Main Une Singularité nue
Due to the technical work on the site downloading books (as well as file conversion and sending books to email/kindle) may be unstable from May, 27 to May, 28 Also, for users who have an active donation now, we will extend the donation period.

Une Singularité nue

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 2.19 MB
Download (epub, 2.19 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La nuit de l’ogre

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.12 MB
2

La peinture comme délectation - Choix de lettres

Language:
french
File:
EPUB, 757 KB
			SERGIO DE LA PAVA

			UNE SINGULARITÉ NUE

			Traduit de l’anglais (États-Unis)

			par Claro





			dirigée par

Claro & Hofmarcher

			Ouvrage publié avec le concours

			du Centre national du livre.





			Vous aimez la littérature étrangère ? Inscrivez-vous à notre newsletter

			pour suivre en avant-première toutes nos actualités :

			www.cherche-midi.com

			© Sergio De La Pava, 2008

			Titre original : A Naked Singularity

			Éditeur original : University of Chicago Press, 2012

			© le cherche midi, 2016, pour la traduction française.

			23, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.



			ISBN numérique : 9782749152233



			Couverture : Rémi Pépin 2016 - Photo : © plainpicture/Müggenburg



			« Cette oeuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette oeuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »





			… pour toi, ma belle





PREMIÈRE PARTIE




	 L’Éternel, du haut des cieux,

regarde les fils de l’homme,

			Pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent,

			Qui cherche Dieu.



			Tous sont égarés, tous sont pervertis ;

			Il n’en est aucun qui fasse le bien,

			Pas même un seul.

			Psaume 14, v. 2-3





Pourquoi n’aurait-on pas tranquillement confiance en la justice populaire ?

			Épigraphe au-dessus de l’entrée

du tribunal pénal





– 1 –


			Bruit de fond.

			On va me laisser sortir ou bien ?!

			Onze heures et trente-trois minutes depuis le zénith, dixit la pendule perchée tout en haut d’un rebord sur le mur et posée là afin de nous contempler tous, ce qui voulait dire qu’on en était déjà à la septième heure de cette bataille particulière entre le Bien et le Mal et, oh oui, Dieu ét; ait bel et bien en train de se prendre une terrible raclée tandis que l’arbitre aux allures de volaille le fixait intensément dans les yeux et lui demandait s’il voulait continuer. Nous incarnions ici ce qui faisait office de Bien : nous trois et quiconque se tenait à nos côtés quand on se levait pour parler pour le muet dans cette salle décrépite (l’AR-3 du 100 Centre Street) ; et en ce lieu, en cet instant, le Mal nous encerclait.

			Le marionnettiste qui tirait les ficelles dans ce tribunal était un type rose et bouffi détaché du Bronx. La plaque directement devant lui annonçait J. MANOS en lettres d’or. Son propriétaire et référent avait décidé que personne ne goûterait à la liberté en cette nuit arctique et nous avait lentement informés de cette décision au cours des sept heures susmentionnées. Et tout ça en se livrant à son horrible habitude de répéter la fin de ses phrases mais seulement après le genre de délai qui vous faisait croire à tort que vous étiez hors de danger, comme dans la caution est fixée à un montant de dix mille dollars… dix mille dollars, et souvent en haussant le ton (!).

			La procureur était essentiellement maigre mais avec un visage légèrement bulbeux sous des cheveux en forme de champignon qui se dressaient et s’étendaient depuis la tige sombre des racines jusqu’à la calotte blond platine. Elle n’affichait aucune personnalité ou tendance distinctes alors qu’elle se livrait (avec un zézaiement qui lui tordait la lèvre sans heureusement la mouiller) aux déclarations habituelles, sur un ton faussement scandalisé, comme ze prévenu a été reconnu coupable de zacun des vingt-trois zefs d’accusation, ze prévenu est un quadruple rézidiviste et ce prévenu a utilizé douze noms d’emprunt. Comme on pouvait s’y attendre, ces paroles – dès lors que prononcées dans cet ordre ou tout autre similaire et devant ce public – étaient plus que suffisamment convaincantes et faisaient par conséquent apparaître invariablement des sommes à plusieurs zéros derrière la plaque nominative. Les chiffres furent alors attribués à un corps, un corps qui entre-temps avait traversé l’entièreté d’une chaîne d’assemblage grinçante, avec pour résultat d’y rester, lui, le corps.

			[corps [kor], n. m. inv. – CJS. Terme définitivement odieux utilisé par la chambre correctionnelle de NYC et autres membres du barreau pour désigner les prévenus criminels incarcérés. Il y a trois cents corps dans le système, alors on a de quoi s’occuper. Il nous ramène une nouvelle fournée de corps dans pas longtemps, je vous dirai si votre client en fait partie.]

			Et tout ça avant qu’il se soit produit quoi que ce soit, même quelque chose d’à peine insensé, quand je pensais encore de temps en temps à des choses du style pourquoi les gens étaient-ils réduits à des corps, ou plutôt comment. Pourquoi on avait besoin de flics pour ça et pourquoi leur maître, le Système, avait en permanence besoin d’être alimenté en denrée humaine pour fonctionner correctement afin qu’au cours d’une année typique de la ville où ce qui suit s’est déroulé environ un demi-million de corps soient enrôlés de force. Et si vous retenez une seule chose de ce qui suit alors que ce soit ceci : les policiers n’étaient pas seulement des observateurs intéressés qui étaient parfois témoins d’un crime et se retrouvaient alors globalement obligés de procéder à une arrestation – non, les policiers détenaient le pouvoir particulier de créer le Crime en procédant à des arrestations chaque fois qu’ils le souhaitaient, tant les méfaits abondaient. Par conséquent, la décision consistant à désigner qui deviendrait un « corps » était souvent affectée par des facteurs négligés tels que le degré d’humilité du candidat, le quartier dans lequel il vivait, et très souvent le besoin d’heures supplémentaires des policiers concernés.

			Tout ça ne vous dit rien de précis sur le processus par lequel quelqu’un, disons Vous, devient un corps, ce que je vous avais plus ou moins promis de vous expliquer, alors imaginez que vous êtes dans la rue, puis impliqué dans un incident, puis la main d’un inconnu fait pression sur votre crâne pour s’assurer que ledit crâne ne heurte pas le célèbre véhicule américain bleu et blanc avec la barre de couleur sur le capot. Imaginez ça, c’est facile vous verrez. La police dispose maintenant de vingt-quatre heures pour vous présenter devant un juge en vue de la lecture de votre acte d’accusation, mais si vous êtes du genre perspicace vous remarquerez l’incessante consommation que fait le Temps de cette période mais vous ne détecterez néanmoins aucun accroissement proportionnel de l’urgence ambiante.

			Votre première étape est le commissariat compétent où le policier ayant procédé à votre arrestation vous conduit devant un autre policier appelé Officier de garde. Il lui raconte l’histoire de votre supposé péché et les deux, celui qui parle et celui qui écoute, se penchent l’un vers l’autre pour décider de quelle(s) section(s) du code pénal new-yorkais on peut vous accuser. Voilà, vous avez été officiellement inculpé et une fois la chose expédiée on peut vous demander de vous déshabiller complètement (la pertinence de ce déshabillage étant alors débattue) et de s’il vous plaît écarter vos fesses. La fouille est une des nombreuses manières d’initier d’autres chefs d’accusation de sorte que, alors que vous avez été si ça se trouve arrêté pour une peccadille comme exhiber en public une bouteille de Heineken décapsulée – les poursuites étant alors engagées en mode mineur et résolues lors de la lecture de l’acte d’accusation –, la personne gantée qui vous palpe peut alors découvrir ce que vous cherchiez avant tout à dissimuler, à savoir que vous détenez actuellement un excédent d’anesthésique facile à se procurer mais techniquement illégal dans des quantités allant du vestige spectral de fêtes anciennes à quantité de briques en poudre, et ce dans des endroits prétendument aussi inviolables que dans votre slip voire dans votre cul, ou peut-être possédez-vous une des autres formes moins populaires de ce terme juridique global qu’est l’article de contrebande. C’est ainsi que des infractions mineures peuvent être converties en crimes majeurs, ce qui arrive souvent, et pas seulement de temps en temps. La police le sait et par conséquent rechigne à fermer les yeux sur des bêtises comme la susmentionnée Consommation d’Alcool dans un Lieu public (AC § 10. 125). Les gens comme vous le savent parfaitement mais laissent néanmoins la chose altérer leur conduite et pas qu’un peu, ce qui permet de maintenir le nombre de corps à un niveau plus que constant.

			Une autre façon de ne pas écoper d’autres chefs d’accusation consiste à éviter de résister à l’arrestation, du moins ne serait-ce qu’oralement, car un tel comportement incitera certains policiers moins amènes que d’autres à se livrer à certaines représailles violentes, or ladite violence fera que vous serez accusé de Résistance lors de l’arrestation (PL § 205.30) ne serait-ce qu’afin d’expliquer vos blessures ; et ces blessures ont intérêt à être mineures sinon elles se solderont par le crime supplémentaire d’Agression au second degré (PL § 120.05 [3]), une explication plus large signifiant qu’une agression caractérisée devient un crime car un agent de police y a été mêlé.

			Toujours au commissariat, chacun de vos doigts est enduit d’encre noire puis pressé sur une feuille de papier d’un blanc candide. Le code-barres qui en résulte est envoyé à Albany dans le but d’établir un casier judiciaire, un ensemble accordéonique de papier pelure qui dit tout de vous. Tout, parce que la condamnation, à l’instar de la physique et d’autres sciences, se fonde sur ce qui a précédé de sorte que, plus votre passé est entaché, plus votre présent l’est d’autant, et aucune personne saine d’esprit ne mettra en doute la description de votre passé figurant dans votre casier judiciaire puisqu’il se base sur des empreintes digitales inaltérables et non des détails comme votre nom ou votre numéro de Sécurité sociale. Je dis aucune personne saine d’esprit parce qu’un jour, alors que j’étais confronté à un individu qui prétendait avec aplomb ne pas se souvenir le moins du monde de ce que je considérais comme une peine largement mémorable dans son casier et qui aggravait considérablement son crime, je lui ai demandé s’il comptait se lancer dans une défense lockéenne l’empêchant d’être tenu pour responsable d’une chose dont il n’avait pas souvenir, un tel acte ne pouvant pas être attribué à son identité personnelle, ce sur quoi il me regarda d’un air absolument inexpressif puis se mit à dire des choses de plus en plus étranges sans s’arrêter jusqu’à ce que je comprenne que non seulement il voyait ce que je voulais dire, ce qui en soi était plutôt étrange, mais qu’il était indéniablement fou et que ma référence malavisée à Locke était la goutte qui avait fait déborder le vase et l’avait fait basculer du côté obscur du dérangement mental, si bien que j’ai aussitôt cessé de faire ce genre de choses.

			Bref, le policier qui vous a arrêté doit remplir tout un tas de paperasse et il va vous confiner dans la cellule du commissariat pendant qu’il le fait. Mais d’abord, si la gravité de votre cas est avérée, ses amis et lui veulent accumuler des preuves contre vous et puisque la meilleure preuve se résume très souvent aux paroles mêmes que vous prononcez, ils veulent avant tout que vous fassiez une déclaration, et croyez-moi si je vous dis que quand ils en auront fini avec vous vous aurez probablement envie de faire vous-même une déclaration. Parce que même si la police a procédé en vertu d’un truc appelé la règle des quarante-huit heures, laquelle stipule qu’un agent accusé de n’importe quelle sorte de faute professionnelle ne peut pas être interrogé à ce sujet pendant quarante-huit heures – ce qui lui donne le temps, entre autres choses, de faire appel à un avocat –, vous êtes vous sous le coup d’une tout autre règle des quarante-huit heures. Celle-ci établit que la police peut vous harceler, vous intimider, vous mentir, vous berner, vous enjôler, vous voler, vous faire de fausses promesses et retarder la lecture de votre acte d’accusation (où vous vous verrez attribuer un avocat qui ne vous permettra sûrement pas de parler à des policiers) pendant quarante-huit heures si c’est le temps que ça prend pour vous extorquer une confession. Et ce sera après tout ça, et non au moment même de votre arrestation comme voudrait vous le faire croire le divertissement de masse, qu’ils vous informeront de vos droits de citoyen de sorte que votre déclaration suivante sera recevable.

			Et le moment est aussi bien choisi qu’un autre, aimable lecteur, pour vous informer que je digresserai légèrement au cours de ce récit, et que l’imminent passage descriptif sur la création judiciaire du rappel de vos droits de citoyen (loi Miranda) peut être entièrement sauté par ceux que ça n’intéresse pas et ce sans la moindre déperdition de calorie narrative.



