Main La Mère Michel a perdu son chat

La Mère Michel a perdu son chat

EDEN2657812
Year:
2019
Language:
french
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1

La moustache du soldat inconnu

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 1.07 MB
2

La mort de l'élite progressiste

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 522 KB
À Marie, pour sa patience et son œil toujours ouvert.





1





Une nouvelle activité


Moi, c'est Octave. Et ce que vous tenez entre les mains est mon premier roman. Aujourd'hui, c'est officiel, j'entame ma carrière d'écrivain. Mozart a commencé à composer à l'âge de 6 ans. Picasso a peint sa première toile à 8 ans. Et à 11 ans, Arthur Rimbaud écrivait déjà des poèmes. Moi, j'ai 12 ans et je suis en 5e au collège Paul Claudel. Il est temps de m'y mettre. Je n'ai pas une minute à perdre !

Je m'appelle Octave parce que mon père est un grand musicien. Une chance qu'il n'ait pas été cartographe, il m'aurait peut-être appelé Atlas ? Il est trompettiste de renom et sillonne la planète pour donner des concerts. Je ne le vois pas beaucoup mais il paraît que je lui ressemble comme deux gouttes d'eau… quand il souffle dans sa trompette ! Il a alors les joues qui se gonflent, les yeux qui s'arrondissent et les cheveux qui donnent l'impression de se dresser sur sa tête. Moi, je suis pareil : j'ai une couronne de cheveux bruns et frisés sur la tête, des yeux marron et ronds et des joues rebondies, beaucoup trop grosses à mon goût. Sauf que chez moi, c'est permanent. Pas besoin de souffler dans une trompette. Tant mieux dans un sens car je n'ai pas du tout l'oreille musicale. Je n'ai pas non plus l'âme d'un artiste ni l'énergie d'un sportif. Ce que j'aime, c'est écrire ! Vous l'aurez compris. Je rêve de devenir écrivain. Le plus grand, bien sûr ! J'aurais dû m'appeler Plume…

Mais Plume, c'est ma sœur. Elle et moi, nous avons tout juste un an d'écart. « Onze mois trois quarts exactement » précise-t-elle toujours.

Il n'empêche, elle a 11 ans et elle est en ٦e dans le même collège que moi. Si elle s'appelle Plume, ce n'est pas parce que notre mère est écrivaine. Elle est médecin urgentiste, rien à voir ! Mais quand ma sœur est arrivée, beaucoup trop en avance parce qu'elle est toujours pressée, elle était légère comme une plume. Les médecins avaient peur qu'elle reste fragile toute sa vie. C'était mal connaître ma sœu; r. Aujourd'hui, Plume a de l'énergie pour deux, voire trois ou quatre, ça dépend des jours. Elle n'a peur de rien, ne veut jamais rien faire comme tout le monde et n'en fait qu'à sa tête. On pourrait la surnommer « Tête de pioche » mais ma sœur est beaucoup plus jolie qu'une pioche. Elle a les mêmes cheveux que Papa et moi, en plus longs. Ça lui fait une crinière pas croyable ! Pour le reste, elle tient de Maman : les yeux noisette en amande et les traits fins. Elle a aussi sept petits grains de beauté sur la joue qui forment comme un soleil. Je n'ai jamais vu ça ailleurs, sauf dans les films de science-fiction mais Plume n'a rien d'une extraterrestre. Je vous l'ai dit : Plume ne fait rien comme tout le monde…

Quand nous poussons la porte du cours Enquêtes et Filatures, Plume et moi ne savons pas du tout à quoi nous attendre. Moi, surtout. C'est Plume qui a choisi cette activité extrascolaire et je l'ai suivie. Je n'ai pas eu trop le choix de toute façon car Papa et Maman nous obligent à avoir la même activité. Comme ils sont très souvent absents, ils veulent que nous soyons au même endroit. C'est plus simple pour tout le monde. Enfin, surtout pour eux…

Au départ, Plume voulait faire du taekwondo et ça m'a un peu inquiété. J'avais vu des vidéos et je trouvais ça un peu trop… sportif. Mais comme il n'y avait plus de place (OUF !), elle s'est rabattue sur Enquêtes et Filatures pour être certaine de ne pas faire comme tout le monde. Cela ne m'a fait ni chaud ni froid et, finalement, je me dis que, des enquêtes, c'est un bon début pour un roman. Un premier roman, j'entends.

— Entrez, entrez ! Octave et Plume Dupain, je présume…

Je dévisage l'homme avec incrédulité. Comment sait-il qui nous sommes alors que nous venons d'arriver ?

— Yvain Zible, ancien agent secret, nous révèle-t-il en nous tendant la main. Agent secret… évidemment, j'aurais dû y penser. Et votre instructeur.

Difficile de savoir quel âge a notre professeur d'Enquêtes et Filatures. Il est chauve et tout ridé. La peau de son crâne est couturée de cicatrices étranges. Je me demande quelle histoire se cache derrière chacune d'elles. Car un agent secret a forcément une vie pleine de dangers. J'espère qu'il nous racontera un peu. C'est parfait pour un roman ça.

— Pourquoi vous êtes-vous inscrits à cette activité ? nous demande-t-il.

— C'est ma sœur qui a eu l'idée, monsieur, je réponds. Elle…

— Yvain, me coupe-t-il alors.

— Pardon ?

— Appelle-moi Yvain. Mes parents se sont suffisamment cassé la tête pour me trouver un prénom original alors autant qu'on l'utilise. Et puis, je ne m'en suis pas servi si souvent que cela dans toute ma carrière, ajoute-t-il avec un clin d'œil.

J'imagine sans peine et j'en ai la chair de poule. Décidément, il faudra qu'il me raconte tout ça.

— Tu me disais ?

— Comment ?

— Pourquoi vous êtes-vous inscrits à cette activité ?

— C'est ma sœur, Plume. C'est elle qui a eu l'idée. N'est-ce pas Plume ?

— …

— Plume ?

— …

Ma sœur ne répond pas. Elle est comme hypnotisée par notre professeur, incapable de le quitter des yeux. Elle détaille chaque partie de son visage avec une curiosité que je trouve vraiment déplacée.

— Plume ? lui demande alors Yvain Zible. Tu me dirais pourquoi tu as choisi Enquêtes et Filatures ?

Plume réalise enfin que l'on s'adresse à elle et redescend sur terre. Finalement, elle a bien un petit côté extra… terrestre. Elle déglutit sans quitter le professeur du regard.

— Pourquoi ? Cette activité ? reprend-il, amusé.

— Parce qu'il n'y avait presque personne d'inscrit, répond ma sœur. Ça, c'est du Plume tout craché : elle va droit au but. Au moins ce n'est pas l'activité de tout le monde.

Le professeur se redresse et se met à rire.

— C'est une réponse comme une autre qui, au moins, a le mérite d'être franche !

— Moi, je suis venu parce que, dans ma famille, tout le monde est policier.

Je me retourne, découvrant tout à coup le garçon qui vient de parler. Son visage m'est vaguement familier. Je suis sûr qu'il est dans le même collège que Plume et moi. En 6e certainement.

— Voilà Eliott, nous le présente alors Yvain. Il participera à cette activité lui aussi.

— J'étais le premier inscrit, dit fièrement Eliott. Je suis arrivé à l'ouverture, juste après la garde de ma mère au commissariat. Je ne voulais pas qu'il n'y ait plus de place.

— Il y avait peu de risque… note notre professeur avec un peu d'amertume. Vous n'êtes que quatre.

— Ta mère est policière ? demande Plume.

Eliott hoche la tête.

— Oui. Et mon père aussi. Comme mon grand-père et mon arrière-grand-père. Et comme mon grand frère bien sûr.

— Impressionnant, note Plume qui aime les choses peu banales. Tu pourras nous les présenter ?

— Tu n'auras qu'à venir à la maison.

Moi, je pense plutôt que je n'aurais pas trop envie d'aller chez Eliott de peur de me faire arrêter. Même s'ils doivent avoir pas mal de choses à raconter pour un roman.

— Je m'appelle Eliott Holmes, ajoute alors le garçon. Comme Sherlock Holmes, le détective. J'ai des origines anglaises.

— Ah bon ?

Ça m'a échappé. Mais c'est vrai qu'Eliott ne ressemble pas du tout à un anglais, du moins pas à l'image que je m'en fais. Il a la peau très mate, les cheveux noirs et les yeux noirs. Et même s'il a l'âge de Plume, on dirait qu'il a déjà un peu de moustache !

— Un anglais, parfait ! reprend Yvain avec un sourire. Notre petit groupe sera donc multiculturel. Si je ne me trompe pas, le quatrième membre est grec. Il s'appelle Galaxos. Mathis Galaxos.

Quand Mathis Galaxos en personne arrive enfin 15 minutes plus tard (15 minutes de retard), je comprends aussitôt pourquoi il s'appelle Galaxos. Il n'est pas grec du tout. Il vient juste d'une autre galaxie !





2





C'est parti !


Mathis Galaxos débarque tout droit de Mars, Vénus ou la Lune. En tout cas il n'est pas d'ici. Il a de grosses lunettes rondes, cerclées de métal, qui agrandissent ses yeux bizar­rement. Deux grands yeux énormes et vert clair. Il a la peau très blanche, les cheveux jaunes comme de la paille et en bataille. Il est tout maigre, avec des jambes immenses. On dirait qu'elles ont poussé avant tout le reste. Ça lui fait des échasses !

J'ai déjà vu Mathis dans la cour de récréation du collège. Il est en 6e lui aussi. Il ne joue jamais avec personne mais je comprends à présent que c'est parce qu'il arrive toujours au moment où la cloche sonne la fin de la récréation. En retard. Comme aujourd'hui. D'ailleurs, c'est pour la même raison qu'il est inscrit à l'activité Enquêtes et Filatures.

— Je suis arrivé en retard aux inscriptions, explique-t-il à Yvain quand il l'interroge à ce sujet. Il ne restait plus que des places dans cette activité-là.

Moi, je me demande comment il sera capable de mener des enquêtes. Dans mon esprit, un détective se doit d'être ponctuel. Sinon, c'est son affaire qui lui passe sous le nez.

Yvain se redresse et nous regarde d'un air satisfait.

— Maintenant que les présentations sont faites, nous allons pouvoir entrer dans le vif du sujet. Cette année, je vais vous enseig…

— Excusez-moi, monsieur, l'interrompt Mathis.

— Yvain.

— …

— Appelle-moi Yvain, Mathis.

— D'accord Yvain.

— Tu voulais ?

Mathis montre une enveloppe qu'il tient dans la main et la tend à Yvain.

— J'allais oublier. C'est une dame qui me l'a donnée pour vous quand je suis arrivé. Elle n'osait pas entrer.

Yvain ouvre l'enveloppe et consulte ce qu'elle contient. Il sourit et nous regarde avec un drôle d'air.

— Une chance que tu aies été en retard, oui. Les choses vont beaucoup plus vite que prévu. Il secoue le papier devant nous. Voici notre première enquête ! Une enquête toute fraîche pour commencer.

Les yeux de Plume pétillent tout à coup. Eliott remonte ses manches, prêt à en découdre. Mathis ouvre des yeux encore plus grands derrière ses lunettes et moi, j'ai les poils des bras qui se hérissent d'excitation. Il a suffi de deux secondes pour que je me sente détective, jusqu'au bout des ongles. Et écrivain de roman policier.

Yvain pose le morceau de papier qu'il a tiré de l'enveloppe et le place devant nous sur une table.

— Voici ce que je viens de recevoir…

Nous nous penchons tous les quatre en même temps au-dessus du papier et grimaçons. Qu'est-ce que c'est que ce charabia ?

Bnjouor Yivan,

Je sius dséépesrée. Mon caht a dpisaru dupies tiros jruos. Ipmisbsole de le rteeuovrr. Pveuoz-vuos meenr vtore eqtunêe puor sviaor ce qu'il est dveenu ? Mrcei

— C'est un code, déclare alors Eliott, très sûr de lui.

— Certains mots sont pourtant bien écrits, note Plume.

— Cela ressemble à des anagrammes, je suggère. Les lettres de chaque mot sont dans le désordre.

Mathis se penche un peu plus sur le papier, plisse les yeux et lit sans difficulté :

— Bonjour Yvain, Je suis désespérée. Mon chat a disparu depuis trois jours. Impossible de le retrouver. Pouvez-vous mener votre enquête pour savoir ce qu'il est devenu ? Merci. C'est facile, ajoute-t-il avec simplicité. Ce n'est pas un code mais une sorte d'expérience qui consiste à écrire seulement la première et la dernière lettre d'un mot, et toutes les autres dans le désordre à l'intérieur. Le cerveau est capable de remettre les lettres dans l'ordre sans effort. J'ai lu ça dans une revue scientifique.

Nous nous taisons quelques instants après cette brillante démonstration. Mathis a déchiffré le message d'un claquement de doigts. Je retire ce que j'ai écrit sur son incapacité à mener une enquête.



— Bravo Mathis, le félicite Yvain. Effectivement c'est le sens de ce message.

— Vous parlez d'une enquête ! lance Eliott, déçu. On doit retrouver un chat ! Passionnant…

— Il faut bien commencer par quelque chose, Eliott. Tu apprendras qu'il n'y a pas de petite enquête. à partir du moment où quelqu'un fait appel à nous, c'est que c'est important pour lui. Et ce qui est important pour les autres, doit l'être pour nous. Tu verras, ce chat risque de beaucoup t'apporter !

— D'accord, admet Eliott. En attendant, on ne sait même pas qui a écrit ce message.

Yvain se tourne vers Mathis.

— à quoi ressemblait la dame qui t'a donné l'enveloppe ? lui demande-t-il.

Mathis hausse les épaules.

— à une dame.

Je retire ce que j'ai écrit sur ses capacités d'enquêteur…

— Une dame comment ?

— Plutôt vieille.

— Les cheveux…

— Gris et courts.

— Les yeux ?

— Je ne sais pas. Elle avait des lunettes. Peut-être marron. Oui, marron, comme son manteau.

— Grande ?

