Main La morte amoureuse et autres contes fantastiques

La morte amoureuse et autres contes fantastiques

Ces contes fantastiques nous plongent dans des univers étranges et dérangeants, mais qui signalent tous la présence d'une autre dimension dans notre quotidien. On y entrevoit ainsi la possibilité d'un regard différent sur les choses. Tirant toutes ces ficelles, Gautier joue bien sûr à nous faire peur, mais il nous montre aussi que l'art est une fenêtre ouverte sur l'idéal... dans chacune de nos vies.
Language:
french
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1

Peau blanche (La)

Language:
french
File:
EPUB, 346 KB
2

La nuit de l’ogre

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.12 MB
© Éditions Larousse 2008

ISBN : 978-2-03-586662-2





AVANT D’ABORDER L’ŒUVRE





Fiche d’identité de l’auteur


Gautier

Nom : Théophile Gautier.

Naissance : 30 août 1811 à Tarbes, dans un milieu d’artisans et de fonctionnaires ; son père perdra ses biens lors de la révolution de Juillet et deviendra chef de bureau aux Octrois de Paris.

Jeunesse : lectures romanesques ; se lie avec Gérard Labrunie (Gérard de Nerval) ; entre dans l’atelier du peintre Rioult, mais abandonne la peinture au profit de la poésie.

Carrière : publie son premier recueil en 1829 ; Nerval lui présente Hugo ; participe à la bataille d’Hernani en 1830, vêtu par provocation d’un gilet rouge devenu fameux. Rejoint le groupe d’artistes du Petit Cénacle ; publie « La Cafetière » en 1831. La vie de bohème se mêle aux succès littéraires. Mademoiselle de Maupin paraît en 1835, Émaux et Camées en 1852 ; Baudelaire lui dédie Les Fleurs du mal en 1857 ; Le Capitaine Fracasse est très lu. Parallèlement, il entre en 1836 à La Presse et en 1855 au Moniteur universel ; le journalisme le fait vivre mais l’asservit.

Amours et voyages : s’éprend de femmes liées au milieu bohème, la fragile Cydalise, Victorine, Eugénie dont il a un fils. Puis rencontre la ballerine Carlotta Grisi, pour laquelle il écrit Giselle, a une liaison avec sa sœur Ernesta avec qui il a deux filles. Les amours se superposent aux voyages. Après la Belgique avec Nerval (rapporté dans La Chronique de Paris, fondée par Balzac), découvre l’Espagne et l’Algérie (premier rêve oriental). À Londres, s’éprend de Marie Mattei qui le rejoindra en Italie ; retrouve Ernesta à Constantinople ; visite la Russie, puis l’Égypte dont il rêvait, mais un accident écourte le voyage.

Les épreuves : Nerval se pend en 1855 ; la compromission de Gautier avec l’Empire lui fait perdre des amis ; il essaie en vain d’être élu à l’Académie française et, antidémocrate, accepte mal les événements de la Commune.

Mort : le 23 octobre 1872, alors qu’il écrit l’Histoire du romantisme ; les poètes lui renden; t hommage.





Pour ou contre Gautier

Pour

Charles BAUDELAIRE :

« Gautier, c’est l’amour exclusif du Beau, avec toutes ses subdivisions, exprimé dans le langage le mieux approprié ».

« Théophile Gautier », 1868.

Henry JAMES :

« Sa faculté de discrimination visuelle était extraordinaire. Son don d’observation était si pénétrant et ses intuitions descriptives si sûres qu’on aurait pu imaginer que la grave Nature, dans un accès de coquetterie, ou encore lasse de ne recevoir que la moitié de son dû, avait décidé de construire un génie dont les sens eussent été plus raffinés que ceux de la masse des humains ».

Théophile Gautier, Œuvres poétiques complètes, édition M. Brix, p. 854.



Contre

Émile ZOLA :

« Notez ce style correct et imagé, […] cette façon égoïste de ramener une littérature à la pure expression plastique ».

Théophile Gautier, Œuvres poétiques complètes, édition M. Brix, p. 875.

SAINTE-BEUVE :

« C’est bien autre chose si de ses vers on passe à sa prose, à ses romans ; la forme y va encore plus indépendante du fond, encore plus exorbitante par rapport au sentiment ; et il résulte de cette lecture prolongée que l’affecté de l’ensemble reflète sur le sincère même et en compromet l’effet ».

Théophile Gautier, Œuvres poétiques complètes, édition M. Brix, p. 823.





Repères chronologiques





Fiche d’identité de l’œuvre


La Morte amoureuse et autres contes fantastiques

Auteur : Théophile Gautier (1831-1852).

Genre : contes fantastiques.

Forme : récits brefs, publiés dans la presse puis rassemblés dans divers recueils.

Structure : cinq nouvelles autonomes, variant en longueur et en conduite (narration continue ou elliptique), dont les titres réfèrent systématiquement à un personnage fantastique.

Principaux personnages : ils se distribuent en trois groupes fortement contrastés : de jeunes hommes disposés à l’amour (un peintre idéaliste, un jeune homme naïf, un prêtre inexpérimenté, un jeune voyageur épris du passé) ; des créatures fantastiques et infiniment séduisantes, le plus souvent féminines (une cafetière métamorphosée en jeune femme, une marquise libertine sortie d’une tapisserie, un vampire femelle, une jeune Pompéienne qui refuse la mort advenue plus de 2 000 ans auparavant, un seul homme dans cette galerie de personnages fantastique [un chevalier à la double nature]) ; enfin, des représentants de l’ordre (oncles et pères autoritaires, amis prosaïques, religieux violents voulant ramener les amoureux à la raison).

Sujet : dans quatre de ces récits, un jeune homme idéaliste et amoureux de l’art s’éprend d’une femme mystérieuse – revenante, vampire, diable femelle ou œuvre miraculeusement animée. La réalité devient perméable au rêve, le monde quotidien s’ouvre à l’impossible (l’inanimé prend vie, les morts ressuscitent), la loi du réel est vaincue le temps d’une nuit, ou d’une vie, mais le désir est toujours puni, ou du moins vécu sur le mode de la mélancolie et du renoncement. « Le Chevalier double » est à part – le héros fabuleux triomphe de son double maléfique pour épouser une belle châtelaine –, mais incarne lui aussi la punition d’un amour impossible, celui que la mère du héros a éprouvé pour un être fascinant.





Pour ou contre


La Morte amoureuse et autres contes fantastiques

Pour

Émile BERGERAT :

« La vie lui paraissait semée des embûches les plus noires par le monde supérieur. Il croyait aux sortilèges, aux enchantements, aux envoûtements, à la magie, aux sens des songes, à la divination des moindres accidents […] ».

Entretiens, souvenirs et correspondances, 1880.

Michel CROUZET :

« La formule fantastique est la pointe extrême, le moment radical du comportement romantique, la mise en liberté de l’imagination, ou tout simplement l’imagination elle-même rétablie dans ses droits et sa souveraineté ».

Introduction à Théophile Gautier, L’Œuvre fantastique, 1992.



Contre

Émile ZOLA :

« Ce n’est pas être un esprit encyclopédique que de tout effleurer en plaisantant, en substituant aux vérités les fantaisies d’une imagination toujours en branle ».

Cité dans Théophile Gautier, Œuvres poétiques complètes, éd. M. Brix, p. 876.





Pour mieux lire l’œuvre


Au temps de Gautier

Le Poète impeccable

Gautier a écrit pendant presque un demi-siècle et s’est exercé à toutes sortes de genres littéraires. Poète, il a fait paraître son premier recueil à 19 ans, a publié Émaux et Camées, recueil délicat, et a été le noble dédicataire des Fleurs du mal : « Au Poëte impeccable, au parfait magicien ès lettres françaises, à mon très-cher et très-vénéré, maître et ami, Théophile Gautier, avec les sentiments, de la plus profonde humilité, je dédie ces fleurs maladives ». Il a été aussi romancier avec Le Capitaine Fracasse, critique dramatique dans la presse française, auteur de comptes rendus des salons de peinture, comme Baudelaire… C’est un polygraphe, doué pour toutes les écritures, et un lecteur passionné, grand connaisseur de la tradition qui avoue pourtant un faible pour le roman populaire lu « devant un bon feu ».

L’art pour l’art

Il existe néanmoins une unité très forte à son œuvre ; elle réside dans une conception très élevée de l’art qui poursuit un rêve de beauté. Baudelaire écrivait à son propos : « Il a introduit dans la poésie un élément nouveau, que j’appellerai la consolation par les arts, par tous les éléments pittoresques qui réjouissent les yeux et amusent l’esprit ». Voilà une formulation de la doctrine littéraire à laquelle on associe le nom de Théophile Gautier : « l’art pour l’art », ou ce que les frères Goncourt appelleront « l’écriture artiste ». Il s’agit d’abord d’une idée de la littérature où le plaisir des mots, le raffinement des références et le goût de raconter importent autant que le sujet ; la littérature est aimée pour elle-même, non pour les fonctions, en particulier morales, individuelles ou politiques, qu’elle est susceptible de remplir. Gautier formule dans la préface de son roman, Mademoiselle de Maupin, des principes provocants, dénonçant le désir de mettre l’art au service du Progrès, identifié à Hugo ; il s’agit de défendre l’autonomie de l’art. L’écriture artiste vit de pièces d’anthologies, travaillées comme des joyaux, d’un amour du langage et des mots les plus précieux, parfois les plus difficiles, de citations voilées où une petite communauté de lecteurs peut se reconnaître, d’un goût du pittoresque, du voyage, des civilisations cultivées (Pompéi dans Arria Marcella, la Scandinavie dans Le Chevalier double, ailleurs l’Espagne ou l’Égypte), de descriptions minutieuses, de plaisirs vieillis (la Régence, le rococo en sont la traduction dans les contes fantastiques) et d’anachronismes provocateurs. Cet esthétisme a eu d’autres expressions à la même époque, par exemple le goût pour les bibelots et les chinoiseries, ce raffinement décoratif dont on trouve l’écho dans les contes de Gautier. Mais il s’agit aussi, comme le souligne le jugement de Baudelaire, d’une attitude complète adoptée devant le monde et devant la vie, un « esthétisme » qui « console » de certaines laideurs du monde et place au plus haut, dans l’échelle des facultés et des activités hu maines, l’expérience de l’art ; l’imagination y est reine, les œuvres d’art deviennent la mesure de tout, elles servent de filtres et de buts à l’expérience… les femmes les plus belles sont des statues, les paysages, des tableaux, et l’amour, une création.

Un romantique en marge

La pensée de « l’art pour l’art » est une façon d’échapper au débat qui, au XIXe siècle, somme les écrivains de choisir leur camp pour ou contre le romantisme. Gautier est un romantique, mais un romantique marginal ; certes, il a pris part à la bataille d’Hernani avec fougue (choisissant en cela le camp de la jeunesse, de l’enthousiasme et de l’exubérance). Mais il dénoncera dans Les Jeune-France « les précieuses ridicules du romantisme » et les flots narcissiques de leur épanchement. Il a aussi un goût anachronique pour la culture antique et sa définition du beau symbolisée par le marbre, une grande connaissance de la tradition qui s’éloigne du culte de l’originalité – « Rien n’est nouveau sous le soleil », affirme Fabio dans Arria Marcella. Ce goût nourrira un rapprochement avec la délicatesse de la poésie du « Parnasse », à laquelle le recueil de Gautier, Émaux et Camées, est aussi associé (le mouvement parnassien réunit un ensemble de poètes en quête de repères formels autour de Leconte de Lisle à partir des années 1860). L’énergie romantique, jamais démentie, et la croyance classique en un idéal se conjuguent dans son œuvre.

