Main Peau blanche (La)

Peau blanche (La)

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Version 11923 - 2011-02-26 13:45:53 -0500
Language:
french
ISBN:
EPUB9782896157471-11923
File:
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1

La nuit de la libellule

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 904 KB
2

La morte amoureuse et autres contes fantastiques

Language:
french
File:
EPUB, 958 KB
Page Copyright





Les Éditions Alire inc.

C. P. 67, Succ. B, Québec (Qc) Canada G1K 7A1

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Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion Sodec.



Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés



Dépôt légal : 1er trimestre 2004



Bibliothèque nationale du Québec

Bibliothèque nationale du Canada



Illustration de couverture : Les Films Séville



Format epub



EAN : 978-2-89615-747-1

© 2010 Éditions Alire inc. & Joël Champetier





Page Copyright

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Remerciements

Biographie





À Valérie





Chapitre 1




Au départ, cette histoire était chapeautée d’une citation de Michel Tremblay. Or, à la réflexion, j’ai trouvé prétentieux d’infliger au lecteur une citation en exergue, comme si ma narration ne pouvait se suffire à elle-même sans la caution involontaire d’un auteur plus célèbre. Il a suffi d’une manipulation de clavier, d’un attouchement de souris, et la phrase amoureusement choisie est retournée au néant. Dans une seconde version, j’abordais le lecteur avec une méditation sur la vie, l’amour et la mort, dont les échos philosophiques auraient resurgi tout le long du récit. Mais, des profondeurs de mes souvenirs j’ai cru entendre les protestations d’Henri : Que c’est chiant ton début ! Souri; s, sélection et touche d’effacement… Petits meurtres sans importance…

La vérité, c’est que je ne sais plus combien de temps il me reste pour écrire ceci. J’essaierai donc de m’en tenir aux faits, bien assez accablants dans leur terrible nudité.

Les faits… Tout a commencé cette fameuse nuit, avec cette question d’Henri, sur un ton qui se voulait désinvolte :

— Heille, Thierry. T’es-tu déjà payé une putain ?

Nous déambulions dans la rue Sainte-Catherine. L’air de la nuit était doux, parfumé de cette odeur pour moi encore nouvelle, l’odeur de Montréal, du Québec, du Canada, de l’Amérique du Nord, le parfum des dernières soirées tièdes de septembre, quand la lumière des fluos éclabousse les façades et que seuls les trottoirs ont souvenir de la chaleur du jour. Nous revenions du cinéma, assommés par un navet américain, déçus d’avoir perdu notre fric, mais plutôt contents d’avoir perdu notre temps. Le temps est une denrée trop abondante quand on n’a pas vingt ans, qu’il est samedi soir et qu’on n’a pas de fille au bras.

Toujours marchant, j’ai jeté un coup d’oeil à Henri Dieudonné, mon colocataire et le plus fidèle de mes compagnons de sortie. Lui me regardait de même, une lueur avide et sérieuse dans son regard noir. Nous nous sommes adossés à un mur de banque désertée, et nous avons pris le temps d’en griller une en regardant passer les Montréalaises. La perspective de retourner à l’appartement ne nous souriait ni à l’un ni à l’autre. Bon, c’est vrai que j’étais au Canada… pardon, au Québec… depuis plus d’un mois et que je n’avais pas encore tiré un coup. De là à me payer une pute…

Henri a écrasé son mégot sur la pierre grise.

— Pis ?

— Faut voir. Ça peut aller chercher combien ?

Quand Henri souriait comme ça, il avait vraiment l’air du nègre de caricature. Manquait plus que le boubou… ou la kalachnikov !

— Ça va chercher ce que t’es prêt à payer, man…

— Je vois… C’est loin d’ici ?



— Inquiète-toi pas ! s’est-il exclamé, content de constater que je m’étais fait à l’idée. C’est pas loin. Deux stations de métro. On peut aussi marcher.



Nous avons marché. De toute façon, il fallait faire un stop à la distributrice pour un peu d’argent et faire un saut dans un drugstore pour des condoms : il paraît que les filles vous en refilaient, mais on ne sait jamais. À mesure que nous nous rapprochions du boulevard Saint-Laurent, les rires devenaient plus rauques, les enseignes plus kitsch ; les jupes des filles raccourcissaient, les seins se libéraient sous les T-shirts. Le pouls de la nuit s’alourdissait, son haleine chaude et parfumée nous caressait le visage. Devant nous, une gamine au visage de seize ans sous un maquillage excessif a émergé d’un Burger King, en jupe trop courte et bas noirs, la démarche incertaine sur des talons hauts comme ça. Henri m’a lancé un regard inutilement appuyé : nous approchions. Je l’ai suivi dans une rue transversale, qui menait à un petit parc. Là, sous la lumière jaune des luminaires, des filles déambulaient entre les troncs chétifs, sans se presser, apparemment indifférentes aux voitures qui longeaient doucement le trottoir.

Nous sommes restés un peu à l’écart, le temps d’évaluer les possibilités. J’étais partagé entre un désir irrépressible, presque douloureux, et la déception face à ce qui m’était offert. La plupart des filles étaient d’une laideur consommée, avec leurs cheveux raides et décolorés, leurs visages tôt vieillis et leurs gros culs difficilement contenus dans leurs minijupes de cuir. Merde, pourquoi est-ce que les putains sont toujours aussi ringardes ?

Eh oui, je me voulais blasé, cynique, urbainement désespéré dans le registre cool de la postmodernité. Mais si, vous voyez le genre : débraillé chic, décoiffé étudié. Européen, quoi. En réalité, il fallait être encore bien ingénu pour désirer qu’une prostituée soit jolie, pour ne pas comprendre que chez le client d’une putain l’avilissement est aussi nécessaire que le soulagement, que la monstruosité est préférable à la normalité, que l’attirance sexuelle n’est qu’un prétexte à flirter avec le danger. Cela, je le comprends maintenant. Tant de choses ont changé depuis…

D’ailleurs, en cherchant bien, j’avais découvert une noiraude vaguement punk, assez mignonne, ne fût-ce que par contraste avec ses consoeurs de travail. J’allais demander à Henri si l’abordage se ferait à deux ou si nous négocierions chacun de notre côté lorsque j’ai senti sa main se refermer autour de mon coude.

— Des skins…

Ils étaient cinq, surgis d’une allée sans lumière, nonchalants comme des guépards en meute, le visage matois sous le crâne à peine assombri par une repousse. Henri ne me lâchait pas. Sa frayeur coulait en moi. Oui, oui, je voyais le tableau. Nous avons tout de suite rebroussé chemin dans la ruelle, qui nous a semblé beaucoup plus longue, et sombre, et étroite qu’à l’aller. Presque en courant, nous sommes revenus dans la rue Sainte-Catherine et la relative sécurité de la foule et de la lumière. Un coup d’oeil derrière nous a permis de constater que les skinheads ne nous avaient pas suivis.

— Je les aime pas, ceux-là, a conclu Henri, qui ne cherchait même pas à cacher qu’il avait eu peur. Viens, on va aller sur la main. Les filles chargent un peu plus, mais on risque moins de tomber sur ce genre de p’tits fachos.

— J’espère qu’elles seront plus jolies, parce que là-bas, franchement…

Henri a ri, condescendant.

— Faut pas être trop fafineux, man. Julia Roberts habite Hollywood, pas Montréal.

Au croisement de Sainte-Catherine et de Saint-Laurent déambulait une petite foule colorée, de vêtements et de peau. J’ai frissonné : un vent plus frais charriait la puanteur sucrée d’ordures de restaurants chinois. À l’entrée d’un bar, sous un plafond de lumières clignotantes, des Anglais éméchés riaient trop fort. Je n’avais soudain plus tellement envie de marcher. La frousse me rattrapait à retardement. Les skinheads nous auraient-ils vraiment emmerdés ? Peut-être que moi ils m’auraient foutu la paix, ai-je songé, me maudissant aussitôt pour une pensée aussi trouillarde. Mais bon, ils ne nous avaient sans doute même pas vus. Ou encore ils n’avaient tout simplement pas envie de tabasser de nègres cette nuit-là. Allez donc savoir, ce n’était peut-être qu’une bande de gosses qui jouaient les durs, qui prenaient leur pied à effrayer les bourgeois sans avoir jamais fait de mal à une mouche.

Je serais bien allé me coucher, si ce n’avait été d’Henri, et du désir, non seulement inassouvi, mais en quelque sorte avivé par ces quelques secondes d’angoisse. D’ailleurs, les filles ici étaient plus jeunes et plus jolies. Même les travelos étaient presque présentables. Henri a fait un geste discret vers deux silhouettes adossées dans l’encoignure d’une porte, qui discutaient à mi-voix, le visage invisible dans l’ombre. L’espace d’une seconde, j’ai hésité, pas absolument convaincu qu’il s’agissait de filles « comme ça ». Henri s’approchait déjà. J’ai suivi : de toute façon, il n’y avait pas de mal à demander.

À notre approche, les deux filles se sont avancées, suffisamment pour montrer qu’elles nous avaient vus, juste assez pour émerger de l’ombre. Oui, c’étaient bien des filles comme ça. Il y avait une fausse blonde acceptable, et même plutôt mignonne en dépit d’un excès d’ombre à paupières qui lui donnait vaguement un look de femme battue. Quant à l’autre… Pendant une fraction de seconde, je me suis immobilisé, les oreilles bourdonnantes, le coeur au bord des lèvres. L’autre fille était rousse. Abominablement rousse. Une de ces filles à la peau laiteuse couverte de taches de rousseur… Et j’ai horreur des roux. Ce n’est pas une question de couleur de cheveux. C’est la peau. Cette peau trop blanche, trop mince, trop fragile, cette peau à travers laquelle les veines transparaissent, qui donne l’impression de voir la chair qui est dessous. C’est cette intimité forcée qui m’est insupportable, qui me soulève le coeur. Comme se couper la langue avec une feuille de papier, mais en mille fois pire. C’est au point que si un roux, ou une rousse, s’assied à côté de moi dans le bus, il me faut changer de place, et parfois même sortir pour reprendre mes esprits.

— Salut, a dit Henri.

Les deux filles ont salué, la fausse blonde avec un sourire un peu las, la rousse (que j’essayais de ne pas trop regarder) avec un petit sourire vaguement moqueur. Elles se sont présentées : la fausse blonde se prénommait Manon, la rouquine rien de moins que Marquise. Henri, avec une nonchalance que j’enviais plutôt, a dit qu’il y avait « de la belle fille icitte ».

— Y a des beaux gars itou, a répondu Manon avec un hochement de la tête appréciatif. Aviez-vous quek’chose de prévu à soir ?

— Je sais pas. Avoir un peu de fun.

— Avoir du fun, nous autres, on est toujours d’accord, a répondu la rouquine sur un ton gourmand.

Manon, la fausse blonde, s’est approchée et s’est lovée contre moi. J’en ai frissonné de soulagement. C’est à peine si j’avais écouté la conversation, tout à mon inquiétude que ce soit la rouquine qui me choisisse. Mais sans doute sont-elles habituées à sentir ces choses-là, car la rouquine a aussitôt enlacé Henri avec le naturel d’une amie de longue date.

Ma propre compagne m’a posé une question avec un accent québécois si prononcé que je n’ai rien compris.

— Pardon ?

Un large sourire goguenard est né sur ses lèvres.

— T’es un Français, hein ?

— Eh oui !

La bouche en « o » de façon caricaturale, elle s’est mise à parler en parodiant un accent français.

— Je vous prie d’excuser mon joual. Je vous demandais si nous y allions tout de suite.

Je me suis forcé à sourire, trop agacé par la moquerie pour répondre. Henri a fait oui pour nous deux, le bras tendu en un geste grandiloquent. Nous nous sommes mis en marche le long du boulevard Saint-Laurent. Devant moi, Henri avait passé un long bras noir autour des épaules dénudées de la petite rouquine ; il avait l’air d’un boxeur soutenu par une enfant. Il était même difficile de croire, à contempler ce dos mince dévoilé par le bustier, ces petites fesses garçonnes et ces cuisses maigres qui émergeaient de la minijupe, qu’elle était majeure. Je savais que la plupart des hommes l’auraient trouvée excitante, que sur une échelle cosmique de la beauté féminine elle était beaucoup plus jolie que ma compagne. Mais je n’arrivais pas à contempler longtemps sa peau blafarde sous l’éclairage verdâtre de la rue sans éprouver un malaise au creux de l’estomac, comme si je m’étais gavé de bouffe exotique.

Nous avons tourné dans une ruelle où flottait une odeur de pisse. Un petit hôtel y dressait sa façade sombre. Henri et la rouquine ont poussé une porte et nous les avons suivis dans un hall étroit. Il y stagnait l’odeur de renfermé particulière à un immeuble aux fenêtres qu’on a closes pour conserver la fraîcheur de la climatisation. Sauf qu’il n’y faisait pas particulièrement frais. Un petit vieux impassible attendait derrière un comptoir marqué de brûlures de mégot. Sans un mot, il a pointé le doigt vers une affichette épinglée sur le papier peint. Il y était simplement inscrit « 20 $ », sans autre commentaire. Manon a expliqué : « C’est pour la chambre. » Nous avons payé, Henri et moi. Derrière le petit vieux, on pouvait apercevoir, par une porte entrouverte, des silhouettes déambulant avec lenteur dans un vestibule chichement éclairé par l’écran d’une télé.

