Main La Nuit de l'Orcière

La Nuit de l'Orcière

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EDEN1924321
Year:
2018
Language:
french
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1

La morte amoureuse et autres contes fantastiques

Language:
french
File:
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2

La nuit de la libellule

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 904 KB
DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

EN VERSION NUMÉRIQUE


La Folie d’Albert, 2012

Le Rêveur et le Brigadier, 2013

Le Secret du docteur Favre, 2015





Pierre Petit





LA NUIT

DE L’ORCIÈRE





Roman





1





Le vent du sud avait forci dans la nuit et, n’ayant rien perdu de sa malice avec le jour, faisait battre à coups sourds la porte de la sacristie. Les courants qu’il y déléguait venaient tourner autour des jambes de l’abbé Dufresne, qui s’habillait pour la cérémonie en pensant que vraiment, pour une fin mai, ce n’était pas un temps de saison.

Les enfants de chœur, entrés par la porte de derrière, avaient apporté avec eux de lourdes bouffées d’air humide, que le poêle à mazout, au centre de la pièce, avait bien du mal à réchauffer. Les deux garçons, à leur habitude, se disputaient bruyamment la plus neuve des soutanes, la moins rapiécée donc et aussi la plus longue, celle qui, quand ils s’agenouilleraient, protégerait leurs genoux couronnés. Tout à ses pensées, l’abbé s’abstint de franchir les quatre pas qui le séparaient des belligérants et, en deux taloches, de mettre fin au conflit, lequel d’ailleurs s’achevait sur un bruit de gifle et un « Aïe ! » indigné. Point n’était besoin de se retourner pour savoir que c’était Robert Tiercelin qui souffrirait des genoux et Jean-Paul Bouillet que les siens épargneraient. Bien que les deux garçons fussent de taille et poids comparables, le jeune Tiercelin n’était pas de force contre son rival, fils de forgeron dressé par son père à l’usage d’un marteau presque aussi gros que lui, et pourvu de biceps en rapport. Plutôt que d’intervenir après la bataille, l’abbé prit note, pour la prochaine fois, de procéder lui-même à l’attribution des soutanes.



En nouant sur l’étole le cordon de son aube, il pensait aux protagonistes du mariage qu’il s’apprêtait à célébrer. Curé de Saint-Issiaume, sur les contreforts du Haut-Forez, il connaissait bien Louise, unique descendante de sa famille, qu’il s’apprêtait à marier. Les Bouterie étaient une dynastie de gros fer; miers largement pourvus en terres et bois, et qui allait s’éteindre. Marius, père de Louise, en était le dernier mâle, veuf de Marguerite, morte en couches de leur deuxième enfant, un garçon qui n’avait pas vécu. Louise avait alors cinq ans. Le profond chagrin de Marius avait très vite tourné à l’aigre. Il en voulait à la terre entière de ce double deuil, et sa rage avait découragé toutes celles avec lesquelles il aurait pu convoler par la suite. Aussi riche pût-il être, l’ours mal léché qu’il était devenu ne retrouva jamais chaussure à son pied.

Ce ne fut pas sans conséquence pour sa fille unique, à laquelle il ne pardonnait pas d’être en vie. Certes il n’alla jamais jusqu’à la battre, même dans son enfance – on ne battait pas les femmes, chez Bouterie. Il la traitait comme, à l’époque, on traitait les garçons dans les fermes du Plateau, c’est-à-dire en valet. Sitôt revenue de l’école elle était mise à des tâches qu’elle accomplissait sans jamais rechigner ; leçons et devoirs viendraient après. Mais quoi qu’elle fît son père ne put jamais se forcer à lui témoigner de l’affection. Il est vrai qu’en dépit de son caractère de garçon manqué elle ressemblait tellement à sa mère…

Marguerite fut remplacée, pour les tâches domestiques, par une série impressionnante de servantes de tous âges, qui se succédèrent à une cadence à faire jaser dans les chaumières. Certaines qui, malgré la réputation de leur employeur, s’étaient embauchées en pensant l’apprivoiser, voire s’en faire épouser, furent celles dont la durée d’emploi fut la plus courte. L’abbé Dufresne, leur confesseur, aurait pu en dire long sur les manœuvres auxquelles elles s’étaient livrées pour parvenir à leurs fins et, bien qu’il ne lui en eût pas touché mot, sur les stratégies d’évitement de Marius Bouterie. Maria, dernière de la série, avait passé le cap des douze mois de présence chez Bouterie. Portugaise d’âge canonique, débarquée de Guarda dans une famille de maçons, sa connaissance rudimentaire du français lui permettait d’ignorer les imprécations de son employeur. Et le plus vétilleux des critiques n’aurait rien pu trouver à redire à la qualité ni à la célérité de son travail. L’arthrose ayant fini par avoir raison de sa constance, il y avait plusieurs mois qu’elle avait rendu son tablier et que Marius vivait seul sans vraiment lui chercher de remplaçante.

Dédaignée voire repoussée par son père, Louise eût connu une enfance des plus malheureuses sans sa grand-mère maternelle, Mélanie Doutras, veuve de Maxime, fusillé par les maquisards en août 1944, comme collaborateur, et réhabilité six mois plus tard avec les excuses de la République. Il s’agissait, disait la lettre officielle, d’une regrettable erreur. De fait, chaque dimanche en sortant de la messe, Mélanie croisait le dénonciateur de Maxime, seul concurrent, sur Saint-Issiaume, de son négoce de matériaux, fourrages, aliments du bétail et charbon. A peine Maxime refroidi, l’autre était venu proposer à sa veuve de racheter le commerce pour la moitié de sa valeur, bouchée de pain que la pauvre Mélanie avait été bien obligée d’avaler. Bien contente de n’être pas, elle aussi, passée par les armes comme il en avait été question un instant dans les discussions entre fusilleurs. La somme lui avait tout de même permis, sans trop entamer le magot amassé par trois générations de négociants, de s’acheter une petite maison à la sortie de Saint-Issiaume. Elle y vivait de ses rentes et y gâtait son unique petite-fille chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Ce qui était souvent.

La ferme des Bouterie se trouvait dans un hameau de trois maisons, à deux kilomètres du village, au nord-ouest en tirant sur le Puy-de-Dôme. Louise, qui allait à pied à l’école et en revenait de même, déjeunait chez sa grand-mère les jours ouvrables ; même le jeudi où, n’ayant pas cours l’après-midi, elle eût pu rentrer à la maison. Cela avait été un déchirement, pour l’une comme pour l’autre, quand Louise était allée en pension à Saint-Etienne faire ses études secondaires, obligeant son père à prendre un valet pour les tâches de la ferme. Chez Bouterie, les femmes, même mal aimées, étudiaient à la hauteur de leurs moyens intellectuels, et ceux de Louise étaient loin d’être négligeables. La séparation avait duré ; après un bac obtenu de justesse, Louise avait suivi des cours de comptabilité et de secrétariat dans un cours privé. Elle logeait dans un foyer et ne rentrait que le samedi, ce qui était bien assez tôt pour son père.

Grand-mère et petite-fille, qui n’avaient jamais cessé de s’adorer, trouvaient le moyen de se voir le dimanche, où Mélanie invitait son gendre à déjeuner en compagnie de l’abbé Dufresne. Pas mauvais bougre, malgré son caractère de dogue, Marius acceptait presque toujours et se montrait alors plutôt bon compagnon. On pourrait même dire que Mélanie était la seule exception à sa misogynie universelle. Il est vrai que, lors du mariage, elle avait largement doté sa fille et que la dot de Marguerite avait permis d’acheter enfin un champ enclavé, convoité par trois générations de Bouterie. Et puis, entre veufs…

Pour l’abbé Dufresne, ces invitations du dimanche étaient l’occasion, comme on dit sur le Plateau, de « sortir son ventre de la misère », car Zélie, la bonne immémoriale qu’en sus du presbytère il partageait avec son vicaire, élevait la mauvaise cuisine au rang des beaux-arts. Chez les prêtres de Saint-Issiaume, c’était le moins qu’on pût dire, la chère était souvent bien triste.



Une fois réglée, par le moyen que nous avons vu, la question des soutanes, le conflit avait repris entre les deux garçons. Il s’agissait de savoir lequel, muni du rat-de-cave, irait allumer les cierges à mécanique de l’autel et ouvrir le missel à la bonne page, tâches nobles et publiques, pendant que l’autre s’abaisserait dans l’ombre à préparer les burettes, garnir le ciboire, et disposer suivant le rite calice, patène, pal et corporal. Cette fois, l’abbé décida d’intervenir avant que les choses ne s’enveniment et, d’autorité, remit la mèche allumée entre les mains de Robert Tiercelin. Non sans noter au passage le regard de triomphe de celui-ci et le pincement de lèvres de l’autre. Il y aurait des représailles, restait à souhaiter qu’elles aient lieu après le mariage.

Il restait dix minutes avant la cérémonie. Ayant enfilé sa chasuble, l’abbé entrouvrit la porte qui donnait sur le chœur. Un brouhaha montait de la nef, qui s’emplissait lentement. La noce en avait terminé avec l’état civil. L’église promettait d’être pleine, ce qui n’étonna pas le prêtre ; bien que peu prolifique et réduite à sa plus simple expression, la famille Bouterie était une de celles qui comptaient ou avaient compté sur le canton ; jusqu’à la mort de Marguerite, chaque génération de Bouterie avait réussi à produire un héritier mâle qui reprenait la ferme et la faisait prospérer sans se faire trop d’ennemis. De plus, ils avaient toujours bien marié leurs filles et, sous ce rapport, il semblait que Louise ne fît pas exception à la règle.

Mais, s’il connaissait bien la mariée, il ne savait pas grand-chose de son futur mari. C’était Louise elle-même qui, un matin de mars, était venue lui annoncer son mariage et fixer la date de la cérémonie au troisième samedi de mai. Il n’y avait pas eu de fiançailles, qui eussent alerté le prêtre. Quant au jeune homme, personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu à Saint-Issiaume. Originaire du Ramelat, paroisse minuscule à la frontière entre la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme, c’était, pour ainsi dire, un étranger. Autre département, autre diocèse, autant dire la Lune ! Muni du certificat de baptême, l’abbé Dufresne s’était enquis par téléphone, auprès de son collègue du Ramelat, des tenants et aboutissants de la famille Chevrier ; en particulier de son dernier représentant, Robert, qui aspirait à la main d’une de ses ouailles.

Tout en disposant le registre sur la table près de la fenêtre, pour les signatures, le curé se remémorait la conversation téléphonique avec l’abbé Notton, curé du Ramelat. La voix était râpeuse, vieille mais ferme, et l’accent presque méridional.

« On ne peut pas dire que je connais bien Robert Chevrier, même s’il est mon paroissien. Je le reçois une fois l’an à confesse et ne le vois à l’église que le dimanche de Pâques. Pour tout vous dire, je ne connais pas non plus très bien sa famille, qui n’est pas d’ici. Les Chevrier viennent de Baques, un village en balcon sur la plaine d’Augères mais qui dépend d’Arèles. Et c’est le Puy-de-Dôme…

— Comment se fait-il, alors…

— Il vit avec son père, dans une ferme rénovée, en plein bois, à deux kilomètres du Ramelat en montant sur le suc des Fouilles. Ça s’appelle l’Orcière, probablement parce qu’autrefois il y avait des ours. L’endroit est beau si l’on ne craint pas la solitude… C’est là que sa femme est morte. »

L’abbé Dufresne avait failli lâcher le combiné. Se reprenant, il avait balbutié :

« Vous… vous êtes en train de me dire…

— Qu’il a déjà été marié. Avec une fille de Fontbonne. Je n’en sais pas beaucoup sur elle. Elle était orpheline. C’est moi qui les ai mariés, et pas le curé d’Arèles. Pourquoi ? C’était en 60. Ils étaient majeurs tous les deux ; elle, depuis trois semaines. Le jeune ménage est venu s’installer ici. D’abord j’ai cru que la jeune fille était… vous voyez ce que je veux dire… mais les mois ont passé, puis les années, et il n’y avait toujours pas d’enfant. On peut dire qu’elle a eu bien du mérite d’accepter de vivre dans cette solitude. Surtout que son mari n’était jamais là.

— Pourquoi ?

— Il est maçon. Je ferais mieux de dire entrepreneur en maçonnerie et même gros entrepreneur, le plus gros du canton de Fontbonne. Il passe sa vie sur les chantiers. Et la pauvre femme n’avait pour compagnie que le père Chevrier, un vieil ours, manchot de surcroît.

— Robert Chevrier vivait avec son père ?

— Oui. Le Vieux (tout le monde l’appelle ainsi, au Ramelat) était prisonnier de guerre. Il est rentré d’Allemagne, en 45, avec une moitié de bras en moins. Une bombe, destinée à Wuppertal, est tombée sur le kommando où il travaillait. Inapte aux travaux des champs, il est vite devenu une charge pour son frère, François, qui tient la ferme familiale, à Baques. Certes, ils font aussi marchands de bestiaux, mais il n’y a pas de quoi occuper un homme à plein temps. Surtout un demi-manchot. Avec le caractère qu’ils ont tous, dans cette famille, quand son fils l’a pris chez lui il était temps : l’un des deux frères aurait étripé l’autre. Probablement le plus valide des deux… Depuis, ils sont brouillés à mort mais, curieusement, arrivent encore à se retrouver pour assurer ensemble leur commerce de bestiaux. Il faut dire que le manchot est, des deux, le meilleur en affaires…

— Pax melior est quam justissimum bellum, avait glissé l’abbé Dufresne.