Le choix du fantastique

Cette vision de la vie et de l’art s’exprime ici dans la forme du conte fantastique, ces brèves nouvelles cristallisées autour d’un événement extraordinaire, d’une réalité étrange qui vient déchirer le cours du quotidien et indiquer la possibilité d’une autre dimension ; rien d’étonnant à ce que, chez Gautier, cette autre dimension ou cet autre monde soient fatalement associés à celle de l’art, fenêtre ouverte sur l’idéal dans chacune de nos vies. Alors que le XVIIIe siècle privilégiait le conte philosophique, le XIXe se tourne vers d’autres genres de récits brefs, explorant plus volontiers la réalité et ses marges : contes merveilleux, folkloriques ou fantastiques, mais aussi nouvelles réalistes et contes poétiques. Nodier, Mérimée, Nerval, mais aussi Balzac et Stendhal s’y sont illustrés. L’époque où écrit Gautier est celle d’un indéniable engouement pour le fantastique ; ce genre est associé à l’influence des littératures allemande et anglaise, et Gautier a un rôle actif dans leur diffusion. L’écrivain allemand Hoffmann, maître du fantastique, est traduit en France à partir des années 1830. Gautier lui consacre un article dès 1831. Il nourrit sa propre écriture de citations et d’allusions constantes à Hoffmann ; il trouve chez lui un réservoir de situations et de thèmes dont il s’empa re : métamorphoses, rêves et visions, animations d’objets, dédoublements, résurrections. Il observe aussi que la vision fantastique d’Hoffmann est d’autant plus puissante qu’elle naît d’une attention au réel, à un réel familier qui se dérègle progressivement : « Il se rend compte des formes extérieures avec une netteté et une précision admirables. […] Dès lors une terreur étouffante vous met le genou sur la poitrine et ne vous laisse plus respirer jusqu’au bout de l’histoire ; et plus elle s’éloigne du cours ordinaire des choses, plus les objets sont minutieusement détaillés, l’accumu lation de petites circonstances vraisemblables sert à masquer l’impossibilité du fond » (1836, Chronique de Paris). Gautier présentera aussi les Contes bizarres d’Arnim en 1856. Son œuvre fantastique est parallèle à cette activité continue de lecteur et de passeur, et se développe sur un temps long, de La Cafetière (1831) à Spirite (1866). La traduction des contes d’Edgar Allan Poe par Baudelaire cristallisera en France cet intérêt pour le genre fantastique, son association du plausible et des visions, de la description et des déformations grimaçantes de la réalité humaine.

Un rêve persistant

Quelle émotion Gautier cherche-t-il dans le fantastique ? Ses nouvelles ne produisent en effet pas la terreur dont il parle au sujet de Hoffmann ; on joue chez lui à avoir peur, mais on entrevoit aussi la possibilité d’un autre regard sur les choses. On pourrait parler d’un mélange d’étrangeté, de mélancolie et de sourire. Étrangeté, puisqu’il s’agit de créer pour le lecteur les conditions d’un « rêve persistant », d’une hallucination durable qui invite à dépasser les frontières de la réalité ; le goût pour l’archéologie et les mondes exotiques y a sa part. Mélancolie, car l’autre monde qui déchire notre réalité et que l’on entrevoit dans l’expérience fantastique est un monde perdu, provisoirement ressuscité, et qu’il s’agit de reconquérir. Baudelaire avait su insister sur cette dimension : Gautier, disait-il, a continué « la grande école de la mélancolie, créée par Chateaubriand. Sa mélancolie est même d’un caractère plus positif, plus charnel, et confinant quelquefois à la tristesse antique ». Humour enfin, qui fait de Gautier un romantique « goguenard », perpétuellement moqueur, « l’inventeur du second degré. L’inventeur de cette attitude de jouissance intellectuelle, esthétique, littéraire, qui paraît strictement liée à l’époque moderne, lucide et enfantine, lasse et bienveillante », comme l’écrit Paolo Tortonese. Les contes fantastiques sont en effet aussi ironiques qu’ils sont enchanteurs, et l’humour y règne en maître ; ils rendent hommage à une tradition déjà toute faite tout en jouant avec elle, en en faisant miroiter les poncifs ; souvent des personnages prosaïques y traitent durement le rêve. Il ne s’agit pas pour Gautier de détruire l’illusion, de lever l’enchantement, mais d’ajouter un plaisir aux plaisirs, un raffinement aux raffinements, une culture à une émotion.

L’essentiel

Le nom de Gautier est associé à la pensée de l’art pour l’art, cet amour exclusif du beau ; ses contes fantastiques se nourrissent de cette attitude devant le réel et devant la vie, et nous proposent de poser un autre regard sur les choses, un regard souriant et nostal gique, à la fois désabusé et enchanté, sur des apparences toujours susceptibles de se déchirer pour faire place à la magie.




L’œuvre aujourd’hui

Un ancêtre de la science-fiction

Le fantastique est l’ancêtre de notre science-fiction ; comme celle-ci, il s’interroge sur les limites de l’humain et du réel, et fait de la littérature l’expérience d’un passage des frontières, une capacité à dépasser le temps, à inventer des façons nouvelles de regarder la réalité. Certes, il ne propose pas de machines étranges, d’espaces alternatifs ou d’anticipation des formes à venir de l’espèce humaine, mais son dépaysement est tout aussi fort, il s’appuie par exemple sur les découvertes contemporaines de civilisations anciennes (l’archéologie ou l’érudition), ou tout simplement sur le voyage, dont Gautier montre qu’il peut toujours être l’occasion d’une exploration de l’autre, du tout autre ou de l’autre en soi : « Je voyage pour me déplacer, sortir de moi-même et des autres, je voyage pour réaliser un rêve tout bêtement, pour changer de peau. »

L’énigme de la conscience

L’expérience fantastique est aussi, en cela, l’occasion de réfléchir à l’obscurité de nos identités, de nos peurs, de nos espoirs ; questions sans réponse sur ce que l’on est vraiment, dissolution du moi (rêves, visions, somnambulisme), dédoublements, peur de la mort, vœu d’absolu… cette littérature ouvre la boîte noire de la conscience, et semble annoncer ce qui allait être au cœur de la psychanalyse : la mise en avant de la part imaginaire et parfois morbide de nos désirs. On a d’ailleurs rapproché les contes fantastiques de Gautier d’un récit sur lequel Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, a longuement réfléchi : Gradiva, qui a lui aussi pour héroïne une amoureuse morte.

La vie des images

La fascination pour les images qui définit notre culture contemporaine, enfin, prend naissance dans cette littérature romantique qui se définissait en partie par la croyance en une toute-puissance de l’imagination, cette « reine des facultés » comme le disait Baudelaire : la multiplication des représentations extérieures sur les écrans qui peuplent notre quotidien, mais aussi des représentations intérieures, la difficulté de faire la part entre le réel et le virtuel (pensons aux personnages prisonniers de la Matrix), la richesse foisonnante et réversible des apparences… autant d’invitations à réfléchir à l’ambiguïté des images. Les rêveurs ambigus de Gautier, le réalisme magique de ses contes où un petit objet sert toujours de transition entre les deux mondes, manifestaient déjà l’existence d’un continuum entre le réel et l’hallucination.

L’essentiel

L’univers des Contes fantastiques correspond bien à notre monde où la religion de l’authentique et l’empire du virtuel doivent s’accorder ; il répondait déjà au désir de sortir de soi, de vivre plusieurs vies, de passer les frontières, et incarnait cette confiance dans l’imagination que nourrissent aujourd’hui la littérature, le cinéma, les jeux vidéo.





LA MORTE AMOUREUSE ET AUTRES CONTES FANTASTIQUES





La Cafetière

Conte fantastique

J’ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles,

La lune, aussi le soleil,

Me faisant la révérence,

En silence,

Tout le long de mon sommeil.

(La Vision de Jacob1)



CHAPITRE I

L’ANNÉE DERNIÈRE, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d’atelier2, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d’être superbe, s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.

Nous enfoncions3 dans la bourbe4 jusqu’aux genoux, une couche épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n’arrivâmes au lieu de notre destination qu’une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés5 ; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer6 nos bâillements et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.

La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un monde nouveau.

En effet, l’on aurait pu se croire au temps de la Régence7, à voir les dessus de porte de Boucher8 représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d’ornements de rocaille9 du plus mauvais goût, et les trumeaux10 des glaces sculptés lourdement.

Rien n’était dérangé. La toilette11 couverte de boîtes à peignes, de houppes12 à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d’argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d’écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.

Je ne remarquai ces choses qu’après que le domestique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m’eut souhaité un bon somme, et, je l’avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille13.

Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit s’agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner14 et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés15 pendus à la muraille.

C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés16 de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc17, tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité ; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais pris pour de vaines peintures18 était la réalité ; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ; leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d’automne.

Une terreur insurmontable s’empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s’entrechoquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu’il fut éteint tout à fait...

Oh ! non, je n’ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l’on me prendrait pour un fou.

Les bougies s’allumèrent toutes seules ; le soufflet, sans qu’aucun être visible lui imprimât le mouvement19, se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient20 dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d’une table où elle était posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.

Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s’ébranler, et, agitant leurs pieds tortillés d’une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.



1. La vision de Jacob : référence au premier livre de la Bible, la Genèse, XXXVII, 9.

2. Atelier : il s’agit d’un atelier de peinture, comme celui que Gautier a fréquenté dans sa jeunesse.

3. Nous enfoncions : nous nous enfoncions.

4. La bourbe : la boue.

5. Harassés : épuisés de fatigue.

6. Comprimer : retenir.

7. La Régence : période de l’histoire de France qui correspond à la minorité de Louis XV (1715-1723). Le style Régence est très apprécié par le groupe de la Bohème du Doyenné, auquel appartient Gautier, car il s’oppose à la froideur du classicisme.

8. Boucher : peintre français (1703-1770).

9. Rocaille : style ornemental fantaisiste répandu sous la Régence.

10. Trumeaux : panneaux ornementaux peints.

11. La toilette : la table de toilette.

12. Houppes : pompons plats servant à se poudrer.

13. La muraille : le mur.

14. Force me fut de me retourner : je fus obligé de me retourner.

15. Enfumés : noircis.

16. Bardés : recouverts, armés.

17. Poudrés à blanc : recouverts d’une fine couche de poudre blanche.

18. De vaines peintures : des représentations dépourvues de réalité.

19. Lui imprimât le mouvement : le fît fonctionner.

20. Fourgonnaient : remuaient la braise.





CHAPITRE II

JE NE SAVAIS que penser de ce que je voyais ; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu à barbe grise, ressemblant, à s’y méprendre, à l’idée que je me suis faite du vieux sir John Falstaff1, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais2 étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n’eut pas plutôt pris haleine, qu’il tira de la poche de son pourpoint3 une clef d’une petitesse remarquable ; il souffla dedans pour s’assurer si la forure4 était bien nette, et il l’appliqua à tous les cadres les uns après les autres.

Et tous les cadres s’élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu’ils renfermaient.

Petits abbés poupins5, douairières6 sèches et jaunes, magistrats à l’air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres7 en bas de soie, en culotte de prunelle8, la pointe de l’épée en haut, tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus m’empêcher de rire.

Ces dignes personnages s’assirent ; la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire9, chacune d’elles munie d’un morceau de sucre et d’une petite cuiller d’argent.

Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j’aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l’autre en parlant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.

Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m’empê cher de suivre l’aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfin, minuit sonna ; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit :

« Voici l’heure, il faut danser. »

Toute l’assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement10 ; alors, chaque cavalier prit la main d’une dame, et la même voix dit :

« Allons, messieurs de l’orchestre, commencez ! »

J’ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d’un côté, et de l’autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs11 et les musiciens, qui, jusque-là, n’avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d’adhésion.

Le maestro12 leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s’élança des deux bouts de la salle. On dansa d’abord le menuet13.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s’accordaient mal avec ces graves révérences : aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une toupie d’Allemagne14. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d’une nature particulière ; on aurait dit le bruit d’ailes d’un vol de pigeons. Le vent qui s’engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte qu’elles avaient l’air de cloches en branle15.

L’archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu’il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se haussaient et se baissaient comme s’ils eussent été de vif-argent16 ; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela formait un déluge de notes et de trilles17 si pressés et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les démons eux-mêmes n’auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.

Aussi, c’était pitié de18 voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés battus et des entrechats19 de trois pieds20 de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches21 et le fard22. Mais ils avaient beau faire, l’orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.

La pendule sonna une heure : ils s’arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m’était échappé : une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère23 au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d’elle.

Jamais, même en rêve, rien d’aussi parfait ne s’était présenté à mes yeux ; une peau d’une blancheur éblouissante, des cheveux d’un blond cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu’un caillou au fond d’un ruisseau.