L’immeuble avait dû être assez luxueux déjà : l’escalier était de marbre, maintenant écorné, fissuré, encrassé. Nous avons monté deux étages jusqu’à un couloir dont le plancher craquait sous l’épais tapis. La rouquine s’est tournée vers Manon, lui a murmuré quelque chose que je n’ai pas compris. Ma compagne a mollement soulevé une épaule, puis m’a fait signe de la suivre au fond du couloir. Henri m’a lancé un dernier regard, souriant à se faire bronzer les gencives, le pouce levé en signe de victoire, puis il a suivi la fille dans une des chambres. Nous avons continué plus loin, Manon et moi. Le corridor tournait à droite. Le plafonnier était défectueux : c’est à peine si on distinguait les portes des murs du corridor. Au fond, avec un bourdonnement poussif, un climatiseur s’épuisait à souffler un peu de fraîcheur. Plus loin s’est fait entendre un éclat de rire suraigu, presque hystérique.

Manon avait ouvert une porte et allumé. La chambre était petite, relativement propre, mais terriblement impersonnelle. Aussitôt la porte refermée, Manon m’a regardé des pieds à la tête, l’air de soupeser ma fortune.

— Je préférerais que tu me payes avant, OK ?

— OK.

— Juste avec la main, c’est quarante piasses. Comprends-tu ? Une piasse, ça veut dire un dollar.

— Je sais.

— N’importe quoi d’autre, c’est quatre-vingts piasses. Soixante-dix piasses, plus dix parce que je fournis la capote. Je fais rien sans capote, à part juste avec la main. Ça va-tu ?

J’aurais pu protester que dix dollars, c’était cher pour un condom. J’avais d’ailleurs trouvé cavalier qu’on nous fasse payer pour la chambre en plus. Mais je n’arrivais pas à trouver le culot de marchander. J’ai sorti de mon portefeuille quatre billets de vingt dollars tout lisses, tout vierges, frais jaillis du guichet automatique. Impassible, elle a prit l’argent, l’a glissé dans son sac à mains, duquel elle a tiré un condom. Puis, satisfaite de cet arrangement financier, elle m’a enlacé et entraîné vers le lit, un sourire sur les lèvres. Nous nous sommes allongés, encore habillés, et elle m’a enfourché. Elle a défait son corsage, dévoilant deux petits seins pâles, ainsi qu’une minuscule boucle dorée insérée dans la paroi du nombril. Sans cesser de sourire, elle s’est mise à déboutonner ma chemise. Je lui ai caressé les seins, un geste qu’elle a accepté avec un roucoulement de plaisir où se glissait sans doute pas mal de comédie.

— Oui, caresse-moi. On va prendre notre temps. C’est pas tous les jours que je me paye un beau Français. Es-tu en visite ?

— Non. (J’avais failli dire que j’étais étudiant, mais une subite sensation de ridicule m’a forcé à me raviser.) J’habite au Québec.

— Ça fait-tu longtemps ?

— Non… Il n’y a même pas un mois… Ça va être ma première baise en sol canadien.

Elle a éclaté d’un profond rire de gorge tout en détachant expertement ma ceinture.

— Tu vas voir. Je vais m’arranger pour que ça soit mémorable.

Décrire une séance de baise, c’est pas évident. Si on couvre souvent l’acte d’un voile pudique, c’est par esthétisme autant que par pudibonderie. Je céderais moi-même à cette inclination si les événements qui ont suivi ne m’obligeaient pas à un compte rendu un peu plus détaillé.

Nous avons fini de nous déshabiller. Après avoir enfilé mon préservatif à dix dollars, j’ai effectué avec la collaboration de ma partenaire quelques variations sur le thème de l’interpénétration, puis je suis revenu à ma position première, couché sur le dos, enfourché par la fille qui haletait et s’activait avec énergie. Heureusement qu’elle faisait preuve d’autant de conscience professionnelle, car plusieurs irritants m’empêchaient de jouir de l’expérience avec tout l’abandon voulu. Le matelas était mou, il faisait trop chaud, les cheveux blonds délavés me tombaient dans l’oeil. Pire encore, une rumeur sourde semblait émaner de la porte, de la fenêtre close, des murs eux-mêmes, comme un bruit blanc, amalgame de musique étouffée, de rires assourdis, de craquements de plancher, de klaxons, de cris lointains, avec en filigrane le râle de la climatisation qui n’en pouvait plus. J’avais beau fermer les yeux, caresser les cuisses de la fille et m’imprégner du rythme de son bassin contre le mien, une partie de mon attention ne parvenait pas à se détacher du cocon de bruit au sein duquel nous nous agitions. Soudain mal à l’aise, je me suis trouvé grotesque et j’ai eu l’humiliante sensation que j’allais débander.

Beaucoup plus tard, j’ai supposé que cette brusque angoisse avait pour origine les premiers cris inconsciemment entendus. Ou peut-être qu’aucun cri n’avait été émis encore, peut-être n’avais-je perçu qu’un choc un peu trop lourd, quelque part dans la bâtisse. Un éclat de voix. Le frottement d’un meuble brutalement déplacé. Peut-être n’avais-je perçu qu’une insubstantielle fluctuation dans la rumeur qui sourdait des murs, ces murs blancs et nus sur lesquels on distinguait les marques de rouleau d’une peinture appliquée sans soin. Et même lorsque les premiers cris ont été perceptibles, je ne les ai pas tout de suite identifiés, morcelés comme ils l’étaient par nos halètements et les soupirs mous du matelas.

Mais finalement, j’ai compris que ce bruit rauque, tel un borborygme émis par les entrailles de l’immeuble, était un cri émis par une gorge humaine…



J’ai agrippé les bras de Manon.



— Stop ! Stop !

Elle a obéi en riant. Elle pensait que je jouissais.

— Non ! Tais-toi ! T’entends pas ?

— Hein ?

— Tais-toi !

J’aurais voulu la repousser, mais cela aurait provoqué du bruit. Je l’ai plutôt retenu contre moi, en dépit du fait que son corps suant m’était soudain devenu parfaitement odieux. Elle s’est laissée faire, silencieuse, désarçonnée. Je suis resté comme ça de longues secondes, frémissant, le dos glacé de sueur.

Cette fois-ci, l’appel a été clair, affreusement clair. C’était Henri. Qui hurlait mon nom.

Bon Dieu ! J’ai poussé la fille et sauté hors du lit. Les mains tremblantes, j’ai enfilé mon pantalon, pas de slip, mes godasses, pas de chaussettes, et je me suis débattu avec la manche récalcitrante de ma chemise. Dix fois au moins j’ai vérifié que mon portefeuille était dans ma poche arrière. Manon-la-fausse-blonde, debout au pied du lit, me regardait m’habiller en se rongeant un ongle. Sous le toupet décoloré, deux iris étaient dilatés de peur. Hésitante, elle a tendu la main et m’a serré faiblement l’épaule.

— Reste ici. Vas-y pas.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

— Vas-y pas… Ça nous regarde pas.

Un son lointain, aigu et bref cette fois-ci : le fracas du verre qui éclate. Un cri de fille, tout aussi bref. Je me suis jeté hors de la chambre juste au moment où Henri beuglait de nouveau. Merde ! J’ai couru le long du couloir, ma main effleurant les murs tapissés comme s’il me fallait quelque chose de tangible sous les doigts pour me convaincre que je ne rêvais pas. J’ai tourné à gauche, failli bousculer un gros type alerté aussi par les cris. Il m’a posé une question querelleuse avec un accent si prononcé que je n’ai pas saisi. Je n’avais pas le temps de m’occuper de lui. J’ai cru reconnaître devant moi la porte franchie par Henri et sa rouquine… sans en être sûr, les portes des chambres étaient toutes pareilles. J’ai mis la main sur la poignée. Verrouillée. De l’autre côté, Henri a crié de nouveau, un sanglot plutôt, moitié pleurs, moitié râle désespéré. J’ai poussé. Ou bien le bois était pourri, ou alors je ne mesurais plus ma force, car j’ai fait éclater le chambranle avec une facilité ridicule…

En dépit de tout ce qui s’est passé par la suite, de ce que je sais être la vérité – la vérité ! –, la première image qui s’est irrémédiablement gravée dans ma mémoire au moment où je suis entré dans la chambre, c’est celle-ci : dans une pièce aussi banale que celle où je baisais tout à l’heure, sous la lumière tamisée de deux lustres bon marché, un lit avait été repoussé contre une coiffeuse avec tant de vigueur que le miroir avait éclaté. Au milieu du tapis, entre les pots de maquillage et les éclats de miroir éparpillés, la jeune prostituée rousse était clouée sur le dos, le visage maculé de sang, son mince corps nu disparaissant presque sous celui d’Henri, nu également, qui l’écrasait de tout son poids. Suffoquant et grimaçant de douleur, elle tentait de défaire la main qui l’étranglait, la main d’Henri, impitoyable, énorme, disproportionnée autour de son cou fragile. De son autre main gluante de sang elle retenait, désespérée, l’autre poignet d’Henri, l’empêchant d’abattre le poignard qu’il tenait à la main.

Henri a levé les yeux vers moi, deux puits noirs de haine et de folie meurtrière. J’étais trop sonné pour réagir, et même pour imaginer qu’une réaction soit possible.

Le gros type derrière moi est entré à son tour. Il m’a bousculé, puis il a vu lui aussi et a reculé en jurant… Là s’est opéré sous mes yeux un changement de sens et de perspective qui m’a laissé encore plus étourdi que je ne l’étais déjà. J’ai compris soudain que, des deux membres du couple qui se débattait sous mes yeux, Henri n’était pas l’agresseur, il se défendait. Le regard exorbité qu’il me lançait n’exprimait pas la furie, mais une terreur abjecte. C’était la jeune prostituée qui serrait le manche du poignard, je le voyais maintenant, et c’était en réalité Henri qui lui retenait désespérément le poignet. Tout ce sang qui éclaboussait le visage, les épaules et les seins de la fille n’était pas le sien, il lui pissait dessus d’une profonde entaille au cou d’Henri, là où le tranchant effilé du poignard avait incisé la chair. Henri aussi était couvert de sang, mais c’est sur la peau blanche de la fille qu’on le remarquait tout d’abord.

Peut-être ai-je crié quelque chose de futile – « Qu’est-ce qui se passe ici ? » – ou un truc du même tonneau. Je ne me souviens plus de tous les détails… La jeune prostituée a ouvert les yeux. Entre les torsades de cheveux roux, un regard vert m’a fixé une fraction de seconde. Elle a paru fléchir, comprenant maintenant qu’elle ne pourrait lutter contre nous tous. Son corps arqué s’est détendu, son poignet s’est amolli, le poignard est tombé sur le tapis pour rebondir contre son flanc.

— Enlève ça ! a hurlé Henri sans relâcher sa prise. Le couteau ! Attrape le couteau !

Comme un somnambule, je me suis approché et j’ai ramassé l’arme.

— Jette ça loin ! continuait de crier Henri avec des intonations hystériques. Laisse-lui pas reprendre ! C’est une folle ! Elle a voulu me tuer !

C’est incroyable les conneries qu’un type va faire dans une situation limite. Toucher le poignard, c’était déjà pas mal, merci. Dans combien de millions de polars un pauvre con ne se fout-il pas dans la merde parce que la police retrouve ses empreintes sur l’arme du tueur ? Et pourtant oui, j’étais dans cette pièce depuis dix secondes à peine et déjà je me promenais avec l’arme du crime entre les mains. La suite des événements est plus inattendue, ne serait-ce que par son absurdité. J’ai trébuché jusqu’au cabinet de toilette, où je me suis débarrassé du poignard en le jetant dans la cuvette. Ce n’est qu’en entendant le tintement du métal contre la porcelaine que j’ai compris l’inanité de mon réflexe. Figé sur place, j’ai contemplé le poignard coincé de travers dans l’eau rougie avec la vague intention de le récupérer, mais sans réussir à injecter un peu de vie dans mes membres paralysés.

Henri a poussé un cri inarticulé. La rouquine était debout au milieu de la chambre, libérée de l’emprise d’Henri, qui restait au sol en se tenant le cou. Avec la vivacité d’un chat, elle a sauté sur le lit, d’où elle a contemplé le gros type qui reculait presto dans l’embrasure de la porte, percutant Manon qui venait d’apparaître, hâtivement vêtue de son chemisier et d’un slip. Je crois que la rouquine aurait pu avancer tranquillement vers la porte et tout le monde se serait écarté sur son passage, mais elle a bondi de l’autre côté du lit, atterrissant face à la fenêtre. Elle a soulevé le battant inférieur, a poussé la moustiquaire, levé une jambe par-dessus le cadre de la fenêtre, a glissé son maigre corps de gamine par l’ouverture… Sans même hésiter, elle a sauté.

Abandonnant le poignard dans la cuvette, j’ai couru à la fenêtre, poussé par une curiosité morbide. Avait-elle survécu à une chute du troisième étage ? Tout de suite j’ai compris que la rouquine n’avait nullement tenté de se suicider : la fenêtre donnait sur un toit plat jonché de débris, moins de trois mètres plus bas. La rouquine filait. Arrivée au bord du toit, elle s’est retournée une dernière fois. Je suppose qu’elle m’a vu. À contre-jour des lumières de la rue, elle n’était qu’une silhouette grêle nimbée de la vapeur du sang qui se condensait dans l’air devenu frais. Puis elle a sauté de nouveau et a disparu pour de bon.

