Main La mort de l'élite progressiste

La mort de l'élite progressiste

Year:
2013
Language:
french
ISBN:
e1511aad421bf414f503025b4479b5ded4d71538
File:
EPUB, 522 KB
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1

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Language:
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File:
EPUB, 6.41 MB
2

La mort de Marina Tsvétaïéva

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Language:
french
File:
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Déjà parus dans la collection «Futur proche»


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Gaétan Breton, La dette: règlement de comptes

Gaétan Breton, Faire payer les pauvres. Éléments pour une fiscalité progressiste

Gaétan Breton, Tout doit disparaître. Partenariats public-privé et liquidation des services publics

Jean Bricmont, L’impérialisme humanitaire. Droit humanitaire, droit d’ingérence, doit du plus fort?

Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir

Noam Chomsky, Futurs proches. Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle

Francis Dupuis-Déri (dir.), Québec en mouvements. Idées et pratiques militantes contemporaines

Chris Hedges, L’empire de l’illusion. La mort de la culture et le triomphe du spectacle

Edward S. Herman et David Peterson, Génocide et propagande. L’instrumentalisation politique des massacres

Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques

Luc Rabouin, Démocratiser la ville. Le budget participatif: de Porto Alegre à Montréal

Sherene H. Razack, La chasse aux Musulmans. Évincer les Musulmans de l’espace politique





© Lux Éditeur, 2012, pour la présente édition

www.luxediteur.com


© Chris Hedges, 2010

Titre original: Death of the Liberal Class

Nation Books, New York


Image de la couverture: Adam Gault/Getty Image


Dépôt légal: 4e trimestre 2012

Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec


ISBN (papier) 978-2-89596-150-5

ISBN (epub) 978-2-89596-650-0

ISBN (pdf) 978-2-89596-850-4


Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.





Avertissement du traducteur


CET ESSAI, qui a pour titre original Death of the Liberal Class, traite de l’évolution de la gauche américaine depuis le début du XXe siècle. Le problème ; qui s’est immédiatement posé à nous est celui de la traduction en français de liberal. Le fait est que, du point de vue d’un Européen ou d’un Canadien, la «gauche» dont parle Chris Hedges est plus au centre qu’à gauche, car l’échiquier politique est équilibré plus à droite aux États-Unis qu’ailleurs.

Pour rendre l’adjectif liberal en français, il était tentant d’opter pour libéral. Mais nous avons vite écarté cette possibilité à la lecture des définitions assez contradictoires de liberal que donnent les dictionnaires anglais: «Qui est favorable à un assouplissement des conventions sociales et à ce que l’État joue un rôle important en matière d’économie et de justice sociale»; «Qui est favorable à la liberté individuelle et à une limitation de l’ingérence de l’État dans les affaires économiques» (Canadian Oxford Dictionary).

Bien sûr, la liberal class dont traite Hedges s’inscrit dans la première signification, qui correspond en gros à l’orientation politique de la gauche modérée dans les autres pays.

Le caractère contradictoire de ces définitions traduit cependant bien les origines libérales (au sens philosophique) des deux doctrines. Hedges cite le philosophe britannique John Gray, pour qui le libéralisme classique se distingue par quatre principes: «l’individualisme, qui affirme la primauté morale de la personne sur la collectivité; l’égalitarisme, qui accorde à tout être humain le même statut moral essentiel; l’universalisme, qui postule l’unité morale de l’espèce; enfin, le méliorisme, qui soutient qu’on peut, grâce à la raison critique, améliorer la condition humaine de manière indéfinie». «Au XIXe siècle, rappelle Hedges, le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873) a redéfini le libéralisme en insistant sur ses dimensions progressistes que sont la redistribution de la richesse et la mise en place d’un État-providence.» Nous pourrions aussi évoquer les origines libérales de la pensée de Marx.

Nous aurions pu opter pour de gauche, mais l’élite progressiste dont traite ce livre, qui jadis a défendu des positions qui paraîtraient aujourd’hui radicales aux yeux de certains, n’a plus grand-chose en commun avec ce qu’il est convenu d’appeler la gauche américaine, désignée en anglais par le terme radical.

À l’instar de certains dictionnaires bilingues, nous avons donc retenu l’adjectif progressiste, ainsi défini: «Qui est partisan du progrès politique, social, économique; qui tend à la modification de la société vers un idéal» (Le Petit Robert); «Qui estime qu’une profonde transformation des structures politiques et sociales permettra une amélioration des conditions de vie et une plus grande justice sociale» (Le Petit Larousse). Peut-être nous reprochera-t-on son caractère flou, mais celui-ci convient pourtant très bien, vous le verrez, à une élite intellectuelle dont les positions politiques sont tout sauf constantes et cohérentes. Progressiste a aussi l’avantage d’intégrer les principes égalitariste, universaliste et mélioriste du libéralisme énumérés par Gray, et, ce faisant, s’applique parfaitement au contexte politique américain.





Nicolas Calvé





Pour Eunice,

Tv mihi cvrarvm reqvies, tv nocte vel atra lvmen,

et in solis tv mihi tvrba locis.





Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d’idées que les bien-pensants sont censés partager et ne jamais remettre en question. Dire telle ou telle chose n’est pas exactement interdit, mais «cela ne se fait pas», exactement comme à l’époque victorienne cela «ne se faisait pas» de prononcer le mot «pantalon» en présence d’une dame. Quiconque défie l’orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité. Une opinion qui va à l’encontre de la mode du moment aura le plus grand mal à se faire entendre, que ce soit dans la presse populaire ou dans les périodiques destinés aux intellectuels.


George ORWELL[1]





Chapitre 1


Résistance


Permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l’utilisation du pouvoir d’achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. Car la prétendue marchandise qui a nom «force de travail» ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière. En disposant de la force de travail d’un homme, le système disposerait d’ailleurs de l’entité physique, psychologique et morale «homme» qui s’attache à cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société; ils mourraient, victimes d’une désorganisation sociale aiguë, tués par le vice, la perversion, le crime et l’inanition. La nature serait réduite à ses éléments, l’environnement naturel et les paysages souillés, les rivières polluées, la sécurité militaire compromise, le pouvoir de produire de la nourriture et des matières premières détruit.


Karl POLANYI, La grande transformation[2]


ERNEST LOGAN BELL, 25 ans, chômeur et ancien marine, marche le long de la route 12, au cœur de l’État de New York, un grand drapeau des États-Unis sanglé à son sac à dos kaki. Sa vareuse militaire le protège d’une bruine légère. Trapu et affable, les cheveux bruns coupés en brosse, il m’explique qu’il a pris l’initiative d’entreprendre une «Marche de la liberté»: au bout de 6 jours, il aura parcouru les 145 kilomètres séparant Binghamton d’Utica, campant 3 nuits sur le bord de la route et passant les autres dans des motels bon marché. Idéaliste, il entend faire campagne comme candidat républicain, dans la circonscription numéro 24, contre le représentant sortant, le démocrate Michael Arcuri. Il s’oppose à la réforme de la santé promue par Obama et adoptée par le Congrès à majorité démocrate, demande qu’on mette fin aux guerres en Irak et en Afghanistan, prône l’abolition de la Réserve fédérale, s’élève contre le sauvetage des firmes de Wall Street par le gouvernement fédéral et souhaite que l’État vienne immédiatement en aide aux travailleurs réduits comme lui au chômage prolongé. Il arbore une pancarte manuscrite indiquant «End the Fed » («Abolissons la Réserve fédérale»), en écho au titre de l’essai du représentant Ron Paul qu’il traîne dans son sac avec un exemplaire de U.S. Constitution for Dummies de Michael Arnheim. Il compte livrer l’ouvrage de Paul au bureau d’Arcuri, à Utica.

«Je viens de traverser la petite ville de Norwich», me raconte-t-il tandis qu’un automobiliste passe en l’encourageant d’un coup de klaxon. «Le Tea Party y est très fort. La plupart des membres du Tea Party sont simplement mécontents. Ils savent que quelque chose ne tourne pas rond et sont prêts à s’impliquer. Dans ma région, bien des adhérents sont aussi démocrates. Les gens sont déboussolés, ébranlés. Ils ne savent plus quoi penser. Mais s’imaginer que les problèmes ont commencé le 20 janvier [2009, date de l’investiture de Barack Obama] est absurde; s’en prendre uniquement à l’actuel président en ignorant ses prédécesseurs n’aidera personne à comprendre ce qui se passe[3].»

Citoyen de Lansing, dans l’État de New York, Bell est représentatif du nouveau visage de la résistance. Jeune, imprégné de culture militaire, il se méfie du gouvernement fédéral, rejette l’élite progressiste et ne parvient pas à trouver un emploi. En colère, il oscille entre populisme de droite et de gauche, admirant à la fois Ron Paul, le représentant Dennis Kucinich[4] et le Tea Party. Il a commencé à militer pendant la campagne présidentielle de 2008 en tant que partisan de John McCain, mais a déchanté lorsqu’il a pris conscience des liens unissant le sénateur d’Arizona et le Parti républicain à Wall Street. Le jour du scrutin, il a fini par s’abstenir. Pour sa propre campagne, il a recueilli environ 1 000 dollars auprès de voisins et d’amis. Rompu aux arts martiaux, il a atteint en 2010 les demi-finales du championnat des sports de combat de la garde nationale, à Fort Benning en Géorgie; c’est par décision partagée qu’il a perdu son dernier combat, où il s’est cassé le nez et a blessé son adversaire aux côtes et aux cuisses.

«Quand je pense à ce qui nous attend, je suis vraiment terrorisé, confie Bell. Tout indique que l’économie va bientôt s’effondrer, peut-être même avant les élections de mi-mandat. C’est pour cette raison que tant de représentants sortants passent la main, je pense. On dirait qu’ils savent ce qui s’en vient: les rats quittent le navire, sans oublier leur rente. Le gouvernement et la Fed ne peuvent plus rien faire pour calmer la douleur, ils n’ont plus aucun tour dans leur sac. Je vous garantis que ça va faire mal à tout le monde, à part bien sûr à l’élite de la finance et des milieux d’affaires. Je dis: laissons l’empire s’effondrer; il faut parfois mourir pour mieux renaître. Le système politique tel qu’il est offre peu d’espoir de changement ou de justice sociale. Je propose que nous mettions fin à ce coup d’État en en tentant un nous-mêmes. Nous devrons commencer par nous réapproprier les instruments traditionnels du pouvoir et du discours en restaurant l’intégrité de notre système électoral corrompu. Malheureusement, ça ne donnera sans doute pas grand-chose, mais l’effort en vaut la peine: nous avons le devoir patriotique de résister à la tyrannie, de briser les chaînes de l’oppression et de forcer l’État à revenir aux principes de liberté et de justice pour tous. Selon moi, manifester en brandissant des pancartes ne suffira pas à provoquer des changements fondamentaux: il est rare que le pouvoir change de main sans lutte. Nos droits inaliénables ne nous ont pas été gracieusement offerts par le gouvernement fédéral. Nous devrons prendre la rue, refuser d’être réduits au silence, libérer la politique de la mainmise des milieux d’affaires et nous atteler à la reconstruction d’une structure politique et d’une société ancrées dans les collectivités locales. La seule façon d’éviter la capitulation totale, c’est la révolution. Seules la misère et ses douleurs permettent d’espérer le déclenchement d’une authentique révolution, et il est loin d’être sûr qu’elle triomphera. La contestation doit maintenant laisser place à la résistance. Nous devons faire preuve d’audace.»

Bell a grandi à Oakwood, petite ville de l’est du Texas à mi-chemin entre Dallas et Houston. Son père, qui combat l’alcoolisme, est actuellement en cure de désintoxication. Ses parents se querellaient sans cesse: ils se sont souvent séparés puis réconciliés, et ont fini par divorcer alors qu’il avait 13 ans. Sa mère s’est retrouvée seule pour élever l’adolescent, son petit frère (aujourd’hui dans les rangs de la 82e division aéroportée) et sa petite sœur dans un appartement d’une chambre à coucher. L’argent était rare, la mère enchaînait les petits boulots. Seuls 18 élèves de sa classe ont terminé leurs études secondaires. Oakwood ayant peu d’emplois à offrir, Bell s’est enrôlé dans l’armée, à l’instar de plusieurs de ses camarades de classe.