			Début de la digression. Et donc Ernesto Miranda est le Miranda de la loi, et la même année où un célèbre tireur (ou plusieurs ?) répandrait John Fitzgerald un peu partout sur Jackie il avait vingt-trois ans et créait un grabuge à petite échelle. Ayant arrêté les études après le lycée et doté du développement cérébral d’un élève de troisième, Miranda avait déjà purgé un an de prison pour tentative de viol. Dans un univers perpendiculaire, une jeune fille de Phoenix âgée de dix-huit ans, qui je dois le dire s’efforçait de s’habiller comme les filles dans les revues et d’écouter les mêmes disques que ses camarades de classe les plus désirables, vendait des bonbons dans un cinéma, les cinémas étant par ailleurs la Mecque absolue de la confiserie. Elle vendait du beurre de synthèse et des Vraies Choses liquides et quand ce fut fait elle voulut rentrer chez elle. Arriva Miranda qui interrompit son retour au foyer. Il la saisit, l’entraîna dans sa voiture, et la conduisit dans le Rouge, Brun et Violet du Désert Peint où il la viola.

			Avance rapide d’une semaine quand la fille crut reconnaître soudain la voiture conduite par son agresseur, une Packard 53. Elle signala la chose à la police, les informant que le numéro d’immatriculation du véhicule était DFL 312. Il se trouva que ladite plaque était attribuée en fait à une Oldsmobile, mais la police découvrit que DFL 317 correspondait à une Packard – une Packard que possédait Twila N. Hoffman, la petite amie d’Ernesto Miranda. Direction le 2525 West Mariposa (Oeste Papillon) Street où Miranda se révéla coller à la description donnée par la fille. Il fut arrêté et prit part à une séance d’identification. La fille dit qu’il ressemblait le plus au violeur mais ne réussit pas à l’identifier de façon indéniablement positive.

			Les inspecteurs emmenèrent Miranda dans la salle d’interrogatoire numéro deux où on lui expliqua qu’il avait été identifié comme étant le violeur, et on lui demanda s’il souhaitait faire une déclaration. Ce qu’il fit, livrant une confession écrite et signée qu’ils mirent deux heures à lui arracher suite à son refus initial d’admettre sa culpabilité et qui comportait un passage disant qu’il comprenait ses droits. Miranda fut inculpé et se vit assigner un avocat. L’avocat, Alvin More, n’était pas un bleu, cela dit, et moyennant la somme bien dépensée de cent dollars, il objecta que les aveux avaient été obtenus illégalement parce que personne n’avait dit à Ernesto, avant sa déclaration, qu’il avait droit aux services d’un avocat. Le juge ne voulut rien savoir et une fois que les jurés eurent entendu les aveux, qui l’impressionnèrent très certainement, il le condamna à une peine allant de vingt à trente ans dans une institution spéciale comme remède. Ernesto voulut savoir s’il pouvait faire appel et la réponse fut oui.

			L’ACLU – l’Union américaine pour les libertés civiles – s’empara du dossier, et neuf cent soixante-seize jours plus tard ils se retrouvèrent devant le tribunal qui prévaut toujours avec John Flynn disant, et je cite verbatim (en fait, non) : « Écoutez les aminches, et je vous appelle ainsi parce qu’on est bien avant O’Connor/Ginsberg, votre histoire de cinquième amendement ne fait que protéger les riches et les puissants : ceux qui sont assez futés pour savoir quels sont leurs droits et qui ont de quoi se payer un avocat. » Les Juges Suprêmes reconnurent qu’il avait raison et, dans le genre de décisions qui font le bonheur de peut-être cinq personnes, établirent qu’avant que la police puisse torturer un pauvre illettré dont tout le monde se contrefiche pour lui faire avouer ses crimes, réels ou imaginaires, elle devrait l’informer de certains droits dont on ne vous cause pas dans votre cours d’éducation civique en troisième. Comme il arrive souvent dans ces cas bien trop rares, la condamnation de Miranda fut cassée et son procès reprogrammé – un procès qui aurait lieu à présent sans ses aveux viciés, sans la moindre preuve de lutte, et sur la base d’une identification douteuse. Coup de théâtre judiciaire (et opportun), la compagne de Miranda, la Twila susmentionnée, déboula pour témoigner que Miranda lui avait avoué le viol. Le fait que Miranda et elle étaient alors impliqués dans une amère querelle de garde d’enfant – les décrit-on jamais autrement ? – fut opportunément ignoré, et le nouveau jury dit quelque chose du genre où êtes-vous ô Juges Suprêmes parce que nous sommes d’accord avec le premier jury. Miranda fut finalement mis en liberté conditionnelle et, la même année où son pays fêtait son deux centième anniversaire, poignardé et tué lors d’une rixe dans un bar de Phoenix. Quand la police arrêta l’un de ses agresseurs, elle prit soin de lui réciter ses droits de citoyen en anglais et en espagnol. Fin de la digression.



			Bien sûr, ces avertissements – vous avez le droit de garder le silence, etc. – sont devenus si célèbres qu’on ne les entend plus dans leur véritable signification, et même si quelqu’un qui vous menace avec une arme vous informe ostensiblement que vous avez le droit de garder le silence, autrement dit, que vous avez le droit de ne pas lui faciliter la tâche, de l’empêcher ou presque d’accumuler des preuves qui joueront plus tard en votre défaveur, le droit de faire diminuer les chances de finir en prison, vous déclinez presque systématiquement d’exercer ce droit. Au lieu de ça, quand quelqu’un comme moi vous demande plus tard si vous avez parlé, vous affirmerez des choses du genre : il a dit que je sortirais si je faisais une déclaration ou ils savaient que ce n’est pas moi qui ai tiré alors il a dit que j’aurais une réduction de peine si je leur causais du cambriolage ou peut-être il fallait que je donne ma version des choses ou ma mère m’a dit de leur dire ce qui s’était passé ou encore je leur ai dit ce qui s’était passé mais je l’ai pas écrit alors c’est pas une déclaration hein ? ou même ils m’ont dit qu’une fois que mon avocat serait là ils pourraient plus rien pour moi, et autres pénibles âneries du même acabit. Dites-moi des trucs comme ça et j’en ai le menton qui tombe parce que je ne suis pas intéressé par ce qui est bon pour votre âme, uniquement par ce qui fait du bien ou nuit à mon dossier, or votre déclaration lui nuit.

			Et à la faveur de ce qui ici peut passer pour une autre mini digression, voici pourquoi, plus précisément, votre déclaration est toujours nuisible ou du moins votre classique arrangement, et ce quel que soit son contenu : comprenez que si ce que vous avez déclaré joue en votre faveur, vous pouvez vous attendre à tous les coups à ce qu’il ne soit jamais répété, parce que l’accusation n’a pas besoin de la produire au tribunal ni même d’en parler à qui que ce soit. Dans le cas contraire et nettement plus probable, à savoir quand ce que vous avez dit compromet vos perspectives, alors probablement vous me contraignez à dire simplement que le flic a mal interprété ou influencé improprement le contenu ou, pire, a tout inventé de toutes pièces. Sauf que je plaide à Manhattan, pas dans le Bronx ou à Brooklyn, ce qui veut dire qu’une partie importante du jury est bardée de diplômes et de nounous et ne pense pas que les Agents de Police commettent ce genre de choses et n’est pas disposée à voir cette opinion modifiée par un criminel dans votre genre. Alors merci. Tout ça pour dire que les déclarations sont des preuves utiles pour l’accusation et que les flics savent les obtenir et le font, avec l’aide parfois d’un assistant du procureur assis devant une caméra vidéo d’occasion si le cas est suffisamment grave.

			Retour à la case paperasserie que se tape le flic qui vous a arrêté pendant que vous êtes à côté dans votre cellule. Il griffonne et traque et chipote tout en vous posant de temps en temps des questions (ce sont essentiellement des questions biographiques, comme nom, adresse, etc., or tous ceux qui portent une robe sont d’accord pour dire qu’elles n’exigent pas d’être précédées de l’avertissement Miranda), et vous ne le savez peut-être pas mais votre avenir est dans ces pages, ces rapports de police. Parce que ces rapports sont des matériaux Rosario et en tant que tels doivent être remis à un moment donné à votre avocat, en général quelques secondes avant votre procès. Et même à ce stade tardif, croyez-moi, ces rapports sont d’habitude ses seuls et vrais amis dans le monde cruel et solitaire où il évolue. Des amis parce que malgré toute leur beauté babillarde ils établissent des faits que le flic doit alors refléter parfaitement, sinon taxez-le d’incohérence et il n’hésitera pas à les agiter devant le tribunal et le flic comme si c’étaient paroles d’Évangile. Et la Liste Rosario qui est fournie avec les éléments ressemblera grandement à ça (enfin, sans les parenthèses explicatives) :



			1.	Feuille d’enregistrement en ligne (surtout des infos perso, mais aussi des détails sur votre arrestation y compris l’heure et le lieu précis).

			2.	UF61 ou Rapport de plainte : (utile principalement pour le récit des événements qu’il comporte tels que relayés par le flic et/ou ces saletés de témoins civils).

			3.	Sprint Report : (transcription, sous forme à peine lisible, de tous les appels passés via les standardistes du 911 et les radios de police y compris le célèbre suspect appréhendé qui signale votre descente dans le Système).

			4.	Memo Book Entries : (tout flic en uniforme doit noter sur un petit carnet tout ce qui se passe d’important pendant sa ronde).

			5.	Aided Card : (seulement si quelqu’un a été blessé et exige une assistance médicale).

			6.	Reçus, tickets de caisse, fiches d’exercice : (concernant tout bien recouvré et surtout par qui et d’où).



			Mais en moins concis.



			Maintenant la paperasserie est terminée et vous partez car l’agent qui a procédé à votre arrestation vous emmène au Central Booking. Le Central Booking est situé au 1 Police Plaza, et c’est le premier des trois niveaux postcommissariat où vous devrez habiter avant de rencontrer un avocat qui vous guidera dans les dernières étapes formelles quand ceux qui restent sont séparés de ceux qui sortent. (Figurativement parlant, ces niveaux sont concentriques et circulaires, et soit grandissent en s’élevant soit se resserrent en descendant, en fonction de votre perspective.) Au premier niveau, vous êtes remis entre les mains de deux flics qu’on a retirés de la rue (sûrement par mesure disciplinaire) et collés dans un bureau. Ils s’occupent de vous pendant que l’agent ayant procédé à votre arrestation s’en va pour aller trouver les assistants du procureur qui travaillent dans le Early Assessment Bureau, ou ECAB, ou Salle des Plaintes du Bureau du Procureur. Ici, le procureur récemment nommé, après avoir interrogé l’agent, couche par écrit la plainte pour délit qui vous accuse officiellement d’un crime spécifique (ou plusieurs) et qui comporte un bref récit de l’incident en langage policier signé par le flic assermenté. Notez que c’est pour ça que j’ai qualifié d’informelles les accusations faites au commissariat même si personne d’autre ne les qualifie ainsi, ma justification étant que ces motifs d’arrestation se résument à trois fois rien dans l’analyse finale, puisque le procureur est en fait celui qui décide de quel crime vous accuser ou même s’il convient de vous arrêter. Par conséquent, il est on ne peut plus habituel de voir des accusations qui ont été gonflées et sont par trop optimistes, du point de vue des flics, réduites à une chose nettement plus réaliste par la partie à qui on demande en fait de prouver ce foutu machin, faisant de ces motifs d’arrestation davantage une sorte de recommandation. Bref, le procureur remplit en plus un dossier de charges qui devient également Rosario, et il comporte plus de faits concernant l’affaire et de combien devrait être la caution que son collègue exigera lors de la lecture de l’acte d’accusation qui va suivre.

			Retour au Central Booking, où votre relevé revient d’Albany et où les flics le lisent pour voir s’il existe des mandats d’arrêt exceptionnels, ces ordres d’arrestation que les juges signent chaque fois qu’un prévenu ne se présente pas à une convocation au tribunal. Vous pouvez maintenant passer au niveau suivant situé de l’autre côté de la rue, dans le bâtiment où tout ce bazar va finir par se réaliser. Ce niveau intermédiaire est enterré sous votre ultime destination avant lecture de l’acte d’accusation et est coloré pour vous donner l’impression que vous êtes à l’intérieur d’un citron vert. Là, vous allez dans une cellule et attendez de rencontrer un représentant de la Criminal Justice Agency qui veut vous interroger pour établir un document CJA. Ce document renseigne le juge sur l’étendue de vos liens communautaires et donc prétendument sur la vraisemblance de votre prochain passage devant un tribunal, un facteur critique utilisé soi-disant par le juge pour déterminer s’il convient ou non de fixer une caution et si oui de combien. Ce que vous cherchez à obtenir ici, c’est un verdict CJA de liens AVÉRÉS RECOMMANDÉS, même si ça ne vous garantit par ailleurs rien non plus.

			Quand ces divers délais ont été épuisés, vous voilà prêt pour les cellules situées juste après la salle où ont lieu les lectures d’actes d’accusation. Pour vous y rendre, on vous fait prendre un couloir d’une symétrie parfaite avec, au-dessus de vous, tous les huit pas environ, des rectangles en plastique granuleux d’une intermittence métronomique contenant chacun deux tubes lumineux qui clignotent, et qui se terminent bien avant la base obscure des escaliers. En haut de ces marches se trouve un petit couloir qui mène à ces deux cellules, identiques mais transposées, où on vous demande d’attendre qu’un avocat comme moi vous appelle par votre nom dans l’une des six cabines d’entretien.