J’ai eu soudain l’impression de me réveiller, ou du moins de remonter à un niveau de cauchemar plus près de la réalité. Dans la chambre derrière moi, Henri s’était remis sur pied. La main droite collée à son cou, il tentait furieusement d’enfiler son pantalon avec une seule main. Jusqu’à ce moment, tout s’était passé trop vite pour que je trouve le temps d’avoir peur. Mais alors là, pendant que je regardais Henri se débattre avec son froc maculé de sang, une sensation comme je n’en avais encore jamais ressenti m’a avalé tout à coup. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur, et j’ai su que la vraie peur, ça fait mal. Ça fait mal au creux des tripes, comme la pire des chiasses ! Bon sang de putain de merde, mais qu’est-ce que je foutais encore ici ? Je me suis jeté sur Henri et j’ai serré son bras gluant de sang.

— On fout le camp ! Faut foutre le camp ! Vite !

J’avais eu peur qu’il ne résiste, mais c’est comme si mon ordre avait cristallisé sa propre panique. Il a hoché son long visage, devenu d’un gris malsain.

— J’veux ma chemise… Man, trouve-moi ma chemise…

Je la lui ai dénichée dans le fouillis des couvertures, puis j’ai poussé Henri devant moi.

— Vite ! Tu la mettras plus tard. Vite !

Le gros type, Manon et deux autres filles se sont écartés de nous. Une des filles a crié quelque chose que je n’ai pas compris. La fuite du bordel demeure floue dans ma mémoire. Je ne me souviens que de la masse noire d’Henri devant moi, d’un sifflement intense dans les oreilles, d’un escalier oscillant dans la pénombre, d’une main aux doigts durs qui m’a serré douloureusement la hanche, d’un ordre hurlé dans mon oreille, presque un aboiement. Je me souviens d’avoir frappé, mais ce n’est peut-être qu’un fantasme. Une ruelle sombre. Une course éperdue. Un sursaut de panique lorsque nous avons entendu la sirène des flics, pour nous rendre compte que ça ne venait pas vers nous. Nous avons fini par nous apercevoir que personne ne nous poursuivait, que la ruelle arrivait à sa fin et que nous nous approchions d’une rue plus éclairée, quoique tout aussi déserte.

J’ai fait signe à Henri de s’asseoir sur un bloc de béton qui fermait la ruelle à la rare circulation automobile. Il m’a obéi, le dos courbé sous le poids de la douleur et du choc. Pendant une éternité, en me dandinant de gauche à droite comme un gosse qui a envie de pisser, je l’ai regardé reprendre son souffle.

— Ça va aller ? je lui ai finalement demandé. Dis, ça va aller ?

Le souffle rauque d’Henri s’est entrecoupé de petits hoquets, comme si un rire hystérique tentait de naître sur ses lèvres mais que la douleur à son cou l’obligeait à se tenir tranquille.

— Tabarnaque de câlisse de saint-ciboire, Thierry… Est-ce que ça a l’air d’aller ?

— Calme-toi. Reste tranquille. Ça va arrêter de saigner.

— Oui, oui…

Il s’est mis à trembler et à claquer des dents.

— T’as froid ? Je t’aide avec ta chemise ?

— Oui. Oui, s’il te plaît.

En vérité, si je lui proposais de s’habiller, c’était autant pour m’épargner le spectacle de son torse luisant de sang que pour qu’il n’attrape pas froid. Doucement, je l’ai aidé à enfiler la manche gauche. Pour la manche droite, je lui ai demandé d’écarter la main qu’il tenait toujours plaquée sur son cou. Doucement, Henri a obtempéré. Un jet de sang fluide comme de l’eau s’est aussitôt remis à gicler.

— Aïe ! C’est reparti ! Appuie ! Appuie fort !

Henri s’est recroquevillé sur lui-même, les deux mains pressées sur le cou.

— Crisse ! Appelle une ambulance, man, appelle une ambulance !

— T’en fais pas, ça va arrêter !

— J’vais crever, man ! J’vais crever icitte !

Merde ! Merde ! Merde ! À chaque souffle la panique se doublait d’une affreuse sensation d’impuissance et de désorientation. Tout s’embrouillait dans mon esprit. Je tournais en rond entre les façades lépreuses de la ruelle, incapable de me repérer. Je ne savais plus où j’étais, j’ignorais où trouver les hôpitaux, les téléphones, quoi faire pour prévenir les ambulanciers. Je ne pouvais quand même pas appeler la police ! J’imaginais qu’au bordel ils avaient porté plainte – plus que douteux, mais à ce moment j’étais en plein délire – et que nous étions déjà recherchés. Je me voyais expliquer à papa-maman ce que je foutais au poste de police au lieu d’être chez moi en train d’étudier. Mais qu’est-ce que j’aurais pu leur dire ? Que c’était à cause de ce connard d’Henri ? Pas content de m’entraîner dans cette foutue connerie de bordel, il avait fallu qu’il trouve le foutu moyen de tomber sur une foutue putain armée d’un couteau ! Mais qu’est-ce qui lui avait pris à cette folle ? Sûrement camée jusqu’aux yeux, pour s’enfuir à poil comme ça. Soudain, je me suis aperçu que c’était la rage qui m’étranglait plus que la panique. J’étais furieux contre la fille, furieux contre mes parents, furieux contre cette ruelle dégueulasse, contre cette ville inconnue devenue ennemie, contre le monde entier. J’étais surtout enragé de contempler Henri recroquevillé comme ça, bon rien qu’à gémir et à saigner.

Si au moins ce con avait pu arrêter de saigner !

Lorsque je me suis rendu compte que j’étais sur le point de lui foutre une raclée, j’ai compris que j’étais vraiment en train de flipper. Ça m’a un peu calmé et je me suis approché d’Henri.

— Tu peux marcher jusqu’à la rue ?

Il n’a rien dit, mais avec mon aide il s’est remis sur pied. Lents comme deux zombis du cinéma, nous avons longé la rue, déserte à l’exception de quelques voitures qui s’enfuyaient prestement à notre approche. La rue montait entre des façades assombries. Quelques pâtés d’immeubles plus haut, j’ai eu l’impression qu’il y avait plus d’activité.

— Faut que tu m’aides, Henri. Je suis perdu. C’est la rue Sainte-Catherine là-bas ? Est-ce qu’il y a des hôpitaux ?

La voix d’Henri était devenue rauque et graveleuse.

— Non… Pas sur Sainte-Catherine…

— Il y a quand même des hôpitaux dans ce foutu quartier !

Il a soupiré « Saint-Luc ». Sur le moment, j’ai cru qu’il s’agissait d’un autre juron. Henri a soulevé sa main libre et l’a pointée mollement vers la gauche.

— Hôpital Saint-Luc. C’est le seul que je connais dans le coin.

— C’est loin ?

— Je pense pas.

— Tu peux marcher jusque-là ?

Un soupir épuisé : « Oui. »

Nous avons marché. Heureusement, lorsqu’on a dix-neuf ans, la résistance physique compense un peu pour la stupidité. Le plus étrange, c’est que je garde de cette longue marche dans la nuit un souvenir qui n’est pas désagréable, au point qu’il m’est impossible d’y repenser sans qu’une nostalgie aigre-douce me soulève la poitrine. Je ne me rappelle plus avec certitude le nom du boulevard le long duquel nous marchions. Maintenant que je connais mieux la ville, j’ai décidé par recoupement qu’il devait s’agir du boulevard René-Lévesque, magnifié, transfiguré dans la lumière du souvenir. Je revois un boulevard large, au vaste terre-plein, éclairé par une quadruple rangée de luminaires et les galaxies rectangulaires des façades d’immeubles. Un boulevard désert sauf pour de rares voitures qui passaient, timides, fugitives. Pour un peu on aurait cru que les chauffeurs s’arrêteraient pour s’excuser. Un vent lent, aussi lent que nos pas, poussait quelques papiers sur les trottoirs blafards, un vent parfumé de mille épices, juste assez frais pour soulager nos fronts fiévreux. C’était une de ces nuits où on a l’impression que notre coeur bat au rythme du monde, où un sentiment de plénitude irradie de notre poitrine et souffle toutes les fatigues. J’ai eu l’impression que nous étions deux pèlerins parcourant les derniers kilomètres d’un long voyage, que nous venions de mettre le pied à l’intérieur d’une cathédrale aux dimensions d’un canyon. Des larmes me sont montées aux yeux et j’ai su que j’aimerais toujours Montréal, cette ville magnifique, cette cité radieuse. Toujours, peu importe ce qui arriverait par la suite.





*





Ce n’est qu’aux premières pâleurs de l’aube qu’un taxi nous a ramenés à la maison. Dans l’étroit escalier métallique qui montait à notre appartement, j’ai fait passer Henri en premier, de façon à le retenir s’il trébuchait. Dûment cousu, pansé, drogué, Henri a vaincu les marches une à une, s’est traîné jusqu’au capharnaüm qu’il appelait sa chambre, puis s’est écroulé dans son lit. Malgré l’éprouvante attente à l’hôpital, j’étais encore trop survolté pour m’endormir. Un certain temps, j’ai erré dans l’appartement silencieux, puis j’ai décidé qu’un bain me ferait du bien. Le bruit rassurant de l’eau qui coule m’a immédiatement démontré que j’avais eu raison. J’ai regardé la vieille baignoire ternie se remplir, à ce point hypnotisé par la lente montée de l’eau que j’ai presque failli tout faire déborder. Je me suis dit que si je devais me mettre à pleurer, c’était le bon moment. Or rien n’est venu.

Ce n’est qu’en enlevant mon pantalon que je me suis rendu compte qu’autour de ma queue ratatinée pendait toujours le condom.





Chapitre 2




C’est en sursaut que je me suis réveillé le lendemain, surpris tout d’abord de ne pas me retrouver dans ma chambre à Dijon, incrédule ensuite en contemplant le fouillis qui régnait autour de mon lit. Il s’agissait pourtant bien de mon bon vieux fouillis, constitué surtout de caisses encore à moitié pleines de vêtements, de bouquins et d’autres trucs fleurant encore l’air de la France. Selon le réveil, il était presque midi. Je me suis levé. Les cheveux aux quatre vents, les membres alourdis, j’ai marché en direction de la cuisine, nu-pieds sur le plancher de bois terni et couturé d’égratignures.

Café. Du café. Des litres de café. Avec des doigts curieusement insensibles, me refusant à céder au flot des souvenirs de la veille, je me suis attelé à la préparation d’un gargantuesque café au lait. J’en étais à essayer de comprendre la raison pour laquelle le support à filtre refusait de glisser à sa place quand la sonnerie, l’abominable sonnerie du téléphone, a lacéré le tissu de silence qui habillait l’appartement. Nous étions dimanche, il était midi, ça ne pouvait être que…

— Bonjour, mon petit ! a claironné une voix joyeuse dans le combiné.

— Bonjour, maman…

— Hou ! Quelle voix endormie ! Ne me dis pas que je te réveille. Parce que, dis, quelle heure il est au Canada ? Ici, c’est six heures, alors chez toi il est bien midi, non ?

— Il est midi et tu ne me réveilles pas, maman.

— Manquerait plus que ça ! On n’a pas idée de paresser au lit jusqu’à midi. Quoique, enfin, c’est dimanche pour toi aussi, je suppose. Alors toi, oui, ça va bien donc ?

— Ça va. Et toi ? Et papa ?

— Oh ! nous, bien sûr que ça va. Que veux-tu qu’il nous arrive ? C’est toi l’aventurier, pas nous. Ici, il est six heures, comme tu sais, et ta cousine Chloé vient tout juste de nous quitter. Elle est venue faire son petit tour. Pascal n’a pas pu. Elle est venue seule avec Pierre-Hugues, encore une fois. Ah ! ce gosse ! Son caractère ne va pas en s’améliorant. Ça va devenir un problème, je ne te dis que ça. Tu l’imagines à l’école ? J’ai bien tenté d’en glisser un mot à Chloé, mais… tu la connais. Tiens, cet après-midi, j’ai grondé Pierre-Hugues parce qu’il devenait franchement in-sup-por-ta-ble. Alors bien entendu Chloé a pris tout de suite sa défense. Tu sais ce qu’elle m’a dit ?

