Main La peau de l'ours

La peau de l'ours

Year:
2014
Language:
french
ISBN:
1f06cf542742bca52927c79b1ff360678ba223f9
File:
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1

La peinture comme délectation - Choix de lettres

Language:
french
File:
EPUB, 757 KB
2

La nuit est le manteau des pauvres

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 2.21 MB
JOY SORMAN





LA PEAU DE L’OURS

roman





PROLOGUE





Un pacte avait été conclu entre l’ours et les villageois.

Un accord si ancien que son origine se perdait, qu’il semblait avoir été passé pour l’éternité, sédimenté à jamais dans la roche de la grotte : la paix régnerait entre l’ours et les habitants du hameau aussi longtemps que la bête n’approcherait pas les enfants. Les hommes s’engageaient à ne chasser aucun ours tant que celui-ci se tiendrait à bonne distance.

L’histoire rapporte qu’une fois seulement un animal rompit le pacte — et sa punition, exemplaire, édifia tous les prédateurs des forêts et montagnes alentour.

L’ours s’était approché en lisière du village et peut-être voulant jouer avait fauché d’un coup de patte mal ajusté un garçon de sept ans qui se trouvait là, accroupi au bord du chemin à empiler des cailloux. L’enfant était mort sur le coup, la nuque arrachée par les griffes acérées et la puissance phénoménale de l’animal qui, pardonnez-lui, ne sait pas ce qu’il fait, mais on ne le lui pardonna pas, coupable moins d’avoir tué que de s’être approché trop près.

Il y avait eu attaque, il y aurait des mesures de rétorsion.



Après la veillée et les funérailles de l’enfant, on se rassemble, on se recueille, on prie tout autant qu’on s’échauffe les esprits. Sous les encouragements et les harangues des villageois, les guerriers se préparent au combat contre l’ours : simulations de joutes et exercices physiques, cheveux couverts de graisse et peau noircie de terre, on se frappe la poitrine, on sacrifie une poule pour implorer l’aide des dieux et la clémence du ciel.

Puis les hommes se regroupent sur la place centrale, armés de lances et de cors qu’ils font sonner avec vigueur afin d’annoncer les représailles — on ne prendra pas l’animal en traître — et de prévenir l’ensemble de la communauté ursine qu’une chasse se prépare, que le coupable au pelage souillé de sang frais et juvénile sera traqué sans relâche.

La battue dura deux jours et deux nuits, durant lesquels ils ne s’accordèren; t aucun repos si ce n’est de rapides bivouacs pour avaler un peu de maïs et de viande séchée, et l’ours fut repéré, encerclé, tué — une douzaine d’hommes le poignardant maintes fois pour en venir à bout — et ramené dans une carriole tirée par deux chasseurs.

La lente procession traversa le village, les femmes vêtues de leurs habits de fête en peau de chèvre et couvertes de bijoux tapaient des mains et dansaient au passage du cortège puis, s’approchant, crachaient sur la dépouille ensanglantée après avoir mâché des feuilles de laurier amer.

Enfin la bête est dépecée aux yeux de tous, les enfants mâles sont invités à plonger leurs mains dans les entrailles de l’ours et à se barbouiller le visage de sang et de viscères en signe de virilité précoce.



De sa viande, molle, huileuse et sans saveur, on ne fit pas grand-chose : seules les délicieuses pattes avant, rôties, furent partagées par les anciens du village — espérant ainsi assimiler un peu de la santé extraordinaire de l’animal —, le reste fut balancé aux chiens qui n’en voulurent pas et l’abandonnèrent aux cochons que rien ne dégoûte, que rien n’indispose, et qui se ruèrent sans hésitation sur cette chair fade.

De sa graisse les femmes du village firent quelques remèdes qu’on stocka dans des jarres de terre cuite en prévision d’épidémies à venir : onguent pour soulager les paupières enflées, apaiser abcès et enflures, guérir toutes sortes de maladies de peau, pommade à appliquer par mouvements circulaires afin de soigner les ulcères, les maux de reins et les oreillons, baume pour faire repousser les cheveux. On fit provision également de quelques touffes de poils aux vertus prophylactiques.

L’homme le plus déprimé du village eut droit au cœur, et l’épileptique aux testicules.

De sa bile on filtra une boisson énergétique que les vierges burent à tour de rôle dans une coupe d’argent ciselé, afin de se prémunir de la peste.

Sa tête fut enterrée à l’extérieur du village, sous un chêne.

De sa peau on fit un trophée, une parure sauvage. Soigneusement découpé au moment du dépeçage, lavé, tanné et lustré, le costume chamanique rejoignit le trésor de guerre, conservé dans un coffre à la serrure ornée de diamants.



Après cet épisode violent, les ours se tinrent tranquilles, à bonne distance des villages, et chaque année la communauté humaine ne manquait pas de leur rappeler le châtiment qu’ils auraient à subir en cas de trahison : le premier jour du printemps, un homme dans la force de l’âge se glissait à l’intérieur de la peau de l’ours.

Il parcourait alors les rues, annoncé par le tintement des clochettes cousues sur la peau de l’animal et par la mélodie macabre de son collier d’ossements et de dents — chacun de ses pas étant ainsi souligné d’un avertissement sonore. L’homme, d’abord lâché tel un fauve à l’entrée du village, dansait au son du tambourin, invoquant les éléments, se lançait dans une parade favorable aux récoltes, à la fertilité du blé comme des femmes. Puis, poursuivant sa virée erratique, se jetait sur les passants accourus pour l’admirer, et enfin pénétrait en furie dans toutes les maisons, en chassait les démons à grands gestes et piétinait les malades alités afin de les délivrer de la douleur et de la fièvre. À la nuit tombée, l’homme cessait de vociférer, quittait la peau, s’en extirpait harassé pour prendre un bain puis se désaltérer de quelques bières à la myrtille, tandis que le vêtement magique, une relique, était à nouveau placé au coffre jusqu’au printemps suivant.

Cette coutume rythma le passage des saisons pendant un siècle au moins, temps de paix entre l’ours et les villageois. Mais à nouveau le pacte fut rompu.


✴

Le contrat interdisant aux ours de s’approcher des enfants avait été étendu aux jeunes filles, leur attirance réciproque, depuis longtemps suspectée et redoutée par les hommes, mettant en péril la survie de la communauté, le maintien de l’ordre et la bonne moralité des femmes, dont il ne faut pas exciter le désir.

Malgré ces précautions, un ours et une femme se croisèrent et cela dégénéra. Une fois encore les hommes durent abattre un ours, le plus noble et le plus courageux des animaux, réactivant une guerre que pourtant personne ne désirait — car c’est toujours la mort dans l’âme qu’on s’en prend au souverain des montagnes.





La plus belle fille du village se nomme Suzanne, elle a dix-sept ans, porcelaine aux yeux gris, aux cheveux doux comme de la loutre, elle est la cadette du paysan le plus aimé de la communauté. Tous veulent l’épouser mais Suzanne ne regarde personne, se consacre aux travaux de broderie, aux tâches ingrates de la ferme et surtout au troupeau de brebis qu’elle conduit paître dans les hauteurs dès que les renoncules et la gentiane fleurissent.

C’est bientôt l’été et à l’aube Suzanne s’en va mener ses bêtes, empruntant les chemins escarpés et sinueux, les sentiers rocailleux qu’elle connaît par cœur maintenant, qu’elle grimpe les yeux fermés, suivie par ses cinquante agneaux de lait, une procession adorable et agile — et bien sûr elle chantonne, vêtue d’un tablier de gros drap de lin et couverte d’un chapeau de paille. Après une heure de marche, le soleil tape et l’éblouit, elle plisse ses yeux qui sont deux fentes métalliques, ses pommettes prennent feu, la sueur se dépose aux tempes comme une gaze, le pouls s’accélère, Suzanne à cet instant est particulièrement appétissante, miraculeuse même, et la nature s’y met aussi, flamboyante de couleurs, pleine de bourdonnements, celui des guêpes, et du cri rauque des corneilles.

Voilà ce qui rend Suzanne rayonnante, la solitude partagée avec ses agneaux, l’air plus vif quand on prend de l’altitude, une journée de marche et peut-être de méditation, ou à se rouler dans l’herbe, le déjeuner de pain noir et de fruits glissé dans la poche avant du tablier, et le soir redescendre vers le village, à l’heure où les foyers s’allument, courir les derniers cent mètres pour échapper à la nuit et aux hululements des chouettes.

Mais un soir Suzanne ne rentre pas.

On attend un peu, on s’inquiète, de plus en plus, et à minuit on décide d’entamer les recherches, le père et quelques hommes munis de lances, de fusils et de lanternes : rien. Le lendemain matin : rien non plus. Le surlendemain : chou blanc. Les recherches restent vaines, le mystère s’épaissit. Suzanne n’a pas été attaquée par un loup puisqu’on retrouve l’intégralité du troupeau indemne, pas le moindre agneau dévoré ou même blessé. L’hypothèse lupine écartée, où est passée Suzanne ? Enfuie avec un amant ? Personne n’y croit. Fugue adolescente ? Pas le genre. Rôdeur, détrousseur ? Peu crédible.

Le père de Suzanne tente en vain de trouver quelque indice dans les yeux des agneaux puis prend en grippe ce troupeau maudit qu’il laisse livré à lui-même dans la bergerie — les pauvres bêtes finissent par mourir de faim et de déshydratation.



Si Suzanne n’est pas rentrée ce soir-là c’est qu’elle a rencontré l’ours.

Un ours brun de près de trois mètres, un lutteur trapu et massif, un monstre de robustesse : un torse, un dos, des pectoraux extraordinairement développés qui lui permettent de porter des charges plus lourdes que lui, de déplacer des blocs de pierre, de briser des troncs d’arbres et de tuer un homme d’un seul coup de griffe. Une nuque épaisse et musculeuse qui porte une tête ronde, si petite par rapport à son buste, des oreilles duveteuses et courtes, un mufle allongé, une truffe d’un noir mat, des yeux enfoncés et rapprochés. Mais une gueule redoutable, des muscles masticateurs et temporaux puissants, des incisives comme des pinces, des canines aiguisées en forme de poignard pour lacérer et déchirer ses proies, des molaires pour broyer.

Voilà la bête qui se présente devant Suzanne, s’avançant d’un pas feutré, tête basse et gueule entrouverte, l’ours que rien n’effraie, résistant à toutes les intempéries du corps et du ciel — fatigue, neige, vent et foudre glissent sur son pelage dense, d’un brun soyeux parcouru de reflets mauves.

L’ours a humé les effluves des agneaux et capté leurs pas à plus de deux cents mètres, torsion du nez, oreilles qui pivotent, il a marché placidement jusqu’à la colonie.

C’est d’abord une ombre immense qui s’abat sur la silhouette gracile de Suzanne déjeunant sur un rocher plat, une ombre glaçante qui masque le soleil et pétrifie la nature. L’ours de trois cents kilos s’est approché sans bruit, léger comme une plume. Suzanne a senti le froid, a senti l’obscurité, puis l’a entendu toussoter et souffler, a relevé la tête et a vu la bête dressée sur ses pattes arrière, lèvre supérieure décollée, son regard à bout portant, ses yeux étincelants, ronds comme des billes, fichés dans les siens, d’abord incrédule puis prise d’une panique qui n’a pas le temps de s’épancher, de se muer en cri, alors que l’ours négligeant le troupeau s’empare de Suzanne, la saisit à la taille puis la jette sur son épaule avant de prendre la fuite quand personne ne le poursuit : parcourant deux mille mètres à une vitesse de cinquante kilomètres heure, l’ours atteint son refuge en un peu plus de deux minutes.



La grotte de l’ours, tanière nichée à flanc de montagne, est une cavité fraîche et profonde, au sol argileux maculé d’empreintes, aux parois constellées de touffes de poils — l’ours s’y frotte chaque matin pour faire sa toilette — et de griffures profondes, scarifications de la roche qui attirent d’abord l’attention de Suzanne, raidie par la peur, mains bleuies aux doigts rétractés, cernes cendrés, joues creusées, teint poussiéreux, le printemps a déserté son corps, siphonné d’un coup par la terreur, bouche sèche comme le foin, haleine de rat crevé, cœur coulé dans l’œsophage qui tambourine à vide, tous ses membres tétanisés, la pupille dilatée par l’obscurité et une seule pensée — je vais mourir.

L’ours pose Suzanne à terre, immobile et mutique, avec d’infinies précautions, la déshabille lentement, dégrafant son corsage de ses griffes habiles, ôtant ses sabots, dénouant sa tresse, puis la viole en position du missionnaire.