— “La paix est meilleure que la plus juste des guerres”… on peut le dire. Les deux frères ont trouvé un modus vivendi, avait poursuivi son interlocuteur, qui ne voulait pas être en reste de latin. Ce n’est pas énorme ; les foires de Fontbonne et d’Arèles, quelques gros marchés, en saison, dans ces deux localités. En gros, sept ou huit sorties par an, toujours sur le même modèle. Robert Chevrier descend son père au Ramelat, où François vient le prendre avec la bétaillère. Ils font leurs affaires et leurs comptes, puis le valide ramène l’estropié au Ramelat, où Robert le prend en revenant de son travail. Il paraît qu’à part les paroles nécessaires à leur commerce ils n’échangent pas un mot de toute la journée. Le reste de son temps, le vieux Chevrier le passe à la maison de son fils.

— Drôle de compagnie pour une jeune femme…

— Vous pouvez le dire… Sa seule sortie était la messe du dimanche. Elle y venait avec ses deux hommes dans la fourgonnette de Robert. Suivant les bonnes habitudes de chez nous, mari et beau-père l’attendaient au bistrot. Entrée dans l’église à la dernière sonnerie de cloche, elle ne s’attardait pas à la sortie de la messe, montait dans la voiture qui l’attendait portière ouverte et disparaissait en direction des bois. Elle ne parlait à personne, au Ramelat. Ni ailleurs, pour ce que je sais. Ça a duré cinq ans. Un jour, Robert Chevrier est venu m’annoncer sa mort et préparer… »

L’abbé Dufresne l’avait coupé :

« Morte de quoi ? »

La voix s’était faite hésitante :

« Empoisonnée… par des champignons. »

Il y avait eu un assez long silence et le vieux prêtre avait repris, sur un ton d’excuse :

« Tous les trois… Le docteur Gaufier, de Fontbonne, a réussi à sauver les deux hommes mais n’a rien pu pour elle. Il l’a fait transporter à l’hôpital de Saint-Etienne, où elle est morte en deux jours.

— Et Robert ?

— Je crois qu’il en a eu un vrai chagrin. Sincère. Pendant quelque temps je l’ai vu, tout de noir vêtu, à la messe chaque dimanche. Après l’office, il allait au cimetière et restait un long moment devant la tombe de sa femme. Est-ce qu’il priait ? Pas sûr… Et puis… En quelques mois, les messes se sont espacées, les visites au cimetière aussi. Le gris a remplacé le noir dans son costume du dimanche. Le crêpe a disparu du revers de la veste. Depuis trois ans, il a renoué avec sa pratique annuelle. »

L’abbé Dufresne avait essayé d’en savoir un peu plus :

« Et question moralité ?

— Il n’a pas mauvaise réputation, pour autant que je sache. Dur en affaires, mais ni plus ni moins que ses confrères du bâtiment. Quant à la façon dont il a repris son entreprise, tout n’est peut-être pas vrai dans ce qui se raconte à Fontbonne. »

La conversation s’était arrêtée là. Les deux prêtres avaient parlé de reprendre contact, au besoin, tout en sachant que leurs chances de le faire étaient des plus faibles. Mais l’abbé Dufresne en avait été ébranlé. Marier cette gamine d’à peine vingt ans à un homme de quinze ans son aîné, veuf, de surcroît ! Il avait décidé d’en parler au père.

Le dimanche suivant, après le déjeuner chez Mélanie Doutras, il avait profité de ce que grand-mère et petite-fille étaient occupées à faire la vaisselle, pour aborder le sujet. Le moment était propice ; le poêle d’émail vert, bourré d’anthracite, ronflait calmement et rayonnait d’une douce chaleur ; après le lapin en civet, spécialité de Mélanie, onctueux à souhait, embaumant le laurier et les épices, les tranches de tarte aux pommes, minces et juste assez caramélisées pour fondre sur la langue, avaient placé les deux hommes en état de béatitude. C’était l’heure de la « goutte », eau-de-vie de prune apportée par l’abbé, qui la tenait d’un de ses paroissiens, distillateur clandestin dans sa grange. En inclinant la bouteille sur leurs tasses encore chaudes du café, il avait risqué :

« Dites… »

Marius Bouterie lui avait adressé un regard en coin qui en aurait arrêté plus d’un. Le prêtre avait continué :

« Ce Robert Chevrier qui veut épouser Louise, vous le connaissez bien ? »

Avant de répondre, Marius avait porté la tasse à ses lèvres et aspiré bruyamment une gorgée d’alcool. Puis il avait reposé la tasse sur la soucoupe avec peut-être un peu plus de force qu’il n’était nécessaire.

« Qu’est-ce… »

Il allait dire « Qu’est-ce que ça peut vous faire ? » et s’était, à temps, souvenu de l’identité de son interlocuteur. Il avait complété :

« … que vous voulez savoir ? »

L’abbé avait éprouvé le besoin de se justifier :

« Vous comprenez, je vais le marier à votre fille. Elle, je la connais. Mais pas lui. Il faut bien que j’en sache un peu plus sur cet homme, que ses prénoms et la date de son baptême. Ils ont tout de même une certaine différence d’âge. On m’a dit qu’il était veuf… »

Marius s’était renversé en arrière.

« Qui vous a dit ça ? »

L’abbé avait eu un geste évasif de la main gauche et gagné du temps en goûtant l’eau-de-vie. Marius avait repris :

« Il est veuf… Et après ? Il n’a pas assassiné sa femme, que je sache ! Il est de bonne famille, même s’il est du Puy-de-Dôme… »

L’abbé ne s’était pas laissé intimider. Encouragé par la prune, il avait repris :

« Comment l’avez-vous connu ? »

Marius avait serré les poings et pris son air des mauvais jours. Puis, détendu lui aussi par l’alcool, il avait admis :

« Je connais la famille Chevrier, il leur est arrivé de m’acheter des veaux…

Puis, sur un ton d’excuse :

— Ils ont une combine pour les exporter en Italie… Toujours est-il que je les ai rencontrés à la foire de Fontbonne, en octobre dernier. Il y avait le Chevrier de Baques et le manchot. J’avais amené deux veaux dans la remorque, ils me les ont pris tous les deux. Après que nous avons fait affaire, nous sommes allés boire un coup chez Lebon. C’est là que le manchot m’a parlé de son fils, qui était veuf et qui désirait se remarier. Et même le plus vite possible. J’avais entendu parler du fils et de son entreprise. C’est du solide. J’ai tout de suite pensé à Louise, et que c’était une bonne occasion pour… »

Il s’était arrêté net et l’abbé avait pensé à sa place : Pour m’en débarrasser. Marius avait repris :

« … une bonne occasion pour elle. Regardez autour de vous. Des affaires comme celles du fils Chevrier, y en a pas des masses. Il a commencé apprenti maçon, et maintenant il a vingt ouvriers. Et ça tourne rond. D’après ce qu’on m’a dit… »

Là, il avait baissé la voix :

« N’en parlez à personne… Il serait bien placé pour obtenir le lot de maçonnerie de la Maison de la Culture qui va se construire à Fontbonne sur la place de la Grenette. Et même, à ce qu’il paraît, la démolition de l’ancien bâtiment… »

Il avait l’air tellement admiratif que l’abbé, qui n’avait pas la moindre idée de l’ampleur du chantier, s’était cru obligé de s’extasier :

« C’est énorme ! »

Marius s’était assombri. Il avait baissé les yeux, soudain pensif.

« Enorme, oui. Peut-être même trop… peut-être qu’il a plus grands yeux que grand ventre… »

Une gorgée de prune lui avait rendu le moral.

« Il est encore jeune et, jusqu’à présent, il ne s’est jamais trompé, en affaires. Sans compter que Louise pourra l’aider dans ses comptes. Ses études m’ont coûté assez cher… »

Il avait fini sa tasse. Un ange était passé avant que le prêtre ne demande :

« Ils se connaissent, au moins ? »

Marius s’était rengorgé :

« Qu’est-ce que vous croyez ? On s’est débrouillés pour qu’ils se rencontrent. On a organisé ça avec le père, Rémy Chevrier. Le manchot. Il faut dire qu’on a eu de la chance : une employée du jeune Chevrier venait de le quitter pour se marier à Saint-Etienne. Dès que le manchot l’a su, il m’a téléphoné. Robert n’avait pas encore passé d’annonce pour en recruter une autre que je lui amenais Louise… »

Marius Bouterie s’était versé une autre dose de prune, avant de continuer :

« Vous me croirez ou vous me croirez pas, mais ils se sont plu, ces deux-là. Le coup de foudre, comme ils disent. C’était y a pas deux mois. Depuis, ils se revoient toutes les fois qu’ils en ont l’occasion. Il est vrai que c’est pas souvent, avec le boulot qu’il a, le Robert… »

Leur vaisselle terminée Mélanie et Louise avaient rejoint les hommes. Marius Bouterie s’était arrêté net et avait remis le nez dans sa tasse. Comprenant qu’il n’en tirerait rien de plus, ce jour-là, l’abbé avait fini la sienne et pris congé pour partir à la cure se préparer pour vêpres. Sur le seuil, il s’était tourné vers Louise. Sans tenir compte des regards furibonds de Marius ni de l’air inquiet de Mélanie, il lui avait dit, d’un ton qui se voulait détaché mais n’admettait pas de réplique :

« Tu viendras me voir, un de ces jours. Le plus tôt sera le mieux. »

Louise était passée le lendemain, profitant de ce que son père posait une clôture électrique et n’avait pas besoin d’elle. Fort de ce qu’il avait appris la veille, l’abbé l’avait interrogée sur cet engagement. Evoquant le veuvage de Robert il avait acquis la certitude que Louise était au courant des circonstances de la mort de celle qui l’avait précédée dans le cœur et le lit de Robert.

« Cela ne t’effraie pas ? » avait-il demandé.

La jeune fille avait baissé la tête un instant et l’avait relevée en le fixant dans les yeux. Il y avait dans son regard du défi et même une certaine impertinence tandis qu’elle répondait :

« Ce n’est pas contagieux, que je sache ! »

Le prêtre, ramenant la conversation sur des sujets moins sensibles, avait émis le désir de faire la connaissance de Robert Chevrier et avait insisté pour que les deux fiancés vinssent ensemble préparer leur mariage.

« Tu comprends, se marier à l’église n’est pas anodin. Vous allez vous engager devant Dieu et pour toujours. Ce n’est pas comme à la mairie, où il suffit de publier les bans quinze jours à l’avance. Au fait, tu n’es pas majeure… Veille à ce que ton père se charge des paperasses… »

C’est avec un rien d’amertume que Louise avait répondu :

« Ne vous inquiétez pas, monsieur le curé, il le fera plutôt deux fois qu’une ! »

Robert et Louise étaient venus, au jour dit mais en coup de vent, entre deux visites de chantiers du futur mari qui, durant l’entretien, avait au moins dix fois consulté sa montre. Le père Dufresne avait pu constater que l’homme ne faisait pas ses trente-cinq ans. Pas très grand, aussi large que haut, une tête allongée aux yeux noisette, surmontée d’une brosse drue, châtain foncé, des mains calleuses dont la droite avait broyé celle du prêtre à l’arrivée, il avait paru plutôt ouvert, sympathique et, semblait-il, droit. Pour tout dire, il avait fait sur l’abbé une assez bonne impression. Et Louise le couvait du regard, comme si elle craignait qu’il ne se sauvât. L’abbé leur avait remis le petit livret de préparation au mariage, livret qu’ils s’étaient engagés à potasser avec, avait-il semblé, plus de conviction du côté de la jeune fille que de celui de son futur.

Celui-ci parti, le prêtre avait retenu la jeune fille. Non sans peine ; Louise, pressée de rentrer à la maison, n’avait cessé, pendant toute la conversation de couver des yeux son cyclomoteur à travers la fenêtre du bureau de l’abbé. Il avait commencé par une affirmation :

« Tu le veux, ton Robert, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. »

Elle avait baissé les yeux et incliné la tête. L’abbé Dufresne avait continué :

« Et… Il te veut aussi, n’est-ce pas ? »

Nouvelle confirmation. L’abbé s’était alors redressé de toute sa hauteur en disant, sévère :

« Et tu penses que cela suffit pour faire un mariage heureux ? Et un mariage qui dure ? Tout nouveau, tout beau, aujourd’hui. Mais as-tu pensé que, quand tu auras trente ans, autant dire demain, il en aura quarante-cinq ? Et ainsi de suite… Et en plus, vous êtes pressés… »

Il s’était arrêté soudain, comme pris d’un doute, avant de reprendre :

« Au moins tu n’es pas… Non, bien sûr, tu me l’aurais dit à confesse… Mais alors, qu’est-ce qui vous démange de vous marier aussi vite ? »

Il s’était mordu la lèvre. Il savait bien ce qui démangeait les jeunes fiancés, autrefois. Mais les mœurs avaient changé et les jeunes gens modernes s’arrangeaient pour évacuer le problème sans attendre la cérémonie, quitte à le lui avouer ensuite, en confession. Depuis une dizaine d’années, il en avait marié plus d’une qui cachait des rondeurs sous une robe savamment coupée. Blanche, bien sûr.