Je l’ai su, et beaucoup plus encore… En général, le bavardage de maman ne me dérangeait pas trop, j’irais même jusqu’à dire qu’il me rassurait. Mais ce matin j’avais la tête ailleurs. Enfin… J’ai fait preuve de patience. Sans la bénédiction de papa-maman, jamais je n’aurais pu venir étudier en lettres à l’Université du Québec à Montréal, plus près de ces jeunes écrivains québécois contemporains qui sont mes idoles : Christian Mistral, Louis Hamelin, et surtout, surtout, Michel Tremblay, mon auteur fétiche depuis qu’une tante revenue d’un séjour au Québec avait eu l’étrange idée de me rapporter La Grosse Femme d’à côté est enceinte. « Tiens, toi qui as toujours le nez fourré dans un livre », m’avait-elle dit. « Mais sois prévenu, c’est écrit comme on parle là-bas… Quel charabia ! Enfin, tu es jeune, ça t’amusera. » Un cadeau de tante, ce n’est jamais très excitant. Le livre avait traîné quelques mois dans le fouillis de ma piaule puis, un dimanche gris où je m’étais retrouvé sans rien de mieux à lire, j’avais consenti à le feuilleter dédaigneusement. D’abord amusé par le patois – « Tu tricotes trop lousse », « C’est pas comme j’veux, c’est de même », « siau d’eau » et autres « moman » – je m’étais laissé emporter par la description d’un univers qui n’avait rien, mais alors rien à voir avec notre bonne petite famille bourgeoise de province, avec mon petit univers étouffant de lycée privé, de goûter à seize heures, de repas du dimanche en famille, de tantes neurasthéniques et d’oncles-qui-font-des-affaires-en-Allemagne. Moi qui avais craint une saga de valeureux coureurs des bois, un pontifiant éloge du défricheur à la Maria Chapdelaine, une histoire de gens fiers et libres dans un décor très pittoresque, très Province, très ancienne France, je découvrais au contraire un pays neuf, américanisé, habité par une galerie de personnages moins que fiers, moins que libres, et pour tout dire encore plus complexés que les membres de ma famille, ce qui à l’époque m’apparaissait inconcevable. Du haut de mes quinze ans, j’ai déclaré que Michel Tremblay était un génie. J’ai réussi à dégotter d’autres livres de ma nouvelle idole, ce qui n’a pas toujours été évident. D’abord les romans qui faisaient suite à La Grosse Femme, puis le théâtre, ce qui m’a amené à lire d’autres auteurs québécois, tandis que de lecture en lecture se cristallisait la conviction que j’étais né sinon à la mauvaise époque, du moins sur le mauvais continent. Ma place n’était pas dans cette France vieillie, affadie par le temps. Je n’avais rien à branler des vieilles pierres de l’hôtel de Vogüé ou de la cathédrale Sainte-Bénigne. Je ne voulais pas finir comme papa et maman, tous deux fonctionnaires dans un bureau municipal, ramassant leur pécule pour la sacro-sainte retraite et la villa sur la Côte. Moi, je rêvais d’un pays neuf, du Plateau-Mont-Royal, de la main, je voulais entendre un bum proférer quelques tabarnaque au fond d’une pool room. Papa et maman avaient d’abord souri à mes projets d’exil. Le ton s’était toutefois durci lorsqu’ils s’étaient rendu compte que la lubie se transformait en idée fixe. J’entends encore maman. Étudier au Québec ! Alors là, vraiment, ça valait bien la peine d’habiter à deux pas de l’université pour que monsieur veuille déménager à l’autre bout du monde. Et pour étudier quoi ? La littérature ? On n’enseignait pas la littérature à Dijon ? Que je perde mon temps, soit, mais était-il nécessaire que je les ruine par la même occasion ?

J’écoutais toujours, marmonnant à l’occasion un vague commentaire, apercevant du coin de l’oeil, à l’autre bout de l’appartement, la porte d’Henri qui s’ouvrait. Le pas lourd, vêtu d’une longue chemise de nuit de couleur imprécise, avec sur le visage l’expression incrédule d’un rescapé d’incendie, Henri a traversé l’appartement jusqu’à la salle de bain.

Ayant finalement réussi à déposer le combiné, après avoir prétexté l’accumulation de travaux et d’étude, le tout suivi de salutations et embrassades transatlantiques, j’ai reporté toute mon attention sur la préparation du café. Son filtre tourné dans le bon sens, la cafetière s’est avérée plus conciliante.

J’en étais à la contemplation hypnotique du filet de liquide noir emplissant le bocal terni lorsqu’Henri est réapparu et est venu s’asseoir à la table de la cuisine.

— Wow…

Le regard fixé droit devant, Henri n’a rien dit d’autre. J’ai extirpé du tas de vaisselle sale les deux bols les moins ébréchés. Je les ai lavés, j’ai versé dans chacun un tiers de lait et j’ai fait chauffer le tout au four à micro-ondes. Puis j’ai rempli les deux bols de café. J’en ai déposé un en face d’Henri, qui semblait incapable d’arrêter de caresser le large pansement couleur « chair » qui lui couvrait le cou de l’oreille droite jusqu’à la pomme d’Adam. Il a soulevé son café avec une lenteur hiératique et l’a bu comme ça, sans sucre, lui qui d’habitude transformait son café en sirop. Puis, tout aussi lentement, il a déposé le bol sur la table et s’est remis à caresser son pansement.

— Wow…

C’en était inquiétant. En cinq semaines de cohabitation, jamais je n’avais vu Henri secoué à ce point, lui qui était plutôt le type moulin à paroles, surtout les matins de week-end comme celui-là, pendant lesquels nous discutions des heures sur des sujets qui n’auraient su devenir autres que polémiques. Nous discutions de tout, de la vie, de la mort, du temps, des filles, de la sempiternelle question constitutionnelle. Et du racisme, bien sûr. Avec Henri, c’était une thématique dont on ne s’éloignait jamais beaucoup.

Je le revoyais le matin précédent, torse nu, se berçant dans le seul fauteuil de l’appartement, sa guitare à la main, grattant sans conviction (et mal) les premiers accords de Tommy, et vitupérant :

— C’est quand j’entends dire que les Noirs, c’est des gens de couleur. Hein ? C’est ça qu’on dit, maintenant, hein, quand on veut pas dire « des Noirs » ?

— On emploie plutôt « minorité visible », ces temps-ci.

— Exact ! Mais on entend encore beaucoup « gens de couleur ». C’est pourtant évident que la seule race de couleur sur terre est la race blanche. C’est vous autres les gens de couleur. Nous, on a les yeux noirs, les cheveux noirs, la peau noire. Le noir, c’est pas une couleur, man. C’est l’absence de couleur. Vous, vous les Blancs, vous avez les yeux bleus, verts, gris, violets. Les cheveux blonds, roux, bruns. Même la couleur de votre peau. Les Pakistanais sont presque noirs, pourtant c’est des Blancs.

— Ouais… Il me semble avoir lu cet argument-là quelque part…

Henri avait frappé un accord discordant.

— Fuck ! Chaque fois que j’ai une idée, crisse, je me fais dire que quelqu’un d’autre l’a eue avant moi. Je le savais, je le savais… Je trouvais mon idée trop géniale. C’est rendu que lorsque j’ai une bonne idée, j’ose pu en parler, j’ai peur de me faire dire qu’un autre l’a déjà écrite quelque part… As-tu lu Les Particules élémentaires ?

— Non.

— C’était mon idée, man ! Ce gars-là a pris mon idée. C’est toujours comme ça. Des fois je veux tuer, c’est pas compliqué, je veux tuer… De quoi est-ce qu’on parlait déjà ?

— Du fait que les Blancs sont colorés et les Noirs seulement noirs. Et puis, c’est même pas vrai. Les Noirs ne sont pas tous noirs. Il y en a qui sont plutôt café au lait.

Henri a écarté l’objection d’un geste catégorique.

— Les métis, man, les métis peuvent être pâles. Les vrais Noirs sont noirs.

J’avais vite compris qu’il ne servait à rien de lever le ton face aux pires excès de mauvaise foi d’Henri. Valait mieux en rire. Je m’amusais parfois à aiguiller la conversation de façon à ce qu’il contredise lui-même l’affirmation indiscutable et inébranlable faite cinq minutes plus tôt. Faut pas croire que ça lui clouait le bec. Il se contentait de nier avoir fait la première affirmation, ou disait qu’en réalité il avait exprimé le même concept de deux façons différentes et que c’était moi qui étais trop bête pour le comprendre. J’avais eu le projet de cacher un magnétophone pour lui démontrer sa mauvaise foi, mais sans jamais passer de l’intention à l’acte. Au fond, toutes ces engueulades, c’était notre façon de montrer qu’on s’aimait bien. Si nos conversations nous avaient vraiment déplu, l’un de nous deux l’aurait bouclée, comme chez ces vieux couples qui ne se parlent plus. Fallait nous entendre quand nous avions pris un pot ou, plus rarement, fumé de l’herbe. Une discussion sur la « perfection ontologique de l’univers » nous avait occupés tout un week-end. Pour Henri, l’univers était ontologiquement imparfait – par rapport à un idéal plus ou moins platonicien, même si le nom de Platon n’avait sans doute pas été prononcé – tandis que pour moi l’univers ne pouvait être autrement que parfait puisque congruent à lui-même. Cette conversation-engueulade nous avait duré jusqu’au petit matin puis, après avoir dormi quelques heures pour reprendre des forces, nous l’avions poursuivie tout au long d’un tardif petit-déjeuner, continuant presque tout l’après-midi dans un de ces restaurants de quartier à la curieuse appellation de « délicatessen ». De quoi remplir plusieurs tomes de philosophie pathologique, parce qu’évidemment les neuf-dixièmes de ce que nous disions étaient des conneries.

Un autre sujet de discussion récurrent nous touchait de plus près : la littérature. Grands lecteurs tous les deux, nos goûts ne se recoupaient pourtant à peu près jamais. Parler de « littérature » dans le cas d’Henri était d’ailleurs un peu trop charitable. Il ne s’intéressait qu’à des trivialités comme la science-fiction, le fantastique, la bande dessinée et autres sous-produits littéraires qu’il ingurgitait comme autant de Big-Mac. Il faut dire qu’il avait tout le temps devant lui ; en théorie, lui aussi était inscrit à l’Université du Québec, en pratique il n’assistait plus à ses cours depuis longtemps. Au moment où j’écris ces lignes, je suis incapable de me souvenir en quelle matière il s’était inscrit, en supposant qu’il me l’ait dit un jour. Je me rappelle que ce n’était pas en littérature, ce qui ne l’empêchait nullement d’entretenir de vagues ambitions d’écrivain et d’avoir une opinion sur chaque auteur, surtout ceux dont il n’avait jamais lu l’oeuvre ! C’est l’avantage de dire n’importe quoi, on sauve du temps sur la recherche… Le pire, et ça donnera une idée de son toupet, c’est qu’il me reprochait à moi de démolir sa chère science-fiction sans savoir de quoi je parlais !

Mais le silence qui pesait ce midi-là dans la petite cuisine m’a fait regretter les envolées les plus outrageuses d’Henri, ses plus hauts sommets de mauvaise foi.

— Dis, ça va aller ?

Henri a hoché lentement la tête, l’air plutôt ébahi, comme s’il n’avait pas encore totalement enregistré le fait qu’il était réveillé. Il a repris une gorgée de café et a dit :

— Tu penses que le docteur nous a crus ?

J’ai haussé les épaules. Nous avions dit au médecin de l’urgence – coup de pot, c’était un immigré lui aussi – que c’étaient des skinheads qui avaient attaqué Henri. Nous l’avions supplié de ne pas prévenir les flics, que nous ne voulions pas d’enquête, pas d’ennuis. Le médecin s’était fait tirer l’oreille : « Un millimètre plus profond, et vous étiez mort. Ceux qui ont fait ça, ce sont des criminels, qui doivent être punis. Si personne ne porte jamais plainte, comment la police va faire pour les arrêter ? » Étayant notre mensonge de vérité, je lui avais expliqué que je n’étais qu’étudiant, que toute cette histoire ne ferait qu’effrayer mes parents, etc. Mécontent, le médecin avait accepté de se taire.

— Et maintenant ? ai-je demandé doucement. Tu veux me dire ce qui s’est passé ?

— Tu veux que je te dise ce qui s’est passé ? a répété Henri tout aussi doucement. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as vu toi aussi. La fille a essayé de me tuer.

— Je veux dire, ce qui s’est passé avant que j’arrive. Tu lui as peut-être fait peur…

— Non !

— Lui as-tu demandé un… je sais pas, un truc qu’elle ne voulait pas faire ?

Henri s’est pris la tête à deux mains.

— Man, de quoi tu parles ? Tout était super-cool, je te jure ! Elle avait parfaitement l’air de me trouver à son goût. Jusqu’au moment où elle a sorti son couteau ! (Il a éclaté d’un rire incrédule.) Heille, sais-tu ce qu’elle m’a dit, la salope ? « Ferme les yeux, j’ai une surprise. » Wow… Si j’avais pas gardé le coin de l’oeil ouvert, je serais pas ici en train de te parler !

— Mais enfin, ça n’a pas de sens…

— C’est ce que je te dis. Ça n’a aucun sens. Y a rien à comprendre, man, c’était une folle, une folle !

— Ben, mon vieux…

Nous avons bu notre café, un moment silencieux. J’ai pointé le doigt vers le pansement.

— On va se faire poser des questions là-dessus. Qu’est-ce qu’on dit ?

Henri est devenu songeur.

— T’as raison. Il faut que je le dise à ma mère, sans ça t’imagines les questions le jour où elle va voir la cicatrice ? Ou bedon je me promène en turtleneck jusqu’à la fin de mes jours.

Nous avons donc convenu de garder les skinheads responsables, prenant soin toutefois de nous entendre sur le lieu de l’attaque (la ruelle menant au parc) et le nombre des attaquants (quatre). Pour les détails, nous avons conclu que nous pourrions toujours prétexter la confusion du moment si jamais l’un contredisait l’autre.