			Et les soirs pourris comme ce soir-là, vous aurez à peine la place de bouger, vu qu’un grand nombre d’autres corps attendent ici avec vous, les murs de la cellule ployant sous la pression de l’humanité emmurée ; le nombre de corps détenus ici est si vaste que vous vous demandez comment autant de gens ont pu commettre simultanément autant de crimes. Une multitude grouillante dont les éléments se tendent désespérément pour capter leur portion d’air environnant et vous voilà prêt désormais à déclarer Hobbes victorieux contre Rousseau sans avoir besoin de délibérer plus avant. Les gens dorment à plat ventre sur le sol collant, ceux qui ne souffrent pas trop d’un sevrage musclé, et on vous donne un petit carton de lait avec un sac en plastique non scellé contenant du pain blanc comprimant du salami et du fromage d’où suinte une moutarde jaune soleil pendant que vous respirez des portions de corps étrangers que vous n’avez aucune envie de sentir, que vous regardez des mains sales trembler pour retenir des croûtes sanguinolentes, que vous vous sentez assiégé par des voix indistinctement groupées en masse, et dans le coin, comme en exposition, se trouve un chiotte sans abattant à côté d’un téléphone payant à la disposition de quiconque dans cette foule est capable d’insérer une pièce et désireux de passer un coup de fil tout en regardant une autre personne occupée à, ou plus exactement s’efforçant de, chier. Mais le pire, c’est que chaque fois qu’un corps sort pour aller voir le juge il revient aussitôt en secouant la tête, et vous n’avez pas besoin d’être devin pour en déduire que vous allez bientôt faire de même. Voilà où Vous êtes, où Vous avez échoué.

			Où j’étais, par contraste, c’était à quinze mètres de là en train de fixer une corbeille vide et de prier pour que ne s’y accumulent plus de feuilles jaunes (crimes) et bleues (délits) décrivant de nouveaux corps que j’allais devoir rencontrer sous la contrainte afin qu’ils puissent me mentir. Mais elle se remplissait et ce remplissage m’obligeait à agir. Et je vais commencer, je dis bien commencer, ici parce que j’ai rencontré Dane pour la première fois ce soir-là ; cette rencontre et par conséquent les nombreuses autres qui suivirent étant purement liées au hasard du calendrier des lectures d’actes d’accusation. Nous regardions la corbeille puis nous sommes regardés, et je me suis aperçu qu’à ce stade il avait peut-être prononcé cinq mots sans caractère judiciaire. En accord avec ça, il s’empara d’un air absent d’une part injustement importante des dossiers et s’en alla pour les interroger sans dire un mot.

			Linda était une ancienne, malmenée par deux bonnes décennies, et qui avait maîtrisé l’art de paraître très occupée tout en ne faisant rien d’important et se trouvait par conséquent très loin de la corbeille. Je pris ce qui restait, surtout des feuilles jaunes mais quelques bleues, et allai dans le fond pour procéder aux entretiens. Je comptais les mener avec une extrême vélocité car j’en avais déjà abattu des billions et désirais plus que tout me casser de là. La première affaire que j’examinai concernait Darril Thorton, un clandestin accusé de Sévices sexuels (PL § 130.65). Je l’appelai d’une voix ténue, dans l’espoir qu’il ne m’entende pas, mais il s’avança immédiatement, avec sur le visage une expression disant allez finissons-en. Il parla le premier, en criant apparemment mais en n’émettant qu’un signal à peine audible :

			–	bruit de fond.

			On va me laisser sortir ou bien ?!

			Je parierais plutôt pour « ou bien », suivi par une pause suffisamment longue pour être désagréable.

			Oh allez quoi, j’ai rien fait, mec ! C’est des conneries, faut que vous me fassiez sortir d’ici en deux temps trois mouvements, elle a menti à mon sujet !

			Du calme, allons, commençons par le début. Voici ma carte. Je m’appelle Casi, et c’est moi qui vais être votre avocat. Voyons voir, hum, vous êtes inculpé de Sévices sexuels, il s’agit d’un crime passible d’au moins un an de prison.

			Attendez, montrez-moi ça, levant le rectangle ivoire dans la lumière striée par les barreaux et hochant la tête négativement, hun-hun.

			Comment ça, hun-hun ?

			Je veux pas de vous, puis commençant à s’éloigner mais pas vraiment.

			Pourquoi ? C’est quoi, le problème ?

			Parce que, en se rasseyant, je voulais un 18B, le seul truc que vous et les vôtres ont fait pour moi, c’est de m’envoyer en taule. Le prenez pas mal mais c’est vraiment se le prendre dans le cul, le désignant de fait.

			Bon, comme vous voudrez, vous n’avez pas trop le choix alors voyons un peu comment ça se présente, d’accord ?

			Non.

			Qui est Valerie Grissom ?

			Mec, ça ira. D’accord, c’est une camée. C’est ce que j’essaie de vous dire, officier, je veux dire, maître. Elle invente des trucs grave dingues, tout le monde sait qu’elle affabule et fabulise. Tout le monde le sait !

			Vous en êtes certain ?

			Quoi, qu’elle affabulise ?

			Non, qu’elle se défonce au crack ?

			Tout le monde est au courant !

			Et vous, comment le savez-vous ? Vous fumez avec elle ?

			Je fume pas mec, mais j’l’ai vue fumer.

			Elle a un casier, alors ?

			Putain, elle s’est fait serrer des tonnes de fois, se marrant mais réussissant quand même à avoir l’air en colère.

			Vous connaissez sa date de naissance ?

			Non, putain, je la connais pas à ce point.

			Elle est mariée, elle a des enfants ?

			Des gosses quelque part mais pas dans le coin.

			Quel est votre lien avec elle ?

			Putain, on n’est pas parents. Non mais vous croyez quoi ?

			Je veux dire comment la connaissez-vous ?

			On est juste du même quartier, tout le monde la connaît, elle fourre toujours son nez dans les affaires des autres.

			Vous la connaissez depuis quand ?

			Quelques années, putain !

			Détendez-vous. Elle dit qu’il y a quinze jours au 322 West 119th Street… C’est là qu’elle habite ?

			Elle a pas vraiment de piaule mais je crois qu’elle crèche souvent là avec une de ses copines.

			Elle dit que vous l’avez forcée à s’allonger sur le lit…

			Quoi ?!

			Laissez-moi finir. Elle dit que vous l’avez jetée sur le lit, que vous avez appuyé votre avant-bras sur son cou puis enfoncé de force vos doigts dans son vagin.

			Combien de doigts ?

			Ce n’est pas précisé.

			Ils ont le droit ?

			De ne pas préciser combien de doigts ?

			Ouais.

			Oui.

			Ben c’est dingue, putain. C’est rien qu’un mensonge, je suis même jamais allé au pieu avec elle ! De quel lit ils causent ? J’y crois pas ! C’est un coup monté. Un. Coup. Monté. Vous devez me faire sortir de là.

			Vous n’avez jamais eu de relations sexuelles avec elle ?

			Jamais.

			La vérité, Darril.

			Jamais, je le jure !

			Bon, est-ce que vous vous êtes disputés tous les deux à propos de quelque chose ?

			Je l’ai même pas vue depuis… voyons voir… deux mois ?

			Alors, qu’est-ce qui se passe ?

			À vous de me le dire.

			Bien, vous dites que cette femme avec laquelle vous n’avez jamais eu que de vagues relations et que vous n’avez pas vue depuis deux mois a soudain décidé de vous accuser à tort, en gros, de l’avoir violée. Vous comprenez mieux, là ? Si vous n’êtes pas fâchés et que vous n’avez jamais été que de vagues connaissances, pourquoi irait-elle inventer un truc pareil ?

			J’ai une théorie mais je vois bien, rien qu’en vous regardant, ce qu’il fit alors de façon exagérée, que vous ne l’accepterez pas. Je peux le voir dans vos yeux.

			Pourquoi vous dites ça ?

			À cause de vos yeux.

			Pourquoi vous dites qu’elle ment ?

			Très bien, le Haineux.

			Quoi ?

			L’Accusateur.

			Le quoizateur ?

			L’ange déchu et rebelle lui-même.

			De quoi vous parlez, bon sang ?

			Le Prince des Ténèbres, putain. Z’avez bien entendu parler de lui ?

			Certes, j’ai entendu parler de lui, mais quel rapport avec tout ça ?

			Écoutez, j’ai trouvé le Seigneur, d’accord ? Je vais devenir prêtre pour tout vous dire. Et un truc que j’ai appris, dans mes études et cetera, c’est que le Prince noir s’introduit dans les gens. Bon, j’essaie de me ressaisir. Ça fait vingt-trois mois que je suis sorti de taule. Je suis en conditionnelle et je bosse dans un garage de la 118th Street. Pourquoi je ferais ça ? Dites-le-moi. Faudrait que je sois fou pour faire cette insertion et tout ça. J’essaie de me tenir à carreau mais le Malin s’en rend compte. Il le voit et il se dit je vais détruire cet homme, cet homme vertueux qui s’est tourné vers la Bible doit maintenant choir. Et voilà pourquoi ça arrive. Mais tout ce que je sais, c’est que j’ai jamais touché cette nana. C’est un mensonge, c’est un faux témoin qu’on a fait venir.

			Bon, quelle que soit la raison, elle dit que vous avez fait ça et…

			Je vous ai dit la raison, l’Ennemi de Dieu en personne a…

			OK, c’est bon, stop. Le fond de l’affaire, c’est que suite à sa déposition à la police vous avez été inculpé, et nous allons devoir nous présenter devant un juge qui va fixer votre caution.

			Une caution ?! Mais je suis innocent, ils sont obligés de me relâcher.

			Je doute qu’ils voient les choses ainsi.

			Alors qu’est-ce qui m’attend exactement ?

			Un chiffre, c’est ça ?

			Ouais, putain, mais à part ça ?

			Vous avez fait de la prison ?

			Je suis récidiviste. C’est ce que vous allez voir quand vous lirez mon casier alors pas la peine de perdre du temps avec ça.

			Entendu, dans ce cas, vous savez ce qui vous attend.

			C’est quoi, comme accusation ? Sévices ?

			Catégorie D. Bon, je vois deux crimes violents avant ça. Deux à quatre pour braquage et vous êtes actuellement en liberté conditionnelle après avoir pris entre cinq et quinze ans pour homicide, exact ?

			Tout d’abord, c’était un accident. C’était juste une bagarre et je me suis défendu. Ensuite, ces deux histoires remontent à avant que je trouve le Seigneur.

			Ça compte quand même. Ça fait deux crimes violents et en voici un autre, donc vous êtes récidiviste comme vous l’avez dit…

			Je sais.

			Ce qui veut dire qu’on se dirige là vers un minimum de douze ans à perpète et d’un max de vingt-cinq ans à perpète…

			Merde.

			Oui, donc c’est du sérieux et vous allez découvrir, Darril, que la seule façon que j’aurai de vous aider, c’est si vous vous montrez nettement plus coopératif que jusqu’à présent.

			Je vous dis la vérité. C’est pas moi.

			Écoutez, je n’ai pas toute la nuit. Il doit bien y avoir d’autres choses. Vous ne me donnez aucune raison crédible de penser qu’elle a tout inventé.

			Je vous ai parlé du Malin.

			Par crédible, je veux parler d’une raison qui n’implique pas ce dernier… alors c’est quoi ? Y a autre chose ?

			Je vous ai dit tout ce que je savais. C’est pas moi.

			Comment puis-je entrer en contact avec elle pour l’interroger ? Elle a un numéro de téléphone ?

			Je sais pas. Mais elle crèche toujours dans cet immeuble, à ce que j’en sais.

			OK, des questions ?

			Quelles sont mes chances ? Je vais pouvoir sortir ?

			Non.

			Non, c’est tout ?

			Soyez réaliste, par pitié, tout ce que je vous ai dit.

			C’est quand que je passe devant le juge, alors ?

			Bon, vous avez été arrêté hier, mercredi, donc jeudi prochain.

			Elle doit se pointer au tribunal ce jour-là sinon ils me relâcheront, c’est ça ?

			Absolument. Ils ont besoin d’un acte d’accusation ce jour-là ou alors ils sont obligés de vous relâcher. Il y a une exception, mais…

			Dites-leur que je veux comparaître devant un jury d’accusation.

			Écoutez, mon sentiment c’est que ça ne serait pas une super idée pour vous de témoigner devant un jury d’accusation.

			Pourquoi vous dites ça ? Je suis innocent.

			Bon, avant tout les jurés vont être mis au courant de votre passif, ce qui ne sera jamais le cas pour des jurés normaux et il est exclu qu’ils rendent un arrêt de non-lieu. Il en découle que la seule chose que vous allez faire, c’est donner au procureur une autre version de votre histoire.

			Je me fiche de la version qu’ils auront parce que c’est la vérité.

			Possible, mais ce sera une maigre consolation quand vous serez mis en examen.

			Incroyable.

			Écoutez, on n’est pas obligés de prendre une décision tout de suite. Je vais faire appel et on en discutera lors de la prochaine audience quand on aura plus de temps et quand j’en saurai plus sur l’affaire. Ça marche ?

			Entendu mais je compte témoigner.

			D’accord. Je vais aller parler au procureur avant votre prochaine comparution pour voir ce qu’il propose.

			Je veux rien accepter !