Et je sentis que, si jamais il m’arrivait d’aimer quelqu’un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit, d’où jusque-là je n’avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m’en rendre compte ; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l’eusse connue depuis vingt ans.

Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d’une oscillation de tête la musique qui n’avait pas cessé de jouer ; et, quoique je fusse au comble du bonheur d’entretenir une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n’osais lui en faire la proposition. Il paraît qu’elle comprit24 ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l’horloge la main que je ne tenais pas :

« Quand l’aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore. »

Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de m’entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. Enfin, l’heure indiquée sonna, la voix au timbre d’argent vibra encore dans la chambre et dit :

« Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en résultera.

– N’importe, répondit Angéla d’un ton boudeur. »

Et elle passa son bras d’ivoire autour de mon cou.

« Prestissimo25 ! » cria la voix.

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave26 flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n’avais éprouvé une pareille émotion ; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d’acier, mon sang coulait dans mes artères en torrent de lave, et j’entendais battre mon cœur comme une montre accrochée à mes oreilles.

Pourtant cet état n’avait rien de pénible. J’étais inondé d’une joie ineffable27 et j’aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l’orchestre eût triplé de vitesse, nous n’avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.

Les assistants28, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.

Angéla, qui jusqu’alors avait valsé avec une énergie et une justesse surprenantes, parut tout à coup se fatiguer ; elle pesait sur mon épaule comme si les jambes lui eussent manqué ; ses petits pieds, qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s’en détachaient que lentement, comme s’ils eussent été chargés d’une masse de plomb.

« Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.

– Je le veux bien, répondit-elle en s’essuyant le front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis ; il n’y a plus qu’un fauteuil, et nous sommes deux.

– Qu’est-ce que cela fait, mon bel ange ? Je vous prendrai sur mes genoux. »


CHAPITRE III

SANS FAIRE la moindre objection, Angéla s’assit, m’entourant de ses bras comme d’une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette mystérieuse et fantastique29 créature.

Je n’avais plus aucune idée de l’heure ni du lieu ; le monde réel n’existait plus pour moi, et tous les liens qui m’y attachent étaient rompus ; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et l’infini ; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées d’Angéla se révélant à moi sans qu’elle eût besoin de parler ; car son âme brillait dans son corps comme une lampe d’albâtre30, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.

L’alouette chanta31, une lueur pâle se joua sur les rideaux.

Aussitôt qu’Angéla l’aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un geste d’adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.

Saisi d’effroi, je m’élançai pour la relever... Mon sang se fige rien que d’y penser : je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille morceaux.

À cette vue, persuadé que j’avais été le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s’empara de moi, que je m’évanouis.


CHAPITRE IV

LORSQUE je repris connaissance, j’étais dans mon lit ; Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.

Aussitôt que j’eus ouvert les yeux, Arrigo s’écria :

« Ah ! ce n’est pas dommage ! voilà bientôt une heure que je te frotte les tempes d’eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit ? Ce matin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t’ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française32, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c’eût été une jeune et jolie fille.

– Pardieu ! c’est l’habit de noce de mon grand-père, dit l’autre en soulevant une des basques33 de soie fond rose à ramages34 verts. Voilà les boutons de strass et de filigrane35 qu’il nous vantait tant. Théodore l’aura trouvé dans quelque coin et l’aura mis pour s’amuser. Mais à propos de quoi t’es-tu trouvé mal ? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite maîtresse36 qui a des épaules blanches ; on la délace37, on lui ôte ses colliers, son écharpe, et c’est une belle occasion de faire des minauderies38.

– Ce n’est qu’une faiblesse qui m’a pris ; je suis sujet à cela39 », répondis-je sèchement.

Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.

Et puis l’on déjeuna.

Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus ; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s’était passé me causait d’étranges distractions.

Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n’y eut pas moyen de sortir ; chacun s’occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerrières sur les vitres ; Arrigo et l’hôte firent une partie de dames ; moi, je tirai de mon album un carré de vélin40, et je me mis à dessiner.

Les linéaments41 presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que j’y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.

« C’est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla », dit l’hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler pardessus mon épaule.

En effet, ce qui m’avait semblé tout à l’heure une cafetière était bien réellement le profil doux et mélancolique d’Angéla.

« De par tous les saints du paradis ! est-elle morte ou vivante ? m’écriai-je d’un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de sa réponse.

– Elle est morte, il y a deux ans, d’une fluxion de poitrine42 à la suite d’un bal.

– Hélas ! » répondis-je douloureusement.

Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier dans l’album.

Je venais de comprendre qu’il n’y avait plus pour moi de bonheur sur la terre !

Première publication dans Le Cabinet de lecture, 4 mai 1831.



1. Sir John Falstaff : personnage de la pièce Henri IV de Shakespeare (1597-1598) ; type du héros fanfaron et fripon.

2. Les ais : les planches.

3. Pourpoint : partie de l’habit masculin qui couvre le torse.

4. Forure : trou.

5. Poupins : aux traits rebondis comme ceux des bébés.

6. Douairières : vieilles dames de la haute société.

7. Petits-maîtres : jeunes hommes maniérés, élégants jusqu’à l’excès.

8. Prunelle : étoffe de laine épaisse.

9. Secrétaire : bureau à tiroirs.

10. De leur propre mouvement : comme par volonté.

11. Les piqueurs : valets de chasse à courre.

12. Le maestro : le chef d’orchestre.

13. Le menuet : danse en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles.

14. Une toupie d’Allemagne : petite toupie à ficelle, aussi appelée « moine ».

15. En branle : en mouvement.

16. Vif-argent : mercure ; par métaphore, désigne ce qui est très rapide.

17. Trilles : groupes de notes exécutées très rapidement.

18. C’était pitié de : cela faisait pitié de.

19. Des jetés battus et des entrechats : des sauts.

20. Pieds : unité de mesure.

21. Mouches : petits morceaux de taffetas noir que les femmes posaient sur leur peau, à la manière de grains de beauté, pour en faire ressortir la blancheur.

22. Le fard : le maquillage.

23. Bergère : fauteuil large, moelleux et profond.

24. Il paraît qu’elle comprit : il est probable qu’elle comprit.

25. Prestissimo : indication musicale signififant « très vite ».

26. Son haleine suave : son souffle d’une douceur exquise.

27. Ineffable : inexprimable.

28. Assistants : spectateurs.

29. Fantastique : étrange, irréelle.

30. Albâtre : pierre blanche translucide, proche du marbre.

31. L’alouette chanta : le chant de l’alouette annonce la naissance du jour, et donc la séparation des amants (alors que celui du rossignol annonce la nuit, et donc l’amour) ; il s’agit d’une référence à la pièce de Shakespeare Roméo et Juliette.

32. En habit à la française : en habit long de cérémonie.

33. Les basques : les pans de la veste qui recouvrent les hanches.

34. Les ramages : décorations représentant des branchages fleuris.

35. Filigrane : ornement fait de filaments de métal entrelacés.

36. Petite maîtresse : jeune femme élégante et maniérée.

37. On la délace : on défait son corset pour la déshabiller.

38. Minauderies : manières coquettes, qui feignent la timidité pour mieux séduire.

39. Je suis sujet à cela : cela m’arrive souvent.

40. Vélin : papier blanc, fin, de luxe – le héros et ses camarades sont des peintres.

41. Les linéaments : les traits.

42. Une fluxion de poitrine : une pneumonie.





Clefs d’analyse

La Cafetière

Action et personnages

1. À quel moment de la journée le groupe d’amis arrive-t-il à destination ?

2. Quel est le premier signe de l’entrée dans une autre dimension ?

3. Pourquoi les objets animés regardent-ils fixement la pendule ?

4. Quel signe annonce le retour du jour ? De quel événement est-il immédiatement suivi ?

5. Qui le dessin de Théodore représente-t-il ?

Langue

1. Énumérez les indications de temps dans le récit ; montrez qu’elles structurent la progression dramatique de l’histoire.

2. Relevez les mots appartenant au vocabulaire « Régence ». Quel est leur effet ?

Genre ou thèmes

1. Contrairement à la plupart des autres nouvelles, celle-ci est composée de parties numérotées. Donnez un titre à ces parties ; en quoi ce découpage correspond-il à l’ordre typique du récit fantastique ?

2. Quelle valeur symbolique peut prendre la difficulté étonnante de progression dans ce qui devait être une simple promenade ?

3. Montrez que la scène d’animation des objets est organisée comme un rituel.

4. Après « l’expérience fantastique », les choses rentrent apparemment dans l’ordre ; relevez les signes préparant ce retour au monde ordinaire.

5. Y a-t-il des restes ou des traces de mystère dans la réalité finalement rétablie ? En quoi le dénouement maintient-il l’hésitation propre au genre fantastique ?

Écriture

1. Rédigez le monologue intérieur d’Arrigo lorsqu’il tente de réveiller Théodore.

2. Le lendemain, Théodore décrit sincèrement à ses amis ce qu’il a ressenti ; écrivez le récit qu’il leur fait. Imaginez ensuite leur réponse incrédule, et les efforts qu’ils font pour le persuader que rien de cela n’a existé.

Pour aller plus loin

1. La nouvelle met en scène un univers vieilli, des objets surannés conservés anachroniquement dans le présent, elle joue sur une suspension du temps ordinaire, et la présence d’une pendule y a beaucoup d’importance. Étudiez toutes ces variations sur le temps.

2. « La Cafetière » est en grande partie inspirée d’une nouvelle d’Hoffmann, « Le Vase d’or ». Faites une recherche sur Hoffmann et comparez ces deux nouvelles.

À retenir

La nouvelle doit à Hoffmann son déroulement, modèle du genre fantastique : le narrateur décrit dans un prélude la situation du personnage dans la réalité ; puis survient « l’intrusion brutale du mystère dans la vie réelle », au cours d’un épisode plongé dans un temps autre, et dominé par la rencontre avec une femme idéale ; enfin le retour à l’ordinaire rétablit un ordre, sous la pression d’une force extérieure, mais cet ordre est instable et garde trace de l’expérience fantastique.





Omphale, ou la tapisserie amoureuse

Histoire rococo1

MON ONCLE, le chevalier de +++2, habitait une petite maison donnant d’un côté sur la triste rue des Tournelles et de l’autre sur le triste boulevard Saint-Antoine3. Entre le boulevard et le corps du logis4, quelques vieilles charmilles5, dévorées d’insectes et de mousse, étiraient piteusement leurs bras décharnés6 au fond d’une espèce de cloaque7 encaissé par de noires et hautes murailles. Quelques pauvres fleurs étiolées8 penchaient languissamment9 la tête comme des jeunes filles poitrinaires10, attendant qu’un rayon de soleil vînt sécher leurs feuilles à moitié pourries. Les herbes avaient fait irruption dans les allées, qu’on avait peine à reconnaître, tant il y avait longtemps que le râteau11 ne s’y était promené. Un ou deux poissons rouges flottaient plutôt qu’ils ne nageaient dans un bassin couvert de lentilles d’eau12 et de plantes de marais.

Mon oncle appelait cela son jardin.

Dans le jardin de mon oncle, outre toutes les belles choses que nous venons de décrire, il y avait un pavillon13 passablement maussade14, auquel, sans doute par antiphrase15, il avait donné le nom de Délices. Il était dans un état de dégradation complète. Les murs faisaient ventre16 ; de larges plaques de crépi s’étaient détachées et gisaient à terre entre les orties et la folle avoine ; une moisissure putride17 verdissait les assises18 inférieures ; les bois des volets et des portes avaient joué, et ne fermaient plus ou fort mal. Une espèce de gros pot à feu19 avec des effluves rayonnantes formait la décoration de l’entrée principale ; car, au temps de Louis XV20, temps de la construction des Délices, il y avait toujours, par précaution, deux entrées. Des oves21, des chicorées22 et des volutes23 surchargeaient la corniche toute démantelée par l’infiltration des eaux pluviales. Bref, c’était une fabrique24 assez lamentable à voir que les Délices de mon oncle le chevalier de +++.

Cette pauvre ruine d’hier, aussi délabrée que si elle eût mille ans, ruine de plâtre et non de pierre, toute ridée, toute gercée, couverte de lèpre25, rongée de mousse et de salpêtre26, avait l’air d’un de ces vieillards précoces, usés par de sales débauches ; elle n’inspirait aucun respect, car il n’y a rien d’aussi laid et d’aussi misérable au monde qu’une vieille robe de gaze et un vieux mur de plâtre, deux choses qui ne doivent pas durer et qui durent.

