Main La nuit de la libellule

La nuit de la libellule

CANT4305048
Year:
2018
Language:
french
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1

La Nuit de l'Orcière

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.56 MB
2

Peau blanche (La)

Language:
french
File:
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Présentation de l'auteur


Luc Baguet est marié et heureux papa de deux enfants. Il habite Arquennes, un petit village belge où il pratique la médecine générale. Amoureux de la mer et des grands espaces, amateur de randonnées et de bons whiskies, il ne pouvait rêver meilleur endroit que l’Irlande du Nord pour planter le décor de son premier roman où aventure et humour côtoient sentiments humains et questionnements sur les lois qui régissent notre univers. Du Moyen ge à l’époque actuelle, rien n’a changé : la soif de pouvoir et la cupidité demeurent les engrais de la haine, des destins se mêlent, se croisent, des héros naissent et disparaissent…





Pour mes enfants, Robin et Lara.





Nolwenn


Un pied nu détacha quelques pierrailles qui plongèrent dans l’abîme ; elle s’arrêta net.

Cette lumière bleutée était l’unique réalité dont elle avait encore conscience.

La libellule flottait là, juste devant ses yeux, au-dessus du gouffre ; mais peut-être était-ce un papillon ? Aucune importance !

Cette nuit, les éléments se déchaînaient : les vagues se fracassaient avec rage sur les écueils, tout en bas de la falaise ; des éclairs, au loin, déchiraient le ciel, illuminant par-derrière des nuages plombés, menaçants. Et puis il y avait la pluie ; un déluge qui lui cinglait le crâne, détrempant ses cheveux en hardes ruisselantes.

Mais Nolwenn n’en avait cure. Elle était détendue, hypnotisée par l’insecte qui éclairait son visage.

Peu avant cela, elle avait quitté son lit, sur la pointe des orteils pour ne pas faire grincer le plancher de la chambre et réveiller la maisonnée. L’animal était venu la chercher et elle l’avait suivi, telle une somnambule, à travers la cuisine en terre battue, puis au dehors. Elle avait contourné la chaumière de pierres grises, traversé le potager, dépassé la petite chapelle où elle aimait prier. Au loin, il lui sembla entendre hurler un loup. Le vent était fort, comme toujours au-dessus de la falaise. Le portillon du jardin grinça quand elle le franchit.

La libellule la mena à trave; rs l’herbe rase, par le sentier de terre, jusqu’au point culminant du front de mer.

Quand elle croisa la grande croix celtique en granit taillé, elle avait les pieds dans l’eau, et, au milieu de la flaque boueuse irisée de cercles de pluie, elle vit la fleur. Elle se baissa et la cueillit, presque machinalement. En marchant sur le socle de pierre, elle laissa errer sa main sur le montant de la croix et doucement se dirigea tout au bord. Elle ne portait que sa chemise de nuit en lin, mais elle n’avait pas froid, elle respirait calmement comme pour s’emplir le corps de toute cette vivifiante folie de la nature.

Elle regarda en bas, fixa ensuite la bête luisante proche de son nez, et l’orchidée grenouille en main, fit un pas en avant oubliant tout le reste.

On la chercha pendant des semaines.

On ne la revit jamais.

Nolwenn avait disparu !

C’était le 12 juillet 1317, jour de son dix-septième anniversaire.





Victoria


11 mai 1719, Victoria était heureuse de fêter ses dix-sept ans avec les cousines venues de Belfast pour l’occasion.

Mère avait fait des tartes aux fruits et des galettes. Une grande table avait été dressée dehors, sous les arbres, afin de se protéger du vent du large. Le vent était toujours fort sur les falaises…

Oncle Joey lui avait offert un poney, ce dont Victoria n’aurait osé rêver jusqu’alors.

Elle aimait les animaux ; il y avait certes quelques lapins dans la grange et des poules dans le jardin, mais un poney ! Rien qu’à elle !

— Il est magnifique, mon oncle !

— Tu la gâtes bien trop ! avait dit père.

— Je n’en peux rien, c’est ma nièce préférée !

— Mon oncle, je suis votre seule nièce…

— Eh bien alors, raison de plus !

Oncle Joey et sa femme Katheleen étaient vraiment des gens adorables.

Il faisait beau ce jour-là et l’on joua à chat perché, au lancer de pierres, on cueillit des fleurs et, bien entendu, Victoria et ses cousines firent un tour en poney.

Victoria avait déjà monté des poneys, mais plus petits, et elle s’était montrée d’ailleurs assez douée au grand dam de sa mère qui, très protectrice, craignait sans cesse qu’elle se blesse ou se torde le cou.

Cette bête-ci avait l’air brave, ce qui la rassura un peu.

Alors qu’il contournait la belle maison de pierres et de boiseries sculptées, au moment même où Victoria le fit volter sans mal, peu après la chapelle, l’animal devint fou.

Il piqua un galop au travers du jardin, sauta un muret de pierres ébranlées et fonça sur le chemin de dalles plates qui traversait les ronciers, emportant sa cavalière droit vers les croix du bord de la falaise.

Ces deux croix celtiques étaient taillées dans le granit : une grande, très ouvragée, et une plus petite, plantée à moins de trente-cinq pieds de la première.

— Victoria ! hurla sa mère.

L’assistance était médusée. Oncle Joey et le père de Victoria s’élancèrent à sa poursuite, la peur au ventre.

La corniche ne cessait de se rapprocher de la fille et de sa monture !

— Victoria !

Mais Victoria n’entendait rien, ne voyait plus rien d’autre que ce magnifique insecte bleu, lumineux, sorti d’un buisson au détour de la maison. Il avait semblé lui chuchoter « suis-moi » et il était impossible de résister. Elle avait inconsciemment talonné les flancs du petit cheval, l’obligeant à ne pas se laisser distancer par la libellule. Elle grimpa la côte à toute allure dans un tonnerre de petits sabots, monta sur la dalle et, louvoyant entre les croix, s’élança vers le bord, toujours captivée par cette lueur magnifique.

Le poney pila net dans un nuage de poussière blanche.

Au loin la famille retint son souffle, espérant distinguer Victoria dans ce brouillard de craie.

Mais quand le vent l’eut dissipé, il n’en ressortit qu’un poney alezan reniflant la terre sèche d’un air résigné.

Victoria avait plongé sans lui, une petite fleur ramassée peu avant : une orchidée grenouille, encore accrochée dans ses cheveux de blé.

On la chercha des semaines durant, mais on ne la revit jamais.

Victoria avait disparu !





I


Harold


Juillet 1007, Irlande du Nord.

C’était l’aube, une aube fraîche et bleutée. Le campement s’éveillait dans la brume opalescente qui montait des tourbières et des bruyères. Deux mille hommes d’armes, trois cents chevaux et des tentes de campagne emplissaient le vallon.

Harold était exténué. Il démonta et se présenta au garde à l’entrée de la Regina, tente du seigneur commandant.

— Entrez, mais faites silence ! Messire s’entretient avec l’émissaire de Sa Sainteté ; le conseil est déjà réuni à l’intérieur.

Harold pénétra discrètement sous la lourde toile tendue et s’effondra sur un tabouret en bois près de l’entrée. Voilà trois jours qu’il chevauchait sans trêve. L’information importante qu’il rapportait était le fruit d’une mission harassante ; mais on n’interrompait pas un conseil en cours.

— … Sa Sainteté, le pape Jean a été clair à ce sujet, messire Goldwin ; c’est un point capital !

— Mais qui voilà ? interrompit sire Goldwin sans aucun ménagement. Ne serait-ce pas notre ami Harold qui nous apporte de fraîches nouvelles du sujet qui vous préoccupe tant, Monseigneur ?

Face au ton caustique utilisé, l’émissaire se rembrunit.

Harold, quelque peu distrait, sursauta, faillit chuter, se redressa et salua d’une révérence.

— Alors, Harold, l’avez-vous trouvé ?

— Non, messire.

— Comment, non ? éructa l’ecclésiastique.

— Calmez-vous, Monseigneur, laissons parler Harold !

— C’est-à-dire, messire, que nous avons retourné tout le village, les hameaux voisins et chaque chaumière de la campagne du lieu. Je puis vous assurer que nous n’avons rien laissé au hasard, mais nous sommes arrivés trop tard, je pense.

— Et… la fille ?

— C’est une sorcière ! cracha l’émissaire.

— Je ne crois pas aux sorcières, Monseigneur, rétorqua lord Goldwin.

— Vous devriez, soyez-en persuadé !

Goldwin leva les yeux au ciel :

— Poursuivez, Harold !

Gêné, voire très embarrassé, Harold continua :

— De toute évidence, des villageois ne devaient pas la porter en grande estime, car ce sont eux-mêmes qui se sont chargés de la tuer !

— L’ont-ils brûlée ?

— Y paraîtrait que non, Monseigneur ! D’après ce qu’on nous a rapporté, ils étaient trop en rogne et tellement imbibés qu’ils n’ont guère pris le temps d’ériger un bûcher.

— Quoi ? s’étrangla l’émissaire.

— Non ! Ils l’ont balancée du haut de la falaise.

Le poing d’Harold se crispa.

— Bande de sacs à bière ! C’est impossible d’être à ce point stupide ! J’avais pourtant bien précisé…

— Qu’est-ce que ça peut faire ? intervint lord Haster. Vous vouliez qu’elle disparaisse, oui ou non ? La hauteur de cette falaise était certainement suffisante pour ce faire !

— Il fallait la brûler, vous m’entendez ? Il le fallait ! Vous ne comprenez rien… et… et le livre ?

— Sauf votre respect, Monseigneur, je vous l’ai dit, nous avons tout fouillé !

— Chez elle ? Elle le cachait certainement !

— Dans ce cas, il aura brûlé avec sa masure, parce qu’après les villageois sont revenus et y ont bouté le feu !

— Je vous assure que si l’ouvrage a brûlé faute à vos lambinages, Sa Sainteté saura vous châtier comme il se doit !

— Ça suffit ! Harold n’a certainement pas lambiné, il est lieutenant de mon armée et ne m’a jamais fait défaut. Je ne doute pas un instant de son total dévouement ! défendit le sire du camp. Et vos histoires de vieux grimoires et de sorcières commencent à m’échauffer, j’ai des affaires plus sérieuses à traiter. Nous sommes en guerre si vous ne le savez !

— Vos guerres ne sont que des jeux, Goldwin, des jeux futiles et enfantins. L’issue de vos guerres m’est absolument indifférente ; elles ne sont que peccadilles devant l’importance de ce « grimoire ».

— Comment osez-vous parler de la sorte ? Vous en répondrez au roi !

— Et vous, à Sa Sainteté !

— Messeigneurs, veuillez me pardonner…

Tous les regards convergèrent vers l’inconscient qui osait, sans vergogne, interrompre le pugilat verbal.

— De quel droit ? Qui êtes-vous ?

— Je suis Roan Craston, sous-lieutenant dans cette armée, pour vous servir. Et si Messeigneurs me le permettent, je pense pouvoir apaiser quelque peu leurs différends.

« Je reconnais bien là ton faciès faux de lèche-bottes », pensa Harold.

— Allez-y ! Nous vous écoutons, proposa Goldwyn.

— Le manuscrit n’a pas brûlé !

— Et comment, diable, savez-vous ça ? Oh ! Pardon, Monseigneur !

« Ça, tu l’as fait exprès ! » songea Harold.

— Simplement parce qu’il ne brûle pas ! Croyez-moi, Messeigneurs, accordez-moi pour mission de le retrouver et je pars sur-le-champ vous le quérir et réparer ainsi l’échec de sieur Harold.

— Sale trogne ! marmonna Harold.

Force était pourtant de constater que cette merdaille arrogante était construite comme un chêne ; mieux valait donc feindre d’ignorer l’attaque.

— Si vous dites vrai, de qui tenez-vous cela ? interrogea l’homme du clergé.

— Je sais pas mal de choses sur ce livre, mais permettez-moi de vous les taire pour l’instant : cela facilitera ma quête qui, de ce fait, en sera écourtée. Je vous en prie ! Si vous m’accordez votre confiance, je deviendrai l’ombre de ce manuscrit : où il ira, j’irai, pour le récupérer et vous le remettre ; j’en fais le serment.

— Avons-nous d’autre choix ? Si toutefois messire Goldwin peut se passer de vous quelque temps, sans trop risquer de perdre ses fichues guerres !

— Ma foi, si cela peut vous contenter. Je me déferai d’un de mes sous-lieutenants, si Sa Sainteté juge qu’il est plus utile de dénicher un livre que de convertir des païens…

— Vous n’en avez même pas idée, murmura l’émissaire.

Roan Craston quitta la tente après maintes courbettes et prépara son paquetage. Alors qu’il finissait de panser son cheval, il lui chuchota à l’oreille :

— Hâtons-nous, mon beau, car c’est un grand jour qu’aujourd’hui : en devenant chercheur officiel du livre, j’élimine un monceau de rivaux potentiels. Ces imbéciles vont très probablement me permettre de renaître de mes cendres. C’était inespéré, vois-tu ?

Comme il plantait son pied boueux dans l’étrier, on l’interpela :

— Roan Craston ! Un instant, je vous prie…

— Monseigneur ?

— Je ne sais pas trop d’où vous sortez, mais je sais reconnaître les hommes de bravoure. Je voulais vous assurer de ma gratitude si vous veniez à retrouver l’ouvrage perdu. Je puis aussi « couvrir », si cela s’avérait nécessaire, les éventuels débordements que vous seriez obligé de pratiquer pour la cause. Sa Sainteté a fixé l’objectif de la mission, pas la méthode ni les moyens d’y parvenir, j’espère que vous me comprenez ?

— Je trouverai ce livre, même si je dois brûler jusqu’à la dernière sorcière du royaume et mettre à sac tous les villages.