Malgré ces bonnes résolutions, Henri ne semblait pas pressé de décrocher le téléphone. Il s’est assis dans son fauteuil berçant pour se plonger dans un roman à couverture criarde. De toute évidence, il n’était pas pressé d’ameuter sa famille, mais les événements, comme c’est presque toujours le cas, se sont rapidement chargés de nous pousser au cul…

Prenant exemple sur Henri, j’ai décidé moi aussi de consacrer cet après-midi à la lecture. Parmi la demi-douzaine de bouquins entamés qui s’empilaient sur ma table de nuit, j’ai sélectionné un Victor-Lévy Beaulieu dont il ne me restait qu’une cinquantaine de pages. Je me suis allongé sur le sofa mou, dans ma position de lecture favorite qui avait le don d’enrager mes parents. J’ai poussé un soupir de soulagement en faisant cette constatation : bon Dieu ! que c’était chouette d’avoir la paix de la famille ! Hélas, je n’arrivais pas à me concentrer. La nuit blanche me rattrapait. Au centre de la feuille de papier de plus en plus floue, les lettres et les mots se déplaçaient et s’alignaient dans un ordre encore moins orthodoxe que celui qui avait été prévu par l’auteur. Décidant que lire dans ces conditions était une perte de temps, je suis allé fumer sur le microscopique « balcon ». Au-dessus de l’horizon de brique du mur d’en face, le soleil du matin avait disparu, remplacé par un ciel d’un gris bleuté. Le vent était frais, parfumé à l’huile diesel. J’allais entrer fumer à l’intérieur lorsque trois jeunes hommes noirs sont apparus au détour d’une ruelle. Ils ont longé le trottoir en riant et se bousculant jusqu’au moment où ils m’ont aperçu qui les regardais d’en haut. J’ai reconnu des copains d’Henri, qui venaient quelquefois écouter des films d’horreur ou simplement glander en écoutant de la musique.

— Yo ! a crié le plus grand du trio. Thierry ? C’est ça ton nom, hein ?

— Ouais… Ça va, vous trois ?

— Pas si pire. Henri est-tu là ?

— Eh ben… Oui… Euh, oui, il est là.

Ils se sont lancés à l’assaut de l’escalier, se bousculant et s’injuriant comme des gamins. À l’intérieur, Henri me regardait, l’air de dire « Le sort en est jeté » ou plutôt, en bon québécois, « C’est ça qui est ça ».

Je suis allé ouvrir la porte aux trois rigolos. Une fois revenus de leur surprise, ils ont apparemment trouvé le look d’Henri fort comique.

— Lui as-tu vu la patche ?

— Méchant Band-Aid !

— Quessé qui t’est arrivé ? Tu t’es rasé de trop proche ?

Il a suffi de la mention du terme skinheads pour que les rires se flétrissent et que les chamailleries cessent. Au contact d’Henri, et ceci en dépit du fait qu’il parlait avec le plus pur accent québécois, j’ai appris quelques mots du vocabulaire créole. Un de ces mots est teledjòl, littéralement « télé-gueule », version haïtienne du téléphone arabe. Or, moins d’une heure plus tard, les effets du teledjòl s’étaient combinés à ceux du bon vieux téléphone ordinaire pour nous emplir l’appartement d’Haïtiens à différents stades de la colère et de l’hystérie. Éberlué, je me suis fait le plus petit possible dans un coin du séjour, regardant s’exclamer et gesticuler tous ces membres de la famille d’Henri, tous ces amis, amis de parents, parents d’amis, amis d’amis, avec certainement quelques parfaits inconnus au travers. Bon Dieu ! j’avais l’impression que la moitié de la communauté haïtienne de Montréal s’était donné l’adresse de notre appartement comme point de ralliement. Il ne manquait plus pour compléter le tableau que l’entrée théâtrale de la mère d’Henri, le visage ruisselant de larmes, les traits tirés comme ceux d’une madone. Apercevant Henri, et son pansement qui avec le temps avait rougi de sang, elle l’a serré contre sa poitrine en sanglotant « On a tué mon fils ! On a tué mon fils ! », et cela en dépit des dénégations impatientes d’Henri :

— Maman… Tu vois ben que je suis correct. Est-ce que tout le monde peut arrêter de capoter ?

La scène aurait pu être comique si l’atmosphère n’avait pas été à ce point vibrante de colère et de frustration vengeresse. La crainte bien réelle que toute cette hystérie ne dégénère en émeute m’a décidément enlevé le goût de rire. J’ai échangé un coup d’oeil avec Henri, mais il était maintenant consolé par une jolie fille que je ne connaissais pas. À en juger par la façon dont elle se lovait contre lui, ce n’était pas sa soeur… Nous avions perdu le contrôle de la situation : c’était bien le moment de se câliner !

Avec de grands gestes, un homme d’une quarantaine d’années vêtu d’un complet a dit à tout le monde de la boucler un peu et m’a fait signe de m’approcher d’Henri. À contrecoeur, j’ai obéi. Ce n’est qu’à ce moment que je me suis pleinement rendu compte du fait que j’étais le seul Blanc dans cette histoire. Je ne crois pas avoir éprouvé de l’inquiétude, mais je me souviens de la sensation étrange qu’il y avait à se sentir soudain aussi… « visible ».

Je me suis assis à côté d’Henri. J’apprendrais plus tard que l’homme en complet était un « porte-parole » important de la communauté haïtienne de Montréal. Avec des gestes vifs et l’accent chantant, il s’est mis à nous bombarder de questions. Il voulait « tirer tout ça au clair ». Pourquoi n’avions-nous pas averti la police ? À quel hôpital Henri avait-il été soigné ? Pouvions-nous identifier nos agresseurs ? Il n’a pas tardé à s’impatienter de nos réponses vagues et hésitantes.

— Quessé qu’tu veux qu’on te dise, man ? a répliqué Henri. Y faisait noir. C’étaient quatre gars, le crâne rasé, avec des coats de cuir. On leur a pas demandé leurs cartes !

— Rappelle-toi les détails. Les tatouages. Les slogans sur les vestons.

— Je sais pas…

L’homme en complet s’est tourné vers moi. J’ai hoché négativement la tête.

— Il faisait très noir.

— Foutre ! Il y a quand même des lampadaires dans ce coin ? Il faut m’aider ici, fiston. Il faut des détails. Avec des détails on peut les identifier. Ces petits salauds sont fichés à la police, ça, c’est sûr…

— Fuck la police ! a crié un adolescent. La police, y feront rien ! On va leur casser les jambes nous autres mêmes !

La moitié de l’assemblée a bruyamment manifesté son approbation, mais l’homme en complet leur a fait signe de se taire.

— Tonnerre ! s’est aussi exclamée la mère d’Henri, taisez-vous tous, sinon c’est pour nous que la police va venir !

Dans le silence relatif, la jeune fille qui enlaçait Henri a dit :

— Moi, ce que je trouve dégueulasse, c’est que personne vous a aidés.

— C’était tard. Les rues étaient presque vides.

La jeune fille a froncé les sourcils.

— Il y avait sûrement du monde sur Sainte-Catherine.

Je commençais à trouver qu’il faisait diablement chaud. Si nous avions réellement été attaqués au nord de la rue Sainte-Catherine, nous aurions effectivement été obligés de traverser cette rue très passante afin de rejoindre l’hôpital Saint-Luc. La jeune fille avait raison de s’étonner. Nous étions en train de nous embrouiller dans notre histoire, comme les amateurs que nous étions. Heureusement, le fil de la conversation a été rompu par le rire sauvage de l’adolescent casseur-de-jambes.

— Personne s’est arrêté parce que c’était juste un nègre ! (Il m’a toisé à mon tour, le visage en sueur, les yeux exorbités.) Si c’est toi qui se serait fait attaquer, gageons que tout le monde aurait été prêt à t’aider ! Hein ? Hein ? C’est-tu vrai ce que je dis ou si c’est pas vrai ?

— C’est correct, Eddy, prends ça cool, a dit Henri sur un ton conciliant.

— Prends ça cool ? Tu me dis de prendre ça cool ? Qu’est-ce qui t’arrive, Henri ? Tu manques de te faire tuer, pis on dirait que ça te fait rien !

Je commençais à en avoir marre. Passe encore de subir l’interrogatoire de l’homme en complet, mais je n’avais certainement pas l’intention de rester là à me faire postillonner au visage par un gamin surexcité. J’aurais voulu répliquer quelque chose de mordant et de définitif – oserais-je l’avouer, la tentation perverse de révéler la vérité m’a même effleuré. Je n’ai fait ni l’un ni l’autre, je me suis simplement mis debout et, aussi dignement que possible sous les regards de l’assemblée, je me suis frayé un chemin jusqu’à ma chambre. Assises sur mon lit, deux femmes d’une cinquantaine d’années papotaient – une de celles-ci était une Blanche, d’ailleurs. Comprenant à mon regard qu’elles occupaient mes pénates, elles se sont éclipsées. J’ai verrouillé la vieille porte de bois mal décapée avec une satisfaction rageuse. Je me retenais de hurler de frustration. Quel cirque ridicule ! J’ai déambulé un certain temps entre mes caisses de carton puis, un peu calmé, je me suis allongé sur mon lit. J’étais beaucoup trop furieux et distrait par le bavardage qui émanait de l’autre côté pour lire ou étudier. J’ai essayé de saisir ce qu’on disait. Peine perdue, je n’attrapais que des mots épars et des phrases interrompues, « c’est les flics », « c’est du racisme », « a yaya-y », « jamais, je te dis », « on s’en fout, tout le monde s’en fout ! », « toujours pareil », « le véritable problème, c’est », etc.

Le gris du ciel s’est assombri. À l’arrivée de la nuit, l’intensité des voix a diminué. À quelques occasions, j’avais entendu des gens partir. Ceux qui restaient discutaient maintenant de restaurants. J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir et l’escalier extérieur vibrer sous une multitude de pas. De l’autre côté ne régnait plus qu’un silence, un merveilleux silence. Non, pas tout à fait. On chuchotait quelque part. Un homme et une femme. Henri et – parions – la jeune fille qui l’enlaçait tout à l’heure.

— Tu peux sortir, Thierry, a dit Henri.

J’aurais voulu bouder, ne pas lui faire l’honneur d’apparaître avant le lendemain. Mais je commençais à avoir faim. J’ai entrebâillé la porte pour ne sortir que le bout du nez. Un parfum lourd embaumait l’appartement, mélange de cigare et d’épices exotiques.

— La tribu est partie ?

— Presque toute.

Blotti au creux de son fauteuil, Henri me regardait avec une grimace fataliste. Assise sur ses genoux, sa nouvelle copine m’a souri timidement. Il nous a présentés :

— Y a juste Sandra qui a décidé de rester parce qu’elle trouve que je fais pitié. Mais Sandra, c’est pas pareil. C’est une ancienne… connaissance.

Sandra a fait mine de s’offusquer.

— « Connaissance » ?

— Ben quoi ? Dans le sens de la Bible…

Je me suis assis au creux du sofa. Un ange a passé. La présence de Sandra m’empêchait d’aborder le seul sujet qui me venait à l’esprit. Tout ce que j’ai trouvé à dire, c’est :

— Eh ben, mon vieux…

— Penses-tu qu’ils vont se calmer ? a demandé Sandra d’une petite voix où les accents créole et québécois se métissaient de façon charmante.

— Ben oui, a répondu Henri sur le ton de l’évidence. Tout le monde est pompé, là, mais tout le monde va respirer par le nez et reprendre son calme, OK ? Ça fera pas la manchette du Téléjournal.

Sandra a toisé Henri, le regard interrogateur, un sourire perplexe sur le visage.

— Tu as changé, toi…

— Bon ! (Henri a frappé dans ses mains, comme s’il n’avait pas entendu ce que lui disait Sandra.) On va bouffer ?

J’ai approuvé avec un sourire en coin, heureux et soulagé de constater qu’à sa manière Henri venait de décréter que l’incident était clos. Comme si, à ce moment, un pacte silencieux avait été signé entre nous, un pacte stipulant que tout ce qui s’était passé cette fameuse nuit ne serait plus jamais évoqué. Je me suis senti immensément libre tout à coup. C’est avec un soupir de gratitude et de soulagement que j’ai à mon tour toisé Henri. Oui, bouffer, je voulais bien…





Chapitre 3




Je croyais qu’en me restreignant à ne rapporter que les « faits », je raccourcirais ma narration. Ma résolution était naïve. La complexité et la profondeur de la réalité sont infinies, il faut toujours simplifier, abréger, condenser. Mais je n’ai pas le choix, le temps me presse – le temps nous presse toujours, on s’en aperçoit parfois trop tard. Je suis quelquefois découragé à l’idée qu’il m’en reste tant à dire, tant à expliquer. Tout ça pour rien peut-être, car qui lira ceci ? Et parmi ceux qui liront, combien réussiront à entrevoir, à travers le filtre de mes phrases imparfaites, de ma vision floue, ce qui s’est réellement passé ?

Peut-être aurais-je dû commencer mon histoire plus tard. Le fil du temps s’étire du moment présent à l’infini du passé, c’est au narrateur de choisir un point d’ancrage plus mémorable que les autres. Ainsi, j’aurais pu débuter avec un de ces matins blêmes de l’éternel hiver de Montréal. Lorsque j’avais emménagé avec Henri, celui-ci m’avait prévenu que notre appartement était un « taudis ». J’avais jugé qu’il s’agissait encore d’une exagération de sa part, estimant au contraire que le vaste appartement avait plutôt belle allure. Maintenant que nous étions en janvier, je comprenais. Dès que la température baissait plus bas que dix degrés en dessous de zéro, on y gelait. Les vastes murs blancs n’avaient rien à envier aux parois internes d’un réfrigérateur. Les vitres fêlées étaient des jardins de givre et la slotche dégueulassait les planchers de bois dévernis. C’était un de ces matins où les seules sources de chaleur étaient le bol de café entre mes doigts, et les croissants qu’il fallait vite engouffrer avant qu’ils deviennent aussi froids que le reste. Henri Dieudonné, engoncé dans une demi-douzaine de pulls, me regardait déjeuner en se berçant. Comme tous les matins, nous discutions sur un sujet qui n’aurait pas tardé à devenir polémique, mais j’ai interrompu la conversation car je n’avais pas le temps.

— Heille ! m’a lancé Henri au moment où je m’apprêtais à sortir. On se retrouve chez Chapters cet après-midi ?

