Main La nuit est le manteau des pauvres

La nuit est le manteau des pauvres

Year:
2017
Language:
french
ISBN:
7f81fab6be1a0b30d145194430532b417ad2a666
File:
EPUB, 2.21 MB
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1

La peau de l'ours

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 449 KB
2

La nuit des enfants qui dansent

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 968 KB
COLLECTION FOLIO





Claude Roy





La nuit

est le manteau

des pauvres





Nouvelle édition

revue corrigée





Gallimard





Claude Roy est né en 1915 à Paris, d’une famille venue de Charente. Il a raconté sa vie, sa formation, ses idées, dans les trois brillants volumes de son autobiographie : Moi Je, Nous, Somme toute. Poète, essayiste, romancier, il est aussi un grand voyageur qui a toujours été attentif aux drames du monde et à ses espoirs. La guerre, la résistance, les États-Unis, la Chine, le tiers monde, l’U.R.S.S. tiennent une place considérable dans son œuvre. Cette grande rumeur du monde était déjà présente dans son premier roman, La nuit est le manteau des pauvres, écrit en 1946 et 1947, publié en 1948.



Le narrateur s’attache à une amnésique, Maria. Qui est-elle ? Maria Concepcion Rodriguez, qui s’était cachée dans une grotte, pendant la guerre civile d’Espagne ? Maria Livernèze, une merveilleuse petite fille charentaise ? Maria Plaisac qui, en juin 40, sous les bombes, poussait dans une brouette le corps de son mari mort ? Maria Lewisham, fille de bonne famille anglaise, parachutée en France, pourchassée par la Gestapo ? Maria Bontempi, Italienne, qui finit dans un cirque en Norvège ? Maria Suchenwirth, pianiste viennoise ? Maria la Russe ? Ou bien quelqu’un d’autre ? Celui que Maria se met à aimer meurt avant qu’elle ait retrouvé la mémoire. Qu’importe si elle se souvient ensuite qui elle était. Ce n’est pas celle-là qu’il a connue.

Dans La Nuit, comme dans tous les romans de Claude Roy, on trouve l’obsession du Paradis à deux, de l’île où les amants oublient le monde, mais le monde ne se laisse pas oublier si facilement.





À Claire



mai 1948.





Ce petit monde meurtrier

Est orienté vers l’innocent

Lui ôte le pain de la bouche

Et donne sa maison au feu

Lui prend sa veste et ses souliers

Lui prend son temps et ses enfants.



Ce petit monde meurtrier

Confond les morts et les vivants…

Paul Éluard,

Poésie et Vérité, 1942.





I





Maria m’apparaît pour la première foi; s la nuit, de l’autre côté d’une vitre, très loin, mangée de noir, et si vite effacée. Dans la grosse édition rouge et or de Vingt mille lieues sous les mers, il y a des images que je ne retrouve jamais sans penser à Maria. Aronnax, Ned Land, Conseil et le capitaine Nemo regardent dans l’obscurité, derrière un verre épais, un plongeur mélangé à l’eau glauque et aux poissons modèles. Et moi aussi, j’étais dans le noir, et — de l’autre côté du miroir — tout glissait silencieusement, une passante, un visage entrevu. Je n’ai su que plus tard le nom de la passante.





C’était à la fin de l’avant-dernier hiver de la guerre, dans un train. Je dormais mal. J’étais perclus de rêves mal dégrossis, où je courais sans fin, me cognais dans des sentinelles, m’éveillais à demi, encore tout empêtré de barbelés, de mots allemands hurlés, recht, Achtung, raus (peut-être un jour apprendrai-je un autre allemand que celui-là. Je lirai Goethe et Novalis dans leur langue. Mais j’ai peur de ne pas pouvoir. Même les plus doux, les plus mélodieux d’entre eux, il me semblera toujours qu’ils crient). Puis je redescendais dans mon sommeil, avec une pierre au cou.