— Heureux de voir que vous avez saisi ma pensée.

— Je vous le ramène, même si je dois le chercher en enfer !

— Je ne vous en demande pas tant ! Je vous pourvoirai en hommes et en fonds si cette quête l’exige ; demandez et vous aurez. Mes espions vous suivront pas à pas à travers tout le pays.

— N’aurais-je donc pas votre pleine confiance ?

— Bien sûr que si ! Je ne voudrais toutefois pas que vous vous égariez en chemin. Allez maintenant et que Dieu vous garde !

Roan battit bride sans plus de cérémonial. Une fois éloigné, il se retourna le sourire aux lèvres.

« Pauvre fou, pour ce que j’en ai à cuire de ton dieu ! Tu me sembles toutefois moins stupide que je ne pensais », songea-t-il.

L’émissaire le regarda chevaucher un instant :

— Sans toi, ce serait beaucoup plus long ; avec toi, cela sera pour sûr plus compliqué ! T’accorder ma confiance ? Jamais ! Pas même dans le plus enchanteur de tes rêves, ne serait-ce qu’un court instant !



Ce soir-là, alors que le camp dormait déjà, une bougie brûlait encore sous la tente d’Harold. Celui-ci dégagea avec extrême prudence de sous sa paillasse un objet très encombrant, noir et marron, recouvert d’un très beau cuir travaillé. Il espéra un instant y jeter un œil, par simple curiosité, mais l’ouvrir était impossible. L’ouvrage resta obstinément clos sans qu’il ne puisse en lire une ligne.





William


Le lac était noir et, tel un miroir parfait, il reflétait une lune quasi pleine et des milliers d’étoiles. Çà et là flottaient néanmoins quelques bancs légers d’une brume fantomatique.

William avait allumé un feu, car la soirée était fraîche, et il n’y avait de toute façon âme qui vive à moins de trois lieues.

Il se laissa aller à faire quelques ricochets avec les galets bien plats de la rive. Le contact de la pierre dans sa main lui arracha un sourire : cette matière était son quotidien ; il la façonnait, l’apprivoisait et, presque chaque jour, en faisait des merveilles.

Pourtant son esprit était ailleurs : il pensait à Elle.

Comment les hommes pouvaient-ils être si mauvais parfois ? Et si stupides ? C’est alors qu’il entendit un bruissement dans le petit bosquet qui jouxtait l’eau.

Vif comme une truite, discret comme un chat, il ramassa son arme et s’enfila sous les arbres. Il contourna un petit massif rocheux enfoui sous le lierre, remonta une pente douce afin de contourner l’intrus. En regardant vers la berge, il le vit. Tapie derrière un tronc couché à demi pourri, envahi par de larges champignons, une ombre noire épiait le feu de bois. Sans un froissement, tel un spectre, William lui fondit dessus.

Sous la pointe de la lame, le guetteur devint la proie.

— Montre-toi !

— William, c’est moi ! L’homme encapuchonné se découvrit.

— Par tous les saints, Harold ! Espèce d’idiot, j’ai bien failli te raccourcir !

— Je n’étais pas certain que c’était bien toi !

William soupira puis saisit la tête d’Harold entre ses mains.

— L’as-tu ?

— Oui !

— Dieu soit loué !

Il embrassa Harold et l’étreignit à l’étouffer. Harold se dégagea doucement, courba l’échine, les yeux perdus dans les feuilles mortes :

— Will, je… pour… je suis désolé, je suis arrivé trop tard, je ne pensais pas que le village serait une menace pour Elle, c’est pour cela que j’avais monté moi-même cette « expédition » : c’était pour la protéger de l’armée et de l’Église, je n’ai jamais pensé que…

— Je sais ! Tu me l’as déjà expliqué quand je t’ai demandé pour le livre. À la vérité, tout est ma faute : si seulement je m’étais montré plus fort, si j’avais su la convaincre de partir avant toute cette folie. Il avait des larmes plein les yeux.

— Comment est-ce Dieu possible ? Qu’a-t-elle bien pu leur faire ?

— Je vais te le dire : trop de bien sans doute ! Elle les a soignés, instruits et son savoir les a effrayés. Pauvres imbéciles ! Une sorcière ? Oui, elle l’était ! Et ils ne connaîtront jamais tout le bonheur qu’ils auraient pu en tirer.

— Il faut que tu saches : un homme du nom de Roan Craston s’est proposé spontanément pour partir à la recherche du livre. C’est un lieutenant sous mes ordres, mais je pense que c’est un sale type et…

— Mieux vaut s’en garder, effectivement ! Je connais cet homme et je sais qu’il mettra tout en œuvre pour le trouver.

— Pourquoi ? D’où le connais-tu ?

— Il a presque de tout temps été envieux et il est son demi-frère !

— À Elle ?

— Oui !

— Corne de bouc ! Que vas-tu faire à présent ?

— Je vais m’instruire, grâce à toi, dit William en tapotant la couverture en cuir.

— Avec ce livre ?

— Oui ! Harold, il faut que tu me promettes de ne jamais révéler à quiconque que tu me l’as remis, ou même avouer l’avoir jamais entr’aperçu ; tu le paierais de ta vie sur-le-champ ! Crois-moi sur parole, je t’en prie !

— Mais, qu’est-ce donc que cette « chose » étrange ? Il ne s’ouvre même pas !

— Tu ne dois pas le savoir, mais c’est d’une importance capitale… pour moi. Ne m’en demande pas plus à ce sujet, au nom de notre amitié !

— Bien.

— Donne-le-moi et rentre au camp avant qu’on ne s’aperçoive de ton absence. Je te jure que je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. JAMAIS !

Harold mena William par un étroit sentier bordé de roches et d’arbrisseaux tordus, jusqu’à son cheval. Il déboucla l’épaisse sacoche en cuir et en sortit l’antique ouvrage.

William le prit tel un trésor fragile, laissa glisser ses doigts sur le cercle orné de runes qui en décorait la couverture et le glissa dans un sac de jute.

— Va, mon ami et, quoi qu’il arrive, ne dis rien à personne. Si je disparaissais : ne me cherche pas ! Jure si besoin est que tu ne me connais pas, renie-moi de tout ton cœur !

— Will… je voulais te dire… voulut poursuivre le lieutenant en grimpant en selle.

Mais ce n’était plus la peine d’insister !

Dépité, Harold se détourna, éperonna les flancs de sa monture et s’évanouit dans la nuit.

William le regarda s’en aller avec un pincement au cœur.

— Puissions-nous un jour nous revoir en des temps plus gais ! Je te rends grâce, Harold, car à présent je vais pouvoir à nouveau vivre, et si Dieu le veut… Elle aussi !





Amy


— Mais, bon sang, qu’est-ce que tu fais ? On va être en retard !

— Ça va, j’arrive ! De toute façon, pour ce qu’on fout dans ce lycée à la con !

— Amy, ton langage ! S’il te plaît ! Bientôt dix-sept ans et ça parle comme un gamin des rues !

— Oh ! maman ! Lâche-moi un peu… T’es d’accord avec moi que c’est un lycée de cons ! Même les parents des élèves sont horripilants ! Tu l’as dit toi-même, il y a deux jours !

— Amy, vraiment, tu exagères ! Je n’ai jamais dit une chose pareille et…

La jeune fille plissa les yeux et continua d’un air pincé :

— Oh, mais c’est qu’on devient une grande fifille ! Oh ! mais c’est pas un nouvel homme dans sa vie qu’elle a vot’maman ? Oh ! c’est pas un peu bizarre comme façon qu’elle a de s’habiller, la petite Amy ? Tu sais ce qu’elle leur dit la « petite Amy » ?

— Oh, pour ça, oui ! J’ai vraiment une idée ! Allez, viens maintenant !

Amy était d’apparence extérieure comme était son cœur : une boule de tendresse mal gérée, hérissée de clous ! Plutôt jolie, elle ne portait à l’habitude que des vêtements noirs, ses cheveux étaient noirs, son maquillage… noir et son humeur souvent de la même couleur que tout le reste ! Un piercing annelé lui « ornait » la lèvre inférieure.

Elle grimpa dans la Jeep à la place du convoyeur. Mère et fille empruntèrent le sentier qui traversait le jardin puis, en obliquant à droite, atteignirent l’asphalte. La route comptait six bons miles jusqu’à Bushmills ; elle sinuait sur l’Antrim coast avant de redescendre en douceur jusqu’aux premières habitations. Le vent était fort aujourd’hui ; le vent était presque toujours fort sur la falaise. Amy sourit en passant à la hauteur des trois croix. La petite zone d’herbe rase et de plumeaux qu’elles délimitaient était, pour elle, le centre du monde, un havre de paix où elle aimait s’asseoir ; le seul endroit au monde où elle se sentait vraiment bien. Elle songea à ses recherches encore infructueuses sur l’histoire du lieu… C’était bien plus distrayant que se farcir les cours.

— Tu crois qu’il viendra ? marmonna-t-elle.

— Que… ? Oh, Amy ! Alors c’est pour ça, cette tête de cochon ? À l’approche de chaque anniversaire, c’est la même chanson.

— Tu ne penses pas que c’est normal ? C’est mon père !

— Je sais, Amy, mais ça fait cinq ans qu’on ne l’entend plus !

— Tu pourrais essayer, pour mon anniversaire…

— J’essaie de le joindre tous les ans !

— Peut-être cette année ?

Elle l’aimait puisqu’il lui manquait ; elle le détestait puisqu’il était parti.

Elle repensa à ce jour maudit d’octobre où, après une semaine infernale clôturée d’une dispute mémorable, il était parti sans laisser d’adresse. Il avait eu le culot de se faire tatouer le nom d’une autre femme sur la main, ce qu’il justifia en délirant une histoire à dormir debout, puis il expliqua qu’il devait partir, qu’il n’avait pas le choix. Abandonnant ainsi sa femme et sa fille comme de pauvres connes, il n’avait plus donné signe de vie depuis lors.

Johanna gara la voiture devant le lycée. Dans un soupir à fendre l’âme, Amy se laissa couler en bas du siège.

— Salut, M’man !

— Salut, mon cœur.

Encore une putain de journée qui commençait !



Situé dans le comté d’Antrim, le village de Bushmills est une adorable bourgade de moins d’un millier et demi d’habitants. Célèbre pour sa distillerie de whiskey, reconnue comme la plus ancienne malterie du monde, on peut y découvrir également la Chaussée des géants : curiosité géologique unique faite de la rencontre de lave basaltique en fusion et de la mer glacée, il y a quarante millions d’années. De cette union sont nées quarante mille colonnes hexagonales serrées les unes contre les autres, formant tantôt des orgues majestueux, tantôt un pavage s’avançant vers l’Écosse. On raconte d’ailleurs que cette chaussée fut construite par un géant irlandais qui, piqué au vif par la vantardise d’un géant écossais qui le traitait de poltron, voulut traverser la mer. Quand il vit arriver par le chemin qu’il venait de terminer un congénère bien plus grand que lui, le géant irlandais courut se réfugier chez sa femme qui eut juste le temps de déguiser son mari en bébé. Incrédule en voyant une mère bercer un enfant si démesuré, l’Écossais, osant à peine imaginer la taille de son père, rebroussa chemin en courant et démonta lui-même le passage, afin que l’Irlandais ne vienne jamais l’importuner.

Un lieu tranquille, un moulin, des légendes.



Il devait être 16 h 15 quand Amy entra dans la bibliothèque. Les cours étaient terminés et la journée de classe avait été aussi morne qu’habituelle. Les autres étudiants étaient partis vagabonder dans un pub ou l’autre en trichant sur leur âge.

Elle était loin d’être débile et étudiait beaucoup ; c’était davantage la compagnie obligée de ses condisciples que les cours eux-mêmes qui provoquait chez elle une révulsion pour le lycée. Elle n’avait pas vraiment d’amis et ne cherchait pas spécialement à s’en faire !

Ce lieu, en revanche, lui plaisait beaucoup : l’odeur de cire à bois, les rayonnages en vieux chêne où des centaines d’ouvrages reliés couvraient les murs. Des bancs lustrés nimbés d’un éclairage feutré émanait une chaleur si confortable que l’envie prenait à quiconque de s’y installer.

Elle déposa ses affaires sur une table proche de la fenêtre. Le soleil à cette heure traversait les vitraux teintés déposant sur le mobilier une lumière en damier, ocre et violette, ponctuée de poussières scintillantes.

La fée du lieu s’appelait Helen Warwick. gée d’une soixantaine d’années, plutôt grassouillette, c’était elle le maître à bord. Amy l’aimait bien.

— Alors, ma grande, toujours plongée dans tes recherches ?

— Oui !

— Tu ne devrais pas un peu sortir avec les gens de ton âge ? Tu sais, ce n’est pas que tu me déranges, mais tu es toujours fourrée ici… Tu n’as pas envie de t’amuser ?

— Mais je m’amuse ici !

— Mouais… OK ! Si tu le dis !

— Est-ce qu’il y aurait un truc qui parle des croix celtiques ?

— Voyons, Amy, le contraire serait malheureux : nous sommes en Irlande tout de même !

— Bien sûr… pour ça, j’ai déjà regardé sur Google, mais je veux dire : des croix d’ici ! Comme celles qui se trouvent tout près de chez moi ; il n’y avait rien là-dessus.

— Ah ! Eh bien, je suis très heureuse de savoir que je sers encore à quelque chose ! Voyons si je peux concurrencer ton Google !

Helen disparut un bon moment et revint avec trois ouvrages.

— C’est… tout ? interrogea Amy, dissimulant mal sa déception.

— Oui ! Moi aussi, je m’attendais à mieux, mais bon, commence déjà avec ça ! Apparemment, il y a des brochures touristiques, et le petit là, tout abîmé, je l’ai retrouvé derrière les étagères. À en voir l’état, il doit avoir dégringolé de son emplacement il y a fort longtemps !