— Non et un peu potelée.

— Madame Michel ! s'exclame alors Yvain. C'est madame Michel. Je m'en doutais mais tu confirmes mes soupçons Mathis. Joli sens de l'observation. Je re-retire ce que j'ai écrit ! Ce que je viens de faire avec Mathis est très intéressant. En lui suggérant des débuts de réponse, j'ai obtenu toutes les informations que je voulais, même celles qu'il pensait ne pas avoir. Retenez ça. C'est une technique d'interrogatoire très efficace.

Passionnant ! Je souris en regardant Plume qui a l'air aussi contente que moi de la tournure que prennent les choses dès le départ. Même Eliott est intéressé. Il n'a plus son air grognon et un peu supérieur.

— Mais des vieilles dames à lunettes et aux cheveux gris, il y en a beaucoup, fait remarquer Plume.

— C'est vrai. Sauf que j'en connais une qui a l'habitude de m'adresser ce genre de messages. La description de Mathis confirme ma première intuition.

Comme nous sommes suspendus à ses lèvres, Yvain poursuit :

— Madame Michel est la gardienne de mon immeuble. Comme elle sait que je suis un ancien agent secret, elle me fait toujours passer ses messages de façon codée, ou presque. Elle pense que je suis surveillé.

— Et c'est vrai ? demande Plume que cette perspective excite.

Yvain la dévisage avec un regard étrange et ne répond pas.

— Que pensez-vous de cette première mission qui nous est confiée ? dit-il pour changer de sujet.

— C'est chouette ! dit simplement Mathis.

— Parfait ! je lance en même temps que Plume.

Il n'y a qu'Eliott qui fait à nouveau la moue.

— Eliott ?

— Bof ! C'est la mère Michel qui a perdu son chat, en somme ! déclare-t-il, un brin moqueur.

Et moi, je suis le père Lustucru !

— Exactement. Et nous allons l'aider à le retrouver.

Yvain nous dévisage alors longuement l'un après l'autre avec le plus grand sérieux. Le moment est un peu solennel. J'ai l'impression qu'il nous envoie en mission pour sauver le monde. Quand il me fixe, je soutiens un moment son regard et, tout à coup, je comprends d'où me vient cette impression étrange dès qu'il cligne de l'œil ou qu'il nous regarde. Yvain a un œil de verre ! Il est borgne de l'œil droit. Comme les pirates… Je frémis malgré moi.

— C'est le moment pour moi de vous confier ma devise, déclare-t-il alors que j'ai du mal à me remettre de ma découverte. OUVREZ L'ŒIL !





3





Madame Michel


Comme nous marchons derrière Yvain pour aller rencontrer madame Michel, je pousse Plume du coude.

— Tu as vu ? je lui demande tout bas.

— Quoi ?

— Son œil.

— ????

— Yvain… Il a un œil de verre.

Plume ouvre la bouche de surprise.

— C'est pour ça que…

— Que quoi ?

— Je le trouvais bizarre !

Nous rattrapons vite les autres qui ont pris de l'avance sur nous.

— Qu'est-ce que vous complotiez tous les deux ? me demande Yvain sans même se retourner.

Je rougis.

— Rien, rien, je balbutie.

— Où est-ce que vous avez perdu votre œil ? demande alors Plume en allongeant le pas pour marcher à côté d'Yvain.

Je ne sais plus où me mettre. Si la terre veut s'ouvrir sous mes pieds, je suis prêt, c'est le moment !

Yvain semble un peu abasourdi par la question de ma sœur. Il la regarde du coin de l'œil (le bon) et choisit finalement de prendre la chose avec bonne humeur.

— C'est une longue histoire…

— J'ai tout mon temps, répond Plume avec aplomb.

La honte ! Ma sœur n'a décidément peur de rien.

— Moi pas, dit alors Yvain avec un sourire amusé. Nous arrivons.

Il s'arrête en effet devant un immeuble avec une lourde porte en bois.

— C'est ici. madame Michel habite dans une loge, au rez-de-chaussée. Yvain nous fait signe de nous approcher. Eliott, tu lui poseras les questions. Quant à toi, l'écrivain, ajoute-t-il en me désignant, tu prendras des notes. Et vous, Mathis et Plume, avec moi, ouvrez l'œil !

Nous hochons la tête. Nous sommes prêts ! Mais je me demande quand même comment il sait que je suis écrivain. Le carnet que j'ai toujours à la main sans doute…

Quelques minutes plus tard, nous voici tous installés dans la loge minuscule de la vieille gardienne. C'est un exploit que nous ayons tous pu entrer dans la pièce. Avec une table basse, un canapé, un énorme fauteuil devant la télévision, une table et des meubles de cuisine, quatre chaises, une grosse armoire, un lit, une commode et une table de nuit, je n'ai jamais vu autant de meubles dans un si petit espace. Sauf dans un camion de déménagement peut-être.



— Vous prendrez bien un petit jus de fruits ? nous propose madame Michel qui semble enchantée de notre visite improvisée.

Nous sommes assis tous les quatre dans un canapé si étroit que lorsque Eliott se tourne vers Yvain pour savoir comment réagir, nous nous tournons tous avec lui, dans le même mouvement.

— Volontiers, madame Michel, dit alors Yvain. Et puis vous nous raconterez ce qui est arrivé à votre chat.

— Ah… Pharaon…

Son visage se ferme, inquiet.

Nous ignorons de quoi elle parle et ne savons pas du tout par où commencer. Détective ou agent secret, ça ne s'invente pas du jour au lendemain…

— Pharaon, nous vient en aide Yvain, c'est votre chat ?

madame Michel sourit.

— Oui. C'est un sphinx, la race j'entends, explique-t-elle. C'est pour ça que je l'ai appelé Pharaon.

Madame Michel glousse, ravie de son jeu de mots. Elle nous sert à boire tout en discutant.

— Il a disparu depuis trois jours, explique-t-elle d'un ton grave.

Yvain fait signe à Eliott qu'il doit commencer à poser des questions. D'un geste de la main, il m'indique également de prendre des notes. Je m'exécute, coincé entre Plume et Mathis qui m'empêchent de me mettre à l'aise pour écrire.

— Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ? demande Eliott avec le plus grand sérieux.

— Lundi matin. Depuis, il n'est pas rentré. Je laisse toujours ouverte la fenêtre qui donne sur la cour. Il passe par là pour aller et venir.

Nous tournons tous en même temps la tête vers la fenêtre entrouverte qui occupe l'un des murs de la loge.

— Je lui mets ses croquettes près de la fenêtre. Avec de l'eau. Il a ses petites habitudes, ajoute madame Michel avec un air attendri.

— De quelle couleur est-il ? demande Eliott.

Yvain hoche la tête, satisfait. Voilà sans doute une bonne question.

— Gris. Un magnifique gris argenté. Il est sublime.

Avec madame Michel, Eliott n'a pas besoin de poser beaucoup de questions pour obtenir beaucoup de réponses. Elle est bavarde comme une pie. Elle nous raconte la vie de Pharaon en long, en large et en travers. Sa filiation (ses parents sont des sphinx pure race), son âge (6 ans), ses vaccins (il n'aime pas ça), ses visites chez le vétérinaire (pour des petites choses sauf une fois)… J'en ai mal au poignet à force d'écrire. Tout en parlant, elle nous ressert plusieurs fois de jus d'orange et nous propose même des gâteaux.

— Vous pensez que quelqu'un aurait pu vous le voler ? demande soudain Eliott, un peu frustré de ne pas pouvoir beaucoup parler.

Madame Michel hésite avant de répondre. Yvain ouvre des yeux surpris. Ou un seul œil, je ne sais plus… Il s'étonne sans doute de la question d'Eliott.

— Je… Je ne pense pas.

— Vous avez des ennemis ?

Madame Michel pâlit.

— Vous croyez ? s'inquiète-t-elle.

— Il faut tout envisager, vous savez.

Ma parole, il se croit dans une série télévisée !

Je vois Yvain qui retient un petit sourire avant de voler au secours de sa gardienne.

— Inutile de vous inquiéter, madame Michel. N'imaginons pas le pire tout de suite. Votre chat a-t-il déjà fugué ?

La gardienne rougit.

— Vous reprendrez bien un peu de jus d'orange… propose-t-elle d'une toute petite voix.

— Pharaon est-il déjà parti comme ça ? insiste gentiment Yvain.

Elle hoche doucement la tête.

— C'est arrivé, oui.

— Combien de jours ?

— Trois ou quatre, ajoute-t-elle dans un souffle.

— Il devrait donc revenir, dit doucement Yvain.

à côté de lui, je vois bien qu'Eliott est déçu. Il rêvait de disparition inquiétante, d'enlèvement, de rançon peut-être même. Et moi aussi, j'avoue que je trouve que tout ça a été trop vite. Je repose mon stylo, frustré. Pour un début de roman policier, c'est léger…

Lorsque nous quittons la gardienne, elle a l'air toute triste de nous voir partir.

— Ne vous inquiétez pas, madame Michel, la rassure Yvain. Pharaon va revenir. Vous me tiendrez au courant.

— Au revoir, madame, dit Plume.

— Au revoir, les enfants.

Une fois dans la rue, Eliott se met immédiatement à râler.

— Je l'avais dit : c'est juste la mère Michel qui a perdu son chat. Il ne manque plus que le père Lustucru. Quelle perte de temps !

— Au moins cette dame était contente de nous voir, remarque Mathis. Si ça lui a fait plaisir, c'est déjà ça.

— Moi, je suis certain que cette première expérience est bien plus riche que vous ne l'imaginez, déclare Yvain. Elle va nous permettre d'apprendre beaucoup de choses sur la façon de mener un interrogatoire, d'observer et de collecter des indices. Par exemple, qui est capable de me dire quelle est la marque des croquettes de Pharaon ? Il y avait un sac énorme posé juste à côté de la fenêtre.

Nous nous regardons tous les quatre. Nous avons tous vu la fenêtre. Mais le sac de croquettes… Et le nom des croquettes… Aucun de nous n'est capable de répondre.





4





Débriefing




Cette histoire de croquettes nous turlupine durant tout le trajet du retour. C'est vexant. Chacun de nous essaye de revoir mentalement le sac de croquettes et de retrouver le nom. Surtout Plume qui devrait pouvoir répondre puisqu'elle avait un poste d'observation, avec Mathis. Mathis, lui, en revanche, ne semble pas très affecté par la question. Il est dans la lune, une fois encore. Après la mère Michel, voici mon ami Pierrot ! Pourtant, juste avant d'arriver au local de réunion, il redresse légèrement la tête et lâche :

— Matouminou. Je pense que ce sont des croquettes Matouminou.

— Bravo Mathis ! le félicite Yvain, heureux d'avoir un bon élément dans son équipe. Les apparences sont trompeuses finalement. Comment t'en es-tu rappelé ?

— Je ne m'en rappelle pas. J'ai deviné.

— …

— Si Pharaon a 6 ans, explique Mathis, c'est que c'est un chat adulte. En plus vous avez dit qu'il s'agissait d'un gros paquet. Et il n'y a que la marque Matouminou qui fasse de gros paquets pour les chats adultes.

— Tu as un chat ? l'interroge Plume.

— Non. Mais je fais souvent les courses au supermarché du coin. Je commence à connaître les rayons et les marques par cœur.

Eliott ricane.

— Et si je suis un enfant et allergique, quel gel douche je peux prendre ? défie-t-il, narquois.

— Dolceduche. Sauf si c'est pour un bébé, répond Mathis le plus sérieusement du monde sans s'apercevoir qu'Eliott se moquait de lui. Lequel Eliott doit s'y connaître en gels douche pour personnes allergiques car il se renfrogne et ne dit plus rien.

— Brillant ! applaudit Yvain. Mais insatisfaisant, ajoute-t-il en poussant la porte de la salle. Le sens de la déduction est indispensable mais il ne peut pas remplacer le sens de l'observation. Qui sait ? Peut-être madame Michel achète-t-elle ses croquettes dans un autre pays ?

L'heure de débriefing est passionnante. Même Eliott ne râle plus. Yvain a commencé par lui et pointe les qualités et les défauts de son interrogatoire.

• Quelques bonnes questions.

• Un ton ferme, un peu trop parfois à mon avis.

• Mais trop timide. C'est lui qui doit mener l'interrogatoire, pas elle.

• Attention à ne pas faire peur.

• Envisager le pire… mais sans le dire. Plus facile à dire qu'à faire.

— Et n'oublie pas, Eliott, avertit Yvain. Ici, c'est la vraie vie. Nous ne sommes pas à la télévision. Tu dois ménager tes interlocuteurs. Ce ne sont pas des acteurs. Ils ont des sentiments et leur affaire leur tient à cœur.

Eliott se vexe quelques minutes puis il se passionne à nouveau pour ce que dit Yvain. Désormais, il parle à Plume et Mathis et leur fait réaliser qu'ils n'ont absolument rien vu chez madame Michel. Rien qui puisse intéresser une enquête en tout cas. En revanche, nous savons tous que le jus d'orange était de la marque Nectaria. Mon préféré.

Yvain, lui, a noté :

• La photo de Saint-Pierre de Rome.

• La petite gondole de Venise en porcelaine.

• Les bocaux de pâtes sur les étagères.

• Le grand puzzle accroché au mur avec la carte d'Italie → madame Michel est certainement italienne.

• La photo de son mari avec un ruban noir → madame Michel est veuve donc.

• L'assiette et le verre qui sèchent près de l'évier → elle continue de vivre seule.

• Pas de photo d'enfants au mur → donc pas de famille.

• Le carnet de santé de Pharaon bien en évidence sur la table → la gardienne est d'une nature inquiète sans doute.

• Les croquettes de Pharaon près de la fenêtre de la marque Matouminou.

• La couverture rouge tendue sur le canapé → madame Michel doit certainement la laver souvent car il n'y a pas un poil de chat.

• Le chapelet sur la table de nuit → elle est une femme pieuse.

• Le panier de Pharaon parfaitement propre, avec une sorte de couette dedans → c'est un chat frileux ou trop gâté.