L’air embarrassée, Louise avait répondu :

« Ce ne serait que de nous, on aurait pu attendre un peu. Surtout que ce mois de mai n’est pas la meilleure époque, pour Robert. Il a deux ou trois gros chantiers qu’il ne peut pas abandonner. Et puis il attend l’adjudication de la Grenette, à Fontbonne. Mais c’est le… mon futur beau-père, qui nous pousse. Robert m’a dit qu’il passait son temps à le tanner. Si ça ne tenait qu’à lui, on se serait mariés le lendemain du jour où je suis allée postuler pour la place d’employée de bureau !

— A ce propos, il t’a embauchée ? »

Louise avait fait « non » de la tête.

« Il attend peut-être que vous soyez mariés pour te faire travailler avec lui… »

Pour la première fois, depuis le début de l’entretien, Louise avait montré de l’hésitation.

« Il n’en parle pas… En tout cas, il a embauché une autre fille, pour la place vacante. Il m’a bien dit que ce n’était qu’à l’essai… »

Le prêtre, remarquant que les coups d’œil au cyclomoteur se faisaient plus fréquents, avait fini par libérer Louise, qui était partie en traînant sa fumée bleue. Il avait gardé de cette visite une impression mitigée. Aussi arrangé qu’il ait pu être entre les deux futurs beaux-pères, le mariage de Louise et de Robert unirait deux jeunes gens qui semblaient le vouloir. Et si même… Des mariages arrangés, depuis vingt-cinq ans qu’il était curé de Saint-Issiaume, il en avait célébré plus d’un, et l’immense majorité d’entre eux avaient tenu. Mais il connaissait Marius Bouterie ; et ce qu’on lui avait dit de Rémy Chevrier ne le prédisposait pas à faire confiance à une union arrangée par ces deux-là.



L’abbé referma la porte. Il y avait plusieurs minutes que l’on n’entendait plus les enfants de chœur. Ce calme était suspect. Il se retourna brusquement pour apercevoir un éclair rouge au coin du couloir obscur où étaient suspendues les soutanes. Il y fut en deux pas. Le jeune Bouillet s’était emparé du rat-de-cave et faisait mine d’enflammer le surplis de son camarade. Un coup de pied au derrière le lui fit lâcher. Le pas en avant que fit le prêtre pour écraser de la semelle la flamme qui aurait pu se communiquer au parquet multiséculaire épargna au coupable et à sa victime provisoire la paire de taloches qui aurait dû suivre.

— Maintenant vous arrêtez de faire les zouaves, ou je ne vous reprends plus jamais pour servir la messe… gronda le prêtre. Arrangez-vous, c’est l’heure.

Précédé des deux gamins et portant devant lui les objets du culte arrangés avec soin par Bouillet, il entra dans le chœur de l’église et s’avança vers l’autel.





2





La messe était dite, Louise et Robert mariés. Il ne restait plus qu’à bénir l’assistance. L’abbé Dufresne commença de lever le bras et arrêta son geste esquissé, pour regarder une dernière fois les premiers rangs de chaises. D’un côté, clairsemée, la famille Bouterie ou ce qu’il en restait. Mélanie, son gendre, père de la mariée, le témoin du marié, deux ou trois cousins inconnus. De l’autre, les Chevrier. Rémy, beau-père de Louise, une femme âgée et plutôt ronde que l’abbé identifia comme sa belle-sœur, un homme qui ressemblait à Rémy en plus grand et qui devait être son frère François, une cousine de Robert, son témoin, et, là aussi, quelques cousins non identifiés, probablement auvergnats. Au milieu, devant eux, les mariés. Robert, vêtu d’un costume gris (Son costume de demi-deuil, pensa le prêtre), souriant, à demi tourné vers Louise, les jambes repliées sous sa chaise, comme prêt à bondir. A son côté, lui donnant la main, Louise, radieuse dans une robe de soie blanche qui mettait en valeur sa taille élancée, ses cheveux châtain clair coiffés d’un drôle de petit chapeau incliné sur l’avant. Son fin visage exprimait le bonheur mais, dans ses yeux gris, l’abbé crut voir comme une inquiétude. Quoi qu’il en fût, c’était fait. Elle était mariée et, il fallait l’espérer, pour toujours. Le curé leva le bras et, en bénissant les fidèles, prononça la formule qui avait remplacé l’Ite missa est d’avant concile :

— Allez dans la paix du Christ.

Pendant que la foule s’écoulait hors de l’église pour attendre les mariés sur le parvis et les y acclamer, ceux-ci, contournant l’autel, allaient, suivis de leurs témoins, signer en compagnie du prêtre le registre des mariages. Le conflit entre enfants de chœur, mis sous le boisseau pendant la cérémonie, reprenait de plus belle, à propos de l’éteignoir. Tous deux revendiquaient le plaisir de coiffer du cornet de tôle la flamme des cierges de l’autel. Laissant ses hôtes penchés tour à tour sur le registre, le prêtre se précipita sur les belligérants. Cette fois-ci, les taloches tombèrent, l’éteignoir aussi. Le curé le ramassa, par souci d’équité le remit à Bouillet et rejoignit les jeunes gens, qui se redressaient après avoir signé.

Avant de quitter la sacristie, le marié tira de sa poche deux gros sachets de dragées qu’il remit aux garçons puis, de son portefeuille, sortit un billet de dix francs à partager. Pressentant une nouvelle bataille (et, à propos d’argent, celle-ci risquait d’être sérieuse), le prêtre s’en empara en disant qu’il ferait lui-même le partage, ce qu’il fit en prélevant deux billets de cinq francs dans le panier de la quête. Privés de sujet de discorde et débarrassés de leurs soutanes, les garçons s’affairèrent à ranger la sacristie et partirent en coup de vent dès qu’un semblant d’ordre parut y régner.

L’abbé sortit à son tour et rejoignit les familles sur le perron. Elles se disposaient pour la photo devant le photographe qui agitait les bras. Sans le vent, qui compliquait les choses en soulevant les robes et en menaçant les chapeaux de disparition, la corvée eût été vite expédiée, ils étaient peu. Pour le côté Bouterie, quelques cousins de Saint-Etienne, parents de Marguerite, que Marius ne voyait que pour les occasions de ce genre, et Mélanie Doutras, seule au monde de sa génération. Ils n’étaient guère plus nombreux du côté de l’époux. Il y avait Rémy, bien sûr, qui donnait son bras valide à Mélanie, François, le frère de Baques avec sa femme, et deux familles de jeunes cousins d’Arèles. Enfin, les témoins des mariés qui semblaient ne pas savoir de quel côté se mettre, et une demi-douzaine d’enfants, difficiles à attribuer, qui couraient autour des adultes au grand désespoir du photographe. Il y avait aussi, à la surprise heureuse du père Dufresne, un prêtre de petite taille, à la tête blanche, au visage rose et ridé comme une vieille pomme, et dont une brioche confortable tendait la soutane lustrée par l’usage. Si le plumage correspondait au ramage, ce devait être l’abbé Notton, curé du Ramelat.

Enfin l’ordre se fit, la photo fut prise et les invités se dirigèrent, en cortège informel, vers la salle pour noces et banquets du Balcon, restaurant de Saint-Issiaume où Marius Bouterie avait commandé le repas de noces. Le vent avait faibli, de lourds nuages s’accumulaient au-dessus des monts. La pluie menaçait. « Petite pluie abat grand vent », certes, mais aussi « mariage pluvieux, mariage heureux », pensa l’abbé Dufresne avant de se reprocher cet accès de superstition.

Le vieux prêtre marchait en tête. Stimulé par la perspective du repas à venir, il allait d’un bon pas. L’abbé Dufresne força l’allure pour le rejoindre mais n’y parvint qu’à la porte du restaurant. Les deux prêtres, entrés parmi les premiers dans la salle, se glissèrent sur le côté pour laisser entrer les autres et jouir du spectacle. Marius n’ayant pas mégoté, Fournet, chef et propriétaire du restaurant, avait bien fait les choses. Le buffet des apéritifs occupait à lui seul un bon quart de la première salle. Surchargé de plateaux, de bouteilles, de verres rangés en triangle, il semblait inépuisable. Deux jeunes filles en tablier blanc, au garde-à-vous derrière la table, souriaient d’un air engageant. Les deux prêtres, comme d’un commun accord, se tournèrent l’un vers l’autre. L’abbé Dufresne fut le premier à tendre la main.

— Vous devez être le père Notton…

La voix qu’il avait entendue au téléphone, deux mois auparavant, lui répondit dans un sourire :

— Tout juste. Je ne vous demande pas qui vous êtes…

Le père Dufresne s’étonna :

— Je ne vous ai pas vu, pendant la cérémonie.

Le vieux prêtre eut un sourire en coin. Il balaya du regard, de bas en haut, la longue silhouette, le profil aquilin et la brosse grisonnante de son collègue.

— Vous savez, avec ma taille, je suis facilement caché par les rangs de devant. De plus, je suis arrivé tard, avec François Chevrier. Au dernier moment, il ne voulait plus venir, pour ne pas rencontrer son frère. Sa femme m’a appelé à la rescousse pour le convaincre et je l’ai suivi jusque dans la voiture. C’est pour cela que je suis ici, en surnombre.

— Vous ne mangerez pas avec nous ?

— Si, en définitive. La femme de François, qui a gardé quelques relations avec Rémy, a fait en sorte que l’on ajoute un couvert. Je crois même que nous serons à côté l’un de l’autre. Mais, si ça ne vous fait rien, je vais aller tâter de ces hors-d’œuvre pendant qu’il en reste…

De fait, pendant qu’ils parlaient, les autres étaient entrés à leur tour et, sans plus attendre, s’étaient rués sur le buffet. Les deux prêtres se mêlèrent à la cohue. Dans le sillage de l’abbé Notton, le père Dufresne eut tout loisir d’admirer la dextérité avec laquelle il fendait la foule pour s’approcher de la table. Une fois à pied d’œuvre, et tant qu’il en resta devant lui qu’il pouvait atteindre, le petit prêtre engloutit toast sur toast devant son confrère effaré qui, se réservant pour le repas, se contentait de picorer. Quand Jacques Fournet donna le signal et que les invités au seul apéritif s’en furent à regret, le père Notton avait fait place nette devant lui et, dédaignant la « marquisette » servie à la louche, bu à lui seul deux bons tiers d’une bouteille d’un chiroubles plus qu’honnête. L’abbé Dufresne, qui n’avait fait que tremper les lèvres dans son verre, était émerveillé par la capacité d’absorption de son confrère, qui n’accusait le coup que par une rougeur un peu accentuée du nez et des pommettes.

Le repas fut à la hauteur du buffet. Longtemps après, nombreux étaient les participants qui n’hésitaient pas à clamer à qui voulait les entendre que, sur cette prestation, Jacques Fournet méritait largement une étoile. Après le cinquième pastis, certains montaient même à deux. Et ils n’hésitaient pas à ajouter que s’il ne les avait jamais eues, c’était parce que les inspecteurs du guide Michelin, ces Auvergnats, ne sauraient récompenser un restaurant d’une province limitrophe. « C’est trop près, ça les gêne », affirmaient-ils. Et ceux qui avaient conservé le menu de ce festin le parcouraient de temps à autre, glissant un doigt nostalgique sur les Cailles en sarcophage, le Saumon sauce hollandaise, le Filet de bœuf printanier, le Buisson d’écrevisses et les Quenelles truffées, sans compter le trou normand, l’énorme pièce montée avec ses petits mariés en porcelaine et l’omelette norvégienne.

Des cailles à l’omelette norvégienne et au champagne qui l’accompagnait, le père Notton avait goûté de tout, en quantités appréciables, sans omettre d’accompagner chaque mets du vin adéquat ni paraître affecté en quoi que ce fût, si ce n’était de la couleur de son nez, qui fonçait à chaque plat. Cela tout en faisant la conversation avec ses voisins de table, au grand dam de son confrère. Le père Dufresne, qui s’était contenté de portions plus raisonnables et avait même calé avant les quenelles, bouillait de ne pouvoir attirer son attention. Depuis qu’il l’avait identifié sur le perron de l’église, une question lui brûlait les lèvres et il cherchait l’occasion de la placer.

Elle vint avec le café et la somnolence qui commençait à s’emparer de leurs voisins. L’abbé Dufresne en profita pour se pencher vers son confrère et lui glisser à l’oreille :

— Dites… si vous avez cinq minutes, j’aurais une ou deux choses à vous demander.

L’autre posa sa tasse, sobre instantanément.

— Il faudra vous dépêcher. Tel que je le connais, dès qu’il aura bu le digestif, François Chevrier ne voudra pas rester une seconde de plus en territoire ennemi. Et, de toute manière je dois rentrer, j’ai vêpres à dire.

— C’est que… C’est assez confidentiel.

Le père Notton réfléchit un instant.

— Venez. Nous allons sortir et trouver un coin tranquille, si possible invisible d’ici. François Chevrier, même s’il veut s’en aller, sera bien obligé de m’attendre. On n’abandonne pas son curé…

Il se leva en regrettant :

— Dire que le digestif au menu était un armagnac de 1911…

Contournant l’hôtel, les deux prêtres arrivèrent sur un jeu de boules. Des bancs le bordaient. Ils s’assirent.