Suzanne serre les poings, ferme les yeux, s’absente de sa propre existence, il n’y a rien d’autre à faire. Suzanne s’évanouit, l’ours halète encore quelques minutes au-dessus d’elle, veillant cependant à ne pas l’écraser de tout son poids, les mouvements de son bassin soulèvent la proie comme un fétu de paille, un pantin de chiffon, il râle, se laisse tomber sur le côté puis entreprend de ranimer Suzanne en léchant tout son corps avec la vigueur de sa grosse langue râpeuse, de la plante des pieds au front, parcelle de chair après parcelle de chair, il la réchauffe en soufflant sur son ventre, la retourne pour caresser son dos, renifle sa nuque, masse ses doigts, Suzanne s’extrait lentement de son coma, l’ours lui aménage une couche de lichen et de bruyères au fond de l’antre puis la porte jusqu’à son lit.

Il la veille toute la nuit et la retiendra prisonnière pendant trois ans, la violant régulièrement.



De sa captivité Suzanne ne dit quasiment rien quand elle fut délivrée. Voilà ce qu’on apprit cependant : chaque matin l’ours quitte la caverne, laissant Suzanne à l’intérieur après avoir obstrué l’entrée en faisant rouler un immense rocher. La jeune fille n’a aucune possibilité de s’enfuir et les rares moments de retour à la lumière ont lieu sous la surveillance de l’ours qui la tient fermement entre ses pattes et ne la pose jamais à terre.

Tout le jour, l’ours vaque à ses activités de chasse : se hissant à la cime d’un noisetier pour l’étriller, épluchant l’écorce du tronc pour lécher larves et cloportes, soulevant de gros blocs rocheux afin d’engloutir fourmis, limaces ou campagnols, traînant un cadavre de vache jusqu’à la grotte, déterrant des tubercules, prélevant du bout des lèvres de fragiles graminées, happant champignons et baies. Il descend parfois jusqu’au village afin de voler du pain et des vêtements pour sa captive. Il n’est jamais repéré. À la nuit tombée, il rejoint Suzanne avec son butin, Suzanne séquestrée dont on ne sut jamais exactement ce qu’elle faisait de ses journées passées dans la noirceur et l’humidité de la roche.



Trois ans avaient passé et tout espoir de retrouver Suzanne était perdu.

Un matin cependant, par un hasard d’autant plus grand que les arbres sont rares à proximité de la grotte, un bûcheron s’aventure dans les parages et entend les cris d’une femme. Suzanne, qui a pris l’habitude de crier quatre ou cinq fois par jour par séquences de quelques minutes, autant pour garder sa voix et un peu d’énergie que pour attirer l’attention d’un hypothétique promeneur, crie cette fois au bon moment. Le bûcheron répond à ce cri, crie à son tour et, guidé par la voix de Suzanne, avance jusqu’à l’entrée de la grotte où il tente en vain de déplacer l’énorme rocher. Il promet de revenir au plus vite avec des renforts, Suzanne le supplie d’être de retour avant le crépuscule. Le sauvetage a lieu le jour même grâce à dix bûcherons munis de cordes qui parviennent à déplacer de quelques dizaines de centimètres le rocher, et Suzanne se glisse hors du piège.

Le spectacle qui s’offre alors est stupéfiant : une femme, sauvage, voûtée, nue mais chaussée de sabots, couverte d’une épaisse croûte de boue, comme un manteau terrestre qui aurait sédimenté à même sa peau, à la chevelure abondante et entortillée autour de ses bras, de sa taille, de ses jambes et jusqu’aux chevilles, des mains écorchées aux ongles longs et recourbés, un regard d’acier sur un visage pigmenté par le granit, dégageant une odeur de fruits pourris et de sève.

Elle est silencieuse, hésitante, avance vers les chasseurs en boitant, à tâtons, aveuglée et exsangue, une larme au coin de l’œil qui ne se décide pas à perler, un mot qui ne vient pas, les lèvres qui tremblent, elle avance encore et les hommes sidérés découvrent alors qu’à ses côtés se tient sur ses jambes un enfant, se tient sur ses pattes un enfant-ours, mi-homme mi-bête, au visage rose, poupin et lisse — des pommettes, un nez et des yeux d’ange cerclés d’une fourrure légère comme de la mousse —, petit garçon dodu et voûté, musclé et épais, couvert de poils aux reflets roux, qui saisit la main de sa mère et gémit.

Suzanne s’adresse enfin aux bûcherons d’une voix heurtée : combien de temps pour rentrer au village ? Un chasseur ôte son manteau de peau et aide Suzanne à l’enfiler, un autre prend l’enfant-ours sur ses épaules, ils se mettent en route, graves et solennels, leur silence parfois troublé par le babil mélancolique du petit. Ils serpentent ainsi dans la montagne et se présentent aux portes du village deux heures plus tard alors qu’il fait déjà nuit et que l’ours a dû constater la disparition de sa prisonnière.



Quand Suzanne et son enfant se présentent à la porte de la ferme familiale, escortés par les bûcherons, l’accueil n’est pas aussi chaleureux qu’espéré. Suzanne, apathique, crasseuse, effrayante, a perdu ses bonnes manières, sa joie de vivre, une partie de sa beauté et de son élocution, et l’enfant est un monstre sur lequel on n’ose même pas poser le regard. La famille ne leur propose pas de prendre un bain, le père n’offre même pas un quignon de pain et, repoussant violemment Suzanne de sa canne, il sort en hâte de la maison, court alerter le curé et le médecin : une folle ? une possédée ? une sorcière ?

Une folle doublée d’une sorcière qui a couché avec un ours, une créature du diable enchaînée à ses instincts les plus vils, une déréglée sexuelle qui copule avec les bêtes et pervertit la marche du monde. Une tarée, c’est ainsi que la regardent tous les villageois qui la lapideraient bien si le curé ne la traînait pas sur la place centrale afin de procéder à un exorcisme public ; la foulant au pied, il ânonne des formules secrètes, la fouette avec des branches de pin et de houx, brûle son sexe au tison, et Suzanne, inerte à nouveau, gît sans un mot sans un geste, tandis que l’enfant-ours se cache les yeux et que l’excitation de la foule grandit. Dans l’obscurité, juste éclairée par les torches des spectateurs accourus en nombre, tirés de leur lit par la rumeur, personne, pas même les chasseurs sauveteurs ralliés à la haine collective, ne prend en pitié le petit garçon velu qui reste seul, à l’écart, perdu.

La mère et son fils sont jetés dans une étable jusqu’au lever du jour et, le lendemain, un tribunal hâtif, présidé par le curé exorciste, décide du sort de Suzanne — envoyée au couvent pour le reste de ses jours, libérée pour être enfermée une seconde fois. Nul besoin de recourir à la force pour la faire monter dans la carriole qui doit l’emmener chez les sœurs, Suzanne a renoncé à tout, à la vie, à son fils qu’on lui ôte de bras qui déjà ne le portent plus. L’enfant-ours sanglote en pure perte, sans provoquer la moindre réaction chez sa mère — petit homme sans avenir, drôle de bête qui pleure dans le vide.



Suzanne bannie, l’ours descend chaque nuit de la montagne rugir aux portes du village, réclamer sa femme et crier son désespoir. On entend jusqu’au fond des remises son souffle guttural, ses claquements de langue rageurs. Les villageois embusqués finissent par l’abattre, et cette mise à mort est le deuxième avertissement adressé par la communauté des hommes à celle des ours.





De moi on ne sait que faire, on n’a pas le cœur de me tuer, le tribunal ne prononce aucune sentence à mon égard, alors on me garde quelque temps au presbytère où je passe mes journées allongé dans un petit lit à barreaux à fixer le plafond constellé de moisissures, avec pour seule distraction la visite quotidienne d’une paysanne revêche qui me nourrit de pots de crème.

Puis on me vend à un montreur d’ours, le premier qui passe dans le village, un de ces hommes qui, du début du printemps à la fin de l’automne, sillonne la région pour exhiber l’animal déchu, ravalé au rang de bête de foire.



Celui qui m’achète est un homme d’une quarantaine d’années vêtu d’un costume poussiéreux et coiffé d’un large béret élimé qui ne cache pas tout à fait son front, haut et proéminent, au centre duquel est tatoué un cafard. Il se présente au village sur une roulotte tirée par un percheron et munie d’une plate-forme arrière sur laquelle trône une immense caisse à claire-voie. On m’y fait grimper sous la menace d’un fouet, je m’exécute de bonne grâce, heureux d’échapper à leurs mains menaçantes, à leur brutalité, joyeux même d’être accueilli par ce voyageur qui semble me porter de l’intérêt, qui pose sa main sur le haut de mon crâne et sans crainte soulève de son pouce noir ma lèvre supérieure afin d’inspecter ma dentition. S’enquérant de mon origine et apprenant l’incroyable et cruelle histoire, le montreur d’ours ne manifeste aucune réticence à acquérir un être mi-homme mi-bête, bien au contraire il se félicite de cette bonne affaire — j’attirerai les foules.

Nous nous installons sur un terrain à la sortie du village, il s’agit d’abord de m’éduquer, de me former, de prendre le temps nécessaire à mon apprentissage avant de repartir. Mais mon talent et mes aptitudes au dressage se révèlent immédiatement, je réponds aux ordres de mon maître, à ses moindres intonations comme si chacune de ses paroles était déjà imprimée en moi, apprise d’instinct dans une vie antérieure, elles sonnent à mon oreille avec évidence, stimulations musculaires qui actionnent mon corps, et en quelques jours je sais réaliser la totalité des tours du répertoire. Le montreur n’a jamais vu de telles facilités, il semblerait que j’ai ça dans le sang, le spectacle dans la peau, la soumission au cœur, je n’ai pas besoin d’être dompté pour obéir, je m’exécute avec une facilité déconcertante, je comprends instantanément qu’il faut sauter, rouler, danser, saluer, en quelques jours je suis rodé, la tournée peut commencer, nous prenons la route.



Mais les réactions de nos premiers spectateurs ne sont pas encourageantes : décontenancés, souvent incommodés par mon apparence louche, ils se montrent méfiants. Certains clament haut et fort que je suis en réalité un enfant déguisé, ils crient alors à la manipulation ou s’offusquent qu’on traite ainsi un pauvre petit, d’autres affirment que je suis un ourson dont la face aurait été tondue, et quelques-uns, effarés, préfèrent ne pas savoir et s’enfuient. Une femme propose de m’adopter, de me prendre sous son toit, mais pas de m’acheter alors mon maître refuse, me remballe et continue son chemin.

Le montreur d’ours qui pensait faire fortune avec son gentil monstre commence à regretter son achat et j’échappe de peu à un nouvel abandon. Je ne dois mon salut qu’à sa ferme intention de rentabiliser son investissement et à une brusque accélération hormonale. En quelques mois l’adorable ourson que j’étais se transforme en bête, la douceur étrange de mon visage s’évanouit, son rose tendre s’assombrit, de longs poils élargissent mes joues, mon nez s’allonge, s’épaissit et s’humidifie, ma bouche noircit et s’arque vers le haut, une fourrure épaisse cache maintenant la forme de mes bras potelés, mon arrière-train et mon ventre enflent, mon encolure forcit, je grandis, je ne suis déjà plus un enfant, une métamorphose subite et je deviens ours, dressé, montré, enchaîné, un ours pour les hommes.





Commence alors une existence itinérante qui durera quatre années, une errance ponctuée de haltes sur les places de village et les marchés, à jouer inlassablement les mêmes tours et les mêmes facéties.

Maintenant que j’ai mué, que toute ambivalence a quitté mon corps, que mon apparence s’est stabilisée, des attroupements joyeux se forment à chacun de nos passages, les spectateurs se rallient à la cause du dresseur et de sa bête, des cercles se forment dès que retentit la cloche du montreur d’ours. Désormais l’oursalier me tient fermement asservi et pour les besoins du spectacle il met en scène ma ferrade. On me ligote, on me perce le nez au fer rouge pour me poser un anneau qu’on relie à une chaîne puis je dois enfiler une muselière en lames de fer et ainsi affublé je me transforme en prédateur, maté par le dresseur au péril de sa vie. Chaque mois, pour accuser encore ma férocité, il me lime dents et griffes en public — à cette occasion un malade est invité à s’asseoir sur mon dos afin de se fortifier.

Le montreur d’ours, sensible aux attentes du public et aux représentations communes, exige que je me montre à la fois pataud, agile et féroce. Ainsi, chaque jour, je reproduis le même rituel : j’apparais tenu en laisse, je salue, rugis en montrant les crocs, exécute une série de culbutes, simule un combat de boxe contre mon maître, je joue de l’accordéon puis me dandine au son du tambourin, rejoins en dansant la ronde des bateleurs qui nous accompagnent parfois, je marche sur les mains en tournant sur moi-même, je finis ma prestation par une courbette théâtrale, tends mon chapeau dans lequel le public jette quelques pièces. Et quand un spectateur crie que l’ours danse ! alors je danse.