On m’avait placé dans un coin, près de la fenêtre aux rideaux tirés, pour que je sois le plus loin possible des sentinelles allemandes, au moment des vérifications. Je n’avais pas très chaud. Dans une gare, on décrocha notre wagon. Mes compagnons étaient trop fatigués pour que le soudain silence puisse les éveiller. J’étais tout seul à ne pas dormir, dans ce compartiment froid et qui sentait mauvais. J’avais mal aux reins. Il faisait noir. Un haut-parleur se mit à crier quelque chose, très loin de nous. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. La voix dans le noir, assourdie, était bizarre comme ces conversations de la pièce à côté, enfant, on a la fièvre, au lit, et les grandes personnes, incompréhensibles, prennent le café en bavardant au ralenti, ou bien est-ce les cloches de la fièvre ?

Je soulevai un coin du rideau. Nous étions à la lisière d’une grande carcasse de métal qui avait dû être une verrière, mais les bombardements avaient brisé le verre. À travers la charpente de fer, nettoyée comme les os d’un squelette âgé, on voyait des étoiles maigres, échappées des nuages. Un type passa sur le quai, une caisse à outils à la main et un sac sur l’épaule. Un-Seul-Pied se réveilla.

— Dis, où c’est qu’on est ?

— Sais pas, dis-je.

— Encore l’Allemagne ? dit-il.

— Peut-être.

— Merde, dit-il ; et il se rencogna pour redormir.

J’accrochai le rideau pour dégager un coin de la fenêtre. J’enfonçai ma main libre dans les poches de la capote que m’avait prêtée l’infirmière. Je me souvenais bien de mon nom. Oui : Grosjean, Léon, 72 491. Le pansement au bras gauche m’ankylosait. L’infirmière aurait pu se dispenser de le serrer comme ça. On entendait des wagons de marchandises se tamponner. J’avais envie de fumer, mais plus de tabac. La poche de la capote était tapissée de petits flocons de poussière, de grains de tabac, de bouts minuscules d’allumettes. Je rigolais un petit peu, en me voyant dans ce train, après toutes les histoires des jours derniers, dans la peau d’un Grosjean Léon, et la capote d’un je ne sais pas qui, il a laissé un petit peu de lui dans ce fond de poche. Je me demandai si je trouverais ma cendre d’avant la guerre dans les poches de mes vestons, chez moi, une pincée de tabac américain, un peu de sable d’Antibes, un timbre déchiré et une pièce d’un sou. Je sentais le chien sale, et des pieds. C’est curieux, on se fait très bien à sa puanteur à soi. Celle des autres étonne. L’odeur de pourri d’Un-Seul-Pied me semblait insolite, mais je reconnaissais le fumet de ma crasse à moi.

Je commençais à m’habituer au noir. Nous stationnions dans une grande gare, plutôt démolie. Catapulté majestueusement par sa locomotive, un wagon arrivait de l’autre bout de la verrière sur une voie parallèle à la nôtre. Un fourgon à bestiaux. Des vaches gueulaient à l’intérieur, et ces mugissements sur roues passèrent devant nous, enveloppés de noirceur allant le dieu des vaches sait où. Puis j’entendis des pas clac-claqueter sur le quai, s’approcher. Je distinguais un trench-coat beige, une femme tête nue, je voyais mal ses traits. Elle avait de très longs cheveux que je discernais, coulant sur ses épaules, des cheveux si bizarrement luxueux que j’eus la bouche séchée, de les deviner dans l’ombre, au milieu de la gare nocturne et délabrée, des vaches et de leurs plaintes, dans ma crasse froide, et le fétide, clos, dur compartiment. Elle passa sur le quai devant la fenêtre, lentement, les mains dans ses poches, ses semelles de bois battant une mesure de métronome lent, allant le dieu des cheveux de luxe sait où. Je n’avais pas beaucoup pensé aux femmes depuis longtemps. L’infirmière de ce wagon de rapatriés sanitaires, qui m’avait mélangé à ses malades pour me faire passer les frontières (c’était chic de sa part), je crois que c’est la première femme que je voyais, à qui je parlais depuis des temps et des temps. Mais celle-ci, émergeant de la nuit, y rentrant avec sa chevelure sauvage, tout ce que j’ai vu d’elle, me rendait tout d’un coup un corps d’homme, et ce petit crépitement chaud entre le regard, l’esprit, la peau, le bout des doigts. Je guettais sur le quai son retour. Mais je ne vis plus rien. Elle était perdue pour moi, dans cette gare improbable. Je tirai le rideau et m’endormis. Quand on accrocha notre wagon au train, la secousse m’éveilla à peine. Nous roulâmes tout le reste de la nuit. Je crois que je rêvai à quelques femmes. Mes rêves étaient en avance sur ma liberté. Pour la première fois.





