Main La peinture comme délectation - Choix de lettres
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La peinture comme délectation - Choix de lettres

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french
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1

Une Singularité nue

Year:
2016
Language:
french
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EPUB, 2.19 MB
2

La peau de l'ours

Year:
2014
Language:
french
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EPUB, 449 KB
Sommaire

Note sur l’édition

Nicolas Poussin

La Peinture comme délectation


Ouverture :

Premier édit de Louis XIII au sieur Poussin, 15 janvier 1639

Brevet de peintre décerné par Louis XIII au sieur Poussin, 20 mars 1641


Les embarras de Paris. Choix des lettres :

de De Noyers à Poussin, Rueil, 14 janvier 1639

à de Noyers, Rome, 20 février 1639

à Le Maire, Rome, 6 août 1639

à Carlo Antonio dal Pozzo, 6 janvier 1641

à Chantelou, Paris, 3 août 1641

à Cassiano dal Pozzo, Paris, 20 septembre 1641

à dal Pozzo, Paris, 21 novembre 1641

à dal Pozzo, Paris, 4 avril 1642

à Chantelou, Paris, 7 avril 1642

de Gabriel Naudé à dal Pozzo, 18 avril 1642

à Chantelou, Paris, 24 avril 1642

à de Noyers, Paris, avril 1642

à Chantelou, Paris, 26 mai 1642

à Chantelou, Paris, 6 juin 1642

à dal Pozzo, Paris, 8 août 1642

à Chantelou, Paris, 21 septembre 1642


Écrits « théoriques » :

« Deux manières de voir les objets », lettre de Nicolas Poussin à M. François Sublet de Noyers, Paris, avril 1642

« Des modes musicaux applicables à la peinture », lettre de Nicolas Poussin à M. Paul Fréart de Chantelou, Rome, 24 novembre 1647

À propos de la Peinture parlante, d’Hilaire Pater, lettre de Nicolas Poussin au peintre-poète Hilaire Pader, Rome, 30 janvier 1654

À propos du Traité de la Peinture de Léonard de Vinci (1651), lettre de Nicolas Poussin à Abraham Bosse, et citée par ce dernier (entre 1651 et 1665)

À propos de L’Idée de la perfection de la Peinture de Roland Fréart de Chambray, lettre de Nicolas Poussin à M. Roland Fréart de Chambray, Rome, 7 mars 1665

Du mythique Traité des lumières et des ombres, lettre du Sieur Dughet, surnommé le Guaspre, à M. de Chantelou, Rome, 23 janvier 1666


« Observations sur la Peinture » :

De l’exemple des bons Maîtres

Définition de la Peinture, et de l’imitation qui lui est propre

Comment l’art surpasse la nature

Comment se gère l’impossibilité de la perfection dans la Peinture et dans la Poésie

Des limites du dessin et de la couleur

De l’action

De quelques formes de l; a manière magnifique : de la Matière, du Concept [Concetto], de la Structure et du Style

De l’Idée de Beauté

De la Nouveauté

Comment on doit suppléer au manquement du sujet

De la forme des choses

Des leurres de la couleur


En guise de conclusion : « Hercule terrassant l’Ignorance et l’Envie » (1641), commenté par Marc Didot, « amateur distingué » et détenteur du tableau en 1810

Jean-Paul Morel

Un Poussin plein d’énigmes

Repères biographiques

Bibliographie sélective





NICOLAS POUSSIN

no 648





Recueil inédit.



Source : Correspondance de Nicolas Poussin, publiée d’après les originaux

par Charles Jouanny, Librairie de la Société de l’Histoire de l’art français /

Jean Schemit, 1911.





Illustration de couverture : Nicolas Poussin,

« Orphée et Euridyce : la clémence d’Hadès »

(original conservé au Louvre) © Photothèque Hachette.

Mise en couleur par Olivier Fontvieille.





© Mille et une nuits, département de la Librairie Arthème Fayard, juin 2015.

ISBN : 978-2-75550-676-1





Note sur l’édition

Les textes qui suivent ont été établis à partir de l’édition de la correspondance de Nicolas Poussin réalisée en 1911 par Charles Jouanny pour la Société de l’histoire de l’art français, première édition à être repartie des documents originaux, tant français qu’italiens – alors que les diverses éditions effectuées des écrits de Poussin, au début du xixe siècle, s’étaient permis de libres adaptations. Nous avons conservé la langue du xviie siècle de leur auteur, parfois mâtinée d’italianismes. Nous nous sommes contentés de moderniser la graphie, et de rectifier parfois, à la marge, l’orthographe fluctuante ou archaïsante de quelques mots et noms.



Nous avons réparti les textes que nous avons retenus en deux ensembles : tout d’abord, les lettres correspondant à la période de son séjour à Paris, de décembre 1640 à octobre 1642, centrées autour de ses travaux de décoration pour la Grande Galerie du Louvre – lesquels consistaient en une quarantaine de frises et médaillons, illustrant les travaux d’Hercule, œuvres qui seront sauvagement détruites en 1786 par le dernier directeur général des Bâtiments du Roy, Charles Claude Flahaut de La Billarderie, comte d’Angiviller (1730-1809), au prétexte qu’il y aurait eu un risque d’incendie de la charpente (en bois), malgré l’opposition des architectes Charles de Wailly et Charles Louis Clérisseau, qui entendaient les sauvegarder ; ensuite, les écrits dits « théoriques », censés préfigurer un mythique Traité des lumières et des ombres, que le Poussin, en pur praticien, n’eut jamais réellement l’intention d’établir. Ces deux ensembles constituent les témoignages inappréciables, aux côtés de son œuvre, de tout son parcours artistique.



Poussin avait choisi l’Italie, où il rencontrait un succès grandissant. Le roi de France le rappelle, il ne peut refuser de le servir, bien qu’il lui en coûte de devoir quitter Rome et de répondre aux commandes royales.





NICOLAS POUSSIN

La Peinture comme délectation





« [La Peinture :] sa fin est la Délectation »

Lettre à M. de Chambray, 7 mars 1665.



« Delectatio » est la traduction latine du terme grec ἡδονὴ, le « plaisir », ainsi défini par Aristote :



« Chacun de nos sens s’active sur l’objet propre à l’affecter, et cet acte atteint sa perfection quand le sens est dans la bonne disposition par rapport au plus beau des objets qui tombent sous lui – car le meilleur semble bien être l’acte ayant atteint la perfection. Il s’ensuit que pour chaque sens, l’acte le meilleur est celui du sens le mieux disposé par rapport au meilleur des objets qui peuvent l’affecter. Et cet acte ne saurait être que le plus parfait et procurant le plus de plaisir. Car à chacun des sens correspond un plaisir particulier ; il en est de même pour la pensée et la contemplation : leur activité la plus parfaite est celle qui procure le plus de plaisir, l’activité la plus parfaite étant celle de l’organe le mieux disposé par rapport au plus apprécié des objets susceptibles de l’affecter. Ainsi le plaisir vient parachever l’activité. »



Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 4, 1174 b 14-24.




Principaux protagonistes

Louis XIII, dit « Louis le Juste » (château de Fontainebleau, 27 septembre 1601 - château neuf de Saint-Germain-en-Laye, 14 mai 1643), fils de Henri IV et de Marie de Médicis, intronisé à Reims le 17 octobre 1610.




Protecteurs Français

Paul Fréart de Chantelou (Le Mans/comté du Maine, 25 mars 1609 - Reuilly/Indre, 1694), ingénieur militaire, secrétaire de son cousin François Sublet de Noyers, conseiller et maître d’hôtel ordinaire du Roy, et collectionneur. Exécuteur testamentaire de Poussin.





Roland Fréart de Chambray (Le Mans, 13 juillet 1606 - Le Mans, 11 décembre 1676), conseiller et aumônier du Roy. Auteur du Parallèle de l’architecture antique et de la moderne (Paris, Edme Martin, 1650) et de L’Idée de la perfection de la peinture (Le Mans, Jacques Ysambart, 1662). Est également le traducteur de la première édition française du Traité de la peinture de Léonard de Vinci (Paris, Jacques Langlois, 1651).





François Sublet de Noyers (Le Mans, 14 mai 1589 - Dangu, 20 octobre 1645), employé dans les finances, devenu secrétaire d’État à la Guerre en 1636, puis surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures en 1638, avant d’être disgrâcié en 1643.





Protecteurs italiens

Cassiano dal Pozzo (Turin, 1588 - Rome, 22 octobre 1657), « Cavaliere » puis « Commendatore », abbé de Sainte-Marie de Cavour à Rome, après avoir un temps été secrétaire du cardinal Francesco Barberini dans sa légation de France. Collectionneur de dessins et d’antiquités, il crée son propre musée (totalement dispersé au cours du xixe siècle).





Cardinal Francesco Barberini (Florence, 23 septembre 1597 - ?, 10 décembre 1679), neveu de Maffeo Barberini (Florence, 5 avril 1568 - Rome, 29 juillet 1644), élu pape en 1623 sous le nom d’Urbain VIII. Cardinal-légat d’Avignon de 1623 à 1633, il a de fait en charge toute la politique étrangère de l’État pontifical, jusqu’à la mort de son oncle. Accusé alors, avec d’autres membres de sa famille, de détournements financiers, il regagne la France, où il trouve la protection de Mazarin, puis, blanchi, il rentrera à Rome en 1648 pour abandonner toute activité politique et se consacrer au mécénat. Il fonde une bibliothèque qui accueillera écrivains et artistes de toute l’Europe. À signaler que, convoqué au tribunal d’Inquisition chargé de juger Galilée en 1633, il sera l’un des rares à refuser sa condamnation.





Ouverture

« Premier Peintre ordinaire du Roy »





Premier édit de Sa Majesté Louis XIII au sieur Poussin

Donné à Fontainebleau, le 15è janvier 1639





Cher et bien aimé,



Nous ayant été fait rapport par aucuns de nos plus spécieux serviteurs, de l’estime que vous vous êtes acquise, et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l’Italie, et désirant, à l’imitation de nos prédécesseurs, contribuer, autant qu’il nous sera possible à l’ornement et décoration de nos maisons royales, en appelant auprès de nous ceux qui excellent dans les arts et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent les plus chéris.



Nous vous faisons cette lettre pour vous dire que Nous vous avons choisi et retenu pour l’un de nos peintres ordinaires, et que Nous voulons dorénavant vous employer en cette qualité.



À cet effet, notre intention est que, la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés que vos œuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous êtes,



en donnant ordre au sieur de Noyers, Conseiller en notre Conseil d’État, secrétaire de nos commandements et Surintendant de nos bâtiments, de vous faire plus particulièrement entendre le cas que nous faisons de vous, et le bien et l’avantage que nous avons résolu de vous faire.



Nous n’ajouterons rien à la présente, que pour prier Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.



Louis





Brevet de peintre au service de Sa Majesté décerné par Louis XIII, Roi de France, au sieur Poussin

Aujourd’hui vingtième mars 1641, le Roi étant à Saint-Germain-en-Laye, voulant témoigner l’estime particulière que Sa Majesté fait de la personne du sieur Poussin, qu’elle a fait venir d’Italie, sur la connaissance particulière qu’elle a du haut degré de l’excellence auquel il est parvenu dans l’art de la peinture, non seulement par les longues études qu’il a faites de toutes les sciences nécessaires à la perfection d’icelui, mais aussi à cause des dispositions naturelles, et des talents que Dieu lui a donnés pour les arts,



Sa Majesté l’a choisi et retenu pour son Premier Peintre ordinaire1, et en cette qualité lui a donné la direction générale de tous les ouvrages de peinture et d’ornement qu’elle fera ci-après faire pour l’embellissement de ses Maisons royales, voulant que tous ses autres peintres ne puissent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir les dessins et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin ;



et pour lui donner moyen de s’entretenir à son service, Sa Majesté lui a accordé la somme de trois mille livres de gages par chacun an, qui sera dorénavant payée par les Trésoriers de ses bâtiments, chacun en l’année de son exercice, ainsi que de coutume et de la même manière que cette somme lui a été payée pour la présente année : pour cet effet sera ladite somme de trois mille livres dorénavant couchée, et employée sous le nom dudit sieur Poussin, dans les états desdits offices de ses bâtimens ;



comme aussi Sadite Majesté a accordé au sieur Poussin la maison et le jardin qui est dans le milieu de son jardin des Tuileries, où a demeuré ci-devant le feu sieur Menou, pour y loger et en jouir sa vie durant, comme a fait ledit sieur Menou.



En témoignage de quoi, Sa Majesté m’a commandé d’expédier audit sieur Poussin le présent brevet, qu’elle a voulu signer de sa main et fait contre-signer par moi, son Conseiller, secrétaire d’État, de ses Commandements et Finances, et Surintendant et Ordonnateur général de ses bâtiments.