			Bon, alors juste pour satisfaire ma curiosité, d’accord ? Pas d’autres questions avant qu’on passe devant le juge ?

			Juste que je suis innocent.

			D’accord.

			Je sais que vous avez lu mon dossier et que j’ai commis des crimes. Le cambriolage, c’était une façon de trouver de l’argent et je sais que c’était stupide. L’homicide ? Bon, on s’est battus et je lui ai donné un coup de couteau. Tout ça c’était avant que je trouve le Seigneur, au fait. Avant. Mais ça ? Ce serait vraiment faire le mal pour le mal que de faire un truc pareil à quelqu’un comme ça et je suis pas du côté du mal. Je suis pas quelqu’un qui fait le mal, pigé ? Alors vous devez me croire, je suis innocent.

			OK.

			Je suis sérieux. Faut me croire !

			Je vous crois.

			Ça compte pas de juste le dire. Vous devez croire en mon innocence.

			On se reverra devant le juge.

			Attendez un instant. Je suis sérieux, putain ! J’ai besoin d’un avocat qui croie en mon innocence. Vous devez y croire pour me défendre.

			Faux, rien ne m’y oblige, c’est aussi simple que ça. Ça ne va me pousser à travailler plus sur votre dossier comme dans ces films stupides, et ça ne va sûrement pas augmenter vos chances de vous en sortir. En fait, si vous êtes vraiment innocent alors ça va sans doute vous nuire à vous et à votre dossier plus que tout, parce que, d’une part, je serai probablement tellement perturbé par l’aspect inédit de la situation que j’en deviendrai inefficace, et d’autre part, votre innocence pourrait signifier que votre théorie diabolique est fondée, auquel cas on est déjà foutus parce que de mon point de vue le diable m’a l’air hyper efficace, certainement plus que le procureur de base. Alors stop, par pitié.

			Je veux un autre avocat.

			Un seul ça suffit, et si vous voulez dire un avocat différent, eh bien cette requête est également refusée, alors restez tranquille autant que vous le pouvez vu que vous risquez de passer le reste de vos jours en prison, et laissez-moi m’occuper de votre cas. Je sais ce que je fais, même si j’en conviens, ça se borne à un domaine sérieusement limité. C’est d’accord ?

			OK.

			Autre chose ?

			Non.

			Bien, Darril, maintenant veuillez avoir la bonté de vous retirer car je dois interroger le prochain prévenu.



			Ah Chut. AH CHUT !

			À tes souhaits, connard ! Ha ha !

			Monsieur Chut ?

			Ouais.

			C’est bien vous ? Vous êtes Ah Chut ?

			Ouais.

			Voici ma carte, c’est moi qui vais vous représenter. Vous parlez anglais ?

			Nan.

			Cantonais ? Mandarin ?

			Cantonais si cantonais !

			Bon… bien… vous vendiez des piles dans le métro ?

			Ouais. Hein ?

			Vous vendre piles dans métro.

			Cantonais.

			Non, je sais mais il n’y a pas d’interprète et je veux vous faire sortir de prison.

			Yuh.

			Vous vendre piles dans métro oui ?

			Yih.

			Et vous n’avez pas d’autorisation, exact ?

			Cantonais.

			Pas d’autorisation, exact ?

			Pas autorisation non.

			OK, vous rentrer bientôt maison, d’accord ?

			Maison ?

			Ouais, vous allez rentrer. Compris ?

			Yah. Cantonais ?

			Non. Vous allez devoir rentrer chez vous parce qu’il n’y a pas d’interprète et que ça prendrait des heures pour en trouver un.

			Yeh.

			Entendu, sortez.

			Sortir ? désignant la porte.

			Oui.



			Glenn. BEN GLENN !

			C’est bien moi,

			Pas la peine de le dire trois fois.

			Comment allez-vous, monsieur Glenn ? Voici ma carte. Je m’appelle Casi et je vais vous représenter. Vous avez été accusé de Dommages causés par malveillance, c’est un crime de catégorie A. Un certain Hal Posano dit que vous vous teniez sur le seuil de sa pizzeria et refusiez de bouger. Il dit que quand ses employés et lui ont tenté de vous faire bouger vous avez donné un coup de pied dans la porte et brisé le verre. Tout ça est-il exact ?

			La vérité est toujours problématique,

			Je voulais une pizza mais j’avais pas de fric.

			C’est la raison de la dispute ? Vous n’aviez pas de quoi payer la pizza que vous aviez mangée ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment en êtes-vous venu à casser cette porte ?

			Franchement, je refuse d’en dire davantage sur la nature de ma défense.

			Je ne vois aucune raison, face à un inconnu, de lui accorder ma confiance.

			Je ne peux m’empêcher de remarquer, monsieur Glenn, que vous vous exprimez entièrement en vers libres, y a-t-il une raison à ça ?

			Ce que vous venez de dire est bien vrai.

			Je ne parle qu’en rimes mais vous au fait ?

			J’évite en général. Je vois également, en parcourant votre dossier, que votre dernière comparution a été repoussée après un examen 730. Ça veut dire qu’un psychiatre vous a examiné et a déterminé que vous étiez trop malade pour être jugé au pénal et votre jugement repoussé. Exact ? Vous vous en souvenez ? Donc je pense que ce que je vais faire, c’est demander à un psychiatre de vous réexaminer pour voir comment vous allez, d’accord ? Le problème, c’est que vu votre casier et vu le juge devant lequel nous allons nous présenter, il y a peu de chances qu’on vous propose quelque chose qui vous fera sortir d’ici, et s’il n’y a pas de décision ce juge fixera une caution et…

			Le juge peut bien fixer la caution qui lui plaît, je ne dirai rien.

			Quand Batman ne luttait pas contre le crime, il n’était que citoyen.

			Certes. Si le juge fixe une caution, toutefois, et que vous n’avez pas de domicile comme vous l’avez dit au CJA, alors vous allez devoir faire de la prison pendant qu’on statue sur votre sort. Je pense donc que la meilleure façon de procéder dans votre intérêt, c’est de demander une évaluation par un psychiatre. Comme ça si vous êtes trop malade pour comprendre ce qui se passe, le procès n’aura pas lieu et vous serez soumis à des soins psychiatriques. D’un autre côté, si vous allez bien, alors nous pouvons essayer de négocier afin que vous puissiez sortir. Entendu ? Monsieur Glenn ?

			Faites de votre mieux mais n’oubliez pas que vous êtes un simple mammifère,

			Et que la maladie dont je souffre risque également de vous coûter cher.

			OK. Bon, votre cas n’est pas très grave alors on verra ce que je peux faire.

			Dites, Casi, désolé de vous interrompre, un agent du tribunal passa alors sa tête puis ne me quitta pas des yeux comme si Glenn était le simple fruit de mon imagination, mais est-ce que vous avez Glenda Deeble, Robert Coomer et Terrens Lake ?

			Oui, quel est le problème ?

			Ils sont tous spéciaux, ils sont sur le bench alors on doit s’en occuper avant de faire sortir d’autres corps.

			Très bien, Glenn avait disparu pendant que je parlais. Le bench dont il était ici question n’était pas le bench du juge mais plutôt les deux bancs positionnés en L tout à gauche où les prévenus étaient placés juste avant qu’on les appelle. Certains, comme le suivant, s’y rendaient directement pour diverses raisons plutôt que de passer par la cellule de détention et étaient interrogés dans une structure en bois rappelant un kiosque située pas très loin. Je m’y rendis.



			Oh, Casi, je suis vraiment désolée, Linda la main sur une fossette créée par sa bouche ouverte, vous avez tout pris. Vous voulez en refiler quelques-uns ?

			Ça va aller, j’ai encore ces trois-là sur le bench puis un bleu et j’ai fini.

			Vous devriez en rester là vu que demain c’est mon dernier jour.

			Quoi ?

			Oui, vous ne saviez pas ?

			Non, je ne savais même pas que vous nous quittiez.

			Vraiment ? Ouais, aujourd’hui c’est mon dernier jour.

			Super, vous allez où ?

			Je vais être agent immobilier.

			Dans l’immobilier ? Laissez-moi en finir avec eux et vous me raconterez tout après.



			Glenda Deeble ?

			Oui.

			Entrez, Glenda… voici ma carte, c’est moi qui vais vous représenter.

			Comment on prononce votre nom ?

			Casi, un peu comme Lassie mais pas vraiment, c’est qui, Ray Doherty ?

			C’est mon mari.

			D’après la police, vous l’avez aidé à vendre de la méthadone à une personne qui s’est révélée être un flic en civil. C’est vrai ?

			Non, c’est faux. Il en a peut-être vendu mais je n’ai rien à voir avec ça.

			Alors que s’est-il passé ?

			Bon, on sortait juste de la clinique de méthadone qui se trouve genre à une rue de là où on nous a arrêtés. La clinique allait fermer le lendemain aussi après avoir bu une dose dedans, ils nous ont filé à chacun une supplémentaire pour qu’on puisse la prendre le lendemain chez nous, donc euh aujourd’hui. Bref à peine on est sortis que ce type nous aborde et commence à supplier Ray de lui filer sa méthadone. Il a vraiment insisté, il se proposait de nous l’acheter, et il avait l’air vraiment pas en forme. Là-dessus je m’éloigne parce que je me suis déjà fait arrêter pour avoir vendu ma méthadone et en plus je pouvais pas vendre ma dose de toute façon vu que, comme vous pouvez le voir, je suis enceinte de cinq mois et si je suis une cure de désintox, ça peut nuire au bébé. Alors je crois que Ray lui a peut-être vendu sa dose mais j’en suis pas sûre.

			Quand vous êtes-vous fait arrêter ?

			Il a parlé au type puis on a essayé de prendre le métro dans Hudson mais on a été arrêtés pile là-bas, près de l’entrée. Soudain genre cinq flics jaillissent d’une camionnette et nous plaquent contre une grille. Ils ont pris ma bouteille de méthadone, celle dont j’ai besoin aujourd’hui. Je peux la récupérer ?

			Non, ils disent que c’est une pièce à conviction. Mais vous pouvez avoir de la méthadone si vous êtes incarcérée.

			Attendez, je vais aller en taule ?

			Je ne sais pas encore.

			Je ne comprends même pas pourquoi on m’a arrêtée. Je n’ai rien vendu.

			Ils disent que c’est votre mari qui a vendu mais que vous l’avez aidé en surveillant les alentours, autrement dit en faisant le guet. Ils vous accusent de complicité.

			C’est un crime ?

			Ouais, un crime de catégorie C si vous avez vraiment procédé à la vente.

			Alors comme ça un flic était pas loin et a vu ce qui se passait, en hochant la tête.

			Non, le type à qui votre mari a vendu était un flic en civil qui se faisait passer pour un drogué.

			Oh bon sang, elle leva les yeux. Ils ont le droit de faire ça ? Sérieux ? Je veux dire ce type a quasiment supplié Ray de lui vendre sa dose. Je sais moi qu’il a jamais eu l’intention de vendre son truc mais le type arrêtait pas d’insister et finalement je crois qu’il l’a convaincu de le faire. C’est pas un coup monté, ce genre-là ? Elle pencha la tête et haussa les deux sourcils, ils peuvent nous faire ça ?

			Bon, le problème, c’est que vous avez déjà été inculpée pour le même délit, à savoir vente de méthadone, ce qui malheureusement annule le soupçon d’incitation au délit. Ça veut dire aussi que vous êtes considérée comme récidiviste et donc que vous risquez un minimum de trois à six ans de prison.

			Ils peuvent pas réduire la peine ?

			Si, et je parlerai au procureur pour que ce crime soit considéré comme un simple délit, mais pour l’instant la seule chose qui nous importe vraiment, c’est le statut de votre caution.

			Je n’ai pas de quoi payer la caution. Je vis de l’aide sociale.

			Bon, je vais essayer de convaincre le juge de vous relâcher en fixant une date pour l’audience.

			Sur mon temps de repos ?

			Exact.

			Vous pensez qu’il acceptera ?

			Je ne sais pas, peut-être, on va le savoir très vite. Où est-ce que vous vivez ?

			On habite à l’hôtel. J’ai le sida alors c’est pas moi qui paie la chambre et ils me filent mes médicaments.

			Je vois. Et comment va la santé en ce moment, vous avez le teint plutôt jaune ?

			C’est parce que j’ai l’hépatite. Je suis allée faire une transfusion à Sainte Claire y a environ une semaine.

			Oh. Bon, il nous reste à aborder la question du jury d’accusation. Si je n’arrive pas à convaincre le procureur de vous relâcher, alors ça veut dire qu’elle voudra que vous comparaissiez devant un jury d’accusation pour tenter de vous inculper pour vente de drogue. Vous avez le droit de témoigner devant un jury d’accusation et donc de donner votre version des faits dans l’espoir qu’ils vous relâchent ou du moins diminuent votre peine.

			Ça n’est pas plus embêtant pour vous de faire ça ?

			Ça peut le devenir, mais chaque cas est différent. Tenez, je pense…

			Je ne veux pas témoigner devant un jury d’accusation, Casi.

			Eh bien, vous n’êtes pas obligée de décider main…

			Hors de question.