La plupart applaudissent, certains crachent de satisfaction, mais peut-être que parmi eux se tient un homme qui me reproche d’avoir abdiqué, que ma faiblesse et ma soumission révoltent. Le montreur raconte qu’il avait corrigé au bâton un ours pour avoir mal dansé lors d’un carnaval ; le soir même il surprit l’animal s’entraînant seul au clair de lune. Pour mon salut, je suis bon danseur et au fil de notre périple je progresse encore, gagnant en force et en adresse, improvisant de nouvelles galipettes, des sauts de chat et des pas de bourrée.

Mais à mesure que le souvenir de l’enfant velu s’éloigne en moi la mélancolie gagne, c’est le sentiment acide d’une disparition, d’un destin escamoté, comme si l’épaisseur de mes poils avait définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie. Pourtant je me laisse conduire par mon maître de place en place — et où irais-je ? —, il me soigne, me nourrit, ne me maltraite que très occasionnellement, si je m’approche trop près d’un enfant.



N’étant plus un homme je suis une bête et devenu bête c’est l’exil qui m’est promis. Dans la forêt et les montagnes les bêtes tolèrent parfois les hommes, le plus souvent les fuient, s’envolent, détalent, et rares sont celles qui se tiennent immobiles ou passent, indifférentes. Dans la forêt et les montagnes nulle bête ne se déplace hors de son territoire car la bête est son propre pays et les hommes n’y pénètrent qu’en intrus, avec méfiance. Mais redescendus des montagnes et sortis de la forêt, le monde s’inverse, et ici-bas ce sont les hommes qui décident de fuir ou de venir à nous. Ici seuls les chiens sont voués à me craindre, ils grognent, sensibles à l’odeur menaçante que dégage ma présence. Les chiens et les pères peut-être, tenant à distance leurs filles téméraires qui voudraient m’approcher — notre désir mutuel jamais tout à fait cautérisé.

Je les vois qui se pressent sur la place du village quand la foire est annoncée, elles accourent les premières, avides et gaies, pleines de rire et d’excitation, les épouses et les sœurs jamais revenues de cette découverte, de cette surprise, que les ours existent, si sensibles au surgissement des ours dans leurs vies et sur leurs terres, sidérées par leur présence, par la manifestation puissante de ces corps massifs et chatoyants.

Voyez mes larges pattes comme elles sont trompeuses, habiles, précises, elles me permettent de dépecer le poisson ou, de l’extrémité de mes longues griffes, de cueillir des framboises que j’offre aux jeunes filles.





Je ne compris que bien plus tard dans ma vie de captif quelle avait été la déchéance de l’ours. J’appris l’histoire ancienne et glorieuse de mes ancêtres alors que la soumission et la défaite avaient déjà paralysé mon cœur. Comment aurais-je pu concevoir une telle renommée alors qu’autour de moi on s’esclaffe ou qu’on me jette des pierres ? Comment imaginer, encagé, que je suis de sang royal ? Comment savoir qu’avant d’être détrôné par le lion, l’ours était le grand fauve, le premier des animaux, redouté et vénéré, qu’avant d’être diabolisé il siégeait aux côtés de l’aigle et de l’éléphant au panthéon des bêtes, qu’avant de rejoindre la plèbe animale, le vulgaire gibier, de devenir pensionnaire de zoo ou de cirque, l’ours était le dieu des guerriers, fondateur de dynasties princières, que le roi du Danemark lui-même descendait de l’ours, comment savoir que mon obésité, aujourd’hui moquée comme une preuve flagrante de ma paresse et de ma bêtise, était autrefois gage de beauté ? Je suis venu trop tard dans un monde trop humain.

J’aurais pu être le trésor d’un seigneur, l’emblème vivant d’une ménagerie royale, la pièce maîtresse d’une collection composée de félins, d’oiseaux exotiques et de quelques koalas, le cadeau prestigieux envoyé par Marie de Hongrie au roi, ou même le compagnon d’un empereur romain qui m’aurait fait coucher chaque nuit au pied de son lit pour veiller sur lui, le protéger des conspirateurs qui s’introduisent quand tout est endormi, puis qui m’aurait lâché dans l’arène et m’aurait acclamé, encouragé à déchiqueter sous son regard vengeur les condamnés à mort livrés démunis et sanglotant. Sans doute l’empereur romain aurait-il fini par me dévorer aussi, servi braisé à la table d’une orgie, après m’avoir fait combattre, pour son seul divertissement, un lion et un tigre qui m’auraient arraché la moitié du ventre — mais quelle existence de gloire j’aurais alors connue !

L’ours fut l’ami et le confident des puissants. Destitué, il vécut en bonne intelligence avec les hommes. Et aujourd’hui je suis le réprouvé.

La sauvagerie et la voracité des bêtes faisaient leur grandeur, mon père ne fut que cruel et violent, alors de quoi suis-je l’héritier ?

Le curé m’a condamné et ils ont tous suivi. Il a banni ma mère, non plus victime mais coupable d’une union diabolique, et il n’a vu en moi que le fruit d’une sexualité monstrueuse.

J’ai imaginé retrouver ce curé, le tuer puis parader dans sa soutane maculée de sang, je me suis rêvé ours, celui qui peuple la montagne immense, qui hante la forêt, noire et dense comme une nuit sans lune, mais en moi la vengeance a reflué, la lassitude a vitrifié chaque recoin de mon cœur.





Nous avons traversé des collines et des vallées, la grêle et des étés aveuglants, parcouru en roulotte et parfois à pied les chemins les plus hostiles, fait halte dans tous les villages qui se trouvaient sur notre passage, récolté toujours de quoi vivre et continuer la route, je n’ai jamais été malade ni blessé, je me suis nourri sans rechigner de fruits, de graines et de lapins écorchés, nous ne nous sommes pas disputés, nous formions un duo efficace, un bon attelage, un monde.

Nous avons connu le succès, très peu de déconvenues, nous avons cohabité à l’arrière de la roulotte — dresseur aimable et taciturne, sans attaches, sans famille, sans joie ni peine, et ours talentueux, docile et secret.

Puis nos pas nous ont menés jusqu’aux portes de la grande ville, au bout de la plus longue route pierreuse que nous ayons empruntée pendant ces années de battage.

Une grande foire est annoncée et nombre de montreurs d’animaux et de cracheurs de feu s’agglomèrent devant l’enceinte — chacun doit s’acquitter d’un droit de péage avant de pénétrer dans la ville qui turbine, promesse de fortune et de plaisirs. Une longue file disciplinée s’est formée, on prend sa place sous les injonctions des gardes, dans un tapage de cris de bêtes et de dompteurs, de cuivres et d’instruments en tout genre, d’éclats de voix et de rires sonores, d’orgues de Barbarie et de claquements de langue. Des dizaines d’artistes et de forains patientent ainsi, rêvant au succès, comptant leurs sous, se jaugeant du coin de l’œil, somnolant debout accablés de chaleur et de fatigue, piétinant d’impatience, caressant leurs animaux assoiffés, esquissant quelques pas de danse ou de gymnastique pour tuer le temps, lançant des invectives à des destinataires invisibles, parfois rebroussant chemin en maudissant le ciel — cohorte disparate d’hommes et de bêtes qui se pressent aux portes de la ville comme à celles du paradis, communauté dispersée et enfin réunie, ayant convergé des quatre coins du pays.

Nous nous glissons dans la file, derrière une jeune fille en jupon entourée de lièvres qui battent frénétiquement la caisse. Ils s’activent autour de leur maîtresse indifférente, vêtus de culottes bouffantes satinées et de redingotes mauves, frappant sur de petits tambours. Leur tintamarre plaît aux gardes, amusés et attendris, qui exemptent alors la fille de droit de péage et annoncent à la cantonade que tous ceux qui feront exécuter un bon tour à leur animal seront également dispensés de taxe. Effervescence, nuage de poussière et de sécrétions, on sort les bêtes de leurs cages, on raccourcit les laisses, on agite les chaînes. Celui qui se contente de faire parler son perroquet ou jongler son singe est refoulé et doit payer, le charmeur de serpent qui fait dessiner à son boa les vingt-six lettres de l’alphabet passe de justesse.

Le dresseur n’a pas besoin de se tourner vers moi ou même d’émettre le moindre son pour que j’improvise un numéro d’équilibriste sur une boule que je vais moi-même chercher dans la roulotte. D’abord sur deux pattes, puis sur une, je la fais rouler de plus en plus vite avant de terminer par un salto avant : nous entrons dans la ville sous les applaudissements des gardes et les feulements jaloux des forains.



Les portes s’ouvrent et je découvre un nouveau monde, humain, bruyant et démesuré, que je ne soupçonnais pas, si différent des paisibles villages que nous avons visités, un monde augmenté, une projection accélérée du temps et de l’espace. Sous un ciel devenu blanc et lourd, dans un air frelaté, embaumé de charbon, de graisse et de sueur, une foule énorme, compacte, en mouvement perpétuel, qui se déplace par vagues dans un sens puis dans l’autre, des cris, ceux des vendeurs, des bonimenteurs, de simples passants qui s’alpaguent, de l’eau sale, du sang et des ordures qui dévalent les rues en minuscules torrents et dans lesquels traînent les robes souillées des femmes, des échoppes de bouchers qui débitent d’imposants quartiers de viande sous la menace de grosses mouches vertes, des marchands de fruits et de fleurs, des étals de poissons luisants aux pupilles miroir, des chevaux fous sans cavalier, des vaches qui déambulent, des enfants hilares par grappes, des hommes en armes, une succession de maisons basses aux façades de granit noircies, un sol de galets irréguliers couverts d’une mélasse gluante, des bousculades et des injures, des engins roulants qui forcent le passage, un entrelacs de rues qui débouchent sur une succession de petites places, et que nous empruntons.

Notre roulotte circule mal dans ce chaos, ballotté à l’arrière, je suis dissimulé par une bâche, protégé des curieux et de la folie des lieux, mais à travers une déchirure mes yeux se frayent un chemin et bien que nauséeux, abasourdi par la violence de la scène, poils dressés et truffe brûlante, je veux voir, voir à quoi ressemble cette masse bouillonnante, je m’écorche les pupilles pour attraper par une fente des morceaux de cette foule, ce vacarme d’hommes et d’animaux, et tout au bout le ciel, une toile sans profondeur, vers lequel je tords le cou pour reprendre mon souffle.



Mais à l’extrémité de la ville que nous atteignons enfin alors que la voie se dégage et s’élargit c’est un nouveau paysage qui s’ouvre et c’est un nouveau choc — moiteur de l’air qui décélère, ciel qui s’éclaircit autant qu’il s’épaissit, chant des mouettes, vent léger qui fraye jusqu’à mes naseaux sensibles, parfum iodé et épicé, effluves de vase, sons qui réverbèrent, mon pouls qui ralentit, ma fourrure douce à nouveau. Je découvre la mer, une ligne acier, festonnée de vagues molles et d’écume, je découvre la mer qui est une forêt bleue, déracinée, une forêt horizontale aux cimes couchées.

La ville puis la mer en un seul jour — sens et perspectives affolés, et l’immédiate nécessité de s’adapter.

La roulotte s’arrête sur le port, mon maître ôte la bâche, me laisse stupéfait face à l’eau et entre dans une taverne pour se restaurer.

Je ne quitte plus la mer des yeux, piquée ici et là de barques et de vaisseaux, de longs filets de pêches et de bancs de poissons qui affleurent, le soleil décline et enflamme l’espace, autour de moi les commerçants démontent leurs étals et plient leurs tentes, on remballe la marchandise, on vide des seaux, le port se dépeuple, ne restent que quelques cabanes de tôles et de planches, quelques caisses abandonnées, des badauds face au coucher de soleil, une femme qui lave les pavés à grande eau. En suspension dans l’air l’ivresse des transactions du jour, du troc et des fortunes faites, l’écho des adieux envoyés depuis le quai aux bateaux partis pour des destinations incertaines, la frénésie du débarquement de denrées et de voyageurs venus de loin. Peu à peu l’excitation retombe, les odeurs poivrées se dissipent, je découvre un horizon élargi aux dimensions incommensurables du ciel. Le souvenir de cette arrivée face à l’océan, de ce brusque changement de milieu, de ce vertige, de ce tendre dérèglement de l’air et de mes sensations, reste en moi comme une entaille. La mer après la grotte, la forêt, les routes de montagne et de vallée, la mer au bout de la ville, comme une fin ou une renaissance.



Au même moment, dans cette taverne où s’est réfugié mon maître, un marché est conclu autour d’un bock de bière et d’un plat de sardines grillées : je suis vendu à un entrepreneur en combat d’animaux, un homme d’affaires, un négociant pas un bateleur. Je ne sais pas si le montreur d’ours a prémédité cette transaction mais il semble qu’en ville le commerce soit rapide et facile et qu’avec une poignée de main virile on gagne autant de monnaie que celle accumulée sur les routes pendant quatre ans.