J'en passe !

C'est fou ce que Yvain peut déduire ou supposer de choses à partir du moindre détail. Plume et Mathis ont vu certains de ces objets dont parle Yvain mais ils n'en ont rien tiré du tout. Ils ont vu, point. Tout comme moi j'ai écrit, point. Je n'ai rien conclu, ni rien imaginé. De toute façon, à quoi bon puisque le chat va revenir tout seul.

Finalement, il n'y a que moi qui m'en tire plutôt bien. Yvain ne revient pas sur ce que j'ai écrit. Il ne regarde même pas mes notes car nous n'avons plus le temps. Ça servait à quoi de me briser le poignet pour écrire ? Je me le demande. Je m'en tire à bon compte et je repars la tête haute même si quelque chose me dit que je ne perds rien pour attendre. Un pressentiment ?





5





Rebondissement


La semaine suivante, lorsque nous arrivons au local, Yvain ne nous laisse même pas le temps de nous installer.

— Nous retournons voir madame Michel, nous annonce-t-il avec un grand sourire. Son chat n'est toujours pas revenu et elle a reçu un coup de téléphone inquiétant.

— Inquiétant comment ? s'empresse de demander Plume.

— Elle nous racontera tout cela elle-même. Je l'ai prévenue que nous venions la voir.

Eliott n'a pas le temps de refuser. D'ailleurs, je suis certain qu'il n'en a pas envie. Je vois ses yeux qui brillent. Il n'est pas très différent de moi, au fond, et ça me plaît. Un coup de téléphone inquiétant… voilà qui est prometteur. Les affaires reprennent !

Lorsque nous frappons à la porte de la loge de madame Michel, elle nous ouvre presque immédiatement. Nul doute qu'elle nous attendait. Sur le trajet, je l'imaginais morte d'inquiétude mais elle nous accueille avec un large sourire.

— Mes jeunes amis ! Vous prendrez bien un petit jus de fruits.

Nous entrons et nous empilons dans le canapé en reprenant nos rôles de la dernière fois et en riant sous cape tellement nous sommes serrés. Yvain a jugé bon que nous corrigions chacun nos défauts pour progresser. Pour moi, c'est comme si je partais de zéro.

— Je vous ai fait aussi des petits gâteaux, ajoute la gardienne. J'ai essayé une autre recette. Ceux de la dernière fois étaient un peu secs, vous ne trouvez pas ?

— Ils étaient excellents, répond poliment Mathis. Mais ceux-ci ont l'air délicieux aussi.

madame Michel sourit plus largement encore. Elle nous passe l'assiette de gâteaux et veille à ce que chacun de nous en prenne plusieurs. Elle ne semble pas pressée du tout de nous parler de notre affaire. Et moi, pendant ce temps-là, je bouillonne.

— Que se passe-t-il madame Michel ? demande enfin Eliott après un long moment à savourer les gâteaux et à discuter de tout et de rien.

Merci Eliott, j'ai cru que nous ne commencerions jamais !

— C'est Pharaon. Il n'est pas revenu. Je l'ai attendu encore un peu, comme vous me l'aviez suggéré. La gardienne jette un long regard à Yvain. Mais rien… Et puis, hier soir, j'ai reçu un coup de téléphone inquiétant.

— Quelle heure était-il ? interroge Eliott.

Yvain le regarde en souriant et lève discrètement un pouce pour le féliciter.

— 20 h 45, je pense. Je venais de terminer de regarder les informations. Ah, quel malheur cette tempête en Autriche ! Vous avez vu ? Tous ces pauvres gens qui ont perdu leur maison. Heureusement, il n'y a pas eu de morts. C'est miraculeux ! Enfin. Pour le moment. Certaines zones sont encore difficilement accessibles. Il y en a qui ont bien du mal…

— Excusez-moi, madame Michel, la coupe Eliott en se raclant la gorge. Vous avez dit 20 h 45 ?

La vieille dame se redresse dans son fauteuil et sourit à Eliott.

— Je parle trop, vous avez raison. Mon mari me le disait toujours. Le pauvre homme, il est mort…

— 20 h 45 ?

— C'est ça oui. Je dirais 20 h 45. Je reçois tellement peu d'appels que je me souviens parfaitement des rares fois où cela arrive.

— Qui vous a appelée ?

— C'est bien ce que j'aimerais que vous découvriez.

— C'était un homme ? Une femme ?

madame Michel secoue la tête. Juste à côté d'elle, je vois Plume qui met toute son énergie à retenir le moindre détail de la pièce. Si je n'étais pas moi-même concentré sur mes notes, cela me ferait rire.

— Je ne sais pas.

— Sa voix était déguisée ? demande Eliott avec le sourire de celui qui flaire la belle affaire. Ou étouffée ?

— Non. La personne n'a rien dit.

Le sourire d'Eliott se fige aussitôt.

— Rien dit ?

— Non. J'ai juste entendu respirer dans le combiné.

— Mais alors…

Eliott est décontenancé. Yvain, en face de lui ne dit rien et observe la façon dont il va se débrouiller.

— Pourquoi avez-vous dit à Yvain que vous aviez reçu un coup de téléphone inquiétant ? C'était peut-être tout simplement une erreur de numéro.

madame Michel nous regarde les uns après les autres avec calme. Elle s'y connaît pour entretenir le suspense !

— Ce n'était pas une erreur. La personne a respiré longtemps avant de raccrocher. Et, derrière la respiration, j'ai entendu miauler un chat. Je suis certaine que c'était Pharaon !





6





On s'organise


J'ai bien cru que nous n'allions jamais pouvoir quitter madame Michel. Rien ne pouvait l'arrêter de parler et si Yvain n'était pas intervenu, nous y serions encore. Eliott s'est complètement laissé déborder pendant son interrogatoire. Si on peut encore appeler cela un interrogatoire. Il n'a posé que quelques questions et c'était parti ! Impossible d'arrêter la gardienne. Nous avons eu le temps de vider deux bouteilles de jus d'orange et deux bols de gâteaux pendant qu'elle revenait en détail sur le coup de téléphone qu'elle avait reçu. Mais en réalité, nous n'en savons pas beaucoup plus. madame Michel a répété cent fois les mêmes choses et en a profité pour nous parler de tout et de rien. Surtout de rien, il est vrai. La tempête en Autriche. Encore ! Les futures élections municipales. Je parie que la prochaine fois, elle nous révèle pour qui elle vote. La recette de ses gâteaux, délicieux au demeurant. Et j'en passe… En clair, nos informations sont bien minces et nous avons tout à faire pour mener l'enquête. C'est là que les choses sérieuses commencent.

— Alors ? Que pensez-vous de cette nouvelle rencontre ? nous demande Yvain de retour dans notre local. Plume ? Mathis ? Avez-vous remarqué des détails importants dans la loge de madame Michel ?

Plume secoue la tête, un peu déçue.

— J'ai vu tout ce que vous nous aviez dit la dernière fois, avoue-t-elle.

— Rien d'autre ?

Elle hausse les épaules.

— Je n'ai pas trouvé le paquet de croquettes très gros, lâche-t-elle du bout des lèvres, sans conviction.

Tu parles d'un indice…

— Il était gros mais pas plein, corrige Mathis.

— Mmm !

Yvain hoche la tête. Curieusement, il semble considérer cette information avec intérêt ce qui redonne le sourire à ma sœur.

— Et toi l'écrivain ? Décidément, j'aime bien qu'on m'appelle l'écrivain. Je trouve que ça me va bien. Tu as noté des choses intéressantes ?

Si j'ai noté des choses ? J'ai tout noté ! L'Autriche, les élections et même la recette des gâteaux !

— Elle n'est pas tout à fait sûre de l'heure du coup de téléphone, je résume. Elle a parlé de 20 h 45 au début. Puis de 20 h 35 et même de 21 h 00.

Yvain sourit.

— La pauvre madame Michel était fâchée avec les horaires, c'est vrai. Mais, dans l'ensemble, c'était dans la soirée.

— à cette heure-là, il n'y a plus d'enquête téléphonique, note Eliott.

Yvain hoche la tête.

— Tu as raison. Ce ne peut donc être qu'un appel personnel ou quelque chose dans le genre.

— Il faudrait interroger les habitants de l'immeuble, je propose. Peut-être que certains ont vu le chat de madame Michel.

Yvain sourit. Notre petite équipe semble avoir les bons réflexes et j'ai l'impression que cela lui plaît. Nous aussi nous sommes finalement assez satisfaits de notre travail.

— En effet… C'est par là qu'il faut commencer, déclare-t-il sans rien ajouter de plus.

On dirait qu'il attend que nous prenions les choses en main. Alors, je me lance :

— Je vais faire la liste.

Nouveau sourire d'Yvain. Bingo !

— Vous connaissez les habitants de l'immeuble, n'est-ce pas ? lui demande Plume. Vous pourriez nous aider ?

Encore un sourire. Décidément, nous sommes bons.

Yvain collabore aussitôt et nous donne les noms des différentes personnes de l'immeuble. Il y a trois étages et cinq logements au total. Au dernier étage, c'est une même famille qui occupe les deux appartements qu'elle a réunis en un seul.

— On pourrait également chercher le numéro de la personne qui a appelé madame Michel, suggère Mathis en sortant de sa réflexion.

C'est surprenant comme il se reconnecte à la conversation sans crier gare.

— Ça, c'est dans les films, se moque un peu Eliott. On n'a pas accès aux fichiers téléphoniques.

— Il existe des numéros pour obtenir la liste des derniers appels.

Eliott fait la moue.

— On n'est pas sûr que ça fonctionne, dit-il.

— Mais si on n'essaye pas, on ne pourra pas savoir, réplique Mathis.

Yvain acquiesce. Toutes les pistes sont à étudier de toute façon.

— Il faudrait aussi inspecter les lieux, ajoute Plume. L'immeuble, la cour…

Nous avons chacun une idée à la minute et c'est à qui aura la plus brillante. Cela devient presque un jeu entre nous mais Yvain commence à trouver que nous nous dispersons trop.

— Oh là ! nous arrête-t-il tout à coup. Pas si vite. Il va falloir gérer les priorités. Par quoi voulons-nous commencer ? Je vous rappelle que nous nous retrouvons dans une semaine et que notre cours ne dure que trois heures.

C'est la douche froide. Yvain n'a pas l'air de prendre l'affaire très au sérieux et je suis déçu. Nous nous regardons les uns les autres sans rien dire mais je suis certain que tout le monde pense comme moi.

— Ceci n'est pas une affaire criminelle, nous dit alors Yvain comme s'il lisait dans nos pensées. Croyez-moi, la semaine prochaine, ce sera parfait. D'ici là, madame Michel aura peut-être d'autres choses à nous apprendre. Ou son chat sera revenu.

Comme nous ne répondons rien, Yvain se tait et nous dévisage un moment. Puis il soupire.

— Bon… Retrouvons-nous samedi si vous voulez.

Mathis relève la tête et lui sourit. Eliott, Plume et moi faisons de même. Mais sans même nous consulter nous savons tous une chose : nous n'attendrons pas non plus samedi. Dès demain, à la sortie du collège, nous retournerons à notre enquête.





7





Sur le terrain


Le lendemain en effet, nous nous retrouvons à la sortie du collège. D'un commun accord, nous avons décidé de commencer à interroger les habitants de l'immeuble de madame Michel. Yvain pense que cela peut attendre mais pas nous. Pharaon a sans doute été enlevé. La situation est urgente. Et nous mourons d'envie d'être de vrais détectives.

Comme nous passons devant la loge de la gardienne, le rideau s'écarte légèrement. madame Michel surveille les entrées et sorties dans son immeuble. Quand elle nous reconnaît, elle ouvre aussitôt sa porte.

— Mes jeunes amis, nous lance-t-elle. Que venez-vous faire par ici ?

— Nous allons interroger les habitants de votre immeuble, explique Mathis. Nous espérons qu'ils nous apprennent quelque chose sur la disparition de Pharaon.

madame Michel sourit. Elle semble ravie que nous nous mobilisions pour son chat. Si seulement Yvain était là, il verrait que nous avons eu raison de ne pas attendre.

— Vous prendrez bien un petit jus de fruits avant, pour vous donner du courage ?

C'est l'heure du goûter et la proposition est alléchante mais nous savons que si nous entrons chez elle, nous n'arriverons pas à en ressortir avant un long moment.

— Non merci, madame, refuse poliment Mathis. J'ai remarqué que Mathis est super bon quand il s'agit d'être aimable. Avec son air ailleurs, il inspire confiance. Nous venons juste pour l'enquête.

Quand il dit ça, Plume, Eliott et moi sourions de fierté. Nous venons juste pour l'enquête, c'est la classe !

madame Michel hoche la tête, un peu déçue.

— Vous êtes sûrs pour le jus de fruits ?

— Sûrs.

Nous nous apprêtons à la quitter quand la vieille dame ajoute :

— Méfiez-vous de mademoiselle Pertuis, au premier. Elle n'est pas aimable. La bouche de madame Michel se plisse en une vilaine grimace. Elle n'aime personne. Je ne suis pas certaine qu'elle vous ouvre la porte.

— Très bien, merci pour l'information.

— Et monsieur Rudolf au deuxième, il est sourd comme un pot. Parlez-lui fort. Monsieur et mada…

— Merci madame Michel, coupe Mathis d'une voix douce. Nous allons nous débrouiller. Au revoir. Et si vous avez du nouveau, faites-nous signe.

La gardienne fait une drôle de petite moue en nous voyant partir si vite. Nous avons un peu mal au cœur de ne pas avoir pris plus de temps avec elle mais si nous voulons que notre enquête progresse, nous devons nous y mettre très sérieusement. Les affaires sont les affaires… Nous nous sentons soudain l'âme de professionnels. Sans compter que nous voulons tous faire la surprise à Yvain samedi et l'épater avec nos conclusions.

Contrairement à ce que madame Michel nous a dit, mademoiselle Pertuis, au premier étage à droite, nous ouvre immédiatement. En revanche, elle nous regarde de la tête aux pieds, la bouche pincée. Heureusement, Plume est là.