			Pourquoi pas ? Écoutez, si ce que vous m’avez dit est vrai alors…

			C’est la vérité, franchement, mais je ne suis pas stupide. Regardez-moi. On peut pas dire que ça va très fort pour moi. Je sais que si je vais là-bas je ne ferai qu’aggraver les choses parce que c’est ce que je fais.

			Disons juste…

			Parce que c’est comme ça que ça se passe pour moi dans la vie depuis que j’ai disons six ans. Non, pas disons, j’avais exactement six ans.

			Je comprends, et c’est fort possible mais d’après mon expérience…

			Les choses se passent sans doute bien pour vous, je le vois rien qu’en vous regardant, mais pour moi, c’est juste que la chance est pas de mon côté. Tout ce que je touche se change en merde. Je le sais.

			Je refuse d’entendre ça.

			Vous avez raison pas tout, pas ces cinq derniers mois. Je me suis tenue à carreau depuis que j’ai appris que j’étais enceinte. Vous pouvez pas savoir combien de fois ces derniers mois je me suis dit, genre, qu’est-ce qu’ils trouveraient à redire si je me comportais bien à partir de maintenant ? Pour de vrai, si je faisais tout comme il faut à partir de ce jour, est-ce que je serais si différente que ces mères dans leurs grosses bagnoles ? Je serais comme elles, et mon bébé, au moins, il serait obligé de me regarder comme il faut, il ne saurait rien. Pour lui je suis juste sa maman. Il ne sait pas. Les choses que j’ai faites. J’ai déjà vu ce regard. Je veux être au bout de ce regard. Et si j’y ai droit et que je le rends comme il faut alors c’est pas rien, non ? Ça fera une chose que j’ai faite correctement et personne pourra dire le contraire, non ?

			Je ne…

			Non ?

			Absolument. Mais bon, un jury d’accusation.

			Alors je ne veux pas prendre de risque parce que, comme je l’ai dit, je sais que je vais juste tout gâcher vu que je suis à deux doigts de bien m’y prendre pour une fois. Je veux dire, la seule raison pour laquelle je suis allée là-bas, c’était pour m’assurer que je n’ai pas de symptômes de sevrage qui puissent faire du mal au bébé. J’y suis presque, presque. Si vous pouviez juste passer la chose en délit et que je fasse des travaux d’intérêt public, je vous serais vraiment reconnaissante et j’accepterais sans hésiter, du moment que je sois sortie à temps, vous pigez ? Et je ne serai pas une de ces personnes qui se plaignent de leur avocat non plus. Je saurai que c’est un bon deal et je l’accepterai, même si j’ai rien à voir avec cette vente et même si c’est moche ce qu’a fait ce flic en nous piégeant.

			D’accord.

			Se change en merde.

			Je comprends. Et croyez-moi je ne cherche pas en général à présenter les gens devant un jury d’accusation non plus, mais votre idée d’une éventuelle défense est globalement juste alors je sens que peut-être éventuellement vous pourriez si…

			Je n’en ai pas envie.

			Très bien, vous n’irez pas. C’est tout. Vous n’êtes pas obligée. La décision vous appartient. Avez-vous des questions avant qu’on se présente devant le juge ?

			Vous pensez que je vais sortir ?

			Peut-être.

			Si j’accouche en prison, ils me prennent le bébé.

			Je sais. Autre chose ?

			Non, juste merci.

			Très bien, vous pouvez y aller.



			Robert Coomer ?

			Oui !

			Fermez la porte derrière vous, Robert.

			Vous avez devant vous un innocent absolu et ma question, monsieur, si je peux vous appeler ainsi, est celle-ci : de… quoi… suis-je… accusé ?

			De vol.

			Je suis innocent.

			David Sanders prétend que vous l’avez menacé avec un couteau il y a environ deux mois de ça et que vous l’avez obligé à vous donner deux cents dollars.

			Une accusation extravagante.

			Qui est ce Sanders ?

			Qui êtes-vous ?

			Je m’appelle Casi, voici ma carte, j’ai été désigné pour vous représenter. Maintenant qui est David Sanders ?

			C’est une longue histoire, jeune homme, alors ce que je vais faire, c’est vous donner la version abrégée.

			Vous êtes accusé de Vol au premier degré, un crime de catégorie B avec une peine de prison minimale de cinq ans, alors je pense que vous devriez me donner au moins la version intermédiaire entre l’abrégée et l’intégrale.

			Comme vous voudrez, jeune homme. J’ai donc rencontré M. Sanders, dit Le Colonel, il y a environ huit mois au parc.

			Quel parc ?

			Morningside Park. Nous sommes nombreux à nous retrouver là-bas pour jouer aux échecs. Tout le monde sait que n’importe quel jour de la semaine on peut trouver Robert Delano Coomer en train d’y jouer aux échecs.

			C’est qui ?

			C’est moi.

			Oh pardon, continuez.

			Non mais franchement.

			Ça va, continuez, où viviez-vous à l’époque ?

			Je vivais dans le parc, c’est pourquoi j’y jouais toujours aux échecs. Bref j’ai remarqué que ce monsieur, ce David Sanders, venait me regarder jouer assez souvent et nous avons eu des conversations.

			Vous êtes devenus amis.

			N’allez pas si vite en besogne, c’est le problème avec vous les jeunes de nos jours. Nous ne sommes pas du tout devenus amis, en fait nous ne cessions de nous disputer.

			À quel sujet ?

			Eh bien, le fait est que j’avais trouvé une nouvelle ouverture aux échecs. Et la vérité, c’est que cette ouverture aux échecs a confondu les grands joueurs et ébahi les néophytes.

			Génial, où est le problème alors ?

			Eh bien, l’autre chose, c’est que nous avions des différends philosophiques irréconciliables quant à la qualité de mon ouverture.

			C’est quelle ouverture ?

			Vous voulez vraiment le savoir ?

			Bien sûr.

			Et vous ne le direz à personne ?

			Non.

			Vous êtes sûr ?

			Oui. Même si je le voulais, la relation avocat-client m’en empêcherait. Je perdrais aussitôt le droit d’exercer.

			C’est une ouverture où la reine roque avec un pion.

			Certainement unique, mais qui doit apparemment poser un sérieux problème pour la suite.

			Vous savez, c’est exactement ce qu’il a dit ! Mais dans quel camp êtes-vous ?

			Dans le vôtre, pas d’inquiétude. Je suis sûr que c’est une bonne ouverture, je n’arrive juste pas à la visualiser, continuez.

			Et comment que c’est une bonne ouverture, la meilleure ! Ça fait mille six cents ans que ce jeu existe et il a fallu que ce soit un pauvre SDF dans un parc qui trouve l’ouverture parfaite. Bon, je suis devenu très jaloux de mon ouverture et tout et ça a conduit à une dispute entre nous. Bref, après un temps, nous avons laissé nos différends derrière nous, et il m’a laissé habiter chez lui pendant un moment. Puis je me suis installé pour de bon chez lui.

			Aviez-vous des relations ?

			Mais encore ?

			Étiez-vous son amant ?

			Non, rien de tel, on était juste amis. Je suis pas gay. Il me laissait habiter chez lui le temps que je retrouve une vie disons normale.

			Vous travailliez ?

			Non, lui travaillait et il payait le loyer. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai touché une certaine somme grâce à mon frère. C’est un genre de rappeur, même si tout ce que je sais, c’est que gamin il était incapable de faire rimer chat et pacha. Enfin bref, David m’a vu distribuer des billets ici et là et il s’est dit que j’aurais dû en laisser quelques-uns chez lui vu que je n’avais jamais payé de loyer. Bref, un jour je rentre à la maison et il est en train de fouiller dans mes affaires pour me piquer mon argent. On s’engueule et je le frappe pour me défendre mais je ne l’ai jamais menacé avec un couteau et j’ai repris l’argent, mais c’était le mien de toute façon. La vérité, c’est qu’on s’est battus et la seule chose qui a mis fin à la bagarre, c’est qu’on s’est mis tous les deux à saigner, et il a un peu paniqué parce que je suis séropo et qu’il a pas eu les couilles de faire le test ; le bonheur est dans l’ignorance, c’est ce qu’il dit. Alors je suis parti le soir même et me suis installé chez un autre de mes amis qui lui aimait bien mon ouverture roquée.

			C’était quand ?

			C’était genre il y a deux mois.

			Chez qui avez-vous emménagé ?

			Warren Holliday, mais ça n’a pas marché parce que c’est un criminel avéré et tout ça.

			Ça veut dire quoi ?

			Eh bien, c’est un criminel et ça se savait.

			Pourquoi était-ce un problème ? Tout le monde est criminel.

			Il a juste fait des trucs tarés, c’est tout.

			Vous avez vu David depuis que vous êtes parti de chez lui ?

			Il est passé me voir à l’hôpital il y a deux jours.

			Et pourquoi étiez-vous à l’hôpital ?

			J’étais sur un toit avec le professeur à fumer du crack quand des flics se sont pointés, j’ai piqué un sprint et essayé de sauter sur le toit de l’immeuble voisin comme dans les films d’action sauf que j’ai raté mon coup. Je suis tombé du troisième étage et je me suis brisé les deux jambes, d’accord ?

			Comment David l’a-t-il su ?

			Quelqu’un a dû lui en parler. Quand il est passé me voir, j’étais sous le choc. Parce qu’il était comme ma Némésis, vous voyez ce que je veux dire ? Mais il m’a dit qu’il m’aimait toujours et qu’il ne voulait pas que je sois arrêté, et quand je sortirais de l’hôpital je pouvais venir habiter chez lui de nouveau vu que l’appartement où j’habite en ce moment est un repaire de crack et qu’il a été condamné à mort. Bref, alors qu’ils étaient sur le point de me laisser sortir de l’hôpital, la police est venue et ils m’ont arrêté en me disant que David avait porté plainte contre moi genre il y a deux mois, mais qu’ils ne me diraient pas pourquoi. Je ne pense pas qu’il va maintenir sa plainte, telle est mon opinion.

			Bon, si vous avez raison et qu’il ne témoigne pas devant un jury d’accusation dans les six jours qui viennent, vous serez relaxé.

			Je pense que c’est ce qui va se passer parce qu’il y a deux jours il me disait combien il m’aimait et tout ça.

			Je croyais que vous n’aviez pas ce genre de relations ? Alors ?

			D’accord j’ai menti, on était amants, mais je ne voulais pas que ça se sache dans le milieu et tout ça.

			Ne vous inquiétez pas, je ne divulguerai ni votre ouverture ni cet autre secret. Des questions avant que nous nous présentions devant le juge ?

			Non, je comprends.

			Très bien alors, mais en fait, moi j’ai une question.

			Quoi ?

			Professeur ?

			Il vient d’un quartier où on trouve toujours du bon rock… Il a suivi un temps des cours à la fac.

			Je vois, ce sera tout.



			Terrens Lake ?

			ouais.

			Entre donc… voici ma carte, Terrens, ne la perds pas. Je m’appelle Casi, c’est moi qui vais te représenter. Tu as seize ans ?

			ouais.

			Les flics disent que tu as vendu de la drogue à un agent en civil.

			nan, je vends pas de drogue. TNT s’est juste pointé et a arrêté d’autres mecs avec moi, je faisais rien.

			Qui est-ce qui vendait ?

			des tonnes de mecs vendent là-bas, c’est un super spot.

			Qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

			je traînais avec un pote, c’est tout.

			Qui ça ?

			on l’appelle Boop.

			C’est quoi, son vrai nom ?

			j’sais pas, juste Boop.

			Où est-ce qu’il habite ?

			j’sais pas, dans le centre je crois.

			Quelqu’un d’autre là-bas qui a vu ce qui s’est passé ?

			nan, mais yo j’ai une question.

			Ouais.

			dans le fourgon ils ont dit entre eux que j’étais un JDlost ce genre, ça veut dire quoi ? si je suis comment vous dites un sujet perdu, qu’est-ce que je fais dans le fourgon, hein ?

			Recule un peu… c’est ce que tu portais quand ils t’ont arrêté ?

			ouais.

			Y compris le tee-shirt avec LAND OF THE LOST marqué dessus ?

			ouais.

			Ça répond à ta question.

			quoi ?

			Le flic qui achète envoie par radio une description à son équipe du type qu’il veut qu’on arrête pour lui avoir vendu de la drogue. La description est toujours JD, comme dans John Doe, autrement dit un individu lambda, suivi par le trait distinctif du vendeur, tes fringues en l’occurrence.

			sandéc ?

			Absolument.

			putain. je vais tuer mon cousin pour m’avoir acheté ce tee-shirt chez Niketown.

			Laisse-moi vérifier un truc, tu as une autre condamnation pour vente de drogue ?

			uh-uh.

			Comment ça se passe ?

			je suis censé être mis en liberté surveillée.

			T’as plaidé coupable ?

			ouais.

			C’est quand, ta prochaine audience ?

			sais pas, c’est resté sur le frigo.

			C’est qui, ton avocat pour ça ?

			connais pas son nom mais il a les cheveux roux et une moustache.

			Tu as sa carte ?

			nan, j’l’ai perdue.

			Qui est le juge ?

			sais pas.

			C’est quel article ?

			merde, quatre-vingt-treize peut-être ?

