défonçant la toiture et crevant la voûte, ce qui avait entraîné la mort (quoique les chiffres exacts soient aujourd’hui discutés) de 91 personnes dont 52 femmes et causé 68 blessés.

Ces énormes obus n’éclatent, en silence, que plusieurs dizaines de secondes après s’être enfoncés dans le sol. Le Paris Kanon (le nom officiel de la Grosse Bertha) tirait à plus de 100 kilomètres de la capitale, multipliant par quatre la portée maximale de l’artillerie allemande. En un peu plus de quatre mois, 367 obus ont abouti sur Paris et sa banlieue. Ils ont tous explosé, ou presque.

Le jour de ses trente ans, à l’été 1915, Alexis Berthomien écrit à sa femme qu’il a épousée deux mois avant la mobilisation. Marie voudrait bien connaître le poids des obus. Son petit homme est dans le Génie. Il est heureux de lui dire tout ce qu’il a appris pour lui être agréable. Le 70 pèse 20 à 25 kilos et la pièce 25 quintaux, le 105, 30 à 35 kilos et la pièce 45 quintaux, le 220 pèse 80 kilos et la pièce 80 quintaux, le 320, 150 kilos et la pièce 150 quintaux. Il y a aussi des canons monstrueux de 420, 450 quintaux la pièce quand les obus pèsent 1 000 kilos. « Ceux-là, ils s’en servent pour démolir les forts et les fortifications, ceux-là sont traînés par des tracteurs automobiles et l’obus est placé dans la pièce par l’électricité, car c’est impossible aux hommes de remuer un obus. Chaque coup de ces obus leur coûte trente-trois mille francs. » Berthomien est de Trémouilles dans l’Aveyron à 20 kilomètres de Rodez. Il parle des obus tels les bestiaux qu’il admire aux comices agricoles.

Michel Lanson n’a pas vingt ans quand il se bat en Artois dans l’infanterie. Le très jeune aspirant, en bon matheux, quoiqu’il soit le fils du grand historien de la littérature française Gustave Lanson, fait ses comptes. « L’attaque du 9, écrit-il en juillet 1915, a coûté (c’est le chiffre donné par les officiers) quatre-vingt-cinq mille hommes et un milliard cinq cents millions de francs en munitions. Et à ce prix, on a gagné quatre kilomètres pour retrouver devant soi d’autres tranchées et d’autres redoutes. » Fin septembre, le jeune homme ne vivra plus.

Plus des deux tiers des morts de la Grande Guerre ont été les victimes de l’artillerie. L’une des activités dans les tranchées était d’étudier ce qu’on appelait les mœurs de l’obus. Selon la musique, les soldats arrivaient à évaluer la distance, le risque, les dégâts. La casse. Le sifflement qui enfle puis s’éloigne, le hurlement de la grenade comme une bourrasque, la plainte du shrapnel, le miaulement, le frou-frou, l’air de flûte, le feulement, avant le choc sourd. Juste là.





En classe avec Pétain


Je me rappelle à présent avoir vécu une alerte à la bombe, une vraie, même si la bombe n’existait pas, la menace de plasticage par l’OAS n’avait pas été prise à la légère, et tous les élèves avaient dû interrompre les cours. Plusieurs centaines d’adolescents s’étaient massés dans le petit square devant le bâtiment principal de l’école en face de la Seine, un îlot entre les flots de circulation, pendant que la police fouillait de fond en comble l’annexe moderne, vainement. C’était au début des années 1960, l’âge du twist, des Beatles, de Johnny Hallyday et de la fin de la guerre d’Algérie – poche grise de l’histoire de l’époque, conversations devinées derrière les portes, images entr’aperçues lors des projections de diapositives familiales, nouvelles sanglantes transmises par la radio ou aux Actualités cinématographiques avant ou après les attractions.

Moyen de me distraire durant cette classe de septième, je m’étais persuadé que mon maître, un homme d’une soixantaine d’années qui me semblait alors très âgé, était un revenant. Monsieur Grangier, c’était son nom je crois, ou Granger, était un pseudonyme. Philippe Pétain n’était pas mort dix ans plus tôt comme on le prétendait partout. C’était lui. La physionomie, la moustache, d’ailleurs pareille à celle de mes deux grands-pères, tout concordait : le maître, malgré sa blouse, avait un air de ressemblance indéniable avec la photographie officielle en couleurs qui ornait, une génération auparavant, hier en somme, le mur de toutes les écoles, des mairies, des postes, des bâtiments officiels. Pétain s’était échappé de l’île d’Yeu, plus discret que Napoléon dans son évasion. Pour vivre, cela arrive même aux généraux victorieux et aux héros de légende, alors pourquoi pas à cette idole dévoyée, il aurait mené une autre vie, recluse, exerçant ce métier à mes yeux ingrat mais honorable chez les oratoriens. Ce n’était pas vraiment pour moi le maréchal. Qui sait peut-être, à cause des discussions entendues à table chez mes grands-parents maternels, drôles, affectueux, d’accord malgré leurs disputes pour réhabiliter chaque dimanche le grand soldat qui n’avait fait que son devoir et sacrifié sa personne. C’était plutôt l’autre qu’il contenait à la manière des poupées russes. Sous le masque du maître d’école, c’était le vainqueur de Verdun, le stratège découvert dans Historia et les ouvrages de Georges Blond, le général qui sut rester proche de ses poilus – au point de mater les mutineries de 17 –, l’enfant ne comprit que plus tard ce que cela annonçait, la dureté dissimulée derrière la bonhomie du grand-père, cette apparence de Père Noël à qui l’on aurait donné le bon Dieu sans confession, Dr. Jekyll abritant l’impitoyable Mr. Hyde, l’histoire de Vichy au fond, régime de terreur confit dans le sirop de la vertu et du moindre mal.

Pourquoi Pétain aurait-il été caché dans ce placard ? Avec quoi était-il enfermé, parmi quels vieux déguisements ? Quelle abjection était attachée à lui en même temps que déteignaient les fausses couleurs de ses images d’Épinal ? Comment, dans l’inconscience collective, et la mienne très jeune, il avait abîmé, je dirais salopé, l’esprit de résistance, le courage de tant et tant de soldats inconnus de 14. De cela, de cette confusion entre le professeur et l’icône de la Grande Guerre dont j’aimais être le seul à m’apercevoir (au risque sinon de le dénoncer), je m’étais persuadé semaine après semaine jusqu’à y croire avec une légère certitude, comme on dit un léger doute. J’ai fait le calcul, il aurait eu alors quelque chose comme cent cinq ans. Mathusalem n’était-il pas bien plus vieux ? Le fait est que monsieur Granger (ou Grangier) ne les paraissait pas. Je me souviens que j’essayais – je ne sais plus comment – de lui faire comprendre que moi je savais. Lui n’en laissait rien voir.

Je retrouve aujourd’hui une coupure de journal mise de côté bien plus tard, au tournant du nouveau siècle : « David Ireland, 103 ans, ancien combattant halluciné de la Première Guerre mondiale, est mort, jeudi 28 juin 2001, à Cupar en Écosse, dans l’hôpital psychiatrique où il séjournait depuis quatre-vingts ans. » Pendant quatre-vingts ans, un jeune homme de vingt ans était donc resté enfermé dans la chambre noire de l’horreur des tranchées. Le plus surprenant est que l’on ait compté si peu d’« hallucinés », comme si l’exception n’avait pas dû être la règle.





Le livre secret


Cette dernière année de l’école primaire, avant d’entrer au collège, j’avais commencé à écrire un livre, une Histoire de la Grande Guerre – laquelle en l’occurrence s’était arrêtée assez vite, en même temps que l’offensive allemande devant Paris, peu après la bataille de la Marne et ses extraordinaires taxis. Aller combattre en taxi, quelle invention digne du sapeur Camember ou d’Alphonse Allais ! Toutes les apparences d’un vrai livre y étaient : le format, l’écriture manuscrite quasi typographique, les illustrations collées sur des pages intercalaires vert bronze, la cartographie ornée de flèches et de pointillés. Le texte consistait en fait en un abrégé du dernier chapitre d’un in-quarto, une Histoire de France empruntée à la bibliothèque paternelle, mon père tenant lui-même de son père l’ouvrage qui devait me revenir un jour, pour accompagner le petit livre relié de cuir rouge, précieux entre tous car écrit de sa main par un aïeul qui fut un très jeune homme, né en 1848, Ernest Prieur, le grand-père de mon grand-père, sur sa campagne de 1870, La Mobile de Provins, Impressions et souvenirs.

Deux ou trois ans plus tard, après avoir appris à écrire en hiéroglyphes, du moins quelques rudiments, et essayé de percer le secret de la fabrication des momies, même si je n’en avais pas l’usage immédiat, il fallut que je me remette à l’ouvrage. Cette fois je serais original, je ferais œuvre d’histoire, j’irais aux sources. Le jeudi qui était le jour de repos scolaire, des après-midi entières je partais vers les Invalides, à la bibliothèque du musée de l’Armée, seul de mon espèce parmi de vieux messieurs ou qui me semblaient tels, pour la plupart anciens militaires à ce que j’imaginais. J’accumulais de la documentation, je prenais des notes, j’établissais des fiches qui pourraient servir un jour. Le sujet de mon projet de livre s’était nettement précisé : ni combats ni batailles ni stratégie ni chronologie, mais un propos des plus terre à terre, de plain-pied avec ce qui me poussait à écrire et à m’enfermer, une sorte de vie quotidienne du poilu – ce surnom dérisoire dont ils ont été affublés comme de vieilles loques.

Au marché aux puces de Montreuil ou chez les brocanteurs du quartier Saint-Paul je faisais des trouvailles pour trois fois rien. J’étais chiffonnier au pays des ferrailleurs. Je découvris que les poilus fabriquaient des briquets avec des douilles de fusée éclairante et une pièce de 10 centimes, il fallait porter le cuivre à incandescence puis le refroidir en le plongeant dans l’eau pour le travailler sur une enclume de fortune. Le métal qui subsiste des instruments de mort a fait l’objet de transmutations. Émergent par enchantement bagues, cendriers, gobelets, présentoirs à photos, pots à tabac, lampes à huile, coupe-papier, bijoux, jouets, figurines à peindre, modèles réduits d’avions et de bateaux… Extraordinaire travail d’orfèvre accompli par des artisans qui passèrent des heures à « tuer le temps ».