«Pour subvenir à nos besoins, mon père cumulait deux emplois; malgré son alcoolisme, c’était un homme bon qui essayait d’être un père dévoué, raconte Bell. Ma mère, elle, avait ses propres problèmes. Elle vit aujourd’hui dans une cabane pourvue d’une seule pièce. Il y a quatre ans, elle a eu un cancer du sein; elle n’est pas assurée et vit dans la pauvreté. Je sais que le système ne fonctionne pas. Sa cabane se trouve sur le terrain de sa mère; c’est là que nous allions, mon frère et moi, quand nos parents se disputaient. Quand nous vivions avec nos deux parents, nous déménagions souvent; maisons et appartements se succédaient. À 17 ans, j’ai quitté le foyer familial, passant du logement d’un ami à celui d’un autre, puis je suis retourné à Oakwood pour finir mon secondaire, m’installant chez mes grands-parents, qui ont eu une influence profonde sur ma vie et mes valeurs. Je menais une vie instable, typique de la classe ouvrière. Je crois que ces conditions ont contribué à forger mon caractère et ma vision du monde. Je dois rendre à César ce qui est à César. Mon père a fait son possible.

«À Oakwood, il n’y a pas de travail», poursuit-il. Il y a deux ans, après avoir quitté les marines pour se rapprocher de Shianne, sa fillette de trois ans dont la mère ne vit plus avec lui, Bell a déménagé dans le centre de l’État de New York, où il a décroché un emploi de charpentier dans une entreprise de construction. Payé 14,50 dollars de l’heure, il touchait parfois jusqu’à 800 dollars par semaine. Puis, l’effondrement du système financier a asphyxié l’économie locale. «Dans mon immeuble, tout le monde a vu ses heures réduites, s’est retrouvé au chômage ou a été contraint de travailler au salaire minimum, relate Bell. J’ai été licencié l’an dernier. J’essaie de travailler comme charpentier à mon compte. Je n’ai pas d’assurance maladie.»

Le manque de travail, qui l’a contraint à survivre avec par moments aussi peu que 600 dollars par mois, l’a poussé à s’enrôler dans la garde nationale, même si, ce faisant, il était presque assuré d’être détaché en Afghanistan. La prime d’engagement de 20 000 dollars était trop alléchante pour laisser passer une telle occasion. L’unité à laquelle il s’est joint revient tout juste d’une mission en Afghanistan. «Nous nous entraînons pour retourner en Afghanistan, dit-il. Normalement, la garde nationale a pour rôle d’intervenir aux États-Unis mêmes: la faire patrouiller dans les rues d’Afghanistan n’est pas une bonne chose. Ses brigades sont débordées. Nous n’obtenons aucun avantage; au contraire des soldats de l’armée régulière, nous ne bénéficions pas de l’assurance maladie. Ça ne nous empêche pas d’être mobilisés. Certains d’entre nous l’ont été à trois ou quatre reprises.»

«Quand j’ai quitté les marines, je suis retourné au Texas, où je suis resté dix mois. C’est là que j’ai pris part à la campagne de McCain, raconte Bell. J’ai vraiment perdu mes illusions quant au néoconservatisme. Je n’avais jamais fait de politique. J’ai commencé à comprendre que toutes ces troupes ne sont pas déployées aux quatre coins du monde pour “défendre la liberté”, comme ils disent, mais plutôt pour créer des nations de toutes pièces et soutenir les intérêts particuliers qui mènent ces guerres. En matière de politique extérieure et d’économie, rien ne distingue les deux grands partis. Il existe un faux clivage gauche-droite qui empêche la classe ouvrière de prendre conscience des vraies causes des difficultés qu’elle éprouve.»

Dans l’État de New York, «les hivers sont pénibles, explique Bell. L’emploi diminue et le chauffage coûte cher. Je paie environ 200 dollars par mois pour l’électricité et le gaz. Je mène une vie très frugale. Je n’ai pas le câble. Je ne dépense que le strict nécessaire. C’est une lutte de chaque instant. Mais je me console en me disant que je ne suis pas obligé de passer 40 heures par semaine à faire un travail dont le salaire ne me permettrait même pas de subvenir à mes besoins. Les gens d’ici sont vraiment dans le besoin. Le taux de chômage réel doit être d’au moins 20 %. Bien des gens travaillent à temps partiel alors qu’ils souhaiteraient travailler à temps plein. Il y a beaucoup de gens comme moi qui, parce qu’ils sont travailleurs autonomes ou propriétaires de petites entreprises, n’ont pas droit à l’assurance chômage: j’étais à mon compte même quand je travaillais pour l’entreprise de construction».

«Les gens ont peur, constate-t-il. Ils veulent vivre leur vie, élever leurs enfants, être heureux, mais ce n’est pas possible. Ils ne savent pas s’ils pourront effectuer leur prochain versement hypothécaire. Ils voient leur niveau de vie dégringoler.»

Bell est d’avis que lui et ses semblables sont au bord du gouffre. Il dit craindre les conséquences sociales et politiques de la situation.

«J’espère qu’une révolution populiste aura lieu, juge-t-il. Il faudrait que l’argent qui sert aux sauvetages d’entreprises et aux missions à l’étranger soit investi dans nos communautés. Autrement, la colère va s’intensifier et dégénérer en violence. Quand on perd tout, on en vient aussi à perdre la tête. Lorsque même les plus acharnés ne trouvent pas d’emploi, ça mène à des fusillades aveugles, à des suicides… Il faut s’attendre à des actes de terrorisme intérieur. Pour endiguer la contestation de masse, l’État n’hésitera pas à restreindre davantage nos droits civils. On voit certes des étudiants protester, mais la grogne va bientôt s’exprimer à plus grande échelle. J’espère seulement que la contestation sera constructive, que les gens ne sombreront pas dans l’extrémisme. Mais chacun va faire ce qu’il juge nécessaire pour survivre, ce qui n’exclut pas des événements comme des émeutes de la faim. La classe dirigeante a intérêt à agir vite si elle veut faire baisser la pression.»





*


* *


Colère et impression d’avoir été trahis: voilà ce qu’expriment Ernest Logan Bell et des dizaines de millions d’autres travailleurs dépossédés. Ces sentiments résultent de l’incapacité dont a fait preuve l’élite progressiste à protéger les intérêts de la classe ouvrière et de la classe moyenne au cours des 30 dernières années, alors que la grande entreprise démantelait l’État démocratique, ravageait le secteur manufacturier, pillait le Trésor public, précipitait le pays dans des guerres impérialistes qu’il n’avait les moyens ni de financer ni de gagner, et vidait de leur substance les lois censées protéger les intérêts des citoyens ordinaires. Cette élite n’a pas pour autant renoncé au langage empesé et désuet dont elle use pour traiter des politiques et des enjeux; elle s’abstient de braver les assauts des milieux d’affaires. C’est ce qui a permis à une droite virulente de récupérer et d’exprimer la rage, légitime, des dépossédés. Bien qu’elle s’accroche aux privilèges dont elle jouit dans ses institutions, l’élite progressiste a fait son temps.

Les principes du libéralisme classique, qui ont inspiré l’élite progressiste américaine, avaient été formulés en réponse à la dégénérescence des institutions féodales et à l’autoritarisme de l’Église. Ses théoriciens prônaient la constitution d’un État de droit et l’indépendance de la justice à l’égard des pouvoirs législatif et exécutif. Bien qu’il reprît certaines idées des philosophes athéniens de l’Antiquité, tels les sophistes du temps de Périclès, ce libéralisme a marqué une rupture profonde tant avec la pensée aristotélicienne qu’avec la théologie médiévale. Pour le philosophe John Gray, le libéralisme classique «se distingue par quatre principes: l’individualisme, qui affirme la primauté morale de la personne sur la collectivité; l’égalitarisme, qui accorde à tout être humain le même statut moral essentiel; l’universalisme, qui postule l’unité morale de l’espèce; enfin, le méliorisme, qui soutient qu’on peut, grâce à la raison critique, améliorer la condition humaine de manière indéfinie[5]».

Thomas Hobbes (1588-1679), John Locke (1632-1704) et Baruch Spinoza (1632-1677) ont jeté les bases de cette doctrine. Au XVIIIe siècle, leurs thèses ont été approfondies par les moralistes écossais, les philosophes français et les précurseurs de la démocratie américaine. Au XIXe siècle, le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873) a redéfini le libéralisme en insistant sur ses dimensions progressistes que sont la redistribution de la richesse et la mise en place d’un État-providence.

L’ère progressiste, qui a connu son apogée dans la seconde partie du XIXe siècle et les premières années du XXe, a été marquée par l’essor des mouvements sociaux luttant pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers, la syndicalisation, les droits des femmes, l’instruction publique, le logement des pauvres, la santé publique et le socialisme. Cette période a pris fin avec la Première Guerre mondiale. En plus de briser l’optimisme libéral en vertu duquel on considérait le progrès comme inéluctable, la guerre est venue consolider la mainmise de l’État et des milieux d’affaires sur l’économie, la politique, la culture et la société en général. On a ainsi créé une culture de masse nourrie par la consommation et le culte du soi, poussé les États-Unis dans un état de guerre permanente, et généralisé le recours à la peur et à la propagande pour intimider les citoyens et faire taire les voix indépendantes et radicales de l’élite progressiste. Le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt, mis en œuvre uniquement parce que le capitalisme était en train de s’effondrer, a constitué l’ultime sursaut du libéralisme classique aux États-Unis; on procéderait cependant au torpillage systématique de ces réformes après la Seconde Guerre mondiale, souvent avec la complicité de l’élite progressiste elle-même.

Après la Première Guerre mondiale, une excroissance mutante de cette élite a vu le jour, se distinguant par sa ferveur anticommuniste et son obsession pour la sécurité nationale. Animée d’un profond pessimisme quant à la nature humaine, elle a fondé son idéologie sur les travaux de philosophes moraux comme le théologien réaliste chrétien Reinhold Niebuhr (dont les thèses étaient souvent mésinterprétées et simplifiées à outrance par ceux qui souhaitaient justifier la passivité politique et l’aventurisme impérialiste). Craignant qu’on ne les soupçonne d’indulgence à l’égard du communisme, les adhérents à ce courant soi-disant progressiste ont eu du mal à se tailler une place dans la culture contemporaine, les valeurs auxquelles ils disaient souscrire se révélant de plus en plus contradictoires avec la mainmise croissante de l’État sur la société, la perte de pouvoir des travailleurs et l’expansion du complexe militaro-industriel. Le ralliement, finalement, de ce progressisme de la guerre froide aux préceptes de la mondialisation, de l’expansionnisme et du capitalisme débridé a marqué l’abandon définitif par l’élite progressiste de toute trace des idéaux du libéralisme classique.

Il ne subsiste plus de la forme démocratique et progressiste du libéralisme que son propre mythe, brandi par l’élite du pouvoir et ses laquais pour justifier l’assujettissement et la manipulation d’autres peuples au nom de l’intérêt national et de la démocratie. Des théoriciens comme le politologue Samuel Huntington ont décrit ses restes décomposés comme s’ils constituaient encore une force philosophique, politique et sociale dynamique ne demandant qu’à être exportée, par la force si nécessaire, dans les pays jugés moins civilisés. Piégée, affaiblie, l’élite progressiste s’est confinée dans le simple rôle, peu risqué politiquement, de critique de la barbarie communiste (et, ultérieurement, de l’islamisme) plutôt que de combattre les injustices croissantes et les abus systématiques commis par l’État-entreprise.

Malgré l’abondance de faits prouvant le contraire, l’anémique élite progressiste persiste à affirmer que la tenue d’élections et la mise en œuvre de réformes constitutionnelles sont des gages de liberté et d’égalité. Elle refuse d’admettre que les canaux censés permettre la participation du plus grand nombre à la vie démocratique sont dominés par les milieux d’affaires. La sphère juridique est probablement le dernier refuge de l’idéalisme de l’élite progressiste. Tout en se désolant de l’état des corps législatifs et de la médiocrité des débats électoraux, elle garde une foi naïve dans la loi comme outil efficace pour mener des réformes, et ce, en dépit du fait que la grande entreprise manipule le système juridique de manière tout aussi flagrante qu’elle oriente à sa guise les élections et les débats législatifs. Mentionnons par exemple les lois adoptées par le Congrès en vue de déréglementer l’économie et de la placer sous la coupe des spéculateurs, ou encore celles qui ont permis le pillage du Trésor public au bénéfice de Wall Street, suspendu des libertés civiles essentielles comme l’habeas corpus ou permis au président d’autoriser l’assassinat de citoyens américains soupçonnés de complicité avec des terroristes. Lors de l’élection présidentielle de 2000, la Cour suprême a renversé la jurisprudence établie en mettant un terme au second dépouillement des voix qui avait lieu en Floride, couronnant ainsi George W. Bush.