— Ouais, pourquoi pas. Ce serait sympa… Vers dix-huit heures ?

— Ah, man, j’ai pas envie d’attendre jusque-là.

— Ben, merde, vas-y tout seul. J’ai des cours, moi.

— Choque-toi pas !

— Je me choque pas. Je te dis que je peux pas y aller plus tôt, c’est tout.

— Pas de problèmes, pas de problèmes. Je serai là, six heures tapant.

— D’ac. Bon j’y vais, sinon je rate le bus.

Prédiction hélas vérifiée : j’ai raté l’autobus de cinq secondes.

Merde !

Furieux contre Henri qui m’avait retardé, furieux contre le chauffeur qui aurait bien pu s’arrêter, j’ai contemplé l’autobus qui s’éloignait poussivement dans un nuage de fumée d’échappement. J’ai calculé que je me gèlerais moins à marcher jusqu’au métro qu’à attendre le prochain transport.

Jusque-là, la neige, la glace et le froid avaient été des éléments romantiques dans l’oeuvre de mes auteurs préférés. Or à chaque jour qui passait le romantisme se faisait gruger par la cruelle réalité. Il n’y avait vraiment rien d’excitant à patauger dans cette neige brune et salée qui massacrait mes godasses. Jusqu’à la fin de décembre, ça pouvait aller comme dose d’exotisme, style Noël sous la neige et tout le bazar. Mais voilà, décembre, ce n’est que le début ! L’hiver montréalais, ce n’est pas seulement le froid, le vent et la neige, ni même les trop fréquentes journées grises cernées par la nuit ; c’est le sentiment de n’être qu’une petite bête perdue au sein d’une forêt d’arbres morts, couverts de frimas. Et faut pas croire que les vrais Québécois descendants de bûcherons s’y font plus que les immigrants. Ils aiment bien crâner, mais il est clair que ça les fait chier comme tout le monde. Les doigts gèlent et tombent, la langue se colle sur le métal froid, on enjambe les cadavres gelés des clochards morts pendant la nuit… Bon, je n’avais en réalité jamais enjambé de cadavres de clochard, ne m’étais jamais collé la langue sur du métal gelé et je possédais encore mes dix doigts. Ça ne m’empêchait pas de servir quelques-unes de ces révélations à la Paris-Match quand je téléphonais à Dijon, question de créer un peu d’effet.

— Couvre-toi bien ! disait alors maman.

— Oui, maman.

— N’oublie pas de nous envoyer ton bulletin scolaire, reprenait alors papa.

— Non, papa.

Mais c’est pas possible, ils me prenaient encore pour un gosse !

Ce matin-là, devant les portes de la station de métro, un type à la barbe toute givrée vendait des journaux. Il était là tous les matins, les deux bottes « drette dans la slotche », même à moins trente. Au fou ! Moi, je n’avais hâte qu’à une chose, disparaître dans le sein caverneux du métro, qui me mènerait directement à l’UQAM sans qu’il me soit nécessaire de ressortir.

L’université… Je ne me l’étais pas encore tout à fait avoué à moi-même, mais le vernis de ces deux mots – « Études littéraires » – commençait à perdre son lustre. Une autre désillusion, un autre éveil brutal, comme pour le froid et la neige. Ce n’était pas que je n’aimais pas l’UQAM. Au contraire, comme bien de mes camarades français, je trouvais que c’était une bonne université, américaine, dans le vent. La relation avec les profs était impensable en France : chaleureuse, informelle, on pouvait les tutoyer, les rencontrer au café…

Mais.

Sans doute est-ce moi qui entretenais de fausses attentes, ou à tout le moins des attentes excessives. Le fait est que je m’étais attendu à ce que mes professeurs brûlent de la même flamme qui m’habitait, moi, à la lecture de Michel Tremblay. Or on m’avait rapidement fait comprendre que, bien sûr, Tremblay était un écrivain habile, personne ne contestait cette évidence, qu’il avait contribué à la renaissance de la dramaturgie québécoise, c’était tout à fait exact, mais enfin… Pouvait-on en dire autant de son oeuvre de romancier ? Toutes choses égales d’ailleurs, Tremblay était diablement populaire, ce qui était suspect… Et s’il n’avait pas écrit Les Belles-Soeurs en joual ? Est-ce qu’on en aurait autant parlé ?

Même Henri m’avait asticoté sur ce sujet.

— Michel Tremblay, c’est un rusé, man. Il a compris bien vite que ce qui intéresse le public, c’est la petite vie. Il a compris que ce que le monde aime, c’est les téléromans. C’est pour ça que c’est toujours les mêmes personnages qui reviennent. L’oeuvre de Tremblay, c’est un gros roman-savon pour les baby-boomers !

Stop. Trop c’était trop.

— Faut pas déconner. Y a une dimension lyrique et mythique, merde !

— Copiée sur le théâtre grec. Excuse-moi, man, mais y a rien là.

— Tu dis toujours « y a rien là ». Tu m’énerves à la fin. Qu’est-ce que ça veut dire, ça, « y a rien là » ?

— Ça veut dire qu’il n’y a pas de quoi téléphoner à sa mère, a répliqué Henri en parodiant un accent parisien. Tu l’as pas vu à la télévision ? Tremblay, c’est un gros twit ! De toute façon, la littérature québécoise… (Il a gloussé de mépris.) Une espèce de sous-produit de la littérature française dans ce qu’elle a de plus chiant.

— Mais absolument pas ! C’est n’importe quoi, ton truc ! C’est justement pour ça que je suis venu étudier au Québec. Ce qu’on écrit ici, ça ne ressemble pas du tout à ce qu’on écrit en France ! Ha ! Pourquoi discuter avec toi ? En as-tu seulement lu de la littérature québécoise ? Pas des histoires de soucoupes volantes, là, de la vraie ?

— J’en lis des fois.

— Des titres ! Des noms !

— J’ai lu machin, là, chose, Louis Hamelin, Ces spectres agités, quelque chose comme ça. Ça venait gratis avec un abonnement à Lettres québécoises. Heille, original ! C’est l’histoire de deux gars dans un appartement ; y en a un qui tombe amoureux d’une fille à moitié folle. Je me rappelle même plus comment ça finit, si je l’ai fini, je suis pas sûr.

Je me suis offusqué : il ne fondait quand même pas son opinion sur un seul roman ? Même s’il n’aimait pas Hamelin, il y avait Ferron, Anne Hébert, Mistral ! Henri faisait « Bof ! ». Mes professeurs haussaient les épaules. Ferron et Anne Hébert ? À la rigueur… Mais Louis Hamelin ? Une imagination puissante, d’accord, mais brute, mal contrôlée, surécrite. Quant à Mistral… « Il est sorti de prison, lui ? » avait ricané une de mes profs. D’accord, on voulait bien leur accorder une petite place dans le cours « Panorama de la littérature québécoise » ; ah ! de toute façon je n’étais pas à l’université pour lire des romans. On n’était plus au collège. J’étais ici pour faire de l’analyse à un niveau « supérieur » : les maîtres à penser étaient Lévi-Strauss, Barthes, Baudrillard, Scarpetta (les plus vieux profs parlaient parfois d’un certain Marx). Des gens qui ont compris. Des gens sérieux. En tout cas, plus sérieux qu’un quelconque homosexuel d’Outremont, dont la célébrité mondiale était autant due au goût contemporain pour les littératures exotiques qu’à son talent.

Moi, je me taisais, déçu, éberlué. J’étais à Liverpool et on se moquait des Beatles.

Ce jour-là a donc passé, comme tous les autres qui l’avaient précédé, dans la morne routine universitaire qui s’était imposée à moi. Dix-sept heures approchaient. Un peu fatigué, accoudé à l’un des balcons, j’ai contemplé le hall du pavillon Judith-Jasmin. Je surplombais la fontaine asséchée, les banderoles publicitaires et le flot des étudiants qui coulait en direction du métro. Dehors, il faisait déjà nuit. Pendant que je fixais sans la voir une affiche déclinant des rabais pour des vacances en Floride ou dans les Antilles, j’ai soudain été distrait par… quelque chose… À travers le bourdonnement sourd qui habitait l’université comme une lente respiration, des notes cristallines flottaient jusqu’à mon balcon, pareilles à des bulles sonores. De la flûte à bec. J’ai longé les couloirs anonymes jusqu’à un escalier et je suis descendu jusqu’au niveau du métro. La musique s’est étoffée, a pris de la chair. L’air de flûte était gracieux et mélancolique, des violes de gambe et un clavecin l’accompagnaient.

À quelques mètres de là, dans le couloir, quatre musiciens jouaient pour le public indifférent et pressé. Je ne connaissais pas ce qu’ils jouaient, mais j’ai su à l’instant que l’air se graverait dans mon esprit pour l’éternité (J’ai appris depuis qu’il s’agit d’une danse hongroise du XVIe siècle : La Danse des villageois, de Nicolaus Cracoviensis.) Mais ce n’était pas la musique, aussi exquise fût-elle, qui avait raidi ainsi tous mes membres. C’était la claveciniste. Dire qu’elle était belle aurait été une platitude, une insignifiance juste bonne à provoquer un rire de commisération. Son visage régulier, son cou délicat, ses lèvres pâles délicatement ourlées, ses bras graciles, tout en elle n’était que finesse, et courbes fragiles. Oui, « fragile », voilà le terme qui s’était immédiatement imposé à mon esprit. Combien de temps suis-je resté là, adossé contre un panneau d’affichage, immobile, pour ne pas dire statufié ? La beauté de la claveciniste outrepassait toute réalité physique, c’était un être de lumière, une flamme qui me laisserait pour l’éternité une cicatrice dans le coeur et l’esprit.

Elle ne me voyait pas. Son visage était de biais, ses yeux mi-clos ne quittaient pas la partition, ses longs cheveux oscillaient doucement au rythme de la musique. Ce n’est qu’une fois la pièce musicale terminée que je me suis rendu compte, avec un profond sentiment d’incrédulité, que cette fille, cette claveciniste dont la beauté m’avait presque fait perdre conscience, avait de longs cheveux roux. Roux comme un jet de cuivre liquide. Roux à faire mal…





*





Il était presque dix-huit heures et demie lorsque je suis entré à la librairie Chapters, fuyant l’humidité glaciale de la rue Sainte-Catherine. Le point de rendez-vous m’arrangeait plutôt ; je voulais me procurer La Nuit des princes charmants, un des volets de l’autobiographie de Michel Tremblay, paru depuis quelque temps déjà. Je m’étonnais d’avoir tant tardé à l’acheter, d’ailleurs, mais c’était comme si, ces derniers mois, je n’avais pas eu deux secondes à moi pour réfléchir à ce genre de choses.

Ayant trouvé le bouquin de Tremblay dans la section des livres en français, j’ai rebroussé chemin vers celle de la science-fiction et de l’horreur, où Henri m’attendait. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Dressé parmi ces étalages de livres aux illustrations toutes plus naïves et morbides les unes que les autres, Henri continuait de fureter avec le regard concentré du dégustateur de vin qui doit choisir dans une cave bien fournie – un dégustateur à carrure de footballeur, en jean et manteau de ski d’un orangé choquant.

— Qu’est-ce qui te fait rire ? a-t-il demandé en m’apercevant.

— Rien. T’as trouvé ce que tu cherchais ?

Il m’a tendu un poche, un recueil de nouvelles fantastiques d’un certain Ligotti. Je lui ai montré mon Tremblay. Nous avons chacun émis le même « Ah, c’est bien. » subtilement désapprobateur.

Nous avons ensuite déambulé un peu dans la librairie, butinant dans la section des beaux livres d’art et de cinéma, magnifiques et inabordables pour les miséreux que nous étions. Ce soir-là, pourtant, j’avais de plus en plus de difficulté à me concentrer sur les trésors à couverture glacée qui m’entouraient. Je ne voyais plus le tapis profond et les riches boiseries de la librairie. Sans cesse, le regard de ma mémoire me ramenait à la claveciniste aperçue à peine plus d’une heure auparavant. Voyons, qu’est-ce qui me prenait tout à coup ? J’avais beau me secouer, essayer de reporter mon attention sur un livre, l’image de la fille me revenait sans cesse, importune comme une comptine de l’enfance qu’on a cru oubliée et qui s’incruste dans notre esprit.

— Coudon, Thierry, m’écoutes-tu ?

— Pardon. Je pensais à un truc, à l’université.

— On t’as-tu déjà dit que t’étais souvent dans la lune ?

— J’étais distrait. On est comme ça, nous, les grands penseurs.

— Je te demandais si tu avais déjà essayé d’écrire.

— Quelle drôle de question.

— T’étudies en littérature, non ?

— Parce que tu crois que c’est pour devenir écrivain qu’on étudie la littérature ?

— Ben… Les étudiants en génie deviennent des ingénieurs, non ? Les étudiants en comptabilité deviennent des comptables, non ?

— Pour devenir emmerdeur, on étudie quoi ?

— Quand tu sais pas quoi répondre, tu détournes le sujet, hein ? T’es ben un maudit Français.

— Je détourne pas le sujet. On n’étudie pas l’art comme on étudie la comptabilité, c’est tout.

— Pourquoi pas ?

— Pourquoi pas, pourquoi pas ?… (La question d’Henri semblait sincère. Je n’ai pas eu l’impression qu’il cherchait à m’embêter.) Merde, je sais pas pourquoi. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’étudier la littérature, ça me découragerait plutôt de devenir écrivain. Ça ne te décourage pas, toi, ces milliers et milliers de bouquins qui nous entourent ? Tu ne trouves pas qu’il y en a bien assez comme ça ? Bien plus que tu ne pourras en lire dans toute ta vie ?