Un peu avant Paris, l’infirmière de la Croix-Rouge vint me réveiller.

— Il va falloir vous changer, dit-elle. Voilà votre billet, je l’ai fait prendre à la dernière station.

— Merci, dis-je.

J’avais le bras ankylosé dans mes bandages. Je ne le possédais plus comme mon bras à moi. Mon esprit était, au-dessus de mon corps engourdi, comme une flamme vive, frivole, une lueur dansante d’alcool au-dessus d’un punch. Je ne sentais presque pas mon bras, et je pensais un instant que, dans ce compartiment, tous les gars qui dormaient autour de moi, eux ne sentaient plus — plus du tout — leur bras, ou leur jambe, et celui-là une oreille, son nez sortait d’un gros cocon de toile blanche et de crêpe velpeau, il ressemblait à une chenille, à une momie, à tout ce qui dort entre des bandelettes en attendant, en attendant quoi ? À ma droite, il y avait Un-Seul-Pied ; en face de moi, le ronfleur n’avait plus de main droite, et tout d’un coup, j’eus honte d’être complet, des pieds à la tête, et terriblement envie d’être désentravé, de marcher dans le couloir du train, en sentant à chaque pas des pieds dans les chaussures, à chaque déhanchement du train mes mains vivantes, mes deux mains accrochées aux barres de métal. Je me trouvais salement privilégié, honteusement joyeux, intact (et libre maintenant), au milieu du compartiment, avec sa cargaison d’estropiés : le borgne qui dormait en fermant complètement un seul œil, le bon — le béquillard à la tête de Musée Dupuytren — le sans-mains avec ses moignons d’ouate et de pansements, blancs, du givre aux branches d’un arbre. Il faisait encore noir, et l’ampoule bleue, dans la veilleuse, allumée par l’infirmière, donnait une lumière sale, brouillée, hypocrite, un effleurement de clarté crasseuse et funèbre sur l’enchevêtrement des sacs, des musettes, des capotes, et des corps mutilés que les dormeurs mélangeaient dans leur sommeil. Celui qui dort, en rêve, il prend des choses avec ses mains, le cri de la locomotive entre dans ses deux oreilles, il tape sur la terre dure avec ses deux pieds d’homme, il sent la plante de ses deux pieds enfoncer dans le sable chaud, il ne sait plus où est la frontière entre sa peau et la peau de la plage ; celui qui rêve sait-il qu’il va se réveiller avec une main, une oreille, un pied en moins, à tout jamais en moins ? Il paraît qu’on peut se faire à tout, se faire à être un petit peu moins que tout le monde, à pouvoir moins, à sentir moins, à respirer moins, à n’être plus qu’un gros caillot de chair vivante, comme les types qui ne sont plus qu’un tronc et un visage manipulés par des docteurs, des infirmiers, des machines avec des courroies, et ils s’agrippent désespérément à ce gros morceau informe où le sang apprend à faire sagement son parcours limité, étriqué. Les gens dont le regard est cogné par le cul-de-jatte, par l’homme-tronc, par les réduits-à-rien des hôpitaux et des rues, les gens disent : « Moi j’aimerais mieux mourir. » Mais le cul-de-jatte, l’homme-tronc, le réduit-à-rien ne veulent pas du tout mourir ; ils s’accrochent de toute leur force à leur présence sordide et précaire, à ce gros bloc ignoble, fragile, mutilé, ce kilo de boucherie palpitante qui est leur corps à eux, leur destin à eux, leur chance à eux d’être présents à la surface du monde et de la vie et de s’imbiber de toutes ces bonnes choses, soleil, regards, paroles, nourritures, jusqu’au jour où la mort presse l’éponge, et lui fait dégorger avec ses souvenirs, la vie.