Il n’y aura ni adieux ni explications. Quelques heures plus tard c’est mon nouveau propriétaire qui vient seul à ma rencontre, un homme en costume à l’air parfaitement neutre, à la silhouette insignifiante, un corps atone sur lequel je ne détecte aucun signal, aucune odeur saillante. Il me détaille en silence d’un air satisfait. Assis en tailleur dans ma cage, je regarde ailleurs, mon cou pivotant dans une torsion exagérée, je tâche de me tenir à distance de toute émotion alors que mon cœur bat à m’en fendre la poitrine — c’est la perspective de l’inconnu, mais l’inconnu est-ce cet homme ou l’océan ?





Le lendemain je suis mené, muselé et enchaîné, à travers les rues de cette ville toujours aussi brouillonne, par un homme au physique de bourreau, glabre et épais. Il me semble qu’il prend mille détours pour que la promenade soit sans fin, que nous n’atteignions jamais notre but ; nous tournons en rond, repassant plusieurs fois aux mêmes carrefours. Le bourreau fait durer le plaisir, celui de me montrer à la foule qui, sur mon passage, produit toujours ces mêmes cris d’étonnement et d’admiration, ces mêmes sifflements et ces mêmes interpellations suscitant en moi, selon les jours et mon humeur, peur, fierté, indifférence ou excitation — mes émotions peinent à se fixer.

Ce nouveau maître se contente de me faire avancer sur les pattes postérieures, ne me demande d’exécuter aucun tour, même pas une révérence aux dames, un grognement feint à l’attention des enfants, non, juste marcher vers une destination inconnue, tenter de fendre cette masse survoltée qui m’entoure, me serre de trop près, m’étouffe, une marée humaine que ma présence semble aimanter. Je reçois une pierre à l’arrière de la tête et vois aussitôt détaler un jeune garçon, je sens le bout d’une canne s’enfoncer furtivement entre mes côtes, une botte écrase mon pied, un soldat me bouscule puis une femme vêtue d’une robe éclatante se jette sur moi en hurlant — ours, sauve-moi, emmène-moi avec toi, loin très loin sinon ils m’attraperont me tueront. Le bourreau la repousse violemment avant qu’elle ait pu m’étreindre, elle s’effondre dans la poussière, personne ne la relève, nous continuons notre chemin, j’entends maintenant des applaudissements dans mon dos, et puis des : regarde, regarde, je sens des mains qui se tendent dans notre direction, le fracas de la rue enfle, bourdonne, ma tête comme une poche qu’on remplit d’eau, ma tête qui gonfle sous l’effet du bruit, une cohue redoublée par ma présence dans ces rues.



Nous arrivons enfin au terme de cette parade hystérique dans la ville, sur une immense place, dégagée et venteuse, au centre de laquelle se dresse un théâtre de bois équipé de gradins qui plongent sur une piste sableuse : l’arène.

Ici tout est gigantesque, sonore et aveuglant. Du théâtre s’élève la clameur d’une foule chauffée à blanc, qui frappe le plancher en cadence, piétine d’impatience, un public que j’imagine bave aux lèvres dont s’échappent des effluves qui se mêlent aux sucs ambrés des animaux — bovins, félins, porcs —, les palissades du théâtre tremblent, la foule déchaînée résonne plus fort, l’air se charge de violence, un acide en suspension, une bombe prête à exploser, un éclair d’appréhension me contracte, vision de sang et de chair, je marque l’arrêt, le bourreau tire d’un coup sec sur ma chaîne, tu as peur l’ours ? et il rit, d’un rire de pierre alors je me remets en marche et nous pénétrons dans l’enceinte tragique.

Ce matin on ne m’a pas nourri, sans doute pour exciter ma férocité, cette férocité laissée derrière moi comme une ancienne peau, parfois jouée pour les besoins du métier, une férocité dont il ne subsiste que l’expression amoindrie, dégénérée, un peu de fiel. Toute férocité éteinte il me reste la force, puissance vidée de cruauté, privée d’instinct de mort, la force pour le spectacle, cette force qui m’encombre.

On m’installe dans une cellule sous les gradins qui donne directement sur la piste. Le public chante à l’unisson pour réclamer le début des combats.



Surgissent alors, comme tirés par des canons, un lion et un taureau, et j’assiste paralysé au premier combat : sans hésitation, sans même prendre la peine de se jauger, d’envisager l’arène dans laquelle on les a jetés, ils se ruent l’un sur l’autre, se heurtent à pleine vitesse, front contre front, et la corne du taureau s’enfonce dans l’orbite du lion. La bête désormais aveugle rugit d’horreur, son œil saute comme un ressort, sa mâchoire se referme sur l’encolure de son adversaire, un geyser de sang vient se mêler au sable en une boue écarlate, les bêtes roulent maintenant à terre agrafées l’une à l’autre, leurs corps unis, recouverts d’une même poussière, agités de spasmes. Le taureau gît sur le dos, se balançant de droite à gauche, tandis que le lion borgne est sur lui. D’un coup de croc il sectionne une patte arrière qui se détache comme une branche morte, le taureau se débat furieusement, meugle, se cabre au sol, leurs corps forment une masse indistincte à nouveau, robes noires et claires qui se frottent comme du papier de verre, luisantes de sueur et de bile, crinière fauve mouchetée de sang, d’épaisses touffes de poils jonchent l’arène, la croupe du taureau est maintenant scarifiée par les griffes, l’animal souffle comme une tempête, ses naseaux expirent une vapeur brûlante puis, montagne de muscles et de nerfs, de désespoir et de souffrance, il se relève, encouragé par les hurlements du public, alors que le lion est encore accroché à sa viande. Les deux bêtes finissent par se dégager dans une ruade commune et, prenant appui sur ses pattes avant, en équilibre précaire sur son unique patte arrière, d’un dernier mouvement de tête profond et ample, de la terre vers le ciel, le taureau éventre enfin le lion sur toute la longueur de son abdomen, avant de se coucher sur le flanc, exsangue, peut-être mort lui aussi. Sur ses cornes se sont enroulées des guirlandes de viscères et d’intestins, son corps tout entier, parcouru de convulsions, comme frappé par la foudre, est couvert d’une couche de terre et de lymphe — je n’avais jamais vu une telle expression de violence et de rage.

Le taureau est déclaré gagnant, hissé sur un chariot par une dizaine d’hommes puis évacué sous les hourras survoltés du public. Un rayon de soleil pétrifie une nuée rouge qui volette au-dessus de la piste, je la regarde ébloui et apeuré, c’est mon tour. On ouvre la cage, je me suis couché sur le dos pour tenter de les dissuader mais on m’oblige à me redresser, on me pousse vers l’arène avec une lance, j’avance de quelques pas, la foule me réclame, crie mon nom. Face à moi, à l’autre bout de la piste, deux sangliers exaspérés grattent le sol. Leurs yeux jaunes furieux me transpercent — je ne me battrai pas. Je sens que j’ai le courage de résister, de refuser car je ne veux pas mourir, obéir aux hommes me garantit de rester en vie, jusqu’à un certain point et ce point est atteint alors je m’assois au bord de l’arène avec le plus grand calme, le public siffle et m’encourage, m’insulte. La nervosité des sangliers grandit, ils se sont avancés au centre et maintenant tournent sur eux-mêmes pour calmer leur fièvre. Je ne réagis pas, sûr de mon fait, je n’ai plus peur, je n’irai pas, des gradins on me lance des projectiles, chaussures, pommes, bouteilles qui viennent se briser loin de moi. Les sangliers ne se décident pas à attaquer, tournent toujours en grognant, je reste impassible, je ne me battrai pas, je ne sais pas et je ne veux pas, les spectateurs n’en auront pas pour leur argent, je dois sauver ma peau.

On vient dans mon dos, je sens la pointe d’une lance s’enfoncer derrière mon oreille, s’il faut vraiment en finir je préfère mourir ainsi transpercé qu’éviscéré par des cochons sauvages. Il faudra de l’énergie au soldat pour passer à travers l’épaisse couche de poils et de muscle qui me protège, il faudra sans doute s’y mettre à deux et pousser fort. Je sens la pointe tourner autour de mon cou, glisser vers le sommet de mon crâne, caresser mes joues puis renoncer.

Les sangliers avancent vers moi sans précipitation, résignés devant l’inconséquence de leur rival, ils me reniflent à distance, puis l’un d’eux tente une approche, me mord à la cuisse sans conviction, je l’envoie valdinguer d’un coup de patte, il glisse sur plusieurs mètres, vient rebondir sur son compagnon, pivote sur le dos comme une toupie avant de s’immobiliser dans la poussière. Ébauches d’applaudissements dans les gradins mais je ne changerai pas d’avis et le sanglier l’a compris qui reprend sa place. Le sanglier est maintenant mon complice, il n’affrontera pas un adversaire réticent car les animaux ont le sens de la loyauté et du spectacle. Malgré les hurlements du public, les remboursez ! et les menaces de mort des gardiens, nous ne bougeons plus, têtes baissées, inertes et désengagés, transformés en chatons domestiques.

Celui qui a abdiqué tout goût du sang est un ingrat, même pas digne d’être abattu en guise de représailles, le bourreau me remet en cage sans violence, avec un air dépité et incrédule, et avant que le public n’ait le temps d’exprimer plus franchement sa déception, avant que l’ambiance ne retombe, un tigre et trois chevaux font leur apparition, poussés précipitamment dans l’arène pour assurer la suite de la représentation.





Quelques heures plus tard, l’organisateur de combats d’animaux me revend sur le port à un négociant missionné pour remplir la cale d’un navire — je vais connaître l’océan moi qui n’ai nulle part où aller, qui ne sais plus ni les forêts ni les montagnes.

Nous avons retraversé la ville, en un éclair ma chaîne est passée de la main familière du bourreau à une nouvelle main, j’ai vu transiter quelques billets accompagnés d’une accolade et d’un bon courage peut-être ironique, on m’a tendu des biscuits et un seau d’eau, on m’a rapidement inspecté, soulevé une fois encore la lèvre supérieure à l’aide d’une longue tige de métal, fait lever les pattes et rouler sur le dos, puis on m’a déclaré apte, j’allais marcher sur l’eau, laisser la terre derrière moi, acculé par une nouvelle décision arbitraire des hommes, une nouvelle impulsion de cette force qui semble me conduire au hasard dans l’immensité du monde.



Redressé sur mes pattes arrière pour emprunter la passerelle qui mène au bateau, je marche d’un pas arrogant, le moins bestial possible, de mon pas de plantigrade énigmatique. Le matelot chargé de mon embarquement donne du lest à ma chaîne, je pose mon pied sur le pont et soudain je vacille, me ventouse instantanément au bois, surpris par une drôle de sensation qui s’épanche comme un liquide salé, le tangage, les particules iodées, la houle paresseuse, vertige, léger haut-le-cœur et sentiment étrange de liberté, mes naseaux se dilatent, ma vie va changer j’en suis sûr, je marque un temps d’arrêt, inspire, puis la voix du matelot accompagnée d’un léger coup de bâton m’intime d’emprunter l’échelle qui se trouve à mes pieds, je m’exécute, je descends maintenant dans l’imposante cale sombre où est entreposée la cargaison dont je fais désormais partie — je suis une marchandise.

Mes yeux ont besoin de quelques secondes pour s’adapter à l’obscurité, mon museau me guide dans les dédales de la soute, j’avance à tâtons entre les sacs de toile de jute et les coffres. J’aperçois les silhouettes de trois vaches dont j’apprendrai qu’elles sont laitières et destinées à nourrir les autres bêtes pendant le voyage. Des montagnes de nourriture envahissent l’espace — tonnes de bananes, centaines de kilos de cannes à sucre et de choux verts, dizaines de bottes de foin, son et avoine en quantité, miches de pain grosses comme des poutres, de quoi nous alimenter pendant des semaines. M’enfonçant dans les entrailles du bateau, je découvre encore d’innombrables caisses de victuailles qui s’entassent aux côtés des malles d’épices, de laques et de bois rare, d’oiseaux en cage, multicolores, aux apparences extravagantes, un magot de denrées et d’êtres exotiques. Une forte odeur de vernis et d’excréments tapisse la cale, un poison délicieux flotte dans l’air. C’est alors que progressant toujours dans la pénombre, je découvre, dans le recoin le plus fétide de la cale, un hippopotame à la peau ardoise.



Arrivé là après avoir été chassé par un explorateur puis revendu à un négociant au terme d’une pénible épopée. Son histoire est celle de la plupart des bêtes stockées sur ce navire, arrachées à leur pays natal pour être expédiées à l’autre bout du monde. Moi qui croyais avoir connu le sort le plus cruel qu’on puisse imaginer, j’apprendrai ici d’autres drames animaux.