LOUIS



[contre-signé] SUBLET





1 Au sein des Bâtiments du Roi, relevant du département de la Maison du Roi, le Premier Peintre du Roi suivait immédiatement, dans l’ordre hiérarchique, celui de Surintendant des Bâtiments de France ; sur le papier, le titre de Premier Peintre du Roi était accordé à égalité avec celui de Premier Architecte du Roi. La charge visait surtout alors à enrayer la « fuite des cerveaux » en Italie. Simon Vouët est titulaire de la charge depuis 1627 lorsque Poussin la reçoit aussi.





Les embarras de Paris

Choix de lettres





• M. [François Sublet] de Noyers à Monsieur Poussin

De Ruel1, ce 14e Janvier 1639





Monsieur,



Aussitôt que le Roy m’eut fait l’honneur de me donner la charge de Surintendant de ses bâtiments, il me vint en pensée de me servir de l’autorité qu’elle me donne pour remettre en honneur les Arts et les Sciences ; et comme j’ai un amour tout particulier pour la Peinture, je fis dessein de la caresser comme une maîtresse bien aimée, et de lui donner les prémices de mes soins. Vous l’avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous écrire de ma part que je demandais justice à l’Italie, et que, du moins, elle nous fît restitution de ce qu’elle nous retenait depuis tant d’années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât encore quelqu’un de ses nourrissons. Vous entendez bien que, par là, je répétais Monsieur le Poussin et quelque autre excellent Peintre Italien, et afin de faire connaître aux uns et aux autres l’estime que le Roy faisait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme vous, je vous fis écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui vous servira de première assurance de la Promesse que l’on vous fait jusqu’à ce qu’à votre arrivée je vous mette en main les brevets et les expéditions du Roi : que je vous enverrai mille écus pour les frais de votre voyage ; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun an, un logement commode dans la maison du Roy, soit au Louvre, à Paris, ou à Fontainebleau, à votre choix ; que je vous le ferai meubler honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous le voulez, cela étant à votre choix ; que vous ne peindrez point en plafonds ni en voûtes, et que vous ne serez obligé que pour cinq années, ainsi que vous le désirez, bien que j’espère que, lorsque vous aurez respiré l’air de la patrie, difficilement le quitterez-vous.



Vous voyez maintenant clair dans les conditions que l’on vous a proposées, et que vous avez désirées. Il reste à vous en dire une seule que je vous impose, qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission ; car je vous fais venir pour le Roi, non pour les particuliers, ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir ; mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre. Après cela, venez gaiement et vous assure que vous trouverez ici plus de contentement que vous ne vous en pouvez imaginer.



De Noyers





• Poussin à Monseigneur de Noyers

Conseiller du Roy en son Conseil d’État et privé, secrétaire de ses commandements et superintendant de ses Maisons royales, à la Cour.





De Rome, ce vingtième de février 1639.





Monseigneur



Après avoir considéré l’excellence de vos vertus et votre grande qualité, j’étais pour implorer l’aide de quelque homme bien disant, n’osant de moi-même, pour le grand respect que je vous porte, vous écrire la présente, ainsi mal polie et rude comme elle est, mais à la fin j’ai pensé que ce n’est pas ce que vous attendez de moi qui fais profession des choses muettes ; outre que j’ai pensé aussi qu’en l’appareil des magnifiques tables des grands Seigneurs, quelquefois, entre les délicates viandes, se peuvent bien entremêler quelques fruits rustiques et agrestes, non pour autre que pour leur forme extravagante. Les susdites choses (et la confiance que j’ai en votre bienveillance) m’ont poussé à vous écrire ce peu de mots, non que par iceux je puisse faire entendre les extrêmes obligations que je dois à votre Infinie bonté, car elles sont telles que je n’ai jamais osé désirer les biens que je reçois de votre libérale main, ni même osé espérer à tant d’honneur que de me voir fait digne par votre grâce de servir au plus grand et plus juste Roi de la terre ; mais puisqu’il a plu à votre bonté de me faire cet honneur, je tâcherai au moins à ne diminuer en rien la bonne opinion en laquelle vous m’avez, et quand je tâcherai à me montrer aussi obéissant comme mon devoir le requiert en faisant toute sorte de diligence pour me mettre en chemin de vous aller servir, espérant, s’il plaît à Dieu, que se sera l’automne qui vient ; et n’eusse manqué de partir incontinent, si ce n’eût été pour ne pas perdre la bienveillance de tant d’honnêtes gens qui à mon absence même peuvent tenir la protection de ce que j’ai de plus cher en ce monde. Vous me concéderez donc, Monseigneur, encore cette grâce s’il vous plaît, de demeurer ici ce peu de temps, pour pouvoir donner satisfaction à mes amis. Que s’il vous plaît d’ordonner autrement, pourvu que j’en aie le moindre signe du monde, je n’aurai égard à autre chose qu’à vous obéir, comme à mon maître et bienfaiteur devant qui je m’incline dévotieusement et prie Dieu de tout mon cœur qu’il lui plaise vous élargir tous les biens désirables.



Le plus humble de tous vos humbles serviteurs,



Poussin.





• Poussin à Monsieur Le Maire, peintre du Roy aux Tuileries, à Paris

De Rome, ce sixième de Août 1639.





[…]



Vous me sollicitez de partir cet automne sans y manquer ; je vous assure que le retarder ici davantage ne me tournerait pas à compte, comme l’on dit ici, parce que j’ai renoncé à toutes mes pratiques ; et même depuis que je me résolus de partir, jusqu’à maintenant j’ai eu l’esprit fort peu en repos, mais au contraire quasi perpétuellement agité, pensant tous les jours à mille choses, lesquelles par ce nouveau changement me pourraient entrevenir. Ne vous émerveillez point de ce que je vous écris, car j’ai estime d’avoir fait une grande folie d’avoir donné ma parole et de m’être obligé dans une indisposition telle qu’est la mienne en un temps où j’aurais plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, laisser et abandonner la paix et la douceur de ma petite maison, pour des choses imaginaires lesquelles me succéderont peut-être tout au rebours. Toutes ces choses ici m’ont passé et passent tous les jours avec un million d’autres plus poignantes par l’entendement, et néanmoins je conclus toujours d’une manière, c’est à savoir que je me partirai, que j’irai à la première commodité, et suis en même état que si l’on me voulait fendre par la moitié et me séparer en deux. Il est vrai que j’ai grande volonté de mettre en effet ma promesse, mais d’un autre côté, je me trouve retenu et empêché de certains malheurs qui semblent proprement qu’ils me veuillent empêcher d’accomplir mon dessein. Mon misérable mal de carnosité n’est point guéri, et j’ai peur qu’il faudra retomber entre les mains des bourreaux de chirurgiens devant que de me partir, car de s’acheminer par un long voyage et fâcheux avec telle maladie, ce serait aller chercher son malheur avec la chandelle. Je ferai donc ce qu’il sera en ma puissance pour guérir et me partir. Du reste, fasse Dieu ce qui me doit arriver m’arrivera.



Je ne vous écrirai d’autre pour maintenant, mais souvent je vous ferai savoir ma disposition.



Votre très obligé serviteur,



Poussin





• Écho de la Gazette de Théophraste Renaudot, no 160

De Paris, le 22 décembre 1640.Le 17 du courant arriva en cette ville le sieur le Poussin, excellent peintre que le Roy a fait venir de Rome, et fut reçu par le sieur de Noyers, Secrétaire d’État et Surintendant des bâtiments de Sa Majesté, et ensuite par son Éminence, avec des caresses proportionnées à la grandeur du mérite et de la réputation qu’il s’est acquis en son art.





• Niccolò Pussino al Signor Commendatore Carlo Antonio dal Pozzo, à Rome

[original en italien]

Paris, le 6è janvier 1641.



Me confiant à l’ordinaire humanité dont V. S. Illustrissime a toujours usé envers moi, j’ai cru qu’il était de mon devoir de lui raconter le bon succès de mon voyage, l’état et le lieu où je me trouve, afin que mon maître, comme vous l’êtes, sache où me donner ses ordres.



J’ai fait en bonne santé le voyage de Rome à Fontainebleau, où je fus accueilli de la façon la plus honorée au palais, par un gentilhomme commis à cet effet par M. de Noyers, et traité splendidement l’espace de trois jours. Puis, dans un carrosse dudit Seigneur, je fus conduit à Paris, où, aussitôt arrivé, je fis la rencontre dudit M. de Noyers, lequel m’embrassa humainement, attestant sa joie de mon arrivée. Le soir, je fus conduit sur son ordre au lieu qu’il avait déterminé pour ma demeure : c’est un petit palais, – il faut l’appeler ainsi –, au milieu du jardin des Tuileries, qui contient neuf chambres sur trois étages, sans les appartements du bas qui sont séparés, c’est-à-dire une cuisine, la loge du gardien, une écurie, un endroit pour renfermer les jasmins l’hiver, et trois autres endroits commodes pour nombre de choses nécessaires. Il y a de plus un beau et grand jardin plein d’arbres fruitiers, des fleurs les plus variées, d’herbes aromatiques, avec trois petites fontaines, un puits, outre une belle cour, où sont d’autres arbres fruitiers. J’ai des fenêtres qui ouvrent sur tous les côtés, et je crois que l’été doit être un Paradis. En entrant en ce lieu, j’ai trouvé tout l’étage du milieu préparé et noblement meublé, avec toutes les provisions des choses nécessaires jusqu’au bois à brûler et une pièce de bon vin vieux de deux ans ; et l’espace de trois jours, je fus, avec mes amis, bien traité aux frais du Roi. Le jour suivant, je fus conduit par ledit M. de Noyers à l’Éminentissime, qui, avec une bienveillance extraordinaire, m’embrassa, et me prenant par la main, témoigna d’avoir grand plaisir à me voir.



À trois jours de là, je fus conduit à Saint-Germain, par M. de Noyers, pour être présenté au Roi, mais comme il se trouvait indisposé, je fus introduit, le matin suivant, par M. le Grand favori du Roi, qui en bon Prince, plein d’humanité, daigna me caresser, et resta une demi-heure à me demander moult choses ; et se tournant vers ses Courtisans, il dit : « Voilà Vouet2 bien attrapé. » Ensuite, lui-même m’ordonna de faire les grands tableaux de ses chapelles de Fontainebleau et de Saint-Germain.



Retourné en ma maison, on m’apporta, dans une belle bourse de velours turquoise, deux mille écus d’or de frappe nouvelle, mille écus pour mes gages et mille pour le voyage, en plus de toutes mes dépenses. Il est vrai que les quatrains sont en ce pays bien nécessaires, parce que toute chose y est extraordinairement chère.



[…] Des premiers travaux que je mettrai au jour, je m’efforcerai de vous envoyer quelque chose, simplement comme tribut de l’obéissance que je vous dois, et dès que nos bagages seront arrivés, j’espère bien répartir mon temps, de manière à en employer une partie au service du sieur Cavaliere, votre frère.



[…] Je recommande à V. S. mes petits intérêts et ma maison, puisqu’elle a bien voulu daigner s’en occuper en mon absence, laquelle ne sera pas longue si je le puis. Je supplie V. S., qui semble née pour me favoriser, qu’elle veuille accepter ces désagréments que je lui cause, avec cette générosité qui lui est propre, en se satisfaisant que je lui réponde par l’affection de mon dévouement. Que le Seigneur lui donne une longue et heureuse vie, tandis que je me dédie à elle humblement.



Niccolò Pussino





• Le Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce troisième Août [1941]





Monsieur,



Si je n’eusse bien su les grandes affaires qui en continu vous ont tenu occupé, je n’eusse pas tardé jusques à aujourdhui à vous écrire ; maintenant que peut-être vous aurez le loisir de lire la présente, je vous assure de ma meilleure disposition, grâce à Dieu, et du bon état où sont nos ouvrages. La grande Galerie s’avance fort, et néanmoins qu’il y ait peu d’ouvriers, j’ai espérance qu’à votre retour, vous vous étonnerez de ce que l’on aura fait. Je me suis occupé sans cesse alentour des cartons, lesquels je suis obligé de varier sur chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m’étant résolu d’y représenter une suite de la vie d’Hercule, matière certes capable d’occuper un bon dessinateur tout entier, d’autant que les dits cartons veulent être faits en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que l’œuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j’invente tous les jours quelque chose de nouveau pour diversifier le relief de stuc, autrement il faudrait que les hommes demeurassent sans rien faire ; mais vous savez combien le beau temps en ce pays ici doit être tenu cher.



Toutes ces choses ont été la cause que encore je n’ai pu finir le tableau de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher pour les extravagants effets que l’humidité de l’hiver passé lui a causés ; mais pour ce que de nouveau Monseigneur m’a ordonné de faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me suis quant et quant résolu d’y mettre la main et de le faire pour ce temps-là, si mes débiles forces me le permettent ; et cependant que la toile se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène au lieu d’aller prendre des divertissements à Dangu ou en autre lieu, ainsi que Monseigneur de sa courtoisie m’en a invité. Je vous assure, pourvu que j’y puisse résister, je n’ai point d’autre plaisir qu’à vous servir ; là sont mes promenades, mes jeux, mes ébattements et ma délectation ; je me contenterai pour un jour ou deux de faire un tour aux environs de Paris en quelque lieu pour seulement respirer un peu.