Amy disposa les revues en éventail devant elle.

— Bon, voyons ça…

Le premier écrit était, en effet, un guide touristico-historique qui, sans s’aventurer dans le moindre détail, contenait toutefois quelques jolies photos de la région. On y voyait même la maison d’Amy à l’arrière-plan du cliché mis au point sur les trois croix. Hormis cela, rien !

Le second datait de l’après 40-45, période où on utilisa pour la première fois le terme de « croix celtique ». On y apprenait que la représentation de cette croix remontait à la nuit des temps. Elle trouvait sa source, selon certains, dans la configuration géographique de l’Irlande elle-même et schématisait les quatre royaumes des points cardinaux encerclant un cinquième : le Midhe. Celui-ci était le fief du roi suprême qui régentait les quatre autres. Elle était aussi étroitement associée au nombre cinq : l’Unité au centre, où tout trouve son origine et où tout revient, en suivant les quatre directions cardinales. Elle fut ensuite, pour les chrétiens, une représentation des cinq plaies du Christ en croix et, plus tard, utilisée par les mouvements de jeunesse du général Pétain et des partis nationalistes. Ces éléments, Amy les connaissait déjà grâce à des articles lus sur Wikipedia ou extraits du monde celtique.

Le dernier ouvrage tombait presque en morceaux ; pas tant probablement d’avoir été manipulé que d’avoir traîné des décennies dans la poussière. Il datait de 1835 ! Amy ne put réprimer un « Bordel ! » un peu sonore qui fit relever la tête à une grande chandelle boutonneuse installée à l’autre bout de la pièce. Ce livre-là par contre semblait beaucoup plus intéressant ! On le devait à un certain Norbert Kraston qui semblait s’être attardé beaucoup plus longuement sur les croix de l’Antrim coast. En parcourant le récit, Amy reconnut, par une description fort précise de l’auteur, la falaise proche de sa maison et les croix… L’écrivain parlait plutôt de LA croix, comme si les deux plus petites n’existaient pas ou n’avaient aucun intérêt. Cette croix qu’elle connaissait presque par cœur tant elle l’avait regardée, touchée, en détail, Kraston l’appelait « la croix de sorcière » ! Bizarrement, il semblait en parler comme s’il y était lié, lui et sa famille ! Il décrivait l’histoire de membres sans nul doute éminents de sa généalogie et des liens qui les unissaient aux terres du pays. Assez incompréhensible à vrai dire… Plus un journal intime qu’un recueil sérieux ! Amy le survola, tant le bla-bla sur tous ces personnages était saoulant. À la dernière page, son attention fut attirée par une ligne en caractères gras : Tome 2 à lire du même auteur : Légendes et Vérités sur la croix de sorcière. Voilà qui invitait à zapper directement sur le second volume.

— Excusez-moi, vous auriez la suite de celui-ci ? questionna Amy.

— Mmm… ça m’étonnerait, car je te l’aurais déjà donné !

— C’est certain ? insista la lectrice.

— Attends un peu, je vais fouiller dans les archives.

Heureusement, la bibliothécaire adorait son métier et appréciait la jeune fille, sans quoi Amy aurait pu aller se faire cuire un œuf !

Au bout de vingt minutes, Helen revint, martelant le dallage de ses talons pointus, bredouille et l’air embarrassé.

— C’est étrange… ce tome apparaît dans les inventaires, de sa parution en 1835 jusqu’en 1841, ensuite il disparaît de la liste !

— Quelqu’un l’a perdu, ou volé ?

— C’est possible, mais ça devrait être indiqué sur la dernière feuille de l’année en cours : on y indique toute nouvelle acquisition, perte, vol ou destruction…

— Et ?

— La page a été déchirée !





Kevin


La lectrice quitta la salle, les trois ouvrages, fruit de sa récolte, sous le bras. Elle fit un petit signe amical de la main à Helen qui rangeait un rayonnage, perchée au plafond dans un équilibre plus qu’instable. Le sourire qu’elle affichait encore sur les lèvres en sortant du bâtiment s’évanouit instantanément.

— Oh ! Non ! Rendez-moi invisible ! invoqua Amy pour elle-même. Kevin ! Ce « m’as-tu vu » l’attendait à la sortie de l’édifice.

— Salut, Am !

— Tu trouves que mon prénom est trop long ou ton alphabet s’arrête à « m » ?

— Allez, Amy, te rends pas encore plus emmerdeuse que tu n’es vraiment, t’en as pas besoin, tu sais !

— Qu’est-ce que tu veux ? T’es venu vérifier si j’avais bien intégré les derniers conseils en matière de mode de cette petite poufiasse de Jennifer ? Tu as apprécié sa manière subtile de me faire passer pour une conne devant tout le monde ? Vous, les mecs, vous n’entendez même pas ses paroles quand elle parle, tant vous êtes captivés par son physique de Barbie ! Oh, belle, ça oui, elle est belle… à l’extérieur ! Mais, pour moi, ses loques de duchesse ménopausée ne masqueront jamais sa mocheté intérieure ! Ses petits ricanements stupides me donnent des boutons ! Et toi, puisque tu la trouves tellement spirituelle, tu ferais mieux de la rejoindre avant qu’elle ne pense que je t’ai vampirisé !

— Je t’en prie… Je suis désolé pour ce matin, sincèrement, j’aurais dû prendre ta défense.

— Mais tu ne l’as pas fait ! Comme personne ne le fait jamais ! Mais je m’en fous, j’ai pas besoin de ta pitié… ou de celle de quelqu’un d’autre !

— C’est pas de la pitié, et j’apprécie beaucoup moins Jen que tu ne le penses ! Amy, écoute, je voulais seulement te demander…

— Quoi ?

— De venir avec moi… d’être ma cavalière pour le bal de fin d’année ! déclara le jeune homme, un peu gêné.

— Quoi ? Mfffrt ! Pfrrrrt !

Impossible de se retenir, elle éclata de rire.

— Que… qu’est-ce que j’ai dit de si hilarant ?

— Tu te fiches de moi, c’est ça ? Cette proposition si inattendue lui semblait burlesque.

— Mais non, je suis sérieux ! s’indigna-t-il.

Nouvel éclat de rire ! Un rire nerveux, incontrôlable. Kevin ne riait pas. Amy mit quelques instants à reprendre sa respiration.

— Écoute, je n’irai pas à ce bal, simplement parce que je n’y ai pas ma place ; ni avec toi ni avec le prince William ! Dès que ma mère aura pigé qu’il n’y a plus rien à faire dans ce trou perdu, je me casserai le plus loin possible. La seule chose que je regretterai vraiment, c’est un endroit sur la falaise où je vais souvent : un stupide carré d’herbe ! Mais de toute façon, ça n’intéresse personne !

— Mais si, pourquoi pas ? Je ne dem…

— Désolée de t’avoir fait perdre ton pari !

Amy tourna les talons. Tout en marchant, elle saisit qu’elle avait exagéré. Bushmills n’était pas un trou perdu, elle ne voulait pas partir d’ici, mais son père n’était plus là et tout avait changé depuis. Elle n’aimait plus personne et on ne l’aimait plus.

Kevin voulut la rattraper pour lui parler, mais Amy ne l’entendait pas… ne voulait plus entendre ces stupidités ! « C’était sûrement avec Gregor ou Dowell qu’il avait parié. Petit con ! » Même si elle était habituée aux railleries sur ses goûts vestimentaires, là, ils avaient dépassé les bornes.

« Kevin ! Petit salaud ! » pensa-t-elle. Elle ne riait plus. Elle essuya même une larme qui s’était mise mit à lui couler sur la joue.

Et lui était resté planté là ; assez décontenancé à vrai dire. Dans un soupir, il murmura pour la fille qui s’éloignait :

— Mais quel pari, Amy ? Quel pari ?





William


— La première pièce de mon plan ! dit William à voix basse en contemplant son labeur achevé.

Cela n’avait pas été chose aisée que de manipuler les pierres brutes prélevées sur la falaise ; ces prismes hexagonaux, majestueux, fascinaient le jeune homme depuis sa plus tendre enfance : comment la nature, par la seule force des éléments qui semblaient parfois si rudes, pouvait-elle être si précise, si experte ? Un charroi attelé avait permis de hisser les pierres jusqu’à l’atelier du tailleur. Là, William les avait sculptées, façonnées avec une minutie patiente. Aujourd’hui, transportées à nouveau par le même attelage, les pièces avaient été assemblées. Enfin était érigée la croix ! Elle était terminée !

La richesse des dessins était époustouflante ! Aucun nom n’y était apparent, car, malgré tant de finesse, attirer davantage les regards sur le monument n’était pas le but recherché : il fallait demeurer discret ! Il en avait fait une œuvre d’art pour Elle, uniquement pour Elle ; au cas où il ne serait pas à la hauteur, au cas où Roan Craston serait moins bête que mauvais. De toute manière, les sentiments qui l’unissaient à Elle étaient restés secrets pour la plupart des gens. Les villageois lui fichaient la paix, et Craston, lui, courait l’Erin en tous sens après le manuscrit. William avait pris des dispositions pour nourrir la rumeur que le livre avait été emmené vers le sud, espérant occuper Roan suffisamment longtemps. Dans les tavernes et les bordels, des ivrognes colportaient à d’autres pochards avoir vu un livre magique aux pouvoirs incroyables, brodant autour du sujet des contes plus fantastiques les uns que les autres. Et puis, William aurait disparu sous peu de toute façon, car le livre lui en avait appris suffisamment, pour l’instant…

Le ciel était argenté et très nuageux, le vent était fort, comme il l’était souvent sur la falaise…

Il se faisait tard et grâce à l’obscurité qui s’installait, on ne pouvait déjà plus le voir depuis la route. Alors, comme tous les soirs, au pied de la croix, il glissa la pointe de son épée entre deux dalles, fit tourner la poignée à la manière d’une clé géante, découvrant ainsi une logette hexagonale creusée dans le basalte. Celle-ci, telle une petite tombe protégeant un sarcophage, contenait une cassette en bois. En l’ouvrant avec maintes précautions, William retint son souffle.

— Probablement la dernière fois que je te sors de là ! murmura-t-il à l’ouvrage relié de cuir qu’il effleura des doigts avant de l’extraire du coffret.

Il prit soin de refermer la boîte et de remettre la pierre en place, afin que nul ne découvrît la cachette. Ne pas laisser de traces, trop aisément visibles en tous cas !

William s’assit en tailleur face au large, au pied de la croix, déposa l’ouvrage ouvert sur ses genoux, inspira profondément, goûtant avec plaisir les fins embruns salés, et débuta les incantations.

Tout serait parfait ! Oui ! Il avait tout prévu ! Une fois les charmes instaurés, il disparaîtrait alors aux yeux des hommes, n’œuvrant plus que pour La rejoindre, enfin !





Roan


La bière coulait à flots dans un vacarme abrutissant malgré l’heure déjà très avancée. Le vieux pêcheur était plein à craquer, aussi plein que les ivrognes qui peuplaient encore l’établissement. Le plancher en chêne ployait et grinçait de souffrance sous les coups des lourdes semelles, rythmant un air envolé, extirpé des boyaux d’un horrible crincrin. Les chopes s’entrechoquaient, débordantes d’écume, inondant tables, bancs et sol. Des remugles écœurants de saucisses carbonisées inondaient l’atmosphère. Ça sentait le houblon, la fumée et la crasse ! Ça riait, ça chantait, ça gueulait dans tous les coins !

Sous l’escalier, à demi affalés sur une table garnie d’une dizaine de pintes vides, à la lueur chancelante d’une chandelle dont la mèche allait passer de vie à trépas, deux types discutaient :

— … Y paraîtrait même que Watt l’a vu trimbaler des cailloux énormes comme des troncs, et puis qu’y les a mis ensemble pour faire cette croix !

— Pas tout seul quand même, il y faudrait des mois !

— Ouais des années même ! Ch’te dis qu’il en pinçait pour cette sorcière et qu’il a fait ça pour elle, le petit sottard ! Pour qu’elle ait une tombe quand même ! Pfft !

— Et qu’est-ce qu’ça peut bien nous cuire ? À… à nous z’aut’ ?

— À vous autres, peut-être rien, mais moi, ça m’intéresse !

Aucun des deux pochards ne l’avait vu venir par-derrière, il avait suivi toute la conversation. Son énorme patte gantée plantée sur la nuque était comme un étau de fer : un hoquet et elle vous brisait l’échine !

— Que… Qui…

— Mon nom n’importe pas, pas plus que le tien, sac à crottes ! Viens, suis moi dehors, j’ai à te parler !

Le pauvre bougre ne put qu’obtempérer au risque de voir ses vertèbres cervicales transformées en débris. Le second sbire tenta une intervention, mais s’écroula sur la table voisine, provoquant l’hilarité, puis une bagarre générale.

À l’extérieur, la lune blafarde teintait d’un bleu argenté l’ensemble du paysage ; les arbres baignés de brume semblaient tendus de mille toiles d’araignées.

— Alors, tu sais des choses sur un certain William qui aurait érigé une croix pour sa bien-aimée, balancée dans la mer par des crétins dans ton genre ? C’est bien ça ?

— Non, je ne…

Roan tâta le pommeau de sa lame.

— Écoute-moi bien, si tu veux conserver cette hideuse chose qui te sert de tête sur les épaules, tu as intérêt à accoucher vite fait ! Je ne suis pas réputé pour ma patience !

— C’est… c’est le tailleur de pierres, il a fait une croix y a déjà bien un an et… on dit que c’est pour la sorcière, mais maintenant on sait plus ousqu’il est…

— T’es sûr de ça ?