— Bonjour madame, excusez-nous de vous déranger. Nous enquêtons sur le chat de madame Michel. Pouvons-nous vous poser quelques questions ?

Sur ces mots, Plume fait son plus beau sourire. Celui auquel personne ne résiste jamais, même pas Papa et Maman quand elle fait une bêtise.

La vieille dame desserre légèrement la bouche, réfléchit puis hoche la tête et nous ouvre la porte. Plume est irrésistible.

— Dépêchez-vous, j'ai un rendez-vous chez le coiffeur.

Ça, ça m'étonnerait. Elle a une choucroute violette sur la tête tellement impeccable que je dirais plutôt qu'elle sort de chez le coiffeur.

Mademoiselle Pertuis nous reçoit dans l'entrée de son appartement, la main sur la poignée de la porte pour nous mettre dehors le plus vite possible.

— Connaissez-vous le chat de madame Michel ? demande aussitôt Eliott qui comprend qu'il ne faut pas perdre de temps.

Il aime prendre les choses en main, j'ai remarqué.

— Si je le connais… bien sûr ! Il traîne partout. Il est laid ! s'exclame-t-elle avec dégoût. Je n'ai jamais vu un chat aussi laid.



— Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ? demande Eliott.

— Comment voulez-vous que je le sache ? Je ne surveille pas ses allées et venues même si, parfois, je devrais. Pour montrer à madame Michel qu'il est envahissant au possible. à une époque, il venait toujours prendre le soleil sur le balcon de ma cuisine. J'aurais dû porter plainte !

— Et qu'avez-vous fait ? demande Eliott.

— J'ai fait mettre des tessons de bouteilles sur mon balcon, répond mademoiselle Pertuis avec un petit rire satisfait. Il n'est jamais revenu !

Charmant ! Je comprends à présent la tête de madame Michel quelques minutes plus tôt. Les deux femmes ne doivent pas beaucoup s'apprécier.

— Le chat de madame Michel a disparu, explique Plume. C'est pour cela que nous sommes ici.

— Eh bien, bon débarras. Les chats devraient être interdits de toute façon. Ils urinent dans tous les coins et laissent traîner leurs poils partout !

Pendant que Plume et Eliott parlent avec mademoiselle Pertuis qui n'aime décidément pas du tout le chat de sa gardienne – et les chats en général, peut-être même un peu les chiens – Mathis et moi regardons tout autour de nous à la recherche d'indices. Mais la pièce est désespérément vide en dehors d'un calendrier accroché au mur et d'une photo de paysage de montagne.

— Et que faisiez-vous hier soir à 20 h 45 ? demande soudain Eliott d'un air grave. Ça y est, il se croit à nouveau dans un film.

La vieille mademoiselle Pertuis plisse les yeux et le regarde méchamment.

— Qu'insinuez-vous, jeune homme ?

Eliott se trouble. Il se racle la gorge, gêné. Nous regardons nos pieds. Quel malaise !

— Sortez d'ici ! siffle-t-elle. Petits malotrus !

Nous quittons l'appartement sans demander notre reste. L'entretien est terminé et la récolte est bien maigre. C'est malin.

Je note nos conclusions dans mon carnet :

Mademoiselle Pertuis - Premier étage à droite.

• Réticente à nous ouvrir.

• N'a pas de rendez-vous chez le coiffeur (ne veut pas répondre à nos questions).

• Trouve que Pharaon est laid.

• S'est déjà attaquée à Pharaon.

• N'aime pas les chats, ni les chiens.

• « Bon débarras ! » → a une dent contre Pharaon.

• N'a pas voulu répondre sur son emploi du temps → pas d'alibi.

— Qu'est-ce que vous en pensez ? je demande.

— Elle a raison d'aller chez le coiffeur, note Plume. Le violet, c'est très moche !

Nous rions tous les quatre. C'est vrai que les cheveux de mademoiselle Pertuis étaient un peu spéciaux.

— Et pour notre enquête ? je reprends.

Eliott relève la tête et tranche :

— Suspecte !





8





Et de deux !


Lorsque nous frappons à la porte en face de celle de mademoiselle Pertuis, il nous semble à tous que la vieille dame est restée derrière sa porte et qu'elle nous observe à travers le judas percé dans la paroi de bois.

Mademoiselle Nadione, sa voisine, est son exact opposé. Jeune, aimable, souriante, elle nous ouvre grand sa porte. En plus, elle est sacrément jolie.

— Salut ! nous lance-t-elle, amusée. Je peux vous aider ?

— Nous enquêtons à propos de la disparition du chat de madame Michel, entame immédiatement Eliott.

C'est moi ou il rougit un peu ? Il doit la trouver jolie lui aussi.

La jeune fille jette un regard vers la porte opposée sur le palier derrière laquelle on entend bouger. Elle nous fait signe d'entrer chez elle.

— Nous serons plus tranquilles, nous dit-elle en refermant derrière elle. Je n'aime pas beaucoup les oreilles qui traînent…

Eliott et moi acquiesçons : nous sommes d'accord. Je pense que nous pourrions être facilement d'accord sur tout avec elle.

— Vous disiez ? nous redemande-t-elle.

— Nous enquêtons sur la disparition du chat de madame Michel.

— Il a disparu ? s'étonne la jeune fille.

— Depuis plus de deux semaines maintenant.

— Ah bon…

— Vous l'avez vu, récemment ?

Elle fait la moue. Ravissante ! Je crois que je suis en train de tomber amoureux !

— Je ne sais plus. J'ai l'impression de le voir tout le temps ce chat.

— C'était peut-être un autre…

— Ah non ! Impossible de le confondre avec un autre. Le chat de la gardienne est spécial…

— Spécial comment ?

Elle réfléchit puis ose :

— Il est laid ! Affreusement laid !

Décidément… Pauvre Pharaon !

— Vous auriez une idée de l'endroit où il pourrait être ?

— Je ne sais pas, non.

Eliott nous regarde. Il se demande s'il peut poser la même question qu'à mademoiselle Pertuis. La question qui tue. Je lui fais de gros yeux. Noooon !

— Euh… commence-t-il. Excusez-moi… Mais… Que… Vous…

La jeune fille fronce les sourcils et le dévisage sans comprendre.

— Vous aimez les chats ? coupe alors Plume.

Elle se redresse et fait une drôle de petite grimace.

— Mouais… Ça dépend lesquels. En tout cas, pas celui de madame Michel. Mais ne lui dites surtout pas. Elle se ferait des idées…

— Des idées ? relève Eliott. Quelles idées ?

— Je ne sais pas trop. Des idées… madame Michel est si sensible quand on parle de son chat. C'est son seul compagnon.

— Et hier soir, se lance subitement Eliott. Qu'est-ce que vous faisiez à 20 h 45 ?

Mademoiselle Nadione ouvre de grands yeux étonnés. Il n'y a pas à dire, la question qui tue… tue !

— Hier soir ? répète-t-elle, l'air rêveur et rougissant légèrement…

Elle se tait un long moment, sourit toute seule puis nous regarde à nouveau.

— C'est bon ? nous demande-t-elle tout à coup. Vous avez tout ce qu'il vous faut ?

Eliott nous regarde en se mordant la lèvre. Il est désolé. Mademoiselle Nadione n'a pas répondu à sa dernière question mais il n'ose pas insister.

— C'est parfait, tranche Plume. Merci beaucoup, madame. Au revoir.

— Je m'appelle Clarisse.

Clarisse… merveilleux prénom. Ça y est, à 12 ans, je viens de trouver la femme de ma vie !

— Au revoir, Clarisse !

Eliott et moi avons répondu exactement en même temps.

Lorsque nous nous retrouvons sur le palier, nous ne savons pas quoi penser de cet interrogatoire.

— Elle ne nous a presque rien dit, constate Mathis. Elle était jolie. Tiens, il a remarqué lui aussi. Mais elle ne savait presque rien ou elle n'a pas répondu à nos questions.

— C'est vrai. On aurait dû insister plus. Et être plus précis dans nos questions, admet Eliott.

Nous hochons tous la tête, conscients que nous n'avons fait que survoler l'interrogatoire. Pourtant, moi, j'aurais bien fait durer l'entretien…

— Nous ferons mieux au prochain, se motive Plume.

— En tout cas, je conclus, Clarisse est la deuxième personne qui n'aime pas le chat de madame Michel. Vous en pensez quoi, vous ?

Je relis mes notes :

Mademoiselle Nadione – Clarisse – Premier étage à gauche

• Ouvre spontanément.

• Se méfie de mademoiselle Pertuis.

• Ignore la disparition de Pharaon.

• N'aime pas le chat de madame Michel.

• Trouve que Pharaon est laid.

• Madame Michel pourrait se faire des idées à son sujet (pas très claire dans ses explications).

• Réponse évasive sur son emploi du temps, rougit → pas d'alibi.

• Vraiment très jolie.

Après un court silence, Eliott siffle entre ses dents. Difficile de savoir s'il est content ou déçu.

— Suspecte aussi.





9





Monsieur Rudolf


Quand nous montons au deuxième étage, nous sommes plus décidés que jamais à mener un interrogatoire musclé. Pas question de nous laisser charmer par un beau sourire ou de ne pas obtenir une réponse. Encore moins de nous faire chasser par une vieille demoiselle aux cheveux violets. Hélas, nous sonnons et re-sonnons à la porte de droite sans que personne ne nous réponde. Nous sommes sur le point d'abandonner quand un bruit de clé dans la serrure nous retient au dernier moment. Un vieux monsieur nous ouvre, le visage tout ridé, ses cheveux gris en bataille et d'énormes lunettes sur le nez.

— Monsieur Rudolf ? je demande en reprenant la liste établie par Yvain.

Le vieil homme grimace, tourne la tête sur le côté.

— COMMENT ! hurle-t-il.

— MONSIEUR RUDOLF ? je reprends en parlant plus fort.

Il se redresse et sourit.

— Lui-même ! Entrez, entrez, nous invite-t-il sans même savoir pourquoi nous sommes là.

Le vieux monsieur nous fait signe de le suivre au salon. Il avance tout doucement, les gestes au ralenti, en traînant les pieds dans ses pantoufles d'un autre âge.

— Entrez, entrez, répète-t-il. Que puis-je faire pour vous ? demande-t-il en nous montrant un canapé où nous asseoir.

Nous regardons autour de nous en plissant le nez. Ça sent bizarre. Un peu comme si l'appartement n'avait pas été aéré depuis des semaines. Sans compter que tout est en bazar et qu'il y a de la poussière partout. C'est même franchement sale. Maman vous dirait que je suis mal placé pour faire ce genre de commentaire car ma chambre est rarement bien rangée. Mais là, j'ai trouvé pire que moi !

— Nous venons de la part de madame Michel, commence Eliott.

— COMMENT ?

— C'est madame MICHEL qui nous ENVOIE !

— Michel ? Qu'est-ce qu'il m'envoie Michel ?

— NON ! MADAME MICHEL !

Nous nous retenons de pouffer de rire. Le vieux monsieur nous dévisage sans comprendre.

— LA GARDIENNE, précise alors Plume.

— Ah, madame Michel. Il fallait le dire plus tôt. Qu'est-ce qu'elle m'envoie ?

— Rien, RIEN. Elle a PERDU SON CHAT !

Monsieur Rudolf rit.

— madame Michel a perdu son chat ? Il se met à chantonner, ravi. C'est la mère Michel qui a perdu son chat, qui crie…

Surtout ne pas nous regarder les uns les autres, sinon nous allons éclater de rire.

— Vous l'avez vu ? demande Eliott qui prend sur lui pour rester calme.

— COMMENT ?

— VOUS L'AVEZ VU ?

— Qui ?

— LE CHAT DE MADAME MICHEL.

— Quand ?

Eliott nous regarde, abattu. Nous qui rêvions d'un interrogatoire modèle, c'est raté. L'exercice risque d'être long et pénible.

— Ces jours-CI.

— ICI ?

Je sens qu'Eliott commence à se décourager. Aussitôt, je prends le relais.

— VOUS L'AIMEZ ? je crie presque à l'oreille de monsieur Rudolf.

— madame Michel ?

C'est ce qu'on appelle un dialogue de sourds.

— Non. Son CHAT !

— Pensez-vous, non ! Je déteste les chats !

Je soupire. Plume à côté de moi se mord la joue pour ne pas rire. Eliott bouillonne. Quant à Mathis, il fixe le vieux monsieur avec des yeux étranges. Je n'arrive pas à savoir s'il rêve debout ou si, au contraire, il est très concentré.

— Vous étiez chez vous hier soir ? tente Eliott.

— COMMENT ?

— HIER SOIR ! Vous étiez CHEZ VOUS ?

— Le chat ? Chez moi ? Pourquoi ?

Le vieil homme semble déboussolé. Et nous, nous sommes un peu dépités.

— éTIEZ-VOUS CHEZ VOUS HIER SOIR ? répète alors Plume.

Monsieur Rudolf lui sourit.

— Bien sûr, jeune fille. Je regardais mon émission préférée : Passion criminelle.

— C'est la préférée de mes PARENTS AUSSI, s'exclame spontanément Eliott en haussant le ton par endroits sans s'en rendre compte. Hier SOIR, ils enquêtaient sur la mort d'une ACTRICE au Mont-Saint-MICHEL.

Monsieur Rudolf hoche la tête.

— Elle doit être triste madame Michel… d'avoir perdu son chat.

Et aussitôt, il sourit et entonne de nouveau la comptine de la mère Michel.

— C'EST VRAI, ELLE EST TRISTE je confirme.



Enfin, pas trop quand même, pour dire la vérité. La mère Michel de la chanson a l'air plus éplorée…

Quand nous quittons enfin monsieur Rudolf après encore quelques échanges difficiles, je m'assois sur une marche de l'escalier.

Plume respire tout à coup plus librement.

— Oh la la, j'ai cru que j'allais mourir de rire.

— Un vrai dialogue de sourds, j'ajoute.

— Moi, j'ai cru que j'allais l'écharper, grogne Eliott.

— Tu aurais vu ta tête, lui lance Plume.