			Ça existe pas, trente-neuf ?

			nan, pas trente-neuf.

			Bon, alors tu as un gros problème, tu sais ? Quand tu as plaidé coupable dans l’autre affaire, le juge t’a dit qu’une des conditions à respecter pour être mis en liberté surveillée, c’était d’éviter de te faire arrêter de nouveau, exact ?

			ouais ! comment vous le savez ?

			Et là tu t’es fait choper pour une autre vente. Donc en gros le juge n’a pas besoin de te mettre à l’épreuve, il peut t’envoyer direct en prison. Sans parler de ton affaire présente où tu risques une peine de un à trois ans.

			mais y a pas eu vente cette fois-ci. j’avais pas de liquide ou d’argent marqué sur moi ni rien, alors comment ils peuvent m’accuser de vente ?

			Ils le peuvent, et pour quelqu’un qui ne vend pas de drogue tu connais bien la terminologie. Tu vis avec qui ?

			ma grand-mère.

			Pourquoi as-tu dit au CJA que tu vivais avec ta petite amie ?

			parce que je crèche dans les deux endroits pendant que ma mère essaie de me reprendre.

			Comment ça, de te reprendre ?

			parce qu’elle a renoncé à ma garde quand j’étais gosse et maintenant elle essaie de me ravoir, on passe au tribunal des familles la semaine prochaine. elle est censée être au tribunal en ce moment avec son compagnon et tout ça.

			Bon, c’est le cas ou pas ? Tu l’as vue ?

			nan, je crois pas, mais j’ai pas tout visité.

			Comment elle s’appelle ?

			Tara.

			Lake ?

			Simms.

			Je la trouverai. Nous allons bientôt devoir nous présenter devant le juge, et il va décider du montant de ta caution. Des questions ?

			nan, mais vous pouvez dire au juge que j’ai pas envie de faire de la taule parce que je viens d’avoir un fils, il a trois semaines et il a besoin de moi tout ça. je crois que ma mère aussi va accoucher.

			J’y manquerai pas, petit, tu peux y aller.



			Écoutez, je peux vous parler d’un dossier, numéro de registre terminant par 654, Ah Chut ?

			Uh-huh.

			Il s’agit d’une première arrestation en soixante et un ans. Vente à la sauvette sans autorisation. Je peux obtenir un ACD ?

			Trouble de l’ordre, et peine purgée.

			Je sais, mais accordez-moi un ajournement. Ce type a soixante et un ans. Il est dans le système depuis vingt-neuf heures.

			Je ne donne pas d’ACD pour les vendeurs à la sauvette. Je lui donnerai un 240.20 plus peine purgée.

			Même à ce type ? Il est là depuis vingt-neuf heures pour une première arrestation parce qu’il vendait des piles dans le métro.

			Désolé.

			Bon, voici le problème. Ce type ne parle pas un mot d’anglais, ce qui veut dire que si vous ne le relâchez pas je dois trouver un interprète, ce qui veut dire que les vingt-neuf heures vont devenir trente et quelques.

			Désolé, mais c’est l’accord standard.

			Super. Continuez comme ça.



			Rory Ludd. Ludd !

			Ouais.

			C’est quoi, ça ? Vous étiez dans le parc après la fermeture ?

			Ouais, mais bon on peut pas être arrêté pour ça ?

			Il se trouve que oui, même si d’après moi ça peut expliquer certains dégâts causés au lobe frontal de la part de l’agent qui a procédé à l’arrestation.

			Très juste, l’ami, ce que vous avez dit sur le lobe ! J’aime bien ce type, qui se préoccupe de ses collègues. C’est ridicule, on ne peut même plus traîner dans le parc ? J’avais pas de drogue sur moi, pas de bière, rien ! Ils peuvent faire ça ? Le flic s’approche de moi, me palpe, trouve rien puis m’arrête pour une putain d’histoire de règlement du parc. Je suis là depuis combien de temps, dites ?

			Vingt-trois heures.

			C’est pas juste, putain, je vais porter plainte, vous pouvez vous en occuper ?

			Écoutez, d’ici quinze à vingt minutes nous allons nous présenter devant le juge, ils vont vous proposer de plaider coupable et vous rentrerez chez vous.

			D’accord, mais bon, c’était pas juste ?

			Soit, mais ce sera bientôt fini.

			Et du coup en plaidant coupable l’affaire est close et ça ne figurera pas dans mon casier ?

			Si, ça ira dans votre casier, mais votre temps de prison correspond au temps où on vous a gardé.

			Mais j’ai rien fait, putain, je me promenais juste dans le parc, c’est un crime maintenant ?

			Écoutez, je sais que c’est des conneries mais pourquoi aggraver les choses, Rory ? Votre peine est purgée et vous rentrez chez vous. Vous avez déjà un casier et Dieu sait que ce n’est pas d’avoir enfreint le règlement du parc qui va le faire empirer.

			Vous avez raison, on va faire ça. Mais laissez-moi vous demander quelque chose : si j’étais un Blanc en costard cravate, vous pensez qu’ils m’auraient arrêté ? Mais j’entends ce que vous me dites et je vais faire ce que vous conseillez.

			Bien, nous irons nous présenter devant le juge d’ici pas longtemps.

			Ça roule.



			Finis-en, qu’on aille bouffer un truc.

			Salut, Dane.

			T’en as pour longtemps ?

			De quoi tu parles ?

			De bouffer.

			On a dîné pendant la pause, tu sais, t’avais qu’à venir si t’avais faim.

			Quoi, y a trois heures ? T’appelles ça dîner ?

			Moi oui. Où est Linda ?

			Elle s’est cassée, elle avait plus de clients.

			La jalousie que j’ai ressentie à l’instant quand t’as dit ça.

			De la jalousie ?

			Oui, de la jalousie.

			Connais pas ça, la jalousie.

			Non ?

			Non, tu modifies simplement le contexte qui produit cette émotion de façon à ce que ça annule sa base factuelle.

			Chouette sentiment, mais je peux pas partir.

			Tu veux dire tu peux pas partir vraiment ? Littéralement ?

			Non je crois pas, mais ça revient au même.

			Dans ce cas tu devrais ressentir une émotion complètement différente et largement plus douloureuse, j’en ai peur. Bon, et pour ce qui est de bouffer ? Je t’expliquerai de quoi je cause.

			Désolé, mais je crois que je vais sauter le deuxième dîner d’une heure du matin, merci quand même.

			Étrange décision.

			Numéro du registre se terminant par 638 – Ray Thomas !

			C’est moi, Casi, mais je me souviendrai de l’invitation déclinée.

			Tu t’en remettras.



			Tara Simms ?

			Oui.

			La mère de Terrens Lake, exact ?

			C’est exact.

			C’est moi qui vais le représenter. Nous allons passer devant le juge d’ici une demi-heure environ et il va décider s’il convient ou non de fixer une caution ou de relâcher votre fils. Est-ce que Terrens vit avec sa grand-mère ?

			Ouais, avec ma mère. Il vous a dit que je l’ai abandonné, je suppose, il le dit à tout le monde.

			Il ne m’a rien dit, j’essaie juste de vérifier son adresse pour essayer de le faire sortir.

			De quoi est-ce qu’on l’accuse ?

			Vente de drogue à un flic en civil.

			Est-ce qu’il avait des billets marqués ?

			J’en sais trop rien. Nous le saurons quand on passera devant le juge. Vous avez de quoi payer sa caution ?

			Non.

			Rien ?

			Non.

			Est-ce qu’il va à l’école ?

			Non.

			Est-ce qu’il travaille, qu’est-ce qu’il fait ?

			Hm-hmmm, voici ma réponse. Je lui ai dit qu’il doit se trouver un job et arrêter de traîner avec ses potes mais il m’écoute pas.

			Vous savez qui est son avocat pour l’autre inculpation ?

			Non, tout ce que je sais, c’est qu’il a… merde, je sais plus.

			Des cheveux roux ?

			Non, moustache rousse. Vous savez que Terrens vient d’être père ?

			Casi, vous pouvez aider cette personne ?

			Excusez-moi un instant, madame Simms, nous nous reparlerons après.



			Qu’est-ce qui se passe ?

			J’ai besoin de parler au juge.

			À quel sujet ?

			Je veux qu’on m’arrête.

			Pardon ? Pour quelle raison ?

			Je suis COUPABLE !

			Un instant, ne criez pas, sortons dans le couloir pour en parler… c’est quoi le problème ?

			Je veux que le juge m’arrête.

			Pourquoi ?

			Parce que je veux aller en prison.

			Pourquoi voulez-vous aller en prison ?

			Ma femme et son frère ils vont me tuer.

			Pourquoi dites-vous ça ?

			Je le sais.

			Pourquoi voudraient-ils vous tuer ?

			Parce que je suis coupable.

			Coupable de quoi ?

			Juste coupable.

			Ça n’a pas de sens, monsieur. Pourquoi voudraient-ils vous tuer ? Ils ont dit quelque chose ?

			Non. Ils ne disent rien ils me regardent d’une certaine façon. Ils disent des choses qui ne sont pas la même chose mais je sais ce qu’ils disent en réalité et je sais ce qu’ils pensent vraiment. Ils m’en veulent ils pensent que je suis coupable mais c’est faux. Je veux pas dire que je me sens juste coupable je veux dire que je suis vraiment devenu coupable à cause d’eux.

			De quoi êtes-vous coupable ?

			Vous n’écoutez pas.

			Si, mais je ne… laissez-moi vous poser une question : avez-vous un médecin qui vous suit ?

			Ouais, j’ai un médecin mais c’est pas important.

			Est-ce un psychiatre qui vous aide ?

			Oui mais il ne… non ! Je ne vois pas de médecin, pas de médecin.

			Est-ce que vous avez sa carte sur vous ?

			Je ne vois pas de médecin, je viens de vous le dire ! Je veux parler au juge, il peut m’arrêter et me mettre en prison, c’est là que je… qu’il faut que j’aille !

			Écoutez, le juge n’arrête pas les gens et en plus même si c’était le cas les gens ne se font pas arrêter juste parce qu’ils pensent qu’ils seraient plus en sécurité en prison. Ce que vous devez faire si vous êtes inquiet pour votre sécurité, c’est de vous rendre au commissariat et de déposer une plainte. Mais à mon avis ces personnes n’ont rien dit ou fait qui puisse vous amener à craindre pour votre sécurité. Peut-être que ce que vous devriez faire, c’est appeler ce médecin qui n’existe pas et de lui dire ce que vous ressentez ou d’en parler à votre femme. Le commissariat se trouve à genre trois rues d’ici, pourquoi vous n’allez pas là-bas parce que si vous continuez de déranger le tribunal, votre souhait va finir par se réaliser et croyez-moi, vous le regretterez aussitôt. Au revoir.

			Vous pouvez m’envoyer en prison ?

			Non, je fais libérer les gens, ce qui est à l’opposé absolu de votre requête, mais je pense que si vous avez des raisons d’avoir peur vous devriez aller trouver la police et leur dire ce que vous venez de me dire ou bien parler à votre femme ou à un autre membre de votre famille de vos inquiétudes, d’accord ?

			Vous êtes quelqu’un de bien, vous savez.

			Vos clients attendent, Casi.

			Je dois retourner là-bas et bosser un peu. Voici ma carte, appelez-moi demain si vous avez encore besoin d’aide.

			Quelqu’un de bien !



			Dossier inscrit au rôle numéro 645 – le ministère public contre Darril Thorton ! Le prévenu est accusé de Sévices sexuels au premier degré suite à la plainte sous serment de l’agent McAfee. Silence dans la salle ! La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits ci-dessous ?

			Oui.

			Le ministère, votre avis ?

			Le ministère considère qu’il s’agit d’un délit grave de type 190.50 pour jury d’accusation. Le ministère procède également à l’énoncé suivant : le prévenu a déclaré en l’espèce à l’agent McAfee au moment de son arrestation : J’ai jamais touché cette salope, c’est une folle qui se défonce au crack, je suis en liberté conditionnelle, pourquoi j’aurais fait ça ? Le ministère signale également qu’il y a eu identification. Le prévenu a été reconnu par le témoin plaignant. La reconnaissance s’est faite à l’angle de la 118e Rue à l’heure et au lieu de l’arrestation. Votre Honneur, le ministère demande que la caution soit fixée à cent mille dollars. Le prévenu est un criminel deux fois avéré et par ailleurs récidiviste. En outre, il a eu dix autres inculpations mineures et est connu des services de police. Il est actuellement en liberté conditionnelle, Votre Honneur, pour une accusation d’homicide. Il a utilisé plusieurs noms, différentes dates de naissance, et différents numéros de Sécurité sociale. Dans cette affaire, Votre Honneur, la plaignante et l’accusé se connaissent. L’agression s’est produite au domicile de la plaignante et elle est inquiète pour sa sécurité, nous vous demandons donc de prononcer une ordonnance d’éloignement.

			La défense ?