— Ouais ! Il a disparu qu’on dirait !

— On dit oui, face de bouseux ! Et elle est où cette fameuse croix ?

— Ben, là ousqu’on a jeté la fille.

Nom de Dieu, Roan, qu’as-tu fait ? Où avais-tu la tête ? Courir depuis deux ans déjà, comme un lièvre stupide aux cinq cents diables. Il murmura pour lui-même :

— Je suis parti trop longtemps, beaucoup trop longtemps !

— Vous dites, Mes… sire ?

— T’occupe, sac à crottes ! Disparais de ma vue avant de me déplaire vraiment, et va rejoindre ton troupeau de braillards !





Le père Dillon


Le père Dillon rentrait chez lui après une visite assommante chez la veuve Linkovics, émigrée polonaise dépressive, épuisante, atteinte de diarrhée verbale chronique. Il était tout simplement éreinté !

C’est en passant la grille de son jardinet planté de roses trémières multicolores, où tintaient des dizaines de carillons éoliens, qu’il la découvrit, tambourinant à la porte. Une hippie tout de noir vêtue était plantée sur son seuil ! Il pensa faire demi-tour discrètement pour échapper à ce qui ne pouvait représenter qu’une tuile supplémentaire, mais sa conscience professionnelle l’obligea à changer d’avis :

— En quoi puis-je vous être utile, mademoiselle ?

— Oh ! Bonjour, mon père, désolée de vous déranger. Vous ne me connaissez pas, je suis Amy Connoly, mais, en revanche, vous connaissez ma grand-mère, Rosy Mills, je pense.

Le père Dillon vira au rouge, ce n’était pas une tuile, mais toute une toiture qui lui tombait dessus ! Il parut embarrassé, un peu perdu, mais se ressaisit très vite :

— Humm ! Qui ne connaît pas Rosy ? Elle fait partie de notre patrimoine ! plaisanta le père Dillon en forçant un sourire. Allez, entre, on va prendre un bon thé et tu me diras ce qui t’amène !

Le salon était exigu, mais très douillet : un canapé et de gros fauteuils en velours, un papier peint tout fleuri sur des lambris de chêne, conféraient à l’endroit une ambiance chaleureuse ; des volutes d’Earl Grey parfumaient la pièce.

— Alors, Amy, que puis-je pour toi ? Prends un biscuit…

— Merci ! En fait, je fais des recherches, pour mon plaisir, je veux dire, ce n’est pas dans le cadre de mes études… sur les croix qui sont plantées sur la falaise, à deux pas de mon jardin. Je connais un peu Helen, de la bibliothèque, vous savez ?

Il acquiesça.

— Elle m’a déjà un peu aidée, mais nous n’avons presque rien trouvé ! Alors j’ai pensé venir vous voir, car vous vous y connaissez en croix, je suppose ? Vu votre métier, je veux dire…

Le curé sourit devant la spontanéité d’Amy, mais quelque chose semblait le gêner ; ça se voyait comme un pou sur un chauve malgré un simulacre d’air détendu.

— Eh bien, je suppose aussi, mais que voudrais-tu savoir, au juste ?

— Je n’en sais rien… tout ! Leur histoire, qui les a faites, pourquoi elles sont là. J’ai trouvé un livre d’un certain Kraston qui semble…

Le père avala de travers et vira au cramoisi en toussant.

— Désolé, le thé a pris la mauvaise route ! Kr… Kraston, dis-tu ?

— Oui, qui semble en savoir beaucoup, mais vous le connaissez ?

— Heu… non !

— Enfin, voilà, je ne veux pas vous importuner plus longtemps, mais si vous pouviez m’aider un peu, ça me ferait plaisir, sans vouloir abuser.

— Je verrai ce que je peux faire. Tu peux venir me voir après l’office de dimanche, si tu veux. Je ne te vois jamais le dimanche.

— C’est que… je ne suis pas croyante. À vrai dire, je ne crois en rien !

— Tu ne crois peut-être pas en Dieu, mais tout le monde croit en quelque chose : je ne sais pas moi, par exemple en la nature, la vie après la mort, l’amour, la famille…

— La famille ? Sûre que non !

Ça lui était venu comme ça, trop violemment, comme sorti de ses tripes sans qu’elle en ait vraiment conscience.

Elle se radoucit un peu.

— Mon père est parti, vous comprenez ? Depuis, je trouve que tout est nul.

Amy était surprise de se livrer ainsi à un inconnu, c’était loin d’être son habitude.

— Tout s’explique un jour ! Prends le temps de grandir un peu. Tu me sembles bien « noire » pour une fille de ton âge !

— Je m’habille toujours comme ça.

— Tu m’as bien compris, je crois, je parlais de ton cœur, pas de tes vêtements !

Amy le remercia, posa la tasse vide sur la petite table en acajou et, après avoir accepté le rendez-vous du dimanche, prit congé du père Dillon. Le prêtre la regarda par la fenêtre traverser le jardinet.

— Il avait raison ! Et moi qui n’y croyais pas ! C’est donc aujourd’hui que ça se passe, bien plus tôt qu’il ne l’avait prévu !

Le père Dillon dénicha une petite clé, fit basculer un tableau de la Vierge accroché au mur et ouvrit le coffre-fort. Il en exhuma un papier jauni, le déplia en allant s’asseoir sur un fauteuil à pattes, juste à côté du téléphone. Il inspira profondément et composa le numéro. Trois sonneries, on décrocha.

— Allô ? C’est…

— Aucun nom si vous voulez, vous savez bien !

— Oui, bien sûr ! Elle est venue me voir pour me poser des questions sur les trois « objets ».

— Déjà ?

— Elle m’a même cité le nom de « Kraston » ! Comment est-ce Dieu possible ?

— Je n’en sais rien, sur Internet peut-être ? On ne peut pas effacer la « Toile » comme on cache des bouquins ou des documents papier ! Ou bien elle aura déniché quelque chose qui nous a échappé ! C’est assez brillant de sa part, mais fort ennuyeux pour nous…

— Oui, elle est très « éveillée » à ce qu’il me semble.

— J’en suis convaincu !

— Je ne savais pas quoi faire, alors j’ai repoussé le problème à plus tard.

— Mmmh, je comprends. De toutes les façons, elle ne laissera pas tomber et même si c’est fort tôt, elle saura un jour, c’est inévitable !

— Qu’est-ce que je fais ?

— Livrez-lui quelques informations, rien qui puisse éveiller le moindre soupçon, mais juste assez pour qu’elle nous fiche temporairement la paix !

— Et… pour vous ?

— Rien pour l’instant ! Silence total ! Je vais changer de numéro et rester en contact avec vous, encore plus régulièrement.

— D’accord. Comment fait-on pour se joindre ?

— Comme d’habitude !

— Bon, très bien ! Au revoir.

Le père Dillon se servit un double whiskey et s’écroula de fatigue sur le canapé. Quelle journée, grands dieux, quelle journée !





Amy


La chambre d’Amy était d’ordinaire mieux rangée que la plupart des idées qui se bousculaient dans sa tête. La jeune fille inséra un CD dans sa mini-chaîne pour se détendre un peu : un best of des Cranberries, et se laissa tomber sur son lit portée par When you’re gone. Sur le mur, juste devant elle, un magnifique poster de Leonardo di Caprio ne semblait sourire que pour elle. Malgré tout l’effort intellectuel que cela lui coûta, elle ne saisit pas pourquoi elle pensa en cet instant précis… à Kevin ! Au fond d’elle-même, elle avait espéré qu’il fût un peu différent des autres. Il était probablement bien pire ! Il le lui avait prouvé ! (Déjà quand on s’appelle « Kevin » !)

Elle ré-atterrit dans sa chambre après avoir plané un court instant dans un songe éveillé où Kevin prenait sa défense et la tenait par l’épaule après avoir balancé son poing sur le joli visage de Jennifer. Elle sourit même, en imaginant la pin-up ramasser ses dents !

— Petit crétin ! souffla-t-elle avec rage.

Elle se redressa et tendit le bras vers sa table de chevet où les livres empruntés à la bibliothèque étaient posés. Elle alluma l’abat-jour, bien que le soleil ne fût pas encore couché ; il faisait en réalité si infect au-dehors qu’on aurait pu penser qu’il ne s’était jamais levé. Aussi, Amy avait-elle tiré les tentures pour ne pas voir les gouttes de pluie s’écraser sur la vitre : cela lui filait le cafard !

— Voyons un peu qui est ce Kraston et les gugusses de sa famille ! Je n’ai quand même rien d’autre à me mettre sous la dent en attendant dimanche !



L’ouvrage débutait comme ceci :



Ce livre est mon testament. Mon nom est Norbert Kraston et je suis le dernier d’une lignée très ancienne qui s’éteindra par bonheur avec moi. Je dis par bonheur, car si j’écris ces mémoires, c’est avant tout pour demander pardon, au nom des miens.

Ceci peut sembler étrange, mais les méfaits commis par nombre de mes aïeux relèguent toute cette famille, à laquelle je voudrais n’avoir jamais appartenu, au rang de paria. Notre arbre généalogique a été entretenu, génération après génération, histoire sordide après crime honteux, avec une minutie des plus rigoureuses ; comme si la mort et le sang répandus devaient se cultiver… Je suis soulagé d’être celui qui le coupera et le fera périr jusqu’à la racine.

[…]

Tout commença peu avant l’an mil, le jour où Elliot Craston épousa Aislinn Follet. De leur union naquit un fils : Roan. La seconde femme d’Elliot, Aislinn étant morte en couche, lui donna une fille dont le nom n’est pas connu, ou bien, et j’en suis convaincu, a-t-il été volontairement oublié, tout comme celui de sa mère. Celle-ci était « guérisseuse » et c’est de là qu’est venu tout le « mal » ; une guérisseuse était à l’époque taxée de sorcellerie pour peu qu’elle fût un peu compétente. Roan n’aurait pas été initié autant que sa demi-sœur aux mystères ancestraux qui se transmettaient de « sorcière » à « sorcière » et en pratique : de mère à fille. On parle d’un ouvrage au pouvoir incroyable qui aurait alors été cédé à la sœur, laissant Roan sur sa faim. Ce manuscrit semble avoir disparu le jour où celle qui le détenait fut jetée du haut de la falaise par des habitants de Bushmills en colère. La croix dite « de sorcière » aurait été érigée peu après en sa mémoire (ceci sera développé dans un second tome à venir).



— Merde ! laissa échapper Amy.



De cette jalousie haineuse est née puis s’est déchaînée une débauche de violence meurtrière dont d’innombrables innocents payèrent les frais. Roan voulait ce livre et il ne le trouva jamais. Ses fils, petits-fils, puis ses arrière-petits-enfants héritèrent de sa quête et de sa folie. Un jour pourtant, quelques-uns d’entre eux ne purent supporter plus longtemps une telle ignominie. Voir leur nom souiller le moindre chemin emprunté et laisser planer derrière eux une odeur de honte leur devint insupportable.

C’est pourquoi, sous le couvert d’une erreur de recopiage lors d’un recensement, certains Craston sont devenus Kraston, espérant ainsi retrouver un peu d’honneur perdu. Un clan se forma, qui voulut, telle un antidote au mal perpétré, être le défenseur des valeurs de la « demi-sœur » de Roan. Les Craston affrontèrent les Kraston durant des siècles, les premiers au nom de Roan, les seconds au nom de la fille d’Elliot. On ne pouvait pas parler exactement de « guerre » entre eux, bien que les affrontements fussent trop souvent sanglants. Les Kraston n’intervenaient en général que pour contrer les autres dans leur quête du fameux livre et leur chasse aux sorcières. Après un long soutien par certains cardinaux, l’Église finit par lâcher les Craston, qui, pour cause de barbarie, furent excommuniés vers 1650.

On ne sait pas exactement ce que contient le livre, mais il a tant déchiré les passions, que sa force et sa valeur doivent dépasser l’entendement. Je pense que personne ne l’a jamais retrouvé et que sa disparition est intimement liée à la « croix de sorcière ». Beaucoup d’hommes et de femmes ont péri pour cette chimère, des villages ont été brûlés, des fermes rasées ; les bûchers par centaines illuminaient les campagnes de leurs horribles lueurs, et tout ça pour rien ! Les feux de l’enfer au service des Craston, et les Craston au « service » de Dieu !



Amy était très fatiguée. Elle referma le livre dans un soupir : elle n’avait pas appris grand-chose sur les croix.

Son téléphone portable sonna.

— Allô ? Maman ?

— Oui, ma chérie ! Comment vas-tu ?

— Ça va ! Et toi ? Tu es déjà arrivée ? Il fait quel temps à New York ?

— Superbe ! Grand soleil !

Les déplacements de Johanna à l’étranger étaient devenus monnaie courante ces dernier mois. Très spécialisée en histoire des langues, elle était régulièrement sollicitée pour présenter des conférences à travers le monde. Maintenant qu’Amy pouvait se débrouiller un peu seule, elle avait cessé de refuser en bloc toute proposition.

— Écoute, Amy, je suis désolée, mais je ne pourrai pas rentrer vendredi !

— Mais… pourquoi ?

— Je serai retenue encore certainement ce week-end, ils m’ont demandé de rajouter une session samedi soir ; tu comprends, c’est difficile de dire non, ils semblent apprécier ma manière de présenter…

— Je comprends. Mamy est au courant ? J’irai sûrement passer une ou deux nuits chez elle.

— Oui, je lui ai téléphoné. Je suis désolée, tu sais ! Je n’aime pas du tout te laisser seule.

— Bah ! T’inquiète pas ! Il ne se passe jamais rien dans ce bled !