— Dépêchons-nous, dit le père Notton. Outre le François qui va vouloir partir, la pluie menace de plus en plus. S’il ne pleut pas d’ici un quart d’heure, je ne connais plus rien au temps. Alors, cette question ?

L’abbé Dufresne regarda vers le ciel avant de risquer :

— Quand je vous ai téléphoné, au mois de mars, vous avez terminé la conversation par ces mots : « Il ne faut pas croire tout ce qui se raconte à Fontbonne sur la façon dont Robert Chevrier a repris son entreprise », ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce qui se raconte, à Fontbonne ?

— C’est curieux que vous me le demandiez parce que, après votre appel, je me suis mis à y repenser… Du coup je me suis renseigné, justement, sur ce qui se raconte à Fontbonne. Alors, pour faire court, je vais vous résumer ce que j’en sais de certain ou presque…

« Robert Chevrier est né à Baques, en 35. Son père, Rémy, qui travaillait à la ferme familiale, devait avoir dans les vingt-cinq ans. Sa mère était une Ravel, de Fontbonne, pas des gros richards, pas des fauchés non plus. Noémie Ravel était cousine seconde de Claudius Sagnol, pas la famille des pâtissiers, celle des cousins, maçons de père en fils. L’entreprise de Claudius Sagnol était petite mais prospère. Il faut dire que le Claudius était sur tous les coups, averti avant tout le monde des chantiers qui allaient s’ouvrir, toujours placé en prix. A la déclaration de guerre, en 39, il avait sept compagnons et deux apprentis. Trop vieux pour faire la guerre, il profita du fait que la plupart de ses concurrents du coin avaient été mobilisés et, pour certains, faits prisonniers avec une bonne partie de l’armée française. Dont moi, soit dit en passant. Pendant toute l’Occupation il a joui d’un quasi-monopole, sur le canton de Fontbonne, et n’a pas manqué d’en profiter…

« Seul des Chevrier de Baques, Rémy avait été mobilisé. Son jeune frère, François, s’était débrouillé pour être réformé. Ce n’est probablement pas le premier sujet de discorde entre les deux frères, mais sûrement un des plus consistants. Au départ de Rémy, les travaux de la ferme n’étant pas son fort et la tutelle de son beau-frère se faisant trop lourde, sa Noémie était allée se réfugier avec son fils dans sa famille de Fontbonne. Elle avait renoué, avec les cousins Sagnol, des liens quelque peu distendus par le sale caractère de son mari…

« Pour faire court, à la Libération l’entreprise Sagnol comptait douze salariés. De fait, alors que Claudius faisait des risettes aux chleus ou à leurs amis pour avoir des matériaux, son fils, Jacques, traficotait avec les maquisards de Saint-Théouquiat. Il les approvisionnait en denrées qu’ils ne pouvaient réquisitionner eux-mêmes dans les fermes et qu’il se procurait Dieu sait comment. Ce qui fait que l’entreprise Sagnol, prospère sous l’Occupation, a traversé sans dommages les troubles de la Libération et les rigueurs de l’épuration. Les maquisards, qui terrorisèrent le canton pendant plusieurs jours après le départ des Allemands, avaient la reconnaissance du ventre ; ils ne mirent pas beaucoup de zèle à rechercher Claudius Sagnol et fichèrent une paix royale à sa famille. Tout le monde, à Fontbonne, n’eut pas cette chance ou cette habileté. Quand les choses se furent calmées et que s’installèrent des autorités légitimes, Claudius refit surface. Plus tard, il comparut pour collaboration et fut acquitté pour services rendus à la Résistance. Quant à son entreprise, elle était si bien implantée qu’elle garda sa position dominante, même après que ses concurrents furent revenus d’Allemagne et eurent repris leur activité.

« Je vous ai déjà dit que Rémy Chevrier était rentré de captivité, en juillet 45, avec un avant-bras en moins. Le droit, pour ne rien arranger, même s’il s’est fait faire depuis une main artificielle, une espèce de pince qu’il actionne avec son autre main. La famille retourna s’installer à Baques, il n’était pas question pour Rémy d’abandonner si peu que ce fût de son territoire. Les querelles entre les deux frères reprirent de plus belle, accentuées par l’invalidité de Rémy. Moins solide que sa belle-sœur, Noémie souffrit de ces bagarres perpétuelles et il n’est pas impossible que cette situation de conflit permanent ait sinon déclenché du moins accéléré le cancer qui l’emporta en trois mois, fin 46. Robert avait onze ans. Un peu jeune, pour perdre sa mère… Comme il était robuste, vous avez pu le voir, il suppléait son père, dans la mesure du possible, aux travaux de la ferme. A l’inverse de la famille de votre paroissienne, les Chevrier ne sont pas très portés sur l’école. Dès son certificat d’études en poche, Robert s’embaucha comme apprenti chez son cousin Claudius Sagnol, au grand dam du François, qui l’aurait bien gardé comme valet. A titre gratuit, bien sûr.

« Ne vous y trompez pas. Peu instruit, certes, Robert n’a pas que ses larges épaules. Il promène par-dessus une tête bien faite et, croyez-le ou non, bien pleine. C’est quelqu’un de très intelligent et capable. Il le prouva dès son arrivée chez Sagnol et passa très vite d’apprenti à compagnon puis de compagnon à contremaître. Pour tout arranger, il s’est débrouillé pour échapper au service militaire et, du coup, au « rappel » en Algérie. A-t-il profité de la même filière que son oncle, quinze ans plus tôt, ou s’est-il arrangé pour être exempté en tant que soutien de famille, avec son père manchot ? L’histoire ne le dit pas. Toujours est-il que, pas cinq ans après son embauche, il était devenu l’homme de confiance de Claudius Sagnol, aussi habile que son patron à dénicher les informations utiles, aussi prompt à réagir, aussi rigoureux dans l’organisation. La suite logique aurait été, pour lui, de quitter l’entreprise Sagnol et de fonder la sienne. Surtout que Jacques Sagnol, probablement moins intelligent, certainement moins doué que lui pour les affaires, commençait à voir d’un très mauvais œil l’ascension de ce rival dans l’estime paternelle. Son père, qui s’en était aperçu, avait beau s’ingénier à séparer les deux jeunes gens, à leur confier des tâches différentes, il ne pouvait éviter les frictions. Si Jacques avait mis sa mère dans son camp, Robert, lui, bénéficiait de l’appui de Claudius, ce qui faisait pencher la balance en sa faveur.

« Les choses auraient pu continuer ainsi encore quelque temps si Hélène, dix-huit ans à l’époque, fille de Claudius et surtout sœur de Jacques, n’était pas tombée amoureuse de Robert. Lui avait-il fait la cour ? Mon informateur n’a pas su me le dire. Robert et Hélène furent un temps très discrets mais, début 59, l’affaire éclata. On m’a dit que c’était Hélène qui, n’y tenant plus, avait annoncé tout de go la nouvelle à ses parents, disant qu’elle aimait Robert, qu’elle voulait l’épouser le plus vite possible, qu’elle n’en aimerait jamais aucun autre, etc. Vous savez ce que racontent les filles dans une occasion pareille. Robert, interrogé, confirma leur amour et son désir d’épouser Hélène. Drame dans la famille Sagnol. Entre Jacques, qui ne voulait pas de Robert comme beau-frère, sa mère, qui, ayant des ambitions pour sa fille, avait déjà posé des jalons dans les bonnes familles de Fontbonne, et Claudius qui, finalement, aurait bien accepté mais ne voulait pas causer de tort à son fils, la situation des amoureux devint vite intenable. Hélène fut envoyée chez des cousins à Aubenas, voir s’il y faisait meilleur, et il fut annoncé à Robert qu’on le garderait dans l’entreprise jusqu’à la fin des projets en cours mais qu’ensuite il devrait aller voir ailleurs. Ce qui lui laissait un délai de grâce d’une petite année. On peut penser que Claudius espérait ainsi donner aux fureurs familiales le temps de se calmer et pouvoir garder Robert, qu’il jugeait indispensable à son affaire. Il est probable qu’il comptait aussi sur l’éloignement pour mettre fin à l’amourette…

« Le statu quo a duré quelques mois. Il n’est pas impossible que, pendant cette période, les amoureux se soient écrit chez quelque complice. Ou au moins qu’Hélène ait écrit à Robert. Les chantiers se terminaient, les projets en cours au moment de l’annonce arrivaient à leur conclusion. Sa femme et son fils n’ayant pas molli dans leur opposition, Claudius Sagnol voyait arriver le moment où Robert s’en irait, et avec lui, probablement, une bonne part de ce qui faisait la force de son entreprise. Le sort s’est chargé de régler la question…

A ce moment, l’abbé Notton se redressa en regardant au loin.

— Tenez ! Voilà le François qui me cherche. Je vais devoir abréger.

De fait, l’oncle de Baques apparaissait, tel que l’abbé Dufresne l’avait vu à la sortie de la messe, plutôt grand, massif et voûté. Son épouse, de format pot à tabac, passait le coin à son tour. Tous deux semblaient chercher quelqu’un mais, pour l’instant, regardaient de l’autre côté.

— Ils ne vont pas tarder à m’apercevoir, dit le père Notton, qui enchaîna : Même s’ils avaient exilé leur fille, les Sagnol ne l’avaient pas abandonnée. Tous les dimanches ou presque, à la belle saison en tout cas, ils allaient la voir à Aubenas, partant le matin aux aurores et rentrant à la nuit. L’accident s’est produit un matin de mars 60, dans la descente sur Mayres, en Ardèche. Pour une cause inconnue, la voiture a plongé dans le ravin. Claudius, sa femme et leur fils ont été tués sur le coup. Du moins on peut l’espérer : ce n’est que le lendemain soir qu’on a repéré la carcasse de la voiture…

Une voix l’interrompit. François Chevrier criait depuis le bord du boulodrome :

— Monsieur le curé !

— Deux minutes ! répondit le vieux prêtre, qui reprit son histoire : Il n’y a pas eu d’enquête. On a parlé de plaque de verglas. Le garagiste d’Aubenas qui a récupéré l’épave aurait dit que quelque chose avait cassé dans les freins. Mais c’est une histoire de troisième main. Du coup, Hélène s’est retrouvée seule au monde, héritière d’une entreprise à laquelle elle ne comprenait rien et d’une assez jolie fortune, amassée principalement entre 40 et 45. Et la tante d’Aubenas, sa tutrice, était bien loin. Tout la poussait à épouser Robert Chevrier, ce qui, de toute manière, était son vœu le plus cher depuis presque deux ans. Elle attendit quelques mois, pour le deuil, et, trois jours après son vingt et unième anniversaire, je célébrais leur mariage dans mon église du Ramelat. La ferme de l’Orcière, acquise par Claudius en 43 dans des conditions dont il vaut mieux ne rien savoir, était dans l’héritage. Avec l’argent d’Hélène, Robert en fit une grande et belle maison d’habitation. Ils s’y installèrent et, comme je vous l’ai dit, prirent avec eux Rémy, qui était, littéralement, à couteaux tirés avec son frère. La suite, vous la connaissez, je vous l’ai racontée au téléphone.

François Chevrier était toujours planté au bord du boulodrome et tout son être manifestait une certaine impatience. Sa femme l’avait rejoint et, le bras tendu prolongé d’un parapluie fermé, montrait des nuages de plus en plus noirs.

— Il va vraiment falloir que j’y aille, dit le père Notton en se levant. Cette brave Philomène serait capable de m’abandonner ici plutôt que de prendre le risque de mouiller son col de renard.

Il commença à se diriger doucement vers le ménage Chevrier. L’abbé Dufresne se leva à son tour et le rejoignit en deux enjambées.

— Vous pensez qu’ils vont aller habiter le Ramelat ? demanda-t-il.

L’autre baissa la voix en se rapprochant des Chevrier, qui avaient commencé de partir en direction de la place où étaient garées les voitures.

— Il y a de fortes chances. J’imagine assez mal Robert acceptant de vivre ici.

Ils firent encore quelques pas en silence, s’arrêtèrent et se serrèrent la main. Le père Dufresne garda celle de son confrère un peu plus longtemps que nécessaire, le temps de lui demander :

— Vous me donnerez de leurs nouvelles ?

L’abbé Notton le fixa. Tout sourire avait disparu de son visage.

— Certainement. J’espère qu’elles seront bonnes.

Il se détourna et partit, courant presque, pour rejoindre la famille Chevrier. L’abbé Dufresne le regarda s’éloigner. Sans savoir pourquoi, il avait le cœur lourd.





3





Quels que soient l’âge et l’état des convives, il n’y a pas de noces sans danse après le repas. Les derniers choux à la crème entouraient encore les vestiges de la pièce montée, la glace de l’omelette norvégienne n’avait pas encore fini de se liquéfier dans les assiettes à dessert, le marc de café n’avait pas encore refroidi au fond des tasses que, dans la salle voisine débarrassée du buffet d’apéritif, on entendait beugler l’électrophone. Les derniers verres d’armagnac s’attardaient encore au fond des gosiers, et deux ou trois couples d’âge plus que mûr tournaient au son de succès de vingt ans d’âge. Fournet avait confié l’animation de l’après-midi à Jacqueline, la plus dégourdie de ses serveuses, qui d’ordinaire excellait dans cet exercice. Il était visible que ces airs ennuyaient la donzelle, qui lorgnait, nostalgique, le classeur à 45 tours où dormaient des musiques de sa génération. Mais, en bon petit soldat, elle passait sans se faire prier les rengaines surannées que demandaient les danseurs du moment.