L’homme qui capture le jeune hippopotame au bord d’un fleuve commence par abattre la totalité de son groupe afin de le prélever plus facilement. Surpris par les tirs de carabine, l’animal n’a pas le temps de prendre la mesure de la situation, sent la pointe d’une flèche empoisonnée se ficher dans son cou et sombre instantanément sous l’effet du somnifère. Sorti de sa léthargie quelques heures plus tard, l’hippopotame se retrouve pattes ligotées, yeux bandés, emballé sur un brancard porté par deux dromadaires, sous un soleil de plomb, disque jaune pâle aux contours aveuglants.

Devant lui, une longue caravane d’animaux serpente dans la savane brûlée : deux autres dromadaires qui charrient l’eau de sa baignoire dans laquelle on le trempe tous les soirs, à chaque bivouac, pendant les trois semaines de leur périple, trois lionceaux et un troupeau de chèvres destiné à leur allaitement et sans doute à finir en viande pour le tigre, une dizaine d’autres fauves dont une grande partie tombe malade ou se blesse en route et finit abandonnée dans le désert, et enfin, escortant la procession, fouettant les animaux sans ménagement, des hommes en armes et gilets à poches, la démarche envasée, abrutis de chaleur, les mollets griffés par le tapis d’herbes rêches, pressés d’en finir et d’empocher leurs gains qui se révéleront misérables au regard de la souffrance endurée ; des mois à cuire dans la touffeur irradiante de ce pays de mort, de bêtes assoiffées de sang et de serpents venimeux — l’un est mort piqué par un mamba noir, un autre est dévoré dans son sommeil par un lion, un dernier enfin est amputé du pied gauche après que l’hippopotame lui est tombé dessus.

De leur précieux butin il ne reste que la moitié, qu’il faut se partager plein de remords et de détestation, de leur santé fragile il ne reste également qu’une moitié — estomacs malmenés, peau en lambeaux, insolations, déshydratations, pieds cloqués, parasites et bactéries infiltrés dans les plis de leurs intestins, fatigue extrême, yeux secs et déprime. Ils se sont juré qu’on ne les y reprendrait plus, que c’était leur dernière expédition, que la richesse ne mérite pas tous les sacrifices et que surtout elle reste incertaine.

Et l’hippopotame est arrivé miraculeusement jusqu’à nous, ballotté sur des milliers de kilomètres et nourri de manière anarchique — trop de viande, pas assez de graminées —, jusqu’à ce bateau devenu refuge d’animaux importés des pays les plus reculés et désormais promis à un destin commun qui nous échappe encore.





Avant que le navire prenne la mer nous restons quelque temps à quai, pour charger la totalité des vivres, monter les dernières cages, recruter des soigneurs et des gardiens pour les bêtes, qui affluent, s’entassent chaque jour un peu plus dans la soute, juste sous mes pieds — il me semble que le bateau débordera bientôt d’animaux. Mais pour moi ce sont des jours heureux : tandis que l’équipage s’affaire, je flâne sur le pont, la vie me semble douce et sans contraintes, l’air est d’une tiédeur parfaite, la houle légère du port apaise ma mélancolie, on me nourrit grassement de fruits, de châtaignes et de poissons fumés, on n’exige rien de moi, on ne s’inquiète même pas que je m’échappe ou que je fasse des dégâts à bord ; un ours qui divague ils n’ont pas l’air de s’en étonner.



Mais un matin clair nous levons l’ancre, et alors que le bateau quitte le port sous les encouragements de ceux restés à terre j’imagine les joies de la navigation, une vie d’aventure dans les hauteurs de l’océan. En réalité je comprends vite que la mer n’est pas cet horizon serein que j’admirais couché sur le pont du navire, la mer n’est pas faite pour nous, l’ambiance pacifiée et insouciante qui régnait au port vire rapidement au cauchemar, la situation se retourne, mon paradis devient un enfer alors que les côtes disparaissent derrière nous, que la mer mouvante et incertaine, paysage réduit à une plaine d’eau sans fin, envahit tout l’espace — nous ne reconnaissons plus rien.

Dès les premières heures du voyage, le bateau tangue, le clapotis furtif devient un ample mouvement de l’eau sous la coque, le monde perd toute stabilité, l’air forme des tourbillons imprévisibles et le mal de mer ne tarde pas à gagner les bêtes les unes après les autres, la traversée s’annonce éprouvante, nous n’avons pas le pied marin, je pressens une catastrophe et me demande déjà quelle sera son ampleur : je vomis les quelques baies qui ont constitué mon repas du matin puis une bile de plus en plus grise, l’éléphant se couche, sa trompe battant furieusement le pont, les singes, enfermés dans des cages à la soute, se jettent contre les barreaux en couinant, les lamas sifflent et montrent les dents, l’hippopotame ne bouge plus, statufié, yeux exorbités, et en quelques minutes les matelots ne savent plus où donner de la tête, il faut nettoyer tout ce que nous recrachons et tenter d’apaiser les animaux par des paroles inaudibles et sans effet. Nous ne serons bientôt plus qu’une cargaison de bêtes colonisées par l’effroi, condamnées à vivre ensemble dans la pire promiscuité pendant d’interminables semaines de navigation, dans une cacophonie monstrueuse et permanente faite de chants d’oiseaux déglingués et de vagissements désespérés.



J’ai la chance de pouvoir toujours circuler librement entre le pont, où sont entreposées les plus grosses bêtes, et la soute où l’odeur de safran et de bois est maintenant couverte par celle des orangs-outans, des perroquets qui défèquent et des antilopes ; les matelots qui s’y aventurent trop longtemps sont eux aussi pris de nausées, de maux de tête et d’étourdissements provoqués autant par la violence des parfums animaux que par celle des beuglements continus. Ils pataugent dans les déjections, subissent continuellement la stridence des cris, attrapent poux, tiques et puces, se grattent jusqu’au sang à en perdre la raison — aucun onguent préparé par le médecin de bord ne les apaise. Seuls les soigneurs tiennent le coup et tentent tant bien que mal d’assurer un minimum de confort aux bêtes en les aspergeant d’eau salée, en désinfectant les plaies provoquées par leur agitation frénétique et les mutilations qu’ils s’infligent.

Là-haut, où leur sort n’est pas plus enviable, les cages ont envahi le pont, collées les unes aux autres dans un alignement approximatif, les fauves s’éborgnent à travers les barreaux, les macaques, encagés à trois ou quatre, se battent, parfois s’entre-tuent. Tous les animaux sont finalement victimes de blessures ou de mauvais traitements infligés par des marins ombrageux et frustrés.

L’atmosphère à bord est déplorable, mais le plus dur nous attend. Je tâche de me tenir en dehors de tout ça, désormais retiré à l’arrière du pont dans l’isolement de mon espèce, m’habituant peu à peu au mal de mer, aux odeurs néfastes et persistantes, échappant à la rudesse des hommes qui voient peut-être en moi un frère et à ce titre me laissent en paix, ou bien un dangereux rival et à ce titre ne m’approchent pas.

La moitié des bêtes mourra pendant la traversée, l’autre moitié arrivera à destination épuisée et amaigrie, je serai le seul à en sortir indemne, préservé par ma santé de fer et mon régime omnivore. L’océan qui m’avait tant fait espérer se révélera bien plus hostile et imprévisible que toutes les forêts.



Une nuit est particulièrement désastreuse, une nuit de tempête qui engloutit de nombreux animaux et tue sur le coup un soigneur, écrasé par un cheval qu’une vague immense soulève comme une botte de paille. Une nuit dont je me souviens avec tant de clarté qu’il me semble la revivre chaque fois que le temps vire à l’orage.

D’abord la mer qui se tait, l’air qui se fige, le ciel de midi qui vire au vert sombre puis à un noir de lave, la nuit qui tombe d’un coup, rideau de mort, un immense voile s’abat sur la totalité de l’horizon, la vigie frissonne en haut du mât, aperçoit un arc électrique au bout de sa longue-vue et donne l’alerte — tout a sombré dans l’obscurité et des crevasses d’eau s’ouvrent devant nous. Le vent se réveille, un géant surgi des fonds marins, il s’emballe, la mer grossit et se fend, les nuages gris crèvent en cascade, traumatisée par le tonnerre et les éclairs une chèvre met bas avant l’heure, son nouveau-né est aussitôt emporté par une vague, on allume les lanternes de détresse, on replie la voilure, une grande partie de l’équipage court s’abriter, abandonnant la cargaison animale, ballottée, laissée à découvert sur le pont, épouvantée par le bruit assourdissant, les hurlements de la tornade. Quelques minutes plus tard la coque se soulève une première fois, des vagues immenses s’écrasent sur le pont fauchant les bêtes, puis ce sont des creux de quinze mètres, béances insondables dans lesquelles tombent les vaches, seule la tête de mât émerge encore, le bateau se dresse à la verticale, planté dans la mer comme une banderille, escalade une vague phénoménale, replonge de l’autre côté, se rétablit avant de disparaître à nouveau dans le gosier de l’océan. La mer est une chaîne de montagnes qu’il faut franchir, le navire une coquille de noix, arche de Noé à l’avenir compromis.

Je me suis réfugié en rampant à l’avant du bateau, puis ligoté avec un cordage relié à une poulie pour ne pas être éjecté par une déferlante. Roulé en boule, je sens l’orage glisser sur mes flancs, les paquets d’eau ne transpercent pas ma fourrure mais leur poids me plaque au sol, la foudre brûle ma queue, mon nez intercepte l’odeur acide de la panique qu’exsude tout l’équipage, je me demande si l’apocalypse est arrivée jusqu’à nous qui pourtant sommes innocents, je n’imaginais pas que la nature puisse produire de tels débordements, bêtes et hommes qui valdinguent, le fracas du vent masque les cris de terreur — feulements qui me parviennent étouffés —, les cages se brisent laissant échapper les animaux qui se retrouvent projetés les uns contre les autres, la tempête s’acharne, ils ripent sur le pont à la verticale, leurs griffes n’adhèrent plus, le bois se lacère d’entailles profondes et désespérées, la cargaison tout entière a perdu l’équilibre et les hommes ont déserté. Les bêtes meurent, seules, assommées, étouffées, noyées, ou de peur, et même la girafe passe par-dessus bord tête la première après s’être étranglée avec la drisse de grand-voile, aspirée en quelques secondes par un trou noir.



Puis la tempête reflue aussi soudainement qu’elle est venue, les hommes d’équipage réapparaissent petit à petit, teint verdâtre, dépenaillés, égratignés, hagards devant ce spectacle de désolation, les dépouilles qui jonchent le pont. On les jette à l’eau sans ménagement ni cérémonie, on fait l’inventaire des pertes et des dégâts, on débouche les dernières bouteilles de whisky pour retrouver ses esprits et désinfecter les plaies des bêtes qui ont survécu, certains matelots pleins de compassion enlacent la tête d’un animal, la bercent doucement en sifflant une comptine ou une chanson à boire, autant pour apaiser l’animal qu’eux-mêmes — l’un d’eux est blessé, griffé à la gorge par un lionceau qui se débat, affolé par cette tendresse malvenue, et le matelot se met à pleurer, de dégoût, de tristesse.

Au vacarme du ciel a succédé un silence de plomb qui engourdit l’océan, le bateau et tous ses passagers, l’eau est fixe et trouble comme du sirop, pas un souffle d’air, ciel d’un bleu morne et désespérant, hypnotique, on manquera bientôt d’eau et de vivres, les matelots sont éreintés, les bêtes apathiques, il se pourrait que personne n’arrive en vie de l’autre côté de la mer. Je ne quitte plus l’avant du bateau où je m’étais réfugié, le regard coulé sur l’horizon, espérant qu’un morceau de continent surgisse, une délivrance quelconque, qu’on en finisse en tout cas.

Trois jours plus tard, un air marin souffle enfin, la surface de l’eau se remet en mouvement, des nuages blancs pigmentent le ciel et les bêtes s’agitent, nerveuses et impatientes, des coups de sabot sur le pont, des corps pelés qui viennent se frotter au mât, des têtes qui cherchent et reniflent, des spasmes le long des crinières, les premières odeurs de végétation et de charbon parviennent à nos mufles sensibles, et dès le lendemain le cri de joie de la vigie, terre en vue, les hourras de l’équipage qui se jette au cou des bêtes sans force. Au loin on aperçoit maintenant des rubans de fumée, des navires qui se croisent et accostent, un paysage à la végétation rase, une nature de bosquets épars d’un vert aux reflets pétrole, une succession de longs bâtiments aux toits plats, on devine à nouveau l’activité intense des ports, êtres humains qui s’affairent, flux de consommation et de troc.



La moitié de la cargaison animale est perdue, les sacs de safran et de gingembre ont pris l’eau, la laque est gondolée, mais on a sauvé quelques marchandises précieuses — poivre et teck — qui sont aussitôt déballées et mises aux enchères sur le port où se presse une foule prompte au négoce, essentiellement composée d’hommes en costumes clairs ombrés de sueur, qui vocifèrent des litanies de chiffres, échangent des signes de main et chargent des ballots sur des voitures à bras.