Cependant j’envoie à Monseigneur les esquisses du frontispice de la Bible, mais sans corrections, car devant de le terminer, j’ai désiré que vous ayez vu, afin que si dans la pensée et la disposition totale ou particulière des figures, il était besoin de modifier quelque chose, vous m’en donniez votre avis. La figure ailée représente l’Histoire ; elle écrit de la main gauche, afin que la planche la remette à droite ; l’autre figure voilée représente la Prophétie ; sur le livre qu’elle tient sera écrit Biblia Regia. Le Sphinx qui est dessus ne représente autre que l’obscurité des Choses Énigmatiques. Celle qui est au milieu représente le Père Éternel, auteur et moteur de toutes les Choses bonnes. Bref, l’entière déclaration vous en sera faite par Monsieur du Fresne.



Et si vous avez le loisir de vous ressouvenir de votre bon ami Monsieur le Cavaliere dal Pozzo, je le pourrai assurer de la continuation de votre chère amitié.



Enfin, Monsieur, regardez en quoi je pourrais fidèlement vous servir, que je suis totalement,



Monsieur,



Votre très humble serviteur



Le Poussin





Mon frère et toute la Compagnie vous baisent très affectueusement les mains.



Je baise très affectueusement les mains, à mon tour, à tous ceux de la maison de Monseigneur.





• Nicolò Poussin à Cassiano dal Pozzo, l’Illustrissime et très Révéré Seigneur et mon Maître très respecté, le Sieur Abbé de Cavour, à Rome

[original en italien]

Al Illmo et Revmo Sigre et Prôn

mio Ossmo il Sigr Abbate di Cavore

In Roma.





De Paris, 20e de Septembre 1641





Illmo et Rmo Sigr Abbate



Que V. S. Illme et Révme le croie bien, chaque fois que je mets la main à la plume pour vous écrire, je soupire, je rougis et me trouble rien qu’à la pensée de me trouver ici en serviteur inutile ; il est vrai que le joug que je me suis mis sur le cou m’empêche de m’acquitter de ma dette et de mon affection envers vous, mais j’espère le secouer bien vite pour encore une fois servir en liberté mon cher Seigneur et Maître. Sans aucune interruption, je travaille tantôt à une chose et tantôt à une autre, je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n’est qu’il faille expédier d’un trait ces travaux qui exigeraient beaucoup de temps. Je jure à V. S. que si je restais beaucoup de temps en ce pays, il faudrait que je devinsse un strapazzone [besogneux] comme les autres qui sont ici. Les études et les bonnes observations, d’après l’antique ou autre, n’y sont connues d’aucune façon, et celui qui a quelque inclination pour l’étude et le bien faire, doit certainement s’en éloigner beaucoup. J’ai fait commencer sur mes dessins les stucs et la peinture de la Grande Galerie, mais avec peu de satisfaction pour moi (quoique cela plaise à ces animaux), parce que je ne trouve personne qui me seconde un peu dans mes intentions, bien que je fasse les dessins en grand et en petit. Un jour, si Dieu me prête vie, j’enverrai le dessin à V. S., en espérant pouvoir le mettre au net dans les veillées d’hiver.



J’ai mis le tableau de la Cène du Christ à sa place, c’est-à-dire dans la chapelle de Saint-Germain, et je le trouve assez bien réussi. Je travaille à celui du Noviciat des Jésuites : un grand ouvrage, qui contient quatorze figures plus grandes que nature, et c’est celui qu’il faut livrer en deux mois, ce qui me contraint pour le respecter de remettre le départ de votre Baptême du Christ à la première commodité.



Je compte sur la bonté et la courtoisie infinie de V. S., m’assurant qu’elle m’excusera, et la prie de m’honorer du titre d’humble serviteur



DJ VS : Illma et Rma



Humilissmo Serre



Nicolò Poussin





• Nicolò Poussin au Commandeur Cassiano dal Pozzo

[original en italien]

De Paris, 21è novembre 1641.





Sig. Ill., j’ai été désormais si bien informé par le moyen de vos deux très bienveillantes lettres des choses que j’ai à faire, que je ne crois plus jamais faire ou dire chose qui ne soit pas de votre goût et de votre plaisir, tout en laissant de côté, selon mes forces, beaucoup de choses. Je vous ferai seulement savoir que j’ai été jusqu’à présent en bonne santé, et traité avec beaucoup d’affection par ces Seigneurs, honoré et récompensé. Mes œuvres ont été très bien reçues, et le Roi et la Reine ont loué le tableau de la Cène pour leur Chapelle, y prenant autant de plaisir, à ce qu’ils ont dit, qu’à la vue de leurs enfants. Le Cardinal de Richelieu a été si satisfait du sien, qu’il m’en a fait compliment, et m’en a lui-même remercié, en présence de Monseigneur Mazarin.



En ce moment, je peins un grand tableau pour le maître-autel du Noviciat des Jésuites, mais trop à la hâte, autrement il pourrait réussir pour la disposition. Il sera fini pour Noël. À la Grande Galerie, nous travaillons tout doucement, jusqu’à ce que M. de Noyers ait pris la résolution de la faire faire tout de suite.



De toutes ces choses, comme je l’ai déjà promis à V. S. Illme, je lui en enverrai quelque dessin, puisque nous trouvant en ce temps d’hiver, parce qu’à la belle saison je n’aurai pu la satisfaire comme je l’aurai désiré. Aujourd’hui, ne pouvant, à cause de l’incommodité du temps, m’appliquer à autre chose qu’à dessiner et peindre en petit, ce me sera une bonne occasion pour m’employer à votre service, et c’est ce que j’espère.



[…] En quoi que je vous puisse servir, je vous prie de ne pas épargner mon dévouement, et de me commander comme à celui qui est son éternellement obligé.





• Nicolò Poussin à Cassiano dal Pozzo, abbé de Cavour, à Rome

[original en italien]

Al Illmo et Revmo Sigre, et Prôn mio

Ossmo Il Sigre Abbate di Cavore

In Roma.





De Paris, 4è Avril 1642.





Illme et Revme Seigneur : Abbé mon Seigneur,



[…] J’aurai plaisir à pouvoir m’occuper du sujet que V. S. me propose, des Noces de Pélée, parce qu’il ne s’en peut trouver un qui puisse plus donner matière à faire une chose ingénieuse que celui-là, mais la facilité que ces Messieurs ont trouvée en moi est cause que je n’ai le temps ni de me satisfaire, ni de servir un maître ou ami, étant employé continuellement à des bagatelles, comme des dessins de frontispices de livres, ou des dessins pour orner des Cabinets, des cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Il leur arrive aussi de me proposer de grandes choses, mais ce sont belles paroles et mauvaises affaires auxquelles se laissent prendre les sages ou les fous. Ils me disent qu’à faire ces choses-là, je peux me récréer afin de me payer, ajoutant à cela que ces travaux, qui sont longs et pénibles, ne m’étaient comptés pour rien.



À son départ d’ici, M. de Noyers m’ordonna de faire une Vierge à mon goût, afin que l’on puisse dire « la Madone du Poussin » comme on dit « la Madone de Raphaël ». Il voulait que je fisse un tableau pour la Chapelle de la congrégation des Pères Jésuites, mais vu le lieu, étant donné l’exiguïté et le manque de lumière, on n’y peut rien faire de bon. De sorte qu’il paraît qu’ils ne savent pas à quoi m’employer, m’ayant fait venir sans plan arrêté. Je me doute que voyant que je ne fais pas venir ma femme avec moi, ils se demandent si en me donnant une plus grande occasion de gain, ils ne me donneraient aussi une plus grande occasion de m’en retourner promptement. Mais qu’il en soit comme on veut, si le projet que j’avais fait dans mon esprit en venant ici, ne me réussit pas en totalité, j’en aurai toujours réalisé une partie, et le voyage m’aura été bien payé.



J’eus l’autre jour une lettre de monsieur de Noyers qui m’informait que le Roi consentait (parce que je m’étais plaint avant qu’ils partent des emplois auxquels ils me faisaient quasiment perdre mon temps) à ce qu’après avoir arrêté mon plan général pour la Grande Galerie, j’en chargeasse sous moi monsieur Lem[aire], mon ami, dont V. S. a je ne sais quels petits tableaux de Ruines, afin que je pusse librement m’occuper de l’exécution des dessins destinés aux peintures des Sept Sacrements, qui doivent servir à faire les tapisseries royales. Je ne sais si l’on en verra l’effet, on voit bien en cela qu’ils sont comme ces animaux qui, par où l’un passe, tous les autres veulent passer.



J’ai un plaisir particulier de la réponse que V. S. a donnée à monsieur de Chantelou, touchant la copie de vos tableaux, parce que je suis bon à faire du nouveau, et non à copier des choses que j’ai déjà faites une fois. On peut juger facilement par là de leur furia en toute chose, parce qu’ils s’imaginent gagner beaucoup de temps par ce moyen : en somme il est fort bien que V. S. les possède seule.



Que V. S. m’excuse si je lui suis si importun, et si l’audace m’a pris de lui écrire avec cette familiarité, vous qui êtes un Seigneur que je dois révérer souverainement, mais ne pouvant me confier à personne d’autre, je me laisse encourir à cette faute. Je prie le Ciel qu’il exauce vos dignes désirs, vous révère très humblement et vous baise les mains.



Di VS. Illma e Revma



Humilissmo Serre



Nicolò Poussin





• Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce 7ième avril 1642





Monsieur,



J’eus dernièrement l’honneur de recevoir une lettre de Monseigneur datée du 23ième Mars, laquelle au commencement contient ces mots exprès : « Le Génie du Poussin veut agir si librement que je ne veux pas seulement lui indiquer ce que celui du Roi désire du sien. » Je n’ai jamais su ce que le Roi désirerait de moi qui suis son très humble Serviteur et ne crois pas qu’on lui ait jamais dit à quoi je suis bon. De plus, il me dit que Sa Majesté sera fort aise que je donne les ordres généraux à Monsieur Le Maire pour conduire sous moi les ouvrages de la Grande Galerie. Je le ferai volontiers. Car, comme désireux de son bien, il en aura le gain et pourra en ce travail s’amaigrir. Mais néanmoins je ne saurais bien entendre ce que Monseigneur désire de moi sans grande confusion, d’autant qu’il m’est impossible de m’appliquer à des frontispices de livres, à une Vierge, au tableau de la Congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la Galerie, et à faire des tableaux pour les Tapisseries Royales. Je n’ai qu’une main et une débile tête, et ne peux être secondé de personne ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la susdite Vierge et la Purification de Notre Dame. C’est la même chose comme quand l’on me dit vous ferez un tel dessin à vos heures perdues.



Mais retournons à Monsieur Le Maire. S’il est battant pour faire ce que je lui dirai, dès aussitôt qu’il le voudra entreprendre, je l’informerai de tout ce qu’il aura à faire. Mais je n’y veux plus après mettre la main. Mais s’il faut attendre que j’aie mis les ordres que dit Monseigneur, il ne me faut point parler d’autre emploi, d’autant que, comme j’ai dit plusieurs fois, c’est tout ce que je peux faire, et quand j’en serais totalement déchargé, les dessins des tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j’aie besoin d’autres divertissements.



Vous m’excuserez si je parle si librement. Mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m’est aussi contraire et ennemie comme est la lumière des obscures ténèbres. Je vous dis ceci confidentiellement, m’assurant sur la bonté de votre naturel, et parce que vous gouvernez l’esprit de Monseigneur particulièrement sur ces choses ici.



[…]



S’il vous plaît, Monsieur, me donnez un mot de réponse, vous soulagerez extrêmement votre très humble serviteur



pour vous servir



à jamais



Poussin





• Lettre de Gabriel Naudé3 au Cavaliere dal Pozzo4

[original en italien]

18 avril 1642



[…]



J’ai pareillement remis à M. Poussin la lettre en main propre, et lui ai donné des renseignements et une relation particulière sur ce que l’Illme M. Carlo Antonio et M. Stefano promettaient de faire, c’est-à-dire que ses intérêts fussent bien gouvernés. Mais enfin dans l’entretien un peu plus prolongé que j’eus avec lui dans la maison de M. Bourdelot, je découvris au net son intention, qui est de demeurer ici encore quelque temps, pour s’en retourner après à Rome, où, affirme-t-il, il jouit d’une plus parfaite santé de corps et d’un plus grand repos de l’âme ; et s’il est bien possible que ce soit la véritable cause, toutefois je m’imagine encore que ce peut être un prétexte, car, à le dire confidentiellement à V. S. Illme, quoique M. Poussin soit homme d’un très grand talent et connu pour tel par beaucoup de ministres, toutefois, le Vouet se maintient très ferme et est l’occasion chaque jour d’une concurrence fort ennuyeuse, car c’est un homme effréné, d’humeur violente, qui cherche son intérêt perfas et nefas, et quand il pense le trouver, il ajoute quelque ironie et sarcasme, comme verbi gratia de répandre le bruit que tel tableau que l’on estime fait par lui, est seulement d’un de ses aides. Tout cela ne doit pas plaire beaucoup à qui est considéré ici comme son antagoniste ou concurrent.