«C’est un libéralisme en décomposition, timoré», qui a été désarmé par «l’acharnement appréhensif et impitoyable de bandits politiques», écrit C. Wright Mills. L’élite progressiste a jugé plus prudent de se cantonner à de vaines positions morales que de s’en prendre à l’élite du pouvoir.

Il est nettement moins risqué de célébrer les libertés civiles que de les défendre activement, et il est tout aussi peu risqué de les défendre comme droits formels que de les exercer de manière politiquement efficace, poursuit Mills. Même ceux qui s’y opposent le plus farouchement disent généralement agir en leur nom. Il est encore plus facile d’appuyer les groupes qui s’en sont prévalus dans un passé lointain que de les défendre ici et maintenant avec vigueur. La défense des libertés civiles, y compris le combat qu’on menait pour elles il y a dix ans, est devenue la priorité de nombreux intellectuels autrefois progressistes. Voilà un moyen commode de priver le domaine des idées et des revendications politiques de tout effort réflexif[6].





*


* *


Traditionnellement, dans une démocratie, l’élite progressiste est une soupape de sûreté. Elle rend possible la mise en œuvre de réformes ponctuelles ou graduelles, et suscite des espoirs de changement en montrant la voie vers une plus grande égalité. Elle dote l’État et la mécanique du pouvoir d’un aspect vertueux, et joue un rôle de chien d’attaque en discréditant les mouvements sociaux radicaux. C’est ce qui fait d’elle une composante utile de l’élite du pouvoir.

L’État-entreprise, dans son attaque contre l’État démocratique, se targue néanmoins d’avoir fait de l’élite progressiste une de ses victimes. Les puissances de l’argent ont oublié que leur légitimité repose sur l’existence d’une élite progressiste en bonne santé. En faire une classe de courtisans n’ayant rien d’autre à offrir que leur rhétorique creuse revient à fermer la soupape de sûreté et à contraindre le mécontentement populaire à s’exprimer autrement, éventuellement par la violence.

En refusant de reconnaître que la grande entreprise a arraché le pouvoir des mains des citoyens, que la Constitution ne protège plus vraiment les libertés individuelles et que l’expression «consentement des gouvernés» a perdu toute signification, l’élite progressiste s’est enfermée dans un discours et des pratiques qui ne correspondent plus à la réalité. Elle prête sa voix aux futilités de la politique-spectacle en se disant convaincue de la persistance du débat démocratique et de la liberté de choisir.

C’est parce qu’elle tient à son confort et à ses privilèges que l’élite progressiste refuse d’admettre l’évidence. Églises et universités (dans les universités d’élite comme Princeton, les professeurs peuvent gagner 180 000 dollars par an) sont exonérées d’impôt tant qu’elles se gardent de commenter ouvertement les enjeux politiques. Les chefs syndicaux touchent des salaires très élevés et ne sont considérés comme des partenaires par les grandes organisations capitalistes que dans la mesure où ils ont renoncé au discours de la lutte des classes. Les politiciens, tels des généraux, remplissent avec loyauté les exigences de l’État-entreprise puis quittent leurs fonctions pour devenir millionnaires en se faisant lobbyistes ou cadres supérieurs. Les artistes qui nourrissent de leurs talents les illusions et autres mythes dont on bombarde la société vivent à Hollywood Hills dans le plus grand confort.

Les médias, les Églises, les universités, le Parti démocrate, le monde des arts et les syndicats – bref, les piliers de l’élite progressiste – se sont laissé séduire par les sirènes du monde des affaires en caressant l’espoir de grappiller les miettes qu’on daigne leur jeter des hautes sphères du pouvoir. Les journalistes, qui prisent davantage leur accès aux puissants que la vérité, n’ont pas hésité à relayer mensonges et propagande pour précipiter leurs concitoyens dans la guerre en Irak. Bon nombre d’entre eux ont affirmé qu’il était prudent de confier son épargne à un système financier administré par des spéculateurs et des voleurs. On connaît la suite. Les médias, dont la prospérité repose sur la publicité, font silence sur la misère et les revendications de pans entiers de la population, qui devraient pourtant être leur principal centre d’intérêt.

Au nom de la tolérance – un mot que Martin Luther King n’a jamais prononcé –, le clergé progressiste refuse de condamner ces hérétiques qui souillent le christianisme en lui insufflant les pires aspects du culte de la consommation, du nationalisme, de l’avidité, de l’arrogance impérialiste, de la violence et de la bigoterie. Ces institutions envisagent la mondialisation et le capitalisme débridé comme des lois naturelles. Plutôt que de se préoccuper de justice, elles nourrissent une piété individualiste, empreinte de mièvrerie, qui s’exprime par une spiritualité du «comment-je-me-sens-aujourd’hui» et une charité tout aussi moralisatrice qu’ostentatoire. Toutes ces années passées à étudier l’éthique, le droit et la morale au séminaire ou à l’école rabbinique s’avèrent bien inutiles quand vient le temps de se tenir debout devant ces puissances qui s’approprient le langage de la religion et de la morale pour leur propre bénéfice politique et financier.

Les universités ne forment plus leurs étudiants à la pensée critique, à l’examen attentif des sphères du pouvoir et des a priori culturels et politiques, aux grandes questions philosophiques et morales jadis posées par les sciences humaines, les arts et les lettres. Elles sont devenues des écoles de métiers, des viviers de gestionnaires appelés à servir l’État-entreprise. En vendant ainsi leur âme au diable, nombre de ces universités ont amassé des milliards de dollars en fonds publics et privés, gonflant les coffres de leurs fondations et les budgets d’une bonne partie de leurs facultés. Leurs dirigeants reçoivent des salaires dignes des présidents des plus grandes entreprises, et ne sont pratiquement évalués que sur leur aptitude à recueillir des fonds. En contrepartie, tout comme les médias et les institutions religieuses, non seulement ces universités ne disent mot sur le pouvoir de l’argent, mais elles réprouvent, en le taxant de faire de la «politique», quiconque ose poser en leurs murs des questions sur les méfaits de la grande entreprise ou du capitalisme débridé.

Jadis voués à la lutte des classes, au combat pour les droits sociaux et politiques de la classe ouvrière, les syndicats, là où ils existent encore, se limitent désormais au rôle de négociateurs serviles auprès des capitalistes. On disait jadis des voitures quittant les usines Ford du Michigan qu’elles avaient été construites par les syndiqués des United Auto Workers. Les revendications portées par les syndicats au début du XXe siècle, qui ont accordé week-ends, droit de grève, journée de huit heures et sécurité sociale aux travailleurs, ont été abandonnées. Les universités, en particulier dans les facultés de science politique et de science économique, rabâchent comme des perroquets l’idéologie discréditée du capitalisme déréglementé et n’ont pas de nouvelles idées à offrir. Le monde des arts, tout aussi avide de fonds privés que les médias et les universités, refuse de contester les disparités sociales et économiques qui affligent des dizaines de millions de citoyens. De concert avec la grande entreprise, les gourous de la croissance personnelle, Oprah Winfrey et la droite chrétienne, les artistes grand public propagent le mythe selon lequel il suffit de se livrer à suffisamment d’introspection, de viser le bonheur, de puiser dans sa force intérieure et de croire aux miracles pour obtenir tout ce qu’on désire. Matière première de l’industrie du divertissement, cette pensée magique a pour effet de dissimuler les structures économiques qui empêchent les familles de sortir de la pauvreté ou de vivre dans la dignité.

De toutes les composantes de l’élite progressiste, nulle n’est plus fautive que le Parti démocrate. Pour assurer son financement par la grande entreprise, celui-ci a délibérément trahi la classe ouvrière. En 1994, Bill Clinton, qui prétendait que les emplois n’auraient nul endroit où être délocalisés, a fait un pas de plus dans cette direction en signant l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Par la suite, il s’en est pris à l’aide sociale, puis, en 1999, il a éliminé le cloisonnement entre banques commerciales et banques d’investissement, livrant ainsi le système financier aux spéculateurs. Barack Obama, qui pour sa campagne électorale a recueilli plus de 600 millions de dollars en bonne partie auprès d’entreprises, a servi les intérêts des milieux d’affaires avec autant d’obligeance que l’a fait son parti. Il a laissé les grandes sociétés piller le Trésor américain, a refusé d’aider les millions d’Américains dont les maisons ont été saisies par les banques et s’est abstenu de prendre des mesures pour combattre la misère des chômeurs de longue durée, qui forment maintenant une véritable classe sociale.

Les populations endurent la tyrannie tant que les dirigeants savent exercer le pouvoir de manière efficace. Toutefois, comme l’histoire l’a maintes fois démontré, quand un groupe détenant le pouvoir n’est plus en mesure d’agir – ce qui révèle son caractère superflu – et s’accroche à ses prérogatives, les classes qui lui sont assujetties le rejettent sans ménagement. Voilà le sort qui attend l’élite progressiste, qui se cramponne à ses privilèges en refusant de jouer le rôle qui était le sien dans l’État démocratique. L’élite progressiste n’est plus qu’un appendice inutile et méprisable de la hiérarchie capitaliste. Alors que les pouvoirs économiques empoisonnent les écosystèmes et poussent l’humanité vers un monde peuplé uniquement de maîtres et de serfs, l’élite progressiste, qui n’a aucun rôle à jouer dans ce nouveau scénario, se voit rejetée, éliminée. Son anéantissement signifie qu’il n’existe plus de contrepoids à un système voué à l’enrichissement d’une infime minorité et au pillage du pays, et qu’il ne reste plus le moindre espoir, si mince soit-il, d’inverser la situation. La mort de l’élite progressiste laisse présager que la frustration et la colère des classes moyenne et ouvrière vont désormais s’exprimer à l’extérieur des institutions démocratiques, au mépris des règles de civilité propres à la démocratie libérale.

En se débarrassant de l’élite progressiste, l’État-entreprise assoiffé de profit a éliminé son partenaire le plus indispensable. C’est grâce à elle que des citoyens récalcitrants pouvaient se résigner à de modestes réformes. En enrayant les mécanismes d’adoption des réformes, l’État-entreprise a créé un système clos, caractérisé par la polarisation, l’immobilisme et la politique-spectacle. Il a décapé le vernis de vertu et de bienveillance dont l’élite progressiste avait paré le régime. Dans le passé, l’effondrement d’États de droit, qu’il s’agisse de l’Allemagne de Weimar ou de la Yougoslavie socialiste, a aussi été annoncé par le déclin de leur élite progressiste. Un tel effacement crée un vide politique que s’empressent de remplir les spéculateurs, les profiteurs de guerre, les bandits et les tueurs, souvent menés par des démagogues charismatiques. Il ouvre la porte à des mouvements totalitaires, qui se propulsent à l’avant-scène en tournant en ridicule l’élite progressiste et les valeurs qu’elle prétend défendre. Bien que ces mouvements ne proposent que de vaines chimères, leurs critiques de l’élite progressiste, elles, n’en sont pas moins fondées.

De tout temps, les progressistes modérés ont fustigé la gauche radicale parce qu’elle tenait tête aux capitalistes et persistait à tenir le discours de la lutte des classes. L’élite progressiste a ainsi connu un sort tragique: elle a été anéantie par l’État-entreprise qu’elle soutenait alors qu’elle s’évertuait à faire taire les intellectuels de gauche et les dissidents qui auraient pu la sauver. En refusant de mettre en doute les promesses utopiques du capitalisme débridé et de la mondialisation, en condamnant ceux qui osaient le faire, elle s’est coupée des idées novatrices, de la pensée vivante, des forces sociales qui, seules, auraient pu prévenir sa liquidation par l’élite du pouvoir. Elle a donc été trahie tout en se trahissant elle-même.