Un été j’ai dû habiter la bibliothèque qui avait été celle d’un officier de carrière, un capitaine Crochet auquel il avait fallu amputer le bras droit (c’est-à-dire que l’intérieur de sa manche était resté à Verdun, dans ce territoire nommé « 14-18 » dont il n’avait pu s’échapper qu’en y laissant un membre). Je plongeais en apnée pendant des heures, persiennes closes, alors qu’il faisait si beau dehors, si tiède à l’ombre des marronniers en bas du cours Mirabeau. Les livres qui me happaient étaient les récits de captivité et, si possible, d’évasion, au point que je veux enfin comprendre maintenant que je cherchais à m’évader à mon tour, et à m’échapper de l’objet même de ma fascination, l’angoisse et l’effroi qui m’attiraient au-delà de toute raison.

Je suppose que je tentais, malgré moi, de me rapprocher de cette période fabuleuse et effrayante, quoique je n’en aie entendu parler que très peu. Mes deux grands-pères l’avaient traversée chacun à leur manière : le père de ma mère, Pierre Plasse – depuis l’armée et la guerre il lui fallait deux paquets de gauloises bleues par jour au point de se relever la nuit pour fumer – s’était engagé pour échapper au lycée qui l’ennuyait. L’autre, Jean Prieur, à peine sorti de l’adolescence, aidait son père médecin à Château-Thierry, y compris à pratiquer les premiers secours voire à opérer et si besoin à tronçonner les victimes des combats voisins de 1914 puis de 1918. Il ne fut mobilisé qu’en vainqueur quand il s’agit d’occuper la Rhénanie après la victoire. Une photographie le montre alors coiffé d’un casque de tankiste à Mayence en octobre 1921, figé et intimidé, s’apprêtant parmi d’autres officiers à recevoir les félicitations d’un général, ce qui dut être marquant car c’était Pétain, déjà maréchal. Hasard des générations et des millésimes, le cousin germain de mon grand-père paternel, son aîné simplement de deux ans, avait observé la Grande Guerre en ballon. Je me souviens d’un homme aux cheveux d’un blanc éclatant, alerte et très jovial, devenu commandant de sapeurs-pompiers de la ville où il s’était retiré, aperçu deux ou trois fois chez mes grands-parents rue Jean-du-Bellay, devant la passerelle qui amenait à l’île de la Cité. Le triangle sombre de leur vestibule, il l’illuminait littéralement : n’avait-il pas été aérostatier, jouant comme peu avec le feu, accomplissant quelques centaines d’heures d’ascension, sautant plusieurs fois en parachute pour remonter aussitôt dans les airs, au-dessus du champ de bataille.

Quant à mon grand-père maternel Plasse, il habitait en haut du boulevard Magenta en face du métro aérien et du cinéma le Louxor où j’allais découvrir en sa compagnie Taras Bulba avec Yul Brynner et Sans famille avec un chien, un aveugle et un enfant. Quand il épousa ma grand-mère quelques années après la guerre, il n’eut d’autre choix que d’adopter sa belle-mère qui était veuve, son mari ayant été gazé, me répétait-on, dès le début.

Sans doute devait-on supposer que ce beau-père qu’il ne connut pas avait participé à la seconde bataille d’Ypres vers la fin avril 1915, et qu’il fut victime des premières attaques chimiques au chlore, avant l’emploi du terrifiant gaz moutarde. À l’époque il n’y avait pas encore de masques, seulement des chiffons imprégnés d’eau, ou d’urine. La réalité était tout autre. L’arrière-grand-père était mort de tuberculose en juin 1915, rue Beaurepaire, entre le canal Saint-Martin et la place de la République. Son affection des poumons ne l’avait certes pas empêché, à quarante-deux ans, d’être mobilisé le 18 septembre 1914 dans un régiment de territoriaux cantonné au Havre, avant d’être « réformé temporaire » moins de deux mois plus tard, tellement il devait être, déjà, gravement malade, puis rappelé dans ses foyers. Ainsi devenue seule, mon arrière-grand-mère (qui me racontait le siège de Paris en 1870-1871, bien que née deux ou trois ans plus tard) partagea-t-elle jusqu’à la fin de son existence la vie de famille de mes grands-parents.

Mon grand-père ne parlait pour ainsi dire jamais des tranchées, c’était pourtant comme un secret entre nous. Une fois à Noël, il avait offert à l’enfant que j’étais le fort volume La Grande Guerre de Jean Galtier-Boissière, après me l’avoir dédicacé en y inscrivant mon prénom et mon nom, comme s’il me chargeait d’une mission.





Baptême du feu


Été 1916. Pierre Plasse a dix-huit ans, il ne veut pas présenter à nouveau les épreuves du bachot. Il habite chez ses parents, au début du boulevard Saint-Germain. Malgré sa mère bien sûr mais avec le concours de son père, le jeune homme s’engage pour la durée de la guerre, selon la formule, sans attendre qu’elle finisse quand il aura atteint ses vingt ans. C’est le milieu des vacances, il a dû revenir en pleine semaine de Marseille où se trouve la campagne familiale. Il voyage le jeudi 17 août 1916 pour atteindre le 89e régiment d’artillerie de campagne, puis en septembre, grâce au réseau des relations paternelles, je ne comprends dans quel avantage, il réussit à être versé au 3e régiment d’artillerie coloniale. Il raconte qu’il veut préparer le concours d’élève officier, il a dû se vanter pour qu’on lui fiche la paix. Déjà mobilisé, son frère aîné, Charles, le félicite. Langue française quasiment parfaite, seule étrangeté, les mots coupés en plein milieu, sans faire attention aux syllabes, comme les scribes du Moyen ge. C’est fou ce que l’on peut dire avec très peu de mots, avec des mots très usés, avec les phrases qui sentent l’uniforme et la vie de caserne.





Du front le 30 août.



Mon cher Pierre,

Te voilà soldat au comble de tes vœux, et bientôt tu seras initié et familiarisé avec la vie militaire. Maman m’a envoyé tes deux premières lettres, et je suis tout heureux que tu sois admis au peloton des EOR [les Élèves officiers de réserve].

Fais tout ce que tu peux pour être reçu au concours, et sois bien persuadé qu’il est possible de réussir avec un peu de travail.

Je ne puis rien te dire de ma vie au front car quoique le secteur soit tranquille ni la conversation ni la correspondance ne peuvent donner idée du fracas de l’artillerie, du tonnerre de la mitraille, des hurlements des marmites quand elles rappliquent.

Je te réponds que l’autre jour en particulier, travaillant sous la pluie et dans la boue, j’en ai entendu venir une et je me suis couché à plat ventre dans la mélasse ce que j’ai regretté après, car le 150 de ces saligauds est allé tombé [sic] à 300 mètres de moi.

Vingt-cinq dieux ! Je t’assure que dans ces moments-là, on ne pense ni à Dieu, ni à la Famille, ni à la Patrie, à « l’enfant de sa mère » que l’on est. Ce soir à 8 heures du soir je vais en pleine nuit, à 9 kms d’ici chercher des matériaux à… constamment bombardé par ces saligauds de sales boches. Car on ne s’amuse pas d’autant plus qu’il pleut, et qu’il pleut aussi dans ma cagna où je couche sur la paille mouillée. Si je reçois un pruneau dans la carcasse ça fera un malheureux de moins dans l’armée française mais je souhaite le contraire.

Adieu, écris-moi ce que tu fais, je t’embrasse affectueusement.

Charles



Quelques mois plus tard, alors qu’il est passé maintenant au 228e régiment d’artillerie, Pierre écrit à sa mère une lettre-enveloppe datée du dimanche 25 novembre 1917. Une fois pliée en deux, la missive sur papier toilé est au format d’une carte de visite. Le faire-part annonce, au crayon noir, son entrée en guerre imminente.





Ma chère maman,

Vite un mot pour te dire que je suis aux tranchées depuis hier soir pour un coup de main qui doit avoir lieu demain à 3 h. nous avons beaucoup de travail je suis très fatigué je n’ai pas mangé chaud depuis hier midi heureusement que nous avons du vin et de la gnole. Je t’embrasse bien fort.

Pierre



Pendant ce temps, la mère, de teint très mat sur les photos, visage presque africain, de famille génoise née à Alexandrie puis installée à Marseille, dut se faire pour le moins un sang d’encre.

Le secteur de la tranchée d’Erfurt et du mont Cornillet où 400 soldats allemands avaient déjà péri asphyxiés dans un tunnel en mai 1917 fut un champ de tir autour du 26 novembre : cinquante bombes prévues pour la 116e batterie du 228e régiment d’artillerie, un tir d’efficacité sans limite de consommation jusqu’à l’heure H, un tir de diversion de cent bombes, puis un tir d’encagement.

Le surlendemain, le fils donne enfin des nouvelles, la lettre ne part que le 29 novembre et mettra quelques jours à arriver à bon port. Le fils dépeint à la mère la scène de guerre – au moins, donc, est-il en vie –, racontant que le duel d’artillerie a été incroyable à l’ouest du Cornillet, au secteur des Marquises, que le coup de main « comme par hasard » a échoué piteusement, qu’il a été enseveli.





Ma batterie avait trois pièces en position nous avons commencé le tir à midi l’infanterie devant sortir à 4 h moins 20 nous avons tiré jusqu’à 3 h 1 / 2 et à 3 h 1 / 2 nous avons été mouché [sic] nos pièces retournées et moi je peux dire que j’ai été verni, j’ai été enterré par un 210 qui m’a éclaté à deux mètres heureusement que j’avais piqué un plat ventre. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que tous.

Pierre



Le Journal de marche de son régiment note la scène, donnant même le nom des soldats qui en sont les acteurs, une fois n’est pas coutume : « Poste téléphonique et un dépôt de munitions bouleversés. Brigadier Plasse et canonnier de Girvès enterrés. » Le Journal de marche indique que le dernier a dû être évacué, tandis que le premier, le brigadier Plasse, a pu reprendre son service immédiatement et qu’il a continué à tirer, ajoute la citation qui lui sera décernée, « comme s’il ne lui était rien arrivé ».