Elle savait, quoi qu’il en fût, que son épreuve ne durerait guère. La noce n’était pas nombreuse et ne comptait pas beaucoup de retraités. Quant aux jeunes, qui pour le moment laissaient la place aux vieux, ils ne tarderaient pas à débarquer et pousser vers la sortie des aînés de toute manière fatigués de valses, rumbas et tangos. Ils réclameraient des musiques du moment, qu’elle se ferait une joie de mettre sur le plateau du tourne-disque.

Une chose la surprenait : d’habitude, la mariée ouvrait le bal en valsant avec son père qui, suivant le rite, la remettait entre les bras de son mari pour terminer la danse. On gardait pour l’occasion, près de l’électrophone, un « Beau Danube bleu » réservé à ces ouvertures. Les mariés du jour, qu’elle apercevait par la porte ouverte, semblaient n’avoir aucune intention de se livrer à cet exercice, pas plus que le père de la mariée qui, bien qu’assis à sa gauche, semblait s’intéresser à tout sauf à elle. Quoique jeune, Jacqueline n’en était pas à son premier mariage et ne se souvenait pas d’avoir vu, chez un père de mariée, surtout veuf, une pareille indifférence à l’égard de celle qui allait le quitter pour toujours.

Elle connaissait bien Louise, de deux ans son aînée. Elles avaient fait un bout de chemin ensemble, en primaire chez les sœurs de la Croix, et s’étaient perdues de vue quand Louise était partie en pension à Saint-Etienne. Sans être précisément des amies, elles échangeaient des sourires et quelques mots aimables lorsqu’il leur arrivait de se rencontrer au village, bien que Louise fût une Bouterie, bachelière de surcroît, et Jacqueline, de pauvre et de petite extrace, serveuse chez Fournet depuis le lendemain de son certificat d’études. La Louise qu’elle voyait par la porte, entre son père et son mari, lui semblait aux antipodes de celle qu’elle avait rencontrée, pas plus tard que l’avant-veille, sortant du Casino avec un cabas d’où dépassaient des têtes de poireaux. Pour tout dire, les cinq acteurs principaux de cette noce, les deux pères, la grand-mère de Louise et les mariés eux-mêmes, figés dans l’attente d’on ne savait quoi, semblaient des personnages d’un tableau, elle eût dit d’une Cène si elle avait connu le terme. Elle pensait aussi, par moments, à des statues ou, mieux, aux mannequins de cire du musée Grévin, qu’elle avait visité lors d’un voyage à Paris avec l’Athlétique issiaumois, où son fiancé jouait au foutebole.

Tino Rossi roucoulait pour Marinella quand les statues s’animèrent. Les mariés se tournèrent l’un vers l’autre, se sourirent, échangèrent deux mots, et se levèrent. Pas plus Louise que son mari, aucun ne se tourna vers son père quand ils s’écartèrent de la table, mais Louise se pencha vers sa grand-mère et les deux femmes s’embrassèrent un long moment. Puis les deux jeunes gens se dirigèrent vers la porte, adressant, de ci, de là, un salut de la main à des gens que Jacqueline ne pouvait voir. Passant devant elle, ils lui sourirent et Louise lui adressa quelques mots qui se perdirent dans le filet de voix du chanteur, poussé au maximum de l’amplification. Puis, zigzaguant entre les danseurs, ils sortirent sous la pluie douce, qui s’était enfin décidée à tomber. S’écartant quelques instants de son poste, Jacqueline les aperçut qui couraient vers la fourgonnette de l’entreprise Sagnol. Louise maintenait d’une main son drôle de petit chapeau et, de l’autre, soulevait le pan de sa robe. Les mariés montèrent dans la voiture, claquèrent les portes. La voiture démarra et passa le coin de la rue. Jacqueline revint à son tourne-disque, y remplaça Tino Rossi par Luis Mariano.



La route n’est pas longue, entre Saint-Issiaume et Fontbonne. Elle plonge en virages vers la Siche, qu’elle franchit à Pierpont, et remonte de même vers Fontbonne. Robert conduisait vite, avec une sorte de détachement, et ne lâchait la main de Louise que pour changer de vitesse, ce qui était assez fréquent. Il ne quitta la route des yeux, pour sourire à sa femme, que dans les deux lignes droites bossues qui concluent le trajet avant de descendre dans la cuvette de Fontbonne.

Ils traversèrent sans s’arrêter le bourg, où les équipes municipales finissaient de nettoyer les détritus du marché, et prirent la route qui monte vers le Ramelat en longeant la Font des Mares. Les pins s’étaient rapprochés de la chaussée et lançaient au-dessus d’elle une voûte de bois entrelacés qui assombrissait encore le jour de cette fin d’après-midi. La pluie s’était faite plus dense. Condensée par les branches, elle tombait sur le pare-brise en grosses gouttes claquantes. Ce fut un soulagement pour Louise quand la route, laissant les méandres paresseux de la rivière, attaqua la rampe qui menait au village du Ramelat et, pour un moment, sortit des bois. Juste avant le village, une sente partait vers la droite et montait vers le suc, dont le sommet arrondi semblait palper l’ardoise du ciel. Tout de suite, les bois se resserrèrent sur elle. C’étaient des sapins, cette fois, vert sombre, presque noirs.



Ce n’était pas la première fois qu’elle venait à la ferme. Dès qu’ils eurent décidé de se marier – et, après leur première rencontre, cela n’avait pas été long –, Robert l’avait amenée à l’Orcière pour lui montrer l’endroit où il allait la faire vivre. Dans la pénombre des sapins elle se rappelait la scène. Il faut dire que, s’il avait voulu la dégoûter du lieu, Robert n’aurait pu mieux choisir son jour. C’était un matin de février, avec un vrai temps d’hiver. Il était venu l’attendre, ce dimanche, à la gare de Fontbonne où elle était arrivée par le train, partie de Saint-Issiaume sous un prétexte auquel sa grand-mère n’avait cru qu’à moitié. Les nuages bas, lourds de neige, s’éventraient sur la pointe du clocher de l’église. Il en sourdait une poussière blanche qui balayait les rues en tourbillons et, sur les espaces libres, serpentait en ruisseaux éphémères. Tout annonçait, pour la nuit, la tempête majeure, celle qui bouche les routes, plâtre les fenêtres et, pour quelques heures ou parfois quelques jours, fige la vie des gens dans leurs maisons.

Ils avaient parcouru le même itinéraire, passé sous les mêmes pins, traversé les mêmes sapins. Avec la neige qui commençait à poudrer le sol, il y faisait moins sombre, ce jour-là. Après un kilomètre environ, Robert avait tourné à gauche dans un chemin montant, bien empierré. Il était si étroit que, parfois, les branches basses des arbres giflaient les rétroviseurs au point que Louise s’était demandé un moment s’ils n’allaient pas finir à pied. Ils avaient très vite débouché sur une vaste clairière dont la maison occupait le fond. Tout autour, de grands sapins sombres, dont les formes dentelées commençaient à se franger de blanc. Derrière, le sommet du suc des Fouilles se perdait dans le brouillard laiteux. La maison était entourée d’un mur de pierre surmonté d’une grille de fer. Au sortir des bois, le chemin contournait la clôture par l’est et s’enfonçait derechef sous les sapins. Louise avait pensé qu’il devait desservir le sommet du suc et s’était demandé de quelles fouilles cette colline pouvait bien tirer son nom. Un portail s’ouvrait dans le mur, à côté du pignon, donnant sur une cour où Robert avait engagé la fourgonnette. Cette maison était bien une ancienne ferme, comme en témoignaient sa forme rectangulaire et le hangar perpendiculaire qui fermait la cour au couchant, en l’abritant des vents dominants. Mais, enchâssée dans les sapins et dominée par la colline, elle avait paru à Louise plus grande, plus massive et, en dépit du granit blond de ses murs, plus sombre que sa ferme natale et que toutes celles qu’elle avait connues.



La maison avait été construite en 1910 par un jeune homme de Saint-Badel qui avait acheté pour une bouchée de pain dix hectares de taillis au flanc du suc et avait passé cinq ans à les défricher avant de faire construire la ferme que Louise ne va pas tarder à visiter. Sans donner de raison, il avait fait graver L’Orcière, en cursive Art nouveau, sur une plaque de faux marbre dont il avait orné le pilier gauche du portail avant d’emménager avec femme et enfant. Le pauvre homme n’avait pas joui longtemps de sa ferme neuve ; il avait été coupé en deux par un éclat d’obus, le 15 septembre 1918, quelque part dans les Balkans. Sa veuve, épuisée d’avoir pendant quatre ans porté la ferme à bout de bras, l’avait suivi de deux mois, dans la mort sinon dans la tombe, laissant un enfant de dix ans, qui fut adopté par des cousins fabricants de chapelets à Augères. L’Orcière fut alors louée à une famille du Ramelat qui la garda jusqu’à la guerre suivante avant de se retirer dans la plaine d’Arèles. L’héritier légitime avait alors trente et un ans et avait fait des études. Ingénieur des mines, il prospectait l’Afrique-Occidentale française pour le compte d’une compagnie minière. Au moment de la mobilisation, une crise de paludisme lui avait évité le retour en métropole et peut-être la captivité. Il avait guéri après l’armistice. N’ayant que faire de la ferme il l’avait vendue, à la déclaration de guerre, à un scieur de Fontbonne, lequel, pour assurer l’approvisionnement de ses successeurs, s’était empressé de planter terres et prairies en épicéas. L’histoire ne dit pas comment ni à quel prix il avait été obligé, en pleine guerre, de vendre le tout à Claudius Sagnol. Nous avons vu dans quelles conditions Robert Chevrier en était devenu le quatrième propriétaire.



Une fois la voiture garée sous le hangar, Robert avait précédé Louise jusqu’à la porte d’entrée, massive et rébarbative, avec son haut en verre cathédrale protégé de barreaux forgés et, en son centre, un bouton de laiton terni. Ils étaient entrés dans une grande pièce, déjà sombre, agrandie encore par la faible hauteur du plafond, composée de ce qui, autrefois, avait été la salle à vivre, et de l’étable, dont le portail avait été remplacé par une porte-fenêtre double à petits carreaux. La cheminée, qui aurait dû les séparer, avait été déportée au fond de la pièce, côté hangar. Deux grosses bûches de hêtre y flambaient devant des fauteuils disposés en demi-cercle. Le sommet d’une tête grise et immobile dépassait d’un dossier. Une spirale de fumée bleutée semblait monter du siège. Un escalier à trois volées prenait la place de l’échelle de meunier qui, dans les fermes, conduisait aux chambres en passant par le fenil. Mais il y avait belle lurette que dans cette maison il n’était pas entré le moindre brin de foin.

Il faisait bon, sous les poutres massives de cette grande salle, et l’on devinait, derrière une porte du mur aveugle, le ronflement sourd d’une chaudière à mazout installée probablement dans la cave voûtée sous le montoir.

A droite de l’entrée, au milieu du mur, s’ouvrait la seule pièce éclairée. Lorsque la maison était encore une ferme, on appelait salon cette pièce, facile à chauffer, réservée aux malades ou aux vieillards incapables de monter l’escalier. On y gardait, sur le faux marbre d’une commode dont les tiroirs regorgeaient de souvenirs, dentelles et objets de plus ou moins grande valeur, des bouquets de mariées, une pendule et des douilles d’obus ciselées encadrant un crucifix. Souvent, il y avait aussi une armoire de noyer remplie de draps de lin monogrammés, et, toujours, un lit de coin surmonté d’un édredon d’un pied d’épaisseur. Louise n’avait rien vu de tout cela, mais des banques et des placards suspendus, aux portes de formica vert pâle, une table de même allure et des chaises assorties. Cette pièce, qui avait annexé la souillarde contiguë, était devenue la cuisine et Louise avait fait un pas pour y entrer.

Elle n’avait pas eu le temps de s’y attarder, son attention avait été attirée par un raclement du côté de la cheminée. L’occupant du fauteuil s’était enfin décidé à se manifester. Il s’était dressé en repoussant son fauteuil et avançait vers eux en traînant les pieds. Futur beau-père et future belle-fille s’étaient découverts. Jusque-là, Robert n’avait pas jugé utile de la présenter à son père, pas plus qu’il ne s’était soucié de l’avertir de ce qu’il habitait avec lui. Ce n’était que peu de temps auparavant, en fait le matin même en quittant la gare de Fontbonne, qu’elle l’avait appris. C’est peu dire qu’elle en avait été quelque peu contrariée.

Rémy, immobile, avait fixé un long moment Louise, qui le regardait aussi. Plus petit que son fils, il était aussi beaucoup plus frêle. Mais on ne pouvait douter que Robert tenait de lui son visage allongé, son front têtu, blanchi chez le Vieux par l’abus du béret, son menton volontaire et ses yeux noisette ombrés d’épais sourcils. Chaussé de pantoufles au talon replié, il était vêtu d’un pantalon de velours, d’une chemise de flanelle et d’un gilet de laine tricotée dont la manche droite était plongée dans la poche boursouflée, probablement par la pince dont on lui avait parlé. Avec un moignon de cigarette collé au coin de la lèvre inférieure, il sentait le cheveu sale et le tabac scaferlati. Louise avait baissé les yeux la première, n’aimant pas le regard de maquignon qu’il avait posé sur elle. Il avait repris sa marche et s’était avancé jusqu’à eux, qui n’avaient pas bougé. Planté devant Louise, qu’il n’avait pas quittée des yeux, il avait demandé :

« C’est elle ?