Eliott fait la moue puis sourit.

— C'est vrai que c'était drôle, admet-il.

Je note nos conclusions sur mon carnet :

Monsieur Rudolf - Deuxième étage à droite.

• Nous ouvre spontanément la porte.

• Connaît un dénommé Michel.

• N'aime pas les chats → et donc pas celui de madame Michel.

• N'a pas vu le chat de madame Michel.

• Devant l'émission Passion criminelle hier soir.

• Sourd comme un pot → peut-il passer un coup de téléphone ?

— C'est mince, constate Plume.

— Dis plutôt que nous n'avons rien du tout, renchérit Eliott. Il marque une pause puis reprend. L'émission Passion criminelle commence à 21 h 00. Monsieur Rudolf aurait pu appeler madame Michel avant. Est-ce qu'on peut considérer ça comme un indice ?

Je complète mes notes. On est professionnel ou on ne l'est pas…

• Devant l'émission Passion criminelle hier soir, à 21 h 00 → possibilité de passer un coup de téléphone anonyme avant.

— C'est mieux que rien, positive Plume. Du coup, vous en pensez quoi ?

Mathis qui n'a rien dit jusque-là, lève le doigt avec un air soudainement inspiré.

— Vous avez remarqué ? nous demande-t-il.

— Quoi ?

— Les poils ?

— ???

— Il y avait des poils gris partout sur le canapé et sur le pull de monsieur Rudolf.

Plume ouvre la bouche de surprise. Mathis m'épate. Il m'épate, il m'épate !

— Des poils de chats… murmure-t-elle.





10





La famille Heurteau


Voilà une découverte de taille. Nous nous regardons les uns les autres avec un air satisfait quand un bruit de clés quelques mètres plus bas attire notre attention. Nous nous redressons, un peu gênés d'être ici. Quelqu'un est en train de monter dans les étages.

— Octave ?

Je sursaute.

— Yvain ?

Notre professeur se tient sur la dernière marche avant le palier, son trousseau de clés à la main.

— Qu'est-ce que vous faites là ? je bredouille, un peu gêné.

— J'habite ici, je vous le rappelle, nous dit-il en montrant la porte gauche du palier. C'est plutôt à moi de vous retourner la question.

— Nous enquêtons, lance alors Plume avec aplomb. Nous avons décidé de commencer à interroger tous les habitants de l'immeuble.

— Nous voulions vous faire la surprise, j'ajoute.

— Pour la surprise, c'est raté ! déclare alors Plume.

Yvain nous dévisage un moment. Difficile de savoir s'il est amusé ou fâché.

— Vous ne pouviez pas attendre samedi ? demande-t-il tout à coup.

— Non !

La réponse d'Eliott est si spontanée qu'elle arrache un sourire à Yvain. Et à nous tous. Il soupire.

— Allez, entrez. Montrez-moi ce que vous avez découvert…

Au fond, je suis certain qu'Yvain est plutôt content de voir que nous prenons les choses avec beaucoup de sérieux. C'est la preuve que son petit cours nous plaît.

— Il nous reste un interrogatoire à mener, nous arrête Mathis alors que Eliott, Plume et moi nous apprêtons à suivre Yvain chez lui. Si nous n'y allons pas maintenant, il risque d'être trop tard ensuite. C'est une famille. Après, nous les dérangerons pendant le dîner.

à cet instant, je crois voir une lueur d'admiration dans les yeux d'Yvain. Dans son œil. Mathis ne parle pas beaucoup mais il réfléchit. Et il réfléchit bien.

— Mathis a raison, nous dit Yvain. Montez maintenant voir la famille Heurteau. Vous reviendrez me trouver après.

Sans attendre une minute, nous grimpons quatre à quatre les marches qui mènent au troisième et dernier étage. Ici, Yvain nous a prévenus, la famille Heurteau a réuni les deux appartements pour en faire un plus grand. Nous hésitons sur la porte où sonner. Nous nous décidons pour celle de droite mais c'est celle de gauche qui s'ouvre dans notre dos.

— B'jour !

Une voix d'enfant nous fait nous retourner tous en même temps.

— Qui vous êtes, vous ?

— Max ! Max ! gronde une voix de femme. Combien de fois t'ai-je dit de ne pas ouvrir la porte aux inconnus ?

Une dame s'avance alors vers la porte et attrape la main du petit garçon. Quand elle voit que nous sommes des enfants, elle se détend et quitte son air sévère.

— C'est vous qui avez sonné ? s'étonne-t-elle.

— Bonjour madame, répond aussitôt Mathis. Nous aidons madame Michel. Elle a perdu son chat et nous voulons savoir où il est.

La maman hausse les épaules et retient par la manche un autre enfant qui se précipite vers la porte pour sortir.

— Hep ! hep ! hep ! Tu restes là, Simon. Elle nous regarde et nous comprenons que nous la dérangeons. Comment puis-je vous aider ? lâche-t-elle à contrecœur.

— Avez-vous vu le chat de madame Michel ces jours-ci ?

Elle secoue la tête.

— Non.

Le petit garçon accroché à sa main sourit.

— Si ! Je l'ai vu moi !

— Tu l'as vu quand ? je demande.

— Demain ! répond-il fièrement.

Le petit garçon va ajouter quelque chose mais sa maman l'en empêche.

— Max ! On ne se mêle pas des conversations des grandes personnes. Ce n'est pas poli.

Des grandes personnes, nous !



— Excusez-le. Non, nous n'avons pas vu le chat de madame Michel. La maman nous regarde, nous sourit le plus gentiment possible et s'excuse. Ce n'est pas du tout la bonne heure, je suis désolée. Je dois m'occuper de mes enfants. Je ne peux pas vous aider. Je ne sais rien de toute façon.

Et sans que nous puissions ajouter quoi que ce soit d'autre, elle referme doucement la porte sur elle et ses deux garçons. Nous l'entendons alors qui crie à un troisième que nous n'avons pas vu.

— Jules ! Tu ne joues pas avec le téléphone !

Nous restons sur le palier encore un moment, le temps que je prenne mes notes. Mes trois acolytes me regardent faire. J'aime bien cette sorte de confiance qu'ils ont en moi, spontanément.

Famille Heurteau – troisième étage droite et gauche

• Vus : la maman, deux petits garçons (Simon et Max).

• Un troisième enfant sans doute : Jules → combien sont-ils en tout ?

• Pas beaucoup de temps à nous consacrer.

• N'a pas vu Pharaon.

• Son fils, Max, a vu Pharaon… demain !

• Déclare ne rien savoir.

— Il vaut mieux laisser tomber de ce côté-là, suggère Plume en lisant par-dessus mon épaule. De toute façon, elle est trop débordée pour savoir quoi que ce soit.

— Son fils a dit qu'il avait vu le chat, je note tout de même.

— Il l'a vu… demain ! plaisante Eliott.

— Mais les enfants n'ont aucune notion du temps, relève Mathis. « Demain », c'est peut-être hier. Ou avant-hier.

— Ou à la Saint-Glinglin !

Eliott n'a pas tort. Comment savoir ce que le petit garçon voulait dire ? Et comme sa maman n'avait pas l'air très disposée à ce qu'il nous parle...

— Bon, pour la famille Heurteau, je pense que c'est bon, conclut Eliott sans nous demander notre avis. Pas suspecte.

Nous nous apprêtons à redescendre voir Yvain quand la tête de madame Michel apparaît dans l'escalier.

— Ah, je vous cherchais. J'ai du nouveau ! déclare-t-elle, victorieuse et essoufflée. Je viens juste de recevoir un autre coup de téléphone !

Nous nous regardons tous les quatre. Nous pensons tous la même chose, j'en suis certain. Il ne nous en faut pas beaucoup pour nous comprendre.

— à l'instant ? demande Eliott.

Madame Michel hoche la tête. Oui.

D'un même élan, nous nous tournons vers la porte de l'appartement de la famille Heurteau. « Jules ! Tu ne joues pas avec le téléphone ! » Les derniers mots de la maman nous reviennent aussitôt en mémoire…





11





Deuxième appel


Craignant les oreilles indiscrètes dans la cage d'escalier, madame Michel nous entraîne dans sa loge avant même que nous puissions frapper à la porte d'Yvain. Lorsque nous arrivons dans la minuscule pièce où elle vit, tout est déjà prêt sur un plateau dans la cuisine : verres, bouteilles de jus de fruits et madeleines aux amandes. Elle nous attendait ma parole !

— Vous prendrez bien un petit jus de fruits ?

Cette fois-ci, nous ne nous faisons pas prier. Nous avons l'estomac vide de ne pas avoir goûté. Et les émotions, ça creuse.

— Vous dites que vous avez reçu un nouvel appel, demande enfin Eliott après avoir avalé plusieurs madeleines et deux verres de jus de pomme.

— Oui, tout à l'heure.

— Quand précisément ?

— Vous étiez dans les étages.

Eliott fronce le nez.

— C'est vague. Vous n'avez pas noté l'heure ?

Madame Michel lui adresse un petit sourire désolé.

— Je suis montée tout de suite vous prévenir, s'excuse-t-elle.

— Qu'est-ce qui s'est passé cette fois-ci ? interroge Plume à son tour.

— La personne a respiré dans le combiné et n'a pas parlé. Mais je suis sûre que c'est la même que la dernière fois.

— Avez-vous entendu miauler ?

— Bien sûr ! Mais c'était faible, mon pauvre Pharaon doit être au plus mal.

Tout concorde. C'est trop beau pour être vrai.

— Où est votre téléphone ? demande tout à coup Mathis.

La gardienne lui indique la commode où est posé le téléphone. Un téléphone avec un fil. Préhistorique !

— Je peux essayer quelque chose ? poursuit Mathis.

Elle acquiesce d'un mouvement de tête, un peu inquiète. Moi, je suis curieux de voir ce que Mathis va nous trouver.

Il attrape le combiné et compose un numéro tout en s'expliquant :

— Il existe un moyen de connaître le numéro du dernier appel reçu. Avec un peu de chance, ça peut fonctionner.

Il se tait et écoute dans le combiné. Mais après plusieurs essais, il raccroche.

— Rien, dit-il. Aucun numéro n'est enregistré. Votre téléphone est sans doute trop vieux. Dommage.

Nous sommes déçus mais madame Michel change immédiatement de sujet.

— Tu es bien pâlotte, toi, dit-elle en s'adressant à Plume. Tu ne serais pas malade ?

Plume secoue la tête.

— J'ai froid, répond-elle simplement. La fenêtre est grande ouverte.

— Ah oui ! s'excuse la gardienne. Je laisse toujours ouvert. C'est pour Pharaon…

Nous nous regardons, incrédules. madame Michel perd la tête ou quoi ?

— Mais je croyais… s'étonne Eliott.

La gardienne pâlit.

— Pharaon est revenu ?

Madame Michel semble tout à fait perdue tout à coup.

— Mais… C'est… non… Comment… Qu'est-ce que j'ai dit ? s'inquiète-t-elle en bredouillant.

— Que vous laissiez ouvert pour Pharaon.

Elle nous regarde un instant, en détresse, et Mathis lui sourit pour la rassurer. Alors, elle baisse les yeux et semble retrouver un peu le contrôle d'elle-même.

— Seigneur, qu'est-ce que je raconte ? Je crois toujours qu'il va revenir…

Visiblement, le chagrin lui fait un peu perdre la tête. Nous nous sentons un peu mal à l'aise.

— Si vous nous montriez une photo de Pharaon, lance alors Plume d'un air enjoué pour changer de sujet.

à son air, je sais que ma sœur s'en veut à cause de la fenêtre.

— Une photo ? s'enthousiasme madame Michel qui semble oublier l'incident aussitôt. Mais bien sûr ! J'en ai même plusieurs !

Madame Michel tend le bras vers un gros album glissé sous la table basse. Oh non, pas l'album… Nous en avons pour des heures.

— Regardez ! dit-elle en l'ouvrant sur ses genoux.

L'album est épais et visiblement rempli de photos de son fidèle compagnon. Mais nous n'avons pas le temps. Et pas envie du tout non plus.

— Pardon madame, j'ose. Nous ne pouvons pas rester longtemps. Nous devons y aller. Il est déjà tard. Une seule photo suffira. C'est pour pouvoir la montrer aux personnes que nous rencontrerons. J'improvise.

Madame Michel semble déçue. Elle hésite, referme son album et prend son sac.

— Prenez celle-ci alors, nous dit-elle en me tendant un cliché. C'est ma préférée.

La photo qu'elle nous donne est un gros plan pas très net. On y voit la tête d'un chat gris souris – pour un chat, c'est cocasse – avec des oreilles immenses et des yeux gris clair.

— Il sourit… murmure madame Michel d'une voix attendrie.

Nous nous penchons tous les quatre sur la photo pour admirer l'animal. Mais la photo est de si mauvaise qualité que nous ne voyons presque rien. Pourtant, nous nous gardons bien de dire quoi que ce soit.

— C'est parfait, murmure poliment Mathis. Parfait. Merci.Si nous ajoutons quoi que ce soit sur cette photo, nous sommes bons pour tout l'album !

Lorsque nous réussissons à quitter madame Michel pour monter rejoindre Yvain chez lui, Plume se tourne vers moi.

— Tu le trouves si laid que ça toi, Pharaon ?

Je hausse les épaules. En matière de chat je ne m'y connais pas trop.

— Je le trouve surtout très flou !





12





Plusieurs pistes


Quand nous sonnons à la porte de chez Yvain, nous sommes très excités à l'idée de lui montrer les résultats de notre enquête. Nous avons quatre suspects dont une famille entière et un vieux monsieur couvert de poils gris peut-être plus suspects que les autres. Pour un début, c'est plutôt encourageant. Et pour mon roman, c'est très prometteur.

Mais Yvain nous ouvre avec une drôle d'expression sur le visage.

— Je commençais à m'inquiéter. Vous deviez revenir me voir juste après votre interrogatoire chez les Heurteau.