C’était dans ce pavillon que mon oncle m’avait logé.

L’intérieur n’en était pas moins rococo que l’extérieur, quoiqu’un peu mieux conservé. Le lit était de lampas27 jaune à grandes fleurs blanches. Une pendule de rocaille28 posait sur un piédouche29 incrusté de nacre et d’ivoire. Une guirlande de roses pompon30 circulait coquettement autour d’une glace de Venise ; au-dessus des portes les quatre saisons étaient peintes en camaïeu31. Une belle dame, poudrée à frimas32, avec un corset bleu de ciel et une échelle de rubans33 de la même couleur, un arc dans la main droite, une perdrix dans la main gauche, un croissant sur le front34, un lévrier à ses pieds, se prélassait et souriait le plus gracieusement du monde dans un large cadre ovale. C’était une des anciennes maîtresses de mon oncle, qu’il avait fait peindre en Diane35. L’ameublement, comme on voit, n’était pas des plus modernes. Rien n’empêchait que l’on ne se crût au temps de la Régence36, et la tapisserie mythologique qui tendait les murs complétait l’illusion on ne peut mieux.

La tapisserie représentait Hercule filant37 aux pieds d’Omphale38. Le dessin était tourmenté à la façon de Van Loo39 et dans le style le plus Pompadour40 qu’il soit possible d’imaginer. Hercule avait une quenouille41 entourée d’une faveur42 couleur de rose ; il relevait son petit doigt avec une grâce toute particulière, comme un marquis qui prend une prise de tabac43, en faisant tourner, entre son pouce et son index, une blanche flammèche de filasse44 ; son cou nerveux était chargé de nœuds de rubans, de rosettes, de rangs de perles et de mille affiquets45 féminins ; une large jupe gorge de pigeon46, avec deux immenses paniers47, achevait de donner un air tout à fait galant48 au héros vainqueur de monstres.

Omphale avait ses blanches épaules à moitié couverte par la peau du lion de Némée49 ; sa main frêle s’appuyait sur la noueuse massue de son amant ; ses beaux cheveux blond cendré avec un œil de poudre50 descendaient nonchalamment le long de son cou, souple et onduleux comme un cou de colombe ; ses petits pieds, vrais pieds d’Espagnole ou de Chinoise, et qui eussent été au large dans la pantoufle51 de verre de Cendrillon, étaient chaussés de cothurnes52 demi-antiques, lilas tendre, avec un semis de perles. Vraiment elle était charmante ! Sa tête se rejetait en arrière d’un air de crânerie adorable ; sa bouche se plissait et faisait une délicieuse petite moue ; sa narine était légèrement gonflée, ses joues un peu allumées ; un assassin53, savamment placé, en rehaussait l’éclat d’une façon merveilleuse ; il ne lui manquait qu’une petite moustache pour faire un mousquetaire accompli.

Il y avait encore bien d’autres personnages dans la tapisserie, la suivante54 obligée, le petit Amour de rigueur ; mais ils n’ont pas laissé dans mon souvenir une silhouette assez distincte pour que je les puisse décrire.

En ce temps-là j’étais fort jeune, ce qui ne veut pas dire que je sois très vieux aujourd’hui ; mais je venais de sortir du collège, et je restai chez mon oncle en attendant que j’eusse fait choix d’une profession. Si le bonhomme avait pu prévoir que j’embrasserais celle de55 conteur fantastique, nul doute qu’il ne m’eût mis à la porte et déshérité irrévocablement ; car il professait pour la littérature en général, et les auteurs en particulier, le dédain le plus aristocratique. En vrai gentilhomme qu’il était, il voulait faire pendre ou rouer de coups de bâton, par ces gens, tous ces petits grimauds56 qui se mêlent de noircir du papier et parlent irrévérencieusement des personnes de qualité. Dieu fasse paix à mon pauvre oncle ! mais il n’estimait réellement au monde que l’épître à Zétulbé57.

Donc je venais de sortir du collège. J’étais plein de rêves et d’illusions ; j’étais naïf autant et peut-être plus qu’une rosière de Salency58. Tout heureux de ne plus avoir de pensums59 à faire, je trouvais que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je croyais à une infinité de choses ; je croyais à la bergère de M. de Florian60, aux moutons peignés et poudrés à blanc61 ; je ne doutais pas un instant du troupeau de Mme Deshoulières62. Je pensais qu’il y avait effectivement neuf muses63, comme l’affirmait l’Appendix de Diis et Heroïbus du père Jouvency64. Mes souvenirs de Berquin65 et de Gessner66 me créaient un petit monde où tout était rose, bleu de ciel et vert pomme. Ô sainte innocence ! sancta simplicitas ! comme dit Méphistophélès67.

Quand je me trouvai dans cette belle chambre, chambre à moi, à moi tout seul, je ressentis une joie à nulle autre seconde. J’inventoriai soigneusement jusqu’au moindre meuble ; je furetai dans tous les coins, et je l’explorai dans tous les sens. J’étais au quatrième ciel, heureux comme un roi ou deux. Après le souper68 (car on soupait chez mon oncle), charmante coutume qui s’est perdue avec tant d’autres non moins charmantes que je regrette de tout ce que j’ai de cœur, je pris mon bougeoir69 et je me retirai70, tant j’étais impatient de jouir de ma nouvelle demeure.

En me déshabillant, il me sembla que les yeux d’Omphale avaient remué ; je regardai plus attentivement, non sans un léger sentiment de frayeur, car la chambre était grande, et la faible pénombre lumineuse qui flottait autour de la bougie ne servait qu’à rendre les ténèbres plus visibles. Je crus voir qu’elle avait la tête tournée en sens inverse. La peur commençait à me travailler sérieusement ; je soufflai la lumière71. Je me tournai du côté du mur, je mis mon drap par-dessus ma tête, je tirai mon bonnet jusqu’à mon menton, et je finis par m’endormir.

Je fus plusieurs jours sans oser jeter les yeux sur la maudite tapisserie.

Il ne serait peut-être pas inutile, pour rendre plus vraisemblable l’invraisemblable histoire que je vais raconter, d’apprendre à mes belles lectrices qu’à cette époque j’étais en vérité un assez joli garçon. J’avais les yeux les plus beaux du monde : je le dis parce qu’on me l’a dit ; un teint un peu plus frais que celui que j’ai maintenant, un vrai teint d’œillet ; une chevelure brune et bouclée que j’ai encore, et dix-sept ans que je n’ai plus. Il ne me manquait qu’une jolie marraine pour faire un très passable Chérubin72 ; malheureusement la mienne avait cinquante-sept ans et trois dents, ce qui était trop d’un côté et pas assez de l’autre.

Un soir, pourtant, je m’aguerris73 au point de jeter un coup d’œil sur la belle maîtresse d’Hercule ; elle me regardait de l’air le plus triste et le plus langoureux du monde. Cette fois-là j’enfonçai mon bonnet jusque sur mes épaules et je fourrai ma tête sous le traversin.

Je fis cette nuit-là un rêve singulier, si toutefois c’était un rêve.

J’entendis les anneaux des rideaux de mon lit glisser en criant sur leurs tringles, comme si l’on eût tiré précipitamment les courtines74. Je m’éveillai ; du moins dans mon rêve il me sembla que je m’éveillais. Je ne vis personne.

La lune donnait sur les carreaux et projetait dans la chambre sa lueur bleue et blafarde. De grandes ombres, des formes bizarres, se dessinaient sur le plancher et sur les murailles75. La pendule sonna un quart ; la vibration fut longue à s’éteindre ; on aurait dit un soupir. Les pulsations du balancier, qu’on entendait parfaitement, ressemblaient à s’y méprendre au cœur d’une personne émue.

Je n’étais rien moins qu’à mon aise et je ne savais trop que penser.

Un furieux76 coup de vent fit battre les volets et ployer77 le vitrage de la fenêtre. Les boiseries craquèrent, la tapisserie ondula. Je me hasardai à regarder du côté d’Omphale, soupçonnant confusément qu’elle était pour quelque chose dans tout cela. Je ne m’étais pas trompé.

La tapisserie s’agita violemment. Omphale se détacha du mur et sauta légèrement sur le parquet ; elle vint à mon lit en ayant soin de se tourner du côté de l’endroit78. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de raconter ma stupéfaction. Le vieux militaire le plus intrépide n’aurait pas été trop rassuré dans une pareille circonstance, et je n’étais ni vieux ni militaire. J’attendis en silence la fin de l’aventure.

Une petite voix flûtée79 et perlée80 résonna doucement à mon oreille, avec ce grasseyement81 mignard82 affecté sous la Régence par les marquises et les gens du bon ton83 :

« Est-ce que je te fais peur, mon enfant ? Il est vrai que tu n’es qu’un enfant ; mais cela n’est pas joli d’avoir peur des dames, surtout de celles qui sont jeunes et te veulent du bien ; cela n’est ni honnête ni français ; il faut te corriger de ces craintes-là. Allons, petit sauvage, quitte cette mine et ne te cache pas la tête sous les couvertures. Il y aura beaucoup à faire à ton éducation, et tu n’es guère avancé, mon beau page84 ; de mon temps les Chérubins étaient plus délibérés85 que tu ne l’es.

– Mais, dame, c’est que...

– C’est que cela te semble étrange de me voir ici et non là, dit-elle en pinçant légèrement sa lèvre rouge avec ses dents blanches, et en étendant vers la muraille son doigt long et effilé. En effet, la chose n’est pas trop naturelle ; mais, quand je te l’expliquerais, tu ne la comprendrais guère mieux : qu’il te suffise donc de savoir que tu ne cours aucun danger.

– Je crains que vous ne soyez le... le...

– Le diable, tranchons le mot, n’est-ce pas ? c’est cela que tu voulais dire ; au moins tu conviendras que je ne suis pas trop noire pour un diable, et que, si l’enfer était peuplé de diables faits comme moi, on y passerait son temps aussi agréablement qu’en paradis. »

Pour montrer qu’elle ne se vantait pas, Omphale rejeta en arrière sa peau de lion et me fit voir des épaules et un sein d’une forme parfaite et d’une blancheur éblouissante.

« Eh bien ! qu’en dis-tu ? fit-elle d’un petit air de coquetterie satisfaite.

– Je dis que, quand vous seriez le diable en personne, je n’aurais plus peur, Madame Omphale.

– Voilà qui est parler ; mais ne m’appelez plus ni madame ni Omphale. Je ne veux pas être madame pour toi, et je ne suis pas plus Omphale que je ne suis le diable.

– Qu’êtes-vous donc, alors ?

– Je suis la marquise de T+++. Quelque temps après mon mariage le marquis fit exécuter cette tapisserie pour mon appartement, et m’y fit représenter sous le costume d’Omphale ; lui-même y figure sous les traits d’Hercule. C’est une singulière idée qu’il a eue là ; car, Dieu le sait, personne au monde ne ressemblait moins à Hercule que le pauvre marquis. Il y a bien longtemps que cette chambre n’a été habitée. Moi, qui aime naturellement la compagnie, je m’ennu yais à périr, et j’en avais la migraine. Être avec mon mari, c’est être seule. Tu es venu, cela m’a réjouie ; cette chambre morte s’est ranimée, j’ai eu à m’occuper de quelqu’un. Je te regardais aller et venir, je t’écoutais dormir et rêver ; je suivais tes lectures. Je te trouvais bonne grâce, un air avenant, quelque chose qui me plaisait : je t’aimais enfin. Je tâchai de te le faire comprendre ; je poussais des soupirs, tu les prenais pour ceux du vent ; je te faisais des signes, je te lançais des œillades86 langoureuses, je ne réussissais qu’à te causer des frayeurs horribles. En désespoir de cause, je me suis décidée à la démarche inconvenante que je fais, et à te dire franchement ce que tu ne pouvais entendre à demi-mot. Maintenant que tu sais que je t’aime, j’espère que... »

La conversation en était là, lorsqu’un bruit de clef se fit entendre dans la serrure.

Omphale tressaillit et rougit jusque dans le blanc des yeux.

« Adieu ! dit-elle, à demain. » Et elle retourna à sa muraille à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers.