— C’est Louise », avait répondu Robert en insistant sur le prénom.

Histoire, avait pensé la jeune fille, de ramener son père à un peu plus de politesse, sinon de cordialité.

Le Vieux avait esquissé un sourire froid et tendu la main gauche. Après un temps d’hésitation, Louise l’avait prise et serrée. Il n’y avait pas eu de pression en retour, la main de Rémy était restée inerte, comme morte dans la sienne. En la lâchant, après une interminable seconde, elle avait dû se retenir pour ne pas s’essuyer au pan de son manteau. Rémy, de toute manière, ne l’aurait pas vu ; sans ajouter un mot il s’était tourné pour aller tisonner les bûches dans la cheminée.

Avec un sourire d’excuse, Robert avait quitté sa veste, débarrassé Louise de son manteau, posé les deux vêtements sur la rampe de l’escalier, et l’avait prise par la main.

« Viens, je vais te montrer les chambres. »

L’escalier donnait sur un palier qui occupait une partie de l’étage, au-dessus de ce qui avait été autrefois l’étable. On l’avait plafonné à mi-hauteur du toit et il prenait le jour par une porte vitrée ouvrant sur un balcon. A l’opposé, le portail plein, donnant sur le montoir et par lequel, au temps de la ferme, entraient les chars de foin, avait été remplacé par un mur de bois où l’on avait découpé une fenêtre minuscule. Entre les deux, un plancher de pin poli comme un miroir.

A gauche de l’escalier un couloir, fermé d’une porte, desservait les trois chambres. Robert avait d’abord conduit Louise jusqu’au bout, admirer la salle de bains. Elle avait eu le temps d’y constater avec plaisir la présence d’un radiateur avant que Robert ne l’entraîne jusqu’à la chambre voisine, dont il avait entrouvert la porte sur un papier peint bleu passé, un lit de bois blond à colonnettes, une armoire et une commode assorties.

« La chambre à donner », avait-il dit avant de refermer la porte.

Remontant le couloir, ils étaient passés devant la chambre du milieu. Le jeune homme s’était contenté d’en désigner la porte en disant qu’il s’agissait de la chambre de son père. A la porte suivante, la plus proche du palier, il s’était arrêté, l’avait ouverte avec un rien de solennité, et avait entraîné Louise à l’intérieur en disant « Ce sera notre chambre ». A peine étaient-ils entrés qu’il avait refermé la porte, avait attiré la jeune fille contre lui et s’était emparé de ses lèvres.

Louise n’était pas une oie blanche et Robert n’était pas le premier homme qui l’embrassait. Pendant les deux années passées au cours de secrétariat, à Saint-Etienne, elle avait eu une ou deux amourettes et même une aventure sexuelle, d’ailleurs décevante. Elle y avait perdu sa virginité et pas mal d’illusions sur cet acte dont ses camarades faisaient, pour certaines, si grand cas. Bien contente, encore, de ne pas se retrouver enceinte à l’issue de cette pauvre histoire. Forte de cette expérience, elle avait réussi à tenir Robert à distance depuis leur première rencontre et d’ailleurs il ne lui avait pas paru d’un tempérament torride. C’est pourquoi ce baiser l’avait surprise, et avait produit en elle des sensations jusqu’alors inconnues. Elle y avait répondu avec la même fougue, vibrant au contact des mains de l’homme, qui caressait ses épaules et son dos de plus en plus bas tandis que sa langue explorait sa bouche.

Ils s’étaient séparés soudain en entendant qu’on montait l’escalier. Le loquet de la porte du couloir avait claqué juste avant que le Vieux entre sans frapper dans la chambre. Il avait compris du premier coup d’œil ce qu’ils faisaient et, faisant mine de s’excuser, était ressorti en laissant la porte ouverte. Louise n’avait pas aimé la façon dont il l’avait regardée et le coup d’œil qu’il avait ensuite adressé à son fils. Ce n’était pas de la complicité masculine, mais quelque chose de bien plus profond, qui lui avait paru malsain. Gêné, Robert n’avait pas refermé la porte et lui avait fait les honneurs de la pièce, meublée avec un goût qui l’avait surprise. Les murs gris clair, les meubles de bois sombre aux formes simples et au vernis éblouissant, les gravures à l’anglaise, tout était tellement différent de ce qu’elle avait connu chez son père. Même les pots de chambre, dans les alvéoles des tables de nuit, étaient décorés de motifs anglais. Il est vrai que la présence de toilettes à l’étage comme au rez-de-chaussée les rendait inutiles et juste décoratifs. Quand Robert, ouvrant une double porte, lui avait montré le cabinet de toilette, elle n’avait pu retenir une exclamation émerveillée.

« C’est pris sur la chambre de mon père, avait dit le jeune homme avant d’ajouter, songeur : Il a bien râlé un peu… »

Robert n’avait pas tenté de l’embrasser à nouveau et la visite de l’étage s’était arrêtée là. Mais, en redescendant, Louise n’avait pu s’empêcher de penser que la première femme de Robert ne devait pas être n’importe qui, pour avoir à ce point transformé cette maison.

Au retour dans la grande salle, Robert était sorti dans la cour en adressant un sourire complice à Louise. Ne sachant que faire en l’attendant, Louise avait repris sa reconnaissance des lieux. La rangée de placards encadrant une pendule qui, au temps de la ferme, garnissait le mur aveugle de la salle à vivre avait été non seulement conservé, lors de l’annexion de l’étable, mais prolongé jusqu’au fond, remplaçant crèches et râteliers, alternant portes aveugles et vitrées, dressoir et rayonnages. En face, les deux fenêtres et la porte-fenêtre apportaient à l’intérieur le peu de lumière de ce jour d’hiver. Un carrelage de brique rouge couvrait le sol, remplaçant les grandes dalles de pierre de l’étable. Une lourde table de chêne, sur un tapis au dessin moderne, occupait une bonne partie de ce qui avait été la salle de ferme. Elle était entourée de chaises aux dossiers assortis aux fauteuils de la cheminée.

Contournant la table, elle s’était avancée dans la pièce. Le Vieux s’était rassis après avoir ajouté une bûche au feu. Son béret, ses cheveux blancs et la ligne de ses épaules, d’une immobilité de statue, dépassaient du dossier de son fauteuil. Louise avait marché jusqu’à la cheminée et, tournant le dos aux flammes, fait face à son futur beau-père. Son mégot finissait de se consumer dans un cendrier posé sur la tablette du lampadaire. Elle aurait pu compter, rangées contre le cendrier, dix cigarettes préparées à l’avance. Elle devait apprendre plus tard que, chaque matin, la première action de Rémy en prenant possession du fauteuil était de rouler à la machine vingt cigarettes qu’il empilait soigneusement sur quatre épaisseurs de cinq entre le cendrier et la boîte à rouler. Ces vingt cigarettes lui faisaient la journée et personne n’aurait pu dire lui en avoir vu rouler une à un autre moment du jour ou de la nuit. Ce jour-là, entre deux cigarettes, il était comme recroquevillé dans le fauteuil, le dos écarté du dossier, les jambes pliées, les pieds à plat sur le sol, l’avant-bras valide posé sur l’accoudoir qu’enserrait sa main crispée, les yeux fixés sur les flammes. On eût dit qu’il s’apprêtait à bondir dans le feu, et c’était peut-être ce qu’il s’apprêtait à faire, depuis plus de vingt ans qu’un morceau d’acier l’avait privé d’un bras. Malgré l’antipathie que, d’emblée, elle avait ressentie pour le personnage, Louise, un instant, avait été traversée de pitié. Elle ouvrait la bouche pour dire quelque banalité, dans l’espoir de dégeler le vieil homme, quand Robert était entré et, avec lui, le froid de février. Il portait à deux mains une de ces corbeilles à anses qu’on appelle ici une panière. Le contenu en était caché d’un torchon.

« Quelqu’un peut fermer, derrière moi ? »

Soulagée, Louise s’était précipitée. Avant de pousser la porte elle avait pu constater que, depuis leur arrivée, le temps ne s’était pas amélioré. Le vent avait forci en passant au nord-ouest et la neige, plus drue, commençait à s’accumuler sur le sol de la cour. Un peu inquiète quant au retour, elle s’était retournée vers Robert, qui souriait.

« Tu ne manqueras pas ton train. En attendant, viens donc m’aider. »

Il avait posé sa panière au sol et déballé, sur la table de la cuisine, les éléments d’un pique-nique pantagruélique, tout en expliquant :

« On va déjeuner ici, et on partira après. »

Louise avait eu un mouvement de tête en direction de la porte refermée et, un peu vantard, il l’avait rassurée :

« J’ai acheté cette fourgonnette aux Domaines, en même temps que deux ou trois camionnettes, que j’ai fait repeindre. Celle-ci était une ambulance militaire que j’ai fait aménager. Elles ont toutes quatre roues motrices et il faut beaucoup de neige pour les arrêter. »

Pendant qu’il sortait assiettes et couverts des placards, Louise avait été impressionnée par l’ordre qui régnait dans la cuisine. C’était à ne pas croire que deux hommes seuls vivaient là. Robert, penché couteau en main sur le pâté en croûte, avait levé les yeux et constaté son étonnement.

« Tu sais, je ne suis presque jamais là, dans la journée. Quant à mon père, il ne salit pas beaucoup. »

Devant l’air dubitatif de Louise, il avait ajouté dans un sourire :

« Et il y a une femme de ménage qui vient du Ramelat, deux matins par semaine. Justement, elle est venue hier. »

Cette précision l’avait rassurée.

Ils n’avaient pas tardé à entendre les pantoufles traînantes de Rémy. Attiré sans doute par les bruits de vaisselle, il les avait rejoints à la cuisine, avait tiré une chaise et s’était assis sans mot dire, les yeux fixés sur la jeune fille. Il ne l’avait pas quittée des yeux de tout le repas, n’abaissant le regard que pour piquer dans son assiette et faisant honneur à chaque plat. Robert n’avait pas été beaucoup plus loquace que son père. La nourriture était, semblait-il, chez Chevrier chose à ne pas prendre à la légère. Louise avait été soulagée lorsque, après avoir mangé le dernier quartier d’une pomme ridée, Robert avait replié son couteau et s’était mis en mesure de préparer le café. Après l’avoir bu, le Vieux s’était levé et avait repoussé sa chaise sous la table. Détournant à regret son regard de Louise, il était retourné près de la cheminée, avait alimenté le feu et s’était rassis, face à l’âtre, dans son fauteuil.

« Attends un moment », avait dit Robert pendant qu’ils empilaient la vaisselle dans l’évier.

De fait, après quelques minutes, un ronflement sonore et régulier s’était élevé de l’extrémité de la grande salle.

« Il en a pour une bonne heure, avait dit son fils en saisissant la main de Louise. Viens. »

Il s’était dirigé vers l’escalier, au pied duquel il s’était arrêté pour quitter ses chaussures en faisant signe à la jeune fille de faire de même. Elle avait compris et, le cœur battant, l’avait suivi jusque dans la chambre qui serait la leur.

Quand il l’avait prise dans ses bras, derrière la porte refermée, et que leurs lèvres s’étaient jointes, Louise avait retrouvé la sensation qui l’avait envahie la première fois. Elle n’était plus que lèvres, bouche, dos, et se confondait avec ce corps, collé au sien. Ils étaient restés un long moment immobiles, vibrant sur place, puis, sans se séparer, avaient glissé sur le plancher jusqu’à ce qu’elle sente le bord du lit contre ses cuisses. Sans laisser sa bouche, Robert s’était écarté, avait passé un bras derrière ses genoux pour la soulever et la poser sur l’édredon avant de s’étendre à côté d’elle.

Il n’y avait pas eu de préliminaires. Les caresses s’étaient faites plus précises et réciproques jusqu’à ce qu’il passe la main sous sa jupe, pour la remonter pendant qu’elle l’aidait en soulevant les reins. C’était elle-même qui avait fait glisser collant et culotte sur ses chevilles avant de les dégager de la pointe du pied, pendant que, d’une main, il débouclait sa ceinture et descendait son pantalon sur ses genoux avant de s’installer sur elle et de la pénétrer sans ménagement. Cette étreinte brutale, presque sauvage, avait révélé à Louise des sensations inconnues. Elle avait gémi en cadence au rythme des coups de boutoir de l’homme, jusqu’à l’instant où la vague l’avait submergée et où son râle avait couvert le grognement de Robert, qui jouissait en même temps.

Ils étaient demeurés étendus côte à côte sur l’édredon, reprenant leur souffle. Puis Robert avait regardé sa montre.

« On ne peut pas rester comme ça, avait-il dit. Il va se réveiller. »

Rajustés en vitesse ils étaient redescendus à pas de loup pour trouver le Vieux debout, appuyé au dossier de son fauteuil, qui les regardait d’un air où l’ironie se mêlait de méchanceté. Robert n’avait pas trouvé bon de justifier cette incursion à l’étage. Ils s’étaient rechaussés et avaient repris veste et manteau avant de sortir, sans mot dire, dans la neige de la cour, dont l’épaisseur atteignait un travers de main.