Comme si de rien n’était. Enterré vivant, pour commencer la guerre. C’était son baptême du feu. Maintenant seulement je me souviens que, de toute sa vie, mon grand-père maternel n’écrivait jamais.

Fin juillet 1916, du côté Prieur.

Mes arrière-grands-parents paternels ont l’idée originale d’envoyer successivement deux de leurs jeunes fils passer près de quatre mois d’un été prolongé dans un endroit plus calme de leur point de vue que Château-Thierry, l’Angleterre. On dirait que rien n’est plus anodin en pleine guerre que de prendre le bateau pour traverser la Manche. Maurice, qui a quatorze ans, tient le journal de bord. Le 31 août son frère aîné, Jean (celui qui deviendra mon grand-père), a décidé qu’en fin d’après-midi ils iraient au cinéma, en compagnie de Yolande, une petite Française qu’ils ont rencontrée avant de s’embarquer. Ce jour-là, à Londres, il fait une chaleur terrible. Heureusement ils ont réservé leurs places à l’Empire. Un monde fou se presse pour assister à la projection de The Battle of the Somme, sorti le 21 août précédent.

Aussitôt, sur l’écran, la guerre offre un grand spectacle. Les images muettes sont dures parfois, surtout quand elles apparaissent pour la première fois, et qu’elles montrent ce que l’on ne peut pas voir loin du front. Pendant plus d’une heure, ce ne sont que passages de troupes et de pièces d’artillerie. Tranchées et canons, soldats au repos ou se préparant à l’attaque, une messe aussi, un discours, une ambulance qui s’occupe des blessés. Le film exhibe l’avant et l’après : quelques cadavres, le matériel capturé, un immense cratère de mine, une route détruite, les ruines d’un village, ruines qui semblent les victimes les plus « présentables », les combats comme on ne les a jamais encore vus.

Le premier film documentaire sur la guerre, si c’est bien le cas, a été aussi un grand film de fiction car la bataille de la Somme a été en réalité des plus meurtrières pour les troupes britanniques. Le 1er juillet 1916, premier jour de l’offensive, point de départ du film qui prétend raconter la bataille quasi en direct, fut une catastrophe : 58 000 tommies hors de combat dont près de 20 000 morts. Au lieu de cela, le jeune spectateur se souvient des cohortes de prisonniers allemands, de la même nationalité que les morts laissés sur le champ de bataille, embarqués dans les wagons d’un train en route vers l’Angleterre. Happy end. Vingt millions de spectateurs britanniques, ce qui correspondrait à la moitié de la population, firent du film un succès exceptionnel, prétend-on encore.

Maurice, ce grand-oncle, que je regrette de n’avoir quasiment jamais vu, passait pour une tête brûlée et un dangereux non-conformiste. Un an plus tôt, à l’âge de treize ans, avec quatre garçons de son âge, élèves comme lui au collège de Château-Thierry, il s’était enfui pour aller voir la ligne de feu. « Souvenirs d’un poilu éphémère », ainsi s’est-il empressé de raconter en plusieurs pages d’un cahier illustré de dessins à la plume et de vignettes aquarellées son équipée des 28-29 avril 1915. Au bout de 25 kilomètres de marche à pied en longeant la route nationale à la lisière des bois, après quelques ruses de Sioux pour contourner les obstacles et éviter d’attirer l’attention, se cachant dans les fossés au passage des voitures, affamés ils avaient dû se résoudre à demander l’hospitalité à un poste de GVC, les gardes de voies de communication. Ragaillardis ils ont pu apercevoir les environs de la guerre, à quoi ça ressemblait la guerre : un avion français ou boche évoluant dans le ciel, une troupe de soldats revenant du front, même figure tannée pour chacun et tous couverts de boue, une patrouille de dragons au galop, avant de se retrouver au cachot. Goûtant le lendemain midi au rata d’autres poilus qui s’amusent d’eux puis raccompagnés manu militari, la honte au front sans avoir même atteint Soissons, ils ont été arrêtés par les gendarmes peu après Oulchy-le-Château – où se trouve aujourd’hui le monument des Fantômes sculpté par Paul Landowski sur la butte de Chalmont, sept soldats de toutes armes et de tous âges aux yeux clos, qui entourent un jeune homme nu sortant des limbes.





Froid dans le dos


Ce livre sur la guerre de 14, le mien je veux dire, ne fut pas terminé, heureusement. Il fut seulement ébauché. Livre en jachère, livre champ de bataille. Je devais avoir dix ou onze ans au début. Je me souviens que mon souci le plus vif n’était pas de l’écrire ni de le faire paraître car je n’en doutais pas (alors que cette ambition ne reproduisait aucun modèle familial, et que je ne connaissais strictement personne dans le milieu), je ne doutais de rien – ce qui n’était pourtant pas mon genre autant qu’il m’en souvienne. Ce qui me tracassait c’était la perspective d’arriver plus tard à dissimuler que l’auteur, moi, était si jeune, avec le souci d’empêcher que soient ipso facto discrédités la validité historique et le sérieux de l’entreprise – quitte à tirer parti, seulement a posteriori, après publication, de cet étrange engouement personnel, de cette obsession d’enfant, méticuleuse, presque maniaque, pour un passé qui n’était pas le sien.

Livre entêtant, livre travaillant en secret, je ne sais pas ce que sont devenues les premières pages du projet initial dont n’a survécu qu’une liasse de notes en désordre. L’ennui et la peur étaient restés en moi. Comme ils devaient être en moi dès le moment où l’obscur désir de creuser cette époque s’était emparé de mon esprit, à en avoir froid dans le dos.

J’avais découvert dans la chambre de bonne des anciens voisins du dessus, pièce exiguë servant de chambre noire à un photographe retraité, qui fut à deux reprises, le XXe siècle aidant, correspondant de guerre, des boîtes de photos. Un lot de plaques de verre abandonnées sur les étagères en bois quand les héritiers durent vider les lieux. Des photos du front. Au lieu des combats, ces photos respiraient une sorte de bonheur dans le malheur, d’installation dans la catastrophe. On y voyait les activités ordinaires des soldats hors des périodes où ils étaient en première ligne : parties de pêche et de chasse, exercices manuels, travaux du métal, représentations théâtrales, colombophilie, etc. Les personnages déguisés en soldats arboraient un air paisible, ils souriaient. Presque toujours.

Trois types barbus et plus très jeunes, placides, exhibent leurs prises de guerre, une ribambelle de rats suspendus par la queue à une corde à linge. Deux soldats admirent la pancarte accrochée sur une ruine par l’un des leurs, « Guehéry coiffeur. Cartes postales artistiques »… J’ai réalisé des tirages sur papier à partir de ces plaques de verre. Dans la pièce seulement éclairée par une lueur rouge de sacristie, espérant que l’image émerge du bain chimique, je devenais le photographe, le preneur de vues.

La vie de ces jeunes hommes, des frères aînés à peine plus âgés que moi quand cela leur était tombé dessus, me fascinait, sidéré que j’étais au fond par ces quelques centaines de milliers de Robinson Crusoé vivant au jour le jour si près de la mort, par ces bricoleurs s’adaptant à l’horreur pour survivre, sidéré par ces hommes arrachés à la vie qui avaient dû s’enterrer pour survivre. Chacun était discret, réticent, chacun parlait d’autre chose. Cela donnait envie de savoir ce qui ne se raconte pas, quelque chose qui avait à voir avec l’obscénité. La vie et la mort ensemble. En raccourci la même question revenait sans cesse, interrogation lancinante : comment des hommes, des centaines de milliers et de milliers d’hommes, de jeunes hommes pour la plupart mais pas uniquement, ont-ils pu s’habituer et s’acclimater à l’enfer, s’accoutumer à la violence et à l’absurdité. Comment la mort en face a-t-elle pu devenir la vie quotidienne pendant quatre ans. « J’adore la guerre, écrivait au début un jeune officier britannique du 1er Royal Dragons qui tombera en mai 1915. C’est un grand pique-nique, sans le moindre ustensile d’un pique-nique. Je n’ai jamais été si bien. Personne ne se plaint d’être sale. Je n’ai retiré mes bottes qu’une fois depuis ces dix derniers jours, et je ne me suis lavé que deux fois. »

La Grande Guerre, cette guerre médiévale qui a muté en quelques mois de l’année 1915 en guerre industrielle, a fait passer le monde d’un siècle à l’autre, du XIXe au XXe, de l’utopie du progrès – l’Exposition universelle de 1900 avait été l’apogée de cette illusion – à la réalité du désastre de masse : dix-neuf millions de morts, civils compris, un nombre trop colossal pour y apercevoir l’infinie quantité de vies. Avec ses ruines, avec ses deuils, la Grande Guerre a aussi été une guerre de longue durée, une guerre interminable.

Au lieu de nous éloigner, le centenaire nous en a rapprochés. Voici la lumière d’une planète morte qui nous atteint. Pourquoi ce regain d’intensité alors que les derniers acteurs ont tous fini par disparaître, alors même que leurs héritiers ne forment aucune communauté ? Peut-être parce que la disparition des derniers poilus nous a libérés collectivement, elle a éloigné de nous le respect que nous leur devions, et l’ironie que pouvaient susciter leurs sonneries aux morts, leurs défilés chaotiques, leurs discours ampoulés, leurs brochettes de médailles. Elle nous a mis en première ligne, elle a fait de nous des témoins, elle nous a rendu une part de notre histoire intime : nos familles, nos silences et nos secrets de famille.

Bien au-delà des grands événements, au-delà des faits d’armes et des grandes batailles, ses marques, ses traces peuplent les caves et les greniers de notre mémoire commune. 14-18 a beau appartenir à l’histoire ancienne, cette vieille histoire avec son rayonnement faible, sa basse intensité, nous habite. Le désastre est resté gravé au fer rouge. Nous sommes encore des victimes collatérales de cette guerre, cette guerre que plus personne d’entre nous n’a connue. Ce passé nous regarde. Pour combien de temps ?

La représentation est finie depuis longtemps, les acteurs et tous les figurants sont morts depuis belle lurette, mais le théâtre des opérations est resté ouvert à tout vent : champs et prés, bois, ruisseaux, vallons, escarpements, routes qui furent, pour quelques mètres, le territoire d’affrontements inimaginables. Autour de Verdun, les côtes et le fort de Vaux perdu et repris jadis émergent de la brume, comme la légendaire tranchée des Baïonnettes, les villages détruits à l’instar de Fleury dont les commerces ne sont même plus des emplacements vides, même pas les murs de villas détruites par une éruption volcanique, seulement des pancartes pour signifier la disparition, l’effacement. Ici était la poste, et là l’épicerie ou la boulangerie.