Le déclin de l’élite progressiste inaugure un contexte politique terrifiant. L’État-entreprise a désormais le champ libre pour démolir les derniers vestiges de protection sociale que celle-ci avait mis en place. On dénonce les syndiqués du secteur public qui profitent de «luxueux régimes d’assurance maladie» et de «généreux fonds de pension». Les commentateurs des médias privés et les politiciens s’en prennent aux syndicats d’enseignants de Californie et du New Jersey en les qualifiant de parasites vivant aux dépens des contribuables. La mise en place d’«écoles à charte[7]» va précipiter le déclin de ces syndicats. Malgré l’apparente protection syndicale dont ils bénéficient, les employés du secteur public se voient actuellement imposer des restrictions de plus en plus draconiennes qui mettent en lumière l’assaut final qu’est en train de mener l’État-entreprise contre les syndiqués. De leur côté, les organisations syndicales (qui comptent d’ailleurs de moins en moins de membres) contribuent elles-mêmes à la perte d’influence et à l’appauvrissement des travailleurs. En avril 2009, les enseignants de l’école à charte Renaissance de Jackson Heights (État de New York) se sont vu imposer des compressions budgétaires d’environ 600 000 dollars par an; non seulement leurs représentants syndicaux ont été incapables d’empêcher l’adoption de cette mesure, mais ils n’ont même pas su prévenir les enseignants. En décembre de la même année, les autorités du district scolaire West Contra Costa Unified de Richmond (Californie) ont augmenté la taille des groupes, gelé les salaires des instituteurs et réduit les prestations pour soins de santé. Le syndicat des enseignants de la ville a consenti à ces concessions, et ce, au mépris d’un vote de grève massif par les syndiqués du district.

L’élite progressiste est irrécupérable. Elle ne compte dans ses rangs ni rebelles ni libres penseurs assez courageux, tant moralement que physiquement, pour contester l’État-entreprise et l’élite du pouvoir. Les forces économiques qui font vivre les médias, les syndicats, les universités, les Églises, le monde des arts et le Parti démocrate ont débarrassé ces institutions de tous ceux qui contestaient l’hégémonie de la grande entreprise et du capitalisme débridé. Dans les années 1980, des philosophes comme Sheldon Wolin, qui critiquaient la montée de l’État-entreprise, ont commencé à voir leurs articles refusés par la New York Review of Books, le New York Times et d’autres publications. Des religieux progressistes, comme le père Daniel Berrigan, ont passé leurs dernières années de carrière harcelés par les autorités ecclésiastiques. Des économistes comme Michel Hudson, qui s’en est pris à la bulle financière et au capitalisme de casino, éprouvent de grandes difficultés à obtenir un poste à l’université. Quant à ceux qui s’y trouvent, ils n’ont ni l’ambition ni le courage de critiquer l’idéologie dominante; ils n’ont pas d’idées de rechange à proposer, et ce, malgré la trahison flagrante par le Parti démocrate de tous les principes auxquels l’élite progressiste prétend adhérer: régime public d’assurance maladie, opposition à une économie de guerre permanente, système public d’éducation de qualité, reconquête des libertés civiles, emplois et protection sociale pour les travailleurs…

Depuis la présidence de Ronald Reagan, l’État-entreprise a forcé l’élite progressiste à entamer une marche de la mort. Celle-ci est restée de marbre devant le démantèlement de l’assise manufacturière du pays, des organismes de réglementation et des programmes sociaux; elle n’a pas dénoncé les spéculateurs, qui, au XVIIe siècle, auraient pourtant été pendus haut et court pour avoir détourné l’économie à leur avantage. L’élite progressiste s’est plutôt repliée dans des institutions atrophiées, s’occupant à un militantisme sans envergure pour la rectitude politique. Cette marche de la mort l’a amenée à retourner sa veste. Le fait qu’elle ait pu le faire en suscitant si peu d’indignation en dit long sur sa faillite morale.

«Autrefois, la gauche vilipendait le marché pour l’exploitation qui allait avec, écrit Russell Jacoby; aujourd’hui, elle le célèbre pour sa rationalité et son humanité. Elle qui méprisait la culture de masse pour la même raison vante désormais celle-ci pour son côté rebelle. Après avoir chanté les louanges des libres-penseurs, elle les raille maintenant pour leur prétendu élitisme, et après avoir rejeté le pluralisme pour sa superficialité, elle l’exalte à présent pour sa profondeur. Non seulement assiste-t-on à la défaite de la gauche, mais aussi à sa conversion, voire à son retournement[8].»

Pendant tout le XXe siècle et au début du XXIe, la plus grande faute de l’élite progressiste a été sa collusion enthousiaste avec l’élite du pouvoir en vue de réduire au silence, d’exclure et de mettre à l’index les rebelles, les dissidents, les communistes, les socialistes, les anarchistes, les syndicalistes radicaux et les pacifistes, bref, tous ceux qui auraient pu donner à Ernest Logan Bell et à d’autres membres de la classe ouvrière les mots et les idées avec lesquels riposter aux attaques de l’État-entreprise. Pendant et après les deux guerres mondiales, et de manière continue des années 1950 à la chute du mur de Berlin en 1989, les États-Unis ont été le théâtre de purges anticommunistes qui, dans les faits, ont avant tout écrasé les mouvements populaires. Les vieux communistes du mouvement syndical américain tenaient un discours de lutte des classes. Ils savaient que l’ennemi, c’était Wall Street et la grande entreprise. Ils véhiculaient une conception très large de la réalité sociale, si bien que même la gauche non communiste usait d’un vocabulaire témoignant de l’impact destructeur du capitalisme. Dans les années 1940 et 1950, toutefois, quand le Parti communiste et les autres mouvements de la gauche radicale ont été éliminés en tant que forces sociopolitiques et que l’élite progressiste a prêté allégeance au gouvernement en collaborant à la chasse aux sorcières communistes, le pays s’est vu privé de la possibilité de donner un sens à la lutte contre l’État-entreprise. L’élite progressiste est devenue craintive, timorée, inefficace, aphone. Elle s’est intégrée à la structure même qu’elle aurait dû chercher à démanteler. En créant un vide idéologique à gauche, elle a cédé le discours de la révolte à l’extrême droite.

Jadis considéré par les travailleurs comme un système à combattre, le capitalisme n’est plus contesté. Les grands patrons comme Warren Buffett, George Soros ou Donald Trump sont vus comme des sages, des célébrités, des amis du peuple. Les membres de l’élite progressiste sont leurs cheerleaders. Une loyauté si mal inspirée, qu’illustrent bien ces groupes environnementaux qui refusent de condamner l’administration Obama dans le dossier de la marée noire du golfe du Mexique, masque le fait que les États-Unis ne souffrent pas d’une division entre républicains et démocrates, mais bien d’une fracture entre État-entreprise et citoyens, entre capitalistes et travailleurs. Malgré toutes leurs lacunes, les communistes l’avaient bien compris.

L’élite du pouvoir dispose d’une arme puissante: la peur. C’est en agitant les épouvantails du communisme et du terrorisme islamiste qu’elle a pu suspendre des libertés civiles, dont la liberté d’expression, l’habeas corpus et le droit d’association, que l’élite progressiste se targue de défendre. En 1947, terrorisée par les nombreuses grèves qui sévissaient dans l’immédiat après-guerre, la classe capitaliste a brandi le spectre du communisme pour forcer l’adoption de la loi Taft-Hartley[9] par le Congrès, qui, pour ce faire, a dû passer outre au veto du président Truman. Il s’agit du plus dur coup législatif qu’a subi la classe ouvrière américaine jusqu’à l’adoption de l’ALENA. C’est aussi la peur qui a permis à l’État de faire avaler le «Patriot Act[10]» à la population, de pratiquer la «restitution extraordinaire» de présumés terroristes et de mettre en place, à l’étranger, des colonies pénales où sont torturés des détenus privés de leurs droits. C’est elle qui pousse les contribuables à accepter la poursuite de guerres sans fin au Moyen-Orient et à laisser docilement Wall Street puiser des milliards de dollars dans leurs poches. La frilosité de l’élite progressiste la rend particulièrement perméable à la manipulation.

Les organes de propagande qu’emploie l’élite du pouvoir pour effrayer la population nécessitent les talents d’artistes et d’intellectuels appartenant à l’élite progressiste. Les «barons voleurs» de la fin du XIXe siècle faisaient appel à la police, à des milices ou à des fiers-à-bras pour faire taire les voix discordantes. De nos jours, ce sont des membres de l’élite progressiste bardés de diplômes qui, par l’entremise de la propagande, veillent à légitimer le pouvoir de la grande entreprise. En jouant un rôle actif dans la conception et la mise en œuvre de techniques de manipulation sophistiquées, les progressistes ont désormais financièrement intérêt à ce que cette domination soit maintenue. C’est de l’élite progressiste qu’émanent jingles, publicités, marques et produits de divertissement qui enferment la société dans ses illusions culturelles et politiques. Scellée par une généreuse rémunération, sa complicité avec les milieux d’affaires a sapé son indépendance intellectuelle et morale. Il est passablement ironique de constater que, pour maintenir son pouvoir, la grande entreprise a besoin du talent des intellectuels alors qu’elle ne les autorise pas à réfléchir et à agir de manière autonome.

En 1954, dans un article intitulé «This Age of Conformity», Irving Howe observait que «l’idée même d’une vocation intellectuelle, d’une existence consacrée à des valeurs impossibles à concrétiser par une civilisation fondée sur le commerce, a graduellement perdu son attrait. C’est cela, bien plus que le renoncement à quelque programme, qui caractérise notre débâcle[11]». La croyance voulant que le capitalisme soit le moteur par excellence du progrès humain, poursuivait-il, «est claironnée par tous les moyens possibles, qu’il s’agisse de propagande officielle, de publicité institutionnelle ou d’articles savants rédigés par ceux-là mêmes qui, voilà encore quelques années, comptaient parmi ses plus farouches opposants».

Ceux qui n’ont vraiment aucun pouvoir, ce sont ces intellectuels, les nouveaux réalistes, qui s’installent dans les lieux de pouvoir et renoncent à leur liberté d’expression sans obtenir le moindre poids politique en retour, écrivait Howe. Élément essentiel de l’histoire intellectuelle américaine des dernières décennies ainsi que des rapports entre «richesse» et «esprit»: sitôt qu’ils sont absorbés par les institutions, non seulement les intellectuels renoncent-ils à leur esprit rebelle, mais ils cessent en quelque sorte d’agir en intellectuels[12]. (C’est Howe qui souligne.)

L’espoir renaîtra avec le retour du discours de la lutte des classes et de la rébellion, discours dont le lexique de l’élite progressiste a été expurgé. Cela ne signifie pas qu’il faille partager toutes les idées de Karl Marx, qui prônait la violence et dont le culte de l’État comme instrument de l’utopie a suscité une autre forme d’asservissement de la classe ouvrière, mais il est impératif de réapprendre le vocabulaire marxiste. À l’instar de Marx et d’Adam Smith, il faut comprendre que les grandes entreprises ne s’intéressent nullement au bien commun. Elles exploitent, polluent, appauvrissent, répriment, tuent et mentent pour s’enrichir. Elles évincent des familles pauvres de leur logis, laissent mourir les personnes non assurées, mènent des guerres inutiles en vue de réaliser des profits, contaminent les écosystèmes, démantèlent les programmes sociaux, pillent le Trésor public et écrasent les mouvements populaires qui luttent pour la justice sociale. Elles adorent l’argent et le pouvoir. Le capitalisme débridé, Marx l’avait saisi, est une force révolutionnaire qui engloutit un nombre sans cesse croissant de vies humaines jusqu’à ce qu’elle finisse par se dévorer elle-même. La zone morte du golfe du Mexique offre une métaphore parfaite de l’État-entreprise. Elle s’inscrit dans ce même cauchemar qui hante les vieilles villes désindustrialisées de Nouvelle-Angleterre et les aciéries abandonnées d’Ohio, et que vivent chaque jour les Irakiens, les Pakistanais et les Afghans en pleurant leurs morts.