Il me semble encore que les ministres ont un peu manqué de discernement en mettant tant de commandes sur le dos de M. Poussin que – travaillât-il continuellement – il ne pouvait espérer les achever dans toute sa vie ; et à cet ennui s’en ajoute un autre, car ledit M. Poussin travaillant seulement ses dessins et cartons, il peut se rencontrer que des peintres ignorants ne les copient à sa manière, de sorte que, ou pour ces raisons ou pour d’autres, je tiens pour assuré que ledit M., dès qu’il aura fini ce qu’il s’est pour l’instant chargé d’exécuter, s’en retournera à Rome pour vivre plus tranquillement, et bien que je l’en aie dissuadé le plus qu’il m’a été possible ; toutefois je dis confidentiellement à V. S. Illme que les agitations de cette cité sont telles et si fastidieuses à qui est habitué à la vie de Rome, qu’il lui paraît chose certaine d’être passé du paradis dans l’enfer…



Je supplie V. S. Illme de ne pas divulguer ce que je lui ai dit sur M. Poussin…





• Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce 24è avril 1642





Monsieur



Les lettres de Monseigneur et celles dont il vous a plu [de] m’honorer, celles même que Monseigneur écrit à M. de Chambray, votre frère, m’ont obligé à dresser tellement quellement une lettre à Monseigneur, peu artificieuse véritablement, mais pleine de franchise et de vérité. Je vous supplie comme mon bon protecteur, si par aventure Monseigneur la trouvait mal assaisonnée, de l’adoucir un peu du miel distillant de votre persuasion. Vous verrez comme je crois ce qu’elle contient et me ferez cette grâce de m’en faire donner un mot de réponse si elle la mérite.



J’ai parlé à M. Le Maire, le bon ami qui accorde à ce que le Roi et Monseigneur lui commanderont en ce qu’il sera nécessaire de faire dorénavant à la Galerie. Ce pendant, il s’appliquera à certaines siennes affaires particulières, que je continuerai ledit ouvrage jusques à tant qu’il soit en état d’être répliqué.



Je vous baise très affectueusement les mains, cependant que je demeurerai éternellement



Votre très obéissant



Serviteur



Poussin





• Lettre du Poussin à M. de Noyers

soumise à M. de Chantelou pour sa relecture5





[Paris, avril 1642]





[Ces discours [calomnieux] n’auraient pas été capables de toucher le Poussin, s’il n’eût su qu’ils allaient jusques à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une grande lettre, qu’il commença par lui dire :]





« Qu’il aurait souhaité de même que faisait autrefois un Philosophe, qu’on pût voir ce qui se passe dans l’homme, parce que non seulement on y découvrirait le vice et la vertu, mais aussi les sciences et les bonnes disciplines ; ce qui serait d’un grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux connaître le mérite ; mais comme la nature en a usé d’une autre sorte, il est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises inclinations dans les mœurs.



Que toute l’étude et l’industrie des gens savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière en ce qu’ils disent. Ce qui de tout temps a été assez connu à l’égard des Peintres, non seulement les plus anciens, mais encore les modernes, comme d’un Annibal Carrache, et d’un Dominiquin, qui ne manquèrent ni d’art, ni de science, pour faire juger de leur mérite, qui pourtant ne fût point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les brigues de leurs envieux qui jouirent pendant leur vie d’une réputation et d’un honneur qu’ils ne méritaient point. Qu’il se peut mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur. »





[Et s’adressant à M. de Noyers, il se plaint de ce qu’il prête l’oreille aux médisances de ses ennemis, lui qui devrait être son protecteur, puis que c’est lui qui leur donne occasion de le calomnier, en faisant ôter leurs tableaux des lieux où ils étaient pour y placer les siens.]





« Que ceux qui avaient mis la main à ce qui avait été commencé dans la Grande Galerie, et qui prétendaient y faire quelque gain, ceux encore qui espéraient avoir quelques tableaux de sa main, et qui s’en voyaient privés par la défense qu’il lui a faite de ne point travailler pour les particuliers, sont autant d’ennemis qui crient sans cesse contre lui. Qu’encore qu’il n’ait rien à craindre d’eux, puisque, par la grâce de Dieu, il s’est acquis des biens qui ne sont point des biens de fortune qu’on lui puisse ôter, mais avec lesquels il peut aller partout ; la douleur néanmoins de se sentir si mal traité, lui fournirait assez de matière pour faire voir les raisons qu’il a de soutenir ses opinions plus solides que celles des autres, et lui faire connaître l’impertinence de ses calomniateurs. Mais que la crainte de lui être ennuyeux le réduit à lui dire en peu de mots, que ceux qui le dégoûtent des ouvrages qu’il a commencés dans la Grande Galerie, sont des ignorants, ou des malicieux. Que tout le monde en peut juger de la sorte, et que lui-même devrait bien s’apercevoir que ce n’a point été par hasard, mais avec raison qu’il a évité les défauts et les choses monstrueuses qui paraissaient déjà assez dans ce que Le Mercier6 avait commencé, telles que sont la lourde et désagréable pesanteur de l’ouvrage ; l’abaissement de la voûte qui semblait tomber en bas ; l’extrême froideur de la composition ; l’aspect mélancolique, pauvre et sec de toutes les parties ; et certaines choses contraires et opposées mises ensemble, que les sens et la raison ne peuvent souffrir, comme ce qui est trop gros et ce qui est trop délié ; les parties trop grandes et celles qui sont trop petites ; le trop fort et le trop faible, avec un accompagnement entier d’autres choses désagréables. »



« Il n’y avait, continue-t-il dans sa lettre, aucune variété ; rien ne se pouvait soutenir, l’on n’y trouvait ni liaison, ni suite. Les grandeurs des tableaux n’avaient aucune proportion avec leurs distances, et ne se pouvaient voir commodément, parce que ces tableaux étaient placés au milieu de la voûte, et justement sur la tête des regardants, qui se seraient, s’il faut ainsi dire, aveuglés en pensant les considérer. Tout le compartiment était défectueux, l’Architecte s’étant assujetti à certaines consoles qui règnent le long de la corniche, lesquelles ne sont pas en pareil nombre des deux côtés, puisqu’il s’en trouve quatre d’un côté, et cinq à l’opposé ; ce qui aurait obligé à défaire tout l’ouvrage, ou bien y laisser des défauts insupportables. »





[Après avoir ainsi remarqué ces manquements, et apporté les raisons qu’il avait eues de tout changer, il justifie sa conduite, et ce qu’il a fait, en faisant comprendre de quelle sorte l’on doit regarder les choses pour en bien juger.]





« Il faut observer, continue le Poussin, que le lambris de la Galerie a vingt-et-un pieds de haut, et vingt-quatre pieds de long d’une fenêtre à l’autre. La largeur de la Galerie qui sert de distance pour considérer l’étendue du lambris, a aussi vingt-quatre pieds. Le tableau du milieu du lambris a douze pieds de long sur neuf pieds de haut, y compris la bordure : de sorte que la largeur de la Galerie est d’une distance proportionnée pour voir d’un coup d’œil le tableau qui doit être dans le lambris.



Pourquoi donc dit-on que les tableaux des lambris sont trop petits, puisque toute la Galerie se doit considérer par parties, et chaque trumeau en particulier ? Du même endroit et de la même distance, on doit regarder d’un seul coup d’œil la moitié du cintre de la voûte au-dessus du lambris, et l’on doit connaître que tout ce que j’ai disposé dans cette voûte, doit être considéré comme y tant attaché et en plaque, sans prétendre qu’il y ait aucun corps qui rompe ou qui soit au-delà et plus enfoncé que la superficie de la voûte, mais que le tout fait également son cintre et sa figure.



Que si j’eusse fait ces parties qui sont attachées, ou feintes être attachées à la voûte, et les autres que l’on dit être trop petites, plus grandes qu’elles ne sont, je serais tombé dans les mêmes défauts qu’on avait faits, et j’aurais paru aussi ignorant que ceux qui ont travaillé et qui travaillent encore aujourd’hui à plusieurs ouvrages considérables, lesquels font bien voir qu’ils ne savent pas que c’est contre l’ordre et les exemples que la nature même nous fournit, de poser les choses plus grandes et plus massives aux endroits les plus élevés, et de faire porter aux corps les plus délicats et les plus faibles, ce qui est le plus pesant et le plus fort. C’est cette ignorance grossière qui fait que tous les édifices conduits avec si peu de science et de jugement, semblent pâtir, s’abaisser et tomber sous le faix, au lieu d’être égayés, sveltes et légers, et paraître se porter facilement, comme la nature et la raison enseignent à les faire.



Qui est celui qui ne comprendra pas quelle confusion aurait paru si j’avais mis des ornements dans tous les endroits où les critiques en demandent, et que si ceux que j’ai placés, avaient été plus grands qu’ils ne sont, ils se feraient voir sous un plus grand angle, et avec trop de force, et ainsi viendraient à offenser l’œil, à cause principalement que la voûte reçoit une lumière égale et uniforme en toutes ses parties ? N’aurait-il pas semblé que cette partie de la voûte aurait tiré en bas, et se serait détachée du reste de la Galerie, rompant la douce suite des autres ornements ? Si c’était des choses réelles, comme je prétends qu’elles paraissent, qui serait si mal avisé de placer les plus grandes et les plus pesantes dans un lieu où elles ne pourraient se maintenir ? Mais tous ceux qui se mêlent d’entreprendre de grands ouvrages, ne savent pas que les diminutions à l’œil se font d’une autre manière, et se conduisent par des raisons particulières dans les choses élevées perpendiculairement en hauteur, et dont les parallèles ont leur point de concours au centre de la terre. »





[Pour répondre à ceux qui ne trouvaient pas la voûte de la Galerie assez riche, le Poussin ajoute :]





« Qu’on ne lui a jamais proposé de faire le plus superbe ouvrage qu’il pût imaginer ; et que si on eût voulu l’y engager, il aurait librement dit son avis, et n’aurait pas conseillé de faire une entreprise si grande et si difficile à bien exécuter : premièrement, à cause du peu d’ouvriers qui se trouvent à Paris, capables d’y travailler ; secondement, à cause du long temps qu’il eût fallu y employer ; et en troisième lieu, à cause de l’excessive dépense qui ne lui semble pas bien employée dans une Galerie d’une si grande étendue, qui ne peut servir que d’un passage, et qui pourrait encore un jour tomber dans un aussi mauvais état qu’il l’avait trouvée ; la négligence et le trop peu d’amour que ceux de notre nation ont pour les belles choses, étant si grande, qu’à peine sont-elles faites qu’on n’en tient plus de compte, mais au contraire on prend souvent plaisir à les détruire.



Qu’ainsi il croyait avoir très bien servi le Roi, en faisant un ouvrage plus recherché, plus agréable, plus beau, mieux entendu, mieux distribué, plus varié, en moins de temps, et avec beaucoup moins de dépenses, que celui qui avait été commencé. Mais que si l’on voulait écouter les différents avis, et les nouvelles propositions que ses ennemis pourraient faire tous les jours, et qu’elles agréassent davantage que ce qu’il tâchait de faire, nonobstant les bonnes raisons qu’il en rendait, il ne pouvait s’y opposer ; au contraire, qu’il céderait volontiers sa place à d’autres qu’on jugerait plus capables. Qu’au moins il aurait cette joie d’avoir été cause qu’on aurait découvert en France des gens habiles que l’on n’y connaissait pas, lesquels pourraient embellir Paris d’excellents ouvrages qui feraient honneur à la nation. »





[Il parle ensuite de son tableau du Noviciat des Jésuites, et dit :]





« Que ceux qui prétendent que le Christ ressemble plutôt à un Jupiter tonnant qu’à un Dieu de miséricorde, devaient être persuadés qu’il ne lui manquera jamais d’industrie pour donner à ses figures des expressions conformes à ce qu’elles doivent représenter ; mais qu’il ne peut [ce sont les propres termes dont il me souvient], qu’il ne peut, dis-je, et ne doit jamais s’imaginer un Christ en quelque action que ce soit, avec un visage de torticolis ou d’un père douillet, vu qu’étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le considérer en face. »





[Il s’excuse sur sa manière de s’énoncer, et dit :]





« Qu’on doit lui pardonner, parce qu’il a vécu avec les personnes qui l’ont su entendre par ses ouvrages, n’étant pas son métier de savoir bien écrire ».





[Enfin il finit sa lettre, en faisant voir :]





« qu’il sentait bien ce qu’il était capable de faire, sans s’en prévaloir, ni rechercher la faveur, mais pour rendre toujours témoignage à la vérité, et ne tomber jamais dans la flatterie, qui sont trop opposées pour se rencontrer ensemble ».





• Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce 26è Mai [1642]





Monsieur,



Je n’ai osé jusques à présent vous importuner de mes lettres sachant les grandissimes affaires que la maladie de Son Éminence sus citée vous a accrues. Mais maintenant que nous avons bonne nouvelle de sa santé, j’ai cru que vous auriez d’aventure le loisir de recevoir et lire ce mot qui ne servira que d’un million de remerciements que je fais à Monseigneur de Noyers et à vous touchant les lettres du dix-huitième avril de Narbonne : par icelles mon dit Seigneur me déchargeant de ce qui, à la vérité, m’eût beaucoup embarrassé.



[…]



Je continue toujours comme à l’accoutumée les dessins et cartons de la Galerie sans m’occuper à autre chose. J’espère qu’à la fin de ce mois j’aurai mis à bons termes les susdits dessins, de sorte qu’il restera seulement à continuer les fables d’Hercule et alors le tout se pourra commettre à Monsieur Le Maire s’il en voudra prendre la peine et s’il plaira à Monseigneur de me donner occasion de pouvoir laisser quelque chose en France de moi avant que je meure, digne du peu de nom que j’ai acquis envers les entendus.



J’ai écrit il y a quelque temps une longue lettre à Monseigneur où je crains d’avoir trop parlé à la bonne, toutefois j’espère qu’il mesurera si bien il y aura eu quelque chose de mal digéré, d’autant qu’il sait bien combien il est insupportable d’endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m’assure que, de votre côté, vous n’aurez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui y était de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre protection et que je ne désire au monde rien plus que d’être toujours, Monsieur, le plus humble et le plus dévot de vos serviteurs



Votre très obligé Serviteur



Poussin





• Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce 6è juin 1642





Monsieur,



Si l’or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu du ressentiment qu’il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, sentirait un plaisir démesuré – lors que à ceux qui le tenaient pour faux, il apparaît au contraire par la bonté du parangon, lequel sur le front de soi-même le découvre parfait en sa finesse. Je dis ainsi en matière de la mauvaise impression que la bonne âme de Monseigneur avait reçue des coutumes des hommes envieux de la prospérité d’autrui. Néanmoins, que je doive, au lieu de la haine que me portent mes émulateurs, me venger en leur faisant du bien et du plaisir, d’autant que leur perversité sera cause que Son Excellence, qui m’a trouvé sincère et loin de la fraude, n’a point autrement prêté l’oreille aux persécuteurs de mon honneur, au contraire, se confiant en ma loyauté plus que jamais. J’espère qu’il m’exercera en de meilleures occasions que par le passé.



Monsieur



Votre très humble



Serviteur



Poussin





• Nicolò Poussin à l’Illustrissime et très Révéré Seigneur et mon Maître très respecté, le Sieur Abbé de Cavour, à Rome

[original en italien]

Al Illmo et Revmo Sigre et Pron mio Ossmo Il Sigr Abbate di Cavore in Roma.





De Paris, 8è Août 1642.





Je n’ai pu donner de réponse à la dernière lettre de V. S. Illme du 27 juin avant d’être retourné de Fontainebleau où était allé le Seigneur Noyers, comme je vous l’ai écrit dans ma dernière lettre, lequel m’avait ordonné de m’y rendre afin de voir si l’on pouvait restaurer les peintures du Primatice, presque détruites par les injures du temps, ou au moins trouver quelque moyen de conserver celles qui étaient restées plus intactes. À cette occasion, j’ai trouvé le temps de lui parler du désir que j’avais de retourner en Italie, afin de pouvoir ramener avec moi ma femme à Paris et, entendant les raisons qui me portaient à désirer une telle chose, il m’a aussitôt accordé de faire à mon entière satisfaction, avec une amabilité incomparable, à condition toutefois de donner de tels ordres aux choses commencées qu’elles ne restent pas en arrière, et que je retourne ici à Paris au printemps prochain ; de sorte que je suis en train de me disposer pour le voyage, que j’espère entamer au début de septembre prochain. Mais, avant de partir, je compte écrire longuement à V. S. à ce sujet.



[…]



Je remercie infiniment V. S. du soin qu’elle prend de moi et de ma maison. […] Je demeure éternellement votre très obligé et vous baise humblement les mains.



Di V. S. Illmo et Revmo



Humilissmo Serre



Nicolò Poussin





• Le Poussin à Monsieur de Chantelou, Commis de Monseigneur de Noyers, à la Cour

De Paris, ce 21è Septembre 1642





Monsieur,



[…]



Je me pars d’ici avec grand regret de n’avoir pas le bonheur de vous dire adieu personnellement et d’en prendre congé, et qu’il faut qu’une feuille de papier fasse cet office pour moi. Monsieur, je vous dis donc adieu. Adieu, mon cher protecteur, adieu l’unique amateur de la valeur, adieu Cher Seigneur qui méritez d’être honoré et admiré, adieu jusqu’à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne face. Cependant je demeure, Monsieur,



Votre très humble et



très obéissant Serviteur



Le Poussin





1 Rueil, alors ainsi nommé, où Richelieu avait fait construire un château, sa résidence de campagne.



2 Simon Vouët (Paris, 9 janvier 1590 - Paris, 30 juin 1649), le grand concurrent du Poussin, et son ennemi déclaré, comme on va le voir. Après quinze années d’apprentissage (royalement subventionnées) en Italie, Louis XIII l’avait fait rappeler en France, où il rentra en novembre 1627, pour se voir attribuer la charge de Premier Peintre du Roy. Cet honneur lui est retiré à l’arrivée de Poussin, à la fin de l’année 1640. D’où les cabales qui s’ensuivirent contre Poussin, qu’il évoque dans ses lettres.



3 Gaston Naudé (1600-1653), grand érudit et haut défenseur du libertinisme (prônant l’affranchissement des dogmes, « libertin d’esprit »), fondateur de la première Bibliothèque Mazarine en 1642.



4 Citée par Giacomo Lumbroso, dans ses Notizie sulla vita di Cassiano dal Pozzo con alcuni suoi ricordi et una centuria di lettere, Turin, Miscellanea di Storia italiana, t. XV, 1875.



5 Lettre rapportée par André Félibien, dans ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes, t. IV, VIIIe Entretien, 1725, p. 40-49. Les commentaires entre crochets sont de Félibien (1619-1695), architecte et historiographe du Roi, qui séjourna à Rome en 1647 et 1648, avant son retour en France en 1649 : il fréquente alors notamment Le Lorrain et Poussin.



6 Jacques Le Mercier (1585-1654), architecte du Roi à compter de 1615, bâtisseur favori de Richelieu, travaille notamment à l’extension du Louvre, aux châteaux de Rueil et de Bois-le-Vicomte et trace les plans de la ville nouvelle de Richelieu (1630).





Écrits « théoriques »





Des deux manières de voir les objets


• Lettre de Nicolas Poussin à M. François Sublet de Noyers

Paris, avril 1642





[…]



Il faut savoir qu’il y a deux manières de voir les objets : l’une en les voyant simplement, et l’autre en les considérant avec attention.



Voir simplement n’est autre chose que recevoir naturellement dans l’œil la forme et la ressemblance de la chose vue.



Voir un objet en le considérant, c’est qu’outre la simple et naturelle réception de la forme dans l’œil, l’on cherche encore avec une application particulière les moyens de bien connaître ce même objet.



Ainsi l’on peut dire que le simple aspect ou regard est une opération naturelle, et que ce que je nomme le prospect1 est un office de la raison, qui dépend de trois choses, à savoir : de l’œil, du rayon visuel, et de la distance de l’œil à l’objet2 ; et c’est de cette connaissance qu’il serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement fussent bien instruits.



[…]





Des modes musicaux applicables à la peinture3


• Lettre de Nicolas Poussin à M. Paul Fréart de Chantelou

De Rome, le 24e Novembre 1647





À Monsieur de Chantelou Conseiller, et Maître d’Hôtel ordinaire du Roi, Rue Saint-Thomas du Louvre, à Paris.





Monsieur,



[…]



Pardonnez ma liberté si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très difficile si l’on n’a en cet art grande Théorie et Pratique jointes ensemble ; nos appétits n’en doivent point juger seulement, mais aussi la raison.



C’est pourquoi je vous veux avertir d’une chose d’importance, qui vous fera connaître ce qu’il faut observer dans la représentation des sujets qui se dépeignent.



Nos braves Anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont trouvé plusieurs Modes par le moyen desquels ils ont produit de merveilleux effets qu’on a remarqués dans leurs ouvrages.



Ce terme Mode signifie proprement la raison, ou la mesure et forme de laquelle nous nous servons à faire quelque chose, laquelle nous astreint à ne pas passer outre certaines bornes, nous faisant observer dans chacun de nos ouvrages modération et juste milieu, ce qui, partant, n’est autre qu’une certaine manière ou ordre déterminé et ferme dedans le procéder par lequel la chose se conserve en son être4.



Étant les Modes des Anciens une composition de plusieurs choses mises ensemble, de leur variété et différence dans l’assemblage de ces choses naissait la variété et différence des modes, et de la proportion et de l’arrangement de toutes les choses mises ensemble procédait le caractère particulier de chaque mode, c’est-à-dire sa puissance d’induire l’âme à diverses passions. De là vint que les sages anciens attribuèrent à chacun de ces modes une propriété spéciale, selon la nature des effets qu’ils l’avaient vu produire.



Pour cela, ils appelèrent le mode dorique stable, grave et sévère et lui appliquèrent des matières graves, sévères et pleines de sapience. Passant aux passions véhémentes, ils usèrent du mode phrygien, qui rend les personnes étonnées. Ces deux manières et nulle autre furent louées et approuvées de Platon et Aristote5, estimant les autres inutiles. J’espère devant qu’il soit un an dépeindre un sujet avec ce mode phrygien6. Les sujets de guerre épouvantables s’accommodent à cette manière. Ils voulurent encore que le mode lydien s’accommodât aux choses douloureuses, qui n’a ni la modestie du Dorien, ni la sévérité du Phrygien. L’Hypolydien contient en soi une certaine suavité et douceur qui remplit l’âme de joie7. Il s’accommode aux matières divines, gloire et paradis. Enfin les Anciens inventèrent le Ionique, avec lequel ils représentaient danses, bacchanales8 et fêtes, pour être de nature joconde.



Les bons Poètes ont également usé d’une grande diligence et d’un merveilleux artifice, non seulement pour accommoder leur style aux sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le rythme des vers d’après la convenance des objets à peindre. Virgile surtout s’est montré, dans tous ses poëmes, grand observateur de ces sortes de parler ; il accommode le propre son du vers avec un tel artifice que, proprement, il semble qu’il mette devant les yeux, par le son seul des mots, les choses desquelles il traite. De sorte que, où il parle d’amour, l’on voit qu’il a artificieusement choisi que des paroles douces, plaisantes et gracieuses à ouïr, tandis que, où il chante un fait d’armes ou décrit une bataille navale ou une infortune de mer, il choisit des paroles dures, âpres et déplaisantes, de manière que, en les entendant ou prononçant, ils donnent de l’épouvantement.



Si ce n’était que ce serait plutôt composer un livre qu’écrire une lettre, je vous avertirais encore de plusieurs importantes choses qu’il faut considérer dans la Peinture, afin que vous connûssiez plus amplement combien je m’étudie à faire de mon mieux pour vous contenter. Car bien que vous soyez très intelligent en toutes choses, je crains que la pratique de tant d’Insensés et Ignorants qui vous environnent ne parvienne à vous corrompre le jugement par leur contagion.



Je demeure à l’accoutumée, Monsieur,



Votre très humble et très fidèle Serviteur



Le Poussin



[Ajout à la même lettre9 :]



« Ainsi, à l’imitation des peintres, des poëtes et des musiciens de l’Antiquité, je me conduis, d’après ces idées. C’est ce que tous les peintres devraient toujours avoir en vue ; c’est aussi ce qu’on doit observer dans mes ouvrages, dans lesquels, selon les différents sujets qu’ils traitent, je tâche non seulement de représenter sur les visages des figures les passions différentes et conformes à leurs actions, mais encore d’exciter et de faire naître ces mêmes passions dans l’âme de ceux qui regardent mes tableaux. »





À propos de la Peinture parlante,

d’Hilaire Pader10


• Lettre de Monsieur Le Poussin, Premier Peintre du Roy, au Sieur Pader

À Rome, le 20è janvier 1654.





Monsieur,



Il y a peu de jours que je reçus un paquet que vous m’avez envoyé de Monaco. L’on me l’a rendu assez tard, d’autant (comme je pense) que procédant en toutes mes opérations tout doucement et à l’aise, je suis peu connu du Maître des Postes.



