Main La mort de Marina Tsvétaïéva

La mort de Marina Tsvétaïéva

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Year:
2015
Language:
french
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1

La mort de l'élite progressiste

Year:
2013
Language:
french
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2

La morte amoureuse et autres contes fantastiques

Language:
french
File:
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Cet ouvrage est édité sous la direction

de G EORGES N IVAT



L’éditeur tient à remercier Galia Ackerman.



Couverture : Hokus Pokus Créations

« Marina Tsvétaïéva » © Rue des Archives / ITAR-TASS



Titre original :

Гибель Марины Цветаевой



© Irma Koudrova, 1995, 2013.

© Librairie Arthème Fayard, 2015, pour la traduction française.

ISBN : 978-2-213-68503-8





Sommaire





Page de Copyright

Note de l’éditeur

Avant-propos

Note sur les noms de certains protagonistes

Chapitre 1. Bolchévo

Chapitre 2. Arrestations

Chapitre 3. La Loubianka

Chapitre 4. Dans l’Enfer des non-hommes

Chapitre 5. Élabouga

Notes de la traductrice

Annexes

I. Procès-verbaux des interrogatoires

de M. Tsvétaïéva à la Préfecture de Paris

II. Lettre à Staline

III. Notes marginales





Note de l’éditeur

Au fil de l’ouvrage, les notes de la traductrice, en bas de page et appelées par des astérisques, donnent des éclaircissements ponctuels. D’autres notes, appelées par des chiffres et rassemblées en fin de volume, pages 251-265, fournissent des indications biographiques et historiques plus détaillées.

En fin de volume également, l’on trouvera, dans les Annexes, des « Notes marginales » de l’auteur appelées, dans le corps du texte, par des astérisques.





Avant-propos

Marina Tsvétaïéva fait partie du quatuor de grands poètes que la Russie a donnés à la littérature mondiale au XXe siècle : Boris Pasternak (1890-1960) et Ossip Mandelstam (1891-1938), Anna Akhmatova (1889-1966) et Marina Tsvétaïéva (1892-1941). Poète lyrique d’une puissante originalité, auteur dramatique, auteur de contes ainsi que de courtes proses marquées du même feu intérieur, elle a subjugué ses pairs en poésie, en particulier Pasternak et Rilke avec qui elle a entretenu une correspondance « triangulaire » sans précédent dans l’histoire littéraire. Elle émigra en 1922, d’abord à Berlin, puis à Prague, où la rejoignit son mari, Sergueï Efron, qui avait combattu dans les rangs des Blancs, et enfin en France. Son premier recueil poétique, la Lanterne ; magique, date de 1912, suivi par Séparation, Poèmes à Blok, La Vierge-tsar, Verstes. Ses sympathies pour les armées blanches, pour tous les réprouvés ne l’empêchant nullement d’avoir une immense admiration pour Maïakovski. Deux poèmes sont considérés comme ses chefs-d’œuvre : « Le poème de la montagne » et « Le poème de la fin », tous deux écrits à Prague. Certains poèmes ont été mis en musique, en particulier « L’heure d’âme », par Sofia Goubaïdoulina.

Marina Tsvétaïéva mena, comme beaucoup d’émigrés, une existence matériellement et spirituellement difficile. Elle bénéficia néanmoins de nombreux admirateurs, dont l’éditeur de la revue émigrée la Volonté de la Russie, à Prague, Mark Slonim. À la suite de l’enrôlement de son mari dans les services secrets soviétiques et du départ pour l’URSS de sa fille Ariadna, elle décida de rentrer avec son jeune fils Guéorgui. En français, le livre de référence sur Tsvétaïéva est celui de Véronique Lossky, Marina Tsvétaïéva, un itinéraire poétique (Solin, 1987). De très nombreuses traductions partielles ont été publiées, en particulier aux éditions Clémence Hiver, aux éditions du Seuil ainsi que, chez Gallimard, Romantika, recueil d’œuvres théâtrales présenté et traduit par Hélène Henry. Les Carnets de Marina, document passionnant, ont paru aux éditions des Syrtes, ainsi que le Journal de Guéorgui Efron, son fils, mort en 1943.

Ce livre est sur le drame du retour, le drame du groupe d’émigrés prosoviétiques dont faisait partie Sergueï Efron, la sinistre maison de Bolchévo dont tous partent pour les geôles du KGB, hormis Marina et son fils, surnommé Murr en hommage à Hoffmann, puis ce sera la guerre, l’évacuation à Élabouga, les tentatives désespérées pour survivre matériellement et enfin le suicide.

Irma Koudrova a travaillé dans les archives de la police secrète pendant le temps où elles se sont entrouvertes, après la perestroïka, et elle a interrogé tous les survivants possibles ; la lourde responsabilité des services secrets dans le destin tragique de Marina Tsvétaïéva se conjugue à la poignante inaptitude de Marina à survivre. L’ouvrage éclaire dramatiquement un chapitre de l’histoire russe plus encore que de la littérature russe. Bolchévo et Élabouga deviendront pour les lecteurs de la Mort de Marina Tsvétaïéva deux hauts lieux du long drame de la poésie russe étranglée par le pouvoir : un chapitre terrifiant du silencieux dialogue entre le poète et le bourreau.


Georges Nivat





Note sur les noms de certains protagonistes

Sergueï Efron : le mari de Marina Tsvétaïéva. Apparaît également sous les dénominations de « Sergueï Iakovlévitch » et « Sérioja ».



Guéorgui Efron, leur fils. Appelé couramment « Murr ».



Anastassia Tsvétaïéva, « Assia » : la sœur de Marina Tsvétaïéva.



Ariadna, « Alia » : la fille de Sergueï Efron et de Marina Tsvétaïéva.



Samouïl Gourévitch, « Moulia », « Moulka » : compagnon d’Ariadna, la fille de Marina Tsvétaïéva.



Dmitri Sesemann, « Mitia », second fils de Nina Klépinina d’un premier mariage, ami de Murr.





Lanterne en main, cherchez-le





Dans ce monde sublunaire :





Ce pays – rayé de la carte !





Supprimé de l’espace !





On le croirait aspiré, englouti –





Le fond de la soucoupe luit.





Qui espère jamais revenir





Dans une maison anéantie ?





« Le pays », juin 1931





Chapitre 1


Bolchévo


1

À sept heures et quart du matin, le Maria Oulianova quittait le port du Havre.

Tsvétaïéva, craignant l’agitation de la mer du Nord, avait apporté des cachets. Elle les prit et alla s’allonger dans la cabine. Juste avant le départ, elle avait trouvé par hasard chez un libraire un livre qu’elle cherchait depuis longtemps : Terre des hommes, de Saint-Exupéry. Elle s’étendit sur sa couchette et se mit à lire.

Le heurt cadencé de l’hélice ressemblait au battement d’un cœur.



Murr*1, insensible au tangage, passa toute la première journée sur le pont et dans le salon de musique. À part eux deux il n’y avait qu’un seul passager russe, un vieil homme. Tous les autres étaient de jeunes Espagnols, qui n’attendirent pas qu’on appareille pour chanter, s’amuser, inventer des jeux. Ce qu’ils firent durant tout le voyage. Tous les soirs ils dansaient. Ils étaient, on ne sait pourquoi, habillés en vert de pied en cap.

Murr, content et excité, ne tenait pas en place : il descendait en courant voir sa mère, se balançait sur un pied, disait trois mots et repartait.

Une fois quittée la mer du Nord, la houle se calma. Marina put sortir regarder la côte que longeait le bateau.



Revenue dans la cabine, elle entreprit de noter ce qu’elle avait vu dans un petit carnet : elle se disait « impressionnée » par le Danemark, « saisie au cœur ». Elle avait pu voir au loin une sorte de château, forteresse ou église, au toit verdi par les ans. La forêt aussi avait quelque chose de fantastique – une masse moelleuse et grise, comme un nuage où pointaient des clochers aigus : « Danemark des légendes ». Elle allait d’un bord à l’autre du bateau, saluant en pensée Andersen, puis, quand apparurent les rivages suédois, Selma Lagerlöf. Elle trouva la Suède différente du Danemark : tout y était minuscule et propret, avec des maisons au toit rouge. On croisait de beaux voiliers aux voiles d’un vert et d’un rouge passés.

Deux jours de suite, à la même heure, de cinq à six, les sons clairs d’une cloche, venus on ne sait d’où, se firent entendre sur les eaux.

Les couchants étaient d’une beauté à couper le souffle : l’écume framboise, le ciel doré semé de hiéroglyphes. Marina essayait de les déchiffrer, certaine qu’ils lui étaient destinés. Mais sans succès. La mer avalait le soleil qui basculait derrière l’horizon.

« Murr, regarde comme c’est beau ! disait-elle.

– Très beau », confirmait Murr, surgi un instant aux côtés de sa mère pour repartir aussitôt.

Avec la mer Baltique vint le froid. Les eaux gris-bleu rappelaient celles de l’Oka – une rivière de son enfance. On dépassa l’île de Gotland. Les notes de Marina étaient devenues inquiètes et tristes. On approchait de Kronstadt. Sergueï serait-il à l’arrivée pour les accueillir ?



Le navire était enfin à quai. On était arrivés ! Commença l’inspection interminable, épuisante, des bagages.

Toutes les valises de Tsvétaïéva, tous ses sacs furent fouillés de fond en comble. Les douaniers apprécièrent fort les dessins de Murr, et firent main basse sur eux sans demander l’autorisation. « C’est une chance qu’ils n’aiment pas les manuscrits ! » écrirait plus tard Tsvétaïéva. On eut du mal à tout remettre dans les valises ; l’heure du train approchait. Ils apprirent qu’ils partiraient cette nuit même, avec les Espagnols.

La fouille enfin terminée, les passagers purent débarquer, et on les conduisit en autocar prendre un train spécial, qui, quatre kilomètres plus loin, fit halte pour attendre onze heures du soir.

Murr et les Espagnols repartirent avec le car visiter la ville ; Tsvétaïéva resta pour veiller sur leurs affaires.

Sergueï, bien entendu, n’était pas venu les attendre.



Le lendemain matin, ce fut Moscou et la gare. Qui avait-elle espéré y voir, quand, en France, son imagination galopante essayait de se représenter ce jour ?

Son mari ? sa fille ? sa sœur ? Peut-être aussi Pasternak ? Il n’avait pas pu ne pas être prévenu d’un événement comme celui-là !

Mais sur le quai il n’y eut pour les accueillir que sa fille, Ariadna. Elle était accompagnée par un homme de petite taille, un peu replet et, on s’en apercevrait bientôt, un peu sourd, avec un charmant sourire aux dents blanches. Il leur fut présenté comme Samouïl Gourévitch, un ami et collègue d’Ariadna. Sergueï Efron les attendait à Bolchévo, où ils allaient devoir se rendre en train de banlieue.

La gare de Iaroslavl*2, d’où partaient les trains pour Bolchévo, était accessible « par les arrières », sans qu’il soit besoin, pour y entrer, de passer par la vaste place des Trois-Gares. Mais comment les arrivants n’auraient-ils pas eu envie d’y jeter un coup d’œil ? D’apercevoir, même un instant, un petit bout de cette ville jadis tant aimée par Tsvétaïéva, et qu’elle avait chantée dans ses vers ? Après tant d’années de séparation, tant d’épreuves !

Sans doute sortirent-ils tout de même sur la place. Un an plus tard, Murr fixa dans son journal une scène surgie de sa mémoire : il se revoyait au bas de la rue Gorki tenant un cône de glace et regardant le Kremlin pour la première fois de sa vie. À cette époque, les pignons de nombreux immeubles s’ornaient d’énormes panneaux de propagande proclamant l’idéal d’une société socialiste où travail rimait avec honneur, vaillance et héroïsme : un gaillard en combinaison de travail et sa compagne aux seins durs, fichu rouge et gerbe d’épis mûrs à la main, appelaient leurs concitoyens à mettre sans délai leur argent à la Caisse d’épargne – ou à rejoindre les rangs de l’Ossoviakhim*3.

Après dix-sept années loin de sa patrie, Marina Tsvétaïéva se trouvait plongée dans un monde surréaliste, où dans des décors familiers s’écoulait une vie fantasmagorique. L’ordinaire de cette vie était fait de meetings et de festivités en l’honneur des conquérants de l’espace, pilotes d’avion, explorateurs polaires, parachutistes. Aux festivités succédaient des dénonciations et des malédictions à l’encontre d’autres compatriotes, devenus tout à coup des traîtres contempteurs des valeurs sacrées, bandits sans foi ni loi.

Ce monde ne connaissait que deux couleurs : le blanc et le noir. Ou plutôt le noir et le rouge, car les fêtes populaires étaient aux couleurs des drapeaux et des pancartes de la révolution prolétarienne. Ce monde était composé exclusivement de héros et de canailles, sans troisième terme. On sentait de l’hystérie dans ces transports excessifs comme dans ces malédictions forcenées. La même frénésie sans nuances bouillonnait ici comme là. Tsvétaïéva, quand elle avait décidé de revenir, savait-elle cela ?

Elle savait beaucoup de choses. Car en dépit de son aversion pour les journaux, elle les lisait bien sûr, elle ne pouvait pas ne pas les lire. Quand son mari, Sergueï Efron, était encore à Paris, ils traînaient chez eux sur tous les rebords de fenêtres. Après son départ précipité, c’était leur fils, maintenant grand, qui était devenu un « avaleur de journaux à la tonne », un passionné de la presse.