C’était Baptiste qui venait chercher mes habits pour les brosser.

« Vous avez tort, monsieur, me dit-il, de dormir les rideaux ouverts. Vous pourriez vous enrhumer du cerveau ; cette chambre est si froide ! »

En effet, les rideaux étaient ouverts : moi qui croyais n’avoir fait qu’un rêve, je fus très étonné, car j’étais sûr qu’on les avait fermés le soir.

Aussitôt que Baptiste fut parti, je courus à la tapisserie. Je la palpai dans tous les sens ; c’était bien une vraie tapisserie de laine, raboteuse87 au toucher comme toutes les tapisseries possibles. Omphale ressemblait au charmant fantôme de la nuit comme un mort ressemble à un vivant. Je relevai le pan ; le mur était plein ; il n’y avait ni panneau masqué ni porte dérobée. Je fis seulement cette remarque88, que plusieurs fils étaient rompus dans le morceau de terrain où portaient les pieds d’Omphale. Cela me donna à penser.

Je fus toute la journée d’une distraction sans pareille ; j’attendais le soir avec inquiétude et impatience tout ensemble. Je me retirai de bonne heure, décidé à voir comment tout cela finirait. Je me couchai ; la marquise ne se fit pas attendre ; elle sauta à bas du trumeau89 et vint tomber droit à mon lit ; elle s’assit à mon chevet, et la conversation commença.

Comme la veille, je lui fis des questions, je lui demandai des explications. Elle éludait les unes, répondait aux autres d’une manière évasive, mais avec tant d’esprit qu’au bout d’une heure je n’avais pas le moindre scrupule sur ma liaison avec elle.

Tout en parlant, elle passait ses doigts dans mes cheveux, me donnait de petits coups sur les joues et de légers baisers sur le front.

Elle babillait90, elle babillait d’une manière moqueuse et mignarde, dans un style à la fois élégant et familier, et tout à fait grande dame, que je n’ai jamais retrouvé depuis dans personne.

Elle était assise d’abord sur la bergère91 à côté du lit ; bientôt elle passa un de ses bras autour de mon cou, je sentais son cœur battre avec force contre moi. C’était bien une belle et charmante femme réelle, une véritable marquise, qui se trouvait à côté de moi. Pauvre écolier de dix-sept ans ! Il y avait de quoi en perdre la tête ; aussi je la perdis. Je ne savais pas trop ce qui allait se passer, mais je pressentais vaguement que cela ne pouvait plaire au marquis.

« Et monsieur le marquis, que va-t-il dire là-bas sur son mur ? »

La peau du lion était tombée à terre, et les cothurnes lilas tendre glacé d’argent gisaient à côté de mes pantoufles.

« Il ne dira rien, reprit la marquise en riant de tout son cœur. Est-ce qu’il voit quelque chose ? D’ailleurs, quand il verrait92, c’est le mari le plus philosophe93 et le plus inoffensif du monde ; il est habitué à cela. M’aimes-tu, enfant ?

– Oui, beaucoup, beaucoup... »

Le jour vint ; ma maîtresse s’esquiva.

La journée me parut d’une longueur effroyable. Le soir arriva enfin. Les choses se passèrent comme la veille, et la seconde nuit n’eut rien à envier à la première. La marquise était de plus en plus adorable. Ce manège se répéta pendant assez longtemps encore. Comme je ne dormais pas la nuit, j’avais tout le jour une espèce de somnolence qui ne parut pas de bon augure à mon oncle. Il se douta de quelque chose ; il écouta probablement à la porte, et entendit tout ; car un beau matin il entra dans ma chambre si brusquement, qu’Antoinette eut à peine le temps de remonter à sa place.

Il était suivi d’un ouvrier tapissier avec des tenailles et une échelle.

Il me regarda d’un air rogue94 et sévère qui me fit voir qu’il savait tout.

« Cette marquise de T+++ est vraiment folle ; où diable avait-elle la tête de s’éprendre d’un morveux de cette espèce ? fit mon oncle entre ses dents ; elle avait pourtant promis d’être sage ! Jean, décrochez cette tapisserie, roulez-là et portez-là au grenier. »

Chaque mot de mon oncle était un coup de poignard.

Jean roula mon amante Omphale, ou la marquise Antoinette de T+++, avec Hercule, ou le marquis de T+++, et porta le tout au grenier. Je ne pus retenir mes larmes.

Le lendemain, mon oncle me renvoya par la diligence95 de B+++ chez mes respectables parents, auxquels, comme on pense bien, je ne soufflai pas mot de mon aventure.

Mon oncle mourut ; on vendit sa maison et les meubles ; la tapisserie fut probablement vendue avec le reste.

Toujours est-il qu’il y a quelque temps, en furetant chez un marchand de bric-à-brac96 pour trouver des momeries97, je heurtai du pied un gros rouleau tout poudreux et couvert de toiles d’araignée.

« Qu’est cela ? dis-je à l’Auvergnat.

– C’est une tapisserie rococo qui représente les amours de madame Omphale et de monsieur Hercule ; c’est du Beauvais98, tout en soie et joliment conservé. Achetez-moi cela pour votre cabinet ; je ne vous le vendrai pas cher, parce que c’est vous. »

Au nom d’Omphale, tout mon sang reflua sur mon cœur.

« Déroulez cette tapisserie », fis-je au marchand d’un ton bref et entrecoupé comme si j’avais la fièvre.

C’était bien elle. Il me sembla que sa bouche me fit un gracieux sourire et que son œil s’alluma en rencontrant le mien.

« Combien en voulez-vous ?

– Mais je ne puis vous céder cela à moins de quatre cents francs, tout au juste.

– Je ne les ai pas sur moi. Je m’en vais les chercher ; avant une heure je suis ici. »

Je revins avec l’argent ; la tapisserie n’y était plus. Un Anglais l’avait marchandée pendant mon absence, en avait donné six cents francs et l’avait emportée.

Au fond, peut-être vaut-il mieux que cela se soit passé ainsi et que j’aie gardé intact ce délicieux souvenir. On dit qu’il ne faut pas revenir sur ses premières amours ni aller voir la rose qu’on a admirée la veille.

Et puis je ne suis plus assez jeune ni assez joli garçon pour que les tapisseries descendent du mur en mon honneur.



1. Rococo : le mot a deux sens ici combinés ; il désigne un style, celui de la Régence, et connote tout ce qui « est vieux et hors de mode, dans les arts, la littérature, les costumes, les manières, etc. » (Compléments du Dictionnaire de l’Académie, 1842). Dans ses Promenades dans Rome (1828), Stendhal commentait « ce mauvais goût désigné dans les ateliers sous le nom un peu vulgaire de rococo ».

2. Le chevalier de *** : c’est une convention des romans, en particulier à l’âge classique, que de nommer un personnage par son titre sans préciser son nom propre.

3. Boulevard Saint-Antoine : l’action se déroule à Paris, c’est-à-dire dans un espace familier.

4. Le corps du logis : les parties centrales de l’habitation.

5. Charmilles : allées de verdures ; le terme est légèrement précieux.

6. Décharnés : excessivement maigres, sans chair.

7. Cloaque : lieu sale et malsain.

8. Étiolées : décolorées, avec peu de vie.

9. Languissamment : avec langueur, avec peu d’énergie.

10. Poitrinaires : malades de la tuberculose.

11. Le râteau : outil de jardinage. « Il y avait longtemps que le râteau ne s’y était promené » : le jardin était abandonné depuis longtemps.

12. Lentilles d’eau : plantes flottant dans des eaux stagnantes.

13. Un pavillon : un petit bâtiment isolé dans le jardin.

14. Maussade : triste.

15. Par antiphrase : l’antiphrase est une figure de rhétorique par laquelle on dit le contraire de ce que l’on voudrait faire comprendre ; c’est un mode d’expression ironique.

16. Faisaient ventre : étaient renflés, bombés.

17. Putride : en décomposition.

18. Les assises : rang de pierre qui constitue la base d’un mur.

19. Pot à feu : ornement architectural en forme de vase d’où sortent des flammes.

20. Au temps de Louis XV : au début du XVIIIe siècle.

21. Oves : ornement architectural, en forme d’œuf.

22. Chicorées : ornement architectural en forme de feuilles de chicorée.

23. Volutes : ornements en forme de spirale.

24. Une fabrique : mot vieilli ; petit bâtiment ornant un parc.

25. Couverte de lèpre : couverte de taches.

26. Salpêtre : poussière produite sur les murs par les moisissures.

27. Lampas : tissu de soie orné de grands dessins en relief.

28. Rocaille : style de décoration en vogue sous Louis XV, et qui a donné le mot « rococo » (voir le sous-titre de la nouvelle), caractérisé par des lignes courbes, souples, fantaisistes, et des volutes.

29. Un piédouche : un petit piédestal.

30. Roses pompon : variété de rose.

31. Camaïeu : peinture où une seule couleur est employée, selon toutes ses nuances et ses dégradés.

32. Poudrée à frimas : dont les cheveux sont recouverts d’une légère couche de poudre blanche, comme du givre.

33. Échelle de rubans : ornement d’un vêtement formé de rubans superposés.

34. Un croissant sur le front : croissant de lune qui orne la chevelure de la déesse Diane.

35. Diane : déesse des Bois et de la Nature, représentée en chasseresse.

36. La Régence : période de l’histoire de France qui correspond à la minorité de Louis XV (1715-1723). Le style Régence est très apprécié par la Bohème du Doyenné, à laquelle appartient Gautier, car il s’oppose à la froideur du classicisme.

37. Filant : préparant le fil pour un travail de tapisserie ; c’est une occupation très féminine.

38. Omphale : reine de Lydie, dont le dieu Hercule a été condamné à être l’esclave, obligé de s’habiller en femme et de filer la laine. Omphale, elle, revêtait la peau de lion et portait la massue d’Hercule.

39. Van Loo : peintre français (1705-1765), d’origine flamande.

40. Pompadour : maîtresse attitrée de Louis XV. Le style Pompadour est une nuance du style rococo.

41. Une quenouille : bâton utilisé pour filer.

42. Une faveur : un ruban.

43. Une prise de tabac : une dose de tabac.

44. Flammèche de filasse : matière textile végétale (comme le lin) non encore filée.

45. Affiquets : parures (le mot peut être péjoratif).

46. Gorge de pigeon : couleur moirée et changeante comme les plumes de la gorge des pigeons.

47. Paniers : jupons à baleines rigides servant à faire bouffer une robe.

48. Galant : gracieux, élégant, séducteur.

49. Lion de Némée : monstre qu’Hercule a étouffé de ses propres mains dans la ville de Némée (Argos) et dont il a revêtu la peau.

50. Œil de poudre : poudre légère et teintée recouvrant les cheveux.

51. Qui eussent été au large dans la pantoufle : pour lesquels même la pantoufle aurait été trop grande.

52. Cothurnes : chaussures montantes à lacets que l’on portait dans l’Antiquité.

53. Un assassin : petite morceau d’étoffe noire posé sur la peau pour en faire ressortir la blancheur, comme un grain de beauté ; on l’appelle aussi « mouche » et, selon sa position, il porte un nom spécifique et aguicheur : l’assassin, la discrète…

54. La suivante : jeune fille attachée au service d’une grande dame.

55. J’embrasserais celle de : je choisirais le métier de.

56. Grimauds : mauvais écrivains.

57. L’épître à Zétulbé : référence à un opéra-comique de Boieldieu, Le Calife de Bagdad, donné le 16 février 1800, mais aussi, plus largement, à une romance sentimentale en vogue à la même époque.

58. Rosière de Salency : une rosière est une jeune fille récompensée publiquement pour sa vertu ; dans la ville de Salency, dans l’Oise, on couronnait chaque année les jeunes filles de roses le jour de la Saint-Médard.

59. Pensums : travail à faire par un élève en guise de punition.

60. La bergère de M. de Florian : personnage typique des œuvres de Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), auteur de comédies, de fables et de pastorales.

61. Poudrés à blanc : dont le pelage, comme les cheveux des belles, est recouvert d’une fine couche de poudre blanche.

62. Madame Deshoulières : Antoinette du Ligier de La Garde (1643-1694), auteur de poésies pastorales.

63. Neuf muses : les déesses des arts, qui étaient au nombre de neuf.

64. Le père Jouvency : jésuite né en 1643 et mort en 1719, auteur d’un dictionnaire de mythologie cité précédemment, longtemps utilisé dans l’enseignement.