Après en avoir fait l’ouverture, et lu les vers de votre Peinture parlante, je me suis trouvé votre obligé en diverses façons. La première à vous remercier de la mémoire que vous avez eue de moi en divers temps et lieux, d’où il vous a plu m’écrire des Lettres qui ne m’ont pas été rendues, car je n’aurais pas manqué d’y répondre à l’heure même. La seconde est de l’honneur que vous m’avez fait d’insérer mon nom dans votre ouvrage de Poësie, quoique vous m’eussiez davantage obligé d’en parler un peu plus bassement, et selon mon peu de mérite. Je le reconnais pour un effet de la bonne volonté que vous avez pour moi, dont je vous suis infiniment redevable. Il ne faut pas que vous vous incommodiez pour m’envoyer les autres parties de votre Poësie, l’on juge bien du lion par l’ongle11.



Je n’ai pas encore fait voir la pièce que vous m’avez envoyée, je la réserve pour quelqu’un qui en saura goûter la beauté. Ce n’est pas le gibier des Peintres médiocres, ce serait semer des perles devant les porcs12, que de leur présenter votre Livre pour le lire.



Au demeurant, je suis bien marri de ne vous pouvoir envoyer réciproquement quelque chose du mien, comme vous le désirez ; l’on n’a rien gravé de mes ouvrages, dont je ne suis pas beaucoup fâché. Regardez cependant si je vous puis servir en quelque autre chose, et commandez celui qui est de tout son cœur,



Monsieur,



Votre très humble et très affectionné serviteur



Le POUSSIN





À propos du Traité de la Peinture

de Léonard de Vinci13


• Lettre de Nicolas Poussin à Abraham Bosse14

[sans date, entre 1651 et 1665]





J’ai eu quelquefois du plaisir et ai profité des divers jugements que l’on a faits de moi ainsi à la hâte, comme ont accoutumé de faire nos Français, qui en cela se trompent trop souvent ; je vous suis redevable d’en avoir jugé favorablement. Si vous me régalez de vos derniers ouvrages, j’en ferai la même estime que des autres que j’ai de vous, et que je tiens très chers.



Pour ce qui concerne le livre de Léonard Vincy [sic], il est vrai que j’ai dessiné les Figures humaines qui sont en celui que tient Monsieur le Cavaliere dal Pozzo ; mais toutes les autres, soit géométrales ou autrement, sont d’un certain « degli Alberti15 », celui-là même qui a tracé les Planches qui sont au Livre de la Rome Souterraine16 ; et les grossiers Paysages qui sont au derrière des figurines humaines de la copie que Monsieur de Chambray a fait imprimer, y ont été adjoints par un certain Errard17, sans que j’en aye rien su.



Tout ce qu’il y a de bon en ce Livre se peut écrire sur une feuille de papier, en grosses lettres ; et ceux qui croient que j’approuve tout ce qui y est ne me connaissent pas, moi qui professe de ne donner jamais le lieu de franchise aux choses de ma profession que je connais être mal faites et mal dites.



Au demeurant, il n’est pas besoin de vous rien écrire touchant les Leçons que vous donnez en l’Académie, vous êtes trop bien fondé.





À propos de l’Idée de la perfection de la Peinture

de Roland Fréart de Chambray


• Lettre de Nicolas Poussin à M. Roland Fréart de Chambray

7e mars 1665. À Rome.





Monsieur,



Il faut à la fin tâcher à se réveiller après un si long silence, il faut se faire entendre pendant que le pouls nous bat encore un peu. J’ai eu tout loisir de lire et examiner votre livre De la parfaite Idée de la Peinture, qui a servi d’une douce pâture à mon âme affligée, et me suis réjoui de ce que vous êtes le premier des Français qui avez ouvert les yeux à ceux qui ne voient que par ceux d’autrui, se laissant abuser d’une fausse opinion commune. Or vous venez d’échauffer et amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que désormais il se pourra trouver quelqu’un qui, dessous votre guide, nous pourra donner quelque chose du sien au bénéfice de la Peinture.



Après avoir considéré la Division que fait le Sieur François Junius18 des Parties de ce bel art, j’ai osé mettre ici brièvement ce que j’en ai appris.



Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c’est que cette sorte d’Imitation et la définir.





Définition



C’est une Imitation faite avec lignes et couleurs en quelque superficie, de tout ce qui se voit dessous le Soleil ; sa fin est la Délectation.





Principes



que tout homme capable de Raison peut apprendre



Il ne se donne point de visible sans Lumière.



Il ne se donne point de visible sans Milieu transparent.



Il ne se donne point de visible sans Terme.



Il ne se donne point de visible sans Couleur.



Il ne se donne point de visible sans Distance.



Il ne se donne point de visible sans Instrument.





Choses



qui ne s’apprennent point,



et qui sont parties essentielles du Peintre





Premièrement, pour ce qui est de la Matière. Elle doit être prise noble, qui n’ait reçu aucune qualité de l’ouvrier, pour donner lieu au Peintre de montrer son esprit et Industrie. Il la faut prendre capable de recevoir la plus excellente forme. Il faut ensuite commencer par la Disposition, puis par l’Ornement, le Décor (decorum), la beauté, la grâce, la vivacité, le Costume, la Vraisemblance, et le Jugement partout. Ces dernières parties sont du Peintre et ne se peuvent apprendre. C’est le « rameau d’or » de Virgile que nul ne peut trouver ni cueillir s’il n’est conduit par le Destin19. Ces neuf Parties contiennent plusieurs belles choses dignes d’être écrites de bonnes et savantes mains.



Je vous prie de considérer ce petit échantillon et m’en dire votre sentiment sans aucune cérémonie. Je sais fort bien que non seulement vous savez moucher la lampe20, mais encore y verser de bonne huile. J’en dirais plus, mais quand je m’échauffe maintenant le devant de la tête par quelque forte attention, je m’en trouve mal. Au surplus, j’ai toujours honte de me voir colloqué avec des hommes, dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi – plus que l’étoile de Saturne n’est au-dessus de notre tête21. C’est un effet de votre amitié qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne suis, je vous en suis redevable à toujours et suis,



Monsieur,



Votre très humble et très obéissant Serviteur.



Le Poussin





P.S. Je baise très humblement les mains à M. de Chantelou votre frère.





Du mythiqueTraité des lumières et des ombres

qui aurait été écrit par Poussin


• Lettre du Sieur Dughet, surnommé le Guaspre22, à M. de Chantelou

[original en italien]

Rome, 23 janvier 1666





V. S. Illustrissime m’écrit que M. Cerisier23 vous a dit avoir vu un livre fait par le Sieur Poussin, lequel traite des lumières et des ombres, des couleurs et des mesures. Dans tout cela, il n’y a rien de vrai ; mais il est bien vrai qu’il m’est resté en mains quelques manuscrits qui traitent d’ombres et de lumières, mais ils sont d’autres que du susdit Sieur ; mais ce sont bien ceux qu’il me fit copier d’après un livre original que le Cardinal Barberino tient dans sa bibliothèque, et l’auteur de cet ouvrage est le Père Matheo24, Maître de Perspective du Dominiquin25. Il y a bien des années maintenant que le susdit Sieur Poussin m’en fit copier une bonne partie avant que nous n’allions à Paris. Il me fit aussi copier quelques règles de Perspective de Vitellione26, et beaucoup ont cru de ce fait que Monsieur Poussin les avait composées. Afin que V. S. Illustrissime soit assurée de tout ce que je vous écris, vous me ferez la plus particulière faveur en faisant savoir à l’Illustrissime Sieur de Chambray que, s’il veut voir le livre en question, il suffira que V. S. Illustrissime me le commande pour qu’aussitôt je le lui envoie par le courrier, à condition qu’il me le restitue quand il l’aura examiné.



On tient de tous les Français que le susdit défunt [Poussin] aurait laissé quelque traité de peinture, que V. S. Illustrissime n’en croie rien. Il est bien vrai que je l’ai entendu dire plus d’une fois qu’il avait décidé de préparer quelque discours en matière de peinture, mais bien que je l’aie souvent pressé de le mettre en œuvre, jusqu’à l’importuner, toujours il le remit d’un temps à un autre ; et finalement là-dessus, la mort lui survînt, et s’évanouirent toutes ces choses qu’il s’était proposé de faire.



Je suis, etc.



Gasparo Dughet





1 Calqué sur l’italien prospettiva, la « vue en perspective ».



2 Cf. Descartes, La Dioptrique (1637) : « On peut réduire toutes les choses auxquelles il faut avoir ici égard, à trois principales, qui sont : les objets, les organes intérieurs qui reçoivent les actions de ces objets, et les extérieurs qui disposent ces actions à être reçues comme elles doivent » (7e Discours, « Des Moyens de perfectionner la vision »). Très prosaïquement, La Fontaine : « Si l’on rectifie / L’image de l’objet sur son éloignement, / Sur le milieu qui l’environne, / Sur l’organe et sur l’instrument, / Les sens ne tromperont personne. » Tiré de Fables, VII, 18, « Un animal dans la lune » (1676), à propos d’une bévue du chevalier Neal, de la Royal Society de Londres qui avait cru voir un animal dans la lune, qui ne manqua pas de faire le tour de l’Europe et avait déjà fait l’objet en son pays d’un poème satirique de Samuel Butler, « L’éléphant dans la lune » (v. 1660).



3 Les commentateurs s’accordent ici à reconnaître que Poussin, pour s’être fié à un obscur commentateur, a mal maîtrisé son sujet, et conseillent à ceux qui veulent y voir plus clair de consulter l’Histoire et théorie de la musique dans l’Antiquité, tome I, 1875, de François Auguste Gevaërt.



4 Source : la Poétique d’Aristote, transmise commentée par Lodovico Castelvetro dans sa Poetica d’Aristotele volgarizzata e sposta, travaillée en France, à Lyon, et publiée à Vienne (Autriche) en 1570.



5 Platon, République, III ; Aristote, Politique, V.



6 Cf. « Le Jeune Pyrrhus sauvé », « L’Enlèvement des Sabines » (musée du Louvre).



7 Cf. « L’Assomption de la Vierge ».



8 Cf. « Petite Bacchanale » et « Grande Bacchanale » (les deux tableaux sont conservés au musée du Louvre).



9 À l’occasion de son « Moïse sauvé des eaux » (1647), musée du Louvre.



10 Hilaire Pader (Toulouse, 24 février 1607 - Toulouse, 14 août 1677), peintre et poète : La Peinture parlante dédiée à Messieurs les Peintres de l’Académie royale de Paris, par H. P. P. P tolosain, rééd. 1657 avec la lettre de Poussin.



11 « À l’ongle on connaît le lion » / Ex ungue leonem : proverbe imité du latin, pour dire qu’on juge d’un tout à proportion de ses parties.



12 « Semer des perles devant les pourceaux » : proverbe d’origine biblique (Matthieu, 7, 6).



13 Il s’agit de la première édition française du Traité de la peinture de Léonard de Vinci, publiée à Paris, chez Jacques Langlois, en 1651 ; quoique très partielle, elle fera autorité jusqu’à une nouvelle lecture des manuscrits par Guglielmo Manzi, en 1817, et il faudra encore attendre jusqu’à la fin du xixe siècle pour voir paraître la première édition critique.



14 Abraham Bosse (Tours, 1604 - Paris, 1676), graveur. Auteur d’un Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l’Académie royale de la peinture et sculpture (1665), où il a intégré cette lettre, p. 128-129.



15 Pier Francesco degli Alberti (Borgo Sansepolchro, 1584 - Rome, 1638), graveur, chargé de moderniser les diagrammes et croquis réalisés primitivement par Francesco Melzi (Milan, 1491 - Vaprio d’Adda, 1570), élève et co-héritier de Léonard.



16 La Roma sotteranea, somme d’Antonio Bosio (île de Malte, 1575 - Rome, 6 septembre 1629), premier archéologue de la Rome chrétienne, publiée, à titre posthume, à Rome par Guglielmo Facciotti en 1632, avec 201 gravures.



17 Charles Errard (Nantes, 1601 - Rome, 1689), peintre, premier directeur de l’Académie de France à Rome.



18 Franciscus Junius (né François du Jon, fils d’un théologien calviniste français) (Heidelberg, 25 janvier 1591 - Windsor/Berkshire, 19 novembre 1677), De Pictura veterum, Amsterdam, Johannis Blaeu, première édition 1637.



19 Virgile, Enéide, VI, 136-148 : « Sur un arbre touffu se cache un rameau d’or, baguette souple couverte de feuilles […]. Donc cherche, lève les yeux et, quand tu l’auras trouvé, cueille-le de la main selon les rites ; en fait, si les destins t’appellent, il se laissera facilement cueillir ; sinon, nulle force ne pourra t’aider à le vaincre ni nulle lame tranchante à l’arracher. »



20 « Moucher la lampe » : dire son fait à quelqu’un, le remettre à sa place (cf. La Farce de Maître Pathelin, 1464).



21 Métaphore utilisée par les moralistes chrétiens pour dire l’immensurabilité de l’Univers, la toute-puissance divine et la petitesse de l’homme.