Roan et William


Roan noua les rênes au tronc d’un petit saule tordu. Il pestait encore sur son empressement et son manque de lucidité : les pistes qu’il avait suivies jusqu’ici menaient toutes à des culs-de-sac. Les informations qu’il avait recueillies ne débouchaient sur rien de concret.

— Deux années : quelle perte de temps !

Il s’avança vers la croix, la contourna pour mieux la regarder, comme s’il y cherchait un indice. Où était passé ce livre, grands dieux ?

Il se surprit à s’émouvoir de la beauté de l’œuvre, et bien que réalisé par un minable petit gratteur de cailloux, le travail de gravure était franchement admirable.

— Où es-tu donc passé, « William le tailleur » ? As-tu seulement quelque chose à m’apprendre sur ce maudit ouvrage ?

Il fixa à nouveau la croix :

— Et toi, ma « sœur », vois-tu où cela t’a menée que l’on me traite ainsi ? Comme le rat de la famille, écarté, banni de tous vos petits secrets, à toi et ta mère. Même mon père, grâce à ta perfection innée, m’a finalement tourné le dos. Ne crois-tu pas que j’aspirais à un autre destin ? Crois-tu que cela me plaît de vivre comme une ombre, d’avoir dû vendre mon âme au Diable (ou à Dieu, qu’importe) pour retrouver un brin de dignité ? Tu étais la reine et moi un chien ; à présent, tu es une reine morte et moi un chien errant…

Roan sortit son épée du fourreau, sentant monter la rage en lui.

— Ce n’est pas toi que je hais, mais ce que tu représentes : ma déchéance !

Il asséna un formidable coup de lame en plein cœur de la croix, où le dessin était le plus fin. Dans un craquement métallique d’une violence inouïe, une gerbe d’étincelles fut projetée à plusieurs mètres. Le bras de Roan fut parcouru d’une onde de choc qui manqua de lui fracasser les os, il en lâcha son arme qui s’envola et se planta dans l’herbe. Surpris et en rogne, il s’en alla la ramasser. Il voulut la rengainer, mais se ravisa subitement : non, il n’avait pas la berlue : elle était ébréchée ! Il revint près de la croix en jurant. Celle-ci n’avait souffert le moindre dommage : intacte, pas même égratignée ! C’était inimaginable : l’épée était forgée dans un métal des plus nobles et des plus solides, le monument était de pierre, certes, mais aurait dû au moins perdre un éclat…

S’obstiner eût été ridicule, à quoi bon s’exciter sur un caillou !

Roan regarda autour de lui et réfléchit.

— Je suppose que tu te caches quelque part sur cette lande, « tailleur de pierres » ! Tu finiras bien par venir t’agenouiller comme un pauvre crétin devant le triste souvenir de ta bonne femme ! Alors, je vais t’attendre ici, car, de toute façon, je suis crevé !

Et ce fut ce qu’il fit. Patiemment, dissimulé au mieux dans un abri naturel fait d’un entrelacs de branches mortes et de hautes ronces, Roan attendit la venue de William. Tapi comme un renard au seuil de sa tanière, il épia sans trêve, guettant le moindre courant d’air qui eût pu faire frémir le bord de la falaise.

Le troisième soir, sur un ciel noir mêlé d’un bleu intense, une silhouette se détacha, d’un seul coup, comme si elle était sortie de nulle part.

Roan plissa les yeux pour mieux distinguer de qui il s’agissait. Il sortit même un peu la tête de l’enchevêtrement épineux qui lui servait de cache.

« Si tu vas vers cette croix, je te saute dessus », songea-t-il.

Mais l’individu ne se dirigea pas vers le monument, il ne le regarda même pas.

— Qu’est-ce qu’il fiche ici ? Bon sang, un braconnier !

Roan poursuivit néanmoins son espionnage. Le type, armé d’une seule sacoche en cuir, en avait effectivement après un lapin qui croquait paisiblement du trèfle gras, salé par les embruns. Il rampait comme un serpent s’approche de sa proie. La seconde d’après, le lapin était mort, emmené par cet homme-reptile qui se pressait à présent d’aller Dieu sait où.

Juste avant de disparaître comme s’évanouirait de la fumée, le clair de lune révéla son visage. Roan sursauta :

— Nom de Dieu, c’était lui ! La petite crapule ! Il a probablement un peu vieilli, mais c’est bien lui !

Comment était-ce possible de sortir de nulle part et d’y retourner de la même manière ?

— Des trous ! Ce petit fumier vit comme ses proies, dans un terrier !

La journée entière du lendemain, malgré des recherches minutieuses, ne permit pas à Roan de découvrir le moindre « trou » par lequel William aurait pu passer. Décidément, ce type était surprenant !

Craston dut donc se résoudre à poursuivre ses inconfortables guets, que le gros temps qui s’annonçait n’allait pas rendre plus douillets. Il ne pouvait, ne voulait plus le rater !

Deux jours plus tard, son vœu fut exaucé : William réapparut à l’aube d’une journée pluvieuse.

« Le voilà qui cueille des baies maintenant ! Il organise peut-être un banquet pour ses copains blaireaux ? » dit Roan pour lui-même.

Bien décidé à ne plus se laisser berner, Roan rampa lentement sous la végétation détrempée. Sa veste s’accrocha à une branche, mais il se dégagea sans que cela ne ralentisse trop sa progression silencieuse. Les gouttes de pluie frappaient avec fracas les feuilles des mûriers, si bien qu’il était très peu aisé de se diriger au bruit que produisait la cueillette. Et dans ce tintamarre végétal, il finit par tomber sur des pieds ! Et heureusement pour lui : des talons plus exactement !

C’était trop beau ! Roan fit glisser les jambes sous son abdomen dans d’inconfortables contorsions pondérées d’infinies précautions. William faisait une pause et pissait le plus tranquillement du monde. Ce dernier étira les bras en gonflant la poitrine comme pour mieux profiter de la fraîcheur de l’air, dont le parfum revigorant mêlait avec subtilité l’humus détrempé et le vent salé.

D’un bond qu’il aurait voulu plus souple, Roan se dressa, l’épée au poing. Sa tunique, dans un déchirement sinistre, céda un pan aux ronces, ce qui fit virevolter William à la vitesse de l’éclair.

Les deux hommes étaient maintenant face à face, les cheveux dégoulinants sur des visages fatigués, l’un était noir de terre et éraflé de partout, l’autre guère plus frais, les lèvres pleines de jus de mûre.

— Roan !

William faisait sauter son arme d’une main à l’autre.

— Flatté que tu me reconnaisses !

— On te reconnaîtrait entre mille ! J’aurais dû me douter que tu allais apparaître vu qu’un orage s’annonçait. Une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule !

— Très fin ! Mais, dis-moi…

Ils tournaient à présent autour d’un cercle imaginaire, laissant entre eux quelques mottes d’herbe touffue. Les pointes de leurs épées se frôlaient…

— … Où donc te cachais-tu ? J’ai bien cru assister à l’évanescence d’un rat ! Je ne m’explique pas le phénomène !

— Il y a beaucoup de choses qui t’échappent, dirait-on !

— Comme ta foutue croix indestructible ? J’en apprendrais bien davantage, mais je n’ose pas te demander, ironisa Roan.

— Vas-y toujours !

Comme un taureau en furie, Roan fonça, assénant cinq formidables coups de lame, parés chacun par la vitesse de déplacement de son adversaire et ponctués de morceaux de phrases beuglées par saccades :

— Où… est… ce putain… de… livre ?

Il se redressa dans une inspiration profonde.

— Aucune idée du sujet de la question ! riposta William.

— Te fiche pas de moi, gratte-cailloux !

Un nouvel assaut fit vibrer l’acier quand William bloqua le coup. Roan rageait, frappa encore et encore ! L’autre tournait, roulait, bondissait, comme s’il dansait.

— Ta mère ne t’a pas appris à rester tranquille ?

— Désolé ! Je ne l’ai pas connue.

— Tiens !

Nouveau coup de métal contre métal. Puis un autre et encore un autre. De la terre vola, et des arbustes, et de l’herbe, une pluie de baies noires s’envola de la gibecière de William. Une pause.

— Allez ! Dis-moi où est le grimoire puisque, de toute façon, tu vas mourir !

— Toi aussi, tu vas mourir un jour ! Même si je le savais, je ne te le dirais pas !

— Tu sais donc de quoi je parle ?

— Évidemment ! Ta sœur y était plongée tout le temps !

— Ma demi-sœur !

— Soit ! Ta demi-sœur y était plongée la moitié du temps !

— T’es un comique, tu sais ! Dans peu de temps, tu seras même un demi-comique !

Sur ces bons mots, Roan feignit une attaque, se plia et, d’un coup de pied à l’arrière de la cheville, envoya William dans la boue. Ce dernier, surpris par la violence et la rapidité du choc, resta collé au sol gluant.

La pointe d’une arme entre les yeux fut là pour l’accueillir dès qu’il récupéra ses esprits.

— Une dernière fois : où a-t-elle planqué ce livre ?

La lame piqua la gorge du jeune homme.

— Je n’en sais rien ! On s’aimait, c’est vrai ! Je sais qu’elle détenait un livre secret, qui comme cela l’implique était gardé secret ! J’ai réalisé cette croix, en mémoire d’elle, c’était quelqu’un de bien ! Tu aurais pu faire l’effort de tenter de l’apprécier un peu, à défaut de l’aimer !

— C’est elle qui ne m’aimait pas !

— N’en sois pas si sûr !

Cela parut décontenancer l’assaillant un bref instant, suffisamment long pourtant pour permettre à William de vriller sur lui-même et de lui balancer un formidable coup de botte dans les jarrets ; si bien que Roan à son tour s’étala dans la gadoue. Son crâne percuta une tête de roche et il perdit connaissance.

— Roan ! Roan !

Le son résonnait, semblait aussi distordu que les images floues et mouvantes qu’il avait devant les yeux. William l’avait étendu sur le dos. Un coulis rouge sombre s’échappait d’une crevasse de belle taille au milieu de son front buriné.

— Oh merde ! Ma tête… balbutia Roan dans un état semi-comateux.

— Ah, ça, pour sûr, ça ne te rendra pas plus beau !

Le blessé aurait bien souri de la boutade, mais il n’en avait pas la force. Il était à vrai dire incapable de se relever, ou même de s’accouder.

— Bon sang, ça fait un mal de chien ! Al… Allez, finissons-en ! Achève-moi proprement et n’en parlons plus.

— Comme je te l’ai dit, toi aussi tu mourras, mais pas aujourd’hui.

Il se pencha sur la victime feignant d’apprécier son état et poursuivit d’une moue dubitative :

— Enfin, je crois ! Mais certainement pas de ma main, Roan ! Il te reste de grandes choses à accomplir. Pense au mal qui a été fait, à tout le bien qui aurait pu l’être… Que ferais-tu de l’ouvrage s’il était entre tes mains ?

— Je le remettrais à mon employeur et je toucherais la prime qu’il m’a promise. Je vivrais un peu plus dignement qu’à présent, éloigné de la merde dans laquelle ma « famille » m’a laissé.

— Ton « employeur » ?

William feignit la surprise pour ne pas risquer de griller Harold.

— Un cardinal ! Tu vois, Dieu est de mon côté !

— C’est bizarre, mais je n’en crois rien !

— Qu’est-ce que ça peut te foutre qui c’est ?

— Non, pas ça ! Tu ne lui remettrais rien du tout ; je pense que tu le garderais pour toi et que tu mettrais à sac toute la contrée et…

— Qu’en sais-tu, toi, si malin que tu penses me connaître ? l’interrompit Roan en épongeant un ruisseau de sang qui lui sortait des trous de nez.

— T’as quand même de gros antécédents personnels !

— Toujours la même rengaine ! En vérité, tout cela a déjà beaucoup trop duré. Tu ne me croiras pas, bien sûr, mais j’en ai marre. L’ordure officielle, c’est moi ; mon employeur et ses sbires ne reculent devant rien pour que tout le monde le pense… T’as raison, puisqu’on en est aux confidences : je me la garderais, cette saloperie de grimoire, et le cardinal pourrait aller se faire brosser les châtaignes !

— Ah, honnêteté, quand tu nous contamines ! Par contre, je t’imagine très mal en bouc émissaire !

— Ça m’aurait étonné !

Les deux hommes se regardèrent, silencieux, presque sans se voir, un instant, juste le temps de digérer tout cela.

William rompit le silence :

— Vis, Roan ! Marie-toi ! Fais dix enfants ! Et oublie tout ça !

Toujours étendu, Craston souriait à présent.

— On n’efface pas tout comme ça, pfft, d’un revers de manche ! Ce serait trop beau, toute cette crasse !

— Penses-y au moins et réfléchis un peu, pour une fois. Retourne auprès de la croix que tu as frappée tout à l’heure et laisse-toi guider par elle ; elle t’en apprendra beaucoup sur toi-même !

— Mmmh !

Il regarda William d’un air hagard, comme si celui-ci s’était exprimé en araméen.

— Je vais te dire adieu, Roan Craston, car nos chemins se séparent ici.

— Je te dois une vie, petit tailleur, puisque tu as décidé de me laisser en un seul morceau. Mais tu dois savoir que je te retrouverai et que tu me diras ce que tu sais ! Si seulement tu sais quelque chose, douta-t-il.

— Tu n’as pas compris !

Tout était prêt, il pouvait s’en aller maintenant ; même si ce n’était pas prévu comme cela au départ ! Il devait partir ! Il pensait n’avoir rien oublié. Il fallait bien que cet instant arrive, alors pourquoi pas là, tout de suite ?

— Ce n’est pas au revoir que je te dis, c’est adieu !

William rejoignit alors le bord de la falaise, à une quinzaine de pas de leur petit champ de bataille. Il se tourna vers son adversaire toujours au sol, ajusta sa gibecière sous le bras, leva la main et, dans cet ultime salut, fit un dernier pas en arrière.