À la fin du XIXe siècle, Fédor Dostoïevski a fait la satire virulente d’une élite progressiste russe devenue inutile et dont le déclin laissait présager une sanglante période de terreur. Dans des romans comme Les possédés, il écrivait que l’impuissance et l’indifférence de cette élite, tout comme son incapacité à défendre les idéaux auxquels elle souscrivait, annonçaient une ère de nihilisme moral. Dans Les carnets du sous-sol, il brossait le portrait des rêveurs déchus de l’élite progressiste, qui expriment des idéaux élevés sans lever le petit doigt pour les réaliser. Le protagoniste et narrateur du roman pousse la faillite du libéralisme progressiste à son extrême logique. Il refuse tout élan de générosité et rejette les finalités morales, leur préférant la raison calculatrice. Au nom de ses idéaux humanistes, il se montre accommodant envers une hiérarchie corrompue, en déclin. L’hypocrisie propre à l’homme du sous-sol mène la Russie impériale à sa perte comme elle condamne aujourd’hui l’empire américain. Il y a là une rupture fatale entre convictions et action:

Je ne suis parvenu à rien, pas même à devenir méchant; je n’ai pas réussi à être beau, ni méchant, ni une canaille, ni un héros, ni même un insecte. Et maintenant, je termine mon existence dans mon petit coin, où j’essaie piteusement de me consoler, d’ailleurs sans succès, en me disant qu’un homme intelligent ne parvient jamais à devenir quelque chose et que seul un imbécile y réussit. Oui, messieurs, l’homme du XIXe siècle a le devoir d’être essentiellement dénué de caractère; il y est moralement obligé. L’homme qui possède un caractère, l’homme d’action, est un être essentiellement médiocre[13].





Chapitre 2


Guerre permanente


Un des aspects les plus lamentables de l’histoire de l’humanité, c’est que chaque civilisation affiche la plus grande prétention, assimile ses valeurs particulières à des valeurs universelles avec le plus grand aveuglement et se croit immortelle au moment même où son déclin s’amorce.


Reinhold NIEBUHR, Beyond Tragedy[14]


DEPUIS LA FIN de la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont affecté des ressources colossales à leur combat contre des ennemis réels ou imaginaires en mettant l’État au service d’une gigantesque structure militaire. Ce combat, qui a créé l’illusion orwellienne d’un état de guerre permanent, a neutralisé toute opposition à la puissance de la grande entreprise et à la tiédeur des réformes mises en œuvre par l’élite progressiste. Pendant la guerre froide, craignant d’être taxés de mollesse ou d’antipatriotisme, les progressistes ont volontairement collaboré à l’assaut de l’État contre les mouvements populaires et la gauche radicale, lancé au nom de la sécurité nationale. Pour l’élite du pouvoir, la guerre permanente constitue le moyen le plus efficace de bloquer les réformes et de faire taire la dissidence. Un état de guerre exige un plus grand secret, une vigilance constante et un climat de suspicion. Il engendre la peur et la méfiance, en particulier dans les domaines de la culture et des arts, qu’il contraint souvent au silence ou à la propagation de clichés nationalistes. Il dénature l’éducation, corrompt les médias, détraque l’économie et neutralise l’opinion publique. L’état de guerre contraint aussi les institutions progressistes à renier leurs convictions pour se joindre à la croisade contre le boche, le bolchevique, le fasciste, le communiste ou le terroriste islamiste. Dans cette situation, l’élite progressiste est réduite à l’impuissance.

En 1946, dans son essai intitulé The Root Is Man, Dwight Macdonald s’est penché sur l’idéologie de la guerre permanente. Il désespérait de voir émerger un contrepoids efficace à l’État-entreprise tant que la société serait maintenue dans un tel état de guerre. L’élite progressiste, tout comme l’intelligentsia marxiste avec laquelle Macdonald a rompu pour embrasser l’anarchisme, s’est selon lui lourdement trompée en plaçant ses espoirs de progrès dans l’État. Jadis symbole d’espoir pour les progressistes et bon nombre de citoyens de gauche, celui-ci a dévoré ses propres enfants, aux États-Unis comme en Union soviétique. Et il existe une drogue puissante, capable de réduire une population à la passivité en lui faisant accepter d’être privée de tout pouvoir: la guerre permanente.

La question du recours à l’idéologie de la guerre permanente a échappé aux théoriciens des mouvements réformistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, y compris à Karl Marx. Accordant toute leur attention à la lutte des classes se déroulant dans chaque pays, ceux-ci n’ont jamais élaboré «une théorie adéquate sur l’aspect politique de la guerre», note Macdonald. Tant que ce vide ne sera pas comblé, prévient-il, «le socialisme moderne restera en quelque sorte confiné à sa dimension théorique[15]».

Que ce soit en Russie impériale, dans l’Empire austro-hongrois, dans l’Allemagne de Weimar, dans la seconde Yougoslavie ou aux États-Unis, l’effondrement du progressisme a toujours été intimement lié à l’émergence d’une culture de la guerre permanente dans laquelle l’exploitation et la violence, même à l’encontre des nationaux, sont justifiées au nom de la protection du pays. L’apologie de la guerre peut être exprimée par une variété de slogans, de langues et d’idéologies. Elle peut se manifester sous forme de saluts fascistes, de procès-spectacles communistes, de campagnes de nettoyage ethnique ou de croisades chrétiennes. Tout cela revient au même: une répression aveugle et impitoyable menée au nom de la sécurité nationale par l’élite du pouvoir et ses laquais de l’élite progressiste.

C’est un enlisement dans la guerre permanente, et non l’islamisme, qui a tué les mouvements progressistes et démocratiques du monde arabe, ces mouvements qui, au début du XXe siècle, étaient porteurs de tant de promesses pour des pays comme l’Égypte, la Syrie, le Liban ou l’Iran. La guerre permanente est aussi venue à bout des élites progressistes d’Israël et des États-Unis. Véritable maladie, elle pousse tout le monde à s’abaisser au langage simpliste du nationalisme. Elle dépouille les citoyens de leurs droits, réduit toute communication à une enfilade de poncifs patriotiques, accroît le pouvoir de ceux qui profitent des largesses de l’État au nom de la guerre, mine les débats politiques et affaiblit les institutions démocratiques.

«La guerre, observait Randolph Bourne, est la santé de l’État.»

Les budgets militaires, qui représentent plus de la moitié des dépenses discrétionnaires du gouvernement des États-Unis, ont un coût social et politique énorme: ponts et barrages en ruine, écoles délabrées, production de biens délocalisée à l’étranger… L’endettement, qui atteint des milliers de milliards de dollars, menace la viabilité même de la monnaie et de l’économie. Les pauvres, les malades et les chômeurs sont abandonnés à leur sort. La souffrance est le prix à payer pour une victoire dont la nature et la probabilité restent nimbées de mystère.

Les entreprises qui profitent de la guerre permanente ont besoin d’une population qui a peur. Grâce à la peur, les citoyens ne s’opposent pas à ce que l’État surfinance une armée déjà obèse, ne posent pas de questions embarrassantes aux puissants et sont prêts à renoncer à leurs droits et libertés en échange d’un sentiment de sécurité. La peur permet au gouvernement d’agir en secret et assure aux firmes qui ruinent le pays de ne pas être inquiétées. Elle maintient les citoyens parqués comme du bétail.

Peut-être Dick Cheney et George W. Bush incarnent-ils le mal, et Barack Obama, la faiblesse, mais ces distinctions sont sans importance pour ceux qui cherchent à maintenir le pays en guerre: ils obtiennent ce qu’ils veulent. À l’instar de l’homme du sous-sol de Dostoïevski, les membres de l’élite progressiste ne sont plus en mesure d’influer sur le cours des choses; ils se réfugient dans leurs abris douillets, où ils perpétuent le culte de leur propre grandeur. Les couloirs des institutions progressistes fourmillent d’hommes et de femmes du sous-sol qui maudissent le chaos social dont ils sont responsables mais ne font rien pour corriger la situation, et qui nourrissent une amertume et un mépris croissants envers le reste de la société. Par leur propension à donner des leçons de morale, leur élitisme et leur hypocrisie, ils inspirent le mépris.

L’Église, lorsqu’elle se donne la peine de se prononcer, évite pieusement de prendre position. Elle entretient son image d’autorité morale tout en se gardant d’attaquer de front l’élite du pouvoir. Son discours moral regorge de lieux communs. En fait foi cette lettre du 25 mars 2003 dans laquelle l’archevêque Edwin F. O’Brien, qui dirige l’archidiocèse pour les services militaires, expliquait à ses subalternes que les soldats catholiques pouvaient combattre dans la seconde guerre en Irak sans craindre de contrevenir à la morale: «Vu la complexité des facteurs en jeu, dont bon nombre demeurent évidemment confidentiels, il est tout à fait convenable que les membres de nos forces armées aient confiance dans l’intégrité et le jugement de nos dirigeants, et fassent leur devoir en toute bonne conscience.» La Conférence des évêques catholiques des États-Unis a déclaré que le président irakien Saddam Hussein représentait une menace, mais qu’il était raisonnable de s’opposer à l’idée d’utiliser la force pour le renverser; elle a cependant assuré à ceux qui appuyaient l’invasion que Dieu ne s’y opposerait pas. Le B’nai B’rith, lui, a salué une résolution du Congrès autorisant l’invasion de l’Irak. Quant à l’Union pour le judaïsme réformé, elle a approuvé le projet d’intervention unilatérale dans la mesure où le Congrès y consentirait et où le président chercherait à obtenir le soutien d’autres pays. Y allant d’une de ses habituelles banalités, le National Council of Churches, qui représente 36 groupes confessionnels différents, a bien pressé le président Bush de «faire tout son possible» pour éviter la guerre et d’arrêter de «diaboliser ses adversaires et ses ennemis» en usant de la rhétorique du bien contre le mal, mais, comme les autres institutions religieuses progressistes, il n’a pas condamné l’invasion.

Selon un sondage Gallup effectué en 2006, «plus un Américain fréquente l’église assidûment, moins il est probable qu’il dise considérer la guerre comme une erreur». Dans la mesure où Jésus était un pacifiste et où tout diplômé du séminaire a longuement étudié la doctrine de la guerre juste (dont l’invasion de l’Irak constitue une violation flagrante), cette tendance a de quoi étonner.

L’attrait de l’extrême droite et des fauteurs de guerre tient au fait qu’ils semblent avoir le courage de leurs convictions. Quand une Sarah Palin montre une carte sur laquelle les circonscriptions démocrates sont marquées d’une mire et qu’elle adopte des slogans comme «Don’t Retreat, Instead: RELOAD! » («Ne battons pas en retraite: rechargeons nos armes!»), des citoyens prêts à tout sont à l’écoute en train de nettoyer leur fusil. Quand, dans une méga-église, un pasteur fasciste dénonce en chaire le président Obama en le dépeignant comme l’Antéchrist, des fidèles sont à l’écoute. Quand, en 2010, lors d’un débat en Chambre sur le projet de réforme de la santé, le représentant républicain Randy Neugebauer crie «Tueur de bébés!» en visant le démocrate Bart Stupak, des extrémistes violents qui considèrent la protection du fœtus comme une mission sacrée hochent la tête. Ces fanatiques n’ont plus grand-chose à perdre, et on a tout fait pour qu’il en soit ainsi. La violence qui les anime est l’expression de la violence économique et institutionnelle qu’ils endurent.

L’extrême droite américaine ne constitue pas encore un mouvement fasciste à part entière. Elle ne prône pas ouvertement l’extermination de groupes ethniques ou religieux, ni d’ailleurs le recours à la violence. Fritz Stern, universitaire qui a fui le nazisme avant de se spécialiser dans l’étude du fascisme, m’a toutefois raconté qu’il existait en Allemagne «un désir de fascisme avant même que celui-ci ne soit inventé». C’est ce désir que l’on constate aujourd’hui aux États-Unis, et cela n’a rien de rassurant. Stern, qui voit des ressemblances entre la dégradation du système politique américain et le déclin de la République de Weimar, s’inquiète de l’avènement d’un «processus historique où le ressentiment à l’égard d’un monde séculier désenchanté s’exprime dans l’extase de la déraison». Une société qui refuse de réintégrer les chômeurs et les démunis dans l’économie, de leur offrir des emplois et de les soulager de leurs dettes étouffantes devient sujette à une quête hystérique de délivrance extatique par la déraison. La violence et le racisme qui germent dans les marges de la société américaine risquent ainsi de prendre de l’ampleur. La promotion par l’élite progressiste de comportements civilisés et du respect de la diversité serait sans effet: la population, se sentant trahie, rejetterait autant ces valeurs que ceux qui les prônent.

«Ce qui risque fort de se produire est que les bénéfices obtenus au cours des 40 dernières années par les Afro-Américains et les Hispano-Américains comme par les homosexuels soient balayés», prévient le philosophe Richard Rorty dans son essai intitulé L’Amérique: un projet inachevé.