Je suis débarqué à part en compagnie des autres bêtes qui tiennent encore sur leurs pattes : joie de retrouver le sol, étourdissement, mal de terre, après un mois de traversée nous sommes des rescapés. Ayant renoncé à toute compréhension du sort qui nous est réservé, sidérés d’être en vie, on nous mène par des laisses, des chaînes, des rênes, nous titubons jusqu’à un immense hangar au sol terreux, aux murs blanchis à la chaux, rempli de cages de toutes tailles et arpenté par des hommes en tabliers de cuir qui parlent une langue différente de ce côté-ci de la mer.

On nous place en quarantaine. Alignés dans nos cages, abrutis et somnolant tout le jour, nous reprenons peu à peu des forces, on me nourrit deux fois par jour d’escargots et de poulets rôtis, on prélève quelques gouttes de mon sang chaque matin, on me scrute le fond de l’œil, on m’arrache une touffe de poils derrière l’oreille, je m’abandonne dans une odeur délicieuse de paille fraîche, je suis si fatigué que la perspective de passer le reste de ma vie à dormir au chaud dans cette cage me paraît envisageable et même désirable. Seuls troublent mon repos les cris des bêtes encore apeurées par le souvenir de la traversée, que plus rien ne saurait tranquilliser, ni nourriture, ni soins, ni paroles, ni même sans doute nature.





Quelques semaines après notre arrivée, nous recevons la visite d’un homme en costume noir. Il s’arrête devant chaque cage, inspecte méthodiquement l’animal qui s’y trouve et désigne parfois du bout de sa canne, sans un mot, la bête qui sera alors immédiatement étiquetée en vue d’un nouveau voyage, qu’on espère terrestre.

Arrivé à ma hauteur, il s’arrête plus longuement, m’observe avec attention, tente de me rendre ce regard opaque qui le trouble je le sens. Cet homme ne me dit rien qui vaille et je suis lassé de passer de main en main, rester dans cette cage me convient, attendre patiemment que les jours se succèdent, je ne veux plus d’histoires, je me méfie des voyages insensés que me font faire les hommes.

Je le regarde il me regarde et cela dure, aucun de nous deux n’entend baisser les yeux, cet homme me défie et je me demande ce qu’il voit de moi, sans doute un simple agrégat de chair et de poils, une bête qu’il juge rentable, rien d’autre ne se dépose à la surface de ses yeux vitreux, sans nuances et sans éclat, ses pupilles privées de reflets glissent sur la surface du monde et mon pelage.

Mais s’il n’a pas la vue perçante et aiguisée il a les mots et l’homme me nomme en même temps qu’il me montre du doigt, ours !



Je le détaille maintenant, chaque partie de son corps, je le découpe en séquences — les boutons de nacre qui ornent ses guêtres et des flocons de peau sèche sur les épaules de sa veste. Cet homme que je perçois comme une menace ranime en moi des élans d’hostilité, une rancœur ensevelie, réveille la bête. Ma fourrure se hérisse, je tends l’oreille, le son émis par ses gargouillements digestifs et son pouls saccadé se métamorphose en cristal sur mon tympan, limpide et affûté, les syllabes qu’il chuchote dans un marmonnement intérieur se faufilent jusqu’à moi, pulsations d’insecte, j’entends le sang couler comme un ruisseau dans ses veines, la salive qu’il déglutit discrètement, ses dents qui grincent, je le capte tout entier, aussi clairement que le bruit des vers à bois dévorant une souche et le pas des coccinelles — je revis, je me méfie. Maintenant l’homme parle, il s’adresse au vétérinaire, l’interroge sans doute sur mon état de santé et mon alimentation, ma docilité et mes aptitudes, je l’inspire et l’expire à mesure que les mots s’échappent de sa bouche, un homme transformé en gouttes, nuage dans mes poumons, poudre dans mes naseaux, son odeur d’eau de Cologne, de poussière et de cuir d’abord, puis ses intonations écorchées en fin de phrase, le léger voile qui couvre son palais, son larynx frémissant, je suis sur mes gardes.

Il dit ours, répète ours, mais ne perçoit toujours rien du parfum subtil de ma graisse. Il dit ours et ne décode pas mes yeux attentifs qu’il prend pour un simple miroir réfléchissant alors que c’est un miroir sans tain et que je me tiens derrière. Je voudrais lui crier que je le vois, que si on ouvrait ma cage il perdrait sa belle assurance, qu’entre nous il y a un fossé qu’il ne se soucie pas de combler ou de franchir, un fossé infesté de crotales et d’alligators, que j’ai vu passer sur son visage une ride d’effroi, une ombre, une incertitude, qu’il balaye d’un mot, ours encore.

Je me tiens à distance, mon silence me protège, il ne saurait m’atteindre, bête illisible alors qu’il voudrait tout connaître et tout déchiffrer — hiéroglyphes et braiments —, qu’il s’imagine partout chez lui. Mais je lui résiste, il ne me dépouillera pas, et à cet instant il me semble que je rayonne enfin quand lui, vulnérable, mauvaise mine, l’ombre de lui-même, ne sait que répéter mon nom, ours encore. Je suis une bête qui se tient face à un homme arrogant et pâle aux sens atrophiés, je suis l’ours derrière ces barreaux qui nous séparent, et ce corps d’homme sans protection, rien sur le dos, ni poils ni écailles ni plumes ni piquants ni carapace ni même cuir un peu épais, ce corps livré, solitaire, impotent, m’inspire alors autant de rage que de pitié.

Il a dit ours, il a dit qu’il me voulait, qu’il m’achetait. Il a tenté de m’atteindre avec sa canne, j’ai bondi dans le fond de la cage sans le quitter des yeux. Il a dit qu’il allait m’emmener.





Le soir même nous sommes quelques-uns à quitter le dépôt sanitaire pour une destination inconnue.

La rébellion a une fois de plus déserté mon corps, fièvre qui décélère, colère évanouie à l’instant où l’homme disparaît de mon champ de perception, son existence brumeuse immédiatement dissipée.

Les gardiens, claudiquant sous le poids des trousseaux fixés à la ceinture, viennent nous délivrer — la longue clé, la serrure au cliquetis aigu, la piqûre anesthésiante qui nous ôte toute volonté sans nous endormir, l’immense chaîne qui nous relie tels des bagnards, l’éléphant, le rhinocéros, des singes, des lions, des bandicoots à pieds de cochon, et moi, en file indienne, entravés aux pattes, avançant péniblement au rythme de nos cadences désaccordées, procession aberrante de bêtes à ras du sol ou immenses, imberbes ou poilues, sur quatre ou deux pattes, les uns trébuchant, les autres tirant violemment sur leur chaîne, d’autres encore se faisant traîner dans la poussière par de plus forts et de plus imposants qu’eux — mais nous sommes tous des condamnés.

Coincé derrière un minuscule bandicoot à qui on a passé la chaîne autour de l’abdomen et dont les imperceptibles cris de panique m’agacent comme un moustique près de l’oreille, je marche en queue de ce cortège anarchique. Les coups de fouet des gardiens nous maintiennent dans le rang et nous traversons ainsi la ville jusqu’à l’entrée d’une prairie bosselée, occupée par un campement de roulottes silencieux et désert. On nous fait coucher dans l’herbe, l’air est chaud et lourd, nous passons la nuit à la belle étoile, toujours attachés les uns aux autres — chaîne de l’évolution chaotique qu’il faudrait remettre dans le bon ordre —, sous la surveillance des gardiens qui luttent contre le sommeil en allumant des feux.



Nous sommes réveillés quelques heures plus tard par leurs cris autoritaires, des seaux d’eau sur la tête, des coups de canne dans les flancs. Derrière nous les roulottes sont attelées, prêtes à prendre la route, des hommes et des femmes ont surgi sur le campement pendant la nuit, habillés de couleurs vives, ils nous entourent, nous regardent avec bonté, je leur trouve un air de fête et d’impatience. Je me souviens du montreur d’ours, des saltimbanques de la grande ville, ils leur ressemblent.

Alors on nous désentrave et nous sommes prêts à partir, je vais à nouveau changer de terre et de vie, les hommes ne nous laisseront donc jamais en paix, ils ne songent qu’à nous déplacer, nous acheter et nous vendre, nous charger et nous décharger. Mais eux que fuient-ils ? La guerre, la peste, la ruine ? Ils ont l’air si pressés de partir — leurs peaux hâlées et épaisses, leurs cheveux longs et poussiéreux, leurs paupières lourdes. Ont-ils bouclé leurs malles à la va-vite alors que le ciel s’assombrissait, rattrapés par des dettes ou de vieilles querelles ? À moins qu’éternels vagabonds ils soient incapables de se fixer, de s’installer. Ou qu’ils aient pris la route poussés par une lassitude devenue trop vive, parce que rien ne les retenait et alors à quoi bon rester.

Les singes et les lions sont mis en cage et hissés sur des charrettes, les autres chemineront à pied, tenus en laisse par ces forains en habits brodés et bottes blanches. Une fanfare ferme la procession juchée sur une plate-forme mobile. La caravane se met en branle : dix roulottes tirées par des chevaux, des chariots de nourriture, les voitures des animaux. Les hommes ont l’air heureux de cheminer avec nous et j’imagine alors que nous sommes leurs seuls amis, leur seule richesse, que nos pas nous mèneront cette fois-ci vers des pays de gaieté et d’or — il me semble que les hommes ne recherchent jamais rien d’autre que cette fortune, et que pour cela ils ont besoin d’être secondés par les bêtes.



Le voyage se révèle bien vite pénible, le souvenir de la traversée en mer revient me hanter et nous avançons sous un ciel étouffant, chargé d’humidité, depuis quelques heures seulement mais cela me semble des jours, nos pas soulèvent des nuages de poussière qui brûlent les yeux, les musiciens — visages écarlates, costumes déjà trempés de sueur — soufflent sans discontinuer dans leurs cuivres, je prends la tête de la troupe, mené par une jeune fille en fuseau satiné qui de la main droite tient fermement ma chaîne et de la gauche agite un long ruban de soie. On a noué des bracelets de grelots à mes poignets et accroché sur le haut de mon crâne un minuscule chapeau melon retenu par un élastique ; mais nul spectateur, la route est déserte, nous paradons dans le vide — que la terre est vaste.

Le soir nous campons, on nous douche, on nous nourrit, le jour nous marchons dans la touffeur d’un été brûlant, les hommes souffrent, perdent peu à peu de leur gaieté, dévorés par les moustiques, terrassés par la chaleur, tandis que l’éléphant et le rhinocéros continuent d’avancer impassibles, indifférents aux températures caniculaires qui m’accablent — je n’avais jamais connu de telles extrémités.

Les premiers jours nous sommes régulièrement aspergés mais l’eau commence à manquer et nous ne traversons aucun village, il semblerait que ce chemin mène tout droit à la débâcle, un puits de feu au bout d’une ligne sans horizon. Une fois de plus, cette odyssée d’hommes et de bêtes jetés ensemble sur les routes comme sur les flots me semble une épreuve insensée, toujours recommencée, j’ai si chaud que mon épaisse fourrure pèse comme une armure, si l’on pouvait me tondre, m’accorder un peu de fraîcheur à l’ombre d’un sous-bois, mais le paysage reste désertique et plat et je marche ainsi des kilomètres, dressé sur mes pattes arrière, dos et plantes de pieds si douloureux ; je souffre en silence car me rebeller causerait ma perte et les forêts où me replier ont disparu. Nous parcourons encore d’interminables étendues de terre sèche, rouge sang, nous ne croisons que quelques coyotes assoiffés et des serpents à sonnette qui disparaissent dans d’épais bosquets de ronces, ici et là le paysage se soulève de rochers immenses et plats que rien ni personne n’arpente.



Nous marchons ainsi une semaine, sans but apparent, le long d’une route parfaitement rectiligne, et au septième jour, comme par miracle, comme l’accalmie avait succédé à la tempête, le calvaire se transforme en marche triomphale, la situation se retourne en notre faveur : la fanfare reprend vie alors que nous apercevons au loin une première habitation, première colonne de fumée, premier signe d’activité humaine — et en moi, vif comme le contact du fer rouge, le souvenir d’un village où nous avait menés le montreur d’ours, il y a des siècles me semble-t-il, l’histoire se répète, ma vie s’enroule sur elle-même.

Au bout de ce désert ce n’est donc pas l’enfer et ses chaudrons que nous finissons par découvrir mais des villes qui semblent sorties de terre en une nuit et qu’on prendrait de loin pour un décor, peuplées d’hommes, de femmes et d’enfants surgis du sable, et que nous allons traverser les unes après les autres tels des rois. Notre errance est maintenant une procession ponctuée de mouvements de liesse, partout où nous passons des foules enfiévrées se pressent pour nous acclamer, chaque ville traversée est une fête, drapeaux et fanions décorent les rues, les habitants abandonnent leurs travaux pour venir à notre rencontre, les écoles et les commerces ferment pour la journée, les rideaux de fer se baissent de part et d’autre de la rue principale, tous accourent à pied ou à cheval, la population entière se masse le long de la route pour nous célébrer. Dans cette foule radieuse qui ressemble si peu à celle de la grande ville, nul homme pour me moquer, me malmener, me cracher au visage.