La guerre est achevée depuis un siècle, et pourtant il suffit de regarder ce qui est invisible pour voir que ce n’est pas vrai. La terre reste toute cabossée dans la Somme, en Artois ou dans les Flandres, en Lorraine, en Champagne et dans les Vosges. Cratères géants ou casemates indestructibles, terrains ravagés que la végétation et les arbres ne camouflent toujours pas, domaines infréquentables tellement le sol est truffé, forêts maudites. À l’intérieur de la « zone rouge », ces hectares d’anciens champs de bataille, la paix n’est jamais revenue car la densité d’explosifs y est beaucoup trop forte.

Sur le milliard d’obus tiré durant quatre ans, un quinzième ou un vingtième dort pour ainsi dire. Hormis les milliers de tonnes immergées ensuite dans les lacs, plongées dans les gouffres ou abandonnées au large en mer du Nord, ces munitions sont restées enfouies. Elles refont surface sous le soc d’une charrue ou au hasard d’un chantier, sans compter le plomb des shrapnels qui sature les terres, l’arsenic qui a atteint la nappe phréatique, le mercure qui contamine la flore, le perchlorate d’ammonium qui rend l’eau non potable. La terre est un puits qui nous montre comment le passé a vieilli.

Outre les paysans, les contemporains de ce passé sont les archéologues, qui, souvent malgré eux, ont commencé par découvrir un continent ignoré. L’histoire de la discipline est traversée de ces objets qui, d’abord, semblaient trop pauvres, trop communs, trop peu nouveaux, trop nombreux, trop peu instructifs par rapport à l’Histoire : les découvreurs de Pompéi n’étaient-ils pas déçus de ne ramasser que des bouts de vaisselle cassée, qui se ressemblaient entre eux. Les squelettes que l’on extrait de la terre ne sont pas de vieux guerriers âgés d’un millénaire, mais désormais des ancêtres, des voisins qui ont un nom, une identité, une famille, et souvent des descendants. En explorant ce « nouveau passé » que révèlent ces morts très proches, reconnaissables parfois comme jamais jusqu’alors, au point de pouvoir lire leur adresse si ce n’est leurs pensées, les fouilleurs d’aujourd’hui exhument d’autres hommes qui, au même endroit, s’étaient enfoncés dans la terre pour rester en vie. Ce ne sont plus des tibias ou des crânes, c’étaient des êtres qui ont vécu non loin de nous. Là-bas, à l’autre bout de la tranchée, on aperçoit des silhouettes. On voit s’avancer leurs frères, qui sont les nôtres.

Dire que le dernier poilu, le dernier des derniers, s’appelait Lazare.





Empreintes


Aujourd’hui nous savons que les disparus ne reviendront pas, et d’ailleurs personne ne les attend plus. Pouvaient-ils même imaginer qu’ils finiraient un jour au musée ?

Au « Trou de l’Enfer », l’abbé Alphonse Collé récupère après l’hécatombe du 28 août 1914 où les jeunes chasseurs alpins sont allés au carnage pour la conquête du col de la Chipotte, lettres, plaques d’identité, portefeuilles, objets personnels. Quelques jours après il crée le musée commémoratif de Ménil-sur-Belvitte. Dans le presbytère épargné par les destructions un petit oratoire fait office de musée de la Guerre. Les douilles d’obus servent de candélabres, la niche de la Vierge est tapissée de baïonnettes disposées en rayons, sur les murs des armes, des képis, des bérets alpins, des gourdes, armes françaises mêlées aux armes allemandes, et ainsi de suite, sont exposés. Le musée se visite, et l’abbé édite des cartes postales. Cet homme singulier qu’est Alphonse Collé, raconte la romancière américaine Edith Wharton en tournée sur le front, « il semble qu’il ait eu depuis toujours à la fois le goût de la classification raisonnée et le culte des héros. À l’entrée du presbytère se trouve une vitrine de papillons soigneusement montée et qui témoigne, à n’en pas douter, d’un penchant ancien pour la collection. Seulement, entre-temps, ses spécimens ont changé de nature. Renonçant aux papillons pour les hommes, c’est le souvenir de ces derniers qu’il fixe désormais pour l’éternité ».

À Rovereto, au bord de la frontière italienne avec l’Autriche, s’est ouvert dès 1921 le premier musée municipal de la Grande Guerre. Dans les vieilles vitrines, hélas probablement rénovées depuis, on pouvait voir à côté des rubans et des épaulettes, des petits bijoux, des barrettes, des étoiles, des insignes, à côté des échantillons du corps glorieux du soldat italien en somme, des casques perforés, des vareuses décolorées, trouées, brûlées, des restes de rations, des miches quasi pétrifiées, des pochettes de médicaments périmés, des bouts de toile de jute, des paquets de tabac, des tablettes de laudanum, des compresses, des flacons encore bouchés. De l’aéroplane du major Antonio Locatelli, il subsiste deux bouts d’étoffe, bleu et rouge, ainsi qu’une bande blanche autrefois verte, ramassés par un alpiniste. Maintenant ces noms propres baptisent des mannequins, parfois sans tête ou sans mains, des êtres qui n’ont jamais existé. On descend deux marches et voici l’ge du bronze et la fin de l’Empire romain. Boulets, boucliers, cottes de mailles, pointes de lance semblent raccord. La guerre d’Apaches a perduré. La baïonnette n’exclut pas la pelle, la pioche, le couteau de boucher. Au tout début de la guerre, les soldats reviennent avec des trophées, des armes, des casques, des souvenirs des tranchées conquises : pompons en laine jaune et blanche, sachets de toile remplis de biscuits en losange parfumés à l’anis, morceaux de pain bis.

Les officiers britanniques avaient la coutume de rapporter, autant que possible, le paquetage à la famille du défunt, y compris son uniforme déchiqueté ou transpercé. « Tout était humide, usé et simplement agglutiné par la boue. Tous les sépulcres et les catacombes de Rome ne pourraient me faire réaliser la mort, la pourriture, la décomposition aussi vivement que le fit l’odeur de ces vêtements », confie dans son journal Vera Brittain, la fiancée de Roland Leighton mort le 23 décembre 1915 à l’âge de vingt ans dans l’Artois, lorsqu’on lui remet ces restes.

Les objets contiennent la trace d’hommes en action, en mouvement. Ils rappellent des gestes, des corps, des êtres. Ce sont les empreintes bien tangibles de ces êtres désormais sans corps. Les musées forment un écrin aux armes et aux uniformes, mais où est passée la terreur ? La réalité même est devenue invisible car ni la boue, ni la merde, ni la soif, ni la faim, ni le froid, ni la rage, ni l’ennui ne laissent de vestiges tangibles. Comment pourrait-on reconstituer ce qui n’a pas de forme.

La guerre de 14 fut une interminable guerre d’usure, s’enlisant jusqu’à nous, au point de se demander si elle avait jamais commencé.

En elle quelque chose demeure incroyable, presque inconcevable, comme si la guerre était devenue la vie elle-même. Notre espèce n’en a-t-elle pas été génétiquement modifiée ? « À présent la mort même n’est plus pareille, écrivait Maurice Maeterlinck dans Le Figaro du 11 février 1915. Elle n’a plus de visage, elle n’a plus d’habitudes, elle n’a plus de sommeil, elle n’a plus de relâche. Elle est toujours tendue, toujours aux aguets, éparse, insaisissable et dense, insinuante, diffuse, obsédante, innombrable, surgissant de tous les points de l’horizon, émergeant de la terre et tombant du ciel, infatigable, inévitable, occupant tout l’espace, occupant tout le temps durant des jours et des semaines, des mois, sans une minute d’interruption, sans une seconde de rémission. On marche, on dort, on vit dans son réseau fatal. » Jamais les nerfs n’avaient été soumis à une telle épreuve, l’attente des forces du néant.

Le 4 janvier 1915, Roland Dorgelès, qui n’est pas encore l’auteur des Croix de bois, écrit à sa « grande fille aimée », sa maîtresse : « Aucun de nous ne peut croire qu’un jour, il couchera ailleurs que dans la boue, dans un lit où il ne pleuvra pas, sans la menace de l’alerte, sans claquer des dents de froid. La misère nous tient si bien qu’on se croit à elle pour toujours. Qu’on puisse résister à tout cela, c’est incroyable. » Je n’ai jamais pu oublier la voix entendue à la radio d’un vieux poilu, quand il y en avait encore suffisamment sans que l’on ait à les compter, qui racontait, de retour chez lui après l’armistice, au lieu de son soulagement, son impossibilité à dormir dans un lit, sur un matelas, sous un édredon, dans des draps. Il avait fallu d’abord qu’il couche plusieurs nuits par terre pour retrouver le sommeil.





Le silence du permissionnaire


Zouave avant de devenir guetteur d’avions, Jean Paulhan, le futur directeur de La Nouvelle Revue française, évoque son expérience dans Le Guerrier appliqué, cinq cents exemplaires parus en 1917 à compte d’auteur. Il n’y exprime jamais sa colère d’avoir été envoyé au feu dans un uniforme qui eût mieux convenu à des polichinelles, remarquera-t-il plus tard, car leur tenue faisait « autant de cibles faciles et même agréables » offertes aux soldats d’en face. Il ne dit rien encore du « silence du permissionnaire » qu’il va formuler vingt-cinq ans plus tard pour chercher à comprendre pourquoi les anciens combattants se sont tus.

Mars 1941. Alors que la France est en grande partie occupée, Paulhan fait paraître le livre auquel il travaille depuis des années, un étrange traité de rhétorique, un essai sur le langage qu’il intitule joliment Les Fleurs de Tarbes. À la faveur de l’une des pages, il revient sur le traumatisme de la Grande Guerre, où il a perdu bien des amis.