65. Berquin : Arnaud Berquin (1749-1791) est un auteur de romances sentimentales et bien pensantes.

66. Gessner : Salomon Gessner (1730-1788) est un écrivain suisse-allemand, auteur d’Idylles souvent traduites en français.

67. Méphistophélès : personnage du Faust de Goethe dont Nerval, ami de Gautier, avait traduit la première partie en 1828.

68. Souper : repas pris à une heure déjà avancée de la nuit ; cette pratique typique du XVIIIe siècle était déjà désuète au XIXe siècle.

69. Mon bougeoir : on s’éclairait alors bien sûr à la bougie.

70. Je me retirai : je montai dans ma chambre.

71. Je soufflai la lumière : j’éteignis la bougie.

72. Une jolie marraine pour faire un très passable Chérubin : Chérubin est un personnage de page (jeune enfant au service d’une famille aristocratique) dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Dans cette célèbre pièce, Chérubin est amoureux de la comtesse Almaviva, qu’il appelle sa « marraine ».

73. Je m’aguerris : j’eus le courage, je pris sur moi.

74. Les courtines : les rideaux du lit.

75. Les murailles : les murs.

76. Furieux : très violent.

77. Ployer : fléchir, se courber.

78. En ayant soin de se tourner du côté de l’endroit : c’est une figure de tapisserie, qui a un envers et un endroit ; mais c’est aussi une femme dénudée – l’expression a alors quelque chose de salace ; à rapprocher de la phrase : « Et elle retourna à sa muraille, à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers. ».

79. Flûtée : aiguë comme le son d’une flûte.

80. Perlée : harmonieuse, aux sonorités distinctes.

81. Grasseyement : façon maniérée de prononcée les « r ».

82. Mignard : gracieux, mignon. Le style « mignard » est vieilli au moment où Gautier écrit.

83. Les gens du bon ton : les gens « comme il faut ».

84. Page : un page est un jeune serviteur.

85. Délibérés : enhardis, sans timidité.

86. Des œillades : des clins d’œil amoureux.

87. Raboteuse : rugueuse.

88. Je fis seulement cette remarque : je notai seulement.

89. Trumeau : partie d’un mur, d’une cloison, comprise entre deux baies, deux fenêtres ; par extension, panneau ornant la partie supérieure d’une glace de cheminée.

90. Elle babillait : elle parlait gracieusement.

91. La bergère : fauteuil large, moelleux et profond.

92. Quand il verrait : quand bien même il verrait, même s’il voyait.

93. Philosophe : sage ; cet adjectif est ici employé ironiquement (le mari est compréhensif, il ferme les yeux sur la conduite de sa femme).

94. Un air rogue : un air renfrogné.

95. Diligence : voiture à cheval.

96. Marchand de bric-à-brac : brocanteur.

97. Des momeries : des accessoires de déguisement.

98. Du Beauvais : des tapisseries fabriquées à Beauvais, ville réputée pour ce type d’artisanat.





Clefs d’analyse

Omphale

Action et personnages

1. Qui raconte l’histoire ? Où se trouve ce narrateur au moment de l’aventure ? En quoi est-ce une situation propice au fantastique ?

2. Quelle scène mythologique représente la tapisserie ? Pourquoi cela est-il intéressant dans l’interprétation de la nouvelle ?

3. Quelles sont les précisions sur l’histoire passée du héros qui font de lui un innocent ? Quel genre d’innocent est-il ? En quoi cela le prédispose-t-il à l’aventure fantastique ?

4. Quelles sont les identités successives d’Omphale ?

Langue

1. Observez le niveau de langue depuis le début du texte jusqu’à « complétait l’illusion on ne peut mieux ». Ce vocabulaire est-il ordinaire ? Correspond-il à la période où Gautier écrit ? Comment interpréter ce choix ?

2. Relevez les termes qui font du monde décrit un univers délabré, pourri, décrépit.

3. Relevez les allusions grivoises et les clins d’œil au lecteur dans les descriptions et les paroles de la marquise. Quelle image de la vie d’Ancien Régime donnent-elles ?

Genre ou thèmes

1. Montrez que les descriptions successives du jardin en personnifient les divers éléments. Quel est l’effet de cette personnification ? Que prépare-t-elle ?

2. Étudiez les marques de distanciation* dans le discours du narrateur et de certains personnages. Comment infléchissent-elles le sens de la nouvelle ?

3. À quels personnages littéraires différents le narrateur se compare-t-il pour souligner sa naïveté ?

Écriture

4. Récrivez sans ironie la description du jardin pour le transformer en un lieu majestueux.

5. L’oncle semble connaître les pouvoirs mystérieux de la tapisserie ; imaginez son histoire en un paragraphe.

6. La dernière phrase amorce une réflexion mélancolique sur les rapports entre le vieillissement et le désir ; rédigez sur ce thème un dialogue entre deux personnages qui ont des opinions opposées.

Pour aller plus loin

1. Faites une recherche sur l’époque rococo. Pourquoi intéresset-elle autant l’esthète qu’est Gautier ?

2. « La Cafetière » et « Omphale » présentent bien des similitudes dans l’art du portrait littéraire : comparaisons, choix du détail ridicule, apparence stéréotypées… Étudiez les portraits et les autoportraits de ces deux nouvelles. Montrez qu’ils provoquent un effet de distanciation.

À retenir

Gautier ne croit pas au progrès. Son présent, nostalgique, est souvent synonyme de médiocrité ou de délabrement, comme le jardin d’« Omphale ». Il lui substitue un passé marqué par le désir du Beau et organise une rencontre fantastique entre deux époques éloignées ; l’œuvre d’art sert de médiation, incarnant la permanence du passé dans le présent, où mystère et réalité glissent l’un dans l’autre sans s’exclure.





La Morte amoureuse

VOUS ME DEMANDEZ, frère1, si j’ai aimé ; oui. C’est une histoire singulière et terrible, et, quoique j’aie soixante-six ans, j’ose à peine remuer la cendre de ce souvenir. Je ne veux rien vous refuser, mais je ne ferais pas à une âme moins éprouvée2 un pareil récit. Ce sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu’ils me soient arrivés. J’ai été pendant plus de trois ans le jouet d’une illusion singulière et diabolique. Moi, pauvre prêtre de campagne, j’ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale3. Un seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa4 causer la perte de mon âme ; mais enfin, avec l’aide de Dieu et de mon saint patron, je suis parvenu à chasser l’esprit malin5 qui s’était emparé de moi. Mon existence s’était compliquée d’une existence nocturne entièrement différente. Le jour, j’étais un prêtre du Seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes ; la nuit, dès que j’avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, buvant et blasphémant ; et lorsqu’au lever de l’aube je me réveillais, il me semblait au contraire que je m’endormais et que je rêvais que j’étais prêtre. De cette vie somnambulique il m’est resté des souvenirs d’objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère6, on dirait plutôt, à m’entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de Dieu des jours trop agités, qu’un humble séminariste7 qui a vieilli dans une cure8 ignorée, au fond d’un bois et sans aucun rapport avec les choses du siècle9.

Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits !

Dès ma plus tendre enfance, je m’étais senti vocation pour l’état de prêtre ; aussi toutes mes études furent-elles dirigées dans ce sens-là, et ma vie, jusqu’à vingt-quatre ans, ne fut-elle qu’un long noviciat10. Ma théologie11 achevée, je passai successivement par tous les petits ordres12, et mes supérieurs me jugèrent digne, malgré ma grande jeunesse, de franchir le dernier et redoutable degré. Le jour de mon ordination13 fut fixé à la semaine de Pâques.

Je n’étais jamais allé dans le monde ; le monde, c’était pour moi l’enclos du collège et du séminaire. Je savais vaguement qu’il y avait quelque chose que l’on appelait femme, mais je n’y arrêtais pas ma pensée ; j’étais d’une innocence parfaite. Je ne voyais ma mère vieille et infirme que deux fois l’an. C’étaient là toutes mes relations avec le dehors.

Je ne regrettais rien, je n’éprouvais pas la moindre hésitation devant cet engagement irrévocable ; j’étais plein de joie et d’impatience. Jamais jeune fiancé n’a compté les heures avec une ardeur plus fiévreuse ; je n’en dormais pas, je rêvais que je disais la messe ; être prêtre, je ne voyais rien de plus beau au monde : j’aurais refusé d’être roi ou poète. Mon ambition ne concevait pas au-delà.

Ce que je dis là est pour vous montrer combien ce qui m’est arrivé ne devait pas m’arriver, et de quelle fascination inexplicable j’ai été la victime.

Le grand jour venu, je marchai à l’église d’un pas si léger, qu’il me semblait que je fusse soutenu en l’air ou que j’eusse des ailes aux épaules. Je me croyais un ange, et je m’étonnais de la physionomie sombre et préoccupée de mes compagnons ; car nous étions plusieurs. J’avais passé la nuit en prières, et j’étais dans un état qui touchait presque à l’extase14. L’évêque, vieillard vénérable15, me paraissait Dieu le Père penché sur son éternité, et je voyais le ciel à travers les voûtes du temple16.

Vous savez les détails de cette cérémonie : la bénédiction, la communion sous les deux espèces17, l’onction de la paume des mains18 avec l’huile des catéchumènes19, et enfin le saint sacrifice offert de concert avec l’évêque. Je ne m’appesantirai pas sur cela. Oh ! que Job20 a raison, et que celui-là est imprudent qui ne conclut pas un pacte avec ses yeux ! Je levai par hasard ma tête, que j’avais jusque-là tenue inclinée, et j’aperçus devant moi, si près que j’aurais pu la toucher, quoique en réalité elle fût à une assez grande distance et de l’autre côté de la balustrade21, une jeune femme d’une beauté rare et vêtue avec une magnificence royale. Ce fut comme si des écailles me tombaient des prunelles22. J’éprouvai la sensation d’un aveugle qui recouvrerait subitement la vue. L’évêque, si rayonnant tout à l’heure, s’éteignit tout à coup, les cierges pâlirent sur leurs chandeliers d’or comme les étoiles au matin, et il se fit par toute l’église une complète obscurité. La charmante créature se détachait sur ce fond d’ombre comme une révélation angélique ; elle semblait éclairée d’elle-même et donner le jour plutôt que le recevoir.

Je baissai la paupière, bien résolu à ne plus la relever pour me soustraire à l’influence des objets extérieurs ; car la distraction m’envahissait de plus en plus, et je savais à peine ce que je faisais.

Une minute après, je rouvris les yeux, car à travers mes cils je la voyais étincelante des couleurs du prisme23, et dans une pénombre pourprée comme lorsqu’on regarde le soleil.

Oh ! comme elle était belle ! Les plus grands peintres, lorsque, poursuivant dans le ciel la beauté idéale, ils ont rapporté sur la terre le divin portrait de la Madone, n’approchent même pas de cette fabuleuse réalité. Ni les vers du poète ni la palette du peintre n’en peuvent donner une idée. Elle était assez grande, avec une taille et un port24 de déesse ; ses cheveux, d’un blond doux, se séparaient sur le haut de sa tête et coulaient sur ses tempes comme deux fleuves d’or ; on aurait dit une reine avec son diadème ; son front, d’une blancheur bleuâtre et transparente, s’étendait large et serein sur les arcs de deux cils presque bruns, singularité qui ajoutait encore à l’effet de prunelles vert de mer d’une vivacité et d’un éclat insoutenables. Quels yeux ! avec un éclair ils décidaient de la destinée d’un homme ; ils avaient une vie, une limpidité, une ardeur, une humidité brillante que je n’ai jamais vues à un œil humain ; il s’en échappait des rayons pareils à des flèches et que je voyais distinctement aboutir à mon cœur. Je ne sais si la flamme qui les illuminait venait du ciel ou de l’enfer, mais à coup sûr elle venait de l’un ou de l’autre. Cette femme était un ange ou un démon, et peut-être tous les deux ; elle ne sortait certainement pas du flanc d’Ève, la mère commune. Des dents du plus bel orient25 scintillaient dans son rouge sourire, et de petites fossettes se creusaient à chaque inflexion de sa bouche dans le satin rose de ses adorables joues. Pour son nez, il était d’une finesse et d’une fierté toute royale, et décelait la plus noble origine. Des luisants26 d’agate jouaient sur la peau unie et lustrée de ses épaules à demi découvertes, et des rangs de grosses perles blondes, d’un ton presque semblable à son cou, lui descendaient sur la poitrine. De temps en temps elle redressait sa tête avec un mouvement onduleux de couleuvre ou de paon qui se rengorge27, et imprimait un léger frisson à la haute fraise28 brodée à jour29 qui l’entourait comme un treillis d’argent.