— Drôle de raisonnement. De quoi t’aurais l’air si ton cher Michel Tremblay s’était dit la même chose ?

— Touché, ai-je dû reconnaître avec un sourire. Mais Tremblay, c’est différent. Il est gay. C’est comme toi. T’as le droit d’écrire, t’es un nègre. Les gens se jettent sur tout ce qui est écrit par un nègre. Tu pars gagnant. C’est ça mon problème : je ne suis qu’un Blanc hétéro. Je ne peux même pas faire le coup du Français qui découvre le Québec, c’est du déjà vu.

— Ça pourrait être pire. Tu pourrais être un Québécois de souche et habiter Amqui.

J’ai soupiré, feignant d’être agacé mais au fond réconforté par le refus d’Henri de tout prendre au sérieux. Il était temps de partir, de toute façon : les vendeurs nous regardaient de façon de plus en plus insistante. Nous avons payé nos achats et discuté sur le choix du restaurant. Nos considérations budgétaires l’ont emporté encore une fois sur nos exigences gastronomiques, et nous nous sommes retrouvés une fois de plus dans un des omniprésents McDonald’s de la ville.

Face à nos Big-Mac mous et dégoulinants à souhait, nous nous sommes installés sur les banquettes de plastique et nous nous sommes plongés dans nos livres, Henri dans son recueil de nouvelles fantastiques, et moi dans le livre de Tremblay. Malheureusement, c’était une de ces rares occasions où je n’avais pas la tête à lire. J’en étais à la cinquième page et je me suis rendu compte que je ne portais pas attention au texte. L’auteur se souvenait qu’il écoutait la fin du troisième acte de La Bohème ; moi, je ne me rappelais même plus ce que j’avais lu trente secondes plus tôt. Le flot lent d’une cascade de cheveux roux se superposait aux mots. Les notes aigrelettes d’un clavecin se mêlaient à la musac. J’avais beau forcer mon attention, je ne lisais pas une histoire, je luttais pour identifier des groupements de lettres alignées sur le beau papier crème des éditions Actes Sud.

M’avouant vaincu, j’ai refermé le livre et me suis abandonné à l’évocation de la claveciniste. Or les obsessions, ce sont de sales aguicheuses : une fois que l’on consent à s’approcher, elles s’éloignent et jouent les effarouchées. Il faut dire que le spectacle d’un McDonald’s à l’heure du repas est d’une ringardise qui s’accommode mal des contaminations romantiques. J’ai contemplé la valse de mes congénères avec, à l’avant-plan, Henri qui s’empiffrait sans lever le nez de son bouquin à la couverture d’un rouge nauséeux. « Provocative », clamait le New York Times. « Chilling », s’ébaudissait le Publishers Weekly. Je m’impatientais : quoi de plus vexant qu’un type qui vous lit au nez ? Henri était d’ailleurs si concentré qu’il n’a pas vu que le bas de la reliure de son bouquin trempait dans le ketchup.

— Henri ! Non, mais c’est pas vrai !

— Quoi ?

— Tu vois pas ce que tu fais ?

Sans commentaire, il s’est mis à lécher le ketchup directement sur le bouquin.

— Aaah ! non… T’es dégueulasse !

— Quoi, qu’est-ce qu’y a ?

— La façon dont tu traites les livres, ça me rend fou.

— Capote pas. C’est juste du papier avec des mots écrits dessus.

— Non. Tu dis ça pour m’embêter, comme toujours. Tu aimes trop lire pour vraiment penser ça.

— Plus la couverture d’un livre est sale, plus les pages sont racornies, plus il a été lu. Donc plus il est bon. Dans les bibliothèques, les livres plates sont en meilleur état que les autres.

— C’est pas un livre de bibliothèque. Tu viens de l’acheter.

— Pourquoi tu lis pas ta biographie de moumoune au lieu de m’achaler ?

— Je sais pas. J’ai pas la tête à ça.

— T’es bizarre à soir, toi. Des problèmes ?

— Non, non… J’ai simplement hâte de rentrer.

Conciliant, Henri a avalé ses dernières frites et nous avons repris le métro pour l’appartement. Cette nuit-là, événement exceptionnel, j’ai eu de la difficulté à m’endormir. J’ai tourné au creux d’un lit brûlant au centre et glacial sur le pourtour. Sur l’écran de mon cinéma mental, une fille aux longs cheveux roux tournait la tête dans ma direction, mais jamais assez pour que je puisse distinguer clairement son visage. L’image s’est transformée en photographie, une vieille photo aux couleurs passées. En y regardant mieux, j’ai constaté qu’en réalité le cliché que je tenais entre mes doigts n’était pas du tout en couleur. C’était une photo noir et blanc, une épreuve de daguerréotypes tirée sur un papier si ancien qu’il s’effritait au moindre contact. Il ne me restait entre les doigts que quelques mèches de cheveux roux auxquels adhéraient encore des parcelles de chair ensanglantée. Cette vision ne m’a pas particulièrement effrayé. Je me souviens de m’être dit, prosaïquement, que je rêvais. Si je rêvais, cela voulait donc dire que j’avais fini par m’endormir…





Chapitre 4




Le surlendemain, j’ai revu la claveciniste. Elle était assise au bout d’un banc, près de la fontaine du pavillon Judith-Jasmin. L’intensité de mon émoi lorsque je l’ai reconnue m’a décontenancé, presque choqué. Mes souvenirs ne m’avaient pas trompé. Elle était magnifique, belle à en avoir les larmes aux yeux… J’ai de nouveau tenté de comprendre pourquoi je ne ressentais aucun dégoût en admirant ses cheveux. Je me suis demandé si l’éclairage grisâtre du hall n’était pas en cause. Ses cheveux étaient sans éclat et son visage sombre. Pour tout dire, elle avait l’air fatiguée. Je l’ai regardée de loin, aussi longtemps et bêtement que je l’avais fait deux jours plus tôt. Elle était seule. Elle lisait ; or, même à cette distance je devinais qu’elle lisait distraitement, levant le regard toutes les dix secondes, à croire qu’elle attendait quelqu’un.

Si elle était fatiguée, c’est donc qu’elle était humaine. L’obstacle de l’abordage devenait un peu moins formidable. Comment, en effet, aurais-je pu éviter maintenant de lui parler ? Je ne pourrais certainement pas continuer de la croiser comme ça, dans les couloirs de l’UQAM, en faisant comme si de rien n’était, en n’essayant même pas d’en savoir un peu plus sur elle. Pendant que je ruminais ainsi, elle s’était levée et se dirigeait vers le couloir menant au métro. J’ai suivi. Elle était vêtue, comme cette première fois où je l’avais aperçue au clavecin, d’une longue robe d’une élégance un peu surannée, sous laquelle se mouvait délicieusement un corps délié. Soudain, remarquant la porte d’un des ascenseurs qui s’ouvrait tout près, elle a changé de direction et a pénétré dans la cabine. J’aurais dû accélérer le pas, la rejoindre et entrer moi aussi. La perspective de me retrouver près d’elle, peut-être même assez près pour la toucher, par un artifice aussi trivial que le confinement d’un ascenseur, m’a semblé soudain ridicule. Je n’ai pas osé. Ce n’est qu’une fois la porte refermée que je me suis rendu compte de ma bêtise. J’ai couru jusqu’à l’escalier qui contournait la fontaine, en pestant contre la géométrie alambiquée qui avait inspiré les architectes de l’université. Ç’aurait vraiment été trop simple, foutu bordel, de situer l’escalier à côté de l’ascenseur, comme dans un édifice normal !

Au troisième, je suis arrivé juste à temps pour assister à l’ouverture des portes de l’ascenseur. La claveciniste n’y était plus : elle avait dû sortir au deuxième et je l’avais manquée. Je suis descendu d’un étage et j’ai patrouillé quelques instants dans le coin, jusqu’à ce que je me rende à l’évidence que je perdais mon temps. Je savais vaguement que le département de musique occupait un pavillon différent, de l’autre côté de la rue Saint-Denis. Un des couloirs du métro permettait de s’y rendre sans être obligé de s’habiller. J’y suis allé. Posté à un endroit où j’apercevrais quiconque retournerait au département de musique, j’ai encore fait le pied de grue…

Je me suis rapidement impatienté. Attendre était absurde : qu’est-ce qui me laissait croire qu’elle retournerait au département de musique ce jour-là ? J’ai décidé d’aller explorer moi-même les lieux. Avec l’impression d’être un privé balourd dans un mauvais polar, j’ai interrogé quelques étudiants qui discutaient près de la porte d’un studio où j’avais repéré un clavecin et un petit orgue à tuyaux. Une rousse pareille n’aurait pu passer inaperçue. J’ai appris qu’elle s’appelait Claire Lefrançois et qu’elle terminait son bac en musique. Aucun des étudiants interrogés n’était un ami intime, nul ne savait quand elle reviendrait, ni où elle se trouvait en ce moment. Elle était souvent absente ces derniers temps, a précisé une étudiante qui partageait quelques cours avec Claire. Je n’ai pas osé me renseigner au secrétariat du département de musique. Ç’aurait fait bizarre, et on ne m’aurait de toute façon pas donné son adresse.

Claire Lefrançois…

C’était beaucoup et peu. J’ai continué de faire le pied de grue à l’entrée du pavillon de musique pendant quelque temps, puis j’ai fini par me demander ce que je foutais là après tout…

À la maison, Henri et Sandra, enlacés au creux du sofa, regardaient la télévision. Encore une vidéocassette d’horreur sanguinolente, à en juger par la musique tonitruante et les gloussements de frayeur proférés par Sandra. Je me suis préparé un sandwich et suis allé m’asseoir dans le fauteuil d’Henri. Bon Dieu ! que c’était con, et sexiste, et violent ! Et eux, ça les faisait rigoler… De la part d’Henri, plus rien ne m’étonnait, mais je n’en revenais pas que Sandra aime aussi ce nanar de série Z. J’aimais bien Sandra, une fille douce et aimable. Henri m’avait expliqué qu’il s’agissait d’une de ses anciennes flammes, dont il s’était séparé à la suite d’une dispute. J’étais heureux de constater que notre aventure avec les soi-disant skinheads avait au moins permis à Henri de se réconcilier avec sa copine.

Sur l’écran, un psychopathe armé d’une énorme perceuse industrielle avait coincé une nana contre un mur et la transperçait. Le sang giclait, la fille hurlait, un insert montrait l’arrière du mur défoncé par le foret ensanglanté. Mais vraiment, qu’est-ce que c’était que ce film ?

Je suis allé me coucher, exprimant des réserves sérieuses sur la santé mentale d’Henri et de Sandra, ce qui bien entendu les a fait rigoler encore plus.

Je me suis réveillé le lendemain, décontenancé tout d’abord, dépité ensuite de constater qu’après cinq mois de séjour à Montréal, il m’arrivait encore de me réveiller avec l’impression d’être chez mes parents. J’ai contemplé mes caisses ramollies mais pas encore vidée, bien visible dans le plein jour. Le plein jour… Selon le réveil, il était passé onze heures. J’ai trébuché jusqu’à la cuisine, où se trouvaient Henri et une Sandra court-vêtue.

— Tu m’as laissé dormir ?

Henri a fait une gueule.

— Je suis payé pour te réveiller, maintenant ?

— J’ai raté deux cours, merde.

— Ton cadran a sonné. Nous, ça nous a réveillés. Pas de ma faute si toi tu t’es rendormi.

— Tu ne t’es pas demandé pourquoi je ne me levais pas ?

Henri a éclaté d’un grand rire incrédule.

— Heille ! Je suis pas ta mère !

Je me suis secoué. Il restait du café, je me suis senti soudain un peu moins grognon. Je me suis assis à côté de Sandra et j’ai bu tranquillement, silencieux devant mon bol.

— Ça file pas ? a finalement demandé Henri. T’es malade ?

J’ai secoué la tête.

— Je sais pas bien. À quelle heure je suis revenu hier ?

Le sourire d’Henri est devenu incrédule.

— Tu me niaises ?

— Quand ?

— Tu me niaises vraiment, là ?

— Merde ! Puisque je te dis que je ne m’en souviens pas !

— T’es revenu vers sept heures du soir. T’as écouté un bout du film avec nous. Tu t’es enfermé dans ta chambre. J’ai pensé que tu étudiais.

À mesure qu’Henri parlait, les souvenirs apparaissaient, comme si, une fois débusqués, ils ne voyaient plus l’intérêt de fuir. Une expérience absolument étrange. J’avais l’impression de me faire raconter mes frasques le lendemain d’une cuite carabinée.

— Tu t’en rappelles vraiment pas ? a demandé Sandra.

— Ça va maintenant, ai-je fini par murmurer. Pendant un instant, je ne me souvenais plus de rien. Rien sauf… cette fille…

— Une fille.

— Une fille, à l’université… Vraiment pas mal… Enfin, je crois bien…

— Veux-tu ben me dire de quoi tu parles ? s’est impatienté Henri.

— Pfff… Laisse tomber…

— Mais non, explique-toi, a dit Sandra. Es-tu en train de nous dire que t’as perdu la mémoire ?

— Mais non… Enfin, je veux dire, un peu, quoi. Je ne me souviens que de cette fille.

Henri a émis un gloussement.

— Une fille qui t’a tombée dans l’oeil ? Est-ce que je la connais ?