Elle savait. Mais on n’ignore pas quel abîme irréductible se creuse entre ce que l’on a entendu ou lu, et ce que l’on a vu de ses propres yeux. De plus, comment Marina Tsvétaïéva pouvait-elle deviner qu’elle allait vivre prisonnière à Bolchévo pendant cinq grands mois ? Avec de rares incursions à Moscou, brèves et pas vraiment autorisées.



De nos jours, les trains de banlieue mettent une heure pour arriver à Bolchévo.

À l’époque, le trajet était bien plus long. Ce qui laissait à une mère et sa fille, un frère et sa sœur, le temps qu’il fallait pour se parler. Pour élucider les événements essentiels. Pour poser les questions urgentes. Bien entendu, ils s’étaient écrit régulièrement, mais par les canaux officiels, et ni les uns ni les autres ne s’imaginaient avoir accès à toute la vérité.

Oui, Sérioja était encore malade, mais pas alité. Il était debout et viendrait peut-être même les accueillir au train.

Et Assia1 ? Où était-elle ? Pourquoi n’était-elle pas venue ?

Assia avait été arrêtée. Dès 1937, en début d’automne, à Taroussa. Un mois et demi avant l’arrivée de Sergueï Iakovlévitch.

Mais pourquoi ? De quoi l’accusait-on ?

Cela, personne n’en savait rien.

Comment cela, « n’en savait rien » ? Comment ne pas savoir ? Et Andrioucha, le fils d’Assia ?

Arrêté, lui aussi. Le même jour. Il était en visite chez sa mère quand on était venu la prendre.

Sérioja n’avait-il pas pu en savoir plus ?



Il avait essayé, en vain. Il avait essayé aussi de venir en aide à Dmitri Sviatopolk-Mirski2. Il était sûr de pouvoir le faire libérer. Peine perdue…

Le prince Sviatopolk-Mirski, un vieil ami de Tsvétaïéva, était rentré en Russie dès 1933. En 1937 il avait été arrêté. Tsvétaïéva avait pu l’apprendre par leur amie commune Véra Trail3, qui, à l’automne 1937, était revenue à Paris après un séjour de près d’un an à Moscou.

Et les sœurs de Sérioja, Lilia et Véra ?

Elles étaient à Moscou. Mais le mari de Véra avait été arrêté lui aussi. Un an plus tôt. Alia et Sérioja avaient encore pu le voir libre…

On devine qu’Alia ne racontait tout cela qu’en se faisant violence. Et elle ne disait pas tout. Car sa mère connaissait les époux Choukhaïev1, et Iouz Gordon2, et Natalia Stoliarova3, et Nikolaï Romantchenko4 de « l’Union pour le rapatriement ». Tous engloutis pas les prisons soviétiques.

Mais raconter tout cela aux premiers moments des retrouvailles… Sans l’absence d’Assia à la gare, toutes ces tristes nouvelles auraient pu être remises à plus tard.

En outre, aborder ce genre de sujets dans un train de banlieue n’avait rien d’évident. Mais comment ne pas poser de questions ? Alia les esquivait comme elle pouvait. Par la suite elle ne parlerait de ces choses qu’avec la plus grande répugnance.

Elle était si heureuse cet été-là ! Elle aimait et était aimée, son esprit ne voulait rien savoir du malheur. Un nuage d’exaltation joyeuse l’enveloppait partout où elle allait.

Sa mère avait-elle compris par leur correspondance qu’Alia avait enfin rencontré un homme qu’elle pouvait appeler son promis, son mari ? Bien des années après, Alia, revenue du camp et d’un exil long et douloureux, continuerait d’appeler ainsi Samouïl Gourévitch, son « Moulia », « le mari que Dieu n’accorde qu’une fois… »

Ils se voyaient journellement depuis bien longtemps, au groupe Jourgaz5 de Mikhaïl Koltsov, où ils travaillaient l’un et l’autre – elle, à la Revue de Moscou, publication en langue française, et lui à la revue Za roubéjom (À l’étranger). Gourévitch accompagnait souvent Alia à Bolchévo. Traînant depuis la gare un lourd sac plein de provisions, ils apportaient à Sergueï Iakovlévitch de quoi subsister pour la semaine. Leur décision de vie commune était déjà scellée, même si Gourévitch, marié, n’avait pas encore divorcé.

La biographie de l’homme qu’aimait la fille de Tsvétaïéva comporte une part d’ombre que l’on ne dissipera sans doute jamais totalement. Il est hors de doute que Samouïl Gourévitch collaborait avec le NKVD, sans quoi, selon les critères du temps, jamais il n’aurait pu avoir des responsabilités au Jourgaz, ni figurer au comité de rédaction d’une revue tournée vers les affaires internationales. Plus tard il devait travailler à l’agence TASS, en contact étroit avec les correspondants étrangers de Reiters et d’Associated Press. Pour cela, il ne suffisait pas d’une simple « autorisation », il fallait un rang élevé au NKVD.

Très doué, plus âgé qu’Alia de huit ans, Gourévitch avait, comme elle, grandi hors de Russie. Son enfance s’était écoulée aux États-Unis, où son père, un révolutionnaire professionnel, avait émigré bien avant Octobre. À quinze ans il avait été amené en Russie. Sa connaissance parfaite de l’anglais avait décidé de sa carrière. On dit qu’il avait fréquenté la même école que le fils de Trotski. Ce qui est certain, c’est qu’il était très proche de Koltsov. Mais, chose étrange, la chute du chef n’avait pas ébranlé la position de son secrétaire. Quand il fit la connaissance d’Ariadna, il était exclu du parti pour « dérive trotskiste » ! Et pourtant, il conserva son poste même après l’arrestation de sa compagne et des autres habitants de la maison de Bolchévo.

Tout cela donnait à penser à tous ceux qui, connaissant ces circonstances, croyaient encore naïvement à une logique cohérente du système punitif soviétique.

Samouïl Gourévitch semblait insubmersible.

Il ne lui fut pourtant pas donné de mourir dans son lit. En 1952 il fut arrêté avec d’autres membres du comité antifasciste juif1, et fusillé comme « ennemi du peuple ».


2

Sergueï Efron n’allait pas bien. Depuis sa jeunesse, sa santé avait des hauts et des bas. Et ici, en Russie, une maladie venait de s’ajouter aux autres : la sténocardie, ou, comme on disait alors, angine de poitrine. Les premières crises furent si fortes qu’on dut l’hospitaliser à l’hôpital Catherine, et pour longtemps. Cela se produisit à la fin du mois de mars 1938, cinq mois tout au plus après son retour.

Ensuite, les sanatoriums se succédèrent : celui d’Arkadia, près d’Odessa, au bord de la mer Noire, celui de Minéralnyé Vody. Il avoue dans une lettre à sa sœur Élizavéta n’avoir jamais vu s’empresser autour de sa personne pareille quantité de médecins. Comprenait-il que ces sanatoriums où on l’envoyait étaient d’une espèce bien particulière ? C’étaient des lieux privilégiés, réservés au NKVD… Et l’angine de poitrine, n’était-ce pas la réponse normale d’un organisme soumis à un stress extrême ? Il y avait à cela de bonnes raisons : L’« opération » secrète planifiée par le Département de l’étranger (INO) du NKVD – l’assassinat, en Suisse en septembre 1937, du « transfuge*4 » Ignati Reiss1 – avait été qualifiée de « désastreuse ». Les liquidateurs avaient laissé des traces trop visibles, et les polices suisse et française avaient eu tôt fait d’arrêter trois exécutants du crime. Ce n’étaient, il est vrai, que des comparses – les véritables assassins étaient passés à travers les mailles –, néanmoins la police avait pu remonter la filière, qui menait directement à Moscou et à l’INO. Les agents soviétiques avaient, cette fois, été pris la main dans le sac, et il devenait difficile à la propagande soviétique de parler de « soupçons infondés » comme pour l’enlèvement du général Koutépov en 19301.

Mais la situation dans laquelle Efron avait trouvé sa patrie à son retour aurait suffi à expliquer ce niveau de stress.



Douze années durant il avait passionnément rêvé de ce retour*5.

Il avait vu changer plusieurs fois le visage de sa patrie. Mais pendant ces années, sans en avoir conscience, il s’était forgé d’elle une image de sainteté souffrante qui oblitérait totalement la réalité terrestre.

Cette auréole avait-elle eu le temps de s’effacer de son esprit ? Et s’effacerait-elle jamais, dans le peu de temps qui restait à vivre à Sergueï Efron ?

À la fin de l’année 1937 le pays était paralysé par la peur : la « grande purge » faisait rage dans les villes et les bourgs, conduite par la main de fer d’un avorton au visage poupin*6 qui était commissaire du peuple aux Affaires intérieures.

À cette époque, des photographies de Iéjov étaient en vente à tous les coins de rue. Petite élève du cours élémentaire, j’en avais acheté une dans un kiosque à journaux – le minois du sbire m’avait plu ! Ma tante Choura, en visite chez nous depuis son chef-lieu de canton près de Leningrad, aperçut la photo parmi mes cahiers et, séance tenante, la déchira en mille morceaux. Sur le moment je ne compris pas de quoi il retournait, mais je n’oubliai pas. On devait m’expliquer, des années plus tard, que la tante était venue demander aide et conseil à mon père, son frère : son mari, le père de quatre enfants, venait d’être arrêté.

L’ampleur de la répression aurait dû suffire à refroidir la plus romantique des têtes. Mais une conscience obnubilée ne retient pas longtemps une conclusion saine. Et de plus, justement, l’ampleur de la répression n’était pas visible !

Nous autres, une génération après, nous savons ce qu’il en fut, chiffres, faits et détails monstrueux à l’appui. Mais il restait alors une ample marge pour s’inventer des raisons rassurantes. « Incurie et sabotage ! » La formule était partout, répétée à l’infini par les radios, réutilisable en toute occasion. Elle devait étouffer tous les soupçons et remplissait parfaitement son rôle, tout au moins auprès de ceux sur lesquels la dextre vengeresse ne s’était pas encore abattue.

Il suffisait d’attendre, bientôt tout s’éclaircirait, tout serait réparé. Iagoda1, malgré tout son pouvoir, avait bien été mis sur le banc des accusés ! Et le XVIIIe congrès du parti avait bien condamné les « excès » du « règne de Iéjov » ! C’est sûr, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Et un projet aussi grandiose que de construire le socialisme ne va pas sans erreurs…



Au printemps 1938 eut lieu à Moscou le troisième et le plus vaste de ces procès politiques qui devaient abasourdir tout le monde civilisé. Au banc des accusés étaient assis, cette fois, les membres d’un prétendu « bloc trotskiste de droite ». Parmi eux, il y avait Nikolaï Boukharine1.

Deux ans plus tôt, pas plus, Efron avait vu à Paris un Boukharine énergique et plein de joie de vivre. Il intervenait en français dans un amphithéâtre de la Sorbonne. De larges extraits de la conférence devaient être publiés dans la petite revue parisienne Nach Soïouz (Notre Union), placée sous l’égide de l’« Union pour le rapatriement2 ». Pour discuter du contrat, Efron avait envoyé à l’hôtel Lutetia, où s’était arrêté Boukharine, son vieil ami et collègue Nikolaï Klépinine3…

Les séances du procès avaient lieu dans la salle « Octobre », une salle plutôt exiguë de la Maison des Syndicats, qui pouvait contenir trois cents personnes. Sergueï Efron était-il de celles-là ? Cela est possible, car le lieu était presque aux deux tiers rempli de collaborateurs du NKVD. On ne peut que présumer sa présence. Mais certaine est celle de son vieil ami Ilia Ehrenbourg4. Tout récemment revenu d’Espagne, il disposait, en tant que correspondant des Izvestia, d’un laissez-passer pour le procès. À un certain moment il se retrouva tout près de Boukharine, et ne le reconnut pas tant il était changé.

Un épisode du procès fut très commenté : l’un des accusés, Krestinski, adjoint du commissaire aux Affaires étrangères, revint à voix haute et intelligible sur toutes les dépositions faites par lui durant l’instruction. Ce qui fit réfléchir certains sceptiques qui soupçonnaient depuis longtemps ces procès de n’être que des mises en scène. Mais on n’en discuta qu’avec une extrême prudence et en petit comité.

Un nom dut inquiéter beaucoup Efron et ses anciens collègues des services secrets à Paris – celui, prononcé dans un contexte dangereux, du représentant plénipotentiaire de l’URSS à Paris, Tchelnov. Que cela signifiait-il pour eux qui, tout récemment encore, avaient été en contact avec lui ?

Mikhaïl Feldstein1, juriste, ami d’enfance de Sergueï Iakovlévitch, mari de sa sœur Véra, avait essayé d’initier l’ex-émigré à la réalité soviétique, de lui faire tomber les écailles des yeux.

« Mais, si c’est la vérité, il faut protester ! » s’exclamait, en entendant toutes ces horreurs, Sergueï Iakovlévitch dans un élan magnanime.

Feldstein fut arrêté un peu plus de six mois après le rapatriement de Sergueï Efron, durant l’été 1938.



Il y avait quantité de faits terrifiants et inexplicables. Les plus douloureux concernaient les émigrés de retour de France. Efron avait connu tous ces gens personnellement. Et voilà que les nouvelles tombaient l’une après l’autre : arrêtés, celui-là, celle-là, tous.

En d’autres circonstances on aurait pu croire à des inconséquences, des bavardages étourdis, tout était imaginable. Mais comment comprendre l’arrestation de Dmitri Sviatopolk-Mirski, un intellectuel de haut vol, son compagnon à la revue Verstes et au « mouvement eurasien2 » ? Ou celle de Nikolaï Romantchenko ? Efron l’avait connu au temps de Prague et le savait moralement irréprochable. Douter d’hommes comme eux, c’était comme douter de soi-même…

Mais les ex-émigrés n’étaient pas les seuls à disparaître.