Repoussant les spectateurs, des hommes d’Église en robe pourpre s’approchent d’un air grave pour nous bénir, jettent sur nos pelages étanches quelques gouttes sacrées accompagnées de formules prophétiques, parfument l’air de leurs encensoirs. Des savants viennent nous observer de près, gratter la peau dure et plissée du rhinocéros dont ils récupèrent un échantillon, prélever les excréments de l’éléphant, mesurer mes empreintes. Des peintres aussi, installés sur les talus, qui révisent leur sens des proportions et leur palette de couleurs. Et des anonymes qui tentent de se frayer un chemin jusqu’à nous, les bras chargés de colliers de fleurs séchées, parfois d’or, qu’on nous enfile volontiers ; je me retrouve ainsi affublé d’un bracelet de cheville tendu à bout de bras comme une offrande par une femme voûtée qui n’osera même pas lever les yeux vers moi. Les singes reçoivent des gilets en peau de mouton, les lions des perles de verre pour leurs crinières et les chiens des chausses en cuir pour protéger leurs pattes délicates. D’autres encore jettent des pièces que les forains récupèrent dans leurs chapeaux. À mesure que nous avançons, les roulottes comme les animaux se couvrent d’ornements et l’enthousiasme se propage jusqu’à la folie.

À mi-parcours l’éléphant est baigné dans une grande fontaine, devant des centaines de spectateurs, une vasque de granit monumentale dans laquelle la bête patauge joyeusement, aspergeant un public ravi, et tous, communiant d’un même geste, jettent la tête en arrière, bras écartés, yeux écarquillés vers le ciel, ouvrent grand la bouche pour récupérer quelques gouttes de cette eau touchée par l’éléphant et devenue magique. Sa trompe mouline les airs, l’eau gicle en arabesque, des spectateurs se déshabillent et torse nu viennent danser sous la douche miraculeuse, des femmes se dépoitraillent et seins nus invoquent l’éléphant, implorent sa protection, puis c’est la bousculade, bientôt la cohue, ils veulent tous prendre un bain avec l’animal, des grappes de spectateurs s’arrachent de la foule pour plonger dans la fontaine, alors l’éléphant panique, donne des coups de queue et de trompe, barrit furieusement, et les adorateurs s’enfuient en hurlant.

Je découvre le pouvoir des bêtes sur les esprits humains, un pouvoir bien plus fort que celui, misérable, que j’exerçais avec le montreur, le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé, un espoir insensé — qu’attendent-ils de nous ? nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu.



À l’issue de cette glorieuse parade, les hommes sont laminés, éreintés par ces kilomètres de route, ces milliers de spectateurs, les musiciens à bout de souffle et de salive ont renoncé à cracher dans leurs trombones, les réserves de nourriture sont épuisées. Notre cortège s’arrête enfin aux lisières d’une ville, devant un chapiteau que finissent de monter, au milieu d’un vaste champ d’herbe rase, des hommes en salopettes.

Les roulottes sont installées en cercle derrière l’immense tente, les chevaux dételés, les cages débarquées et transportées sous un chapiteau annexe, tous les animaux passés au jet et frottés à la paille, des feux allumés sur le campement — le soulagement d’être arrivé, la longue marche menée à son terme, une ambiance affairée et sereine. Ce soir qu’importe où nous sommes arrivés, je veux penser que ce voyage est le dernier, que les hommes me laisseront désormais en paix sur ce bout de prairie, qu’ils m’oublieront peut-être. Le jour décline rose sur un ciel étiré et j’ai confiance, une odeur de foin brûlé, d’urine et d’œuf pimente l’air, la stridulation métronomique des sauterelles nous berce, hommes au repos, bêtes paisibles, je glisse dans un sommeil aussi fatal qu’une hibernation, les braseros faiblissent, j’espère ajourner mon réveil, mon corps fourbu se détend, muscles refroidis et souples comme la terre sur laquelle je repose, je me souviens de la saveur des grains d’avoine et du tendre grésillement de la fourmilière, je dors.





Je suis tiré de mon sommeil par les claquements du fouet qu’un homme en culotte bouffante tenue par une large ceinture de cuir fait cingler à mes pieds. Debout l’ours ! Je ne bouge pas. Il m’assène un coup de bâton, je ne réagis pas, me gratifie de quelques flatteries, je ne suis pas dupe, me tend un biscuit que je dédaigne. Sa voix est étrange, fausse, un ton à l’amabilité retenue, tour à tour autoritaire et affable, il enroule ses caresses dans des menaces, m’ordonne encore une fois de me lever. Je ne bouge toujours pas, je le regarde qui cherche à susciter la peur puis la gourmandise, il veut me soumettre alors que je n’exprime aucune révolte, s’il savait.

Sous le fouet de cet homme est peut-être passé tout le règne animal — à l’exception de la baleine trop imposante et de la méduse à la bêtise insondable. Cet homme a sans doute dressé des lions qui n’ont plus peur du feu, des mouches qui se battent en duel avec des brins de paille, des éléphants qui tiennent en équilibre sur leur trompe, des puces qui tirent un carrosse et d’un coup de rein bien ajusté sautent cent quarante fois leur hauteur. Sous son fouet ils ont tous consenti, et ce serait maintenant mon tour. S’il savait que je consens depuis longtemps déjà, que j’ai toujours su que seul le travail auprès des hommes serait le garant de ma vie. Je me montrerai docile comme toujours, je le laisserai passer une corde autour de mon cou, je n’opposerai aucune résistance, ne manifesterai aucun signe de désapprobation. Une férocité mal placée et c’est la mort, un geste menaçant, une attitude non répertoriée dans leurs manuels de dressage et ils n’hésiteront pas à nous tuer.

Je me lève brusquement, le dompteur sursaute, arme son bras mais je ne lui laisse pas le temps de réagir, j’exécute une magnifique courbette, tire ma révérence, me penchant avec le plus de déférence et d’élégance possible. L’homme suspend son geste, esquisse un pas en arrière, son visage plat et carré d’abord sidéré, puis plein d’admiration, ravi de constater que je suis un animal prometteur, obéissant et habile, qu’il sera inutile de recourir plus longtemps à la force et à l’intimidation, que ma présence ici est une aubaine. Après avoir fait la fortune du montreur d’ours je ferai peut-être celle du dresseur. Il me faudra donc à nouveau témoigner de mes talents, le voyage n’est pas terminé, le travail non plus, je suis dressé pour l’éternité, une bonne affaire qu’on se refile, une belle bête qu’on s’échange, et ma vie fait des boucles, impossible de bondir hors de ma condition, de sortir du cercle.

Cependant, prenant immédiatement acte de mes remarquables prédispositions au domptage, de mon sens inné de la discipline et de mon bon caractère, comprenant sans doute que je suis apte à me gouverner moi-même, le dresseur ne me met pas à l’attache et s’en va mater d’autres bêtes. Je me retrouve ainsi, comme sur le pont du bateau, autorisé à divaguer librement dans l’enceinte du campement. Me voilà à nouveau précipité sur un morceau de cette terre colonisée par les hommes, dont je n’imagine même pas les limites physiques.



Mais ce que je découvre alors, stupéfié, est une communauté à parts égales humaine et animale, campant sur un terrain envahi de roulottes rouges et de toiles blanches, association fabuleuse de tigres, de clowns, d’otaries, de cracheurs de feu, de jongleurs, d’acrobates, de chiens savants, d’écuyères aux capes de velours et de chevaux, une foule prodigieuse baignant dans une odeur de foin et de sueur, un village dont les habitants portent des costumes ajustés qui découvrent les corps, où l’on s’entraîne jour et nuit à sauter dans le vide, où l’on allume des feux et prépare des ragoûts dans d’immenses marmites. Un monde qui mêle bêtes et hommes, affairés ensemble, travaillant sans relâche jusqu’à la représentation du soir, enchaînant de longues séances de répétitions et d’exercice, ne s’octroyant que quelques maigres heures pour le repas, le soin et le sommeil, une cité dont la seule règle est le spectaculaire, dont les habitants mènent une existence de sacrifices et de fêtes — je découvre la vie du cirque.



En quelques jours je me familiarise avec les lieux, j’imagine ce campement comme la dernière destination, le reste de mon existence s’éloigne — combien de mers entre l’enfance et moi ? —, on m’enseigne de nouveaux tours, j’élargis mes capacités, je diversifie mes prestations, je suis désormais un peu plus qu’une bête de foire, un animal de cirque, mon audience s’élargit et je me produis sous une tente qui accueille une masse de fidèles à la foi inaltérable, un public respectueux, tenu à distance par la piste mais, comme souvent les hommes, hurlant à chacune de nos apparitions — et leurs cris désordonnés réveillent parfois en moi d’anciennes terreurs que je tâche de maîtriser : j’inspire alors calmement, je fixe la ligne flottante des spectateurs et je me concentre sur Monsieur Loyal, son haut-de-forme, sa redingote écarlate à passementerie or.





Chaque soir il entre en piste le premier sous des applaudissements d’autant plus hystériques que l’on n’a encore rien vu et que le plus extravagant est à venir, on est venu en famille et les enfants sont contents — on leur a offert des glaces sans regarder à la dépense —, ce sera l’unique sortie de l’année et elle se doit d’être mémorable, on espère être effrayé et émerveillé, les bêtes seront féroces et déchaînées mais aussi émouvantes et soumises, on imagine déjà, on redoute, et en réalité on espère que l’équilibriste tombe et que le dompteur se fasse dévorer, la chaleur et la promiscuité sont de formidables conducteurs de fièvre, on est ébloui par les rampes lumineuses, enivré par l’odeur de maïs grillé, et leurs applaudissements sont d’autant plus sonores que cette soirée est un événement qui divertit leur quotidien ingrat et répétitif, une fête attendue depuis longtemps, dont la perspective attendrit les jours difficiles, car rien ne ressemble à ça, cette débauche d’exploits, de couleurs scintillantes et de chairs.

Et d’abord la chair des femmes. Ce sont elles qui, précédant les acrobates, les clowns, les gymnasiarques et les bêtes, inaugurent le spectacle — femmes à moitié nues, femmes herculéennes, femmes interdites. C’est au cirque que je vais enfin approcher et connaître les femmes, celles auxquelles je suis irrémédiablement attaché, condamné par la légende et mon histoire, celles que les hommes ont toujours tenues loin de moi.



Quand la première d’entre elles apparaît, le silence s’abat comme la foudre, les yeux s’écarquillent, les crânes frissonnent, les visages ébahis ont pivoté vers le rideau de velours dont les pans s’écartent pour laisser passer la saisissante Madame Yucca. L’entrée en scène de cette créature de deux mètres pétrifie instantanément le public, une masse de gras et de muscles enrobée d’un maillot rayé que surmonte un visage hâlé en forme de poire, percé d’une bouche écarlate et ovale, d’un nez minuscule réduit à ses narines et de deux billes violettes enfoncées dans leurs orbites.

De ses mains larges et épaisses comme des battoirs, vissées aux bras par de fines attaches qui contrastent avec sa physionomie, Madame Yucca soulève un homme choisi au hasard dans le public et vient le déposer au centre de la piste. Elle demande alors au volontaire de lui tourner le dos et de se pencher en avant, paumes sur les cuisses. Puis, pieds nus fermement ancrés dans le sable, bras écartés, elle le saisit par la ceinture du pantalon, avec les dents, et fait ainsi le tour de l’arène tenant sa proie comme une chatte ses petits. Après avoir reposé le spectateur juste devant sa place, et sous les hourras du public et de l’épouse du volontaire, Madame Yucca grimpe le long d’une échelle de corde jusqu’au sommet du chapiteau où se balance un câble métallique qu’elle saisit à pleine bouche pour se jeter dans le vide, sans filet : d’en bas, ceux qui ont loué des jumelles peuvent distinguer sa mâchoire contractée, ses dents blanches et parfaitement alignées qui brillent sous les feux des projecteurs, son visage sédimenté, un bloc de granit, ses veines temporales qui forment de petits ruisseaux bleus. Je crains non pas qu’elle lâche prise mais que le câble métallique n’irrite sa langue d’un rose tendre que l’on voit claquer au fond de sa gorge quand Madame Yucca rit, déjetant sa tête en arrière.

Avant de quitter la piste, la femme Hercule exécute sa célèbre glissade de la mort ; se hissant à nouveau à une dizaine de mètres, elle défait ses épais cheveux noirs retenus en chignon, les enroule autour d’une poulie et ainsi suspendue par la tête se laisse dégringoler le long du même câble tendu cette fois en diagonale pour venir saluer à terre, scalp bien en place, rictus de douleur masqué par un sourire de circonstance. Madame Yucca que ne couvre aucune fourrure a la force des ours et je l’ai immédiatement aimée.