— Tout s’est bien passé, dit l’infirmière.

— Ils n’ont pas fait d’appel ? dis-je.

— Ils ont seulement compté les bonshommes, dit-elle. Vous dormiez. À Châlons. Les papiers étaient en ordre. Le type du contrôle avait envie de dormir.

— C’était avant la gare où on s’est arrêté ? dis-je.

— Quelle gare ? dit-elle. On s’est arrêté dans des tas de gares. Enfin, vous voilà tiré d’affaire.

— C’est de la veine !

Elle m’aida à enlever le pansement qui me camouflait. Elle déroulait les bandes de crêpe velpeau, une épingle de sûreté entre les dents. Mon bras me revenait, je m’étirais. Elle sentait l’eau de Cologne et le lierre. Elle avait des taches de rousseur. Par le bord de la fenêtre et du rideau, on voyait passer des petites gares précipitées, des maisonnettes, et se lever un jour genre coqs qui chantent, sonnettes dans les salles d’attente et leçon de gymnastique à la radio. Et cette rengaine idiote de je ne sais pas qui, que chantait, hier soir, Un-Seul-Pied, « Ça sent si bon la France ».

— Maintenant, dit-elle, je vais vous laisser deux minutes. Voilà vos vêtements civils. Vous poserez la capote, le calot et le pantalon dans le filet. Je suis dans le dernier compartiment. Je vous y attends.

Je pensais : j’ai une veine formidable. J’ôtais les frusques de gros drap kaki. Je me sentais léger, léger. Je marche sur la mer. J’ai une veine, une de ces veines. Tout s’était bien passé. J’avais basculé dans mon sommeil, sans m’en apercevoir, comme un sablier, entre le temps d’un prisonnier et celui d’un homme comme les autres. Salut, Grosjean Léon. À se revoir. Je me sentais inattendu, en train d’enfiler un pantalon à raies, un vrai froc de chef de bureau, au milieu de tous ces bonshommes. Je heurtais la jambe d’Un-Seul-Pied en mettant ma ceinture. Le borgne était réveillé, lui aussi. Il me regardait sans rien dire. Tout d’un coup, je m’aperçus qu’il me souriait. Mais c’était seulement sa bouche qui souriait, et désormais, ce ne serait plus jamais que sa bouche qui sourirait : on ne peut pas sourire avec un seul œil. Toute la force d’un seul œil est prise à regarder. Je lui souris aussi.

— Alors, on arrive, petite tête, dit Un-Seul-Pied. On met les bouts ?

— Oui, mon pote, on arrive, dis-je.

— On est quand même des vernis, dit le borgne. Demain, je serai chez mes vieux.

Je nouai la cravate noire que m’avait donnée l’institutrice lorraine, c’est la cravate de mon pauvre défunt père. Je trouvais saugrenue cette espèce de gaieté rigolarde chez le borgne.

— Qu’est-ce qu’ils font, tes vieux ? dis-je.

— Ils ont un tabac, place de la Contrescarpe. Si des fois tu passes par là, viens boire un verre avec moi.

— Sûr. Tu crois qu’ils contrôlent les papiers à la gare, pour les civils ?

— J’en sais rien, dit le borgne.

— On verra bien, dis-je.

— Fais quand même gaffe, dit Un-Seul-Pied. Ce serait con de te faire poirer ici.

— T’en fais pas, dis-je. Alors, salut !