— C'est madame Michel, nous excuse Plume avec le même sourire que celui qui a fait ouvrir tout grand sa porte à mademoiselle Pertuis. Elle est venue nous trouver parce qu'elle a reçu un nouvel appel anonyme. Elle nous a entraînés chez elle et…

— Vous prendrez bien un petit jus de fruits ? imite Eliott en riant.

Nous pouffons tous.

— Pauvre madame Michel, elle se sent si seule… soupire Yvain d'un air qui nous fait nous sentir un peu honteux. Enfin, venez me raconter ça.

Il nous ouvre grand sa porte et nous fait entrer. Je mets à peine un pied dans son appartement qu'une étrange impression d'être observé m'envahit. Ça me donne des frissons, comme dans un train fantôme.

Nous regardons tout autour de nous, la bouche grande ouverte sous le coup de la surprise. Dans l'entrée, il y a des objets des quatre coins du monde. Il y en a partout : accrochés au mur et au plafond, posés par terre, entassés sur des étagères. Et dans le salon, c'est encore pire. On se croirait dans un musée. Mais un musée complètement fou et je comprends alors pourquoi je me sens surveillé. Des yeux ! Il y a des yeux partout ! Des yeux grecs, des yeux égyptiens. Des masques africains grimaçants avec des yeux globuleux et blancs, des statues aux yeux exorbités, des statuettes avec des yeux énormes qui louchent ou des pupilles vides. Des tableaux où les personnages ne nous quittent pas du regard.

Yvain sourit en nous observant regarder autour de nous et découvrir son trésor.

— Ouvrez l'œil ! C'est ma devise, rappelez-vous.

Enfin à ce point-là, c'est presque une obsession.

— J'ai rapporté tout ça de mes différentes missions, nous confie-t-il. Un ami grec m'a offert mon tout premier objet : un œil bleu en porte-clés. C'était une bricole mais ça m'a amusé. Ensuite, j'ai complété ma collection.

— Heureusement que vous n'avez pas choisi une autre devise, note Plume, fascinée.

— Quelle sorte de devise ?

— Je ne sais pas…

— Creusez-vous la cervelle ! je lance.

Yvain rit. Mes amis aussi. Je suis fier de mon petit trait d'humour. D'un coup l'ambiance un peu surréaliste et pesante disparaît.

— Si vous me disiez ce que vous avez trouvé, nous propose alors Yvain pour nous ramener à la réalité.

C'est Mathis qui réagit le premier. Décidément, il est vraiment spécial parfois. Il hausse les épaules et semble oublier instantanément le décor qui l'entoure pour se reconcentrer uniquement sur notre enquête.

— Nous avons interrogé tout le monde.

— Tout le monde ? demande Yvain d'une voix étrangement appuyée.

Mathis hésite un court instant puis reprend.

— Oui. Trois de vos voisins détestent les chats. Quant à la famille Heurteau, la maman n'avait pas très envie de nous répondre et son fils jouait avec le téléphone juste au moment où madame Michel a reçu son nouvel appel anonyme.

Mathis nous a tous mis à l'aise et nous voulons donner des détails chacun à notre tour à présent. Le manque d'alibi de mademoiselle Pertuis et mademoiselle Nadione. Les poils de chats de monsieur Rudolf. Le fils Heurteau qui a vu le chat demain. Le téléphone de madame Michel qui n'a pas livré ses secrets. C'est à celui qui parlera le plus fort pour se faire entendre.

Yvain nous laisse raconter un long moment sans rien dire et quand, enfin, nous nous arrêtons de nous-mêmes, il laisse flotter sur ses lèvres un sourire satisfait.

— Vous avez bien travaillé. Félicitations !

Chacun de nous se redresse un peu sur son fauteuil. Même Mathis qui pourtant semble si peu sensible au monde qui l'entoure. Nous formons une belle équipe.

— Vous ne pensez pas pouvoir obtenir plus d'informations des voisins ? nous demande alors Yvain avec la même voix légèrement insistante.

Nous nous regardons et secouons la tête.

— Non, répond Eliott pour nous tous. Chacun a dit ce qu'il voulait bien nous dire. Insister plus risquerait d'être malpoli.

— D'accord, répond Yvain après un silence qui nous paraît interminable. Eh bien, maintenant, il va donc falloir que vous creusiez chacune de ces pistes. Désormais, vous entrez en phase d'observation.

Je sens les poils de mes bras qui se hérissent d'excitation. Je suis très sensible du poil !

— C'est-à-dire ? demande Eliott, plein d'espoir.

— Planque et filature !

Les mots résonnent à nos oreilles, pleins de promesse. Mais Yvain nous met immédiatement en garde.

— Mais avant cela, il est important que vous gardiez en tête deux principes de base…

Il fait une pause pour être sûr que nous l'écoutons bien. C'est inutile, j'ai les oreilles si grandes ouvertes, qu'on pourrait me prendre pour Dumbo l'éléphant.

— La présomption d'innocence et le respect de la vie privée, énonce Yvain.

Eliott grimace. Encore des grands mots !

— N'oubliez pas que chacun de vos suspects est avant tout un innocent, nous explique notre étrange professeur. Gare aux jugements hâtifs ! à vous entendre, je parie que vous avez déjà tous une idée très précise de qui a enlevé le chat de madame Michel.

Nous baissons la tête, penauds. Yvain n'est pas seulement agent secret ; il est mentaliste ! En effet, Mathis penche pour monsieur Rudolf. Eliott et moi accusons plutôt la famille Heurteau et Plume suspecte mademoiselle Pertuis. Il n'y a que Clarisse que personne ne soupçonne vraiment. En tout cas, pas Eliott, ni moi.

— Je répète donc : IN-NO-CENTS ! Vous devez recueillir toutes les preuves, nous avertit Yvain. Même celles qui ne vont pas dans le sens que vous pensez. Un vrai détective, un bon enquêteur, ne se laisse pas influencer dans son jugement.

Avec tous ces yeux qui nous regardent dans le salon, nous n'osons plus bouger ni rien dire. Yvain en profite pour nous délivrer son deuxième message.

— Et respectez la vie privée de chaque personne… Il est formellement interdit d'essayer de fouiller dans les boîtes aux lettres ou d'entrer chez les gens. Vous n'écoutez pas aux portes non plus. Contentez-vous de regarder et de réfléchir.

— Mais… rétorque Eliott, déçu par la tournure que prennent les choses.

Pour un roman policier, ça risque de ne pas être passionnant non plus.



Yvain pourtant est intraitable.

— Nous ne sommes pas dans un film policier, Eliott, répond-il. Ni dans un roman, ajoute-t-il en se tournant vers moi. Cet homme lit dans les pensées… Et vous n'êtes pas dans la Police non plus. L'affaire qui nous intéresse n'est pas criminelle. Elle n'a d'importance que pour madame Michel et pour vous. C'est déjà beaucoup mais ce n'est pas suffisant pour se croire tout permis. Mais si vous ouvrez l'œil et si vous réfléchissez, ce sera passionnant. Je vous le promets.

Je déglutis. Je demande à voir…

— Maintenant, approchez-vous. Je vais vous donner quelques conseils pour la filature.





13





Dans la peau d'un détective


C'est dans un petit square à deux rues de l'immeuble d'Yvain et madame Michel que nous nous retrouvons le lendemain après le collège. Chacun de nous a apporté ce qu'il faut pour réussir une bonne filature.

Les conseils d'Yvain de la veille résonnent encore à nos oreilles.

— Un bon détective doit savoir changer de silhouette régulièrement au cours d'une filature, nous a-t-il expliqué. Dans le milieu on parle de désilhouettage. Il porte une casquette puis la retire, une écharpe rouge puis une verte, des lunettes puis plus de lunettes. Changez d'aspect régulièrement. Et évitez les couleurs vives ! La discrétion doit être votre préoccupation de chaque instant.

Mais côté discrétion, nous commençons très mal. à peine sommes-nous assis sur un banc pour nous montrer nos accessoires, que madame Heurteau et ses enfants arrivent dans le square. Elle en a quatre. Voilà qui répond au moins à l'une de nos questions. Quatre garçons dont le dernier est dans une poussette. Nous voudrions disparaître mais Yvain ne nous a donné aucun conseil sur ce sujet.

— Qu'est-ce qu'on fait ? grommelle Eliott entre ses dents.

Mathis hausse les épaules.

— Eh bien, on l'observe. Au moins elle ne pourra pas nous soupçonner de l'avoir suivie. On était là avant !

Mathis a raison. D'autant qu'Yvain nous a dit qu'avant de suivre une personne il fallait souvent rester un long moment en planque. Dans un angle de porte cochère par exemple. Ou sur un banc. Et sur un banc, nous y sommes ! Seulement, ce n'est pas très facile de faire comme si de rien n'était et d'espionner madame Heurteau et ses enfants. J'ai l'impression qu'à chaque fois que je lève la tête, elle me regarde avec un air soupçonneux. Même les enfants me paraissent s'intéresser trop à nous.

— On y va ! lance tout à coup Eliott qui bouillonne de rester statique.

— Mais eux ? demande Mathis.

— Nous les suivrons plus tard.

— Séparons-nous plutôt, suggère Plume. Moi, je reste ici avec Mathis.

— Et moi, je vais avec Eliott, j'enchaîne, trop content de bouger.

Pour un roman, il me faut de l'action et ce n'est pas en restant sur un banc que je vais récolter de quoi nourrir le suspense.



Je laisse Plume et Mathis derrière nous, dans le square, avec la certitude qu'ils n'arriveront à rien. Entre ma sœur si jolie et Mathis qui a l'air tout droit descendu de la lune, il y a peu de chance qu'ils passent inaperçus. Mais peu importe, je suis bien décidé de mon côté à me fondre dans le décor. J'ai d'ailleurs choisi mes vêtements pour devenir l'homme invisible. Pantalon noir, polo gris et pull gris. J'ai hésité à prendre un vieil imperméable de Papa quand il partait en concert mais j'ai eu peur que ça fasse trop. En revanche, dans un sac, j'ai deux foulards, une paire de lunettes, un sweat à capuche bleu marine et deux casquettes. De quoi changer d'identité régulièrement. Eliott, lui, n'a pas hésité comme moi. L'imperméable, il l'a pris ! Il en relève même le col pour se cacher derrière. Il est aussi discret qu'un éléphant dans un poulailler. Il ne manque plus que les lunettes de soleil. Non, les lunettes, il les a ! De grosses lunettes noires qu'il a dû prendre à son père car elles lui mangent la moitié du visage. Finalement, je me demande si Plume et Mathis n'obtiendront pas plus de résultats que nous. Je lui fais signe que les lunettes seront mieux pour plus tard et il les retire en acquiesçant d'un mouvement de la tête. Décidément, il regarde trop la télé.

À présent nous ne communiquons plus que par gestes et sans dire un mot. Les choses sérieuses commencent car la porte de l'immeuble de madame Michel n'est plus qu'à quelques mètres de nous. L'air de rien, nous marchons côte à côte et passons sur le trottoir d'en face. Eliott s'arrête quelques minutes contre un arbre tandis que je poursuis jusqu'à l'angle de la rue. Là, je retire mon foulard. Pendant ce temps, Eliott a changé d'arbre.



Être détective, c'est bien. Mais attendre, c'est long. Après des minutes qui nous paraissent interminables, et comme rien ne se passe du côté de la porte de l'immeuble, nous commençons à être de moins en moins discrets. Avec son imperméable, Eliott s'est déjà fait repérer par la pharmacienne du coin de la rue. Depuis l'arrière de son comptoir, elle lui jette des regards soupçonneux. Pour ma part, j'ai à nouveau changé de trottoir car, en face, un chien du quartier me tourne autour. Et j'en suis déjà au moins à ma cinquième combinaison : foulard, puis lunettes, puis casquette et foulard puis sweat et lunettes, puis nouvelle casquette. Je ne sais plus où j'en suis et j'ai peur d'avoir déjà joué deux fois le même personnage.

Au moment où nous décidons d'un coup d'œil entendu de nous arrêter là et de retourner au square pour prendre des nouvelles des autres, la porte de l'immeuble s'ouvre. Enfin ! Nous sommes si contents que nous nous immobilisons tous les deux en même temps, chacun de notre côté, les yeux braqués sur la porte. Il va certainement devoir que nous retravaillions la discrétion…

Les secondes qui suivent sont pleines de tension et de suspense. Nous apercevons d'abord une main, puis un pied suivi d'une jambe avec un collant. Je plisse les yeux, mademoiselle Pertuis certainement. Eliott se rapproche, l'air de rien. Du moins c'est ce qu'il essaye de faire.

Et moi, je m'accroupis pour refaire un lacet. Zut ! Je n'ai pas de lacet !

— Mais qu'est-ce que vous faites ici ?

La voix de madame Michel nous fait sursauter.



Je relève les yeux et je m'aperçois qu'elle s'adresse à Eliott tout en regardant dans ma direction. Je voudrais l'ignorer mais je me relève finalement et je rejoins Eliott.

— Je vous observe depuis un moment, qu'est-ce que vous fabriquez ? lance la gardienne d'une voix si forte qu'elle va alerter tout le quartier.

Heureusement, Eliott est rapide. Il pose un doigt sur ses lèvres. Madame Michel sourit, aux anges. Elle a compris.

— Vous enquêtez ? Vraiment ? C'est fantastique !

Au même moment, j'aperçois madame Heurteau et ses enfants qui tournent à l'angle de la rue et rentrent du square. Juste après eux, Plume et Mathis arrivent à leur tour. Mathis a beau avoir enroulé une grosse écharpe en bas de son visage et Plume mis des lunettes – des lunettes papillon s'il vous plaît – ils sont tout de suite reconnaissables. Je dirais même plus : on ne voit qu'eux ! Je me retiens de rire en les apercevant et je constate qu'Eliott est comme moi.

— Bonsoir madame Heurteau ! salue madame Michel en voyant la maman et ses enfants.

Madame Heurteau passe juste à côté de nous et nous dévisage bizarrement. L'imperméable d'Eliott a de quoi étonner en effet.

— Et vous êtes là, vous aussi ! ajoute madame Michel en direction de Plume et Mathis.