Que penser, par exemple, de l’arrestation de Mandelstam ? Vingt années, ce n’est pas si long quand on regarde en arrière, et Sergueï gardait vivante en mémoire l’image du jeune Ossip, ses cheveux bouclés, son rire sonore à tout propos. En 1916, quand, amoureux de Marina, il venait de Pétrograd les voir à Moscou et menait grand tapage dans leur « nid de chenapans1 » rue Sivtsev Vrajek, qui aurait pu prévoir ce qui arriverait ?… Cette arrestation, en mai 1938, était la deuxième2.

Efron était rentré en URSS en grand secret, sous le nom d’emprunt d’« Andreï Jdanov ». Comme Marina et Murr, il avait voyagé sur un bateau spécialement affrété pour le rapatriement. Il faisait partie d’un groupe de gens tous mêlés à ce qu’on appelait « l’affaire Reiss*7 ».

Quatre d’entre eux (peut-être n’y avait-il personne d’autre dans le groupe) ont été aujourd’hui identifiés. Ce sont S. Efron, N. Klépinine, E. Larine et P. Pissarev. Une association de noms plutôt fortuite, pour ne pas dire étrange. Plus tard, lors des interrogatoires, Klépinine soutiendrait que ni lui ni Efron n’avaient de lien direct avec l’« opération Reiss », que leurs tâches étaient autres. Mais de hauts responsables du NKVD à Paris avaient été rapatriés avant eux. Et les bureaucrates qui, à Moscou, établissaient les listes de ceux qui devaient rentrer connaissaient assez mal les détails de la situation.

Comme le rapatriement devait rester secret, tous avaient reçu de faux noms. Efron était devenu Andreïev, Klépinine, Lvov, et Larine, Klimov.

Selon la version officielle, Efron avait disparu en Espagne. On voit pourquoi : reconnaître que lui et ses compagnons se trouvaient à Moscou, c’était donner des arguments en faveur de l’implication du pays des Soviets dans les « opérations » Reiss et Miller3. Et tous les quatre avaient disparu pile au moment où la police française repérait la « piste soviétique » dans chacune des deux « affaires ».

Il était déconseillé aux rapatriés de lier de nouvelles connaissances. Et la fréquentation de leurs amis d’avant l’émigration avait ses limites. Du reste, ils furent l’objet à leur arrivée à Moscou d’attentions toutes particulières. En décembre, on les envoya pour un mois dans un sanatorium de Kislovodsk, pour se reposer et reprendre des forces. Et à leur retour dans la capitale ils furent installés, dans le quartier de l’Outre-Moskova, au prestigieux hôtel Nouvelle Moscou dont les fenêtres donnaient sur le Kremlin.

On n’était pas pressé de leur proposer un nouveau travail. Certes, à leur arrivée il avait été vaguement question de les envoyer en mission spéciale… à Pékin. Mais le fonctionnaire qui avait fait mention de la chose avait ensuite disparu, envoyé, leur dit-on, à Paris.

Efron et Klépinine ne furent convoqués à la Loubianka1 qu’en février. Comment fut mené l’interrogatoire – ensemble ou séparément –, on l’ignore. Ils furent questionnés par l’adjoint du chef du département étranger du NKVD Abram Sloutski2, un homme du nom de Sergueï Spiegelglass3 qu’Efron et Klépinine avaient quelquefois croisé à Paris, et encore tout récemment, en juin 1937. Mais alors ils ne savaient pas son nom.

Spiegelglass mentionna lui aussi l’éventualité d’un travail en Chine. Sans préciser. Sans doute parce qu’au même moment le bâtiment de la Loubianka était le siège d’événements obscurs et alarmants – inquiétants même pour ceux qui siégeaient à leur aise dans de vastes fauteuils.

Ce même mois de février 1938, le corps d’Abram Sloutski fut exposé pour un dernier adieu dans un local de service : il avait trouvé la mort dans le cabinet d’un de ses « adjoints », Mikhaïl Frinovski4. Une fin dont la brutalité suspecte ne trompa aucun de ses collaborateurs.

Efron et Klépinine reçurent l’ordre d’attendre une convocation de Frinovski qui déciderait de leur sort. Ils passèrent deux nuits d’affilée à la Loubianka dans une attente angoissée. L’entrevue était prévue pour deux heures du matin (l’habitude en ces lieux !). Chaque fois elle fut annulée vers trois heures.

En avril, Spiegelglass convoqua une nouvelle fois Klépinine seul – Sergueï était déjà très malade. La nuit encore. Deux heures durant il fit diversion avec des bavardages, où revenait de temps à autre la question : se sentait-il capable, lui Klépinine, d’une mission susceptible de mettre sa vie en danger ? – Où, en Chine ? – Pas forcément, pour cela il n’était pas obligatoire de se rendre à l’étranger.

L’entretien, cette fois non plus, ne déboucha sur rien de concret. Et en juillet Spiegelglass lui-même disparut.

Le NKVD s’appliquait maintenant à dévorer ses propres enfants.

En 1938, Iéjov était encore, semblait-il, au faîte de sa puissance. Mais très vite on lui donna comme adjoint Lavrenti Béria1. Et quand, en décembre 1938, le « petit commissaire » fut définitivement mis hors circuit, les citoyens soviétiques, prêts à se raccrocher au moindre espoir, décrétèrent : « Et voilà, un mal est toujours puni… » Cela d’autant plus que Béria avait commencé par dénoncer avec violence l’« incurie » de la gestion de son prédécesseur.

Les cadres survivants de l’ère Iéjov ne pouvaient gère se sentir en sécurité. Du reste, de quel service Efron était-il un « cadre » ? C’est difficile à dire. Il avait été recruté par les hommes de Ian Berzine2 plutôt que par ceux de Iagoda ou de Iéjov. Dans les années 1930, c’était Berzine qui était à la tête des services des renseignements militaires. C’est d’ailleurs ainsi qu’ils se désignaient : « Agents des Renseignements. »

Mais Berzine aussi fut fusillé dans l’été 1938.



La même année, un logement fut attribué à Efron à Bolchévo, une bourgade proche de Moscou.

Il recevait en partage la moitié d’une maison de bois sans étage flanquée de deux terrasses, avec une cheminée dans la pièce à vivre et du parquet. Du parquet, oui, mais pas d’eau courante : il fallait aller la chercher au puits. Et, à la façon russe, les lieux d’aisance étaient dehors.

La maison était située en plein bois, sur un vaste terrain planté de pins et clos d’un palis. Il y avait deux autres maisons similaires, mais on n’y voyait jamais personne. Les Klépinine emménagèrent les premiers, et Sergueï Iakovlévitch ne s’installa qu’en octobre, quand il revint, bronzé, en bonne forme, d’un de ses séjours en sanatorium. Ariadna vint habiter avec lui. Ce n’était pas commode pour elle de faire les trajets en train de banlieue jusqu’à la revue1, mais l’affection qu’elle portait à son père primait sur tout le reste, et, tant que sa mère et Murr ne furent pas arrivés, Alia ne resta qu’exceptionnellement dormir à Moscou chez sa tante, rue Merzliakov. Les trois datchas isolées avaient été construites à Bolchévo au début des années 1930 et étaient destinées à de hauts fonctionnaires d’Eksportles2.

La datcha qui revint aux Klépinine et aux Efron était à l’origine destinée au directeur d’Exportles, Boris Izraélévitch Kraïevski. Il y avait vécu quatre années, jusqu’à son arrestation en 1937. Depuis, la maison était censée appartenir au NKVD. On y avait installé Zalman Passov3, qui, après l’étrange mort de Sloutski en février 1938, avait été nommé à sa place. Mais quelques mois plus tard Passov était ramené chez lui à la Loubianka, pas dans son bureau, il est vrai, mais à la prison interne1.

« Un établissement carcéral préventif » – c’est ainsi que Nina Nikolaïevna Klépinina, qui avait la langue acérée, désignait Bolchévo.

C’est elle qui, avant l’arrivée de Tsvétaïéva, avait en charge le bon ordre de l’existence de toute la maisonnée. En juin 1939, ils n’étaient pas moins de neuf personnes à habiter là. Les Klépinine – pardon les Lvov – étaient sept à eux seuls. Il y avait Nikolaï Andreïévitch, Nina Nikolaïevna, son fils aîné Alexeï Sesemann avec sa jeune femme et leur bébé, son second fils Dmitri et la fille du couple Klépinine, Sofia, douze ans. Nikolaï Klépinine et Alexeï Sesemann travaillaient tous deux à la VOKS*8. En cet été 1939, Nina Nikolaïevna venait juste de se trouver un travail à l’agence Intourist. On l’envoyait de temps en temps pour des gardes dans un hôtel ou un autre.

Un peu avant l’arrivée de Tsvétaïéva, Nina avait fait la leçon aux plus jeunes : interdiction d’entrer dans les pièces d’habitation des Efron, de déranger Marina Ivanovna, de faire du bruit sur les terrasses et dans le salon. « Tsvétaïéva est un grand poète, avait expliqué Nina Nikolaïevna, qui admirait la poésie et particulièrement celle de Tsvétaïéva – elle la connaissait depuis l’époque de Berlin –, et les poètes ne sont pas comme tout le monde. L’espace où habite Marina Ivanovna doit être sacré. »

Mitia et Sofia, tout comme les jeunes époux Alexeï et Irina, avaient été instamment priés de cesser de tarabuster Sergueï Iakovlévitch. Et la mesure était justifiée, car Efron avait habitué les jeunes à le traiter en camarade. Quand sa santé le lui permettait, il passait du temps avec eux, acceptait tous les jeux et en inventait de nouveaux. Toujours aimable, toujours souriant, il ne laissait rien paraître de ce qu’il ressentait, même devant sa fille. Dmitri Sesemann, il est vrai, raconte avoir entendu à travers la porte Sergueï Iakovlévitch sangloter très fort. Mais on ne peut pas toujours croire ce que dit Sesemann.


3

« L’atmosphère était merveilleuse » – se souvient, douze ans après Bolchévo, Ariadna dans une lettre à Pasternak.

Elle est indubitablement sincère. Mais on peine à la croire.

Ou plutôt on n’en croit rien. Ariadna, amoureuse et heureuse, était bien la seule à trouver « merveilleuse » l’atmosphère de Bolchévo. Pourtant, Nina Gordon1, une amie proche d’Ariadna qui venait souvent la voir, évoque elle aussi une « journée joyeuse et légère » passée à la datcha. Elle a des accents idylliques : « … Une soirée d’hiver de 1939. Il gèle. Moulia et moi chez Alia à Bolchévo. Marina Ivanovna n’est pas encore arrivée. Nous dînons à quatre : Alia, Sergueï Iakovlévitch, Moulia et moi, dans la petite chambre d’Alia. La bonne chaleur du petit poêle, la lumière douce du plafonnier, la table recouverte d’une nappe à carreaux, les fenêtres bien calfeutrées, et au mur une branche de sapin toute fraîche, qui sent Noël ; un bon dîner, tranquille, on ne parle que de choses heureuses, de l’arrivée prochaine de Marina et de Murr, Ariadna plaisante, son rire joyeux, le sourire doucement ironique de son père. Tout le monde a l’air content, vivant. On est bien, tout est paisible…

« Qui savait alors combien fragile et incertaine était cette paix, avec quelle cruauté impitoyable cette famille allait être détruite… »

Sergueï Iakovlévitch ne pouvait pas ne pas ressentir la fragilité de la paix de Bolchévo !

Nombre de ses amis et collègues étaient d’ores et déjà arrêtés. Il avait essayé en vain de leur porter secours. Ses tentatives auraient dû lui prouver qu’ici il ne comptait pour personne et qu’intercéder, c’était comme parler aux murs. Le pressentait-il ? Commençait-il à comprendre ?

De fait, rien de ce qui se passait alentour n’aurait dû le surprendre.

Moins d’un mois avant son départ précipité de France, Efron avait pu apprendre bien des choses par Véra Alexandrovna Trail, revenue de Moscou en septembre 1937 après un assez long séjour en Russie soviétique. Elle avait enseigné à l’école des Renseignements du NKVD à côté de Moscou et, aux nouvelles qu’elle rapportait, on avait arrêté beaucoup de connaissances communes. Le 20 septembre Véra avait donné naissance à une fille dans une clinique parisienne, et Sergueï Iakovlévitch lui avait rendu visite plusieurs jours de suite. Ils avaient eu tout le temps de parler. Cela, je l’ai appris directement de Véra Trail, avec qui j’ai échangé quelques lettres en décembre 1979. Véra rentrait de Russie avec des nouvelles terrifiantes, mais Sergueï n’avait aucune raison de la soupçonner d’exagération ou d’ignorance.

Il n’était pas rare que des rapatriés viennent les voir à Bolchévo. C’étaient en majorité des collègues d’Efron, comme lui anciens agents soviétiques à l’étranger. Ce qu’ils racontaient faisait peur, ils venaient poser des questions et parfois chercher soutien et réconfort.