22 Gaspard Dughet, dit Gaspard Poussin, dit aussi Le Guaspre (Rome, 15 juin 1615 - Rome, 27 mai 1675), beau-frère et élève de Poussin, devenu lui-même peintre.



23 Jacques Cerisier ou Sérisier, riche soyeux lyonnais, établi à Paris, rue Saint-Martin ; grand admirateur de Poussin, il lui acheta plusieurs tableaux, dont un de ses autoportraits.



24 Matteo Zoccolini ou Zaccolini (Cesena, 7 avril 1574 - Rome, 13 juillet 1630), théatin, auteur de divers ouvrages sur la perspective et l’optique. Le premier à avoir déchiffré l’écriture en miroir de Léonard de Vinci.



25 Domenico Zampieri, dit Le Dominiquin (Bologne, 21 octobre 1581 - Naples, 15 avril 1641), un des maîtres admirés de Poussin.



26 Vitellionis perspectivae Libri [1270-1278], ed. Georg Tanstetter et Peter Apian (Nüremberg, Petreius, 1535, 10 livres), du mathématicien polonais Erazmus Ciolek Witelo (Legnica/Silésie, v. 1230 - avant 1314).





Observations sur la Peinture





De l’exemple des bons Maîtres

Bien qu’après la doctrine s’ajoutent les enseignements qui regardent la pratique, malgré tout cela, tant que les préceptes ne se révèlent pas authentiques, ils ne laissent pas dans l’âme cette habitude d’opérer qui doit être l’effet de la science pratique ; menant au contraire le jeune homme par voies longues et détours, ils le conduisent rarement au terme du voyage, si l’escorte efficace des bons exemples n’indique pas aux chercheurs des modes plus courts, et des buts moins embrouillés.





Définition de la Peinture, et de l’imitation qui lui est propre

La peinture n’est autre que l’imitation des actions humaines, lesquelles sont, à proprement parler, des actions imitables ; les autres ne sont pas imitables par elles-mêmes, mais par accident, et non comme parties principales, mais comme accessoires ; de cette façon l’on peut encore imiter non seulement les actions des animaux, mais toutes les choses naturelles.





Comment l’art surpasse la nature

L’Art n’est pas une chose différente de la nature, ni ne peut passer outre ses confins ; puisque cette lumière de l’enseignement, qui, par don naturel, est éparse çà et là, et apparaît en divers hommes, en divers lieux et temps, se compose aussi de l’Art, et cette lumière, en totalité, ou pour une bonne part, ne peut jamais se trouver en un seul homme.





Comment se gère l’impossibilité de la perfection dans la Peinture et dans la Poésie

Aristote veut montrer avec l’exemple de Zeuxis qu’il est consenti au Poète de dire des choses impossibles, pourvu qu’elles soient meilleures, comme il est impossible par nature qu’une Dame ait en elle toutes les beautés réunies, ce qu’eut la figure d’Hélène, qui fut très belle, et par conséquent mieux qu’il n’était possible. Voyez le Castelvetro1.





Des limites du dessin et de la couleur

La Peinture sera élégante quand ses derniers termes seront conjoints aux premiers par l’intermédiaire des termes moyens, de manière à ce qu’ils ne concourrent pas trop faiblement, ou avec une âpreté de lignes et de couleurs ; on peut ainsi parler de l’amitié et de l’inimitié des couleurs, et de leurs limites.





De l’action

Il y a deux instruments avec lesquels on dispose des âmes des auditeurs : l’action et la diction. La première, par elle-même, est si valide et si efficace que Démosthène lui donnait la primauté sur les artifices de la rhétorique ; Marcus Tullius [Cicéron] pour cela l’appelle la fable du corps ; Quintilien lui attribue tant de vigueur et tant de force que sans elle, il tient pour inutiles les concepts [concetti], les preuves, les affects [affetti] ; et sans elle, les traits et les couleurs sont inutiles.





De quelques formes de la Manière magnifique : De la Matière, du Concept [Concetto], de la Structure et du Style

La manière magnifique consiste en quatre choses : dans la matière, ou l’argument, dans le concept [concetto], dans la structure, dans le style. La première chose, requise comme fondement de toutes les autres, c’est que la matière et le sujet soient grands, comme seraient les batailles, les actions héroïques, et les choses divines. Mais la matière dans laquelle le Peintre doit se démener étant grande, le premier conseil est de s’éloigner autant qu’il le peut des minuties, pour ne pas contrevenir au décor de l’histoire, en parcourant d’un pinceau rapide les choses magnifiques et grandes, pour négliger les détails vulgaires et légers. D’où il convient que le peintre ait non seulement l’art de former la matière, mais encore le bon sens de la connaître, et qu’il la doive choisir capable par nature de tout ornement et de perfection. Ceux qui excipent des sujets vils, s’y réfugient par infirmité de leur esprit [ingenium]. Ils devraient donc dédaigner la vilenie et la bassesse des sujets, loin de tout artifice que l’on puisse utiliser.



Quant au concept [concetto], c’est un pur produit de l’esprit, qui essaie de se démêler à l’entour des choses : tel il fut chez Homère et chez Phidias dans le Jupiter olympien, qui d’un geste ébranle l’univers. Il faut toutefois que le dessin des choses soit tel que s’y expriment les concepts [concetti] de ces mêmes choses.



Quant à la structure ou composition des parties, il faut qu’elle ne soit point recherchée studieusement, ne soit ni précipitée, ni laborieuse, mais qu’elle ressemble à du naturel.



Le style est une manière personnelle, une habileté à peindre et à dessiner née du génie particulier de chacun dans l’application et dans l’usage de l’idée ; lequel style, manière ou goût tient pour part de la nature et de l’ingéniosité [ingenium].





De l’Idée de Beauté

L’idée de Beauté ne descend dans la matière à moins qu’elle n’y soit préparée le plus qu’il est possible. Cette préparation consiste en trois choses : dans l’ordre, dans le mode, et dans l’espèce ou au vrai la forme. L’ordre signifie l’intervalle des parties, le mode a trait à la quantité, la forme consiste dans les lignes et dans les couleurs.



L’ordre et l’intervalle des parties ne suffisent pas, ni que tous les membres du corps aient leur place naturelle, s’il ne s’y adjoint le mode, qui donne à chaque membre la grandeur qui lui est due, proportionnée au corps, et si l’espèce n’y concourt pas, en sorte que les lignes soient faites avec grâce, et dans une douce harmonie des lumières qui voisinent les ombres. Et de tout cela, on voit manifestement que la beauté est en tout loin de la matière du corps, dont elle ne s’approchera jamais que si elle y est disposée par ces préparations incorporelles. Et l’on conclut ainsi que la Peinture n’est autre qu’une idée des choses incorporelles, et que si elle montre les corps, elle n’en représente seulement que l’ordre et le mode des espèces des choses ; qu’elle-même est plus attentive à l’idée du beau qu’à toutes les autres : d’où certains ont voulu qu’elle seule fût le signe et quasiment la marque de tous les bons Peintres, et que la peinture fût l’adulatrice de la Beauté et la reine de l’Art.





De la Nouveauté

La nouveauté dans la Peinture ne consiste pas principalement dans un sujet qu’on n’ait pas encore vu, mais dans la bonne et nouvelle disposition et expression, qui fait que le sujet, de commun et vieux, devient original et neuf. C’est ce qu’il convient de dire de la Communion de Saint Jérôme du Dominiquin, qui montre divers affects [affetti] et des mouvements différents de l’autre idéation d’Augustin Carrache2.





Comment on doit suppléer au manquement du sujet

Si le peintre veut éveiller dans les âmes l’émerveillement, encore qu’il n’ait en mains un sujet propre à le faire naître, qu’il n’y introduise point de choses nouvelles, étranges et hors de raison, mais qu’il pousse son esprit [ingenium] à rendre son œuvre merveilleuse par l’excellence de la manière, que l’on puisse dire : Materiam superabat opus [le travail a surpassé la matière].





De la forme des choses

La forme de chaque chose se distingue par sa propre manière d’opérer ou fin ; certaines visent à produire le rire, ou la terreur, et c’est ce qui fait leurs formes.





Des leurres de la couleur

Les couleurs dans la peinture sont comme des leurres pour persuader les yeux, comme la vénusté des vers dans la Poésie.





1 Lodovico Castelvetro (Modène, v. 1505 - Chiavenna, 1571), Poetica d’Aristotele vulgarizzata e sposta, Vienne (Autriche), Gaspar Stainhofer, 1570 : renvoie ici au commentaire de Poétique, 1461 b.



2 Le Dominiquin, « La Communion de Saint Jérôme » (1614), huile sur toile, 4,19 x 2,56 m, Pinacothèque vaticane ; Augustin Carrache, « La Communion de Saint Jérôme » (1592), huile sur toile, 3,76 x 2,24 m, Pinacothèque nationale, Bologne.





En guise de conclusion

« Les Adieux de Nicolas Poussin

à ses Ennemis de Paris,

ou le coup de massue » :

le dernier tableau parisien du Poussin

commenté par Marc Didot

Le mystère reste entier sur ce « dernier » tableau, qui serait le dernier de la série des Hercule conçue pour la Grande Galerie du Louvre. Il s’agirait d’une « huile sur toile » commandée par Richelieu « pour décorer le Grand Cabinet de son Palais [futur Palais-Royal] », intitulée « Le Temps soustrait la Vérité aux atteintes de l’Envie et de la Discorde », réalisée en 1641, léguée ensuite au Roi. On n’en retrouve trace que beaucoup plus tard, sous la Révolution française, au Musée central des Arts (républicanisé), et par les gravures qui en ont été faites – l’une, 55,5 × 52 cm, signée du graveur lyonnais Gérard Audran (1640-1703), l’autre, du beau-frère de Poussin, Gaspard Dughet (1640-1703). Mais l’original ? Il aurait été, en 1810, en possession d’un avocat et collectionneur, Marc Didot, dit Didot de Saint Marc, passé ensuite dans les mains de Léon Dufourny (1754-1818), membre de l’Académie des Beaux-Arts, chargé notamment de récupérer les biens « éparpillés » sous la Révolution. Si l’on se réfère au « Catalogue de vente des tableaux, dessins et estampes composant l’une des collections de feu M. Léon Dufourny » dressé en novembre 1819, on trouve mention d’une toile plus grande – « L 36 1/2 ; ht 28 pe » (soit, 98,7 × 75,7 cm) –, donnée seulement par sa reproduction gravée, avec un titre plus concis : « Hercule terrassant l’Ignorance et l’Envie », mais qui correspond exactement au commentaire que Marc Didot en fait – repris d’ailleurs quasiment dans les mêmes termes par ledit Léon Dufourny. Puis plus rien. Plus aucune trace de la toile, et surtout rien à voir avec le « médaillon » grand format de forme circulaire, d’un diamètre de 2,97 m, simulant une coupole, porteur, lui, du titre dit primitif – aujourd’hui au Louvre. Nous donnons ici le commentaire de ce dernier tableau parisien du Poussin, par Marc Didot, « amateur distingué des Arts », son détenteur en 18101.





*





La scène se passe dans une plaine triste, et l’effroi des Beaux-Arts.




Hercule terrassant l’Ignorance et l’Envie, gravure.





Une misérable habitation, en forme de grange, y donne la mesure du goût des architectes.



La reine de la Sottise [Le Mercier, architecte de la Grande Galerie du Louvre2] s’y trouve représentée sous les traits d’une femme stupide, aux joues bien rondes et au sourire bien niais ; elle a pour couronne des pavots, et pour trône, le dos d’un académicien à longues oreilles [Fouquier, peintre de la galerie du Louvre3] ; d’un bras, elle entoure et presse le cou du galant ; de l’autre, elle caresse la longue et triste figure du risible personnage. Sous les pieds de la Sottise sont des traités et des attributs des Beaux-Arts, qu’elle foule avec majesté.



L’œil du favori à longues oreilles s’anime ; l’orgueil qui pénètre partout s’y glisse en tapinois ; ses oreilles académiques se dressent et s’agitent avec volupté ; ses naseaux larges frémissent amoureusement ; et de sa jolie bouche, entr’ouverte avec grâce, s’échappe un fin compliment pour son aimable reine de la Sottise. Ce groupe rappelle les deux ânes du bon La Fontaine, qui se grattent tour à tour.



Une chaîne d’or est au cou de l’académicien quadrupède ; une médaille du même métal, attribut de sa science et de sa noblesse, est suspendue à cette chaîne ; et sur la médaille sont gravées les lettres initiales J. F. [Jacques Fouquier].



Le ventre de ce noble savant repose à plat sur la terre ; mais ses jambes du devant sont dans le mouvement de se lever pour entraîner, d’une course rapide, sa chère protectrice à l’immortalité.



Aux pieds de la reine de la Sottise est son lourd génie : il a des bouts d’ailes qui commencent à poindre : à peine suffisent-elles pour l’aider à ramper : dans sa joie bête, il déchire impitoyablement des ouvrages sur l’architecture. [Un plan par le Poussin s’y trouve indiqué.]