Celle qui lui succède est un tout autre genre de femme : menue et gracile, Lady Alphonsine entre en piste sur la pointe des pieds, liane blonde et pâle, vêtue d’un justaucorps bleu qui l’habille intégralement — elle pourrait tenir dans le creux de ma paume. Sifflements admiratifs dans la salle, cous qui se tordent pour voir la beauté. Au centre de la scène on a maintenant installé un mât de six mètres autour duquel s’enroule, raide comme un pas de vis, une étroite rampe de bois qu’Alphonsine va emprunter juchée sur une boule, une ombrelle de papier ajouré dans la main droite. Si la montée sur ce petit sentier semble facile quoique déjà impressionnante, la descente est périlleuse et le public du cirque, fataliste, retient son souffle devant cette insulte faite aux lois de la gravité. Mais Alphonsine jamais ne chute, jamais ne lâche son ombrelle, exécute trois fois la montée et la descente et quitte la piste avec une telle discrétion que les spectateurs se demandent s’ils ont l’autorisation d’applaudir.



Mademoiselle Octavia la Tour est la dernière de ce trio féminin qui inaugure chaque représentation. Octavia est une jongleuse redoutable dont le numéro, qu’aucun homme du cirque n’a jamais su maîtriser, consiste à manipuler simultanément des objets de formes et de poids divers, exigeant des efforts musculaires contrastés et une attention sans faille : un œuf, un boulet, une bouteille de champagne, un poignard, une brique et une pomme. Octavia jongle avec une facilité déconcertante tandis que son regard désinvolte se perd dans la foule, glisse et vagabonde, jamais interrompu par les objets qui dansent devant elle.

Tous admirent son air hautain que rehaussent une robe noire fendue sur la cuisse et un boa de plumes vert sombre, et moi j’admire également la complexité des muscles de ses bras, plus ou moins bandés, plus ou moins saillants selon que c’est l’œuf ou le boulet qui retombe dans sa main, mêmement souple et élastique.

Octavia aux multiples talents, que j’observe des coulisses, reviendra clôturer le spectacle en charmeuse de colombes et c’est miraculeux de la voir emportée au galop sur sa jument alezane, se tenant debout sur la selle puis agenouillée puis couchée sur le ventre, son long manteau blanc flottant derrière elle et le vol régulier des colombes à sa suite. Elles forment une succession de figures — pointes, ellipses, lignes — avant de s’abattre sur son bras, ses épaules, sa nuque, essaim neigeux qui l’entoure, nuage frétillant qui ferme la course alors que s’échappent des plis du manteau quelques graines picorées au vol, invisibles pour les spectateurs mais dont l’odeur farineuse volette jusqu’à moi ; et le public, amoureux, chavire.

Octavia m’autorise parfois à assister à l’entraînement des colombes. Je me tiens sur le bord de la piste tandis que la charmeuse aux poches pleines de graines dessine dans l’air, de son bras habile, les mouvements imprimés aux oiseaux. Leur piaillement me réjouit et c’est ainsi que j’imagine le chant des forêts que je n’ai jamais connu.

Il arrive qu’Octavia leur ordonne de venir se poser sur moi : je dois me tenir debout pattes écartées, elle sème alors quelques graines dans l’épaisseur de ma fourrure, que les oiseaux viennent picorer jusqu’à la dernière — sous l’aisselle, derrière l’oreille, au pli du coude ; mais je ne sens rien, pas un coup de bec ne m’atteint, pas plus que je ne sens les caresses d’Octavia, et cette insensibilité me peine. Je la vois frémir quand une plume glisse sur son bras nu et je voudrais tant me débarrasser de cette carapace de poils pour sentir sur ma peau à vif ce que sentent Madame Yucca, Alphonsine et Octavia, le poids délicat des pattes d’un moineau ou d’un baiser humain. Au cirque comme partout ailleurs les braises de ma mélancolie souvent se raniment.





Je mène ainsi une existence plutôt solitaire que seules viennent troubler mes trois amies. J’aime leur bonté volontaire, leur adresse et leur talent. Elles portent sur moi un regard bienveillant et neutre, leurs sourires et leurs mots tendres sont sans pitié ni appréhension, avec elles je reconduis enfin l’ancienne alliance des femmes et des ours. Elles seules peuvent m’approcher à tout moment de la journée sans que je grogne ou me détourne, je les laisse démêler, peigner et lisser mon pelage avant chaque spectacle. Alphonsine le fait briller avec quelques gouttes d’huile, Madame Yucca le lustre, Octavia le parfume d’ambre.

Je suis le seul animal de la ménagerie laissé en liberté dans l’enceinte du cirque — avec les chiens que l’on déguise en éléphants nains et les oies —, je peux ainsi rôder tout le jour autour du bout de campement qu’elles partagent, et de loin je les contemple qui se préparent : étirements, respirations et corps passés au talc que je butine comme du pollen.

Je sais que nous nous sommes follement aimés, nous apprivoisant mutuellement, partageant une admiration muette, rejouant chaque jour la surprise de nous découvrir.



Certains soirs, l’une d’elles, chacune son tour, se glisse jusqu’à ma cage dont la porte reste toujours ouverte. Elles viennent alors se blottir contre moi en silence, se mettre en boule comme un hérisson, se caler tout contre mon ventre, parfaitement immobiles durant une heure ou deux, ou même toute la nuit quand le mal du pays est trop fort ou le vent d’hiver trop froid. Je suis leur cabane, elles s’enfoncent dans l’épaisseur de ma fourrure comme dans un taillis profond, elles y disparaissent, aspirées, enveloppées, je finis toujours par m’endormir avec elles logées en moi, puis je me réveille en sursaut, stupéfié par leur audace, elles n’ont pas bougé et je sens à peine leur présence qui s’allège à mesure qu’elles sombrent dans le sommeil. Alphonsine et Octavia me semblent friables comme des miniatures de sel mais Madame Yucca c’est autre chose. Elle trouve entre mes pattes le seul refuge possible à son corps démesuré, elle s’abandonne, c’est inespéré, soudain vulnérable et minuscule dans mes bras. Avec moi Madame Yucca peut enfin se faire oublier, disparaître à l’abri du corps d’un autre, échapper quelques instants à la solitude des forts, et j’enlace alors sans craindre de tuer, je la berce, la femme Hercule et moi neutralisant nos puissances respectives, dans cette étreinte devenus doux comme des agneaux. M’a-t-il été donné avec Madame Yucca l’occasion de perpétuer ma race maudite ? de faire de ma merveilleuse exception l’avènement du règne des métis, d’être un sorcier et un homme nouveau, un oracle et l’avenir du règne animal ? Madame Yucca désirait peut-être cette union, mais humain trop humain j’ai réprimé avec obstination mon désir mon instinct, refluant, renonçant — tous les élans de mon corps désormais circonscrits aux seuls numéros de cirque —, colonisé par les souvenirs d’une violence que je ne voulais ni lui transmettre ni lui infliger. La serrant contre moi dans l’obscurité embaumée et chaude de ma cage, je me suis vu homme entravé et animal empêché, bestialité perdue et évidence disparue, je me suis vu éloigné de ma vie, homme invisible et bête incertaine, je me suis vu bander en vain.





Les femmes m’ont deviné mais gardent tous les secrets. Elles sont mes complices et, pour le reste, je me tiens le plus possible à l’écart des hommes, dans une douce apathie, m’abandonnant à une forme de contemplation quand je ne suis pas requis sur la piste. On me laisse déambuler, on m’octroie un régime d’exception dont je n’abuse pas, aucun méfait ou débordement ne peut m’être reproché, je ne me rends coupable de rien, bête docile et sage, si bien domestiquée qu’on en oublie ma présence étrangère, un ours devenu presque invisible quand il flâne sur le campement, une silhouette familière qui vagabonde en silence — promenade rituelle entre les cages et les baraquements qui fument — ou s’exile dans un recoin pour somnoler.

J’exécute chaque soir mon numéro avec une parfaite dévotion et une extrême obéissance, puis la collaboration cesse jusqu’au lendemain, on ne me demande plus rien, si ce n’est quelques séances d’entraînement sous l’œil critique et attentif de Lady Alphonsine.

Une seule fois, dans les premières semaines de mon séjour au cirque, on tenta de s’immiscer dans mon existence, de m’accoupler avec l’autre ursidé de la ménagerie, un panda géant, sans doute dans le but de donner naissance à une créature bizarre et lucrative que les foules viendraient admirer pédalant sur un tricycle. Mais si j’ai renoncé à Madame Yucca ce n’est certainement pas pour me livrer au panda. Le dompteur nous enferma en vain trois nuits de suite dans la même cage, nous gavant de fruits rouges et de racines de gingembre, mais ce qui fut d’abord de l’indifférence vira rapidement à l’hostilité et nous ne sûmes que nous éborgner et nous cracher dessus. Après cette tentative malheureuse on me laissa en paix et la porte de ma cage ne fut plus jamais verrouillée.



C’est devant cette cage que chaque soir le clown blanc vient me chercher, quand le soleil décline, une heure avant le début de la représentation, pour que les femmes aient le temps de me préparer, de m’habiller, que j’assiste à leurs numéros, que je me chauffe et me concentre en coulisses. Le clown à l’air digne et sérieux me trouve toujours au même endroit, couché à l’entrée, il me prend alors par la patte et nous rejoignons la tente main dans la main.

Mon numéro, que j’exécute seul en piste, n’est pas le plus impressionnant du spectacle mais il demande une certaine dextérité et réjouit les enfants — et sans enfants plus d’ours, plus de singes, et sans ours et sans singes plus d’enfants, nos destins sont liés.

Je suis programmé juste après l’entracte durant lequel des clowns à pois distribuent de la citronnade au public, c’est donc moi qui ouvre la deuxième partie du spectacle, alors que l’orchestre reprend ses ronflements de trompettes, ses galops de tambours et ses affreuses cascades de cymbales qui me vrillent l’estomac. Monsieur Loyal annonce la bête extraordinaire et redoutable, venus d’un pays effacé de la carte, dont la beauté n’a d’égale que la force, dont la douceur cache une puissance phénoménale, dont l’intelligence en fait quasiment l’égal des hommes. Il ménage ses effets, réserve mon nom, réclame aux spectateurs des encouragements, qu’on me fasse venir ! L’épais rideau de velours rouge s’ouvre enfin, j’apparais, c’est l’ours ! Je glisse jusqu’au centre de la scène en position de vitesse, juché sur des patins en acier à lanières de cuir, vêtu d’un gilet brodé et coiffé d’un chapeau de zouave. Premier tour de piste, second tour de piste, dérapage contrôlé, les roues crissent, je m’immobilise au centre de l’estrade, bras levés tête renversée, je marque un temps d’arrêt, fais claquer mon patin, le public s’exclame d’une seule voix : olé !

Bien que j’agrémente ma prestation de quelques tours d’équilibriste et de danseur sur boule, le patinage constitue l’essentiel de ma tâche et c’est ainsi que m’annonce le programme : l’ours patineur. Je roule sur un plancher de bois, en avant en arrière, traçant des diagonales, des paraboles et des cercles, les yeux bandés pour corser l’affaire puis, pour la corser encore un peu plus, un jeune trapéziste grimpe sur mes épaules. J’enchaîne ainsi une dizaine de figures de plus en plus complexes — saut de lapin, pied libre lancé en avant, pied porteur montant sur la pointe, réception sur la pointe du pied libre, glissé sur le pied porteur, axel, demi-flip, saut de valse et tour jeté, départ pied droit réception pied gauche, entrechat, une chorégraphie impeccable qui impose silence et respect aux spectateurs. Je dépose le trapéziste à terre, je virevolte maintenant comme une ballerine, porté par ces minuscules patins, accessoires magiques et ridicules sur mes larges voûtes plantaires, pourtant je ne tombe jamais, tout me semble facile, et monté sur roues je suis un oiseau, mon centre de gravité trouve l’équilibre parfait, l’attraction terrestre s’estompe, une légère brise caresse ma fourrure, encore un tour de piste, je patine d’un air dégagé, pattes croisées dans le dos, je slalome entre des bouteilles de champagne, un dernier tour, je salue enfin, clameur dans l’assistance, doigts tendus dans ma direction.

Et c’est ainsi chaque soir, une routine sans danger, quelques minutes de performance pour une vie de tranquillité sinon, une vie plate mais sans heurts, sans haine — je m’en contente. Chaque soir j’ai droit à un rappel et on tape en cadence des pieds et des mains encouragé par le chauffeur de salle, je reviens au centre de la piste, les enfants me jettent des pop-corn et des serpentins, je brandis un trombone, le porte à ma gueule dans un geste solennel et entame une marche militaire tout en continuant à