Entre 1938 et 1939, on eut ainsi la visite de Tvéritinov1, Afanassov, Smirenski2, Balter3, Ianovski4. Et celle de Kondratiev5, celui-là même qui, en 1937, était recherché par les polices française et suisse comme un des exécutants de l’« opération » de septembre à Lausanne. Sa photo s’étalait alors dans tous les journaux français et belges. Kondratiev était un parent et ami des Klépinine ; c’est pourquoi Nina Nikolaïevna avait été convoquée par les services français et longuement interrogée : que savait-elle sur lui ? Nikolaï Klépinine avait déjà quitté Paris. Kondratiev avait été rapatrié en URSS avant les autres et aussitôt envoyé dans le Sud dans un sanatorium. Il vint à Bolchévo à la fin de l’année 1938 et y vécut quelque temps en invité des Klépinine.

Les cadres qui avaient bien mérité des Services étaient souvent recasés à de bonnes places où ils poursuivaient leur travail dans un autre contexte. C’est ainsi que Pissarev, rentré de Belgique, fut nommé directeur du café Le National que fréquentaient toute l’élite moscovite et les cadres du NKVD. Un autre rapatrié, Perfiliev, qui avait des états de service analogues, devint directeur de l’Aragvi, un restaurant moscovite bien connu. Les locaux de direction de l’un et de l’autre endroits abritaient des rencontres d’un caractère très confidentiel…

Mais les rapatriés ne se sentaient pas à l’abri pour autant.

Si Kondratiev avait échappé à l’arrestation, c’est qu’il avait été envoyé presque aussitôt au Caucase pour soigner une tuberculose. Cela fait, on lui avait proposé de rester dans le Sud et de reprendre du service. Des parents de Kondratiev m’ont raconté que, une fois arrivé en Géorgie, il chercha à convaincre sa femme de fuir par la mer vers la Turquie ; elle refusa. Kondratiev ne fut jamais arrêté et mourut à Moscou de sa tuberculose. Cependant on interdit à sa famille d’inscrire le nom du défunt sur sa tombe.

L’été 1939 vit la visite à Bolchévo (Tsvétaïéva était déjà là) de Vassili Vassiliévitch Ianovski, qui arrivait d’Espagne. Il racontait avec indignation les pratiques des agents du NKVD dans les rangs de l’armée républicaine. Nina Klépinina l’aida à rédiger son rapport pour les Organes*9 du NKVD. Détail qui en dit long ! À cette date, les habitants de Bolchévo considèrent encore que les poursuites contre les « agents trotskistes » en Espagne constituent une déviation inadmissible de la juste ligne du parti !

« Une merveilleuse atmosphère » ?

Mais Ariadna n’était pas la seule à se sentir sereine – alors même qu’elle vivait ses derniers mois de liberté. Dmitri Sesemann, lui aussi, dans ses souvenirs, parle d’une époque sinon merveilleuse, du moins « paisible » et même « plaisante ». Il venait alors d’avoir dix-sept ans. Sa mère était plus affectueuse avec lui qu’avec ses deux autres enfants, pour la raison très respectable qu’il était malade de tuberculose. Il y avait plusieurs années que la maladie allait et venait, et le gamin surprotégé par une mère inquiète était devenu gâté et égoïste.

La femme du fils aîné de Nina, Irina, n’a souvenir, elle non plus, d’aucun détail traumatisant. Du reste, toutes ses joies et ses peines étaient alors concentrées sur son petit garçon, et aussi sur son mari qui s’arrangeait toujours pour refuser son aide à sa jeune épouse. On peut présumer aussi qu’en la présence de la belle-fille on évitait les conversations sérieuses et dangereuses. Elle était très jeune, et surtout, étant une « pièce rapportée », elle n’était pas « une des leurs ».

À vrai dire, certaines habitudes étranges étonnaient Irina : son beau-père et sa belle-mère, parfois accompagnés de Sergueï Iakovlévitch, étaient de temps à autre appelés à Moscou « pour leur travail » à des heures tardives. Une voiture venait les chercher. Ils revenaient le lendemain matin, épuisés, le teint gris, silencieux. Peut-être s’agit-il là des convocations nocturnes à comparaître devant Spiegelglass ou Frinovski ?

Irina n’oublia jamais la nuit où les parents emmenèrent avec eux son mari, Alexeï.

Nina Nikolaïevna était entrée dans leur chambre (il était tard, ils étaient déjà couchés), et avait dit à son fils d’une voix qui n’admettait pas la contradiction :

« Tu viens avec nous. »

Et Alexeï dut aller avec eux. Irina en fut affectée. Mais pas effrayée. Son mari, une fois de retour, lui raconta-t-il pourquoi il avait été conduit là-bas ? Irina, quoi qu’il en soit, n’en a aucun souvenir. Ce qui signifie qu’elle n’a pas eu si peur. Et malgré ces événements, Irina continua d’affirmer qu’ils n’avaient pas, à Bolchévo, de pressentiment de la catastrophe qui allait s’abattre sur eux.

Sofia Klépinina-Lvovna est la seule à dire : si, la crainte était là. Elle se souvient que l’air de la maison de Bolchévo était saturé d’angoisse.

Les adultes avaient pleine conscience, dit-elle dans ses souvenirs, qu’ils auraient à partager le sort des innocents qu’on arrêtait en foule tout autour d’eux. Les plus âgés, ostensiblement actifs et affairés, essayaient de masquer aux plus jeunes la peur qui les étreignait constamment. Dans la journée ils faisaient comme si tout allait bien, et chaque nuit ils s’attendaient à être arrêtés…

Un demi-siècle après cet automne 1939, Sofia Nikolaïevna a pu lire des documents d’archives épouvantables : les protocoles des interrogatoires de son père et de sa mère dans les cachots de la Loubianka…


4

Telle était la maison où allait vivre Marina Tsvétaïéva à son retour en Russie.

Elle quittait la capitale française – bruyante et insouciante, avec les vitres étincelantes de ses cafés et de ses magasins – pour la campagne russe. « La campagne », c’est ainsi que Tsvétaïéva, encore à Paris, désignait le lieu où habitait son mari dans ses lettres à Anna Teskova, son amie pragoise. Mais une fois arrivée, elle comprit immédiatement que Bolchévo n’était pas la campagne. Ce n’était ni ville ni village. Un entre-deux.

La maison, imposante à première vue, était tellement à l’écart, tellement éloignée de tous et de tout qu’il y régnait en permanence un sentiment menaçant d’insécurité. En d’autres temps, cet isolement aurait été un bonheur : un lieu à l’abri de l’agitation ; de longues promenades ; un sol sec et sablonneux, de hauts pins élancés ; la bénédiction d’un silence rompu seulement par le rare passage d’un train.

Le 19 juin de cette année 1939, il faisait beau et chaud. Pas un nuage depuis plusieurs semaines. Un silence inouï, un léger parfum de résine chaude… Même le chien n’aboya pas à leur arrivée : Bilka, le bouledogue français tout blanc que les Klépinine avaient amené de Paris, si amusant avec ses cils roses, était sourd et muet.

La jeune Irina, la belle-fille des Klépinine, attendait avec impatience l’arrivée de la « Parisienne ». Elle fut déçue. La Parisienne ne payait pas de mine – un visage fatigué, des cheveux coupés court, qui grisonnaient fortement, et une robe à manches courtes de la même couleur. Une large ceinture entourait sa taille mince. À peine les salutations échangées, elle se retira dans la pièce des Efron et ne reparut pas de longtemps.

Plus tard, bien entendu, Irina et elle devaient faire connaissance et se côtoyer longuement dans la cuisine commune devant les réchauds à gaz. Mais jamais elles ne furent proches. Marina Ivanovna devait rester fermée, silencieuse, sans un sourire, comme engloutie en elle-même.

Du reste, on ne doit pas s’étonner si, aux premiers jours de ses retrouvailles avec son mari, toute autre personne que lui lui paraissait superflue. La séparation avait été trop longue. Trop de choses avaient eu lieu pendant ces dix-huit mois passés loin l’un de l’autre, à plusieurs frontières de distance.

Tsvétaïéva avait du mal à intégrer l’arrestation d’Assia et du fils de celle-ci, Andrioucha. En outre, on peut supposer que cette existence d’appartement communautaire, nouvelle pour elle, lui pesait considérablement. Car non seulement les « pièces de service » (remarquable néologisme soviétique !) étaient communes, mais aussi la pièce à vivre, de sorte qu’on ne pouvait aller et venir sans témoins.

Les événements tragiques qui devaient marquer à jamais cet endroit divisent en deux périodes presque égales la réclusion de Tsvétaïéva à Bolchévo. Seuls les neuf premiers mois s’écouleront dans un calme relatif. C’est pourquoi il faut récuser l’affirmation de Victoria Schweizer, qui soutient dans sa biographie de Tsvétaïéva que Bolchévo aura été « une période calme et heureuse : tout le monde était vivant et réuni ».

Rien de pareil ! Ni les notes de Marina Tsvétaïéva ni les témoignages des contemporains survivants n’attestent d’un bien-être affectif ou même d’une relative tranquillité.



On peine à se représenter les retrouvailles de Tsvétaïéva et de Sergueï Efron.

Les longs mois de leur séparation avaient été, pour Tsvétaïéva, un véritable calvaire : l’émigration l’avait, d’une seule voix, condamnée et ostracisée. Elle avait été compromise aux yeux de tout le Paris des Russes par la disparition soudaine de son mari en octobre 1937. Le nom de Sergueï Efron n’avait pas quitté, des semaines durant, les colonnes des journaux parisiens. Et même si le rôle joué par lui dans l’affaire Reiss était tout sauf clair, la presse n’avait pas pris de gants pour l’accabler.

Ce qui fendait surtout le cœur de Tsvétaïéva, c’était la cruelle injustice faite à Sergueï Iakovlévitch, qu’elle tenait pour le plus intègre des hommes. Elle admettait que la confiance de son mari avait pu être trompée, qu’on avait pu le mêler à une affaire douteuse ; mais il était tombé dans un piège, il n’avait pas voulu cela, c’était sûr.

Elle croyait en la pureté des desseins et des intentions de son mari comme en l’infaillibilité pontificale. Mais combien de questions ne dut-elle pas se poser pendant ces longs mois ! Par exemple, la police était venue lui demander de reconnaître quelle main avait écrit ce bien étrange télégramme de janvier 1937 ; et les pages de la presse émigrée fourmillaient de tant d’indices à charge…

Et voilà qu’ils se revoyaient après toutes ces épreuves.

Qu’ont-ils bien pu se dire ? Quelles questions ont-elles été posées ? Quels aveux faits ? Jamais nous ne le saurons.

Seules quelques bribes de certitude sont parvenues jusqu’à nous. Des bribes. Quelques phrases quasiment codées notées par Tsvétaïéva dans son journal, un an plus tard.



Un magnifique été, tout en fleurs. Une douche primitive a été installée près de la maison. On peut s’arroser d’eau fraîche si la canicule est trop forte. Il y a trop loin à aller pour trouver une vraie baignade, et personne n’a le courage.

Sergueï Iakovlévitch a tendu entre deux pins un câble d’acier et y a suspendu des anneaux de gymnastique. Ils n’avaient guère servi, jusqu’à ce qu’arrive Murr : son père l’a trouvé un peu grassouillet pour ses quatorze ans et a décidé de lui faire faire du sport. En plus, la société soviétique des années trente place très haut la culture physique.

Ah, ces anneaux !… Nous aurons l’occasion d’en reparler…

Voici la famille enfin réunie. Les deux pièces des Efron sont, il est vrai, bien petites. Seul est grand le salon qu’ils partagent avec les Klépinine. Le mobilier est réduit à sa plus simple expression, il n’y a même pas une armoire à habits. On les suspend, pudiquement recouverts d’un drap, à un clou au mur.

Mais cela n’a rien de nouveau pour Tsvétaïéva : en émigration, ils ont presque toujours vécu ainsi.

Financièrement, on s’en tire ; Sergueï Iakovlévitch touche sa solde, même si, en ces mois d’été, il va peu en ville – il est toujours malade.

La cuisine, hélas, est commune. Il devient plus difficile de laisser traîner la vaisselle sale, de remettre à plus tard. Et faire la vaisselle, en l’absence d’eau courante, c’est toute une affaire, beaucoup de temps perdu.

Les jours de semaine, les deux familles font la cuisine et mangent séparément.

Le dimanche, on se rassemble. Le repas est servi sur l’une des deux terrasses, où il y a assez de place pour les habitants de la maison et pour les invités.



Des invités, il en vient, pas très souvent il est vrai. C’est généralement la famille des Klépinine et celle des Efron. Ils ont la visite de Lilia, Élizavéta Iakovlevna, la sœur de Sergueï. C’est maintenant une belle femme aux cheveux blancs avec d’immenses yeux rayonnants ; Konstantin, le fils de l’autre sœur, Véra Iakovlevna, vient les voir aussi. Et aussi Ariadna. Depuis que sa mère et son frère sont arrivés, elle n’habite plus en permanence à Bolchévo. Mais quand elle vient, elle prend en charge les soins du ménage : lessive, cuisine, vaisselle. Elle est toujours joyeuse et souriante. Pourtant, Tsvétaïéva notera plus tard dans son journal une étrange remarque : « Alia, énigmatique. Sa gaîté factice… »

Ceux qui ont connu Marina Tsvétaïéva aux temps de Bolchévo se rappellent son retrait pesant, son mutisme maussade, avec des bouffées d’énervement.

À l’heure des repas, elle apparaissait lointaine et polie, le regard éteint. Cela lui coûtait visiblement de participer aux conversations ou de répondre quand on lui posait une question. « Une femme au cœur pris dans les glaces », dirait d’elle Irina Gorochevskaïa, la jeune épouse d’Alexeï Sesemann.