Elle n’était que peu revenue à l’Orcière avant le mariage. Leurs rencontres, trop rares, trop brèves, étaient minutées par les rendez-vous de chantiers et les contraintes de l’entreprise de Robert. Ils se rencontraient de manière aléatoire, une ou deux fois par semaine pour dix minutes ou une demi-heure, rarement plus. De plus, certaines de ces rencontres, presque toutes, en fait, avaient été consacrées à l’organisation de leur mariage, tâche que, pas plus l’un que l’autre, ils n’avaient voulu confier à leurs ascendants. Dès le deuxième rendez-vous, Louise avait cessé de mentir à sa grand-mère. Elle lui avait même raconté sa première visite à l’Orcière en en omettant le côté sexuel. La brave Mélanie s’était fait une joie de favoriser les amours de sa petite-fille ; même si celles-ci avaient l’aval de son gendre, ce qui ôtait un peu à son plaisir.

Robert et Louise avaient tout de même réussi à faire l’amour à deux ou trois reprises en deux mois et demi, dont une fois sur la banquette de la fourgonnette. Ces étreintes, forcément rapides, avaient ressemblé à la première : peu ou pas de préliminaires, un corps-à-corps violent, à la limite de la sauvagerie, qui les laissait pantelants de plaisir pendant de longues minutes.



Leur souvenir assaillit la nouvelle épousée lorsque la fourgonnette déboucha des sapins. Pour la première fois, elle se demanda si ce violent désir mutuel suffirait à les tenir ensemble toute une vie.

C’était la fin de l’après-midi. Le ciel bas, de plus en plus chargé, la pluie qui désolait le paysage enfonçaient la clairière, et la maison obscure qui la fermait, dans un crépuscule cafardeux. Le tableau était si peu engageant que Louise se retint de demander à son mari de faire demi-tour pour aller dans quelque lieu plus hospitalier, au moins le temps de leur nuit de noces. C’est alors qu’elle réalisa que s’il n’y avait aucune lumière dans la maison, c’était qu’il n’y avait personne. Il lui revint alors qu’en fuyant la noce ils y avaient abandonné Rémy Chevrier. Son moral remonta de plusieurs crans. Par acquit de conscience, elle s’enquit :

— Et ton père ?

Robert répondit, dans un sourire :

— Roger Riou va le ramener jusqu’au Ramelat et me téléphonera pour que j’aille le chercher.

Et il ajouta, un peu moqueur :

— Connaissant le Roger, il ne quittera la table que lorsqu’il n’y restera plus rien. Nous avons tout le temps.

Louise ne demanda pas pour quoi faire.

Robert avait allumé les phares de la fourgonnette pour traverser les bois de sapins. Avant qu’il ne les éteigne, en coupant le moteur sous le hangar, ils éclairèrent la mobylette de Louise, rangée contre le mur. Cette vue mit du baume au cœur de la jeune femme. Aussi retirée et enfermée qu’était la maison, aussi lourd que pesât la présence constante du vieux Chevrier, ce cyclomoteur serait l’instrument de sa liberté. Et elle comptait bien en faire usage.



Le véhicule avait d’ailleurs failli, l’avant-veille, être cause d’un premier conflit entre les deux futurs, quand Robert était venu avec sa fourgonnette à la ferme des Bouterie chercher les affaires personnelles de Louise. Seuls apports de la jeune fille figurant au contrat de mariage. Il faut dire que Marius Bouterie avait fait tout ce qu’il pouvait pour les mettre de mauvaise humeur, en contestant à Louise la propriété des objets qu’elle prétendait emporter, souvenirs, babioles, petits meubles venant de sa mère, dont sa machine à coudre, et surtout deux pleines valises de livres. Si peu qu’ils fussent, hormis les livres, chacun avait été âprement disputé. Le drame avait culminé lorsqu’elle avait voulu emporter sa timbale de baptême en argent et sa médaille en or de communion. Pour pouvoir les prendre dans le tiroir de la commode du salon, elle avait dû abandonner à son père la montre-bracelet de sa mère, qu’il venait de lui concéder dix minutes auparavant. Robert avait tenu à rester neutre mais, du coin de l’œil, Louise le voyait ronger son frein. Cette mauvaise humeur accumulée avait trouvé son exutoire quand Louise était allée chercher sa mobylette, cadeau de sa grand-mère pour son baccalauréat, et la lui avait présentée afin qu’il lui trouvât un emplacement dans la fourgonnette. Il avait alors mené un combat d’arrière-garde et exploité toutes les ressources de la mauvaise foi pour éviter d’avoir à le faire, arguant qu’il n’y avait plus de place ; puis que, même s’il y en avait, elle risquait de tomber et d’endommager le reste ; enfin que, même attachée au moyen des tendeurs que Louise lui avait montrés accrochés à la paroi du véhicule, le mélange du réservoir risquait de déborder dans les virages et rien moins que mettre le feu au fourgon. Marius, peut-être pris de remords, avait débloqué la situation. Lui qui avait disputé à sa fille la moindre de ses possessions, il avait convaincu Robert. Il avait même procédé lui-même à l’arrimage de l’engin. Le jeune homme en avait été fort contrarié et le trajet de Saint-Issiaume à l’Orcière s’était déroulé dans un silence morose.



A leur entrée dans la maison, Robert courut de tous côtés dans la grande salle pour allumer toutes les lampes. Il alla même éclairer la cuisine avant de se tourner vers Louise, qui était restée appuyée contre la porte. Il lui prit la main et se dirigea vers l’escalier. La maison était vide, ils ne perdirent pas de temps à se déchausser.





4





Rosa Meunier, veuve et sexagénaire de frais, généreuse de proportions et de caractère, au visage rond et rose, auréolé de mousse blanche et éclairé par de grands yeux bleus cernés de noir, habitait l’ancienne maison d’assemblée, à la sortie du Ramelat. Son mari, épicier à Arèles, l’avait achetée à la commune au moment de sa retraite. Le prix était modique mais, entre l’achat et les travaux indispensables, il y avait investi le plus gros de ce qu’il avait tiré de son fonds de commerce. Originaire du village, où il avait encore de la parenté, il comptait bien y « vivre entre ses parents le reste de son âge ». La Camarde en avait décidé autrement : moins de six mois après avoir, au mousseux et avec la famille, pendu la crémaillère, Jean-Baptiste Meunier mourait d’un arrêt cardiaque en finissant un saladier de fraises, cueillies le matin même dans le jardinet attenant. Il avait eu le temps de poser sa cuillère avant d’adresser un sourire d’excuse à Rosa, médusée, et de piquer du nez dans son assiette, heureusement vide. Le docteur Gaufier, de Fontbonne, appelé en urgence, n’avait pu que constater le décès.

Ils n’avaient pas d’enfants. Rosa, sans famille proche, s’était retrouvée seule avec une maison, certes payée mais qu’il fallait entretenir, sans compter les nécessités quotidiennes. Elle avait travaillé à l’épicerie, toute sa vie maritale, sans être déclarée, et n’avait pas de retraite. Quant à la réversion de celle de feu son mari, c’est peu dire qu’elle n’était pas grasse. Les obsèques de Jean-Baptiste avaient absorbé une part non négligeable de ce qu’il restait de leur pécule initial. La famille du Ramelat avait bien voulu accepter Jean-Baptiste dans le caveau familial, mais c’était bien toute l’aide qu’on pouvait en attendre. Il y avait là une situation à décourager n’importe qui, mais Rosa n’était pas n’importe qui.

Après avoir envisagé diverses solutions et les avoir toutes écartées, elle avait décidé de s’établir femme de ménage. Elle savait pouvoir se rendre chez des clients, même lointains. Après avoir, avec l’épicerie, cédé sa fourgonnette, son mari avait acheté un scooter Manurhin, bleu roi, à grandes roues de moto, sur lequel, jusqu’à la disparition de Jean-Baptiste, ils avaient sillonné la région. Surprise, au début, de ce choix, elle avait fini par apprécier, au moins à la belle saison, le confort du véhicule. Et puis, cela faisait autrement sérieux, surtout pour des retraités, que ces scooters italiens à petites roues ridicules que les jeunes faisaient pétarader dans et autour de Fontbonne. Elle verrait plus tard, si ses revenus le lui permettaient, à acheter une voiture d’occasion et passer le permis de conduire. Pour l’heure, c’était à scooter qu’elle irait travailler. A Fontbonne, forcément : la clientèle bourgeoise faisait cruellement défaut au Ramelat ; Arèles, que dominait le village, était trop loin et la route trop pentue. Même pour le Manurhin.

Restait un problème : elle n’avait jamais piloté l’engin. Pour embrasser sa nouvelle carrière, Rosa était contrainte d’apprendre à s’en servir. Elle avait, du vivant de celui-ci, observé son mari, repéré la tirette de lancement du moteur et la poignée des gaz. Les freins ne lui avaient pas posé de problème, c’était comme sur un vélo. Et elle avait bien noté qu’il n’y avait pas besoin de changer de vitesse. Ses premiers essais s’étaient déroulés dans la cour, derrière la maison, un haut mur l’abritant des regards. Anticipant une chute, elle avait revêtu un pantalon et un blouson de son mari, qu’elle pourrait déchirer sans trop de remords, et ne voulait pas se montrer ainsi attifée.

Après deux ou trois démarrages un peu trop violents, qui avaient failli la laisser au sol derrière l’engin cabré, elle avait fini par modérer ses ardeurs sur la poignée des gaz. La suite avait été un jeu d’enfant. Au bout d’une heure d’exercices elle se sentait capable de sortir sur la route. Cet excès de confiance lui avait été fatal. Relâchant un instant son attention, elle était partie en zigzag avant de percuter un mur de face, voilant un peu la roue avant.

Obligée de faire réparer sa machine, ce qui ne pouvait se faire qu’à Fontbonne, elle avait dû faire appel aux autres Meunier du Ramelat. Et c’est ainsi que le samedi suivant, jour de marché à Fontbonne, elle s’était retrouvée sur la route, assise sur l’aile droite du tracteur d’Antonin Meunier, couvant du regard son scooter brimbalant à arrière, attaché au relevage d’une façon qui lui semblait peu catholique. Face à elle, assise sur l’aile gauche et bénéficiant des poignées de maintien, la femme d’Antonin la regardait par en dessous, toute son attitude exprimant une réprobation à la limite de l’hostilité. Visiblement, la sèche Marinette goûtait peu la présence, sur le tracteur familial, d’une passagère supplémentaire, cousine même pas directe.

Une fois à Fontbonne, Antonin l’avait aidée à descendre son scooter du tracteur auquel, contre toute attente, il était resté accroché tout au long du trajet. Il avait même hissé l’engin au sommet des trois marches qui séparaient du trottoir la boutique de Martin et avait quitté Rosa sur la promesse de revenir la prendre au même endroit à quatre heures de l’après-midi. Si le scooter n’était pas encore réparé, il la ramènerait au Ramelat. Dans le cas contraire, chacun rentrerait par ses propres moyens. Le dénommé Martin se souvenait d’avoir vendu le scooter à Jean-Baptiste et avait exprimé sa peine en apprenant sa disparition. Après examen, le diagnostic était rassurant : bien sûr, il aurait mieux valu changer la jante mais, s’il y avait urgence, il pourrait la détordre et le travail serait terminé avant quatre heures. Rosa lui avait fait part de son désir de faire des ménages et demandé s’il connaissait quelqu’un que cela pourrait intéresser. Elle était sortie du magasin avec une petite liste de gens qu’elle s’était empressée de visiter en attendant son véhicule. En revenant chez Martin, elle avait trois noms de personnes qui avaient promis de la revoir après réflexion. Elle se disait que si, sur les trois, il n’y en avait même qu’une qui donnait suite, ce serait toujours un commencement.

Après ces visites, elle avait fait une incursion au Palais du Vêtement, où elle s’était acheté un long imperméable à capuche, en plastique transparent. Elle prenait son futur travail au sérieux et il ne s’agissait pas que le mauvais temps l’empêchât de se rendre chez ses clients. Ou qu’elle y parvînt trempée et dégoulinante.

En lui confiant le guidon de son engin, qu’il avait ramené sur le trottoir, Paul Martin lui avait dit :

« J’ai oublié, tout à l’heure, mais vous devriez aller voir chez Chevrier, l’entrepreneur. J’ai entendu dire qu’ils cherchaient quelqu’un. »

Ponctuels, Antonin et sa Marinette passaient à ce moment sur leur tracteur. Rosa leur avait fait signe de ne pas s’arrêter. Elle avait eu le temps de noter la satisfaction de Marinette avant de monter sur le scooter et de partir, oscillant un peu sur sa trajectoire, en direction du Vieux Marché, où l’entreprise avait son siège. Bien lui en avait pris ; Robert Chevrier cherchait quelqu’un non seulement pour faire le ménage des bureaux le lundi matin mais aussi pour sa maison de l’Orcière. Il y avait six mois que sa femme était morte et, depuis quelque temps, il ruminait l’idée que la cohabitation de deux hommes tels que lui et son géniteur n’était pas l’idéal si l’on voulait une maison propre et rangée. Depuis peu, il lui arrivait même de se dire, dans ses moments de lucidité, que le désordre partout et la crasse dans les coins atteignaient la cote d’alerte. La venue de Rosa avait été le facteur déclenchant. Robert Chevrier réfléchissait vite. Il avait, tout en discutant, calculé qu’en payant sur l’entreprise le ménage de sa maison ce serait toujours cela de pris sur l’impôt. En dix minutes, le marché était conclu, le prix demandé accepté sans marchandage, et rendez-vous avait été pris pour commencer dès la semaine suivante. Rosa était aux anges tandis qu’elle roulait, seule aux commandes pour la première fois, sur la route du Ramelat.