Elle portait une robe de velours nacarat30, et de ses larges manches doublées d’hermine31 sortaient des mains patriciennes32 d’une délicatesse infinie, aux doigts longs et potelés, et d’une si idéale transparence qu’ils laissaient passer le jour comme ceux de l’Aurore33.

Tous ces détails me sont encore aussi présents que s’ils dataient d’hier, et, quoique je fusse dans un trouble extrême, rien ne m’échappait : la plus légère nuance, le petit point noir au coin du menton, l’imperceptible duvet aux commissures des lèvres, le velouté du front, l’ombre tremblante des cils sur les joues, je saisissais tout avec une lucidité étonnante.

À mesure que je la regardais, je sentais s’ouvrir dans moi des portes qui jusqu’alors avaient été fermées ; des soupiraux34 obstrués se débouchaient dans tous les sens et laissaient entrevoir des perspectives inconnues ; la vie m’apparaissait sous un aspect tout autre ; je venais de naître à un nouvel ordre d’idées. Une angoisse effroyable me tenaillait le cœur ; chaque minute qui s’écoulait me semblait une seconde et un siècle. La cérémonie avançait cependant, et j’étais emporté bien loin du monde dont mes désirs naissants assiégeaient furieusement35 l’entrée. Je dis oui36 cependant, lorsque je voulais dire non, lorsque tout en moi se révoltait et protestait contre la violence que ma langue faisait à mon âme : une force occulte m’arrachait malgré moi les mots du gosier. C’est là peut-être ce qui fait que tant de jeunes filles marchent à l’autel avec la ferme résolution de refuser d’une manière éclatante l’époux qu’on leur impose, et que pas une seule n’exécute son projet. C’est là sans doute ce qui fait que tant de pauvres novices prennent le voile, quoique bien décidées à le déchirer en pièces au moment de prononcer leurs vœux. On n’ose causer un tel scandale devant tout le monde ni tromper l’attente de tant de personnes ; toutes ces volontés, tous ces regards semblent peser sur vous comme une chape de plomb37 : et puis les mesures sont si bien prises, tout est si bien réglé à l’avance, d’une façon si évidemment irrévocable, que la pensée cède au poids de la chose et s’affaisse complètement.

Le regard de la belle inconnue changeait d’expression selon le progrès38 de la cérémonie. De tendre et caressant qu’il était d’abord, il prit un air de dédain et de mécontentement comme de ne pas avoir été compris.

Je fis un effort suffisant pour39 arracher une montagne, pour m’écrier que je ne voulais pas être prêtre ; mais je ne pus en venir à bout ; ma langue resta clouée à mon palais, et il me fut impossible de traduire ma volonté par le plus léger mouvement négatif. J’étais, tout éveillé, dans un état pareil à celui du cauchemar, où l’on veut crier un mot dont votre vie dépend, sans en pouvoir venir à bout.

Elle parut sensible au martyre que j’éprouvais, et, comme pour m’encourager, elle me lança une œillade40 pleine de divines promesses. Ses yeux étaient un poème dont chaque regard formait un chant.

Elle me disait :

« Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui-même dans son paradis ; les anges te jalouseront. Déchire ce funèbre linceul41 où tu vas t’envelopper ; je suis la beauté, je suis la jeunesse, je suis la vie ; viens à moi, nous serons l’amour. Que pourrait t’offrir Jéhovah42 pour compensation ? Notre existence coulera comme un rêve et ne sera qu’un baiser éternel.

« Répands43 le vin de ce calice44, et tu es libre. Je t’emmènerai vers les îles inconnues ; tu dormiras sur mon sein, dans un lit d’or massif et sous un pavillon45 d’argent ; car je t’aime et je veux te prendre à ton Dieu, devant qui tant de nobles cœurs répandent des flots d’amour qui n’arrivent pas jusqu’à lui. »

Il me semblait entendre ces paroles sur un rythme d’une douceur infinie, car son regard avait presque la sonorité, et les phrases que ses yeux m’envoyaient retentissaient au fond de mon cœur comme si une bouche invisible les eût soufflées dans mon âme. Je me sentais prêt à renoncer à Dieu, et cependant mon cœur accomplissait machinalement les formalités de la cérémonie. La belle me jeta un second coup d’œil si suppliant, si désespéré, que des lames acérées me traversèrent le cœur, que je me sentis plus de glaives dans la poitrine que la mère des douleurs46.

C’en était fait, j’étais prêtre.

Jamais physionomie humaine ne peignit une angoisse aussi poignante ; la jeune fille qui voit tomber son fiancé mort subitement a côté d’elle, la mère auprès du berceau vide de son enfant, Ève assise sur le seuil de la porte du paradis, l’avare qui trouve une pierre à la place de son trésor, le poète qui a laissé rouler dans le feu le manuscrit unique de son plus bel ouvrage, n’ont point un air plus atterré47 et plus inconsolable. Le sang abandonna complètement sa charmante figure, et elle devint d’une blancheur de marbre ; ses beaux bras tombèrent le long de son corps, comme si les muscles en avaient été dénoués, et elle s’appuya contre un pilier, car ses jambes fléchissaient et se dérobaient sous elle. Pour moi, livide, le front inondé d’une sueur plus sanglante que celle du Calvaire48, je me dirigeai en chancelant vers la porte de l’église ; j’étouffais ; les voûtes s’aplatissaient sur mes épaules, et il me semblait que ma tête soutenait seule tout le poids de la coupole.

Comme j’allais franchir le seuil, une main s’empara brusquement de la mienne ; une main de femme ! Je n’en avais jamais touché. Elle était froide comme la peau d’un serpent, et l’empreinte m’en resta brûlante comme la marque d’un fer rouge. C’était elle. « Malheureux ! malheureux ! qu’as-tu fait ? » me dit-elle à voix basse ; puis elle disparut dans la foule.

Le vieil évêque passa ; il me regarda d’un air sévère. Je faisais la plus étrange contenance49 du monde ; je pâlissais, je rougissais, j’avais des éblouissements. Un de mes camarades eut pitié de moi, il me prit et m’emmena ; j’aurais été incapable de retrouver tout seul le chemin du séminaire. Au détour d’une rue, pendant que le jeune prêtre tournait la tête d’un autre côté, un page50 nègre, bizarrement vêtu, s’approcha de moi, et me remit, sans s’arrêter dans sa course, un petit portefeuille51 à coins d’or ciselés, en me faisant signe de le cacher ; je le fis glisser dans ma manche et l’y tins jusqu’à ce que je fusse seul dans ma cellule. Je fis sauter le fermoir, il n’y avait que deux feuilles avec ces mots : « Clarimonde, au palais Concini52. » J’étais alors si peu au courant des choses de la vie, que je ne connaissais pas Clarimonde, malgré sa célébrité, et que j’ignorais complètement où était situé le palais Concini. Je fis mille conjectures, plus extravagantes les unes que les autres ; mais à la vérité, pourvu que je pusse la revoir, j’étais fort peu inquiet de ce qu’elle pouvait être, grande dame ou courtisane53.

Cet amour né tout à l’heure s’était indestructiblement enraciné ; je ne songeai même pas à essayer de l’arracher, tant je sentais que c’était là chose impossible. Cette femme s’était complètement emparée de moi, un seul regard avait suffipour me changer ; elle m’avait soufflé sa volonté ; je ne vivais plus dans moi, mais dans elle et par elle. Je faisais mille extravagances, je baisais sur ma main la place qu’elle avait touchée, et je répétais son nom des heures entières. Je n’avais qu’à fermer les yeux pour la voir aussi distinctement que si elle eût été présente en réalité, et je me redisais ces mots, qu’elle m’avait dits sous le portail de l’église : « Malheureux ! malheureux ! qu’as-tu fait ? » Je comprenais toute l’horreur de ma situation, et les côtés funèbres et terribles de l’état que je venais d’embrasser se révélaient clairement à moi. Être prêtre ! c’est-à-dire chaste, ne pas aimer, ne distinguer ni le sexe ni l’âge, se détourner de toute beauté, se crever les yeux, ramper sous l’ombre glaciale d’un cloître ou d’une église, ne voir que des mourants, veiller auprès de cadavres inconnus et porter soi-même son deuil sur sa soutane noire, de sorte que l’on peut faire de votre habit un drap pour votre cercueil !

Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui s’enfle et qui déborde ; mon sang battait avec force dans mes artères ; ma jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d’un coup comme l’aloès54 qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup de tonnerre.

Comment faire pour revoir Clarimonde ? Je n’avais aucun prétexte pour sortir du séminaire, ne connaissant personne dans la ville ; je n’y devais même pas rester, et j’y attendais seulement que l’on me désignât la cure que je devais occuper. J’essayai de desceller55 les barreaux de la fenêtre ; mais elle était à une hauteur effrayante, et n’ayant pas d’échelle, il n’y fallait pas penser. Et d’ailleurs je ne pouvais descendre que de nuit ; et comment me serais-je conduit dans l’inextricable dédale des rues ? Toutes ces difficultés, qui n’eussent rien été pour d’autres, étaient immenses pour moi, pauvre séminariste, amoureux d’hier, sans expérience, sans argent et sans habits.

Ah ! si je n’eusse pas été prêtre, j’aurais pu la voir tous les jours ; j’aurais été son amant, son époux, me disais-je dans mon aveuglement ; au lieu d’être enveloppé dans mon triste suaire56, j’aurais des habits de soie et de velours, des chaînes d’or, une épée et des plumes comme les beaux jeunes cavaliers. Mes cheveux, au lieu d’être déshonorés par une large tonsure57, se joueraient autour de mon cou en boucles ondoyantes. J’aurais une belle moustache cirée58, je serais un vaillant59. Mais une heure passée devant un autel, quelques paroles à peine articulées, me retranchaient à tout jamais du nombre des vivants, et j’avais scellé moi-même la pierre de mon tombeau, j’avais poussé de ma main le verrou de ma prison !



1. Vous me demandez, frère : le récit se présente comme une confession adressée à un religieux par un autre ; le narrateur, prêtre déjà âgé, raconte son histoire à un autre prêtre, plus jeune.

2. Éprouvée : frappée, malheureuse.

3. Sardanapale : personnage imaginaire, souverain d’Assyrie, amateur de femmes et de plaisirs. Sardanapale est le héros d’une œuvre du poète anglais Byron (Sardanapalus, 1821) et la figure principale d’un célèbre tableau de Delacroix, La Mort de Sardanapale, exposé à Paris en 1827.

4. Pensa : faillit.

5. Malin : diabolique.

6. Presbytère : logement du curé.

7. Séminariste : élève d’une école religieuse, destiné à devenir prêtre.

8. Cure : paroisse.

9. Les choses du siècle : la vie mondaine, par opposition à la vie religieuse.

10. Noviciat : période d’épreuves et d’apprentissage des futurs prêtres, qui se déroule dans une congrégation (un couvent) et consiste en un ensemble de règles très strictes. Le novice est celui qui vient de prendre l’habit religieux.

11. Théologie : cours de religion, qui constituent une étape du noviciat.

12. Les petits ordres : degrés mineurs de la hiérarchie ecclésiastique.

13. Ordination : cérémonie au cours de laquelle le novice devient prêtre ; l’évêque lui confère ce que l’on appelle les « ordres majeurs », d’où l’expression « entrer dans les ordres ».

14. L’extase : joie extrême, transport, ravissement, état dans lequel se trouve une personne lors d’une expérience mystique.

15. Vénérable : auquel on doit un respect quasi religieux.

16. Temple : édifice consacré au culte d’une divinité, terme très général.

17. La communion sous les deux espèces : lors de la messe catholique, au moment de l’eucharistie ou « communion », les fidèles célèbrent la mort du Christ avec le pain et le vin ; au moment où Théophile Gautier écrit, seuls les prêtres communiaient sous les deux espèces.