Les plaisanteries désobligeantes sur les femmes reviendront à la mode. Les mots «négro» et «youpin» s’entendront à nouveau sur le lieu de travail. Tout le sadisme que la gauche universitaire a cherché à rendre inacceptable auprès de ses étudiants refluera comme un raz-de-marée. Tout le ressentiment qu’éprouvent les Américains peu éduqués à voir leur comportement dicté par des diplômés d’université trouvera un exutoire[16].

La haine de l’islamisme radical va se muer en haine des musulmans. La haine des travailleurs sans papiers d’Arizona va se muer en haine des Mexicains et des Centraméricains. La haine de ceux qu’un mouvement de masse essentiellement blanc ne considère pas comme de bons patriotes américains va se muer en haine des Afro-Américains. La haine des progressistes va se muer en haine de toutes les institutions démocratiques, des universités aux médias, en passant par les organismes publics et les institutions culturelles. Dans leur lâcheté chronique, les membres de l’élite progressiste vont se laisser rayer de la carte avec les valeurs qu’ils chérissent.

L’élite progressiste a refusé de combattre le glissement de la démocratie américaine vers ce que Sheldon Wolin qualifie de totalitarisme inversé[17]. Le totalitarisme inversé, écrit-il, correspond à «la maturité politique du pouvoir de la grande entreprise et à la démobilisation politique des citoyens». Au contraire du totalitarisme classique, un régime totalitaire inversé est dépourvu de chef charismatique ou démagogue, et fonctionne dans l’anonymat de l’État-entreprise. De plus, les forces qui l’animent ne substituent pas de nouvelles structures révolutionnaires, de nouveaux symboles ou une nouvelle iconographie aux institutions en déclin. Aucun changement radical n’est proposé. L’État-entreprise prétend d’ailleurs respecter le système électoral, les libertés et la Constitution. Cependant, il corrompt le pouvoir à tel point que toute démocratie devient impossible.

Le totalitarisme inversé n’a pas été conceptualisé sous la forme d’une idéologie ou d’un programme politique. Il est nourri par «les détenteurs du pouvoir et les citoyens qui, souvent, semblent inconscients des conséquences profondes de leurs actes ou de leur silence», écrit Wolin. Il n’en est pas moins nuisible que les formes classiques de totalitarisme. Au contraire des régimes fascistes et communistes, il n’a pas besoin de réécrire la Constitution. Il lui suffit de tirer parti des pouvoirs légitimes en influant sur l’interprétation de la loi. C’est ainsi que les cours, composées de juges acquis à la culture des milieux d’affaires, statuent que les contributions astronomiques des grandes entreprises aux campagnes électorales sont protégées par le premier amendement, l’article de la Constitution qui garantit la liberté d’expression. Il en va de même de leurs coûteuses activités de lobbying, interprétées comme une application du droit d’adresser des requêtes au gouvernement. L’État reconnaît aux sociétés de capitaux le statut de personnes (statut régulièrement confirmé par une Cour suprême de plus en plus conservatrice). Les dirigeants d’entreprise reconnus coupables de crimes peuvent éviter la prison en versant de fortes sommes d’argent à l’État sans «admettre la moindre action fautive», selon un raisonnement juridique tordu. Il existe un terme pour désigner ce phénomène: la corruption.

Les sociétés de capitaux emploient 35 000 lobbyistes à Washington, sans parler de milliers d’autres répartis dans les capitales d’États. Par cet investissement, elles veillent à ce que les législateurs leur taillent des lois sur mesure. Elles disposent de comités d’action politique qui sollicitent leurs employés et leurs actionnaires pour des dons destinés à financer les candidats qu’elles jugent les plus accommodants. Le secteur financier, par exemple, a affecté dans les années 2000 plus de 5 milliards de dollars à des campagnes électorales, au trafic d’influence et au lobbying. Il a ainsi obtenu la déréglementation tous azimuts qu’il souhaitait, ce qui n’a pas été sans conséquence: surexploitation des consommateurs, crise financière et pillage subséquent du Trésor public américain. En 2009, Pharmaceutical Research and Manufacturers of America, association représentant les entreprises du secteur biopharmaceutique, a contribué pour 26 millions de dollars aux deux grands partis politiques, tandis que des sociétés pharmaceutiques comme Pfizer, Amgen et Eli Lilly leur versaient des dizaines de millions de dollars de plus. La prétendue réforme de la santé va forcer les citoyens à acheter un produit coûteux et bancal, alors que l’État verse déjà aux firmes de ce domaine des subventions totalisant des centaines de milliards de dollars. Les industries du pétrole, du gaz, du charbon, de la défense et des télécommunications ont sapé les efforts de développement des énergies renouvelables et ont orchestré l’érosion constante de la réglementation et des libertés civiles. Les politiciens se plient à la volonté des entreprises tout en faisant semblant de s’intéresser aux enjeux politiques et économiques les plus urgents. Quant à l’élite progressiste, elle a pour rôle de maintenir la fiction de l’État démocratique. La Constitution, écrit Wolin, «est mise au service du pouvoir plutôt que d’en être la conscience».

Il n’existe plus la moindre institution nationale qui puisse être qualifiée avec justesse de démocratique. Plutôt que de participer pleinement à la vie politique, les citoyens n’ont que des opinions, le plus souvent virtuelles, sans conséquences. Dans ce régime que Charlotte Twight nomme «fascisme participatif», on ne les invite à s’exprimer que sur des enjeux insignifiants, par exemple en votant pour tel ou tel candidat à American Idol ou en répondant aux sondages menés par l’élite du pouvoir. Privés de toute influence politique, les citoyens de la Rome antique bénéficiaient d’une liberté de choix d’une vacuité comparable lorsque, au cirque, on les autorisait à voter pour épargner ou condamner un gladiateur. Wolin continue:

Le totalitarisme inversé intervertit les choses. On y fait toujours de la politique, mais il s’agit d’une politique non pondérée par le politique. Les querelles internes des partis font parfois les manchettes, et les factions, les groupes d’intérêts, les entreprises concurrentes et les médias rivaux se livrent sans relâche à des jeux politiques frénétiques. Tout cela culmine évidemment avec les élections, où les citoyens sont appelés à choisir entre des personnalités plutôt qu’entre des programmes. Le grand absent de cette comédie, c’est le politique, la recherche du bien commun: on se demande où il peut se trouver dans cette myriade de groupes d’intérêts obtus, très bien financés, remarquablement organisés, qui cherchent fébrilement à obtenir les faveurs de l’État en noyant les principes de la représentation politique et de l’administration publique dans une mer de dollars.

Comme je l’expliquais dans mon essai intitulé L’empire de l’illusion[18], les industries du cinéma, de l’information et de la télévision, toutes contrôlées par la grande entreprise, sont devenues les instruments du totalitarisme inversé. Elles saturent les ondes de controverses préfabriquées, qu’il s’agisse du dernier scandale sexuel impliquant Tiger Woods, du conflit entre les deux animateurs de talk-shows de NBC Jay Leno et Conan O’Brien ou de l’aventure extraconjugale de John Edwards. On en vient à confondre le savoir avec les réactions superficielles à ces pseudo-événements. Le contrôle draconien exercé par le département de la Sécurité intérieure, l’armée et la police ainsi que la censure pratiquée consciemment ou non par les grands médias remplissent dans un régime totalitaire inversé la même fonction que les fiers-à-bras et les autodafés de livres prohibés dans les régimes totalitaires classiques.

Que ce soit dans les universités, le monde des arts, les médias ou l’appareil d’État, les progressistes, les socialistes, les syndicalistes, les journalistes indépendants et les intellectuels, dont bon nombre ont été des voix essentielles à la société, ont été bannis ou muselés par les puissances de l’argent.

L’histoire semble se répéter: les médias affichent aujourd’hui un parti pris systématique à l’encontre de ce qui reste du progressisme, écrit Wolin. N’oublions pas qu’un des traits communs à la plupart des régimes totalitaires du XXe siècle, qu’ils fussent fascistes ou staliniens, était l’hostilité envers la gauche, et que, aux États-Unis, la gauche est assimilée aux seuls libéraux progressistes (bien qu’on évoque à l’occasion la «gauche du Parti démocrate»), jamais aux sociaux-démocrates.

L’uniformité des opinions façonnées par les médias est renforcée par un sentiment nationaliste savamment orchestré, en vertu duquel les dissidents sont dépeints comme des êtres «timorés» ou «antipatriotiques». Hanté par la crainte de subir les conséquences des perturbations économiques et par la perspective d’attaques terroristes, le «bon patriote» appuie invariablement les mesures de surveillance à grande échelle et la militarisation de l’État. Il ne s’émeut pas des 1 000 milliards de dollars affectés chaque année à la défense, et place l’armée et les agences de renseignement au-dessus des lois, comme si elles ne faisaient pas partie de l’État. Les plus puissants organes de contrôle social n’ont effectivement pas de comptes à rendre à la population. Les citoyens de l’empire apprennent à mépriser la bureaucratie de l’État, mais se laissent volontiers traiter en moutons par les agents de la sécurité intérieure dans les aéroports et ne protestent pas quand le Congrès autorise la surveillance et l’archivage de leurs courriels et de leurs conversations téléphoniques. Jamais la population des États-Unis n’a-t-elle fait l’objet d’un contrôle social d’une telle ampleur.

Malgré cela, le langage civique, patriotique et politique par lequel s’exprime l’identité nationale ne change pas. La population prête allégeance aux mêmes symboles nationaux et se reconnaît dans les mêmes mythes qu’auparavant. Elle continue à vénérer les pères fondateurs. Cependant, l’Amérique dont elle chante les louanges est une illusion. Elle n’existe pas.

L’élite progressiste contribue activement à ce déclin. Tout en prétendant défendre la classe ouvrière, elle soutient des candidats qui, non sans désinvolture, prennent fait et cause pour l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et la mondialisation. Tout en disant souhaiter qu’on mette un terme aux guerres en Irak et en Afghanistan, elle persiste à appuyer un parti qui veille à leur financement et à leur extension. Tout en louant les bienfaits des libertés civiles, elle ne conteste pas les politiciens qui leur portent atteinte.

Barack Obama ment aussi impudemment, voire aussi outrageusement, que son prédécesseur George W. Bush. Dans la foulée de la crise financière, il avait promis que l’attribution de 12 800 milliards de dollars en fonds publics à Wall Street sous forme de plans de relance et de garanties de prêts faciliterait l’accès au crédit pour le consommateur moyen. Rien de tel ne s’est produit: la Federal Deposit Insurance Corporation a reconnu que les banques n’ont jamais consenti si peu de prêts depuis 1942. Lorsqu’il était sénateur, Obama s’était engagé à empêcher que des amendements soient apportés à un projet de loi modifiant le FISA Amendments Act (loi sur la surveillance et les renseignements étrangers), destiné à accorder l’immunité aux entreprises de télécommunications qui avaient pris part aux activités illégales de surveillance menées par l’Agence de sécurité nationale (NSA). Il a plutôt soutenu son adoption. Il avait aussi promis qu’il ordonnerait le retrait des troupes américaines d’Irak, fermerait la prison de Guantánamo Bay, interdirait la torture, rétablirait les libertés civiles comme l’habeas corpus, adopterait une réforme de la santé comprenant un solide volet public et créerait de l’emploi. Des troupes se sont bien retirées d’Irak, mais lentement et de manière parcellaire. Pour le reste, Obama n’a tenu aucune de ses promesses.

Le président a imposé à la population une réforme de la santé où les quotes-parts, les franchises et les primes augmenteront sans cesse, et qui n’empêchera nullement les personnes gravement malades de faire faillite, perdant ainsi leur accès aux soins. Obama s’était engagé à mettre en œuvre d’importantes réformes environnementales, mais n’a rien fait pour que soit évité l’échec de la conférence de Copenhague de 2009 sur le climat, compromettant peut-être la dernière chance d’épargner à la planète les effets catastrophiques du changement climatique. En plus de soutenir l’impitoyable régime d’apartheid israélien, il a relancé la guerre en Afghanistan et au Pakistan, où des centaines de civils, dont des familles entières, ont été massacrés par des systèmes d’armement sophistiqués, dont les missiles thermobariques Hellfire AGM-114, qui, lancés par des drones, aspirent l’air des poumons de leurs victimes tout en provoquant la rupture de leurs organes internes. Il sème la guerre et la mort au Yémen et en Somalie, et peut-être bientôt en Iran. Obama participe d’une mise en scène politique qui table sur les perceptions plutôt que sur le pouvoir réel.