Elle avait pris ses fonctions le lundi suivant à Fontbonne, dans les bureaux de la SARL Sagnol. Comme il pleuvait, ce jour-là, elle avait pu apprécier en même temps l’agrément du scooter comme moyen de transport et l’étanchéité de l’imperméable transparent. Elle était rentrée chez elle, à midi, enchantée de l’un comme de l’autre. Elle avait quand même noté dans un coin de sa tête que, dès que ses finances seraient un peu remontées, il lui faudrait faire installer par Martin le pare-brise que Jean-Baptiste avait récusé à la commande du scooter, au prétexte que cela risquait de le freiner.

Robert Chevrier l’attendait, le lendemain matin à huit heures, à la porte de la maison de l’Orcière, où il était convenu qu’elle travaillerait les mardis et vendredis matin. Il voulait lui faire visiter la maison et la présenter à son père. La visite avait permis de constater qu’une fois achevé le chantier initial de remise en état le simple entretien des lieux suffirait largement à l’occuper deux matinées par semaine. Elle s’était même risquée à proposer à Chevrier de travailler tout le jour, les deux premières semaines, pour déblayer le plus gros. A sa grande surprise, il avait accepté. Quant au père Chevrier, qui n’avait pas décanillé de son fauteuil à son arrivée, il n’avait daigné se lever que lorsque son fils avait été sur le départ. Rosa avait vu s’avancer, venu du fond de la grande salle en traînant les pieds, une sorte de copie de Robert Chevrier, en plus petit, plus frêle, et plus décati.

« C’est Mme Meunier, dont je t’ai parlé », avait dit le fils, en la désignant.

Le vieux Chevrier s’était planté devant elle. Il l’avait regardée de haut en bas, puis de bas en haut (Comme on jauge une jument, avait pensé Rosa), puis avait secoué la tête avant de retourner à son fauteuil.

Le jeune Chevrier avait alors ajouté, avec peut-être plus d’insistance dans la voix qu’il n’était nécessaire :

« Elle viendra faire le ménage tous les mardis et tous les vendredis. Je vais lui donner une clef, ça lui évitera de te déranger. »

A ces mots, le père s’était arrêté net, une longue seconde, avant de reprendre sa marche avec un haussement d’épaules.

Avant que Robert ne parte, Rosa avait fait l’inventaire des produits et instruments nécessaires à ses fonctions et passé commande de ceux qui lui manquaient. Sitôt la porte refermée, elle s’était mise au travail et avait passé la matinée entière entre la cuisine et la grande salle. Pendant tout ce temps, il l’avait suivie à trois pas, silencieux et méfiant. Avant de redescendre chez elle, à midi, faute d’avoir prévu d’apporter à manger, elle avait proposé de lui préparer quelque chose. Il avait fait non de la tête mais à son retour, une heure plus tard, elle avait trouvé, sur la table de la cuisine, une assiette où traînaient des croûtes de fromage et des miettes de pain de seigle. Et aussi un verre où s’attardait un fond de vin rouge épais. Le Vieux, quant à lui, avait retrouvé son fauteuil. Il s’en était extirpé pour reprendre sa surveillance dès qu’elle s’était remise au ménage.

Rosa n’était pas tombée de la dernière pluie et trente-cinq ans d’épicerie lui avaient blindé le caractère. Mais le soir, en zigzaguant à la descente sur le chemin du Ramelat, elle s’était demandé si elle allait continuer dans ces conditions. Elle s’était même promis de démissionner dès qu’elle aurait d’autres offres d’emploi.

Elle n’en avait rien fait et ne s’en était pas trouvée plus mal. Petit à petit, à force d’indifférence polie, elle avait apprivoisé le vieux Chevrier. S’il l’avait encore suivie le vendredi matin, il l’avait ignorée l’après-midi. Le mardi suivant, elle avait apporté un repas froid dans la sacoche de son scooter et l’avait mangé sur place. Entrant à son tour dans la cuisine, Rémy Chevrier l’avait trouvé attablée, occupée à manger une portion de tarte aux pommes cuite de la veille. Elle avait vu son regard d’envie, tandis qu’il se taillait une portion de fourme et faisait grincer la lame de son couteau dans la miche de pain de seigle. Comme on donne, au chien qui mendie à côté de votre chaise, une couenne de jambon ou une peau de saucisson, elle avait tendu au Vieux le deuxième quart de tarte, qu’elle comptait bien réserver à son usage personnel. Il l’avait saisi en s’arrachant un « Merci » d’entre les dents. Elle avait recommencé, le vendredi suivant, dernier jour où elle mangeait sur place, avec une part de quatre-quarts que, cette fois, elle avait prévue pour lui.

Par la suite, de petit geste en petit geste, de parole en parole, de « Merci » en « Pardon », de « Bonjour » en « Il fait beau », ils avaient fini par échanger quelques mots, puis des phrases entières. Au bout de trois mois, si le Vieux s’était remis à suivre Rosa dans son ménage ce n’était plus pour la surveiller mais pour discuter avec elle. On ne saurait parler d’amitié mais il s’était établi, entre ces deux-là, une certaine camaraderie.

Il allait y avoir trois ans qu’elle travaillait à l’Orcière quand Robert y amena Louise, sa jeune épouse.





5





Tout nouveau, tout beau. Ses premiers jours à l’Orcière s’étaient passés, pour Louise, à organiser sa vie de femme mariée, à disposer les objets rapportés de la ferme paternelle et à s’acclimater à la maison. Le Vieux, ramené à la nuit par Robert au soir des noces, avait rasé les murs pendant deux bonnes semaines, évitant sa bru autant qu’il le pouvait, fantôme évanescent et muet, sinon inodore, qu’elle ne voyait qu’aux repas. Cela avait duré aussi longtemps que la pluie, qui avait commencé au soir de leur mariage et n’avait pas cessé de quinze jours. Durant ces deux semaines, la seule personne à qui parler, hormis Robert que le mauvais temps et les retards consécutifs sur ses chantiers rendaient plutôt morose, avait été Rosa Meunier, la femme de ménage.

En arrivant, le matin du premier mardi de Louise à l’Orcière, Rosa avait repéré la mobylette sous le hangar. Après avoir tourné autour, pour l’examiner sous toutes ses coutures, elle s’était hâtée d’entrer pour confronter avec sa propriétaire leurs impressions de cyclomotoristes. Ainsi s’était établie entre elles une complicité qui devait très vite porter un fruit inattendu.



Au matin de son deuxième vendredi avec Louise, Rosa la rejoignit dans la cuisine, ferma la porte et lui dit, d’un ton de conspirateur :

— Ça vous dirait, un chien ?

Louise terminait sa deuxième semaine de solitude à deux, avec le Vieux. Aussi répondit-elle, sans réfléchir :

— Bien sûr, que ça me dirait.

— J’ai une cliente à Fontbonne, dit Rosa, qui a des chiots à donner. Elle a une chienne berger allemand qui s’est fait couvrir à Noël par le saint-bernard du fils Romaney – vous savez, le quincaillier –, qui était venu passer les fêtes chez ses parents avec toute sa famille.

— Dont le chien…

— Tout juste ! Et maintenant ma cliente se retrouve avec quatre chiots bâtards, bientôt sevrés, qui promettent d’être plutôt comme leur père. Je vais sûrement en prendre un, mais il lui en reste encore trois à donner. Et des chiens de ce volume, c’est pas facile à caser. Vous qui avez de la place…

— Il faut que je les voie, dit Louise, et aussi que mon mari soit d’accord.

— Puisque le samedi vous allez faire vos courses au marché de Fontbonne (comment le savait-elle ?) passez me prendre, demain matin, en passant au Ramelat. Je vous emmènerai chez ma cliente…

Le Vieux venait d’ouvrir la porte et passait dans la cuisine une tête inquisitive. La conversation en resta là.

Le lendemain matin, quand Louise s’arrêta devant le portillon du jardinet de Rosa, elle n’eut pas à descendre de sa mobylette. Rosa sortit casquée de la maison avant même qu’elle ait coupé son moteur, lança un « Bonjour ! » sonore, alla sortir son scooter de l’appentis, le poussa jusqu’à la route à côté de la mobylette et dit, en se penchant pour tirer la poignée de démarrage :

— Suivez-moi.

Louise devait se souvenir longtemps de cette descente à Fontbonne, de Rosa qui la précédait, dodue et si bien assortie à la carrosserie enveloppante de son engin, de l’air encore vif et du bourdon de leurs pétrolettes. En arrivant au bourg elle suivit Rosa sur la droite. Evitant le marché, elles empruntèrent une petite rue et s’arrêtèrent devant une maison de maître, aux ouvertures encadrées de pierre de taille et de brique en alternance et dont l’arrière fermait un jardin entouré de hauts murs. Rosa sonna ; une femme âgée vint leur ouvrir. Elle comprit tout de suite le but de leur visite et, traversant la maison, les précéda jusqu’à une terrasse qui dominait de trois marches un jardin désordonné. Une chienne, berger allemand de catalogue, était couchée en sphinx devant sa niche et surveillait ses chiots qui jouaient autour d’elle.

— Ce sont tous des mâles, dit la propriétaire.

Et, voyant Louise s’approcher un peu trop vite, elle ajouta :

— Elle en est très jalouse.

Les chiots, déjà de bonne taille, étaient d’adorables boules de poils et Rosa n’avait pas menti : ils tenaient manifestement plus du saint-bernard que du berger allemand. Rosa lui désigna le plus petit comme celui qu’elle prendrait. Louise s’avança au plus près du groupe et ne s’arrêta que sur un grognement de la chienne. Elle se tourna vers sa maîtresse.

— Elle est toujours comme ça ? demanda-t-elle, un peu inquiète.

— Seulement lorsqu’elle allaite ; le reste du temps, elle est adorable.

Louise s’accroupit. Au bout d’un moment, un des chiots se sépara des autres et s’avança vers elle en frétillant.

Elle tendit la main, tout en gardant un œil sur la chienne. Le chiot s’avança encore et elle put passer les doigts dans la laine de son dos. Le chiot se laissa caresser un moment, lui lécha le bout des doigts et retourna jouer. Elle se tourna vers la femme.

— Si j’en prends un, ce sera celui-ci. Il m’a choisie.

La femme les raccompagna jusqu’à la porte. Elle accepta de réserver à Louise le chiot qui l’avait choisie et Louise promit de lui rendre réponse le plus vite possible. Si c’était oui, dit la propriétaire, elle pourrait passer le prendre sous quinzaine.

Rosa et Louise n’avaient pas encore descendu les trois marches du perron que la porte claquait derrière elles.

— Elle est un peu brusque, glissa Rosa, mais c’est une brave femme, malgré tout.

Ce matin-là, Louise abrégea ses courses. Elle remonta à l’Orcière avec ses sacoches à moitié pleines, lourde d’un espoir mêlé d’appréhension. Robert allait-il accepter le chien ?

Cela n’alla pas tout seul mais ils étaient mariés depuis trop peu pour qu’il pût refuser à sa jeune épouse une chose à laquelle elle avait l’air de tenir si fort. Il ne mit qu’une condition à la venue du chien, c’est que celui-ci ne dormirait pas dans la maison mais dans l’ancienne soue, que les propriétaires précédents avaient transformée en débarras et où personne n’avait mis les pieds depuis des lustres. Louise accepta, en se disant qu’avant l’hiver elle arriverait bien à obtenir la levée de cet ostracisme. Le mardi suivant, elle communiqua la nouvelle à Rosa, qui s’empressa, le lendemain, de la répercuter à la propriétaire de la chienne. Elles passèrent le dernier vendredi matin avant l’arrivée du chiot à lui aménager un coin confortable parmi les vieilleries inutilisables qui encombraient la soue. Une caisse couchée et fermée par un rideau abritait un coussin de récupération. Il y serait au chaud jusqu’à l’hiver. Alors, on verrait…

Deux semaines plus tard, Louise, qui avait attaché sur le porte-bagages de sa mobylette un de ces cageots évasés (elle disait « une benne ») dont elle avait garni le fond de chiffons et qu’elle avait couvert de grillage à poules, ramenait à l’Orcière le chiot qu’avant même d’en être propriétaire elle avait baptisé Barry, fidèle en cela à ses lectures d’enfance de garçon manqué, où Jack London et James Oliver Curwood éclipsaient la comtesse de Ségur.

Le chiot établit lui-même la hiérarchie de ses affinités avec les habitants de l’Orcière. Franchement hostile à Rémy, qui le lui rendait bien, neutre avec Robert dont, sans les solliciter, il acceptait les rares caresses, il était littéralement en adoration devant Louise, qu’il ne quittait pas d’une semelle quand e