— Je ne connais que son nom. Claire Lefrançois. Le plus bizarre, vois-tu, ce que je ne m’explique pas, c’est qu’elle est rousse.

— Rousse ? a ajouté Sandra sur un ton hésitant.

— Thierry déteste les roux, a expliqué Henri avec un sourire en coin. J’ai jamais voulu te le dire, man, mais ça t’est jamais venu à l’idée que de détester les roux, finalement, c’est aussi du racisme ? En tout cas, de la discrimination basée sur la couleur.

— Y a-t-il moyen de discuter cinq minutes sans que tu nous la ramènes avec ton racisme à la con ? Il ne s’agit pas de racisme ! Regarder un roux, je déteste ça. As-tu déjà remarqué : il y en a qui ont des taches de rousseur jusque sur les paupières. Ils n’ont presque pas de cils. À chaque battement de l’oeil, on a l’impression que… Putain ! il faut que j’arrête de penser à ça, je vais dégueuler…

Je me suis appuyé le front contre le bol de café qui refroidissait.

Henri et Sandra ont échangé un regard.

— Mon pauvre Thierry, a dit Henri, t’es vraiment plus con que je pensais. C’est le coup de foudre, c’est tout.

— Hé, t’arrête, tu veux ? Le coup de foudre, c’est des conneries. Et même si c’était pas des conneries, cette fille est rousse ! Rousse !

— Ben oui, j’ai compris, je suis pas sourd. T’es tombé amoureux de ce que tu détestes. Ça arrive tout le temps, man. Le Bhagavad-Gita dit quelque chose comme ça : « On devient ce que l’on déteste le plus. »

— Henri, laisse-le tranquille, a murmuré Sandra. T’es tannant des fois.

J’ai terminé mon café en silence. Au moment où je me suis levé, Henri a tenté de faire amende honorable :

— T’es sûr que ça va ?

— Ouais… Bon, si je me dépêche, je devrais arriver à temps pour mon dernier cours.





*





En réalité, je me foutais bien de mes cours. Tout ce que je voulais, c’était revoir Claire Lefrançois. Et cette fois-ci, lui parler, bon Dieu ! Cesser de lui tourner autour comme un abruti. Mais je ne l’ai pas revue de la journée.

J’ai traversé un week-end suintant l’angoisse. Il fallait que je me rende à l’évidence : pour être pris, j’étais bien pris. C’était ridicule, cinglé, absurde. Claire Lefrançois, une fille qui ne savait même pas que j’existais, habitait maintenant mes pensées jour et nuit, m’empêchait d’étudier, de dormir, de lire. J’essayais d’entamer le livre de Tremblay, mais chaque page, chaque ligne était un combat. Je maudissais l’auteur, qui manquait à son devoir de me distraire, de m’étonner. Je l’accusais d’avoir perdu sa magie maintenant qu’il braquait le projecteur sur sa personne. J’avais soudain envie de lire une histoire où on ne parlerait pas de pieds glacés et d’autobus ralentis par la neige. J’aurais aimé que Tremblay m’épargne la phrase « Janvier, c’était irrévocable, représenterait toujours le désespoir pour les Montréalais ». Oui, ça va, j’avais compris merci.

De chaude lutte et petit à petit, le pouvoir de l’écriture a réussi à l’emporter, du moins pour quelque temps, jusqu’à cette scène malheureuse où le narrateur rencontrait un « roux un peu trop joli » qui lui adressait la parole…

J’ai lancé le bouquin à l’autre bout de la pièce.

— C’est un complot ou quoi ?

— Man, essaie de prendre ça cool, a dit Henri, en train d’ajuster quelque chose à sa guitare au creux de son fauteuil. Ça n’a pas d’allure de capoter comme ça sur une fille.

— Je sais, je sais… T’aurais pas une cigarette ?

— On n’était pas censés arrêter ?

— Dis, les sermons, c’est pas le moment.

— J’essaie juste de te dire que j’en ai pas. Va falloir que tu sortes t’en acheter.

— Ah… Laisse tomber…

Pour le bénéfice d’Henri, j’ai fait mine de me ressaisir. Ce qui n’a rien changé au sentiment de vide absolu qui m’engouffrait le coeur chaque fois que j’imaginais ne plus jamais revoir Claire. J’essayais de me révolter, de me convaincre que toute cette histoire était grotesque, ridicule, mais lutter contre ce genre de sentiment ne fait que l’aviver, il se met à croître, à tout envahir, comme une tumeur. La forme exacte du visage de Claire Lefrançois commençait à s’estomper dans mon esprit, il était devenu une simple icône, une abstraction blanche sur un fond roux éblouissant.

Je commençais à me dire que tout ce délire aurait pu être évité si j’avais couché avec une fille de temps en temps. Je n’avais jamais senti peser sur mes épaules une solitude aussi lourde, même lorsque j’étais adolescent, enfermé dans ma chambre certains dimanches après-midi lorsque Dijon se dissolvait sous la pluie. J’avais rêvé d’être seul, sans attaches, mon propre univers autarcique et divinement clos. Mais c’était sans compter l’odeur des filles. Et puis je détestais me branler, je réservais cette activité pour quand je ne pouvais plus tenir (par exemple, lorsque la nuit j’entendais Henri s’ébattre avec Sandra). J’aurais bien voulu faire comme lui, mais bon Dieu que les Québécoises étaient paranos ! Ou alors c’était mon accent, ou alors je m’y prenais mal. Faut pas croire que tous les Français sont automatiquement des coureurs de jupons. Il restait toujours les putains, mais le moins qu’on puisse en dire, c’est que ma première expérience du genre n’avait pas été de bon augure. Même avec Manon-la-fausse-blonde, ça n’avait pas été jusqu’au bout. En fait de coïtus interruptus, c’était difficile à égaler…

Le lundi, dès sept heures du matin, j’étais à l’UQAM. Posté au milieu du couloir, je fendais le flot d’étudiants qui déferlait du métro, fou de frustration de ne pouvoir surveiller qu’une entrée à la fois. J’ai fini par abandonner et assister à quelques cours. Tant qu’à perdre mon temps…

À dix-huit heures, après une ultime visite au département de musique, où j’ai eu l’impression que je m’attirais quelques regards intrigués, je suis revenu au pavillon Judith-Jasmin, la mort dans l’âme, de plus en plus convaincu que j’avais rêvé toute l’affaire.

C’est donc dans un état d’écoeurement total que j’ai jeté un coup d’oeil sur les babillards… pour apercevoir dans la mosaïque d’affiches multicolores l’annonce d’un concert. Sous les noms de Mozart et de Ravel étaient inscrits, en caractères beaucoup plus petits, ceux des interprètes :





Patrick Höbarth : violon

Claire Lefrançois : piano





Le coeur battant, incrédule, j’ai caressé du bout des doigts l’affichette. Le concert avait lieu le soir même, dans un des studios du pavillon Musique. Ça alors ! À en juger par l’état défraîchi de l’annonce, cela devait faire plus d’une semaine que je passais devant sans la remarquer ! Je me suis d’abord traité de con et d’aveugle ; puis me suis rappelé que je ne connaissais le nom de Claire que depuis le jeudi précédent.

Faut-il le préciser : j’ai passé les heures suivantes sur des charbons ardents. À trois reprises au moins je suis allé au pavillon Musique pour repérer les lieux, m’assurer que le concert aurait bien lieu à l’heure et à l’endroit annoncés. Je n’en pouvais plus : je me suis acheté un paquet de cigarettes – seulement cette fois, promis ! Ça m’a calmé les nerfs, j’ai même réussi à reprendre un peu ma lecture du livre de Tremblay, entre deux regards aux aiguilles de ma montre qui trouvaient un plaisir malsain à tourner au ralenti.

Dès l’ouverture des portes, je suis allé m’asseoir à la dernière rangée, au coin. Je me serais senti bizarre à l’avant ; je voulais voir et ne pas être vu.

On dit que le temps passe. C’est nous qui passons ; lui reste là, gras et peinard. J’ai donc passé dans le temps, pendant que le studio s’emplissait à moitié. Nous ne devions pas être plus de trente, en majorité des étudiants, avec tout de même quelques personnes plus âgées : profs, parents des interprètes ou mélomanes extérieurs à l’université. Pas grand monde, mais ce n’était après tout qu’un insignifiant petit concert étudiant, programmé un lundi à vingt heures, presque sans publicité.

Soudain, sans annonce ni formalité, une porte dérobée a livré passage aux interprètes… Ceux-ci ont salué, sous des applaudissements de courtoisie. Je n’ai pas applaudi, le regard fixé sur Claire, le souffle coupé. Elle portait une robe de concert grise, sans ornements, à croire qu’elle s’était donné du mal pour choisir quelque chose d’ennuyeux. Pourtant, l’effet général n’était pas sobre, loin de là. Sous la lumière rosée des projecteurs, la blancheur de son visage et de ses bras était aveuglante, tandis que de son chignon couleur de cuivre se libéraient des mèches de cheveux souples comme des flammes.

Une grande chaleur m’a soudain habité. Je n’avais jamais connu pareil émoi, du moins pas depuis ma jeune adolescence, pendant cet été où j’avais suivi mes parents en vacances dans le Midi. Accompagné de ma cousine Brigitte, j’explorais les grottes autour des torrents asséchés, de préférence entre midi et quatorze heures, lorsque la pierre brûlante faisait fuir les touristes. Nos parents s’inquiétaient de nous voir sortir dans pareille chaleur, ce qui pimentait nos excursions du plaisir de la désobéissance. Nous repérions lézards, scorpions et vipères, nous montions sur les falaises et contemplions les parois fissurées, les branches nues des ronces et les flots scintillants qui serpentaient plus bas. Fatigués et écrasés de chaleur, nous nous baignions ensuite à la plage, près de la buvette à ce moment abandonnée. Après la baignade, avec l’inéluctabilité d’un rituel, Brigitte s’allongeait sur un des grands rochers plats et se faisait bronzer. Moi, j’attendais à côté. Parfois, nous discutions sur un ton alangui. Je me souviens surtout de ces heures torrides où nous ne parlions pas, où nous rôtissions muettement au pied des falaises, à respirer le parfum poussiéreux de la campagne, à écouter le bourdonnement des guêpes et le grondement plus sourd d’un occasionnel frelon. Brigitte possédait deux bikinis qu’elle portait en alternance, un à motif de jean, l’autre jaune fluo. Je préférais le jaune, un cri de couleur contre sa peau délicieusement bronzée. L’ai-je donc admiré du coin de l’oeil ce maillot jaune qui dévoilait plus qu’il ne cachait le mince corps de ma cousine, un corps que je n’ai jamais touché, sauf les derniers jours de notre séjour, et ceci bien chastement. Car c’était maintenant main dans la main que nous faisions nos promenades sauvages, refusant, sans doute incapables, d’aller plus loin, d’oser des caresses et des baisers, voire même de nous révéler à l’autre par des mots dont nous ne connaissions l’existence que pour les avoir entendus à la télé, au cinéma, les avoir lus dans des romans de gare. Nos seuls baisers furent ceux que prescrivaient les conventions familiales, surtout cet ultime baiser devant toute la famille, le jour du départ, lorsque, à travers la moue dédaigneuse qu’elle affectionnait à cette époque, j’ai cru voir le regard de Brigitte se brouiller.

J’étais rappelé à ces sentiments en admirant Claire qui prenait place avec souplesse devant le piano et se mettait à jouer. Je ne connaissais pas les oeuvres au programme. La musique classique, c’est pas mon truc. Une symphonie de Beethoven, ça repose de temps en temps, mais la musique de chambre… De toute façon, je n’écoutais pas. Alors que la majorité de l’assistance regardait s’agiter le violoniste, je ne pouvais détacher les yeux du visage lumineux de Claire. J’y retrouvais la même expression de recueillement que j’avais entrevue la première fois au clavecin, les mêmes hochements lents de la tête. Pendant l’un des allégros d’une sonate de Mozart, elle a gardé les yeux fermés durant de longues minutes. Je me suis aperçu qu’elle jouait le programme entier sans la moindre partition. J’ai appris depuis que jouer de mémoire – quoiqu’inattendu dans un concert d’étudiants – n’est pas exceptionnel. Sur le coup, j’ai été passablement impressionné…

Le concert, sans entracte, s’est terminé avec Tzigane de Maurice Ravel, une pièce curieuse, tout d’abord lente et méditative, puis toute en angles, glissandos et changements abrupts, interrompue de surcroît par le bris d’une des cordes du violon. Pendant que le violoniste remplaçait sa corde, Claire regardait dans le vide, une expression de grande lassitude ayant pris la place du recueillement que j’y avais lu jusqu’alors, comme si la corde du violon avait été le lien qui la raccordait à sa muse. Une fois la corde réparée, le concert avait repris mais, en dépit du rythme plus rapide de la pièce, il était visible que pour Claire ce n’était plus qu’une corvée avec laquelle il fallait en finir au plus vite.

Ce qui fut fait. Les musiciens saluèrent sous les applaudissements. Ce fut très court : le public se dépêcha à partir, sauf quelques-uns qui s’approchèrent familièrement des musiciens.

J’ai décidé que si je ne me présentais pas à Claire Lefrançois à ce moment, j’étais le roi des cons. Le problème posé de cette façon, je n’avais plus le choix. Ma tâche était à la fois facilitée et rendue intimidante par le fait que personne ne parlait à Claire : tous les autres entouraient le violoniste. Comprenant que c’était d’elle que je m’approchais, elle a tourné la tête en un mouvement d’une grande lenteur, comme si elle sortait de profondes pensées.