Les guerres et les occupations illégales, la plus grande opération de redistribution de la richesse vers le haut de l’histoire des États-Unis, la déréglementation qui a rendu possible la catastrophe écologique du golfe du Mexique et l’assaut en règle contre les libertés civiles (entamé sous George W. Bush) ont à peine indigné l’élite progressiste. Contrairement aux militants de droite, les progressistes ont perdu tout sens de l’empathie. Ils semblent dépourvus d’émotions, sont aveugles à la colère légitime des dépossédés et se confinent à de vaines analyses politiques. De leur côté, les contestataires du Tea Party, les partisans de Sarah Palin, les membres des Oath Keepers[19] et une myriade de milices patriotiques ont su embrigader des légions de travailleurs dépossédés, de libertariens aigris, de sympathisants de la John Birch Society[20] et de gens qui n’ont jamais pris part à la moindre activité politique.

Le 18 février 2010, aux commandes de son Piper Dakota, Joe Stack s’est lancé sur un édifice de l’Internal Revenue Service d’Austin, au Texas, causant la mort d’un employé et en blessant 13 autres, dont deux grièvement. La lettre de suicide de 3 000 mots qu’il a laissée sur internet exprimait toute la frustration ressentie par des dizaines de millions de travailleurs devant la perfidie des grandes entreprises et une élite progressiste qui les a abandonnés[21].

Lorsqu’il avait 18 ou 19 ans et qu’il étudiait à Harrisburg (Pennsylvanie), raconte Stack dans sa lettre, une vieille dame, veuve, habitait l’appartement voisin du sien. Son mari, ouvrier métallurgiste, «avait travaillé toute sa vie dans les aciéries du centre de la Pennsylvanie. Au bout de 30 ans de service, lui avaient assuré patrons et syndicat, il aurait accès à sa pension de retraite et à l’assurance maladie». L’homme n’a cependant rien obtenu, «car la direction de l’usine, incompétente, et le syndicat, corrompu (sans parler de l’État), ont accaparé les fonds de pension, volant ainsi leur retraite aux ouvriers». Après son décès, sa veuve a survécu grâce à l’aide sociale. Stack écrit:

Avec le recul, la situation me paraît dérisoire: pendant des mois, je ne me suis nourri que de pain et de beurre d’arachide (ou de biscuits Ritz quand j’avais les moyens de me lancer dans de folles dépenses).

Quand j’ai fait connaissance avec cette pauvre dame et qu’elle m’a raconté son histoire, son sort m’a semblé bien pire que le mien (après tout, j’avais l’impression d’avoir la vie devant moi). À un moment, alors que nous nous racontions nos histoires en compatissant l’un avec l’autre, elle m’a pratiquement donné la nausée en tentant de m’expliquer, avec ses manières de grand-mère, que je serais en «meilleure santé» si, comme elle, je mangeais de la nourriture pour chats plutôt que de me contenter de pain et de beurre d’arachides. Je n’aurais jamais pu aller jusque-là, mais cette histoire m’a marqué. J’ai résolu de ne plus me fier à la grande entreprise, de devenir l’unique responsable de ma vie et de mon avenir.

Stack n’a pas tardé à comprendre que son sort, à l’instar de celui d’Ernest Logan Bell, découlait du fait que l’État-entreprise sert ses propres intérêts au détriment de ceux des citoyens. Il a aussi compris que l’élite progressiste et ses institutions, dont les syndicats, les médias et le Parti démocrate, ne feront rien pour défendre la population. Il poursuit ainsi sa lettre:

Comment quelques voyous peuvent-ils commettre d’impensables atrocités (et le faire pendant des années, dans le cas des dirigeants de GM) puis, quand leur juteuse combine s’effondre sous le poids de leur insatiable gloutonnerie et de leur infinie stupidité, voir toute la machine fédérale se porter à leur secours dans la journée, voire dans l’heure?

Pendant ce temps, la farce qu’on ose qualifier de système de soins – et j’inclus ici les entreprises pharmaceutiques et les compagnies d’assurances – assassine chaque année des dizaines de milliers de personnes et s’enrichit à même les cadavres de ses victimes, et nos dirigeants accordent plus d’importance au sauvetage de quelques-uns de leurs ignobles et richissimes petits copains. Les «représentants» politiques (il serait plus juste de les qualifier de voleurs, de menteurs ou d’ordures n’ayant à cœur que leurs propres intérêts) ne manquent pourtant pas de temps pour débattre, année après année, du «grave problème des soins de santé». Tant que les morts ne nuiront pas à leurs profits, il est clair qu’ils n’admettront pas la réalité de la crise.

Et que dire de la justice?

Comment un être doué de raison pourrait-il s’y retrouver dans notre système fiscal et, d’ailleurs, dans l’ensemble de notre système judiciaire?

Nous avons là un système si complexe que même nos plus brillants intellectuels n’arrivent pas à le comprendre. Ce qui ne l’empêche pas de tenir impitoyablement ses victimes pour responsables en invoquant la nécessité de se conformer à des lois que les experts eux-mêmes ne comprennent pas. La loi «exige» qu’on appose sa signature au bas de sa déclaration de revenus. Pourtant, qui peut prétendre avoir compris ce qu’il signe? Si ce n’est pas de la «coercition», je me demande bien de quoi il s’agit. Si ce n’est pas une mesure digne d’un régime totalitaire, alors rien ne peut l’être.

Cette lettre de suicide exprime de manière cohérente et lucide les opinions et les préoccupations, légitimes à maints égards, de millions de citoyens sains d’esprit qui se débattent pour survivre. Tous se sentent trahis, à juste titre, par l’appareil d’État comme par l’élite progressiste.

Ce ne sont pas uniquement les travailleurs américains qui ont été trahis par la nouvelle économie mondiale. Ils ne sont d’ailleurs pas seuls à exprimer leur colère, comme en font foi les grèves et les manifestations qui touchent la Grèce, la Chine ou d’autres pays. Dans une étude sur le marché du travail chinois, la sociologue Ching Kwan Lee montre que les travailleurs de certaines régions de Chine éprouvent une amertume et un sentiment de trahison comparables à ce qu’exprime Stack.

Lee écrit sur les travailleurs de la province de Liaoning, dans le nord-est de la Chine. À l’instar de la rust belt dans des États comme l’Ohio, le Liaoning a été abandonné par le gouvernement au profit du sud-est du pays. Il «est devenu une zone dévastée par les faillites, un foyer de révoltes ouvrières menées par ses masses de chômeurs et de retraités. Rentes et salaires impayés, soins médicaux défaillants et biens de consommation insuffisants sont les causes principales de l’agitation ouvrière dans la région[22]».

Dans la province de Guangdong, au sud, l’industrie tournée vers l’exportation connaît une expansion rapide. En 2000, la part des exportations chinoises en provenance du Guangdong atteignait 42 %, dont 90 % émanant de 8 villes du delta de la rivière des Perles. Cette région attire une bonne partie des 80 à 100 millions de travailleurs migrants du pays. Lee y a cependant trouvé des «usines sataniques» qui fonctionnent «à un rythme si stressant que les limites physiques de leurs employés sont mises à l’épreuve quotidiennement[23]». Ceux-ci travaillent parfois de 14 à 16 heures par jour et n’ont aucun jour de repos avant de recevoir leur paye à la fin du mois. Dans ces usines, il est considéré comme «normal» de travailler 400 heures ou plus par mois, en particulier dans l’industrie du vêtement. Les conditions de travail défient ouvertement la législation, qui stipule que la semaine de travail ne doit pas dépasser 40 heures, autorise un maximum de 36 heures supplémentaires par mois et accorde une journée de congé par semaine aux salariés. Il faut dire que les lois chinoises relatives au travail sont rarement appliquées. La sociologue a constaté que la plupart des employés devaient composer avec des salaires impayés, des déductions illicites et des taux horaires inférieurs aux normes. Ils font souvent l’objet de violence physique et ne reçoivent aucune indemnité en cas d’accident de travail. Chaque année, dans la seule ville de Shenzhen, au moins une dizaine de travailleurs meurent de surmenage. Selon Lee, ces conditions de travail «dépassent les notions marxistes d’exploitation et d’aliénation[24]». Elle cite un sondage publié en 2003 par l’agence de presse Chine nouvelle, selon lequel trois travailleurs migrants sur quatre éprouvent des difficultés à se faire payer. Chaque année, de nombreux salariés qui n’ont pas reçu leur salaire menacent de se suicider en se jetant du haut d’un gratte-ciel ou en s’immolant par le feu. «Si le versement d’un salaire à un ouvrier en échange de son travail est une caractéristique fondamentale du capitalisme, on peut affirmer que, formellement, de nombreux travailleurs chinois ne sont pas encore des ouvriers», poursuit-elle[25].

Selon Lee, les travailleurs chinois se sentent profondément trahis par un État qui a adhéré au collectivisme maoïste plutôt qu’à la démocratie libérale. Avec ses expressions de rage et d’amertume, ce sentiment est pourtant très semblable à celui qu’on observe aux États-Unis. Les salariés chinois sont utilisés et mis au rebut à peu près de la même façon que leurs pairs d’autres centres industriels de l’économie mondiale, du Michigan à la Corée du Sud, en passant par l’Inde et le Vietnam. La sociologue estime que la Chine compte environ 30 millions de «travailleurs excédentaires», qui, dans les faits, sont des chômeurs, même s’ils ne figurent pas dans les statistiques officielles[26]. Elle raconte que nombre d’ouvriers qu’elle a rencontrés «ont éclaté en sanglots pendant notre conversation, tandis que d’autres peinaient à contenir leur indignation et leur colère», et constate que le «sentiment d’être victime d’injustice est très répandu dans les collectivités[27]». Lee pressent en Chine l’imminence d’une crise analogue à celle qui frappe les États-Unis et d’autres régions du monde où les grandes entreprises sont autorisées à exploiter la main-d’œuvre sans vergogne avant de délocaliser leur production si les salaires augmentent ou que les travailleurs s’organisent. La rage exprimée par Joe Stack contre l’exploitation de la classe ouvrière pourrait ainsi retentir aux quatre coins du monde, dans une multitude de langues, prévient Lee.

Comme la Chine et d’autres économies émergentes, l’Inde est aussi le théâtre d’un tel désespoir. De 1997 à 2007, estime-t-on, 182 936 agriculteurs s’y sont enlevé la vie. Environ les deux tiers de ces suicides ont eu lieu dans 5 des 28 États indiens. Selon le journaliste indien Palagummi Sainath, ceux qui ont mis fin à leurs jours sont surtout des agriculteurs accablés de dettes[28]. Au cours des 10 premières années où l’Inde a mis en œuvre des «réformes économiques» néolibérales, a-t-il constaté, la proportion des ménages agricoles endettés est passée de 26 % à 48,6 %. Une bonne partie des paysans qui se sont suicidés pratiquaient une agriculture de rente destinée à l’exportation, comme le coton, le café, la canne à sucre, l’arachide, le poivre et la vanille. Encouragé par la grande entreprise, le passage d’une agriculture de subsistance à une agriculture de rente a fait grimper les coûts de production, suscitant des niveaux d’endettement insoutenables, et mis les paysans à la merci des marchés mondiaux. Les prix des semences, fixés par des multinationales comme Monsanto, ont explosé. Incapables de composer avec la situation, bien des agriculteurs ont abandonné leurs terres[29].

«Tout le monde parle aujourd’hui d’un important glissement du pouvoir à l’échelle mondiale en se demandant si – ou plutôt quand – la Chine et l’Inde vont remplacer les États-Unis comme puissances hégémoniques. Si cela devait se produire, le système mondial redeviendrait semblable à ce qu’il était avant les conquêtes européennes», a déclaré Noam Chomsky lors d’un discours au Left Forum, à l’université Pace de New York.