Madame Heurteau se retourne spontanément et ouvre de grands yeux surpris.

— Ce sont mes petits détectives, lui glisse madame Michel. Ils cherchent mon chat Pharaon.

Voilà… notre couverture vient de tomber. Il aura suffi de quelques secondes.

Madame Heurteau hoche la tête sans rien dire puis détourne les yeux, visiblement méfiante, et entre dans l'immeuble.

Madame Michel, qui semble s'amuser follement, se tourne alors vers nous.

— Vous prendrez bien un petit jus de fruits !





14





Coup dur


Quatre verres de jus d'orange plus tard – nous avons lâchement accepté l'invitation de madame Michel pour oublier notre déconvenue –, nous sortons de la loge de la gardienne avec le moral dans les chaussettes. Notre première tentative de planque et de filature a magnifiquement échoué et, surtout, tout le quartier est désormais au courant de qui nous sommes et de ce que nous faisons. Les choses vont devenir compliquées. Debout devant l'immeuble, c'est le moment de débriefer.

— Alors ? je demande à Plume une fois dans la rue, en espérant que Mathis et elle aient eu plus de résultat que nous.

Ma sœur fait une drôle de moue.

— Pas grand-chose. Les enfants ont pris leur goûter puis fait des pâtés de sable. Leur maman a lu un livre.

— à un moment, elle a parlé avec une autre dame, précise Mathis. Et le plus âgé des enfants a couru après les pigeons pour leur faire peur. Peut-être qu'il n'aime pas trop les animaux…

Nous haussons tous les épaules. Ce n'est pas avec ça que nous allons aller bien loin. Et je vois mon roman policier s'éloigner de plus en plus.

— Il y a un des enfants qui tousse beaucoup aussi. Il doit être malade.

Super remarque…

— Et vous ? demande Plume en coupant Mathis dont les informations ne sont pas capitales.

Elle ne va pas être déçue, les nôtres le sont encore moins.

— Rien.

Le ton d'Eliott est énervé. Il est comme nous tous : il aurait espéré plus de résultats.

— La seule personne qui a ouvert la porte de l'immeuble, c'est madame Michel ! Elle nous avait repérés !

— Je me demande d'ailleurs comment elle a fait ? j'ajoute.

Le sourire amusé de Plume en dit long sur ma capacité à passer inaperçu moi aussi, je précise donc.

— Comment elle a fait pour nous voir depuis l'intérieur.

— Par la lucarne, me répond Mathis du tac au tac.

Je le regarde sans comprendre.

— J'ai remarqué ça aujourd'hui, déclare-t-il. Nous sommes toujours assis sur le canapé et nous sommes donc tournés vers la fenêtre de la cuisine. Mais derrière nous, il y a une petite lucarne qui donne sur la rue. C'est la première fois que j'y fais attention.

— Une lucarne ? Je n'ai absolument rien vu.

Mais, en effet, quand nous nous retournons tous en même temps et regardons à droite de la porte de l'immeuble, une petite fenêtre ronde est encastrée dans le mur.

— Elle nous aurait vus par là ?

— Elle doit passer son temps à guetter par cette lucarne ou par sa porte qui entre et sort de son immeuble, précise Plume.

Mathis affiche un petit sourire qui nous surprend. C'est bien la première fois qu'il donne l'impression d'être content de lui.

— Tu as vu autre chose ? lui demande Plume se doutant qu'il n'a pas terminé.

— Des jus de fruits ! lance-t-il amusé. Sous la table de la cuisine, il y avait plein de bouteilles de jus de fruits.

Comme nous ne réagissons pas aussi vite qu'il l'espérait, Mathis précise.

— Ce qui veut dire que madame Michel a bien l'intention de nous inviter à goûter encore.





15





Perfectionnement


Le lendemain, samedi, Yvain tient sa promesse et nous attend au local pour une séance supplémentaire. Il espérait nous voir arriver avec des mines réjouies mais c'est un peu la soupe à la grimace. En plus je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'ai rêvé que je me faisais écraser par une bouteille de jus d'orange géante.

— Alors cette première filature ?

— Rien, répond Eliott, laconique.

— Rien ?

— La seule chose que nous avons réussi à faire, c'est d'être repérés par madame Michel qui nous a de nouveau invités à boire du jus de fruits.

— Repérés ?

— Elle nous a vus par la fenêtre et elle est sortie pour nous demander ce que nous faisions.

Yvain ne dit rien mais je vois bien qu'il se retient de sourire.— Racontez-moi comment vous vous y êtes pris.

Plume commence par lui expliquer que madame Heurteau et ses garçons sont arrivés au square alors que nous y étions. Ensuite, elle me laisse la main et je décris nos stratégies pour ne pas être vus. Et à mesure que je le fais, je réalise qu'à force de vouloir être discrets, nous étions parfaitement repérables. Et ridicules.

— Rester statique et à couvert n'est pas quelque chose de facile. C'est bien que vous vous en soyez rendu compte, nous rassure Yvain. Certes, je vous ai parlé du désilhouettage mais le plus important, c'est d'être naturel. Il ne s'agit pas de se déguiser mais plutôt d'être vous-mêmes comme à plusieurs moments de la journée.

— Comment ça ? demande Plume qui ne comprend pas.

— Eh bien, concrètement, quel accessoire avais-tu pris pour changer de silhouette ? demande Yvain à ma sœur.

— Des lunettes, dit-elle.

Des lunettes papillon, ce n'est pas la même chose.

— Des lunettes papillon, corrige-t-elle comme si elle lisait dans mes pensées.

— Et tu en mets souvent des lunettes papillon ? l'interroge Yvain le plus sérieusement du monde.

— Non bien sûr ! C'est un déguisement…

En même temps qu'elle parle, Plume réalise ce qu'Yvain veut nous dire. Il sourit d'ailleurs, conscient qu'il n'a pas besoin d'en rajouter sur les lunettes papillon.

— Tu aurais dû apporter simplement un élastique et t'attacher les cheveux à un moment.

Plume hoche la tête.

— Regarde, moi, ajoute Yvain. Si je m'attache les cheveux, je ne suis plus le même homme.

Ma sœur lui lance un regard étrange tout en fixant son crâne entièrement chauve. Il la rabroue.

— Je te charrie mais tu as compris ce que je veux dire.

Plume a compris et nous tous avec elle. Je vois à l'instant même qu'Eliott décide d'abandonner son imperméable et ses énormes lunettes de soleil. Finalement, je suis plutôt content de moi. Moi, je n'ai pas fait dans l'excès au niveau vestimentaire.

— à quelle fréquence et où vous êtes-vous changés ? nous questionne alors Yvain.

— Dans une porte cochère ou à un angle de rue, je réponds, sûr de moi. Et j'ai fait environ cinq combinaisons différentes.

— Cinq ?

J'acquiesce, tout sourire.

— C'est beaucoup trop. Bing ! C'était trop beau pour être vrai. Je vous ai dit de changer d'aspect régulièrement mais pas tout le temps ! Tu es certain d'attirer l'attention avec ça. Il y a des gens qui ne bougent pas dans la rue, les commerçants par exemple. Si tu es passé plusieurs fois devant chez eux et avec une nouvelle tenue à chaque fois, ils ont dû commencer à s'étonner.

Je me rappelle l'air soupçonneux de la pharmacienne qui a repéré Eliott et moi aussi certainement. Je rougis. J'étais pourtant si fier de moi. Eliott me pose la main sur l'épaule.

— T'inquiète, me souffle-t-il.

— C'est d'ailleurs certainement ce qui a mis la puce à l'oreille de madame Michel, poursuit Yvain. Elle s'est doutée que quelque chose d'anormal se passait et elle s'est inquiétée.

— Moi, je crois surtout qu'elle aime que nous lui rendions visite, note Mathis d'un air un peu absent.

— Il n'empêche que si elle nous freine dans notre enquête, nous ne retrouverons jamais Pharaon, râle Eliott.

— C'est vrai, admet Yvain. C'est pourquoi vous devez vous y prendre autrement.

Nous nous rapprochons de lui, persuadés qu'il va nous révéler une nouvelle technique plus efficace. Les poils de mes bras se hérissent d'excitation à nouveau. Ça devient une habitude.

— Pour éviter de traîner devant l'immeuble et donc que madame Michel ne vous voie, vous allez rester chacun à un coin de la rue. Quand vous verrez quelqu'un sortir, vous communiquerez entre vous… avec des talkies-walkies.

— Pas très discret, lance Plume qui n'a décidément pas la langue dans sa poche.

— à moins de savoir communiquer en morse.

Les propos d'Yvain sont accueillis par un drôle de silence. Le morse, je sais bien ce que c'est. Du moins, j'en ai vaguement entendu parler. Des traits et des points si je ne m'abuse. Mais de là à l'utiliser.

— Ce n'est pas très difficile, nous rassure Yvain. Il sort alors des fiches cartonnées sur lesquelles s'alignent des combinaisons de traits et de points. Voilà l'alphabet morse.

A

• —

U

• • —



B

— • • •

V

• • • —



C

— • — •

W

• — —



D

— • •

X

— • • —



E

•

Y

— • — —



F

• • — •

Z

— — • •



G

— — •



H

• • • •



I

• •



J

• — — —



K

— • —

1

• — — — —



L

• — • •

2

• • — — —



M

— — •

3

• • • — —



N

— •

4

• • • • —



O

• — — — •

5

• • • • •



P

• — — •

6

— • • • •



Q

• — — • —

7

— — • • •



R

• — •

8

— — — • •



S

• • •

9

— — — — •



T

—

0

— — — — —



— Essayons voir.

Yvain prend un stylo qu'il frappe sur la table. Nous mettons un moment à nous mettre dans l'exercice.

– • – – ••• – • – •• – •

— Qu'est-ce que j'ai codé ? nous demande-t-il.

Il recommence et nous nous concentrons.

– • – – ••• – • – •• – •

Plume se redresse.

— Impossible !

— Plus facile alors, lance Yvain.

••• – – – •••

— SOS ! crie Mathis avec une telle énergie qu'il se surprend lui-même.

— En effet, applaudit Yvain. Je recommence donc le premier.

– • – – ••• – • – •• – •

— Trait point trait trait, récite Mathis.

— Y ! j'annonce en regardant l'alphabet.

— YVAIN ! propose Plume.

Notre professeur sourit. Nous nous claquons dans les mains, fiers de nous.

— C'était facile. à vous maintenant.



Eliott se propose aussitôt. Il aime être le premier.

— Entre deux lettres, tu laisses un temps équivalent à trois points, lui explique Yvain. Et entre deux mots, tu en laisses sept.

Eliott prend le stylo et tape à son tour sur la table.

— U – I – I – O – M, déchiffre patiemment Mathis.

— Pas du tout ! s'exclame Eliott. Je recommence.

— U – I – T – T ! je propose.

— Mais non ! C'est Eliott !

— Tu n'as pas bien séparé les lettres entre elles, le corrige Yvain.

Chacun à notre tour, nous nous exerçons au morse avec le stylo d'Yvain pour commencer puis avec le talkie-walkie. Nous sommes si concentrés que nous ne voyons pas le temps passer. Mais à cinq heures, Yvain lance le signal du départ.

— Il est temps de rentrer chez vous.

— Déjà ! s'écrie Plume. Mais nous n'avons pas eu le temps d'aller dans la rue. Est-ce qu'on peut garder les talkies-walkies ?Yvain plisse le nez.

— S'il vous plaît ?

Plume vient de décocher son sourire magique.

— D'accord, accepte Yvain. Mais faites attention au matériel.





16





Un dimanche pas comme les autres


D'habitude, le dimanche après-midi, avec Plume, nous nous ennuyons ferme. Papa et Maman, qui ont souvent eu une semaine chargée, se reposent et font la sieste une bonne partie de la journée. La différence entre une sieste de bébé et une sieste d'adulte, ce sont les ronflements de Papa. Même quand il dort on dirait qu'il continue de jouer à la trompette. Mais cette fois-ci, avant que nos parents ne s'endorment pour un moment, nous leur demandons la permission de sortir.

— Nous allons voir nos amis d'Enquêtes et Filatures.

Maman nous regarde.

— Vous êtes sur une affaire ?

Plume et moi préférons ignorer son ton amusé.

— Oui, je réponds simplement. Tu veux bien ?

Maman est ravie au contraire. Si elle nous sait occupés, elle pourra mieux se reposer. Je sais qu'elle s'en veut d'être si fatiguée le week-end mais elle a de grosses semaines à l'hôpital. Sans compter que quand elle ne travaille pas de nuit, elle attend que Papa rentre de ses concerts pour pouvoir passer un petit bout de soirée avec lui. Sinon, ils ne se voient jamais. C'est ce qu'ils nous ont expliqué, un jour.

Quand nous arrivons au square – finalement, ce n'est pas un mauvais point de rendez-vous – Eliott est déjà là. Il a bien retenu la leçon d'Yvain car il a laissé son imperméable chez lui et l'a remplacé par un polo vert foncé. Mathis, lui, n'est pas encore arrivé.

— Tu as révisé l'alphabet morse ? me demande Eliott car nous avons décidé de refaire équipe tous les deux.

— Oui, toute la soirée avec Plume. Et toi ?

— Moi j'ai surtout appris par cœur quelques mots. à droite. à gauche. Droit devant. Suspect en vue.

Pas bête. Je n'y aurais pas pensé.

Mathis n'arrive toujours pas et je commence à trouver le temps long. Je suis impatient de m'y mettre.

— On y va, lance Eliott qui est dans le même état que moi. Mathis nous rejoindra.

Au moment où nous nous apprêtons à aller prendre nos postes, chacun à un coin de la rue, Mathis arrive d'un pas tout à fait calme. Je me demande s'il lui arrive d'être pressé ou excité.

— Ah, te voilà ! Le ton d'Eliott est agacé. Lui, je me demande s'il lui arrive d'être calme. On a failli ne pas t'attendre.

Mathis ne réagit absolument pas et sourit comme si de rien n'était.

— Devinez qui je viens de croiser, nous dit-il simplement.

— Yvain ? demande Plume.