Sofia Nikolaïevna Klépinina a remarqué autre chose, qui concorde étonnamment peu avec ce que l’on sait par ailleurs de Marina. Tsvétaïéva, dit Sofia, n’était pas du tout affectueuse avec son fils, et même dure et cruelle ! Sofia, qui avait alors douze ans, et qui était élevée par une mère sévère mais toujours maîtresse d’elle-même, resta figée sur place quand un jour elle vit Tsvétaïéva donner une gifle à Murr. Et cela, pour une vétille.

Murr se sauvait en pleurant, et même une fois, Sofia Nikolaïevna s’en souvenait, il « manqua se jeter sous un train de banlieue »…

Il n’était pas rare que Tsvétaïéva, extérieurement froide, murée en elle-même, sorte de ses gonds. C’était généralement son fils qui en faisait les frais. Mais Gorochevskaïa se souvient d’avoir vu Marina Ivanovna bondir hors de sa chambre avec un cri de folle : elle avait entendu, juste à la porte des Efron, le choc d’une casserole de bouillie échappée aux mains d’Irina.

Cet enfermement, cette façon nouvelle de traiter son fils, ces réactions maladivement brutales, tout cela donne à penser que Tsvétaïéva, à peine rentrée dans son pays, a vécu à Bolchévo un traumatisme d’une violence extrême auquel elle n’était absolument pas préparée.

Quelque chose dont elle ne se remettait pas.

Il est naturel, en pareilles circonstances, de rechercher la solitude. Mais à Bolchévo, Tsvétaïéva ne pouvait pas s’isoler. Impossible de faire un pas sans témoin. Ce qui ne faisait qu’ajouter à sa tension intérieure. Tout le monde l’agaçait, même ce fils tant aimé, qui pouvait parfois être si têtu et si capricieux. C’est donc sur lui, ce qu’elle avait de plus proche (et on sait qu’en ce cas on se retient moins facilement), qu’elle laissait exploser sa colère.

Mais à quoi tenait cet état de tension ? Six mois plus tard, à Golytsino, quand elle habitait la maison des écrivains, elle n’était déjà plus aussi mal. Beaucoup plus paisible et plus communicative. Il lui arrivait même, à la table commune, d’être brillante : tout le monde alors se taisait, l’écoutait raconter la France ou la Tchécoslovaquie, parler littérature…

Qu’est-ce qui, à Bolchévo, lui avait causé pareil choc, un peu après (ou juste après) son arrivée ? La réponse paraît simple : l’arrestation d’une sœur bien-aimée et de son fils. Et celle de Micha Feldstein, qu’elle connaissait depuis l’époque heureuse et lointaine de Koktebel.

Et aussi l’arrestation de Mandelstam.

Elle n’ignorait sans doute pas non plus celle de Sviatopolk-Mirski, avec qui elle avait lié amitié en France ; en juillet 1939, il était déjà mort dans un camp. Ce qu’elle ne savait certainement pas, c’est qu’à Kalouga, tout près de Bolchévo, vivait alors Nikodime Ploutser-Sarna1, revenu des camps. Tous ces gens faisaient partie de sa vie, leur destin était étroitement lié au sien.

Oui. Et pourtant… ne faut-il pas supposer encore une autre raison ? Le fait est que c’est là, à Bolchévo, que Tsvétaïéva comprit avec qui son mari s’était compromis. À Paris, cela avait nom « Union pour le rapatriement ». Ou encore « Représentation diplomatique ». Et après 1936 : l’Espagne. Mais il y avait longtemps que toute confiance ouverte avait disparu de leurs relations ; chacun d’eux, désormais, vivait une vie séparée.

Pourtant, quand elle avait décidé de rentrer en URSS, les services de la Représentation diplomatique avaient bien dû lui expliquer que son mari était un agent des Renseignements soviétiques, et qu’il lui faudrait, une fois là-bas, observer quelques règles et respecter quelques interdictions. Je fais cette supposition par analogie. On dispose d’une lettre d’Ariadna Efron (Touroukhansk, 22 septembre 1954) adressée à Krouglov, ministre des Affaires étrangères, où elle sollicite sa réhabilitation. Ariadna y raconte qu’avant son retour en URSS elle a été convoquée à Paris au siège de la Représentation soviétique, et qu’on a eu avec elle un long entretien à visée informative (et à dessein d’intimidation) : « Étant donné que votre père est un agent des Renseignements soviétiques… » Mais bien sûr, on ne peut rien en inférer de certain dans le cas de Tsvétaïéva.

Cependant le terme d’« agent des Renseignements » connote encore un peu l’abnégation et le sacrifice de soi, même si l’oreille exercée de nos contemporains a tendance à y déceler un autre genre de sacrifice. Marina Tsvétaïéva, éloignée de la politique, ne pouvait pas savoir que, dès mai 1937, les services des renseignements des armées avaient été fusionnés avec le NKVD. Et que, depuis cette date, Efron appartenait à une structure qui était l’héritière directe de la Tchéka et de la Guépéou. Dès lors il était difficile de ne pas voir qu’il travaillait pour l’Institution qui avait englouti Assia, le fils de cette dernière Andrioucha, et tous les autres. C’est à Bolchévo que Tsvétaïéva prit conscience de cette monstrueuse vérité.

Au cours des quatre mois – du 19 juin au 10 octobre*10 – qu’elle devait passer à Bolchévo avec son mari presque sans sortir, Sergueï Iakovlévitch et elle eurent tout le temps de se parler. Que lui dit-il alors ? Qu’avait-il, à son retour, compris lui-même ? Il était encore à Paris quand étaient parus dans la presse émigrée et les journaux français des fragments d’une lettre de Reiss au Comité central du parti bolchevique. À ce moment-là, deux ou trois semaines avant son rapatriement, il avait pu commencer à deviner. Et il y avait les informations terrifiantes rapportées par Véra Trail. La vérité, quand il l’avait comprise, avait dû lui broyer le cœur ! Peut-être les sanglots mentionnés par Dmitri Sesemann ne sortent-ils pas entièrement de son imagination ?… Il est difficile de dire si, à Bolchévo, Efron fut totalement sincère avec sa femme. Mais elle n’avait pas besoin d’en savoir beaucoup pour comprendre l’essentiel.

« On a pu tromper sa confiance, je lui conserve la mienne entière. » C’est ce que, interrogée par la police française, elle avait dit de son mari. En effet, la confiance de Sergueï Efron avait été cruellement trompée. N’est-ce pas cela surtout qui, dans les premières semaines dans son pays, devait causer à Tsvétaïéva le plus terrible des chocs ?


5

Deux témoignages fiables, écrits de la main de Tsvétaïéva elle-même, permettent dans une certaine mesure de répondre à la question. Dans une certaine mesure seulement, hélas.

Il avait fallu un an et mille démarches pour que la douane restitue enfin à Tsvétaïéva ses bagages. Elle tira d’un coffre de cuir le carnet où figuraient ses dernières notes parisiennes. Les notes ne reprennent en Russie que le 5 septembre 1940. Tsvétaïéva consigne brièvement des faits anciens d’une année :

« Le 18 juin arrivée en Russie, le 19 à Bolchévo. À la datcha rencontre avec S., malade. Inconfort. L’essence à aller chercher. S. achète des pommes. Le cœur qui se serre peu à peu. Galères téléphoniques. Alia, énigmatique, sa gaîté factice. Je vis sans papiers, sans me montrer… »

Arrêtons-nous un instant pour souligner le style inhabituel de ces notes : on dirait presque du langage codé ! Les faits et les événements sont consignés sèchement, allusivement. Certaines formulations n’en ont que plus de poids. S., c’est Sergueï Iakovlévitch, sans aucun doute. Mais l’essentiel est dissimulé entre les lignes – derrière elles, derrière les mots. Plus loin, Tsvétaïéva s’explique : « Tout cela, pour me rappeler, moi, et personne d’autre. Murr, s’il trouve ces notes, ne reconnaîtra rien. Et il ne les lira pas, il évite ce genre de choses. »

L’explication est loin d’être exhaustive.

Car si Marina Tsvétaïéva écrit ainsi, c’est que les fouilles et les arrestations parisiennes ont été une leçon pour elle. Un an plus tard, elle a pleine conscience du danger qu’il y a à fixer les choses par écrit.

Le texte continue :

« Des gâteaux, des ananas – ça ne console pas. Promenades avec Milia. Ma solitude. Eau de vaisselle, larmes… »

Milia, c’est Émilia Litauer1. Une connaissance d’ancienne date, amie proche des Klépinine et d’Efron.

Elle avait alors trente-cinq ans. À l’adolescence, elle avait quitté la Russie avec son père, avait fait ses études à l’Université de Marburg en Allemagne, puis à la Sorbonne, où elle avait obtenu une licence de philosophie. Elle avait fait partie du mouvement eurasien, travaillé à Eurasie où elle publiait des articles historiques et philosophiques – sur Husserl, sur Heidegger, sur le personnalisme. Elle était entrée au PCF. Il y avait maintenant presque cinq ans qu’elle était revenue. Et depuis que les Klépinine habitaient Bolchévo, elle venait les voir quasiment tous les jours. Nina Klépinina était sa grande amie. Tous ceux qui ont survécu pour le raconter se rappellent Émilia debout derrière la chaise de Nina Klépinina, faisant écho mot pour mot, semblait-il, à ce que disait son amie.

Mais voici la suite des notes de Tsvétaïéva :

« S. Malade. Ma peur de sa peur de cardiaque. Des bribes de sa vie sans moi – pas le temps de l’écouter : les mains toujours prises, j’écoute comme sur montée sur ressorts. La resserre : 100 fois par jour ».

Et encore, quelques phrases plus loin : « Je commence à comprendre que S. ne peut rien, rien du tout… » Et, à côté : « Tonalité fondamentale – effroi ».

NB : ce sont là, déjà, des souvenirs ; un an après son arrivée, Tsvétaïéva cherche à fixer des traces des premières semaines, des premiers jours passés à Bolchévo.

Les tout premiers ! Avant l’arrestation de sa fille ! Il sera question plus loin du jour de l’arrestation. Et ce sont ces premiers jours que concerne l’aveu : « Tonalité fondamentale – effroi. »

Voilà qui donne à penser…



Mais pourquoi avoir écrit, entre autres choses, « ma solitude » ? C’est bien étrange : à Bolchévo, la famille vient enfin de se rassembler, il n’y a plus pour séparer ses membres ni frontières ni distances. Peut-être Tsvétaïéva, en 1940, projette-t-elle sur l’année 1939 son sentiment d’isolement ? En septembre 1940, elle n’a plus auprès d’elle ni son mari, ni sa fille…

Cependant, il existe encore un témoignage, sans décalage temporel celui-là.

C’est une note portée dans ce qu’on appelle le « Cahier de Bolchévo ».

Ce cahier, Tsvétaïéva l’a commencé un mois après son arrivée. Elle a noté méticuleusement la date : 21 juillet 1939. Sur la première page on trouve les mots « la nature une aide », mais il est difficile de dire s’ils sont de la main de Tsvétaïéva. Elle a, cependant, tout à fait pu les écrire. Mais pourquoi à cet endroit ? Un rappel qu’elle se fait à elle-même pour les moments difficiles ?

Elle avait prévu, sur ce cahier, de travailler à des traductions de Lermontov en français. La date anniversaire de la naissance du poète (125 ans) approchait, et Tsvétaïéva avait entrepris de traduire quelques poèmes pour une publication dans la Revue de Moscou, où travaillait Ariadna. L’important, pour elle, ce n’étaient pas les honoraires, mais le travail créatif : elle ne pouvait pas vivre sans ses quelques heures de solitude matinale, plume en main. Il en avait toujours été ainsi. Pourquoi pas maintenant ?

Or voici qu’au revers d’une page où elle a traduit « Dans l’ardeur de midi, dans une vallée du Daghestan », l’on découvre un texte en prose, écrit par elle en français. Pourquoi en français ? Tout le monde, dans cette maison, sait le français, sauf Irina. Est-ce à cause d’elle ?

Voici ce texte :

Ici je me sens une pauvresse qui se nourrit de déchets (des amours et des amitiés des autres). Bonne à laver la vaisselle – tout le long du jour – de (19 juin-23 Juillet) 34 longs jours, de 7 h du matin à 1 h de la nuit. « Ça passera ! » Mais, pourtant, 3-4 jours de ma vie, de ma tête, de ma pensée…

Je suis seule à verser l’eau de vaisselle dans le jardin – pour que la fosse sous l’évier, débordant, ne pourrisse pas la maison – et seule à ne pas avoir de seau. Seule à… et simplement – seule. Tout le monde ici est (ou fait semblant d’être) – social : idées, idéaux, etc. – des mots plein la bouche, mais personne ne voit l’injustice des mes deux mains pelées et striées à un travail dont personne ne me sait gré.

La page porte une date : 22 juillet 1939.

Le texte suivant dans le cahier est la « Berceuse cosaque ».

Fatigue, énervement, plainte – tout cela est mêlé dans cette note, visiblement écrite à la hâte. Ce n’est pas une tentative pour faire le bilan de ce qu’elle vient de vivre ce dernier mois, ce n’est qu’une brève décharge d’amertume. Et, bien que la note soit « cryptée » (en français pour échapper à d’éventuels regards), il n’y a pas l’ombre d’une allusion à ce qui se passe en-dehors de Bolchévo. La note dominante est celle de son isolement à l’intérieur même de la maison.