— Non ! hurla Craston qui, secoué par une décharge d’adrénaline, se redressa sur un coude.

Il n’en revenait pas, pensa même qu’il hallucinait !

— Quelle folie ! Petit crétin !

Il se traîna jusqu’au bord, exactement là où s’était tenu William l’instant avant de sauter.

Rien ! Un à-pic de cent quarante pieds battu par le vent où gueulaient des sternes et des goélands.

Craston était abasourdi. À quoi cela rimait-il ? L’amour pouvait-il rendre idiot à ce point ? Incroyable !

Il se laissa choir sur un petit monticule de terre. La pluie s’était arrêtée de tomber par seaux et semblait faire une trêve, comme un moment de recueillement pour le petit tailleur disparu, ou peut-être bien pour Roan Craston ? Car qui était le plus malheureux à cet instant ?

— Tu veux la rejoindre, hein ? Eh bien, soit, vas-y, petit imbécile ! Et moi, je reste là comme une courge à qui t’as préféré ne rien dire. Si près du but… j’avais pas pensé à ça ! Décidément, je ne comprends plus rien aux hommes ! C’est pas moi en tous cas qui me serais fichu en l’air pour une bonne femme !

Il scruta la surface des vagues écumantes qui se fracassaient tout en bas, espérant sans y croire réellement voir émerger le suicidé. En regardant mieux, il remarqua une étrange et inhabituelle phosphorescence de la mer dans un cercle de cent cinquante pieds de diamètre environ.

Mais rien hormis cela, aucun corps ne ressurgit des profondeurs.

William avait disparu !

Et dans un éclair, Roan comprit : il revit la gibecière, bien trop remplie pour ne l’être que de petits fruits, le doux sourire de William à l’instant de plonger, la luminescence de l’eau là en bas. Jamais il ne retrouverait le livre, c’était maintenant une certitude !

« Le tailleur de pierres s’est fait sorcier et le chien de chasse s’est fait pigeon ! Merci quand même, petit sottard, car tu m’as rendu ma liberté ! » songea Roan en se recouchant face au ciel.





Amy


Amy pensa à sa mère en sortant du jardinet. C’était samedi en fin d’après-midi et Johanna devait certainement peaufiner les derniers détails de sa conférence.

Après une petite heure mystique dans son temple à ciel ouvert, elle irait rejoindre sa grand-mère pour le repas du soir. Il faisait vraiment doux et le ciel était tout zébré d’une incroyable déclinaison de rouges.

Elle s’assit d’abord un moment face au large, sur le triangle d’herbe rase délimité par les croix, purifiant ses poumons et sa tête de toutes les petites merdes de la semaine. Ça, c’était le sens même du bonheur pour Amy : se vider de tout, ne penser à rien, exister simplement, comme au premier jour du monde.

Elle se leva ensuite, un calepin de notes dans la main et se dirigea vers les petites croix. La première était en réalité fort abîmée : il manquait un bon tiers d’une branche, la tête était rongée par le sel et des lichens recouvraient le reste. Amy avait déjà remarqué que, sur la branche restante, côté mer, une inscription subsistait encore. Elle décida de noter ce qu’elle voyait et d’essayer de déchiffrer. Elle se hissa sur la pointe des pieds, ce qui lui permit tout juste de gratter la zone gravée avec une brosse en fer, à la suite de quoi elle photographia au zoom la pierre libérée de son parasite. L’écran LCD de son Canon lui révéla…

— Une date ! C’est une date en chiffres romains ! Je parie que personne ne l’avait vue avant !

Effectivement, des chiffres apparaissaient assez clairement : VI.

— Six ! Mais quoi… six ?

Il semblait que, sur la droite, d’autres signes étaient visibles, mais il était impossible de les reconnaître tant ils étaient érodés. Amy scruta la surface brute et rugueuse de tout le monument, mais n’y découvrit aucune nouvelle inscription.

Elle gribouilla un croquis repérant la position la plus exacte de son cliché et continua vers la deuxième petite croix, qui elle était en vérité à l’état de ruine : il manquait un arc de cercle au centre et les bras s’effilaient comme deux gros sucres d’orge grignotés par le vent marin. Un lierre vigoureux avait entrepris de lui grimper dessus jusqu’à mi-hauteur parachevant ainsi l’irrévocable œuvre du temps. Amy l’aimait pour son côté rustique, voire primitif.

Et puis, un peu plus en retrait vers la terre, il y avait la grande croix, belle, ouvragée presque à outrance. Le temps semblait n’avoir eu aucune prise sur elle. Des archéologues défilaient encore régulièrement à Bushmills pour l’étudier et essayer de comprendre pourquoi elle avait l’air d’avoir été sculptée la veille alors que divers systèmes de datation lui donnaient près de mille ans. Amy n’avait rien d’une spécialiste dans le domaine, mais espérait découvrir un jour la clef de ce mystère ; à contrecœur, elle avait même tenté de griffer la base, où cela ne se verrait pas trop, avec un canif. Elle avait réussi à casser la lame ! Du côté de la pierre, pas la moindre égratignure ! Aucun lichen, nulle mousse n’y poussait, si bien que la jeune fille avait suspecté qu’un adorateur venait la brosser une fois la nuit tombée. Jamais elle ne découvrit ce quidam, malgré quelques nuits blanches d’espionnage. L’œuvre était lisse, constamment propre ; même le guano semblait s’y désintégrer !

Ses côtés avaient conservé les deux facettes planes de la pierre hexagonale originelle et seules les faces étaient travaillées. Aucune inscription n’y figurait, mais les dessins gravés formaient un inextricable lacis de volutes tarabiscotées quand on les regardait de près, alors qu’en reculant de deux pas, c’étaient la grâce et la douceur des formes qui s’imposaient.

Amy se tenait contre elle, côté maritime ; elle enlaça le fût en glissant la main vers la face opposée, pour apprécier le lissé des bords. Elle ressentit alors une chaleur puissante sur sa paume.

— Tiens ? Ça devrait paraître plus froid par là, vu que j’ai le soleil dans le dos.

Elle contourna l’ouvrage et approcha sa main… rien ! Elle remonta un peu, face à un dessin qui représentait un cercle rempli de croissants de lune et de courbes enchevêtrés, la chaleur se fit sentir à nouveau. L’épaisseur du basalte semblait très réduite à cet endroit. Sa main picota et la chaleur s’évanouit quand Amy releva un peu le bras. Cette sensation venait du cercle ! Amy replaça la main devant lui et…

— Bon sang ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

La paume de sa main était parcourue de lignes courbes luminescentes d’un rouge-orange qui semblait pétiller.

« Le soleil ! » songea Amy qui regardait tour à tour sa peau et le ciel.

Le soleil passe à travers !

Amy constata qu’en s’écartant de la surface de pierre, la chaleur s’intensifiait et que les lignes s’amincissaient et devenaient plus courbes.

Elle s’écarta encore, de plus en plus, dut se baisser pour observer l’entièreté du dessin, car c’était bien un dessin qui lui naissait dans la main.

« Une mise au point, comme dans un œil ! » pensa-t-elle.

Oh ! Ça commence à chauffer pour de vrai !

Poussée par la curiosité, elle s’écarta encore, releva sa manche : les courbes devenaient plus précises et commençaient à lui brûler la peau. Elle était maintenant accroupie à trois pas de la croix, le dessin devenait beaucoup plus net.

— Mais on dirait… un l, suivi d’un e, ce n’est pas un dessin ! C’est un mot !

Elle frôlait l’herbe avec son coude, descendant et s’éloignant toujours, ça faisait mal, la lumière rouge intense semblait lui cuire l’avant-bras.

— Un y maintenant ! Tenir ! Je veux savoir !

Elle descendit encore un peu, la douleur devint insoutenable et, dans un éclair, quand ses doigts touchèrent le sol, le mot de lumière sembla jaillir de sa chair et lui brûla la peau, pour de bon ! Elle hurla, se jetant en arrière. Les gerbes de feu scintillantes sorties du mot embrasèrent l’herbe qui, à une vitesse phénoménale, se consuma entièrement, laissant apparaître une pierre nue.

Abasourdie, Amy se releva, comprimant la brûlure qui pinçait de plus belle. Quel phénomène étrange pouvait produire une telle réaction ?

Ça faisait trop mal !

— De l’eau ! Il me faut de l’eau !

Elle courut aussi vite qu’elle put en direction de la maison. Elle savait qu’il fallait doucher une brûlure dix minutes sous l’eau froide. Ça pinçait horriblement, mais ce n’était pas ça qui la perturbait le plus : le mot qu’elle avait cru apercevoir juste avant que tout ne s’embrase. Elle pensait avoir pu distinguer une suite de lettres enfouies au plus profond de sa mémoire. Mais non, c’était impossible ! Totalement impossible !

Elle se précipita dans la cuisine, se rua sur le robinet qu’elle ouvrit à fond et s’y aspergea l’avant-bras.

— Aaah ! Nom de Dieu, que ça fait mal !

On ne distinguait à présent plus aucune ligne ; un placard rouge écrevisse dû à la brûlure avait tout dilué. Elle n’était plus certaine de ce qu’elle avait lu, elle avait peut-être halluciné ? Oui, c’était cela, elle avait probablement halluciné !

L’ablution curative terminée, Amy se tartina de pommade à l’argent et se fit un bandage presque correct. Ça faisait du bien et empêcherait que la brûlure s’infecte.

Elle s’approcha du téléphone pour contacter sa grand-mère et se ravisa soudain.

— La pierre ! Il faut d’abord que je voie ça !

Elle remonta la pente douce en marchant de bon train ; le courant d’air produit par le ballant de son bras traversait le bandage en un flux apaisant.

Un peu essoufflée elle se pencha sur la pierre plate apparue comme par magie sous l’herbe calcinée. Elle épousseta la surface du peu de résidu végétal cuit avec le pied. La forme en était rectangulaire, un coin était arrondi et décoré de petites gravures. Amy y regarda de plus près : il y avait une logette triangulaire juste au bord de cet angle coupé. Elle essaya d’y fourrer son index qui y entra tout entier !

— La brosse ! décida-t-elle en allant chercher le grattoir en poils d’acier abandonné à deux pas.

Le manche rentrait dans l’orifice. Elle le fit tourner, vibrer, donna un coup de levier à droite, à gauche… et la pierre pivota sur elle-même sans que cela lui demande le moindre effort physique !

— Dingue ! C’est dingue !

Elle n’en croyait pas ses yeux. Le trou triangulaire était une serrure ! La dalle était un couvercle et, sous ce couvercle, il y avait une cavité creusée dans la roche. Parfaitement hexagonale, elle ne contenait rien !

« Bah, pas grave ! pensa Amy, encore tout euphorique de sa découverte. Il faut que je prévienne Maman ! »

Elle courut à nouveau vers la maison, mais se ravisa bien vite : le téléphone portable de Johanna serait en silencieux durant toute la conférence. Non, cela ne servait à rien, pour l’instant.





Rosy


Il était délicat de décrire Rosy Mills sans utiliser quelques comparaisons, au risque parfois de sombrer dans la caricature.

Courageuse et têtue comme un âne, sèche comme un manche de brosse, enfroufroutée davantage qu’une boîte de guimauves un soir de Noël, plus dévote qu’un apôtre, laide comme un pou et gentille comme un cœur étaient ses principales caractéristiques.

Affairée à remettre une couche d’un horrible vernis vert sur ses longs ongles, elle pesta quand on tambourina à la porte.

— Voyez pas qu’y a une sonnette ? lança-t-elle à travers le corridor.

Elle s’extirpa du canapé dans un soupir à fendre l’âme, claqua des pantoufles jusqu’à l’entrée et ouvrit à la volée, découvrant une Amy à l’air dépité.

— Ah, c’est toi ? Qu’est-ce que tu fiches ici à cette heure ?

— Un jour tu oublieras ta tête ! Je viens manger chez toi, je te signale.

— Oh ! Merde, c’est vrai ! J’avais complètement oublié !

— Ça fait toujours plaisir ! rétorqua Amy en entrant sans ménagement.

La transmission des gènes de la délicatesse et de la diplomatie devait probablement zapper une génération sur deux dans la famille : Johanna ayant hérité pleinement de ces qualités, sa génitrice et sa progéniture en étaient, par contre, totalement dépourvues.

Ces dernières s’adoraient, mais s’asticotaient sans cesse ; elles étaient si semblables dans leur tête qu’elles se comprenaient parfois sans parler.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que tu as avalé une enclume ! Je vais te faire à manger, ne t’inquiète pas ! Y’a pas de quoi perdre toute joie de vivre ! Dans dix minutes tu auras un festin ! Ah, les jeunes, toujours en train de catastropher !

— Et les vieux, toujours en train de râler !

Rosy commença à préparer le « festin » devant une Amy fort au courant des douteuses associations de saveurs peuplant le répertoire culinaire de sa grand-mère. La Cailleach devant son chaudron.

— Je me suis brûlée !

Rosy abandonna instantanément ses casseroles.

— Quoi ? Fort ? Espèce de petite dinde, pourquoi tu ne me dis rien ? Viens ici ! Montre-moi ça !

— J’ai fait un bandage, ça ne pince plus maintenant, mais…

— Montre !

Avec de grandes précautions, Rosy, qui avait quitté sa peau de sorcière pour redevenir une bonne fée, déroula le pansement.

— Ça va, ma chérie ?

— Oui, t’inquiète !

Avec une pince à épiler, elle ôta les compresses et prit de l’ouate dans la salle de bains pour enlever le surplus de crème.

— T’as bien fait ça, dirait-on.

Ce qu’elle découvrit au cours du nettoyage lui coupa la parole. Amy, comme elle, était bouche bée.