			Je suis en faveur d’une audience devant un jury d’accusation et je vous demande de relaxer mon client sous caution personnelle. J’ai conscience que mon client a un casier chargé, Votre Honneur, mais vous remarquerez qu’il est en liberté conditionnelle depuis presque deux ans et qu’il s’est bien comporté ; il n’y a pas une seule contravention. Comme l’a confirmé la CJA, il a également travaillé pendant cette durée en qualité de mécanicien dans un garage de la 118e Rue… en fait, il m’informe maintenant qu’il a été arrêté alors qu’il travaillait au garage. Concernant les accusations dans cette affaire, il les nie énergiquement, Votre Honneur. Vous remarquerez en examinant la plainte qu’il s’est écoulé environ deux semaines d’attente entre la date de ce prétendu incident et l’arrestation de mon client, ce qui assurément jette l’ombre d’un doute sur la véracité de ces accusations.

			Le ministère ?

			Je n’ai aucune information sur les raisons de ce délai, Votre Honneur.

			Et j’aimerais également savoir si la plaignante a subi un examen médical.

			Il n’y a pas eu d’examen médical, Votre Honneur.

			Cette femme porte donc cette accusation, Votre Honneur, mais il ne semble pas y avoir eu de tollé immédiat ni d’examen médical. En outre, il semble que la plaignante ne soit pas le témoin le plus fiable dans cette affaire dans la mesure où j’ai cru comprendre qu’elle a un problème de drogue et un passé criminel. L’adresse et l’emploi de mon client ont été vérifiés par la CJA, Votre Honneur, et je vous demande de le remettre en liberté.

			La caution est fixée à cinquante mille dollars… cinquante mille dollars américains ! Ordonnance d’éloignement prononcée. L’accusé ne devra avoir aucun contact d’aucune sorte avec la plaignante dans cette affaire. L’affaire est ajournée à la date 180.80 en partie F… Partie F.

			Suivant ! Avancez, vous pouvez communiquer gratuitement avec l’administration pénitentiaire. Dossier inscrit au rôle numéro 646 – le ministère public contre Robert Coomer. Le prévenu est accusé de Vol au premier degré suite à la plainte sous serment de l’agent Molloy. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			L’avis du ministère ?

			Le ministère considère qu’il s’agit d’un délit grave de type 190.50 pour un jury d’accusation ; le prévenu a déclaré en somme et substance à l’agent ayant procédé à son arrestation dans l’enceinte du Saint Luke Hospital : J’ai pris mon argent mais il n’y avait pas de couteau. Il est furieux parce qu’il n’aime pas mon ouverture roquée.

			C’est quoi, cette histoire ?

			Répétez s’il vous plaît pour la sténo, madame le procureur.

			Ou-ver-ture ro-quée. J’ignore ce que ça veut dire.

			C’est aux échecs.

			D’accord.

			Le ministère demande que la caution soit fixée à quinze mille dollars, Votre Honneur.

			Quoi ?

			Du calme, Robert, laissez-moi faire.

			Bien que l’accusé n’ait pas d’antécédent criminel, c’est une affaire très grave. L’accusé et le plaignant sont d’anciens colocataires. Apparemment, l’accusé a menacé le plaignant avec un couteau et lui a volé la somme de deux cents dollars. L’accusé a plusieurs délits mineurs à son actif et est connu des services de police.

			La défense ?

			Votre Honneur, je suis également pour une audience devant un jury d’accusation et je vous demande de relaxer mon client sous caution personnelle. Dans cette affaire, nous notons un délai de deux mois entre la date du prétendu incident et l’arrestation de mon client. L’accusation n’a fourni aucune explication à ce délai. Il est vrai qu’il y a eu une dispute dans cette affaire mais c’était de l’argent qui appartenait à mon client et que le plaignant voulait qu’il donne pour payer le loyer. La dispute est devenue légèrement physique mais il n’y a jamais eu de couteau impliqué. Si vous regardez ses antécédents judiciaires vous verrez que mon client n’a pas vraiment de casier : quelques délits mineurs et certainement rien qui laisserait à penser que c’est le genre de personne qui menacerait un ami avec un couteau et commettrait un vol. Comme vous pouvez le voir, mon client se sert de béquilles et n’est pas en bonne santé. Il est venu ici directement depuis l’hôpital où il était soigné pour ses deux jambes brisées suite à une chute depuis le toit d’un immeuble. Fait notable, alors qu’il se trouvait à l’hôpital, il a reçu la visite du plaignant dans cette affaire, lequel a proposé à mon client de revenir s’installer avec lui quand il sortirait de l’hôpital. Aussi, étant donné ces faits, je pense qu’il est certainement improbable que le plaignant maintienne à présent ses accusations. Pour ces raisons, Votre Honneur, je demande que vous relaxiez mon client.

			Le ministère a-t-il des informations concernant cette visite du plaignant à l’hôpital pour renouer des liens d’amitié avec le prévenu ?

			Non, Votre Honneur.

			La caution est fixée à quinze mille dollars… quinze mille, uniquement en devises américaines, et l’affaire est ajournée à la date 180.80 de la Partie F.

			Suivant ! Avancez, vous pouvez communiquer gratuitement avec l’administration pénitentiaire. Dossier inscrit au rôle numéro 651 – le ministère public contre Terrens Lake. Le prévenu est accusé de Vente criminelle d’une substance illégale au troisième degré suite à la plainte sous serment de l’agent O’Dell. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			L’avis du ministère ?

			Le ministère demande la comparution devant un grand jury pour délit grave de type 190.50. Le ministère signale également qu’il a été procédé à une identification par l’agent en civil 6475 à vingt-trois heures douze au coin de la 147e et d’Amsterdam. Nous demandons à ce qu’une caution de cinq mille dollars soit fixée. Il s’agit d’une opération de police et le prévenu a déjà été reconnu coupable d’un délit semblable et est encore en attente de condamnation.

			La défense ?

			A-t-on retrouvé de l’argent de la vente ?

			L’accusation ?

			Votre Honneur, on n’a retrouvé ni argent lié à la drogue ni drogue sur la personne du prévenu.

			Les preuves sont donc faibles contre mon client qui nie avoir effectué ladite vente. Je suis pour une comparution devant un grand jury et demande qu’il soit remis en liberté et confié à la garde de sa mère qui est dans la salle. Il n’a pas été condamné pour son autre affaire et n’est donc pas récidiviste. Il a seize ans et par conséquent jeune contrevenant mis en liberté surveillée en dépit de cette nouvelle affaire. Vous remarquerez, Votre Honneur, que dans son autre affaire il s’est présenté à toutes les comparutions, aussi a-t-il montré qu’il reviendra au tribunal s’il est relaxé. Comme je l’ai dit, sa mère est dans la salle et elle a certifié qu’il habitait chez sa grand-mère au 2218 Amsterdam Avenue. Elle n’a pas d’argent pour la caution mais étant donné la faiblesse de l’accusation, ses liens avérés et son âge, je vous demande sa libération sous caution personnelle.

			Pourquoi a-t-il dit à la CJA qu’il vivait avec sa petite amie ; ce que la CJA a été incapable de vérifier ?

			Il habite aux deux endroits mais sa résidence principale est chez sa grand-mère.

			La caution est fixée à deux mille cinq cents dollars, uniquement en liquide… liquide. L’affaire est ajournée à la date 180.80 en Partie N.

			Affaire suivante ! Avancez, vous pouvez communiquer gratuitement avec l’administration pénitentiaire. Dossier inscrit au rôle sous le numéro 649 – le ministère public contre Glenda Deeble. L’affaire du coaccusé sera traitée à une date ultérieure. La prévenue est accusée de Vente criminelle d’une substance illégale au quatrième degré suite à la déclaration sous serment de l’agent de police Gooly. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			Le ministère ?

			Le ministère demande la comparution devant un grand jury pour délit grave de type 190.50. Et fait état de la déclaration suivante. La prévenue a déclaré en résumé et substance à l’agent ayant procédé à son arrestation au commissariat à vingt-trois heures vingt : J’ai déjà été arrêtée pour ça, personne a vu ce qu’on faisait. Le ministère signale également l’identification à la même heure. Une identification confirmatoire a été faite par l’agent en civil 2516 à vingt-deux heures cinquante-cinq au coin de Canal et Hudson. Le ministère demande que soit fixée une caution d’un montant de dix mille dollars. La prévenue est une criminelle récidiviste avec un lourd passif criminel pour délit de prostitution, dont une accusation il y a tout juste quinze jours. Elle a déjà fait également l’objet de plusieurs mandats d’arrestation et a recouru à divers noms par le passé. Il s’agit d’une affaire grave où de l’argent a été saisi sur la personne du coaccusé et de la drogue sur celle de la prévenue. Pour ces raisons, nous demandons à ce que la caution soit fixée au montant de dix mille dollars.

			La défense ?

			Je demande une comparution devant un jury d’accusation et la libération de ma cliente. Franchement, le montant de la caution demandée par l’accusation est absurde par son excès. D’abord, les accusations portées contre ma cliente ne tiennent pas. Même si les allégations contenues dans la plainte sont reconnues comme étant vraies, c’est le coaccusé qui échange de la méthadone avec le policier en civil et c’est le coaccusé qui reçoit l’argent du policier en civil, et, en fait, c’est là que l’argent est récupéré, au moment des arrestations. L’allégation du ministère public comme quoi ma cliente détenait une dose sur elle au moment de l’arrestation est à la limite de la fourberie, ou du moins disons pas totalement sincère. Nous savons que la façon dont se déroulent ces ventes et ces arrestations est la suivante : un policier en civil se faisant passer pour un drogué aborde des individus alors qu’ils sortent de la clinique de méthadone le jour où on leur donne un flacon supplémentaire. Par conséquent, le fait que quand ma cliente est arrêtée elle se trouve en possession de méthadone ne prouve en rien sa culpabilité mais plutôt son innocence. Si elle avait eu l’intention de vendre sa méthadone alors on s’attendrait à ce qu’elle ait agi ainsi puisqu’elle se trouvait de toute évidence dans le voisinage immédiat d’un acheteur potentiel. Aussi qualifier la méthadone qu’elle possédait comme étant une dose est parfaitement incorrect. En l’absence de toute preuve concrète, ce que l’accusation peut encore alléguer, c’est que ma cliente a regardé dans la rue pendant que le coaccusé faisait la vente. C’est clairement insuffisant pour avérer sa complicité, Votre Honneur. Je pense donc que cette affaire ne tient pas au final, et je serais choqué si le procureur présentait cette affaire devant un grand jury eu égard à ma cliente. Concernant ses circonstances personnelles, vous pouvez constater qu’elle est manifestement enceinte de son premier enfant. Elle est en mauvaise santé et n’est sortie que très récemment de l’hôpital suite à des transfusions nécessitées par une hépatite. En outre, elle souffre également d’une maladie terminale pour laquelle elle suit un traitement. Quant à ses liens communautaires, bien que la CJA n’ait pas réussi à les confirmer, elle m’a montré un document de l’hôtel où elle vit avec son mari et qui est fourni par le DAS. Étant donné ces facteurs, il est clair qu’elle ne sera pas en mesure de payer la moindre caution, aussi je vous demande, Votre Honneur, de la relâcher.

			Souhaitez-vous qu’il soit procédé à un examen médical ?

			Je vous demande de la relâcher, ce qui est la décision la plus…

			Je m’y oppose. La caution est fixée à cinq mille dollars. L’affaire est ajournée à la date 180.80 en Partie N, N comme narcotique… narcotique.

			Votre Honneur, pourquoi fixer une caution dans une affaire aussi faible ; où est-ce qu’elle va aller ?

			La caution est fixée et je ne vais pas écouter d’autres arguments.

			Alors pourquoi ne pas faire de cinq mille le montant de la caution financière et fixer une alternative en liquide moins élevée ?

			Je caractériserais ce que vous venez de dire de nouvel argument.

			C’est davantage de l’incrédulité devant votre jugement.

			Eh bien, continuez à l’exprimer et vous verrez la caution doubler.

			Dans ce cas, étant donné que ma cliente enceinte est atteinte d’une maladie incurable et va être incarcérée dans cette affaire d’une gravité sismique, je demande un suivi médical.

			Suivi médical recommandé.

			Huissier, emmenez la prévenue, au suivant ! Avancez, vous pouvez communiquer gratuitement avec l’administration pénitentiaire. Dossier inscrit au rôle sous le numéro 653 – le ministère public contre Ben Glenn. Le prévenu est accusé de Dégâts criminels au quatrième degré suite à la plainte assermentée de l’agent Jackson. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			Le ministère ?

			Nous faisons état de la déclaration suivante. Le prévenu a déclaré, en somme et substance à l’officier l’ayant arrêté à l’heure et sur le lieu de l’arrestation :

			J’ai certes brisé la fenêtre pour en faciliter l’ouverture.

			Mais sondez-moi et vous verrez que mes intentions étaient pures.

			Votre Honneur, le ministère demande que le prévenu soit sujet au 730. Apparemment, les agents chargés de l’affaire ont noté que le prévenu parlait de façon très étrange, et je vois que lors d’une affaire précédente il a été renvoyé en 730.

			La défense ?

			Eh bien, je ne pense pas que ce soit le rôle du ministère de venir demander qu’un prévenu soit renvoyé en 730. La question pertinente, me semble-t-il, est si je peux communiquer avec lui et si j’ai le sentiment qu’il comprend la nature des poursuites engagées contre lui.