— Le père Lustucru ? ricane Eliott.

— Pas du tout, répond Mathis, imperturbable. mademoiselle Pertuis !

Ce garçon est à moitié bizarre. Il a l'air complètement ailleurs et pourtant, c'est sans doute lui le meilleur de nous tous. Il voit tout et, en plus, il a de la chance.

— Alors ? l'interroge aussitôt Eliott qui oublie ses sarcasmes. Sarcasmes, c'est pas mal comme mot, non ?

— J'allais traverser pour venir ici, raconte Mathis quand j'ai entendu crier. C'était mademoiselle Pertuis ! Un chien s'était enroulé autour d'elle avec sa laisse.

Plume pouffe de rire.

— Elle hurlait de terreur, poursuit Mathis. La pauvre ! J'ai bien cru qu'elle allait s'évanouir. Heureusement un monsieur est venu l'aider pendant que le propriétaire du chien écartait son animal en s'excusant.



— J'aurais voulu être là pour voir ça, note Eliott.

Une lueur amusée passe dans les yeux de Mathis. Avec ses énormes lunettes, l'effet est double !

— C'était plutôt drôle en effet. En tout cas, cela nous fait un suspect de moins.

— Je ne vois pas le rapport, rétorque Plume.

Mathis s'explique aussitôt.

— Quand le monsieur l'a aidée à s'asseoir sur un banc, je l'ai entendue qui gémissait. Elle disait qu'elle était désolée mais qu'elle avait une peur bleue des animaux. Chien, chat, et même pigeons ! Elle ne supportait pas qu'ils l'approchent.

Plume grimace.

— Ça veut dire qu'elle ne peut pas avoir enlevé Pharaon, en conclut-elle. Elle doit en avoir peur aussi. C'est pour cela qu'elle a mis du verre à son balcon.

— Je pense, oui, acquiesce Mathis.

Nous nous regardons tous les quatre avec une curieuse satisfaction. Notre enquête vient de progresser et nous ne sommes pas peu fiers. Je sors aussitôt mon carnet et je raye le nom de mademoiselle Pertuis.

Mademoiselle Pertuis - Premier étage à droite.

• Réticente à nous ouvrir.

• N'a pas de rendez-vous chez le coiffeur (ne veut pas répondre à nos questions)

• Trouve que Pharaon est laid.

• S'est déjà attaquée à Pharaon.

• N'aime pas les chats ni les chiens.

• « Bon débarras ! » → a une dent contre Pharaon.

• N'a pas voulu répondre sur son emploi du temps → pas d'alibi.

Peur bleue de tous les animaux

INNOCENTE

— Bon, on y va ! lance Plume.

Bien sûr qu'on y va. Et plus motivés que jamais. Ça avance !

Eliott et moi nous sommes installés à un angle de rue, chacun d'un côté. Nous ne nous voyons pas mais nous pouvons communiquer par talkie-walkie. Plume et Mathis sont de l'autre côté, à un autre angle. Notre stratégie est simple, dès qu'une personne de l'immeuble passe devant Eliott, il me prévient et commence à la suivre. Quand elle passe devant moi, je prends le relais. Entre Mathis et Plume, l'organisation est la même mais c'est Plume le premier maillon de la chaîne.

Je m'installe dans une porte cochère et je sors un livre pour passer le temps. Yvain nous a dit que cela pouvait être un bon moyen aussi de rester au même endroit sans se faire trop remarquer. J'ai à peine commencé quelques pages que mon talkie-walkie se met à vibrer.

– • • • – • – – – • • – .

???? Comment on fait les points d'interrogation en morse ?

– • • • – • – – – • • – •

Qu'est-ce qu'il lui prend à Eliott ? Je n'y comprends rien du tout.

— Hein ? Quoi ? je réponds. Ou plutôt Q – – • – voyons voir U • • –

– • • • – • – – – • • – •

Oui, oui ! Ça vient ! Il est marrant. Je n'y comprends rien et j'ai besoin d'un peu de temps pour répondre.

– – • – • • – – – – • •

Comprenez « QUOI » sans point d'interrogation.

Mais Eliott s'impatiente.

– • • • – • – – – • • – •

Voilà qui est mieux. Il sépare les lettres, on dirait. Je me concentre pour déchiffrer. – • • D ; • – • R.

Je n'ai pas terminé de déchiffrer le message d'Eliott que je vois arriver monsieur Rudolf sur ma droite. DROITE ! Bien sûr, c'est ce que voulait dire Eliott.

Aussitôt, je range mon livre et je me transforme en homme invisible. Du moins, c'est ce que j'espère. Je suis monsieur Rudolf, à une vingtaine de pas derrière lui. C'est étrange. Il tient une laisse à la main, sans animal au bout.

Le vieux monsieur marche doucement, comme s'il était accompagné. Il avance sans vraiment regarder où il va. à un moment, il s'arrête près d'un arbre et semble attendre quelque chose. Puis il repart. Je ne le quitte pas d'une semelle, intrigué par son drôle de manège. Et concentré. Si concentré que je m'aperçois un peu tard que monsieur Rudolf a fait un grand tour du pâté de maisons et qu'il revient tout droit sur l'immeuble et donc sur Eliott. Je saisis le talkie-walkie.

• – – – • – • – • • – – – – •, je télégraphie. Attention !

Eliott ne répond pas. Je réalise que le message que je viens de lui envoyer ne correspond à aucun des mots qu'il a appris. Notre système est loin d'être au point. J'appuie donc sur la touche émission de mon talkie-walkie.

— Attention ! je hurle dedans. Il arrive !

Tout le monde se retourne sur mon passage. Question discrétion, c'est un échec ! Heureusement que monsieur Rudolf est sourd.

De retour à la maison le soir, je note sur mon carnet le résultat de nos filatures.

DIMANCHE

Eliott et Octave : monsieur Rudolf fait le tour du pâté de maisons. Tient une laisse à la main. S'arrête devant un arbre. Ne nous a pas vus.

Plume et Mathis : madame Heurteau aperçue rentrant avec son plus grand garçon. Il est habillé en louveteau. Revient certainement d'une sortie scoute.

C'est maigre. La seule chose que nous ayons vraiment apprise aujourd'hui, c'est que l'alphabet morse, ce n'est pas simple.





17





Déception


— Octave !

Je sursaute et relève la tête. La professeure de musique est juste devant mon bureau et me regarde d'un air sévère.

— à quoi rêves-tu ?

Je déglutis, gêné.

— Rien. à rien, je réponds d'une petite voix.

La professeure lève les yeux au ciel. Ce n'est pas la première fois que je ne suis pas très attentif à son cours et cela la désespère. « Avec un prénom comme le tien, c'est malheureux tout de même ! » Celle-là, c'est la phrase préférée de mes professeurs de musique. Merci Papa et Maman.

— Alors ? Octave, comment commence la cinquième symphonie de Beethoven ?

Je vois bien à son petit air pincé que la prof est décidée à me piéger. Mais, pour une fois, elle n'y arrivera pas. Ça, je le sais.

— Ta, ta, ta, taaa, je chantonne.

Elle plisse le nez, presque déçue. Si seulement elle savait. En fait, je ne rêve pas – je ne suis pas le cours non plus – je fais du morse. Et j'essaye de déchiffrer le message de la cinquième symphonie. Ta, ta, ta, taaa, ça donne • • • –. Ça, c'est un V. La cinquième symphonie commence par un V !

En fait, je morse depuis le début de la journée. Dès que j'entends quelque chose, je le déchiffre et je le décompose en lettres. Le bruit de la craie sur le tableau, mon voisin qui joue avec son stylo, le robinet du labo de sciences qui fait du goutte à goutte. à force, je commence à devenir bon. Le prochain message d'Eliott par talkie-walkie, je vais y arriver sans problème.

Après les cours, nous nous retrouvons tous, bien décidés à découvrir quelque chose cette fois-ci. La journée d'hier nous a laissés sur notre faim et nous espérons que celle-ci sera plus fructueuse. Eliott, qui marche à côté de moi, chantonne.

— Titatata Ti … Tititi Titita Titi Tititi … Titatati Titati Ti Ta !

— Je suis prêt ! je traduis haut la main. Et je réponds du tac au tac : Tata Tatata Titi … Tita Titita Tititi Tititi Titi !

— Moi aussi ! déchiffre Eliott, victorieux.

Je ne suis pas le seul à avoir révisé pendant les cours…

— Tatitati… Ti Tititi Ta … Titatati Tita Titati Ta Titi ! lance Plume.

— C'est parti ! approuvons d'un même chœur Eliott et moi.

C'est bon de sentir que nous formons un groupe. C'est la première fois que je me fais aussi facilement des amis.

Une fois encore Mathis semble ailleurs mais au moment où nous reformons nos groupes pour notre planque, en échangeant nos coins de rue pour ne pas nous faire repérer trop vite depuis hier, il sourit l'air de rien et s'écrie.

— Tatititi Tatata Tati Tati Ti … Tatitati Titititi Tita Tati Tatitati Ti !

— Bonne chance !

Sacré Mathis.

Maîtriser le morse rend l'attente en planque beaucoup moins longue. Avec Eliott, nous nous amusons à nous envoyer des blagues et des devinettes.

– – • – – – – – • • – – – • – • • • – • • – • • – – – – • – • • – – • • • • – • • • • – • • • – • • Je transmets. M. et Mme Javel ont une fille…

Je laisse à Eliott le temps de réfléchir un peu et de me télégraphier :

– • – • • – • • • – • – • • • • • • • • • • Clarisse.

– • – – – – • Non !

Il insiste :

– • – • • – • • • – • – • • • • • • • • • • Clarisse.

– • – – – – • Non !

– • – • • – • • . – • – • • • • • • • • • • Clarisse.

Bon, ça va ! J'ai compris. Mais la bonne réponse, c'est Aude. Car Aude Javel. Je m'apprête à lui coder la bonne réponse quand il m'envoie encore le même message.

– • – • • – • • • – • – • • • • • • • • • • Clarisse.

Il commence à m'énerver lorsque je comprends enfin. CLARISSE ! Bien sûr ! Mademoiselle Nadione. Elle vient d'entrer dans mon champ de vision, encore plus jolie que dans mon souvenir. Juste derrière elle, j'aperçois Eliott qui la suit comme hypnotisé. Je lui fais signe de retourner à sa place et que je me charge de la suite de la filature mais il ne semble pas être de mon avis.

Soudain, mademoiselle Nadione, Clarisse, me voit et me sourit. Je me liquéfie. Elle m'a reconnu ! Elle presse le pas et vient dans ma direction, souriant toujours plus. C'est le plus beau jour de ma vie ! J'aperçois Eliott derrière elle qui fronce les sourcils. Il est contrarié, c'est évident, jaloux sans doute. Mais qui saurait résister à mon charme ! Je me redresse, prends un air naturel – pas facile – et souris de toutes mes dents. Pour un peu je serai prêt à écarter les bras pour la serrer contre moi quand elle me rejoindra.

Mais Clarisse, mademoiselle Nadione, passe à côté de moi sans me voir. Moi qui rêve d'être l'homme invisible pour mes filatures, je suis au sommet de mon art. Je regarde Eliott qui ne s'est rendu compte de rien – ouf ! la honte sinon – et semble de plus en plus tendu. Soudain, il s'arrête. Je me retourne et regarde dans la même direction que lui. Mademoiselle Nadione, Clarisse, vient de sauter dans les bras d'un homme qui l'embrasse dans le cou tandis qu'elle éclate de rire. C'est comme dans les films sauf que je ne suis pas son héros.



— Dommage, grommelle Eliott, dépité.

— C'était trop beau pour être vrai, j'ajoute.

Je corrige : c'est le pire jour de ma vie.

Le temps qui nous reste à faire nous semble passer lentement, très lentement. Nous ne sommes plus du tout dans l'enquête et nous rêvons tous les deux à la belle Clarisse qui en aime un autre. Pourquoiiii ? J'ai bien fait de ne pas écrire un roman d'amour, la fin aurait été trop rapide. Nous sommes si déprimés que nous voyons à peine passer mademoiselle Pertuis, toute pimpante avec ses cheveux bleus cette fois-ci.

Lorsque Plume et Mathis nous rejoignent, nous écoutons d'une oreille distraite ce qu'ils ont vu de leur côté. mademoiselle Pertuis avec ses cheveux bleus, il semblerait qu'elle ait fait le tour du quartier pour les faire admirer ; madame Michel avec son caddie pour aller faire des courses, et qui ne les a pas invités à prendre un petit jus de fruits car ils ont réussi à se cacher à temps ; monsieur Rudolf avec sa laisse à la main et toujours pas d'animal au bout. Il s'est arrêté au pied d'un arbre encore une fois.

— Et vous ? demande Plume.

— Nous…

— Nous avons vu Clarisse, murmure Eliott. Il me semble qu'à cet instant je vois une lueur d'intérêt dans les yeux de Mathis. Elle a retrouvé son amoureux, poursuit Eliott d'une voix éteinte. La lueur dans les yeux de Mathis s'est éteinte elle aussi.

— Mais c'est génial ça ! lance Plume, ravie.

Ma sœur est sans cœur.

— C'est peut-être ça son alibi ! Elle a un amoureux ! s'enthousiasme Plume sans remarquer que nous sommes tous abattus. Elle était avec son amoureux quand madame Michel a reçu un appel, reprend-elle pour enfoncer le couteau. C'est pour cela qu'elle était gênée et qu'elle a rougi.

Aucun de nous n'est capable de répondre. Plume a raison. Notre enquête vient de progresser car nous avons sans doute éliminé un nouveau suspect. Mais nous ne ressentons aucune joie. Et le soir, en faisant le bilan sur mon carnet de notes, j'ai du mal à écrire les choses :

LUNDI

Eliott et Octave : Clarisse vue avec son am…, un ami, un monsieur : mademoiselle Pertuis entraperçue avec des cheveux bleus.

Plume et Mathis : madame Pertuis a des cheveux bleus maintenant. madame Michel est sortie faire ses courses. monsieur Rudolf a promené sa laisse