18. L’onction de la paume des mains : lors de l’ordination, rite qui consiste à « oindre » (recouvrir d’une huile particulière) la paume des mains du futur prêtre pour leur donner un caractère sacré.

19. Catéchumènes : personnes que l’on élève dans la foi chrétienne pour les disposer à recevoir le baptême.

20. Job : personnage de la Bible auquel Dieu impose de longues et douloureuses épreuves de piété et de résistance. L’allusion est encore plus précise dans l’expression qui suit, qui reprend une phrase du Livre de Job (XXXI, 1) : « J’avais conclu un pacte avec mes yeux : ne pas fixer le regard sur une vierge ».

21. Balustrade : barrière de protection.

22. Comme si des écailles me tombaient des prunelles : comme si mes yeux s’ouvraient enfin, comme si je voyais la vérité.

23. Prisme : dispositif qui réfracte la lumière.

24. Un port : un maintien, une posture.

25. Du plus bel orient : de la couleur nacrée et brillante des perles.

26. Des luisants : des brillants.

27. Se rengorge : se pavane.

28. Fraise : collerette de dentelle.

29. Brodée à jour : délicatement brodée, avec des pleins et des vides.

30. Nacarat : rouge clair, avec des reflets nacrés.

31. Hermine : fourrure blanche, animal ressemblant à la belette.

32. Patriciennes : nobles, comme celles des patriciens, les aristocrates de la Rome antique.

33. Comme ceux de l’Aurore : allusion à l’image traditionnelle de « l’Aurore aux doigts de rose ».

34. Soupiraux : pluriel de « soupirail ».

35. Furieusement : très violemment.

36. Je dis oui : c’est-à-dire qu’il dit le « oui » de l’ordination qui le fait prêtre.

37. Chape de plomb : ce qui paralyse et constitue un fardeau moral.

38. Le progrès : le déroulement, l’avancée.

39. Suffisant pour : qui aurait suffi à.

40. Une œillade : un clin d’œil amoureux.

41. Linceul : drap qui recouvre un cadavre.

42. Jéhovah : nom donné à Dieu dans la Bible.

43. Répands : renverse (en signe de refus).

44. Calice : vase sacré où l’on consacre le vin, lors de l’eucharistie.

45. Un pavillon : un tour d’étoffe plissé accroché au plafond.

46. La mère des douleurs : la Vierge Marie, que l’on appelle parfois « Notre-Dame des sept douleurs », parce qu’elle a le cœur transpercé par les souffrances de son fils Jésus.

47. Répands : renverse (en signe de refus).

48. Calvaire : la colline sur laquelle Jésus a été crucifié.

49. Contenance : attitude.

50. Un page : un jeune serviteur.

51. Portefeuille : ici, petit livre précieux recouvert de cuir où l’on glisse lettres et papiers.

52. Concini : c’est un nom réel, celui de l’amant de Marie de Médicis, mort assassiné.

53. Courtisane : femme entretenue.

54. Aloès : plante exotique.

55. Desceller : dégager, détacher.

56. Suaire : drap dans lequel on ensevelit le mort.

57. Tonsure : « coiffure » de certains ecclésiastiques, qui ont le crâne en partie rasé.

58. Cirée : pommadée.

59. Un vaillant : un courageux.





Clefs d’analyse

La Morte amoureuse (Du début jusqu’à « le verrou de ma prison. »)

Action et personnages

1. Comment se présente le récit fait par le narrateur ? À qui s’adresse-t-il ?

2. Quel âge a le narrateur au début de la nouvelle ? Pourquoi cela est-il important ?

3. À quoi le narrateur était-il destiné ? Quel événement a bouleversé le cours de sa vie ?

4. Combien de temps a duré l’épisode fantastique dans la vie du narrateur ?

Langue

1. Observez la description de la vie religieuse ; relevez les figures et les choix de vocabulaire qui en font l’équivalent d’une mort au sein de la vie. Quelle idée de l’existence Gautier semble-t-il défendre ?

2. Quel champ lexical unit la scène de l’ordination et la description de Clarimonde ? Qu’est-ce que cela signifie ?

3. Relevez les figures (comparaisons, métaphores, hyperboles) qui expriment le caractère extraordinaire de Clarimonde dans le portrait qui est fait d’elle.

Genre ou thèmes

1. Ce récit se présente comme une confession. Montrez que le personnage cherche à se justifier aux yeux de son interlocuteur. Dans quelle situation le lecteur est-il alors placé ?

2. La nouvelle ne repose pas sur un véritable suspense. À quel moment du récit le narrateur énonce-t-il les points principaux de son histoire ? Montrez que la tension narrative y est amortie. En quoi Gautier joue-t-il plus généralement sur un sentiment de « déjà-vu » ?

3. Montrez que le dédoublement à venir est préparé lors de l’ordination dans une première dépossession de soi que subit Romuald.

Écriture

1. Rédigez le monologue intérieur de l’héroïne au moment de sa rencontre avec Romuald à l’église ; ce texte devra montrer pourquoi Clarimonde élit Romuald.

2. Ordonnez les arguments donnés dans le texte en faveur et en défaveur de l’état de religieux, qui s’oppose aux promesses de Clarimonde.

Pour aller plus loin

1. Recensez les références à la statuaire et au marbre dans cette nouvelle, mais aussi dans « La Cafetière » et dans « Arria Marcella ». Quels sont les sens possibles de cette référence commune ?

2. Comparez plusieurs débuts de récits que vous connaissez. Que sait-on ? Que ne sait-on pas encore ?

3. Le Diable amoureux, de Cazotte (1772), est l’histoire comparable d’un démon femme ; rédigez une fiche de lecture sur ce roman.

À retenir

Clarimonde est une œuvre d’art personnifiée : vivante, c’est un tableau coloré et éclatant ; morte, une statue froide et sublime. Ce « rêve de pierre » incarne un absolu de la beauté, et d’une beauté durable, antique, qui survit au passage du temps, contrairement à la chair ; mais la femme-statue est aussi une image morbide, un succube qui montre le péril du désir d’absolu et la fragilité des victoires sur la mort.





Je me mis à la fenêtre. Le ciel était admirablement bleu, les arbres avaient mis leur robe de printemps ; la nature faisait parade1 d’une joie ironique. La place était pleine de monde ; les uns allaient, les autres venaient ; de jeunes muguets2 et de jeunes beautés, couple par couple, se dirigeaient du côté du jardin et des tonnelles3. Des compagnons passaient en chantant des refrains à boire ; c’était un mouvement, une vie, un entrain, une gaieté qui faisaient péniblement ressortir mon deuil et ma solitude. Une jeune mère, sur le pas de la porte, jouait avec son enfant ; elle baisait sa petite bouche rose, encore emperlée de gouttes de lait, et lui faisait, en l’agaçant4, mille de ces divines puérilités que les mères seules savent trouver. Le père, qui se tenait debout à quelque distance, souriait doucement à ce charmant groupe, et ses bras croisés pressaient sa joie sur son cœur. Je ne pus supporter ce spectacle ; je fermai la fenêtre, et je me jetai sur mon lit avec une haine et une jalousie effroyables dans le cœur, mordant mes doigts et ma couverture comme un tigre à jeun depuis trois jours.

Je ne sais pas combien de jours je restai ainsi ; mais, en me retournant dans un mouvement de spasme5 furieux, j’aperçus l’abbé Sérapion6 qui se tenait debout au milieu de la chambre et qui me considérait attentivement. J’eus honte de moi-même, et, laissant tomber ma tête sur ma poitrine, je voilai mes yeux avec mes mains.

« Romuald, mon ami, il se passe quelque chose d’extraordinaire en vous, me dit Sérapion au bout de quelques minutes de silence ; votre conduite est vraiment inexplicable ! Vous, si pieux, si calme et si doux, vous vous agitez dans votre cellule comme une bête fauve. Prenez garde, mon frère, et n’écoutez pas les suggestions du diable ; l’esprit malin7, irrité de ce que vous vous êtes à tout jamais consacré au Seigneur, rôde autour de vous comme un loup ravissant et fait un dernier effort pour vous attirer à lui. Au lieu de vous laisser abattre, mon cher Romuald, faites-vous une cuirasse de prières, un bouclier de mortifications8, et combattez vaillamment l’ennemi ; vous le vaincrez. L’épreuve est nécessaire à la vertu et l’or sort plus fin de la coupelle9. Ne vous effrayez ni ne vous découragez ; les âmes les mieux gardées et les plus affermies ont eu de ces moments. Priez, jeûnez, méditez, et le mauvais esprit se retirera. »

Le discours de l’abbé Sérapion me fit rentrer en moi-même, et je devins un peu plus calme. « Je venais vous annoncer votre nomination à la cure de C*** ; le prêtre qui la possédait vient de mourir, et monseigneur l’évêque m’a chargé d’aller vous y installer ; soyez prêt pour demain. » Je répondis d’un signe de tête que je le serais, et l’abbé se retira. J’ouvris mon missel10 et je commençai à lire des prières ; mais ces lignes se confondirent bientôt sous mes yeux ; le fil des idées s’enchevêtra dans mon cerveau, et le volume me glissa des mains sans que j’y prisse garde.

Partir demain sans l’avoir revue ! ajouter encore une impossibilité à toutes celles qui étaient déjà entre nous ! perdre à tout jamais l’espérance de la rencontrer, à moins d’un miracle ! Lui écrire ? par qui ferais-je parvenir ma lettre ? Avec le sacré caractère11 dont j’étais revêtu, à qui s’ouvrir, se fier ? J’éprouvais une anxiété terrible. Puis, ce que l’abbé Sérapion m’avait dit des artifices du diable me revenait en mémoire ; l’étrangeté de l’aventure, la beauté surnaturelle de Clarimonde, l’éclat phosphorique12 de ses yeux, l’impression brûlante de sa main, le trouble où elle m’avait jeté, le changement subit qui s’était opéré en moi, ma piété évanouie en un instant, tout cela prouvait clairement la présence du diable, et cette main satinée n’était peut-être que le gant dont il avait recouvert sa griffe. Ces idées me jetèrent dans une grande frayeur, je ramassai le missel qui de mes genoux était roulé à terre, et je me remis en prières.

Le lendemain, Sérapion me vint prendre ; deux mules13 nous attendaient à la porte, chargées de nos maigres valises ; il monta l’une et moi l’autre tant bien que mal. Tout en parcourant les rues de la ville, je regardais à toutes les fenêtres et à tous les balcons si je ne verrais pas Clarimonde ; mais il était trop matin, et la ville n’avait pas encore ouvert les yeux. Mon regard tâchait de plonger derrière les stores et à travers les rideaux de tous les palais devant lesquels nous passions. Sérapion attribuait sans doute cette curiosité à l’admiration que me causait la beauté de l’architecture, car il ralentissait le pas de sa monture pour me donner le temps de voir. Enfin nous arrivâmes à la porte de la ville et nous commençâmes à gravir la colline. Quand je fus tout en haut, je me retournai pour regarder une fois encore les lieux où vivait Clarimonde. L’ombre d’un nuage couvrait entièrement la ville ; ses toits bleus et rouges étaient confondus dans une demi-teinte générale, où surnageaient çà et là, comme de blancs flocons d’écume, les fumées du matin. Par un singulier effet d’optique, se dessinait, blond et doré sous un rayon unique de lumière, un édifice qui surpassait en hauteur les constructions voisines, complètement noyées dans la vapeur ; quoiqu’il fût à plus d’une lieue14, il paraissait tout proche. On en distinguait les moindres détails, les tourelles, les plates-formes, les croisées15, et jusqu’aux girouettes en queue d’aronde16.

« Quel est donc ce palais que je vois tout là-bas éclairé d’un rayon du soleil ? » demandai-je à Sérapion. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, et, ayant regardé, il me répondit : « C’est l’ancien palais que le prince Concini a donné à la courtisane Clarimonde ; il s’y passe d’épouvantables choses. »

En ce moment, je ne sais encore si c’est une réalité ou une illusion, je crus voir y glisser sur la terrasse une forme svelte et blanche qui étincela une seconde et s’éteignit. C’était Clarimonde !

Oh ! savait-elle qu’à cette heure, du haut de cet âpre chemin qui m’éloignait d’elle, et que je ne devais plus redescendre,