La rougeur avait complètement disparu laissant place à une marque ressemblant plus à un tatouage qu’à une brûlure. Elle n’avait pas halluciné, on pouvait lire très distinctement un mot, un nom à vrai dire : Eyleen.

Après une inspiration laissant supposer qu’elle était restée en apnée plusieurs minutes, Rosy articula avec difficulté :

— Comme… comme ton père !

— Oui ! Il me semblait bien que…

— Pourquoi as-tu fait ça ? Vraiment, je ne comprends pas… ta mère va être en fur…

— Eh, attends ! Je n’ai rien fait ! Je veux dire, c’est pas un vrai tatouage !

— C’est quoi alors ?

— Écoute-moi !

Amy raconta à sa grand-mère le plus exactement qu’elle put ce qu’il s’était passé.

— Bon sang, c’est dément ! C’est de la sorcellerie, il faut que j’appelle le docteur Jameson.

— Mamy, je t’en prie !

— Oui, tu as raison, je téléphone plutôt à Turlough !

— À qui ?

— Au père Dillon, si tu préfères ! Évidemment, comment pourrais-tu le savoir, tu vas si souvent à la messe…

— Je le connais très bien, figure-toi ! J’ai même pris le thé avec lui !

Rosy était encore plus abasourdie par cette dernière révélation que par toute l’histoire du tatouage.

— Je l’appelle, alors ?

— Allez ! Après tout, pourquoi pas ? Tu le feras de toute façon.

— Ta mère est au courant ?

— Je n’ai pas pu la joindre, sa conférence…

Rosy tapa nerveusement le numéro sur son vieux portable.

— Allô ? Turlough ? Il faut que je te parle immédiatement !

Amy fut stupéfaite que sa mamy appelle le prêtre du village par son prénom et lui aboie dessus à la manière d’un pitbull. Rosy lui chuchota en masquant le micro d’un de ses longs doigts :

— J’ai été à l’école avec lui ! Je l’ai même vu en caleçon !

Amy acquiesça, médusée.

Rosy relata l’histoire au père Dillon qui en perdit toute salive.

— Que doit-on faire ? Tu y comprends quelque chose ?

— N’en parlez à personne. Tu m’as compris, Rosy ? Strictement personne. Qu’Amy vienne à l’église dans deux heures, je l’attendrai.

— T’as pas vu l’heure qu’il est ?

— Dans deux heures ! Seule !

— Mais…

— C’est comme ça ! Et seule, ça veut dire aussi « sans toi » ! Pour une fois, aie confiance en quelqu’un d’autre que Rosy Mills !

Il avait raccroché.

— Quel malotru ! Il ne m’a jamais parlé sur ce ton !

— Mamy, on s’en fout ! Il me faut des explications. On partage ton « succulent dîner » et dans deux heures, j’y vais !

Le père Dillon ne savait que trop bien ce qu’il fallait faire. Il s’empressa d’aller chercher dans le coffre derrière la Madone, un petit morceau de papier, rouge celui-ci. Il l’avait trouvé dans le mur nord de l’église quelques jours auparavant, dans un joint fissuré masqué par une petite fougère, comme chaque fois.

Il composa le numéro de téléphone qui y était inscrit, attendit que l’on décroche pour rouler le message dans un cendrier et l’enflammer avec son briquet.

— Allô ! Déjà ?

— Oui, mais c’est plus grave ! Elle a la marque !

— Bon sang ! Je sentais bien que quelque chose se préparait, je le sentais ! Quelle fouineuse !

— Bon, mais qu’est-ce que je fais ? Elle rapplique à l’église dans deux heures !

— Sans garde du corps, j’espère !

— Bien sûr, elle est chez sa grand-mère, mais…

— Ah ! Sacrée Rosy, toujours là au bon moment !

— Elle viendra seule, j’en suis sûr !

— Alors vous savez exactement ce qu’il vous reste à faire !

— En êtes-vous certain ?

Le père Dillon avait un nœud dans la gorge.

— Avons-nous vraiment le choix ? Elle en sait déjà beaucoup trop pour ne pas réagir et, de toute façon, elle ne nous fichera pas la paix !

— Et… serez-vous là ?

— Évidemment ! Je ne raterais ça pour rien au monde !





Roan


La taverne semblait flotter sur l’eau, telle un radeau tout en bois amarré au petit port de pêche. Une large terrasse sur pilotis en faisait le tour. La mer était très calme et le soleil brillait haut dans le ciel. Attablé à l’intérieur, Roan sirotait sans grand plaisir une bière brune, plate, tiède et aigrelette. Dès son entrée dans l’établissement, les conversations s’étaient mises en pause, pour ne reprendre qu’en faibles chuchotements. Il avait remarqué la chose, mais pensa, au départ, à une coïncidence. Il entendit malgré lui quelques bribes de ce qui se disait :

— … Celui qui a brûlé plus de deux cents fermes…

— Chuuut ! Pas si fort ! S’il nous entendait… Il n’a aucune pitié à ce qui paraît, même pour les femmes…

— … d’un vieux il a coupé sa tête avec une hache !

Roan était démangé par l’envie de se lever et de fermer le caquet de cette merdaille. Il n’en eut pas le temps, car, bien qu’un périmètre déserté par crainte s’était dessiné autour de la table qu’il occupait, un homme s’installa juste à côté de lui.

— Alors, Roan Craston ? Il y a bien longtemps qu’on n’avait pas de tes nouvelles ! On commençait même un peu à s’inquiéter.

— On se connaît ?

— Moi, je te connais ! J’ai même été « toi », plusieurs fois ! Tu imagines ? Moi qui n’étais qu’un pauvre petit menuisier, inconnu de tous : devenir pour un jour, un soir ou même une semaine, le grand Roan Craston ; celui qui traîne la mort dans son sillage, Craston l’incendiaire, Roan le sanguinaire…

Le type avait vraiment une gueule à taper dessus.

Roan se leva d’un trait prêt à cogner.

— Assis !

L’homme lui piqua une dague bien affûtée sur la panse.

— Reste tranquille, bon toutou ! On a une connaissance commune qui commence à perdre patience. Un pauvre vieil homme d’Église qui t’a fait confiance un jour, tu vois qui je veux dire ? C’est qu’il a entendu dire que tu prenais du bon temps et que tu ne te fatiguais pas trop dans tes recherches. Rassure-moi, confirme-moi qu’il se trompe ! Un bougre lui a même raconté que tu t’étais trouvé une bonne femme. Elle doit être sourde et aveugle pour t’apprécier après la réputation qu’on s’est crevés à te faire !

Roan se tendit, mais la pointe d’acier le rappela à l’ordre.

— Dire qu’on a fait tout le sale boulot, et c’est toi qui choperais les lauriers ? Ça serait dégueulasse, non ? sourit l’homme de toute sa boutique de chicots.

— Écoute ! Je ne sais pas ton nom et je ne veux pas le savoir ; j’ai déjà fait colporter à cette puterelle bénite que le livre a disparu, pour toujours ! C’est clair ? DISPARU ! On ne le trouvera jamais ! Le tailleur de pierres l’a emporté avec lui dans la mort ou je ne sais dans quel monde fabuleux, et…

— Facile à dire, mais un peu difficile à gober ! Il semble bien plus plausible que tu aies étripé ce type, chapardé son livre et que tu l’aies gardé pour toi !

— C’est vrai, mais si tu as un peu de jugeote, ce dont je doute, crois-tu que je serais resté ici, à Bushmills, attendant sagement qu’on vienne me chercher des noises ?

— Mmmh ! De toute façon, tu n’as pas rempli ton contrat. On a travaillé bien plus que toi !

— En pillant des maisons ? En violant et massacrant des innocents ?

— Oh, comme c’est touchant ! Je ne te savais pas si sensible ! Tout cela est bien loin de ta réputation !

— Que vous m’avez fabriquée de toutes pièces, bande de fot-en-culs !

— C’est quand même TOI qui as eu l’idée d’incendier des villages…

— Bouseux !

— Remets-toi vite au travail, Craston, et c’est pas un conseil, c’est un ordre !

La lame transperça la tunique de Roan.

Ce dernier fut tellement rapide que l’autre ne vit rien venir : de la main droite, il enserra si fort le poignet armé, que dans un craquement sourd celui-ci devint bleu, laissant la main privée de force. La dague se planta dans le sol en bois. Roan renforça encore la tenaille paralysant le menuisier de douleur.

— Maintenant, viens avec moi !

— Lâche-moi !

— Dans tes rêves !

Le pauvre type hurlait alors que Roan le traînait dehors.

— T’es moins fier, maintenant, hein ? Retiens bien ceci et tu iras le cafarder tel quel à ton maître : on ne m’imposera pas mon destin ! Je sais ce que je veux maintenant ; cette quête n’a plus aucun sens ! Compris ?

Les petits os du carpe cliquetaient maintenant comme des billes dans un sac.

— Et pour ta propre gouverne, imprime ceci dans ta cervelle de cancrelat : il n’y a qu’un Roan Craston et si, un jour, je devais me choisir un double, je ne ferais certainement pas appel à toi !

Dans un très efficace mouvement de balancier, il fit voler l’ébéniste à travers la rambarde en chêne de la terrasse qui fut pulvérisée ; le bougre termina sa course avec les sardines.

— Et t’es même mauvais dans le travail du bois ! gueula Craston devant la barrière défoncée.

Il rentra ensuite dans la taverne où on aurait entendu voler une mouche. Les visages étaient figés de terreur. Il envoya d’une chiquenaude une belle pièce au tenancier en lui lançant :

— Donne à boire à ces gueules d’abrutis ; aujourd’hui, c’est Satan qui régale !





Amy


Il faisait nuit noire quand Amy poussa la porte de la sacristie. Seule une petite lampe à pétrole d’appoint éclairait la pièce d’une lumière jaune qui dansait lugubrement sur les murs chaulés et les armoires en chêne foncé.

— Père Dillon ? Père Dillon, vous êtes là ?

La jeune fille resta plantée dans l’entrée durant quelques minutes, ne sachant trop que faire.

— Amy !

Il déboucha par une petite porte latérale, soufflant comme une vieille locomotive.

— Je t’attendais en… en rangeant quelques livres.

— Vous allez pouvoir m’expliquer ? Vraiment, je ne sais

pas ce qu’il m’est arrivé, c’est incroyable et… Mais vous allez bien ?

— Oui, merci. Attends un peu que je récupère et je vais tout te raconter.

— Alors vous savez ? Elle ne pouvait réfréner son agitation.

— Il faut que je te montre quelque chose : ça te permettra de mieux comprendre.

Amy perçut très clairement l’étrangeté de l’attitude du père Dillon. Pâle comme un drap, il transpirait, parlait difficilement et semblait court d’haleine.

— Vous êtes sûr que ça va ? Je peux revenir un peu plus tard si vous voulez.

— Non, non, viens avec moi, dit-il en franchissant la porte par laquelle il était apparu.

Amy le suivit dans un dédale de petites pièces sombres et de couloirs étroits.

Ils débouchèrent au-dessus d’un escalier en pierres qui n’était pas éclairé. Il sembla à Amy que le père Dillon enfouissait à la sauvette un objet brillant dans la poche de sa veste longue.

— Passe devant, je t’éclaire ! Attention à toi : les pierres sont très glissantes !

De véritables savonnettes pleines d’algues en réalité ! Peu rassurée, Amy s’exécuta. Elle descendit très prudemment les marches étroites avec pour seul éclairage la lampe torche que le père Dillon pointait dans son dos.

Tout était silencieux, seuls les bruits de leurs pas et de la respiration haletante du prêtre résonnaient dans le noir. Des murs sombres suintait une humidité verte semblable à celle qui fait briller la paroi des grottes. En s’enfonçant de plus en plus profondément dans ces ténébreuses catacombes, Amy eut un étrange pressentiment : et s’il lui voulait du mal ? Si l’objet brillant était un poignard ? Que faisait-elle au juste, à une heure si avancée, dans ce qui devait être l’escalier le plus glauque de toutes les églises d’Irlande ? Rosy disait connaître le père Dillon, mais elle en savait bien peu sur son compte ; il semblait si étrange !

Elle pensa un moment à crier « à l’aide » ; mais pour quel motif exact ferait-elle cela ? Perdue dans ses pensées peu réjouissantes, elle percuta de plein fouet une paroi qui sembla résonner jusqu’aux tréfonds de la terre.

— Attention à la porte ! Désolé, s’excusa le père Dillon.

— Ça va, pas de mal !

— Ouvre ! Entre et ne bouge plus !

— Vous êtes certain ? Passez devant… je ne connais…

— Comment veux-tu que je fasse ? Il n’y a pas assez de place.

Amy constata avec effroi qu’il avait parfaitement raison. Elle était coincée entre la porte et l’homme ; sa respiration et son pouls s’emballèrent ; la situation était oppressante.

— Je ne me sens pas très bien… Si nous remontions ?

— Non ! Tu verras, tu auras plus de place à l’intérieur.

Il descendit les dernières marches, ce qui décida Amy à tirer le verrou et à entrer. Le père Dillon était toujours derrière elle et quand le faisceau de la lampe torche balaya la pièce, elle devina un enchevêtrement de piles de livres et d’objets de toutes les tailles. L’endroit sordide, idéal pour séquestrer une f…

Elle poussa un cri incontrôlable quand la main du prêtre se posa sur son épaule.

— Je suis désolé…

En entendant ces dernières paroles, Amy voulut hurler et courir, mais plus aucun muscle de son corps ne répondait et aucun son ne put sortir de sa gorge serrée. Elle ferma les yeux, se résignant presque à vivre son dernier souffle, attendant un choc sur la tête ou un coup de couteau dans la poitrine…

— Mais je ne trouve jamais ce fichu interrupteur !

Après le tic-tic d’un starter, un gros néon blanc illumina la pièce.