Chacun sait que les soldats de 1914, quand ils allaient chez eux en permission, demeuraient muets. De quoi la propagande pacifiste a tiré grand parti, donnant pour causes du silence : d’une part, l’horreur des guerres qui serait proprement indicible ; de l’autre, la mauvaise volonté de la famille du soldat qui de toute façon eût refusé de comprendre. En bref on tenait pour motif du silence les deux raisons qui invitent tout homme normal à parler (et même à bavarder) : l’étrangeté de ce qu’il a à dire ; et la difficulté de convaincre.



Et d’insister dans une lettre : « Le mieux est d’avouer que nous avions tous, dans ce temps-là, une grande maladie du langage (dont je ne pense pas que nous soyons tout à fait guéris). »

« N’avions-nous pas constaté, après l’armistice, que les combattants revenaient muets du front, non pas plus riches mais plus pauvres d’expérience communicable », remarquait peu auparavant, en 1936, un exilé berlinois à Paris, Walter Benjamin :





Ce qu’on devait lire dix ans plus tard dans la masse des livres de guerre n’avait rien à voir avec cette expérience qui passe de bouche en bouche. Rien d’étonnant à cela. Jamais on n’avait vu expériences aussi foncièrement convaincues de mensonge – les expériences stratégiques par la guerre des tranchées, les expériences économiques par l’inflation, les expériences physiques par le blocus, les expériences morales par les gouvernants. Une génération qui avait encore connu, pour aller à l’école, les tramways à chevaux, se trouvait en plein air, dans un paysage où tout avait changé, sauf les nuages, et, au-dessous d’eux, dans un champ de forces d’explosions et de courants destructeurs, le tout petit corps fragile de l’homme.



Pourtant, on répliquera que les éditeurs auront rarement autant publié de souvenirs et de récits qui témoignent de ce qu’avait enduré le tout petit corps fragile des hommes. L’après-guerre fut particulièrement prolifique tant et si bien que Jean Norton Cru, ancien combattant français et professeur au Williams College dans le Massachusetts, entreprit d’écrire Le Livre qui départagerait le bon grain de l’ivraie, une thèse indépendante de toute université ou corps constitué, un volume de sémiologie appliquée bien avant l’invention de la discipline, Témoins. Refusée par la fondation américaine qui l’avait commanditée, rétive aux concessions, la somme de sept cents pages sera publiée finalement aux frais de l’auteur en 1929. Manière de faire la part du feu, Norton Cru s’attache à distinguer à partir de plus de trois cents livres ceux qui, de la guerre, ne connaissaient que l’arrière voire les salons, et ceux qui avaient fréquenté intimement la boue et les rats, rétablissant entre eux tous une échelle de valeurs, graduant les témoignages selon ce qu’il estimait être la proximité avec le front, allant des plus proches aux plus lointains – sans aucun respect pour les valeurs reconnues, et avec une forte tendance à ranger les écrivains du côté de la littérature, du faux témoignage.

Rien de contradictoire malgré les apparences avec le fameux silence du permissionnaire. Infiniment nombreux furent ceux qui, dans la vie retrouvée, en famille, ne parlaient jamais de ces quatre années, pas plus que de leur courage ou de leurs faits d’armes. Paulhan avait raison. Les monuments étaient partout, les anciens combattants étaient omniprésents, formant un parti, avec une aile gauche et une aile droite (le vieux Pétain s’en souviendra après la défaite de 1940 en instituant la Légion française des combattants dans son programme de quadrillage du pays), la guerre donnera même sa couleur à la vie politique avec la Chambre bleu horizon des années 1920. Une chape de silence a recouvert ce qui s’était passé – et qui n’était pas dicible. Une chape de silence qui était d’une pierre bien plus dure que la pierre des cénotaphes. Seules pouvaient se raconter les anecdotes.





Kermesse héroïque


À 300 kilomètres de Paris, des champs, des bosquets, des petits bois, puis c’est Lacroix-sur-Meuse dans la région de Verdun, et à gauche de la départementale on lit enfin la pancarte « Fort de Troyon ». Un chemin de terre monte à travers un camp militaire : tentes kaki, jeeps, hommes en uniforme. Le fort lui-même est en piteux état, enterré. Près de la cabane qui sert à la fois de guichet et de buvette, un homme aux yeux qui roulent veille sur l’entrée. Guide bénévole et restaurateur du fort, il se donne du courage, s’avalant au goulot quelques lampées d’une bouteille de whisky qu’il avait planquée dans le coffre de sa voiture. Il est 10 heures ce matin d’un jour de printemps de l’extrême fin du XXe siècle.

Un courant d’air glacé souffle sous les voûtes qui servent de hall d’exposition : un exposant moustachu en pull jacquard dispose, à la meilleure place, deux tables en quinconce pour aligner ses œuvres, des figurines de poilus en plastique qu’il peint à la main, et place à l’intérieur de décors historiques de sa création vraies herbes, vrais cailloux, vrai coton, qui authentifient ses compositions soigneusement documentées, comme il le précise sur un panneau. Il y a un tableautin médiéval, une crucifixion réglementaire (clous, larrons et légionnaires), des saynètes de batailles et bien entendu, sous verre, un assaut du fort de Troyon qui nous offre l’hospitalité. Grand succès, au moins d’estime, d’autant que l’artiste ne perd pas une minute. Il profite de l’immobilité forcée derrière le stand qui lui a été octroyé pour réaliser à la chaîne de nouvelles œuvres, coloriant des tirailleurs miniatures à l’aide d’une énorme loupe.

Au rayon mitoyen de ce Gulliver des temps modernes, son voisin explose littéralement dans un costume noir assorti à la teinture de ses cheveux. Le spécialiste amateur dédicace à tour de bras, avec l’aide de sa fidèle auxiliaire, son épouse, une bonne douzaine de volumes de sa production d’historien ambulant, qui révèlent tous la vérité, la vraie histoire de Verdun, celle de Douaumont, celle de la Marne. Le monde des mensonges se dissipe. Rien de notable, hormis un vendeur de galets décorés et de souvenirs « authentiques » en pâte à sel, telle la reproduction des bornes kilométriques casquées qui jalonnent la fameuse Voie sacrée jusqu’à Saint-Mihiel. Brochures et publications « maison » composent, maigrement, les quelques tables de ce Salon littéraire et historique. Plutôt que d’attendre l’improbable client (pourquoi viendrait-il jusque-là acheter des livres, même « des livres inédits », selon les termes de l’affiche qui annonce la manifestation ?), autant visiter le fort.

Pendant plus d’une heure et demie, en compagnie d’une trentaine d’hommes et d’une seule femme, tous déguisés en militaires, le guide alcoolisé fera revivre avec maestria la construction du fort en l’espace de quelques mois seulement en 1878, sa conception architecturale, la résistance héroïque de la garnison en septembre 1914 (peu de morts du côté français contre des milliers de soldats allemands), le commandant qui voulut se rendre et le capitaine qui le mit aux arrêts, le capitaine blessé grièvement qui a continué à commander ses hommes, ligoté sur un brancard – avant de mourir pour de bon quelques mois plus tard, en 1915 –, le dédale des couloirs, les clefs de voûte jamais identiques l’une à l’autre pour se repérer à défaut d’éclairage, les moyens d’obtenir de l’eau dans la chambrée où s’entassaient quarante soldats grâce à la condensation produite par des fours à bois, tout le système de défense qu’il faisait revivre, jusqu’à l’émotion. « La visite s’interrompt maintenant pour céder la place à la piété et au pèlerinage », dit-il, arrivé devant un éboulis demeuré tel quel, dont dix-sept soldats n’ont jamais pu être retirés.

Il faut faire la queue pour obtenir la ration de midi, une barquette d’une espèce de hachis Parmentier arrosé de vin rouge, moyen de se donner du cœur à l’ouvrage, comme si on y était. On avalera tout cela, installés sur des bancs sous une grande tente. La Guerre est devenue un magma hors du temps. Parmi les convives, quelques poilus bleu horizon, deux bidasses de l’été 14 dont un père barbu et son fils glabre qui est son portrait craché, beaucoup de pseudo-Américains de la dernière guerre, auxquels s’ajoutent des recrues plus récentes. À côté d’une section de Bavarois à casque à pointe, une patrouille de rangers du Vietnam fait visiter son campement et admirer ses armes, dont un fusil-mitrailleur en parfait état de fonctionnement. « Nous n’avons pas encore pu nous payer de véhicule », dit l’un d’eux, avouant qu’ils se ruinent à acheter jusqu’au moindre bouton de guêtre. Les reconstitueurs – tel est leur titre, et ils sont de plus en plus nombreux – exhibent sur eux-mêmes leur propre collection d’accessoires militaires, parcourant les anciens champs de bataille qu’ils transforment en déballages de vide-grenier (mais rien n’y est à vendre). Férus de telle arme, de telle année, de telle armée, après des mois de préparatifs et d’acquisitions, ils viennent se regrouper, posant ensuite devant le monument aux morts, pour la photo, pour devenir eux-mêmes des souvenirs vivants, comme s’il suffisait de se coller des fausses moustaches ou des barbes postiches, d’accrocher des médailles et de porter des masques de carnaval pour entrer dans l’Histoire.





Pays hantés


Dunkerque, Calais, Gravelines, Reims, Arras, Nancy… La terre tangue, s’approche, déchirée de crevasses, boursouflée, couturée, les champs sont des no man’s land, le ciel a la couleur du crassier, les rares murs encore debout, les toitures soufflées, les avenues désertes comme des carrières de pierre, les églises équarries sont des châteaux de carton battus par l’air froid. Survolé en dirigeable par les opérateurs des Actualités, le paysage bouge doucement, met le regard en apesanteur. Cette planète inconnue a-t-elle vraiment existé ?

Avant de se lancer dans sa grande œuvre d’analyse critique des récits de guerre, Jean Norton Cru décide d’aller revoir les champs de bataille. Il traverse la Champagne, l’Argonne, et arrive enfin à Verdun où il visite le secteur. Il s’aventure seul, seul contre tous, trois jours durant, à s’épuiser, à se nourrir de mûres, fruits presque sacrilèges pour lui comme s’il se nourrissait du sang de ses camarades, pénétrant dans le domaine ensorcelé, tandis que travaillent les équipes du Génie. Il se prépare à atteindre le vrai théâtre des opérations, celui qui parle encore par mille signes :





Je suis allé au-delà, où la bataille reste figée dans les ruines, sur un terrain couvert de ronces métalliques et végétales, encombré de toutes les épaves du combat, pleine d’obus non éclatés, de grenades prêtes à exploser… personne n’y va, c’est la brousse épaisse, traîtresse, cachant des trous d’obus énormes, pleins d’eau. Il y règne un silence de mort… soudain interrompu par le brusque éclatement d’un obus, puis d’un autre, et encore un autre, accompagné du sifflement des éclats qui se dispersent. Je me demandais si dans cette résurrection des souvenirs d’un passé mort, bien mort, je n’étais pas sujet à une hallucination.