Et il est probable que la bassine et l’eau sale ne soient que des prétextes à se dire à elle-même : seule, une fois de plus, parmi des étrangers…

Quand, deux décennies plus tard, Alia, revenue de relégation, découvrit cette note, cela la mit en colère. Elle se souvenait de tout autre chose ! C’était elle, Alia, qui s’occupait de la maison, qui faisait la vaisselle ! Pas sa mère ! On retrouve cette « récusation », inspirée par Alia, dans le livre de Véronique Lossky, Marina Tstévatïévav jizni1 (Marina Tsvétaïéva dans sa vie). Mais a-t-on le droit de mettre en doute la sincérité de Tsvétaïéva envers elle-même ? Ariadna (j’en ai été témoin) laissait parfois échapper des bouffées d’agacement envers sa mère. Elle n’avait aucun mal à accomplir les tâches ménagères, dont elle s’acquittait sans douleur. Marina, elle, en souffrait. Au point de refuser de nommer « prose de la vie » les soins du ménage, insistant pour les qualifier de « tragédie » ! Parce que le quotidien spolie les êtres vivants en les empêchant de se réaliser eux-mêmes…

Par ailleurs, cette note de Tsvétaïéva sur sa solitude parle de quelque chose d’autre encore.

Il est clair que la promiscuité de Bolchévo mettait Tsvétaïéva en contact quotidien avec des gens faits d’une tout autre argile qu’elle-même, des gens psychiquement différents. Et il ne s’agit nullement de don poétique.

Tous les amis personnels de Marina Ivanovna, ceux qu’elle avait elle-même élus – Volkonski, Balmont, Sonietchka Holliday, Anna Andreïéva, Ariadna Berg1 – étaient manifestement « d’une autre essence ». Même Mark Slonim2, même Éléna Izvolskaïa3, qui avaient, l’un et l’autre, un tempérament tourné vers l’action, étaient intérieurement d’une espèce tout autre que les Klépinine, Émilia, et même Sergueï Iakovlévitch. Une espèce ni supérieure, ni inférieure – autre. Cela est difficile à expliquer rationnellement. Mais qu’est-ce qui, sinon cette différence d’essence, peut avoir tenu ces amis de Marina éloignés de l’« Union pour le rapatriement », et a fortiori de tout contact avec les « services secrets » quels qu’ils soient ? Ils avaient une autre généalogie, où ne figuraient ni Jéliabov4 ni Klétotchnikov5. Mark Slonim et Anna Andreïéva ne souffraient pas moins durement de la perte de leur patrie que les tenants du « rapatriement ». Mais retourner à Moscou telle qu’elle était aujourd’hui, cela était pour eux absolument impossible. Pour des raisons qui n’étaient pas extérieures, mais intérieures. C’était pour eux le seul choix possible. Ce choix, Tsvétaïéva en fut privée par sa famille.



Mais revenons au « Cahier de Bolchévo ».

Il faut souligner la remarque presque dédaigneuse sur l’obsession des problèmes politiques qui occupe toutes les têtes à Bolchévo.

Les « idées », les « idéaux », les « mots plein la bouche », écrit Tsvétaïéva. Nous reconnaissons la voix de l’auteur du cycle Hamlet, qui met à mal les « héros » de la belle phrase ; ou un écho de l’éloquence des « Lecteurs de la presse1 »…

Ce qui l’avait toujours agacée, ce n’étaient ni les idées ni les idéaux, mais leur dangereuse duplicité, leur aridité, leur côté livresque. Depuis longtemps elle avait repéré les intellectuels de ce type : toujours prêts à prêter serment, à se dévouer à l’humanité entière, pas moins – et totalement aveugles à ce qui les entoure.

Ces propos infinis sur les « idéaux » étaient, selon elle, un symptôme. Un signe, un indice. Qui laissait deviner un défaut structurel de la personnalité, ou, dit plus prudemment, un trait caractéristique. Et de ce « trait » nous aurons, hélas, l’occasion de reparler…

C’est donc de cela qu’il est question dans ces notes : du sentiment d’être en quelque sorte un corps étranger.

Or Marina Tsvétaïéva n’avait pas d’autres fréquentations.

Car elle était, en fait, en état d’arrestation dans son propre logis.

Maria Belkina cite dans son livre2 une phrase dite par Boris Pasternak à Anatoli Tarassenkov (et que celui-ci a consignée dans son journal) : à savoir que Tsvétaïéva est rentrée dans son pays et y vit incognito. Pourquoi « incognito » ?

Personne ne peut répondre à cette question de façon convaincante ; mais on se rappelle qu’Efron, à son retour, avait dû se faire appeler « Andreïev ». S’il n’existe en URSS personne du nom d’Efron, sa femme elle non plus n’est pas là. C’est pourquoi quitter Bolchévo lui est « déconseillé ». Ce qui, pour un citoyen soviétique, équivaut à l’interdiction la plus formelle.

Pour toute la période qui va jusqu’au 10 novembre 1939, un seul voyage à Moscou est attesté. Les notes de journal de 1940 prennent comme repère le jour de l’arrestation d’Ariadna : « Ma dernière vision heureuse d’elle, environ quatre jours avant, à l’Exposition agricole ; en “kolkhozienne”, avec le foulard tchèque rouge, un cadeau de moi. Elle était rayonnante. »

C’est-à-dire que la sortie a eu lieu après le 20 août. Le 21 août, on remit officiellement à Tsvétaïéva son passeport ? Où ? Sans doute à Moscou. N’est-ce pas pour cela qu’elle a eu le droit d’aller à l’« Exposition agricole » ?

Mais il ressort de tout cela que Marina Tsvétaïéva était condamnée à côtoyer chaque jour des gens qu’elle n’avait pas choisis et qui n’étaient pas ses amis. Peut-être cela explique-t-il la violence des plaintes qu’on trouve dans son cahier ?


6

Pourtant les époux Klépinine étaient à leur façon des gens remarquables. En premier lieu par leur façon d’associer étroitement une piété profonde et zélée avec une exigence forte d’action collective.

Nina Nikolaïevna (Antonina sur ses papiers d’identité), née Nassonov, était la fille d’un savant biologiste connu, déjà académicien sous l’ancien régime ; elle avait fait ses études aux cours Bestoujev1, puis avait appris la peinture auprès de Petrov-Vodkine2. Pendant le gouvernement de Février, elle avait été secrétaire de l’Approvisionnement municipal. Plus tard, émigrée en France, elle devait rejoindre le mouvement « eurasien ». Dans les années 1930, elle participa à la fondation de l’église des Trois-saints-hiérarques, rue Petel à Paris, sous la tutelle du patriarcat de Moscou.

Pendant la guerre civile, Nikolaï Andreïévitch Klépinine avait servi dans les armées de Dénikine avec le grade de lieutenant, il avait été commis de boutique à Constantinople, et avait participé, en 1926, au Premier congrès monarchiste russe en émigration1. Peu de temps après, il était déjà au Comité central de « l’organisation eurasienne ». Puis ce furent les États-Unis, les études universitaires à Boston. À son retour, il avait travaillé, pour très peu de temps, à YMCA-Press, puis comme secrétaire à l’Institut théologique orthodoxe de Paris2 ; ensuite il avait collaboré comme journaliste à l’hebdomadaire Zavtra (Demain), donné plusieurs articles à la revue philosophique Pout’ (le Chemin) et écrit deux livres. Nikolaï Klépinine était le frère du prêtre Dmitri Klépinine, connu surtout pour avoir, durant la Seconde Guerre mondiale, comme bras droit de Mère Marie3, arraché aux nazis nombre de familles juives.

Les Klépinine et les Efron se connaissaient de longue date. Le fils de Nina, Alexeï Vassiliévitch, affirmait même que sa mère connaissait Marina Ivanovna depuis le temps des Cours Bestoujev, elles auraient fréquenté les mêmes groupes d’amis. Puis ils s’étaient croisés à Berlin. Et ensuite en France, où ils étaient quasiment voisins. Et en 1933 Sergueï Iakovlévitch fit entrer les Klépinine dans les services secrets soviétiques. Nina Nikolaïevna prit bientôt la tête d’un groupe belge d’agents secrets émigrés. Un épisode de février 1936 est particulièrement éloquent. Sur les ordres des services soviétiques, elle se rendit en Norvège avec les siens, pour y vérifier la présence de Trotski. Elle eut même une conversation de cinq ou six minutes avec le célèbre activiste. De tout cela elle aurait à rendre compte dans une « note explicative », plus tard, une fois arrêtée, détenue à la Loubianka.

Les Klépinine aimaient la poésie, la connaissaient assez bien, et pouvaient même, à l’occasion, écrire des vers eux-mêmes. Et quand il arrivait à Nina Nikolaïevna de traduire du russe en français, c’était justement de la poésie.

Les époux Klépninine traitaient Tsvétaïéva avec respect, attention et déférence. Ce qui se voit aux protocoles des interrogatoires. Car, bien sûr, on leur poserait aussi des questions sur Tsvétaïéva…

Cet été-là, à Bolchévo, il arrivait que, les jours de congé, soient organisées des « soirées littéraires ». On invitait le jeune et talentueux comédien Dmitri Nikolaïévitch Jouravlev. Il venait à Bolchévo avec Lilia Efron, qui était son metteur en scène. Il lisait brillamment prose et vers. Il avait là un auditoire qu’il aimait particulièrement, et cela lui donnait l’occasion de « peaufiner » ses nouvelles prestations.

Marina Tsvétaïéva elle aussi disait ses vers. Ces soirs-là, elle apparaissait animée et de bonne humeur, métamorphosée.

Quels vers disait-elle ? Ni Sofia, qui avait douze ans, ni Irina, la jeune femme d’Alexeï Sesemann, ne savaient alors rien de la poésie de Tsvétaïéva. Irina se rappelle vaguement « quelque chose à propos de cygnes blancs »…

Est-il possible que Tsvétaïéva ait récité alors son « Camp des cygnes » ? Au pays des corbeaux victorieux ? Mais de quels autres « cygnes blancs » aurait-il pu s’agir, sinon de ceux avec lesquels, en 1919, vivait son jeune mari ? – cette armée blanche qui a inspiré à Tsvétaïéva ce « Camp des cygnes » conçu pendant les trois années 1918-1920.



– Où sont les cygnes ? – Envolés, les cygnes.

– Et les corbeaux ? – Eux, ils sont restés.



Dmitri Sesemann, lui, se rappelle encore autre chose : Tsvétaïéva lisant des poèmes de Pouchkine traduits par elle en français.

À l’une de ces soirées, alors que Jouravlev venait de lire quelques chapitres de Guerre et Paix, une discussion s’engagea à propos de l’épisode du premier bal de Natacha Rostov. Marina Tsvétaïéva avait déclaré, rêveuse : « Tolstoï est arrivé à se mettre dans la peau d’une couturière. C’est sans doute une bonne chose. » Ce « sans doute » déclencha une discussion animée…

Dmitri Sesemann, un homme péremptoire, souvent de parti-pris dans ses jugements, très mal disposé envers Tsvétaïéva, lui rend cependant justice sur un point. Il y avait lors de ces soirées, écrit Sesemann, « des moments où même au gamin de sensibilité médiocre que j’étais quelque chose se découvrait en Marina Ivanovna, qui la rendait radicalement différente de chacun de nous. […] Elle se tenait assise sur l’extrême bord de sa couchette, droite comme seules savaient se tenir droites les anciennes élèves des pensions pour jeunes filles de la noblesse. Elle était tout entière dans les tons gris – ses cheveux coupés court, son visage, la fumée de ses cigarettes, sa robe et même ses lourds bracelets d’argent – tout était gris. Ses vers me troublaient, me causaient un certain malaise, tellement ils étaient différents de ceux que j’aimais et que ma mère m’avait si souvent lus. Et, bien entendu, je ne nourrissais aucun doute quant à l’excellence de mes jugements. Mais la façon dont elle disait ces vers, avec une expression à mi-chemin du défi et du désespoir, me faisait un effet envoûtant, proprement magique, jamais éprouvé depuis. Son port de tête, sa façon de ne regarder personne semblaient proclamer qu’elle répondait de chaque vers sur sa vie, parce que chaque vers, en ces instants, était la seule justification de sa vie. […] Tsvétaïéva, elle, disait ses vers comme sur un échafaud, ce qui n’est pas une posture idéale pour dire des vers, on en conviendra1 ».



Tsvétaïéva fit tout de même, durant l’été 1939, un bref voyage – secret.

Elle se rendit à Taroussa. On ne sait pas exactement quand, mais probablement au plus fort de l’été. Elle n’allait pas sur les lieux chéris de son enfance pour y chercher des souvenirs. Elle voulait absolument recueillir des informations concrètes, même parcellaires, sur l’arrestation de sa sœur Assia. C’est à Tarousssa qu’Anastassia Tsvétaïéva et Andrioucha, son fils, avaient été arrêtés. Marina réussit à retrouver l’amie de sa sœur, Zoïa Tsvetkova, chez qui elle était quand on était venu les « prendre » pour les emmener à la Loubianka. Elle se fit raconter toute la pénible histoire. Puis elle passa deux jours dans ces lieux où jadis chaque arbuste, chaque tournant de route lui avaient été chers…



Aux dires de Sofia Klépinina, c’est peu avant l’arrivée de Marina Tsvétaïéva et de Murr que l’atmosphère de la maison de Bolchévo était devenue particulièrement tendue.

Et cela est très vraisemblable.

Car au début de cet été 39 tous ceux qui avaient, si peu que ce fût, affaire avec la VOKS ne pouvaient pas ne pas se sentir inquiets. Cet organisme était « ébranlé » depuis longtemps – depuis que le commissaire au Commerce extérieur Arkadi Rosenholtz1 avait été limogé, puis mis au banc des accusés. Avait également été arrêté le président de la VOKS, l’écrivain Alexandre Arossev2, qui tout récemment accompagnait Boukharine à Paris.