— Désolé de t’avoir un peu bousculée, mais je n’aime pas trop cet endroit. Ça me stresse tant que la lampe ne brûle pas !

Amy crut tomber en syncope.

— Vous m’avez foutu la trouille de ma vie ! J’ai cru que… que vous alliez me faire la peau !

— Quoi ? Tu n’es pas sérieuse ?

— Si !

— Grands dieux ! Alors, sincèrement, excuse-moi ! Assieds-toi et reprends un peu tes esprits, tu m’as l’air bouleversée.

— Non, non, ça va mieux maintenant, mentit-elle. Alors ! Dites-moi tout puisqu’il n’est plus question de me zigouiller.

Ils rirent tous les deux.

Ils étaient assis dans une sorte de cave assez basse, blanchie à la chaux. Il faisait frais et l’air était plutôt sec, cela grâce à un bloc de conditionnement d’air. Des recoins et des petits couloirs, obscurcis par le manque de portée du néon, semblaient se perdre sous terre. Il régnait un ordre impeccable : des étagères murales étaient emplies d’ouvrages ; au centre, des piles de livres, telles des colonnes de soubassement atteignaient le plafond. Des objets étaient étiquetés et rangés comme dans les réserves d’un musée.

— Qu’est-ce que c’est tout ce bazar ?

— Tu as devant toi à peu près tout ce que l’on connaît de l’histoire des Craston. Tu sais, le fameux Norbert dont tu es venue me parler…

— Dingue ! Pourquoi gardez-vous tout ça ici, dans cette cave ?

— C’est une très longue histoire, mais montre-moi un peu cette fameuse « brûlure ».

Amy remonta un peu sa manche.

— Mmmh ! Oui, c’est bien ça ! Tu vois, cette marque qui n’est pas apparue par hasard sur ton bras est étroitement liée à ces croix qui te passionnent tant, ainsi qu’à l’histoire des Craston jusqu’à aujourd’hui et donc à tout ce que contient ce lieu.

— Mais, j’ai lu que Norbert était le dernier de sa famille, il en était même très soulagé ; ça avait l’air d’une belle bande de salauds apparemment.

— Tout n’est pas si simple…

— Et, de toute façon, je ne vois pas le rapport que tout ça peut bien avoir avec moi !

— Oh, ça, c’est pourtant évident !

C’est une autre voix qui acheva la phrase du père ; elle résonna d’un coin aveugle de la pièce. Son timbre était grave, doux et feutré. Reconnaissable entre mille, familière et pourtant si lointaine, elle semblait ressurgir d’outre-tombe en faisant trembler les murs.

Amy se sentit vaciller, traversée par une vague déferlante d’émotion, d’incrédulité et de colère ; les poils de tout son corps se hérissèrent comme autant d’épis de blé parcourus par un vent de stupeur. À ce point stupéfaite par la voix elle-même, elle en perçut à peine les paroles pourtant percutantes :

— … Parce que le dernier des Craston, c’est TOI, Amy !





Roan


C’était un matin d’hiver ; des hautes herbes jaunes aplaties par le gel de la nuit montait une fine brume que révélait un soleil encore naissant. Roan fendait du bois devant la chaumière qu’il avait construite deux années durant avec la seule aide de sa femme Eireann. Faite de pierres ramassées dans la grande clairière qui servait désormais de jardin, la bâtisse était de petite taille, mais confortable et chaude à la mauvaise saison. Le toit de chaume résistait bien aux intempéries et protégeait de la chaleur en été. Un potager, quelque petit bétail et un peu de chasse à l’arc suffisaient pour nourrir la famille tout au long de l’année.

La petite Thelia, à peine âgée de six mois, prenait le sein sur la terrasse en planches, emmitouflée dans une peau d’agneau.

Roan les regarda toutes les deux un instant, à leur insu, appuyé sur sa lourde cognée.

« T’avais raison, tailleur de pierres ! Ça, c’est vivre ! Où que tu sois, merci à toi », songea-t-il.

Eireann connaissait Roan depuis sa plus tendre enfance. Outrée par ce qu’elle avait entendu dire de lui et de ses agissements, elle était venue le trouver. Elle l’insulta tant et si bien qu’elle pensa un instant qu’il allait la frapper. Place à quoi, il s’effondra sur les genoux et lui raconta tout dans les moindres détails. Elle fut la seule à le croire. Il n’en demandait pas plus. Ils s’aimaient maintenant d’un amour fort et sincère.

Avec un léger sourire de satisfaction, Roan leva la hache. Alors qu’il s’apprêtait à l’abattre, un cri de sa compagne suspendit son geste.

— Roan ! Des cavaliers !

— Où ?

— À l’orée du bois, ils arrivent juste devant toi !

Il ne les avait pas vus, car un tas de fumier lui masquait le chemin qui venait du sud jusque devant la porte de la maison.

— Je les vois ! À un demi-mile environ ! Rentre avec la petite et allez vous cacher immédiatement.

— Mais…

— Immédiatement !

Ils étaient une bonne douzaine. On n’en distinguait encore que les torches rouges dans l’obscurité des sous-bois, mais ils approchaient à bonne allure.

Roan savait que ce jour viendrait ; il avait toutefois espéré un répit un peu plus long. Il aurait préféré s’installer bien plus loin dans les terres afin de mieux se cacher, mais la santé fragile d’Eireann en avait décidé autrement. Des séquelles d’une tuberculose osseuse la faisaient souffrir dès qu’elle entreprenait de voyager un peu. Cette clairière perdue au milieu d’une forêt immense aurait dû rester secrète bien plus longtemps.

Il attendit près de son billot : fuir ou se cacher ne servirait à rien.

La colonne de flambeaux suivait le sentier de terre ; on percevait maintenant le cliquetis des armes et les sabots des chevaux dont le souffle fumait dans l’air gelé. L’approche des cavaliers leva une famille de perdreaux que Roan eût aimé découvrir avant ce jour qui s’annonçait bien sombre !

Quelques instants plus tard, une haie d’honneur se formait de part et d’autre du chemin givré. Deux cavaliers au regard dur la traversèrent. Roan reconnut aussitôt l’émissaire et le demeuré qu’il avait rencontré au port. Ce dernier approcha avec un sourire satisfait.

— Salut à toi, grand guerrier ! Le coupeur de têtes s’est-il converti en bûcheron ? Voilà donc tout ce qui reste du valeureux Roan Craston ? déclama-t-il d’un ton théâtral dans une hilarité générale.

— Salut à toi, petit roquet. Il me semble que la dernière fois que je t’ai vu sourire, tu avais presque toutes tes dents ! Ah, mais oui ! C’était avant que tu ne trébuches et que tu ne valses à la flotte ! Dis-moi, ce ne sont quand même pas les poissons qui te les ont bouffées ? rétorqua Roan, l’air dégoûté.

Roan ramassa une petite branche et la lança à l’homme qui, par réflexe pour parer le coup, tendit le bras, exhibant, sans le vouloir, une main flasque et pendante.

— Et voici le poignardeur converti en tapette à mouches ! Désolé, vraiment, de ne pas t’avoir fait l’autre aussi, ça serait pratique d’en avoir une paire, d’autant que tu as l’air de les attirer !

Rubicon de rage, le cavalier fit mine de démonter, mais l’émissaire qui s’était approché le retint d’un geste et déclara :

— Je ne sais si vous êtes en meilleure posture pour faire de l’esprit, monsieur Craston. Vous vous rappelez de moi, bien sûr, la « puterelle bénite » !

— Comment oublier ?

— Je ne sais pas ; sincèrement, je pense être sorti de toutes vos préoccupations et, cela, malgré quelques rappels, il est vrai, parfois un peu maladroits, poursuivit l’homme d’Église en jetant un regard à son valet de compagnie. Sachez que j’en suis navré, d’autant que vous aviez fait un serment. C’est mal de trahir un serment. Dieu nous regarde…

— Dieu n’a rien à faire là-dedans, pas plus que le pape, j’en suis sûr ! Vous ne servez que vos intérêts personnels et, quand bien même, je vous l’ai dit : c’est fini ! La quête a pris fin. Le livre a disp…

— Bla bla bla ! Vous avez déjà déblatéré tout cela ! Sachez que je ne suis pas venu pour insister, à quoi bon ? Vous m’avez l’air si convaincu !

— Et… alors ?

— Eh bien, je n’ai plus besoin de vous, tout simplement ! J’ai des dizaines de Roan Craston sous la main, bien plus dociles que l’original. Pendant que vous jouiez les jolis cœurs et pouponniez comme une nourrice, vos homonymes œuvraient pour moi sans relâche. Certains vous ont même fait descendance ! Vous avez plusieurs fils à ce qu’il paraît, prêts à prendre la relève de « papa le sanguinaire » !

— Eh bien alors, tout finit bien ! Merci à vous de m’avoir prévenu…

— Malheureusement, ce n’est pas si simple, comprenez-moi ! Où sont donc votre délicieuse épouse et votre enfant ? Nous n’avons pas étés présentés.

— Elles ne sont pas là !

— Vraiment ? Comme c’est dommage ! Probablement en visite chez un de vos nombreux amis ? ricana-t-il.

— Oui, c’est ça !

— Et dire que mes meilleurs artificiers m’accompagnent pour l’occasion et qu’elles vont rater ça ! Tsss, tss, comme c’est triste ! Mais peut-être reconnaissez-vous certains d’entre eux ?

Roan parut surpris.

— Regardez-y mieux ! Je vous présente ma garde sombre, recrutée parmi les élèves de feu votre belle-mère… Vous vous rappelez, je suppose ? La « sorcière » que vous avez livrée aux flammes grâce à votre puérile stupidité ! Elle devait être relativement compétente dans son domaine, car ma garde manie la magie avec beaucoup de talent ; voyez plutôt…

Quand il claqua des doigts, six archers de la garde sombre embrasèrent leurs flèches d’un simple regard concentré sur les pointes. Roan avait compris et toute envie de faire de l’esbroufe s’évanouit instantanément.

— Non ! Ne faites pas ça ! À quoi ça vous sert ?

— Des Craston, il ne doit rester que ceux qui m’intéressent ! Ta descendance à toi ne serait qu’une entrave à mon œuvre ! Tu me comprends, j’espère ?

— Espèce de dément ! Saleté de charogne !

Roan tenta de le tirer en bas de sa monture, mais fut rapidement maîtrisé.

— Doucement, Haldebert ! Je suis las de toute cette brutalité.

L’homme que Roan avait rossé sourit de toute son hideuse boîte à clous et précisa :

— Eh ouais, Craston, comme ça, tu sais mon nom en fin de compte ; un nom de roi ! s’enorgueillit l’ébéniste.

— Ferais-tu référence à Haldebert le rusé ? T’es même pas digne d’être son chien, roquet ! Et tu n’évoques vraiment rien de rusé quand on regarde ta sale gueule, cracha Roan.

— Ça suffit ! Allez ! commanda l’émissaire en tendant l’index vers le ciel.

Six gerbes de feu s’élevèrent haut dans les airs, décrivirent une courbe aiguë et plongèrent se ficher dans le toit de chaume qui s’embrasa avec une aisance déconcertante. Roan se débattait comme un diable.

Toute la toiture prit feu et en un instant les poutres de chêne commencèrent à brûler elles aussi. La structure ne tiendrait pas longtemps…

Que faire ? Roan était désemparé.

C’est le commanditaire du crime qui lui inspira la réponse.

— Vous pouvez lâcher monsieur Craston à présent.

— Est-ce qu’on le saigne ?

— Pourquoi ferions-nous cela ? Nous ne sommes pas des sauvages ! Le chagrin et le remord sont pires douleurs que la mort ! Je pense que monsieur Craston a compris la leçon maintenant.

Roan saisit l’opportunité. C’était en fin de compte à lui-même que sa mort bénéficierait le plus. Certain de la justesse de sa décision, il courut comme un lièvre vers le brasier et s’enfonça sous les flammes. Quelques secondes plus tard, l’entièreté du toit s’effondra dans un vacarme d’enfer.

L’émissaire regarda brûler la chaumière quelques instants et déclara d’une voix basse, presque mélancolique :

— Ainsi périt Roan Craston, et personne ne le saura jamais. Pour une bonne femme, c’est complètement ridicule !

L’incendie n’épargna que les murs de pierre. Dans la soirée, les dernières fumerolles s’évanouirent sous de gros flocons.

Le matin suivant, les ruines calcinées refroidissaient dans une bonne couche de neige immaculée.

La pièce souterraine n’était pas très large, mais suffisamment spacieuse pour ses trois occupants. Une grande jarre d’eau fraîche, des pots de saucisses conservées dans la graisse, du pain dur comme de l’écorce et quelques plats de fruits secs permettaient de vivre plusieurs jours sans avoir à pointer le nez à l’extérieur. La profondeur de l’abri protégeait très bien du froid. Une bougie éclairait les visages.

— Quand pourrons-nous sortir ? questionna Eireann.

— Pas avant ce soir ! Il ne faut courir aucun risque : on ne peut savoir si ces demeurés reviendront sur leurs pas, répondit Roan.

Thelia, elle, dormait comme un ange.

Roan avait creusé des mois auparavant un petit couloir souterrain sous le jardin menant jusqu’à la pièce qu’ils occupaient actuellement ; il y était entré juste avant que ne s’écroule la toiture, rejoignant femme et enfant qu’il savait à l’abri. Convaincu que l’émissaire le traquerait, l’idée d’aménager cette cache s’était imposée comme une évidence.

— Cette invention nous a sauvés, Roan ! Grâce à toi…

— À cause de moi, ces types étaient à deux doigts de vous faire griller vives ! Ce n’est pas moi que tu dois vanter, Eireann ; c’est ce tailleur de cailloux qui m’a inspir