Les nombreux touristes français et allemands font le tour en autocar de la ligne des forts. L’agence Cook propose l’excursion à 120 francs par jour et par personne en 1926. Joseph Roth, qui est en reportage pour le Frankfurter Zeitung, préfère visiter la nuit les rues désertes, les cadavres de maisons en morceaux, les chambres fantômes, les baraques provisoires en tôle ondulée qui crépitent sous le feu roulant de la pluie. Il aurait fallu conserver la cathédrale de Péronne sans sa toiture, et, loin à la ronde, ce qui restait des arbres – immortalisés aussitôt par Charlot comme observatoire des lignes ennemies. « Il n’y a pas de monuments plus épouvantables que ces arbres calcinés ; ces moignons entaillés, cisaillés à leur sommet, qui continuent à plonger leurs racines dans le sol, sont depuis longtemps privés de but, et se brisent en morceaux ; chacun est un monde détruit, une caricature d’arbre, sa propre potence percée de trous, lardée de projectiles, avec de vieux lambeaux d’écorce qui pendent, qui sont autant de refuges pour les vers et le plomb, et qui continuent à sentir le feu et le gaz. »

Le pèlerinage vers les différentes zones du front avait commencé dès l’hiver 1918-1919. Le commerce de souvenirs a aussitôt fleuri : des petites bornes en terre cuite peinte représentent celles qui jalonnaient la Voie sacrée. Elles contiennent à l’intérieur un peu de terre du champ de bataille, comme de la Terre sainte. Les guides Michelin éditent une série de volumes abondamment illustrés de photos et de cartes pour répondre à la demande de la nouvelle clientèle qui veut partir sur les traces de son défunt : huit cent cinquante-cinq mille guides sous couverture bleu horizon vendus en neuf mois.

On correspond avec les anciens compagnons de combat, l’administration ne va pas assez vite, alors on recrute des informateurs pour identifier l’endroit possible où le fils, le fiancé, l’époux aurait pu être inhumé, on erre à travers la campagne, on se repère à la lumière des torches, la nuit c’est plus discret, encore des coups de pioche, des coups de pelle dans la terre dure comme du bois. Mais des paysans peu scrupuleux labourent les terres sans respecter les sépultures qu’elles contiennent car elles sont en plein champ. D’autres ramassent des vestiges d’équipement pour récupérer le fer ou le cuivre.

Rudyard Kipling est membre de la Commission impériale britannique des sépultures de guerre. Il vient souvent dans les « régions dévastées », les « pays aplatis » selon l’expression de Dorgelès, où sur quinze mille maisons on en trouvait trente-cinq intactes. Il part à la recherche des cimetières des débuts de la guerre. Kipling regarde, dans ses Souvenirs de France, les hommes et les femmes armés de longues pelles qui comblent les tranchées et les trous d’obus, à perte de vue, ou déblaient les décombres des bourgades. Ces couples obstinés se fourrent dans les jambes des Annamites et des Sénégalais qu’on a envoyés arracher les écheveaux de fils de fer barbelés pour les rouler en pelotes, tandis que des artificiers font sauter des dépôts de munitions abandonnées. Son fils unique, engagé volontaire, John, était mort fin septembre 1915 à la bataille de Loos-en-Gohelle en Artois. Le jeune lieutenant avait dix-huit ans. Réformé, son père avait réussi à le faire accepter par les Irish Guards. Kipling a passé le reste de sa vie, jusqu’en 1936, à essayer de retrouver le corps de son fils, ou du moins la preuve de la certitude de sa mort.





L’armée morte


En 1923, Roland Dorgelès publie Le Réveil des morts, dont un exemplaire d’origine aux pages brûlées et cassantes qui exhalent l’odeur âcre du papier moisi est revenu des tréfonds où je l’avais gardé à lire « pour plus tard ». Rarissime roman contemporain des événements à raconter ce qu’a été l’immédiat après-guerre, l’économie qui a été générée, sept cent mille maisons à rebâtir, quatre millions d’hectares à défricher, l’expertise des dommages des sinistrés, le marché foncier et celui du bâtiment qui flambent, l’aventure pour une main-d’œuvre venue de partout qui y voit son eldorado. Quand la guerre se termine, les morts aussi se mettent à affluer.





Terreux, hagards, fantassins en culotte rouge et vétérans casqués, ils sautaient hors des trous, emplissaient le champ nu de leurs cohortes, et, si loin qu’ils pouvaient voir, tout le long de la zone rouge, c’était une ruée pareille, mêlant les uniformes de toutes les armées qui avaient passé là. Les revenants se regardaient entre eux, interdits, cherchant en vain des camarades, parmi tous ces soldats qu’ils ne connaissaient pas. D’où venaient-ils ces chasseurs à pied, ces cavaliers, ces zouaves en kaki ? […]. À mesure qu’ils revivaient, à mesure que la pensée se rallumait dans leur tête creuse, ils reprenaient aussi leur aspect d’autrefois, et le visage se refermait sur l’horrible sourire, les yeux apparaissaient dans les orbites vides. Cependant, chacun conservait sa blessure, celui-là son front rouge, un autre son ventre ouvert et un aveugle, pour les suivre, s’était accroché au bras d’un bancal qui voyait.



Après le 11 novembre, ils sont partout. Le front a envahi l’arrière. Dans chaque famille, dans chaque maison, dans chaque immeuble, dans chaque village. Ils ne sont plus là, mais ceux qui les ont connus et aimés les voient ou les entendent encore. Ils hantent les cœurs et les mémoires, ils emplissent les portraits encadrés aux murs, les reliquaires familiaux.

L’onde de choc atteint l’entourage : plus de six cent mille veuves – et combien de fiancées ? – presque un million d’orphelins, sans parler des retrouvailles difficiles, après le fantasme du retour l’augmentation des divorces, l’alcoolisme, et ce qui reste tapi dans le secret des alcôves et des familles, l’ombre portée de la guerre. Dès le mois d’octobre 1914, dans les catalogues des grandes maisons de nouveautés, parmi les robes en tissu de velours, les chemisiers en soie, les chapeaux à plume, les cols de loutre, un petit pavé illustré avait dû être ajouté pour répondre aux nouveaux besoins de la clientèle, différents modèles de couronnes mortuaires. Bientôt la vogue du noir va se répandre, et habiller pendant plus d’un demi-siècle des jeunes mariées et d’éternelles fiancées maquillées peu à peu en vieilles dames.

Les soldats de l’armée morte ne sont même pas là, près des leurs. Leurs proches ne peuvent pas venir pleurer sur leur tombe, fleurir leur souvenir. Les poilus ont été abandonnés ou inhumés hâtivement sur les champs de bataille, dans les fosses communes (où on les entasse au début par dix, parfois par cent), les sépultures individuelles qui deviennent en principe la règle à partir de la loi du 29 décembre 1915, les carrés militaires des cimetières près du front, les tombes isolées qui ressemblent à des parcs d’enfant, petits divans de terre sous une croix de fortune, avec une couronne en perles multicolores ou des fleurs artificielles, une cocarde de couleur vive, et un carton ou une bouteille pour conserver leur nom. Les inscriptions sur une planche se délavent sous la pluie ou le soleil.

Un combattant rapporte dans ses carnets qu’après l’offensive d’Artois à l’automne 1915, les soldats d’un régiment d’infanterie de retour du front ont dû défiler en laissant vide parmi eux la place des tués, des blessés ou des disparus : certaines compagnies étaient réduites, au lieu de 150 personnes, à 10 ou 20 hommes.

Près de 1 400 000 morts sous l’uniforme en quatre années de guerre uniquement du côté français. Chiffre monstrueux, à la hauteur de la guerre de masse qui a fait près de vingt millions de victimes en Europe, militaires et civils confondus. Alors la grande question est : que faire de tous ces morts ?

Les cercueils deviennent la règle. Tout un cérémonial est institué durant l’immédiat après-guerre, et d’abord un cahier des charges strict qui définit taille, fabrication, présentation, et les conditions d’adjudication des marchés publics. De vastes cimetières militaires sont créés, quatre grandes nécropoles militaires, des ossuaires pour regrouper l’armée des ombres.

Une fois morts et enterrés, dans le meilleur des cas si l’on peut dire, les morts ne sont pas en repos. La plupart d’entre eux sont exhumés et inhumés deux ou trois fois. Et encore faut-il localiser ceux qui ont été enterrés dans leur coin, suscitant le pillage des chiffonniers des zones de combat qui vont parfois jusqu’à récupérer les alliances et les dents en or, quand ce ne sont pas les corps qu’ils mélangent entre eux sans vergogne. « On écoute les coups de bêche dans la terre grasse, puis les coups deviennent plus sonores. Une couche de craie. En l’écartant avec soin, un lambeau de capote apparaît. Puis le corps, puis le crâne. Mais ce n’est pas lui. » « Longtemps après on vous ramène une poignée d’os et l’on vous dit : “c’est lui…” Ou bien l’on vous montre un bout de champ et l’on vous dit : “C’est là.” Très lucratif, le commerce illégal remémore le trafic des reliques : la volonté de croire des familles compte beaucoup plus que les certitudes matérielles.

Les autorités ferment les yeux sur le retour des corps assuré par l’intermédiaire de brancardiers. Certains, qui ont des relations, réussissent à obtenir des autorisations de l’état-major ou trouvent des expédients. D’autres familles vont jusqu’à payer des hommes de main plus ou moins fiables pour exhumer les dépouilles et les transporter clandestinement jusqu’au village natal, à mille lieues des champs de bataille.