La VOKS incluait dans son champ d’activité la prise en charge des hôtes étrangers de l’URSS en visite dans le pays – délégations et « individuels ». Des réceptions étaient souvent organisées, où aux personnalités soviétiques et étrangères les plus diverses se mêlaient des journalistes. Il y avait aussi toujours des interprètes, de même que, bien entendu, des agents du NKVD.

La VOKS était le refuge de nombreux rapatriés. Où donc mieux qu’ici pouvaient-ils mettre à profit leur seule supériorité – ou presque – sur les autres : une bonne connaissance du français.

On venait, en juin 1939, d’arrêter Nina Mossina3, responsable du bulletin d’information de la VOKS. C’était, elle aussi, une rapatriée, et Efron l’avait aidée à rentrer en URSS !

Ils avaient tous fréquenté Mossina : et Ariadna, et Klépinine-père, qui était l’un des consultants de la branche orientale de la VOKS, et le beau-fils de Klépinine, Alexeï Sesemann.

Cependant les habitants de la datcha de Bolchévo ne soupçonnaient pas encore à quel point le chef d’accusation qui pesait sur Mossina était grave pour eux. Elle était accusée d’avoir introduit à la VOKS des « cadres trotskistes ». Il est clair que pour ce genre de crime n’importe quel ex-émigré faisait l’affaire.

L’organe pour lequel travaillait Ariadna – la Revue de Moscou – était en contact direct avec Mossina. Ces derniers mois, Klépinine-père et Ariadna avaient recommandé et fait entrer au comité de rédaction un nouveau « cadre » : leur amie Émilia Litauer, sans travail fixe…

Tsvétaïéva était déjà installée à Bolchévo quand tomba une autre nouvelle encore : le 27 juillet on avait arrêté Pavel Nikolaïévitch Tolstoï1, qui lui aussi travaillait à la VOKS. C’était aussi un rapatrié et une bonne connaissance de Sergueï Efron. Il était en contact avec Ariadna, et aussi avec Émilia Litauer et Alexeï Sesemann, auxquels il lui arrivait de donner à faire des traductions alimentaires.

Ces choses furent-elles tues à Marina Tsvétaïéva, afin de l’épargner ? C’est difficile à dire. Or il serait important de le savoir : dans quelle mesure son mari et les amis de ce dernier lui disaient-ils la vérité ?

Mais une chose est sûre : les Klépinine et Efron ne pouvaient pas ne pas percevoir, au-delà des faits, le bruit menaçant des pas du Commandeur.


7

Comment, à la datcha de Bolchévo, évaluait-on ce qui se passait ?

Dans quelle mesure avaient-ils tous abandonné leurs lointaines illusions d’émigrés, leurs rêves de socialisme, de grande Tentative ? Se berçaient-ils encore d’espoir ? On a désormais des éléments de réponse. L’époque nous a laissé des témoignages terribles : les protocoles des interrogatoires. Ne perdons pas de vue que six des personnes que, cet été-là, Tsvétaïéva côtoya constamment dans la vaste pinède ou sur la terrasse se retrouveraient, trois mois plus tard, devant les exécuteurs des hautes œuvres du NKVD, tenus de faire des dépositions.

Il faut, bien entendu, ne jamais perdre de vue que ce sont là des aveux forcés, de pures inventions, des calomnies, si l’on peut employer ce mot s’agissant de gens détenus dans les conditions des prisons soviétiques. Et pourtant. À comparer les dépositions de ces six personnes, leurs convergences et leurs divergences, en ajustant leurs propos à ce que les souvenirs écrits et oraux nous apprennent de leur personnalité, on peut parvenir à démêler le vrai du faux. Et il est désormais possible de répondre à des questions qui, il y a peu de temps encore, restaient sans réponse.

Les journaux du fils de Tsvétaïéva, édités en 2004, sont aussi d’une grande utilité1.

Quand on les lit attentivement, on voit bien que, à Bolchévo, la prise de conscience de la réalité ne s’est pas faite chez tous au même rythme. Les premiers à rejeter énergiquement leurs erreurs furent les Klépinine. À cette époque, Nina et Nikolaï Klépinine ne se gênent pas pour dire qu’en URSS l’exploitation de l’homme par l’homme est toujours là, que la « constitution » de Staline est une pure fiction dont personne ne tient compte. Ils parlent aussi du très bas niveau de vie, des salaires de misère pour un travail de forçat, de l’ignorance et de l’inculture des journalistes et des critiques soviétiques, de l’absurdité des dispositions de la censure. Ils disent que tout le monde a peur de tout le monde, qu’on ne peut s’appuyer sur personne et n’avoir confiance en personne. Et que le NKVD est occupé à coffrer ses propres membres…

Ni Sergueï Iakovlévitch ni Ariadna n’avaient des positions aussi virulentes. Ils n’avaient pas encore secoué la poussière des ailes du papillon. Dans leurs discussions avec les Klépinine, ils s’accrochaient aux illusions rapportées de France. Ils refusaient encore de croire au mal invraisemblable qui avait pris ouvertement le pouvoir.

À deux générations de là, nous voyons clairement la perversité et l’ampleur du bal satanique stalinien. Mais la chose, alors, était difficile à croire. Ce qui explique que soient restés aveugles au cauchemar soviétique tant de journalistes, d’écrivains, de chercheurs occidentaux qui venaient en visite en URSS ou suivaient de loin le cours des événements.

Les plus jeunes, Murr et Mitia, ne disaient rien, mais assistaient aux empoignades des adultes. Un an plus tard, eux aussi se querelleraient, cherchant des coupables pour ce qui allait arriver à Bolchévo.



Nikolaï Andreïévitch était de plus en plus porté à boire. Et il suffisait maintenant d’un seul petit verre pour qu’il perde tout contrôle de lui-même. Alors cet homme doux et intelligent, à l’âme fine, se permettait les déclarations les plus extrêmes. Il se mettait à injurier grossièrement les dirigeants et le fonctionnement de ce pays.

Vers le milieu des années 1930, Nina Nikolaïevna avait eu avec ses parents, qui vivaient en URSS, venus brièvement la voir à Paris, une conversation dont elle se souvenait peut-être. Ils avaient été épouvantés en apprenant que leur fille projetait de rentrer en URSS avec toute sa famille ! Ils avaient essayé de la mettre en garde, de lui parler de la vague d’arrestations qui commençait à sévir dans le pays. Peine perdue : en réponse, leur fille, obstinément optimiste, avait repoussé tous leurs arguments.

« Ayez au moins pitié de vos enfants ! » dit alors la mère de Nina à sa fille. Mais cela non plus ne put la convaincre.

À son retour, Nina Nikolaïevna comprit assez vite son erreur, mais resta fidèle à elle-même : ici aussi elle fit en sorte de vivre, tant qu’elle le put, selon ses règles à elle.

Comme tous les agents des services secrets revenus de l’étranger, elle n’avait pas le droit de quitter Moscou sans autorisation officielle. Elle fit cependant plusieurs voyages à Leningrad, pour voir sa famille et ses connaissances. Il n’était pas permis de correspondre avec l’étranger ; elle utilisa tous les contacts possibles pour faire parvenir des lettres. Enfin, il leur était à tous interdit de faire état, auprès des non-initiés, de leur qualité d’agents du NKVD. On appelait cela « se dé-crypter ». Les Klépinine ne tenaient guère compte de cet interdit.

Ils avaient passé toute leur jeunesse en France, qui leur était étrangère et où vivre était pénible, mais qui était un pays libre, et ils ne comprenaient absolument pas la psychologie de leurs compatriotes, qui, depuis vingt ans, année après année, tremblant pour eux-mêmes et pour leurs proches, avaient désappris la liberté d’action et la liberté de pensée.

Et chez eux, dans le cercle étroit de leurs proches, les Klépinine s’imposaient encore moins de contrainte : ils disaient tout ce qui leur venait à l’idée. Certes, en ces années-là, on n’avait pas encore à redouter les « oreilles » cachées dans les murs et les plafonds, les petits microphones qui, un quart de siècle plus tard, devaient chasser une génération d’intellectuels dans les cuisines et les salles de bain – là où l’on pouvait étouffer les conversations avec la radio ou le bruit de l’eau qui coule.

À la datcha de Bolchévo, on parlait sans la moindre entrave.

On découvrit bientôt que cela non plus n’était pas raisonnable.

Car les dépositions des détenus révèlent un détail qui fait peur.


8

Quiconque venait de Moscou ne manquait pas d’apporter à Bolchévo une brassée de journaux et de revues fraîches. On les lisait avec une attention avide, bien que rien ne soit plus éloigné de la réalité que la presse de la fin des années 1930. À supposer qu’un de nos descendants se fonde sur ces pages pour se représenter la Russie des soviets durant l’été 1939, il en conclura naïvement que le pays vivait dans l’attente constante d’une fête extraordinaire. Ou de réalisations à nulles autres pareilles.

Les journalistes soviétiques, tous sans exception, semblaient n’avoir qu’un seul objectif : maintenir leurs lecteurs dans un état de surchauffe permanente.

Il n’était question que de grands chantiers, ou en tout cas de grands projets. On donnait le vertige avec des récits de vols ultra-lointains ou l’achèvement du canal de Ferghana1. On examinait en détail les améliorations apportées au projet du Palais des Soviets. Il était question de couronner l’édifice avec une statue de Lénine haute de cent mètres. Viktor Vesnine2, qui était président de l’Académie d’architecture, se répandit en discours patriotiques sur le sujet. Boris Iofane3 réfléchissait à l’élaboration d’un « style soviétique » particulier en architecture.

Le vingt juillet eut lieu une parade, fastueuse comme d’habitude, avec défilés de gymnastes, et même la répétition générale fit l’objet d’articles de presse détaillés. On commença à répéter le seize juillet sur la place Rouge à trois heures du matin, au grand complet, avec orchestre et décors somptueux. Entre autres inventions, il y avait un ballon de football haut comme une maison d’un étage. Il roulait sur la place Rouge, et à son sommet se maintenait en équilibre, par on ne sait quel miracle, une pittoresque pyramide de gymnastes, tournés avec dévotion vers les tribunes.

Les Izvestia publièrent un compte rendu où figuraient des notes guerrières et agressives assez inattendues. « Les filles et les fils du grand peuple soviétique, vaticinait le journaliste, rappellent que, non content de savoir travailler et se distraire, ils sont prêts à exterminer tous ceux qui tenteraient d’attaquer notre chère patrie… »

Un peu plus tard, en août, pour le Jour de l’aviation, un autre spectacle de grande ampleur fut proposé à la foule à Touchino, et tous ne comprirent pas qu’il s’agissait d’une mise en scène : un bombardier lançait des bombes sur un objectif éloigné, faisant jaillir de vraies flammes et couvrant l’horizon de nuages de fumée noire.

L’ouverture tant attendue de la grandiose Exposition agricole approchait. La Pravda et les Izvestia publiaient, édition après édition, des reportages photo sur les pavillons des diverses républiques. Sur le cliché du pavillon ouzbek, les produits agricoles exposés disparaissaient derrière une sculpture monumentale : Lénine et Staline assis côte à côte sur un banc discutent amicalement.

L’Inauguration solennelle de l’exposition avait été fixée au 1er août. Ce fut comme le cœur en liesse de l’été.

L’ancienne « Soukharevka », ce fameux marché trépidant où, vingt ans auparavant, la jeune Tsvétaïéva troquait à perte afin de nourrir ses deux petites filles*11, avait été rebaptisée « Place des kolkhozes ». C’est là qu’avait lieu la grande fête populaire.

Près de deux cents drapeaux flottaient sur le pavillon central, où se dressaient les tribunes. Béria et Vychinski1, avec les autres dirigeants, y avaient une vue d’ensemble sur les masses venues en bon ordre visiter l’exposition.

Après le jour de l’Inauguration, l’exposition alla son train quotidien. Chaque jour les journaux faisaient état de l’arrivée de quantité de délégations de tous les territoires de l’immense pays. C’était le mois d’août, temps des moissons. Et pourtant des milliers d’émissaires venus de toutes les régions agricoles de l’URSS continuaient d’affluer, débarquant dans toutes les gares de la capitale. Et les journaux invitaient leurs lecteurs à s’en réjouir !

En première page des numéros d’août des Izvestia, Alexeï Tolstoï2 chante avec moult trilles et roulades les louanges de la patrie soviétique dans un éditorial modestement intitulé : « Le fondement du bonheur » : « La Russie, naguère encore déshéritée, est aujourd’hui en tête de toutes les nations les plus avancées… Derrière la charrue labourant en profondeur les terres vierges historiques du communisme, il y avait le camarade Staline, le parti et le gouvernement de l’URSS, qui ont marché appuyés sur la raison et les forces créatives des peuples des onze républiques soviétiques. Exaltés par le projet d’édifier un nouveau monde d’abondance et de bonheur, ils ont atteint leur but. »

Ainsi parlait un écrivain dont les mérites envers la littérature de son pays avaient été récompensés par l’ouverture d’un compte personnel à la Banque d’État. Il poursuivait, s’enivrant de son propre enthousiasme : « À cette exposition, kolkhozien et kolkhozienne, les poings aux hanches, pourront dire hardiment : “Alors, vous là-bas, à l’étranger, comment ça va ? Que pouvez-vous vous vanter d’avoir réalisé, pendant tout ce temps ?” L’étranger, il n’a vraiment pas de quoi se vanter… »



Or, le 24 août, en tête de tous les journaux figurent des photographies grand format : les faces satisfaites de Staline et de Molotov, à côté de von Ribbentrop et de Gauss. La presse et la radio colportent une information qui, comme on disait alors, est de nature à secouer tout le « monde progressiste ».