			Et que voulez-vous donc faire dans le cas précis ?

			Je suis en faveur d’une peine légère.

			Le ministère ?

			Nous nous prononçons pour une peine d’emprisonnement de six mois, Votre Honneur. Le prévenu a un casier et le remplacement de la fenêtre coûtera quatre cents dollars.

			Six mois alors.

			Pas de disposition. Je vous demande de relâcher mon client sous caution personnelle.

			Une caution sera fixée ; avez-vous une autre requête ?

			Je demande un examen de type 730.

			Le prévenu est déféré et un examen 730 demandé. L’affaire est ajournée pour deux semaines en Partie C en attente des résultats de l’examen 730.

			Affaire suivante ! Avancez, vous pouvez communiquer gratuitement avec l’administration pénitentiaire. Maître, avez-vous besoin d’un interprète pour votre client chinois ?

			Vous pouvez m’en trouver un ?

			Pas dans l’immédiat, on reporte donc.

			Non, je peux faire sans.

			Entendu. Affaire suivante inscrite au rôle 654 – le ministère public contre Ah Chut. Le prévenu est accusé de Vente à la sauvette suite à la plainte assermentée de l’agent Faddis. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			Le ministère ?

			Le ministère se prononce en faveur d’un 240.20 et un jour de travail d’intérêt général.

			D’où sort ce travail d’intérêt général ? Vous avez dit 240.20, donc peine purgée.

			Si j’ai dit ça, c’était une erreur. La proposition standard est un abandon et un jour de travail d’intérêt général.

			Ce type est en prison depuis vingt-neuf heures.

			Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas, maître ?

			J’essaie d’amener le ministère public à renoncer à poursuivre un individu de soixante et un ans arrêté pour la première fois et qui est enfermé depuis vingt-neuf heures.

			Comme vous le savez, maître, c’est la proposition du ministère et je ne peux rien faire à ce sujet. Je vais le relâcher avec mention de peine purgée.

			Non, parce que alors il aura un casier.

			La proposition est un abandon avec un jour de travail d’intérêt général.

			Vous pouvez rentrer chez vous maintenant, mais vous devrez faire un jour de travail d’intérêt général.

			Vi.

			Mon client m’autorise à plaider coupable sous l’article de loi pénale 240.20, à savoir trouble de l’ordre public, qui est une violation non un crime, en échange de la sentence promise d’une libération conditionnelle à la condition qu’il accomplisse un jour de travail d’intérêt général. Il renonce aux poursuites par information, renonce à témoigner et accepte la peine.

			Monsieur Chut, avez-vous compris ce que vient de dire votre avocat ?

			Il renonce témoigner juge.

			Non, il ne comprend pas. Je vais lui exploiter, pardon, lui expliquer les choses. Monsieur Chut, est-ce que vous comprenez que votre représentant légal a proposé que vous plaidiez coupable en échange de la proposition faite par le ministère public d’abandonner une partie des charges dans votre affaire de trouble de l’ordre public avec la compréhension que vous serez condamné à une relaxation conditionnelle dont la condition première mais pas unique sera que vous vous acquittiez d’une journée de travail d’intérêt général ?

			Hein ?

			Parlez-vous et comprenez-vous notre langue, monsieur Chut ?

			Je peux vous parler ?

			Approchez.

			…

			Votre Honneur, il parle très peu notre langue, c’est pourquoi j’ai renoncé à ce qu’il témoigne.

			Alors trouvons un interprète.

			D’après mon expérience, ça prendra au moins plusieurs heures vu qu’il est une heure du matin, et ça fait déjà plus de vingt-quatre heures qu’il est détenu.

			Eh bien, il est clair qu’il n’a pas compris ce que je viens de dire, alors je vais ajourner l’affaire le temps de trouver un interprète et laisser le prochain juge s’en occuper.

			Ne peut-on pas faire pour le mieux ? Laissez-le plaider coupable sans témoigner, l’affaire est close et tout va bien.

			Je ne suis pas intéressé à faire pour le mieux, comme vous dites ; je compte faire les choses dans les règles et ça veut dire m’occuper d’une affaire où l’accusé ne comprend pas ce qui se passe.

			Mais alors vous n’avez pas besoin d’ajourner l’affaire, relaxez-le simplement avec une date de comparution.

			Je ne compte pas continuer plus avant sans un interprète. Comment puis-je savoir qu’il comprendra même qu’il doit revenir ?

			Alors il a le droit d’être relaxé si vous ne comptez pas le traduire en justice puisqu’il est détenu depuis plus de vingt-quatre heures.

			Vous savez que la procédure correcte pour une telle application est une assignation ?

			Ouais, et je sais que c’est plus long que de trouver un interprète.

			Ce n’est pas quelques heures de plus en prison qui vont le tuer… ça ne va pas le tuer.

			Bien sûr, rien de tout ça n’importerait si elle acceptait de lui donner un ACD, ce que cette affaire mérite de toute façon ; même lui comprendra le mot classé.

			Je lui ai fait l’offre standard et je ne changerai pas.

			Vous semblez avoir une fascination malsaine pour tout ce qui est standard.

			C’est bon. Ça suffit. Reculez. Ajournement pour un interprète chinois… chinois !

			Ajournement, l’affaire est reportée en AR-5 ! Avancez. La dernière affaire est inscrite au rôle 652 – le ministère public contre Rory Ludd. Le prévenu est accusé de Violation des règles des parcs et aires de loisirs T-108 suite à la plainte assermentée de l’agent Milton. La défense renonce à la lecture des droits et chefs d’accusation mais pas aux droits en dessous ?

			Oui.

			Le ministère ?

			Le ministère recommande la peine déjà purgée.

			J’en ai parlé avec lui et mon client m’autorise à plaider coupable à l’accusation de violation des règles du parc.

			Monsieur Ludd, avez-vous entendu ce que vient de dire votre avocat ?

			Ouais !

			Oui ?

			Oui.

			Et est-il vrai que vous souhaitiez qu’il plaide coupable pour violation du règlement des parcs ?

			Je n’ai pas le choix.

			Vous avez absolument le choix, vous pouvez lui dire que vous désirez plaider votre cause. Est-ce ce que vous souhaitez faire ? Plaider votre cause ?

			Non.

			Donc vous souhaitez plaider coupable ?

			Oui !

			Et est-il vrai que vous vous trouviez dans le parc après sa fermeture ?

			Je ne savais même pas que le parc était fermé ! Je ne faisais rien ; je ne comprends pas ce qui se passe !

			Eh bien, ils ferment le parc et vous connaissez le système, ayant été arrêté… quatorze fois… alors souhaitez-vous plaider coupable ou pas ?

			Oui. J’étais dans le parc après la fermeture et je plaide coupable, mais pourquoi est-ce qu’on m’a arrêté pour un truc aussi stupide, pourquoi on ne m’a pas donné une citation à comparaître ou un DAT – une simple convocation ?

			Je ne m’occupe pas de ça, monsieur Ludd. Le fait est que, que ce soit habituel ou pas, la police n’a rien fait ici d’impropre et c’est eux qui décident s’ils arrêtent quelqu’un ou lui envoient une convocation. Cela dit, souhaitez-vous toujours plaider coupable ?

			Ouais.

			Oui ?

			Oui.

			Très bien. La peine est déjà purgée et il n’y a pas de surcharge sur ces affaires… peine purgée.

			Quittez la salle, votre affaire est close. C’était la dernière affaire de la soirée, AR-3 est ajourné jusqu’à dix-sept heures. AR-5 commencera dans environ quinze…

			QUELLE CONNERIE !

			Un instant ! Un instant ! Faites-le revenir ! Avocat, je vais faire arrêter votre client pour outrage à la cour et le condamner à une peine de quinze jours. Souhaitez-vous dire quelque chose ?

			Votre Honneur, je ne pense pas qu’il s’adressait à la cour. Je pense qu’il était juste frustré par le fait que…

			Parlez à votre client parce que si je n’ai pas d’explication la peine prendra effet de suite.

			Qu’est-ce que vous faites ? Vous alliez être libéré.

			Je faisais rien d’autre que m’exprimer, le cinquième amendement me donne le droit de faire ça, non ? J’ai passé une journée en prison juste parce que le flic n’aimait pas ma gueule ou je ne sais quoi.

			Comme vous voudrez. C’est une bataille que vous ne pouvez pas gagner. Ce qu’il veut, ce sont des excuses, alors faites-le et je pourrai lui faire retirer l’outrage à magistrat sinon vous allez rester en prison. Rory ?

			Entendu.

			Votre Honneur, mon client souhaite vous parler.

			Monsieur Ludd ?

			Je veux vous présenter mes excuses pour avoir juré dans le tribunal. Comme l’a dit mon avocat, j’étais juste frustré par la situation.

			Eh bien cette situation est de votre fait, jeune homme. Si vous n’enfreignez pas la loi on ne vous arrête pas, c’est aussi simple que ça. Et je ne tolère pas non plus ce genre de langage. On est dans un tribunal, bon sang, pas à un carrefour ! Je me fiche de ce que vous pensez du comportement de ces flics dans la rue ; quand vous êtes dans mon tribunal vous me témoignez du respect parce que je suis un homme de respect. Je pense que votre avocat vous dira que je suis une personne dotée d’un esprit excessivement juste. Comment croyez-vous qu’on devienne juge sinon en démontrant un degré d’impartialité extrême, quasiment criminel, mais je refuse que ce tribunal soit changé en cirque par des gens comme vous. Quand je suis confronté à ce genre de situation, j’exerce mon pouvoir considérable prestement et de façon déterminée… une prestesse définitive. Vous allez devoir apprendre à respecter l’autorité. L’agent qui vous a arrêté et moi-même sommes l’autorité, demandez à votre avocat. Maintenant, êtes-vous désolé ?

			Ouais, je suis désolé.

			Oui ?

			Oui.

			Parfait, ce n’est pas un mauvais bougre. La prochaine fois il lira les panneaux.

			Putain…

			C’en est trop ! Je déclare l’accusé coupable d’outrage à la cour et le condamne à quinze jours. Quinze jours à purger dans les pires conditions que permet la justice de New York. Emmenez-le !

			Avancez ! Huissier, faites entrer le suivant…

			Qu’est-ce qui vous est arrivé, Rory ?

			Je pensais pas qu’il pouvait m’entendre. Je peux me rétracter ?

			Votre Honneur, vous devez l’autoriser à faire une déclaration en sa défense avant de le déclarer coupable d’outrage.

			Il a laissé passer sa chance, et j’ai demandé qu’il parte ! C’est terminé ! Approchez, maître, je veux vous parler… fiston, je pense vraiment que vous êtes un excellent avocat en germe, sinon excellent du moins considérable. Mais vous devez apprendre à ne pas empirer les choses. Aucun de ces individus ne mérite votre carrière, et un autre juge moins patient ne supportera pas vos petits commentaires après chaque décision avec laquelle vous n’êtes pas d’accord. Et quelque chose comme essayer de plaider une affaire sans interprète est juste une grosse erreur et presque moralement contestable. Bon, si vous vous renseignez vous apprendrez que je suis un juge juste. Un des meilleurs, vraiment. Le meilleur en fait et je le dis tout en restant humble. Je suis connu aussi pour ça. Je suis très fier de mon humilité, et si je devais choisir une de mes qualités qui m’ont continuellement servi et qui m’ont permis d’arriver à la position qui est la mienne, je pense que je citerais celle-là, je veux dire mon humilité : soit ça soit mon intelligence. Parce que ce n’est pas n’importe quel juge qui prendra le temps de vous parler ainsi, et j’espère que vous en avez conscience. C’est une autre qualité que j’ai et que j’essaie de fertiliser aussi souvent que possible. Alors rappelez-vous ce que je viens de vous dire ce soir… vous dire ce soir. Bonsoir.

			Même si c’est le matin.



			Alors, à combien s’élève sa caution ?

			Deux mille cinq cents.

			Donc dix pour cent de la somme et Terrens sort ?

			Non. Ici, deux mille cinq cents, ça veut dire que vous devez payer la somme totale en liquide. Quelqu’un a cette somme ?

			Non, ça fait beaucoup d’argent.

			Je sais, mais nous reviendrons au tribunal mardi et peut-être qu’on aura de la chance. S’ils n’ont pas d’acte d’accusation ce jour-là ils doivent le relâcher.

			C’est où ?

			En N, au premier étage de ce bâtiment.

			Je serai là.

			Elle tourna les talons et fila, faisant de moi le dernier membre du barreau ce soir-là dans un tribunal s’emplissant comme prévu du personnel de nuit. Les gens qui prenaient le relais travaillaient de une à neuf heures, aussi beaucoup d’entre eux ressemblaient à des cadavres réchauffés qu’un mauvais génie aurait réanimés afin qu’ils puissent hanter les vivants et poser leurs orbites creuses sur l’air ambiant encore chargé de la faible électricité de la Transgression, cette contagion invisible qui imprégnait la salle ; tout ça me rendait disons pressé de partir, mais quand je le fis et sortis dehors le froid immoral m’agressa dans ma chair, forçant mes épaules à s’affaisser et se rapprocher, et je manquai battre en retraite mais n’en fis rien parce qu’il commençait à se faire t