Les procès-verbaux des commissaires de police grouillent d’histoires de parents qui deviennent des hors-la-loi pour récupérer leurs défunts. Surpris en flagrant délit, un père raconte qu’un ami, dont il refuse de révéler l’identité, lui a donné l’adresse d’un entrepreneur de transports de Neuilly-Plaisance dont il ignore le nom. Moyennant la forte somme de 500 francs, celui-ci l’a conduit en camionnette à Villers-Cotterêts. Dans cette ville, et dans une rue qu’il ne peut préciser, il a acheté pour 300 francs un cercueil en chêne avec l’intérieur en zinc chez un menuisier dont le nom lui est tout aussi ignoré. Celui-ci lui a procuré un ouvrier plombier, et à la tombée de la nuit, aidés de deux ouvriers agricoles embauchés dans les environs, le père et la mère se rendent dans la plaine à une dizaine de kilomètres de la gare de Vierzy où était inhumé leur fils. Après avoir exhumé le cadavre dont les chairs avaient complètement disparu, dit le rapport, ils l’ont facilement et avec certitude identifié grâce à ses bretelles, chaussettes, chemise et caleçon qui étaient intacts. Après que le zinc a été soudé, le père a fait fermer la bière. L’opération commencée à 21 heures a pris fin à 23 heures, et les parents sont rentrés par la route avec la camionnette pour arriver au petit matin. « Je sais que j’ai enfreint tous les règlements sur les exhumations et transports de cadavre, mais ma femme désirait si ardemment, maladivement même donner une sépulture convenable à notre fils et le faire reposer dans un caveau que nous possédons au cimetière d’Ivry-Commune que j’ai passé outre et agi ainsi », dit le père.

Au Parlement, un débat très ardent oppose deux camps. Louis Barthou, dont le fils unique a été tué au front, défend le vœu soutenu par une pétition nationale que les familles ne soient plus privées de leurs défunts, qu’ils rentrent enfin au bercail. En face un autre homme en deuil, un homme politique éminent, Paul Doumer (le futur président de la République a perdu trois fils sur ses cinq, le quatrième, gazé, disparaissant en 1923), estime que les soldats morts pour la France doivent rester tous égaux, unis à leurs compagnons de malheur (ainsi que le pratiquent les Anglais, quels que soient le rang et le grade). L’urgence selon ce dernier est d’assainir les champs de bataille : « Pendant tout le temps que nous perdrons à faire le transport dans les cimetières familiaux, les tombes éparses disparaîtront ; en effet les bouteilles que les camarades ont placées sur les sépultures se cassent à la longue ; les croix tombent, leurs inscriptions deviennent illisibles ; on a essayé de mettre des cocardes, elles s’effacent comme tout le reste. » Une deuxième mort guette les morts. Tragédie du destin, Paul Doumer sera assassiné en 1932 et Louis Barthou périra des suites d’un autre attentat en 1934.

Après des mois qui semblent très longs, la loi du 31 juillet 1920 et le décret du 28 septembre 1920 autorisent le rapatriement des corps. Ce retour, est-il prévu, aura lieu aux frais de l’État afin de ne pas introduire de discrimination entre les morts, à la condition que la demande soit faite expressément par la veuve, les ascendants ou les descendants. Les frères et sœurs ne peuvent rien réclamer. La « démobilisation des morts » commence, et avec elle une infinité de questions d’organisation, d’intendance, de transport par wagons spéciaux puis d’acheminement jusqu’aux cimetières communaux. La ronde de convois mortuaires entamée à partir de janvier 1921 dure jusqu’à la fin de l’année 1923. Deux cent quarante mille morts doivent traverser la France pour revenir « chez eux ». Sept entreprises se répartissent le territoire. Trois de fait domineront le marché : deux frères courtiers d’assurance reconvertis, un petit entrepreneur, un ancien imprimeur. De même que le chantier de construction du mur de l’Atlantique sous l’Occupation sera, vingt ans plus tard, l’aubaine pour les grandes entreprises françaises du bâtiment et des travaux publics et pour une myriade de petites entreprises et d’artisans, pour les pompes funèbres c’est le marché du siècle. Plus on déplace les cadavres, plus il y a d’argent à gagner.

Le prix est calculé à la pièce. Le mort varie de 24,50 francs à 73,50 francs selon Dorgelès, le prix pouvant atteindre 215 francs pour un convoi isolé. C’est l’occasion de pots-de-vin et d’escroqueries, jusqu’aux plus affreuses profanations, la moins pire étant de remplir le cercueil de terre ou de cailloux pour le lester. Les corbeaux volent au-dessus des champs de bataille.





Corps sans nom et noms sans corps


Et les soldats qui ne seront jamais retrouvés ? Dans L’Homme foudroyé, Blaise Cendrars évoque son souvenir de guerre, vrai ou faux, le plus abominable : le sergent de la Légion étrangère van Lees emporté par un obus à la ferme de Navarin, sucé par une goule invisible, le corps volatilisé en un hurlement, seul son pantalon vide retombant sur le sol.

Les morts n’en finissent pas d’agoniser au terme d’une guerre qui a inventé la mort industrielle mais aussi la destruction même des morts au fur et à mesure de la guerre de position, des attaques et des contre-attaques, parce que les troupes de relève ne les reconnaissent pas, parce que les lance-flammes et les grenades incendiaires les anéantissent, parce que les bombardements les retournent. Des cimetières entiers ont disparu selon les reflux du champ de bataille.

Combien de soldats sont restés inconnus ? Rien que du côté français, un rapport parlementaire les a évalués au lendemain de la guerre à plus de trois cent mille, avant que ce chiffre arrive parfois à être presque doublé aujourd’hui, sans certitude non plus. Un mort sur quatre, sur trois, ou quasiment sur deux qui n’a pu être identifié ? Corps sans nom et noms sans corps, les fantômes sont impossibles à compter.

Le rituel du Soldat inconnu, mis en scène en France à partir de 1920, non sans mal – avant d’être adapté presque par chaque pays belligérant –, a essayé de colmater cette perte infinie. Le geste symbolique a été si puissant qu’il y a associé l’épouse et des enfants témoins, une sorte de famille du Soldat inconnu qui valait pour toutes les autres puisque le soldat mort était sans identité. Pas plus que le défilé gigantesque du 14 juillet 1919 n’avait réussi à associer les morts et les vivants, le rite national du 11 novembre ne pouvait suffire. Morts restés très loin de chez eux pour l’essentiel, morts deux fois morts, les disparus que n’abritait aucune sépulture digne de ce nom risquaient de rôder longtemps, d’être à jamais des âmes errantes – ce que montre littéralement l’afflux des spectres à la fin du film d’Abel Gance, J’accuse, dont la première version sort à Paris moins de six mois après la signature de l’armistice, horde de combattants ressuscités réclamant, tels des lépreux, leur dû aux vivants.

Les soldats inconnus pouvaient revenir à tout moment puisqu’il avait été impossible de les enterrer. Pendant les hostilités, l’agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge avait lancé un journal qui portait ce nom, Disparus. Effroi et espoir tout à la fois. Morts d’autant plus angoissants que l’on pouvait continuer malgré tout, envers et contre tout, d’espérer leur retour à la vie, même défigurés, même inconscients, même amnésiques. Ce retour possible, ce doute, cette crainte, cette croyance ont nourri l’imaginaire de l’après-guerre, marqué par une recrudescence du spiritisme. Les absents restaient sourdement, sournoisement, en activité.

Il fallait fabriquer des héros de pierre pour une société de survivants. Il fallait enterrer la guerre. Il fallait empêcher d’errer la cohorte des ombres, inventer des lieux de fixation pour rendre le deuil possible. Il fallait un mur, un rempart pour juguler la mort, une digue pour se protéger des revenants. À travers toute la France chaque monument a construit ce récit, qui voulait annihiler la différence irréductible entre les morts ensevelis et les autres dont les restes sont nulle part. Alors même qu’ils ne contiennent jamais aucun corps, les monuments aux morts sont leurs tombeaux.





Alchimie


Supposons que tous les souvenirs et les archives aient été détruits, et que ne survivent de la Grande Guerre que ces monuments. « Si on imagine une époque de l’avenir, où tout autre document concernant la première moitié du XXe siècle aurait disparu, les hommes de cette époque ne sauraient même pas que la guerre de 1914 fut un cataclysme de quelque importance », écrivit un jour Léon Werth.

Alors peu à peu je me suis mis à regarder ces exemplaires de « l’art patriotico-tumulaire ». Je ne sais pas ce que nous apprendraient les monuments de la Grande Guerre si nous n’avions qu’eux comme témoins du passé, mais il est indéniable que nous y sommes tellement accoutumés que nous ne les voyons plus. Depuis trois ou quatre générations, ils appartiennent à l’aménagement du territoire. Le monument a dispersé la Grande Guerre aux quatre coins de la France, il l’a propagée jusque dans les terres les plus éloignées des champs de bataille, la Bretagne, les Pyrénées, la Corse, jusqu’en Guadeloupe et en Indochine. C’est le pendant laïc de l’église, contre laquelle il a été le plus souvent édifié, près de la mairie ou de l’hôtel de ville, ou sinon à l’orée du cimetière.

Au corps de pierre du soldat sans visage, à ses mille visages, aux symboles qui se suffisent à eux-mêmes, vient s’ajouter sur la plupart des monuments – car parfois règne le silence – la liste normalement exhaustive des morts de chaque commune. Appel des noms, égalité de principe des victimes. Les officiers et les 2e classe sont logés à la même enseigne, les riches, les pauvres, les paysans comme les bourgeois.

Mais l’égalité devant la mort n’est qu’une fiction. Les dates des décès d’abord rappellent la violence meurtrière de certains champs de bataille : l’affreux 22 août 1914 qui fut, moins de trois semaines après la déclaration de guerre, la date la plus sanglante des quatre années avec ses 27 000 morts du côté français en une journée, la terrible année 1915 avec ses 500 000 tués à l’ennemi, puis Verdun, la Somme… La géographie révèle la disproportion entre les villes et les campagnes, qui ont fourni plus que leur lot de chair à canon, et la jeunesse qui a été saignée.