Le pays vers lequel, hier encore, se tournaient tous les antifascistes de tous les continents, le rempart absolu contre l’agression allemande, venait de conclure avec Hitler un pacte de non-agression.

Deux jours plus tard, coupant court aux pourparlers, Paris et Londres rappelaient de Moscou leurs missions militaires.

Le lendemain, une session extraordinaire du Soviet suprême ratifiait le Pacte, et, concomitamment, approuvait une loi sur le service militaire obligatoire pour tous. La salle, rapportent les journaux, « à l’apparition du camarade Staline croule sous des applaudissements spontanés d’une force inouïe »…

Exactement une semaine plus tard, la nouvelle tomba d’une offensive massive des troupes allemandes en Pologne. L’information, dans les colonnes des journaux soviétiques, était présentée avec une sympathie manifeste pour l’agresseur. On suggérait au lecteur que les Polonais étaient coupables de ce qui leur arrivait : en refusant le moindre compromis, c’était eux qui avaient contraint Hitler à employer la force !

On n’avait pas encore pleine conscience de ce qui, très peu de temps après, allait devenir une réalité : la Seconde Guerre mondiale avait commencé.

Cette guerre dont Marina Tsvétaïéva, avec une sorte d’horreur prophétique, pressentait la possibilité, dans les derniers jours de sa vie à Paris…

Comment les habitants de la datcha de Bolchévo réagirent-ils à la conclusion du Pacte ? C’est facile à deviner. Car s’ils ne pouvaient se targuer d’une grande perspicacité politique, ils partageaient avec toute l’intelligentsia européenne « de gauche » une haine profonde du fascisme. Et ils avaient de la peine – à cette date – à trouver non seulement une justification, mais même une explication pragmatique au pas que venait de faire le gouvernement soviétique. C’est seulement après, quand il apparut vital et essentiel de « libérer » l’ouest de l’Ukraine et de la Biélorussie de l’emprise des seigneurs polonais et autres exploiteurs, que tout devint clair.

Un document indirect vient confirmer l’attitude des gens de Bolchévo envers « l’apaisement » des relations avec Hitler. Ce sont les dessins de Guéorgui Efron, qui feraient, deux ou trois mois après, la joie de ses camarades de classe : des charges antifascistes violentes et féroces. Murr les dessinait inlassablement, à la maison, à l’école, et en faisait cadeau à qui voulait.

*1. Guéorgui Efron (1925-1944), fils de Marina Tsvétaïéva et de Sergueï Efron. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

*2. L’une des neuf gares de chemin de fer de Moscou. Elle se situe place Komsomolskaïa, dite « place des Trois-Gares » (gares de Iaroslavl, de Leningrad et de Kazan).

*3. L’organisation d’aide à la défense, à la construction aéronautique et chimique.

*4. Une loi de 1929 déclarait « traîtres à la patrie » les citoyens soviétiques qui, lors d’un séjour à l’étranger, avaient choisi de ne pas rentrer.

*5. Voir la note de l’auteur p. 290-291.

*6. Nikolaï Iéjov (1895-1940), le « petit commissaire », principal initiateur des grandes purges de 1937-1938. On appelle « Iéjovchtchina » (« règne de Iéjov ») la période (sept. 1936-nov. 1938) où il fut à la tête du NKVD.

*7. Voir p. 252 la note 1 de la p. 23.

*8. Acronyme russe pour la « Société pan-soviétique pour les relations culturelles avec l’étranger », depuis 1925 l’un des instruments majeurs de la diplomatie culturelle de l’Union soviétique.

*9. C’est ainsi que l’on désignait les services de la police politique.

*10. Sergueï Efron fut arrêté le 10 octobre.

*11. Marina Tsvétaïéva et Sergueï Efron avaient eu une deuxième fille, Irina, morte de faim lors de la famine qui suivit la révolution.





Chapitre 2


Arrestations

Le 23 août l’Union soviétique signait un Pacte de non-agression avec l’Allemagne hitlérienne.

Le matin du 27, très tôt, Ariadna fut arrêtée à Bolchévo.

On s’attendait à tout sauf à cela.

Alia était là depuis la veille avec Gourévitch. Il était resté pour la nuit, comme souvent. Une année plus tard, Tsvétaïéva racontera dans son cahier les événements de ce matin terrible.

La nuit s’achevait ; des coups redoublés furent frappés à la porte : Police ! Vérification d’identité ! Ce fut Marina qui ouvrit. Trois individus en civil, accompagnés du régisseur, demandèrent Ariadna. Tsvétaïéva fit entrer ces hôtes malvenus dans la chambre de sa fille. Alia s’éveilla, tendit son passeport, qui fut examiné. « Et maintenant, perquisition ! » « Progressivement, je commence à comprendre ce qui se passe, écrit Tsvétaïéva. Alia fait bonne figure, prend l’air crâne. Elle s’en sort par des plaisanteries […] “Et votre album, où est-il ? – Quel album ? – avec les photos. – Je n’en ai pas… – Toutes les jeunes femmes doivent avoir un album !” »

Ils cherchent sous le lit, derrière les valises, partout on voit dépasser leurs semelles. Ils inspectent les livres à la va-vite, arrachant les pages de garde avec les dédicaces. Murr, qui s’est réveillé et habillé, regarde sans mot dire. Enfin, le verdict tombe : « Vous êtes sous arrestation. » Nina Klépinina apporte du thé, une couverture en guise de châle. Tsvétaïéva, elle aussi, réunit à la hâte quelques vêtements chauds. « Alia s’en va sans dire au revoir ! Moi : “Alia, tu pars comme ça, sans dire adieu à personne ?” Elle, en larmes, le dos déjà tourné, fait un signe de dénégation. Le régisseur (un homme âgé, bienveillant) “C’est mieux comme ça. Adieux prolongés, larmes inutiles…” »

Il n’était pas encore neuf heures quand les visiteurs repartirent, emmenant Ariadna.


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Il se trouve que, ce jour-là, Milia Litauer était, comme souvent, en visite à Bolchévo. Les hommes de la Loubianka demandèrent leurs papiers aux invités, Gourévitch et elle. Ils firent un rapport où figuraient leur nom, domiciliation, lieu de travail. Cela fut fatal à Émilia. Quelques heures plus tard on voyait revenir à Bolchévo une voiture du NKVD avec un mandat d’arrestation au nom d’Émilia Litauer. Elle fut emmenée à son tour, et, à la différence d’Ariadna, jamais ne recouvra la liberté.

Quand, ce soir-là, Nina Gordon, prévenue par Gourévitch rentré à Moscou, se rendit en toute hâte à Bochévo, un silence de mort régnait du « côté Efron » de la maison.

« La terrasse était vide. Marina Ivanovna et Sergueï Iakovlévitch étaient chez eux ; ils avaient l’air calme l’un et l’autre, seules leurs lèvres serrées et leurs regards trahissaient leur douleur. On parla peu, on dîna. Ensuite Marina Ivanovna voulut faire du repassage. Je lui dis : “Laissez-moi faire le repassage, j’aime bien repasser.” Elle me jeta un long regard absent, puis dit : “Merci, allez-y, faites-le” ; et après un silence, elle ajouta : “Alia aussi aimait bien repasser.”

« J’étais là debout à repasser, sans rien dire, refoulant la boule qui ne cessait de me monter à la gorge ; et Sergueï Iakovlévitch restait assis sur le lit, le regard obstinément fixé sur la table. Impossible d’oublier ses yeux, énormes, fixes… »

Les jours qui suivirent, Efron, malade, se rendit à Moscou pour tenter des démarches. Sans doute ne parvint-il pas à obtenir une entrevue avec un responsable assez haut placé. Il ne disposait pas, à Moscou, de « relations importantes ». Et personne ne prêtait attention à ce genre de requêtes – il y en avait des centaines. Au témoignage de Klépinine, un profond désespoir habitait désormais Sergueï Efron : il était certain que lui aussi allait être arrêté.

Pourtant il écrivit au commissaire aux Affaires intérieures une lettre où il se portait garant de la loyauté politique de sa fille et de celle d’Émilia Litauer. Comme il fallait s’y attendre, la lettre n’eut aucun effet. Il est probable qu’il n’y eut pas de réponse. Mais elle arriva à destination : plus tard, on en rappellerait les termes à Efron quand lui-même serait dans les cachots de la Loubianka.

En septembre, Murr fit, un peu en retard, sa rentrée à l’école de Bolchévo. Il fut tout de suite remarqué par ses condisciples, de sorte qu’ils n’eurent aucun mal à se souvenir de lui, quand, près d’un demi-siècle plus tard, on se mit à recueillir à Bolchévo toutes les informations qu’on put sur Tsvétaïéva et les siens. Le jeune garçon était beau, grand et affable. Mais il était surtout habillé de façon fort inhabituelle. Il portait d’étranges culottes courtes assujetties sous les genoux par des boutons, des bottines aux semelles épaisses, et un blouson garni de fermetures éclair en grand nombre. À cet accoutrement peu banal s’alliaient beaucoup d’aisance et de sociabilité. Murr ne tirait aucune gloire de sa dissemblance, il n’y avait en lui pas trace de suffisance, il était ouvert et causant. Il se distinguait aussi par sa remarquable connaissance de l’allemand. Et par son talent pour le dessin !

Ses camarades de classe rapportent un détail étrange : Murr, paraît-il, parlait volontiers de l’Espagne, au point que beaucoup d’entre eux crurent qu’il y avait séjourné. Imagination ? Ou bien soutien conscient à la version concoctée pour son père par les Organes ? Ou peut-être le gamin avait-il accompagné son père dans l’un de ses « voyages d’affaires » secrets ?

Pour aller à l’école, il fallait traverser la forêt, et ce trajet parcouru ensemble, à l’aller et au retour, avait suffi à attirer à Murr la sympathie de ses camarades d’école. Même si, pour finir, il ne devait y passer que deux mois. Bien entendu, personne ne savait rien de sa mère ni de son père.

Mais jamais aucun condisciple ne fut admis sur le territoire de la datcha.

Les écoliers avaient reçu de Nina Nikolaïévna les instructions les plus sévères : ne jamais inviter personne et n’accepter aucune invitation. Ils avaient accepté volontiers ce dictat. Peut-être même cela leur plaisait-il d’être différents des autres. Les enfants du coin avaient compris cela eux aussi et laissaient tranquilles les « étrangers ».

Une fois seulement, poussé par l’ennui, un gamin qui habitait une autre des datchas du NKVD voulut engager la conversation avec Murr et Mitia, qui bavardaient en français à l’orée du bois. Le gamin était dans la même situation qu’eux, et il savait le français. Mais pas question ! Les deux autres, dédaigneux, ignorèrent l’intrus. Des années plus tard, le comédien Léonide Chapiro se rappelait encore cet épisode de son enfance. D’autant plus que, plus tard, il put voir la datcha vide de ses habitants, avec les traces d’un départ précipité.

On resta longtemps sans nouvelles d’Alia. Impossible de rien lui faire passer : la première aide transmise par Tsvétaïéva ne fut acceptée qu’en décembre.



Dans la maison de Bolchévo régnaient à présent le vide et le silence.

Nikolaï Klépinine passait l’essentiel de son temps à Moscou où une chambre lui était réservée à l’hôtel Baltchoug. Nina Nikolaïevna allait souvent en ville voir son fils hospitalisé.

Le froid arrivait, avec les pluies et le vent d’automne. Les vêtements d’hiver de Tsvétaïéva et de Murr étaient toujours dans les malles, arrivées à Moscou au début d’août, mais retenues à la douane. On refusait toujours de les livrer. Au début, parce que Tsvétaïéva était sans passeport soviétique, et maintenant parce que les bagages étaient adressés à Ariadna.

Plus personne ne leur rendait visite dans la datcha pestiférée. Plus aucun invité ne venait de Moscou à la fin de la semaine.

Sofia Klépinina-Lvovna s’est souvenue d’un moment qu’elle décrit avec une grande netteté : « La pièce commune dont les fenêtres donnent sur la voie ferrée ; Marina Ivanovna se tient près de l’une d’elles dans une pose qui lui est habituelle : les bras croisés sur la poitrine, une cigarette dans la main droite, on dirait qu’elle se prend elle-même aux épaules, elles est comme pelotonnée ; la maison est silencieuse, nous sommes seules toutes les deux (cela arrivait fréquemment, Marina Ivanovna ne quittait pas la maison, à la différence des autres adultes). Le silence, le crépuscule, on n’a pas encore allumé les lampes, la cheminée est noire : Marina Ivanovna se tient de trois quarts devant la fenêtre, je vois son profil dessiné sur la vitre, mais elle regarde dehors. Une impression de solitude, de froid, de malaise. Son profil […] est magnifique : fin, inspiré, comme ailé… »



Le 18 septembre la radio soviétique diffusa un discours de Molotov, le commissaire aux Affaires étrangères. On annonçait à la population que l’Armée rouge avait franchi la frontière polonaise, pour « prendre sous sa protection l’existence et les possessions » des frères slaves d’Ukraine occidentale et de Biélorussie. C’était le signal de l’épopée de la « libération ».

Dès le surlendemain, la presse et la radio annonçaient la « liesse » des populations libérées. Les citoyens soviétiques avaient besoin, pour vivre pleinement, de liesse ou de malédicti