Debout et devant le portrait de l’âne titré, est son ignoble génie : ses ailes moins écourtées peuvent lui permettre un vol plus hardi, et assez élevé pour raser la terre à la hauteur des chardons. Son occupation niaise et méchante consiste à diriger les jets de son urine sur une palette chargée de couleurs et armée de pinceaux.



La fortune, accompagnée de sa roue, portée sur des nuages, verse d’un air soucieux sa corne d’abondance sur la stupide reine de la Sottise, et semble lui dire : « Les dons que tu reçois, tu ne les dois qu’à l’aveugle Destin. »



Hercule arrive [le Poussin] ; il est armé de sa foudroyante massue : la Fortune, ainsi que le groupe des quatre amis livrés à leurs méprisables occupations, ne le voient pas.



La pose d’Hercule, son expression, son mouvement, tout en lui est effrayant… Sa colère est terrible ; l’éclair est dans ses yeux, la foudre est dans ses mains ; et chacun de ses muscles comprimés par la rage, est un arrêt de mort pour ses ennemis.



L’Envie seule [Vouët et son école] veille sur les pas d’Hercule ; elle voit que d’un coup de massue il va écraser ses soutiens et ses amis, la Sottise et l’Ignorance, et leurs lourds génies. Elle le voit, et sans consulter ses forces, et son ordinaire lâcheté, d’une main armée d’épouvantables griffes, elle s’attache à la joue d’Hercule, qu’elle déchire ; et de l’autre main, elle lui saisit et lui perce le bras.



Les efforts de ce monstre sont extraordinaires ; toute son action est celle de la fureur. Son front est hérissé de livides serpents ; sa tête est celle de Méduse écumante. Tout autre qu’Hercule succomberait ; mais que peut la douleur sur un grand courage ?



L’enfer déchaîné n’arrêterait pas l’impulsion donnée à la massue d’Hercule… Elle va tomber en éclat sur ses ennemis, et les réduire en poudre. L’Envie elle-même, suspendue à son bras, tombera sur eux, lancée du même coup… Leur perte est certaine ; déjà ils sont morts.



Quel groupe admirable ! quelle énergie ! quel coup de massue donné à la Sottise, à l’Ignorance, et à leurs soutiens nés et à naître !



Mais reposons-nous sur un groupe plus tranquille : deux génies protecteurs [MM. de Chantelou et de Noyers] planent sur la tête d’Hercule [le Poussin], et se disputent le plaisir de couronner la victoire assurée, en chargeant son front d’une immense couronne de lauriers, seule récompense digne du courage et de la vertu.





1 Texte publié pour la première fois par Alexandre Lenoir (1761-1839), conservateur du Musée des Monuments français, dans son Histoire des Arts en France, prouvée par les monuments (Hacquart, 1810, en note p. 91-93).



2 Jacques Le Mercier (Pontoise, 1585 - Paris, 14 juin 1654), Premier Architecte du Roy.



3 Jacques Fouquier (Anvers, 1580 - Paris, 1659), « l’usurpateur », qui prétendait avoir tout pouvoir sur la Galerie.





Un Poussin plein d’énigmes

« Veramente, quel uomo è stato un grande istoriatore e grande favoleggiatore. »

[« Cet homme a vraiment été un grand narrateur d’histoires et un grand conteur de fables. »]

Journal du voyage du cavalier Bernini en France par M. de Chantelou,

publié par Ludovic Lalanne, Gazette des Beaux-Arts, 1885.



« Nous sommes ici Dieu sait comment. Cependant c’est un grand plaisir de vivre en un siècle là où il se passe de si grandes choses, pourvu que l’on puisse se mettre à couvert en quelques petits coins pour pouvoir voir la Comédie à son aise… »

Nicolas Poussin, lettre à Chantelou, 17 janvier 1649.



Tous les historiens de l’Art s’y accordent – de son premier biographe, Giovanni Pietro Bellori (v. 1615-1696) à son dernier thuriféraire en date, Jacques Thuillier (1928-2011) –, la correspondance de Nicolas Poussin, plus ou moins miraculeusement (au milieu des avatars de l’Histoire), mais très soigneusement conservée, constitue, pour son temps, un ensemble exceptionnel, totalisant un nombre de documents quasi égal à ce qui a pu être conservé de tous les autres artistes français du xviie siècle réunis. Par delà son intérêt documentaire, elle est aussi appréciée pour la plume de son auteur, bien que celui-ci rechignât à écrire (« Mon métier n’est pas de manier la plume », dit-il à plusieurs reprises), plume nourrie à la rhétorique du xvie siècle, notamment à celle de Montaigne, laquelle n’était pas, plus que mesure, dans l’usage de l’époque. Mais quoy y apprend-on réellement, hors une série de paradoxes, sinon d’énigmes ?



À commencer par son patronyme, Nicolas Poussin, signant Niccolò Pussino ou le Poussin, à l’italienne. Peintre français ou italien ? Né en Normandie d’un père retraité de l’Armée retiré aux champs, il devait passer, hors un bref épisode parisien de deux années, l’essentiel de sa vie à Rome, pour y être officiellement enterré en la discrète église de son quartier, San Lorenzo in Lucina, un jour de novembre 1665. Il faudra l’initiative, en 1828 !, prise par S. E. le vicomte François-René de Chateaubriand, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, d’y dresser une stèle, lors que sa tombe avait disparu, pour que sa mémoire y soit rappelée. Certes, dit-on pour se rassurer, le quart de ses œuvres est en France, au musée du Louvre, mais que sait-on réellement de sa formation, puis de son évolution ?



Ne parlons pas des étiquettes qu’on veut lui accoler : « baroque », « classique » – légèrement contradictoires, faut-il souligner –, Poussin, malgré les imitateurs, c’est bien « du Poussin ». On répugne à parler d’« autodidacte ». Et d’aucuns de lui chercher des rencontres hypothétiques avec les « grands maîtres » lors de ses voyages, alors que l’on sait fort bien que, dans le même temps, il ne pouvait trouver de réelle formation en France, et que tous les peintres, comme les sculpteurs, rêvaient alors du « voyage en Italie »… Alors, comment ce bohème, ayant à plus d’une reprise souffert de la pauvreté, et finissant sa vie quasi ermite, avec néanmoins une coquette fortune, a-t-il pu recevoir les plus hautes protections, sans jamais céder à quelque Cour ?



Le Poussin a manifestement un sérieux background, qui va des auteurs anciens, grecs et latins, aux scientifiques et philosophes, ses contemporains (Kepler, Galilée, Gassendi, Descartes, Pierre Charron, Pascal…). Mais comment a-t-il appris à maîtriser, outre le françoys, et le plus noble, le latin, voire le grec, et l’italien, au moins le romain (sinon le toscan) ; et, pour l’italien comme pour le français, à pouvoir jouer avec la langue démotique (voir son aisance à manipuler les dictons populaires) ?



Quant à son œuvre elle-même, certes, il n’a jamais entendu sortir de la peinture de chevalet – avec des formats tout de même assez grands (1,20 × 1,90 m en moyenne) –, et il s’est interdit la fresque ou le décor, que ce soit de théâtre ou d’opéra. Mais voyons ses tableaux : si ses personnages sont bien sortis d’un théâtre de marionnettes – d’où leur petitesse –, que dire du paysage « de fond » ? Sans entrer dans les livrets, il suffit de confronter les titres de ses œuvres avec ceux des opéras alors représentés, puis les œuvres elles-mêmes avec les somptueux décors de ces spectacles. Et l’on ne saurait manquait de relever parmi ses mécènes les cardinaux Barberini, lesquels n’étaient pas avares de subventions pour leur mise en scène. Bien qu’ils ne soient que rarement évoqués et invoqués, la période abreuve, en outre, de traités de musique de scène que Poussin n’a pas pu ne pas consulter. En toile de fond, si l’on peut dire, et en résumé ou condensé, c’est toute la musique baroque, tant française qu’italienne – celle que l’on s’emploie de nouveau à réhabiliter aujourd’hui. Poussin, un « classique » alors, mais d’une rare modernité.



Que privilégier maintenant, dans la subtile alternance des thèmes qu’il peint, selon ses commanditaires, et à l’instar de la musique du temps, entre « scènes bibliques » et scènes de l’histoire profane ou mythologiques, à l’érotisme savamment mesuré, « bien tempéré » comme on pouvait alors dire ? Il faudrait ici chercher plus du côté de ses amitiés libertines (comme celle du libre-penseur Gabriel Naudé) que de ses obédiences vaticanesques, sachant au surplus que nombre de leurs représentants étaient « le matin à l’église, le soir au théâtre », et nourrirent, comme en double-jeu, une bonne partie de la littérature licencieuse italienne. Poussin eut la sagesse, sinon la prudence d’un Descartes, qui entendait bien se garder de transgresser les « lois et coutumes de son pays […] et me gouvernant en toute chose suivant les opinions les plus modérées… ».



Les seules « leçons » ou « recettes » que l’on puisse retenir, la première : « Je suis bon à faire du nouveau, et non à répéter les choses que j’ai déjà faites », comme il l’écrit dans sa lettre à Cassiano dal Pozzo, 4 avril 1642 ; la seconde, où il se dit prêt à encaisser toute critique : « Je ne suis point marri que l’on me reprenne et que l’on me critique ; j’y suis accoutumé depuis longtemps… Cela a empêché que la présomption ne m’ait aveuglé, cela m’a fait cheminer cautement en mes œuvres, choses que je veux observer toute ma vie. Et, bien que ceux qui me reprennent ne me peuvent pas enseigner à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j’en trouverai les moyens de moi-même » (lettre à Chantelou, 17 avril 1647). Là encore du Descartes : « On peut dire que ces oppositions seraient utiles, tant afin de me faire connaître mes fautes, qu’afin que, si j’avais quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d’intelligence, et, comme plusieurs peuvent plus voir qu’un homme seul, que commençant dès maintenant à s’en servir, ils m’aidassent aussi de leurs inventions. » Ce n’est effectivement pas par hasard que l’on baptisa tôt le Poussin « peintre-philosophe ».





Jean-Paul Morel





Repères biographiques

15 juin 1594. Naissance de Nicolas Poussin au hameau de Villers, commune des Andelys (Normandie).



1610-1612. L’adolescent découvre le métier de peintre à l’occasion du séjour de Quentin Varin (Beauvais, vers 1570 - Paris, 1634), venu exécuter une série de retables pour l’église Notre-Dame au Grand-Andely.



Le 14 mai 1610, assassinat à Paris de Henri IV.



Le 17 octobre 1610, couronnement de Louis XIII, âgé de neuf ans, en la cathédrale de Reims. Il ne prendra réellement le pouvoir que le 24 avril 1617.



1612. Nicolas Poussin fuit la campagne et sa famille, et gagne Paris, où il fréquente épisodiquement les ateliers des peintres Ferdinand Elle (Malines/Flandres, vers 1580 - Paris, 1637) et Georges Lallemant (Nancy, vers 1575 - Paris, 1636).



Avec le privilège de pouvoir accéder à la Bibliothèque Royale, il parfait sa culture livresque et sa connaissance des grands Maîtres, tels Raphaël, Rubens.



1617-1618. Première tentative de gagner l’Italie, qui se traduit par un rapide aller-et-retour à Florence. À son retour à Paris, il commence à peindre pour des églises et des couvents.



1622. Deuxième tentative de gagner l’Italie, son voyage s’arrête à Lyon.



1623. Poussin rencontre à Paris son premier mécène, Giam Battista Marino, dit le Cavalier Marin (Naples, 1569 - Naples, 1625), poète protégé de Marie de Médicis, qui lui commande notamment une suite de dessins illustrant les Métamorphoses d’Ovide. Il participe parallèlement à la décoration du Palais du Luxembourg.



Le 6 août 1623, Élection de Matteo Barberini, pape, sous le nom d’Urbain VIII.



1623-1624. Poussin quitte à nouveau Paris pour l’Italie. Après un passage par Venise, il arrive finalement à Rome en mars 1624, où il va peu à peu trouver la double protection du cardinal Francesco Barberini (Florence, 1597 - Rome, 1679), neveu du pape, et de son secrétaire, Cassiano dal Pozzo (Turin, 1588 - Rome, 1657). Il aura passé deux premières années très difficiles. À partir de 1627-1628, il navigue alors, selon les commanditaires, entre les sujets religieux (Le Martyre de saint Érasme, Le Massacre des Innocents) et des sujets plus profanes (Bacchanales, L’Inspiration du Poète).



1627. Simon Vouët (Paris, 1590 - Paris., 1649), en Italie depuis 1612, est rappelé à Paris par Louis XIII pour être nommé Premier Peintre du Roy.



1630. Le 9 août, Poussin épouse, à trente-six ans, Anne-Marie Dughet (1612-1664), fille d’un traiteur français installé à Rome, qui l’au