Quarante mille fois, c’est-à-dire davantage qu’il y a de communes en France, les monuments aux morts sont des sentinelles. Ils jalonnent le paysage. Ils construisent avant l’heure une autre ligne Maginot. « Au milieu de la place de l’Étoile, de Paris, de la France, ils ont fait de ce pauvre mort le grand ordonnateur de la cérémonie sociale telle qu’ils veulent qu’elle soit réglée, l’idole qui dit toujours oui, chargée de justifier le monde comme il va, comme ils veulent qu’il aille. Le tombeau du plus dénué des hommes, de celui qui dans la guerre perdit jusqu’à son nom est devenu le lieu où se rassemblent les puissances établies, le pèlerinage des gens en place, l’autel de l’ordre », écrivait Jean Guéhenno.

Le monument aux morts est le cœur d’un pays parallèle. Une cité à l’intérieur de chaque cité. Aux élites locales il a superposé une aristocratie censée réunir la communauté que l’on appellera les anciens combattants ; une aristocratie purement virtuelle qui permettait d’encadrer les démobilisés, les jeunes gens prématurément vieillis, les rescapés qui reviennent difficilement à la vie civile, à la vie de famille, au travail – sans parler des blessés et des mutilés, ces monuments vivants des horreurs de la guerre qu’ont été les gueules cassées, terrifiants jusque dans leur appareillage de crochets, de bras articulés, de fils de fer, de roues, de molettes, d’engrenages, monstres aux visages mal rafistolés, portraits vivants opérés par un chirurgien qui aurait pu être le docteur Francis Bacon. Des quantités de blessés et parmi eux d’invalides de guerre, qui eurent longtemps leurs places réservées dans le métro, les autobus, les trains, à défaut de l’avoir dans la vie.

Dès 1920, un chantier inespéré, qui sollicite architectes, carriers, marbriers, fondeurs, s’ouvre aux sculpteurs, comme il n’y en a jamais eu. Haut-relief, bas-relief, moulage, ronde-bosse, taille directe : les techniques sont diverses. Les matériaux aussi : fonte de fer ou bronze, ciment ou mortier de ciment, marbre blanc, calcaire de différentes sortes, granit, lave, grès rose. Même de vrais fusils Lebel ou d’authentiques casques Adrian peuvent être incorporés aux sculptures. Certaines sont peintes en couleurs pour être le plus ressemblantes possible.

Modèles reproductibles en grand nombre et œuvres uniques se côtoient, qui ne sont pas aussi académiques qu’on le répète. Des sculpteurs locaux sont sollicités mais aussi des artistes de grande réputation comme Paul Landowski, Antoine Bourdelle, Real del Sarte, Henri Bouchard, Raymond Sudre, André Abbal, Jean et Joël Martel, Charles Despiau. Certains acceptent de réaliser un monument par attachement personnel à un lieu ou parce qu’ils sont eux-mêmes anciens combattants, d’autres multiplient les œuvres. Aristide Maillol offre son travail à cinq communes des Pyrénées-Orientales.

Les campagnes résonnent de la rumeur des chantiers. La loi du 25 octobre 1919 « relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France » a prévu que l’État peut subventionner dans la limite d’un quart maximum le coût des projets de monuments, en fonction du nombre d’habitants. Les communes n’ont pas le choix, elles doivent récolter les dons privés ou faire appel à des souscriptions publiques. Pour drainer l’argent et faire pression sur les élus, le poids des associations d’anciens combattants, à travers leurs sections locales, en sort renforcé. Elles rivalisent entre elles pour asseoir leur représentativité, leur influence politique. Dessins, esquisses, maquettes, les projets sont discutés, évalués, comparés, soumis à des jurys qui vont jusqu’à déterminer les caractéristiques artistiques en fonction de leur cahier des charges. L’affluence le jour de l’inauguration le montre, les monuments recouvrent des enjeux symboliques essentiels de l’entre-deux-guerres.

Ils racontent à leur manière l’histoire de France. Aux Eyzies, au pied de la falaise que domine le château le long de la Vézère, le monument a été installé entre l’avenue de la Préhistoire et la rue du Moyen-ge. Sur plusieurs d’entre eux, le poilu est sous la tutelle protectrice du grand Vercingétorix. Jeanne d’Arc peut compatir aux souffrances du poilu. En même temps qu’il commémore le sacrifice des soldats morts, le monument fédère la Nation à travers ses petites patries comme ses grandes provinces. Le baptême du sang a scellé l’acte de baptême de la République, forte maintenant de ses différences. Dans la cour du lycée Carnot à Paris comme à Dombasle-sur-Meurthe, un jeune soldat donne une leçon d’histoire à trois jeunes enfants des années 1920. À condition de rester implicite, le modèle de la Passion sert à figurer le calvaire et le sacrifice du soldat, manière de restaurer « la belle mort » chère aux Anciens et de dire que les morts ne sont pas tombés en vain. À Metz, la référence à la pietà justifie que le soldat mort tenu dans ses bras par une allégorie de la Mère soit nu. Ainsi ne porte-t-il pas d’uniforme, puisqu’il a pu être allemand plutôt que français après l’annexion de la Moselle en 1870. Sur le monument de Strasbourg, inauguré en 1936, la mère porte ses deux fils, également dénudés.

Une religion civile se met en place dont on célèbre les nouveaux saints. Rares sont ainsi les représentations critiques qui refusent de communier avec l’idéal national. Sur les milliers de monuments, une douzaine seulement clament ouvertement leur haine de la guerre et revendiquent leur pacifisme comme à Gentioux où « Maudite soit la guerre » semble être le cri sortant de la bouche d’un écolier qui apostrophe la stèle sur laquelle sont énumérés les morts de la commune, ou à Péronne tandis qu’une mère tend le poing avec rage au-dessus d’un soldat gisant. À Avion, le monument est surmonté du commandement du décalogue : « Tu ne tueras point ». À Château-Arnoux, un paysan brise une épée sur sa cuisse. À Levallois, c’est un ouvrier qui accomplit le même geste au pied d’une pyramide humaine.





Éros et Thanatos


À part les simples plaques gravées, les colonnes, les obélisques, à part les couronnes et les quelque sept cents exemplaires du « Poilu » d’Étienne Camus commercialisé par les établissements Jacomet de Villedieu, c’est une foule de poses, de positions, d’attitudes, d’émotions, de tableaux.

Soldats montant à l’assaut ou tombant en plein élan, faisant le guet, lançant une grenade, protégés par un masque à gaz, s’agrippant au drapeau, tenant un chien, revenant vers l’arrière, avançant malgré la boue, transportant un blessé, tirant à la mitrailleuse, patrouillant, montant la garde, en sentinelle, en embuscade, derrière un fût de canon, marchant à l’abri des chenilles d’un char, jaillissant d’une tranchée… Les phases d’un vaste récit défilent en trois dimensions. De monument en monument, une ronde de pierre semble s’être figée en plein mouvement. La guerre qui fut largement inimaginable prend forme dans le calcaire et le marbre, elle est la matière d’un spectacle exactement contemporain de l’époque cruciale de notre imaginaire collectif, l’essor du cinéma, le passage du muet au parlant.

Quand ils ne se cantonnent pas à la représentation académique du combattant, ces monuments impressionnent par leur réalisme, attentifs qu’ils sont à l’exactitude des détails, aux équipements, aux uniformes, comme aux expressions des corps. Ils projettent les images que l’arrière n’a pas pu voir. Ils essaient de rendre visible ce qui était inaccessible aux regards. Les monuments pratiquent une alchimie moderne : ils transmutent en dur l’informe du champ de bataille, la boue des tranchées.

De rares combinaisons ajoutent, soudain, au réalisme le plus strict le fantastique le plus débridé, jusqu’au transi du Mort-Homme, un squelette debout surgissant d’un suaire avec son drapeau ou, à l’inverse, un combattant portugais terrassant un squelette muni d’une faux à La Couture. À Tourcoing, une escouade de poilus remonte des enfers, lesquels sont taillés dans l’anfractuosité d’un rocher gigantesque à la traîne du cheval de l’Apocalypse. À Vaison-la-Romaine, un soldat s’approche d’une brèche creusée à même la falaise de safre. Il sonne le clairon pour réveiller les trépassés, tandis que sur la paroi autour de lui d’autres soldats émergent de leur sommeil.

Beaucoup ont dit l’effroyable tristesse des enterrements au front – quand il y en avait. Pas tant l’appareil expéditif qui élimine le corps sans vie que l’annulation de toute humanité, la solitude extrême, la victoire même de la mort, ce dont la mort est victorieuse : pas une larme ne peut couler. Rien qui relie un instant encore à l’espèce humaine, à la parenté de la chair, à la douleur, fût-elle muette, au souvenir qui s’attendrit sur un geste, une expression. Les yeux sont secs. Qui pourrait se montrer vulnérable ? Qui pourrait s’apitoyer sur soi ? Chacun pense : Sauve qui peut.

Les sculptures monumentales offrent au contraire des funérailles. Elles accomplissent la mise au tombeau qui n’a pas eu lieu. Elles déplient des linceuls. Elles réunissent le convoi des parents, des fils et des filles. Elles confient aux vivants un manteau, une relique, un souvenir. Elles donnent, ne serait-ce que cela, un corps au mort, une figure au corps absent.

Elles recueillent le dernier soupir, elles veillent, elles organisent l’éloge funèbre. Elles ramènent les dépouilles abandonnées sur le champ de bataille. Elles psalmodient le chant du départ, elles lisent la dernière lettre. Elles disent l’adieu des êtres aimés. Tantôt l’épouse est coiffée à la garçonne, tantôt elle est en paysanne, elle se confond avec son voile, son visage disparaît. Les enfants fleurissent de roses et de lauriers la tombe du père. Connu ou inconnu, enterré au village ou disparu, le mort peut maintenant rentrer à la maison. Toute une fantasmagorie crée l’illusion d’une présence à vénérer.

La pierre offre des caresses et des étreintes que les morts n’ont pas reçues. Celles qui n’ont jamais pu approcher des champs de bataille ni même des cimetières militaires, elles arrivent, les jeunes filles, les jeunes femmes, les épouses, les fiancées, les mères, les marraines. Elles ne faibliront pas, ni ne vieilliront. Elles s’habillent pour un bal masqué dont l’époque est friande, jouant à se déguiser en Marianne, en Vierge, en Victoire, en Diane ou en Athéna. Dévêtues à l’antique, nues ou ornées de casques, elles veulent réconcilier les morts et les vivants, elles sont le repos des guerriers, elles ont le sexe des anges. Il faut encore qu’Éros se fiance avec Thanatos.

P