Il est vrai que ces deux pays ont connu une croissance spectaculaire de leur PIB, mais il ne faut pas s’en tenir à cela. En jetant un coup d’œil à l’indice de développement humain (IDH) de l’ONU, qui collige des données de base sur le bien-être d’une société, on constate que l’Inde demeure dans le peloton de queue. Elle occupe aujourd’hui le 134e rang, juste devant le Cambodge, mais derrière le Laos et le Tadjikistan. Dans les faits, son IDH a diminué depuis la mise en œuvre des réformes. La Chine, elle, se classe au 92e rang, soit un peu au-dessus de la Jordanie et au-dessous de la République dominicaine et de l’Iran. En comparaison, Cuba, qui subit depuis 50 ans un blocus implacable des États-Unis, atteint le 52e rang, soit le plus élevé d’Amérique centrale et des Caraïbes, et se situe ainsi légèrement au-dessous des pays les plus riches d’Amérique du Sud. L’Inde et la Chine se caractérisent aussi par de très fortes inégalités sociales: ces pays comptent plus d’un milliard d’habitants qui, si l’on calcule leur IDH, se trouvent encore plus bas dans l’échelle. En outre, une mesure plus précise du bien-être devrait tenir compte des coûts élevés que ces deux pays ne pourront plus ignorer bien longtemps: la pollution, l’épuisement des ressources naturelles et plusieurs autres facteurs écologiques[30].

Les conjectures sur le glissement de l’hégémonie qui font la manchette, explique Chomsky:

[…] font abstraction d’un élément crucial qui nous est tous familier: les pays tenus à l’écart des institutions du pouvoir sur la scène mondiale peuvent difficilement y jouer un rôle de premier plan. Cette évidence a été révélée par l’indécrottable extrémiste qu’était Adam Smith. En Angleterre, avait-il compris, les principaux architectes du pouvoir étaient ceux à qui la société appartenait, c’est-à-dire, à son époque, les marchands et les manufacturiers. Ils veillaient à ce que soient adoptées des politiques servant fidèlement leurs intérêts, et ce, sans égard à leurs effets néfastes sur la population anglaise et, bien entendu, sur les victimes de ce qu’il appelait «la barbarie et l’injustice des Européens». Les crimes commis en Inde par les Britanniques préoccupaient au plus haut point ce vieux conservateur épris de morale.

Chomsky admet qu’un glissement de l’hégémonie mondiale est en cours, «mais il ne s’agit pas de celui qui occupe le centre de l’attention».

Le pouvoir glisse plutôt du travail vers le capital transnational. Ce transfert, qui s’est accéléré considérablement pendant l’ère néolibérale, a eu de lourdes conséquences, dont tous les Joe Stack des États-Unis peuvent témoigner, sans parler des paysans affamés en Inde et des millions d’ouvriers protestataires en Chine, où le travail a vu sa part du revenu total diminuer encore plus vite qu’ailleurs dans le monde.

Chomsky est un des rares intellectuels qui contestent la structure et l’iniquité du capitalisme avancé ainsi que l’état de guerre permanente dans lequel le pays est enlisé. Bien qu’il soit probablement le plus grand intellectuel américain, il fait l’objet d’un profond mépris de la part de l’élite progressiste. Son œuvre imposante, qui comprend près de 100 livres publiés sur plusieurs décennies, met au jour les mensonges de l’élite du pouvoir et les mythes qu’elle perpétue, de même que la complicité de l’élite progressiste à cet égard. Chomsky parvient à accomplir tout ce travail même si la plupart des grands médias l’ont banni et que le monde universitaire en a fait un paria. Son indépendance d’esprit et sa rigueur intellectuelle se combinent à un grand souci du détail et à une intelligence remarquable. Il rejette sans ménagement le bipartisme américain en le qualifiant de mirage mis en scène par l’État-entreprise, condamne l’élite progressiste en l’assimilant à une caste de courtisans et compare le radotage des médias à une forme de «lavage de cerveau». Ce dénonciateur des plus clairvoyants du capitalisme débridé, de la mondialisation et du cancer impérialiste entame sa 81e année en prévenant ses concitoyens qu’il leur reste bien peu de temps pour sauver leur démocratie anémique et les écosystèmes.

«La situation actuelle est très semblable à celle qui prévalait dans la République de Weimar», m’a expliqué Chomsky lorsque nous nous sommes rencontrés. «Les similitudes sont frappantes. Cette époque était marquée par une profonde désillusion vis-à-vis du parlementarisme. Le phénomène le plus étonnant n’est pas l’écrasement des sociaux-démocrates et des communistes par les nazis, mais plutôt la haine dont faisaient l’objet libéraux et conservateurs, qui ont fini par disparaître en laissant un vide que les nazis ont su remplir de manière astucieuse.

«Les États-Unis sont très chanceux de ne pas encore avoir vu émerger de figure charismatique honnête, a poursuivi Chomsky. Chaque fois qu’une figure charismatique apparaît, il s’agit d’un escroc notoire qui finit par s’autodétruire: pensons à Joseph McCarthy, à Richard Nixon ou aux pasteurs évangélistes. Compte tenu de la frustration, de la désillusion, de la colère justifiée et de l’absence de solutions cohérentes aux problèmes actuels, le pays serait vraiment dans le pétrin si un personnage à la fois charismatique et honnête se manifestait. Que penseront les gens si quelqu’un leur dit “J’ai trouvé la solution; nous avons un ennemi”? Là, c’était les juifs; ici, ce sera les immigrants clandestins et les Noirs. On nous dira que les hommes blancs sont une minorité opprimée, que nous devons nous défendre et sauvegarder l’honneur de la nation; notre puissance militaire sera louangée; des personnes se feront agresser… Une telle force pourrait devenir écrasante. Si ça devait se produire, les États-Unis deviendraient plus redoutables que ne l’était l’Allemagne nazie, car ils sont la plus grande puissance mondiale. L’Allemagne nazie était certes puissante, mais ses ennemis l’étaient encore davantage. Je crois qu’une telle situation pourrait se présenter dans un avenir relativement proche. Si les sondages disent vrai, ce ne sont pas les républicains, mais bien les républicains les plus à droite, les républicains fous, qui vont remporter les élections [législatives de novembre 2010].

«Je n’ai jamais rien vu de tel de toute ma vie, poursuit Chomsky. Je suis assez vieux pour me souvenir des années 1930. Toute ma famille était au chômage. Les conditions de vie étaient de loin plus difficiles qu’elles ne le sont aujourd’hui. Mais il y avait de l’espoir. Les gens gardaient espoir. Le Congress of Industrial Organizations (CIO)[31] faisait un bon travail d’organisation. Plus personne n’ose l’admettre aujourd’hui, mais le Parti communiste se trouvait alors aux avant-postes de la défense des travailleurs et de la lutte pour les droits civiques. Grâce à lui, ma tante couturière au chômage pouvait se permettre une semaine à la campagne. Le parti faisait partie de la vie. De nos jours, il n’existe plus rien de tel. Il règne ici une ambiance terrifiante. La colère, la frustration et la haine des institutions ne sont pas canalisées de manière constructive. Elles sombrent plutôt dans des fantasmes autodestructeurs.

«J’écoute la radio-poubelle. Pas pour subir Rush Limbaugh, mais pour entendre les auditeurs qui appellent. Ce sont des Joe Stack: “Qu’est-ce qui m’arrive? J’ai fait tout ce qu’il fallait faire, je suis un bon chrétien, je travaille fort pour nourrir ma famille, je possède une arme à feu, je crois aux valeurs de notre pays, et ma vie s’effondre!”»

Dans ses ouvrages comme Le pouvoir mis à nu ou La fabrication du consentement[32], Chomsky a, plus que tout autre intellectuel américain, rendu compte de la spirale descendante dans laquelle est pris le système politique et économique américain. Il nous rappelle que toute démarche intellectuelle authentique est nécessairement subversive. Il met en cause les évidences culturelles et politiques, pourfend les structures et se livre sans relâche à l’autocritique. Il fait voler en éclats les mythes et les stéréotypes complaisants avec lesquels les Américains se donnent de l’importance et restent aveugles à leur complicité dans des actes de violence et d’oppression. Et ses enquêtes approfondies irritent au plus haut point les puissants et leurs courtisans progressistes.

Chomsky réserve son venin le plus puissant aux membres de l’élite progressiste qui, tel un écran de fumée, voilent la cruauté du capitalisme débridé et des guerres impérialistes. Inlassablement, il met au jour la supercherie que constituent leurs grandes envolées morales et intellectuelles. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit plus haï, voire plus craint des progressistes que des champions de la droite, qu’il condamne aussi sans ménagement. Quand Christopher Hitchens a décidé de se faire le pantin de l’administration Bush au lendemain du 11-Septembre, une de ses premières tâches a été de rédiger un article infamant dans lequel il s’attaquait à Chomsky. Contrairement à la plupart des membres de l’élite de droite dont il s’était fait le laquais, Hitchens savait à quel intellectuel il fallait s’en prendre.

«Ça ne m’intéresse pas d’écrire au sujet de Fox News, explique Chomsky. C’est trop facile. Je préfère parler de ces intellectuels progressistes soi-disant courageux qui prétendent (et croient) critiquer le pouvoir et défendre la vérité et la justice. Il s’agit essentiellement de gardiens de la foi. Ils fixent les limites. Ils déterminent jusqu’où on peut aller. Ils claironnent: “Regardez comme je suis courageux!” Mais ne vous avisez pas d’aller ne serait-ce qu’un seul millimètre plus loin qu’eux. Les plus instruits d’entre eux sont les plus redoutables défenseurs du pouvoir.»

Parce qu’il fait fi des vieux clivages gauche-droite et se méfie de toutes les idéologies, Chomsky a été une voix essentielle du discours politique dans les dernières décennies aux États-Unis. Que ce soit dans ses travaux sur la guerre du Vietnam ou dans ses critiques de l’administration Obama, il persiste avec ténacité dans son rôle de dissident, se méfiant du pouvoir sous toutes ses formes. Il fait partie des rares observateurs qui traitent de la réalité de la guerre, des conséquences funestes de l’impérialisme et du fait que l’économie de guerre permanente, plutôt que de traduire de bonnes intentions, gaspille et détruit des vies innocentes aux États-Unis comme à l’étranger.

«Bon nombre d’intellectuels sont convaincus d’être la conscience de l’humanité», explique le spécialiste du Moyen-Orient Norman Finkelstein, ancien étudiant de Chomsky. «Ils se pâment d’admiration pour Václav Havel. Chomsky, lui, méprise Havel. Il partage la vision du monde de Julien Benda, pour qui il existe deux ensembles de principes: d’une part le pouvoir et les privilèges, et d’autre part la vérité et la justice. Celui qui recherche la vérité et la justice le fait au détriment du pouvoir et des privilèges, et celui qui recherche le pouvoir et les privilèges le fait au détriment de la vérité et de la justice. Selon Benda, tout intellectuel devrait avoir pour credo cette parole de Jésus Christ: “Mon royaume n’est pas de ce monde.” Chomsky met au jour la fatuité de ceux qui prétendent être les défenseurs de la vérité et de la justice, mais qui, dans les faits, sont attachés au pouvoir, aux privilèges et à toutes leurs dimensions malsaines[33].»

«J’essaie d’inciter les gens à penser par eux-mêmes, à mettre en cause les idées reçues», répond Chomsky quand je lui demande quels buts il poursuit. «Ne tenez pas les idées reçues pour acquises. Commencez par porter un regard sceptique sur ce qui relève du sens commun. Ces idées devraient se justifier d’elles-mêmes, mais elles ne passent généralement pas le test. N’hésitez pas à poser des questions sur ce qui est tenu pour acquis. Essayez d’expliquer les choses par vous-même. Il y a une abondance d’informations. Vous devez apprendre à les évaluer, à les juger, à les comparer entre elles. On ne peut survivre sans accepter certaines vérités en toute confiance, mais, quand on se trouve devant une affirmation lourde de conséquences, il vaut mieux commencer par la mettre en doute. Chaque fois que vous lisez un énoncé anonyme, méfiez-vous. Si vous lisez dans le journal que l’Iran défie la communauté internationale, demandez-vous qui est la communauté internationale. L’Inde s’oppose à l’imposition de sanctions, tout comme la Chine et le Brésil. Depuis des années, le Mouvement des non-alignés s’oppose vigoureusement aux sanctions. Alors qui est la communauté internationale? C’est Washington et quiconque l’appuie. Vous pouvez vous en rendre compte, mais cela demande un certain travail. Il en va ainsi de tous les enjeux[34].»

Chomsky a le courage de parler au nom de ceux dont la souffrance est minorée ou ignorée par la culture de masse, tels les Palestiniens. Cette détermination est un exemple pour quiconque cherche un modèle de moralité. Sans doute plus que son travail de recherche, c’est son indépendance morale qui inspire