— Salut, dit le borgne.

— Salut, dit Un-Seul-Pied. Et bonne chance. Ou plutôt : merde !

— La même chose pour vous, dis-je.

Je pliai les effets militaires. Je jetai un dernier regard sur les types écrasés de sommeil. Le borgne me donna une cigarette, et une autre à Un-Seul-Pied. Nous nous allumâmes. Un peu de fumée alla se promener au-dessus des têtes, verdâtres dans la lumière confuse, et les paquetages de muscles, de nerfs, de poumons, de sang, les sept hommes empilés dans le compartiment, avec chacun leur livre de chair prélevée au hasard de la guerre par un usurier édenté, avec chacun leur petite joie sordide et magnifique : je suis vivant, je pourrais être mort et je suis vivant.

J’ouvris la portière. Le borgne me regardait avec un air jovial et je sentis l’odeur du compartiment, laine, crasse, éther, godillots chauffés. Je sortais de cette caverne chaude, écœurante, comme tous les conquérants du monde sont sortis un jour, émergeant à la lumière, remontant des enfers, des grottes magiques, des souterrains de ténèbres, libres, libres. Je refermai la portière, remontai le store du couloir, abaissai la glace. L’air frais, comme un verre d’eau jeté à la figure. À l’horizon, il y avait une bande rosâtre, un long trait de rouge à lèvres sur la peau blême du ciel, le ciel obscur, fatigué de la nuit. Ce n’était que cela, encore, l’aurore, mais c’était aussi tout cela, cette fraîcheur du matin, un coq qui chantait, enroué, au passage du train, une main indolente qui nettoyait le ciel comme avec un chiffon une vitre embrumée, et le jour étirait sa lumière, entrait partout, enveloppait tout. J’aurais crié, crié comme l’enfant qui vient de naître : on le gifle, un cri jaillit de lui avec l’air qui entre en lui. Je criais, et au-delà de ma fatigue, de mon corps courbaturé, je me sentis emporté par une vie juste inventée, neuve comme le matin. Je suis ridicule, pensai-je. Je relevai la glace.

Derrière les stores baissés de chaque compartiment, il y avait ce magma de dormeurs saignants, et, malgré leur pesanteur de l’autre côté de la paroi du couloir, malgré leur présence muette au-delà de la chanson métallique du train sur les rails, je sentais en moi ma vie, compacte et aiguë comme un glaçon qu’on suce, ma vie, ma chance et cette joie dans tout mon corps, à laquelle j’osais à peine donner un nom : la liberté. Ma liberté, entière, deux yeux, deux mains, deux pieds, tout mon corps dont la fatigue même dessinait les contours, plus présent d’être si las. Hier matin encore, j’étais à l’appel dans la nuit noire, battant la semelle sur la terre givrée, ein, zwei, une tête de bétail dans le troupeau. J’entrai dans le compartiment des infirmières. Il y en avait deux qui dormaient. La mienne, l’air sage, appliquée, tirant la langue comme un écolier, écrivait sur les formules imprimées des choses, avec un crayon encre.

— Vous pouvez dire que vous êtes verni, dit-elle. Je crois bien que c’est le dernier convoi de rapatriés sanitaires avant longtemps. Les Boches deviennent nerveux. Ils ont d’autres chats à fouetter. Vous aurez tout de même profité de leur… « générosité ».

— Je ne sais pas que vous dire, comment vous remercier, dis-je.

— Ne me remerciez pas, dit-elle. J’espère que tout ira bien à la gare de l’Est. Je le pense. Et elle ajouta :

— Maintenant, il faut que vous alliez dans un compartiment de civils.

— Oui, dis-je. Vous avez été épatante.

— Comme n’importe qui, dit-elle. Venez. Le wagon est fermé. Je vais vous ouvrir la porte du soufflet. Il y a un compartiment de troisième à côté.

La fatigue sur son visage tout ordinaire dessinait, autour des yeux, une petite zone ombreuse, émouvante. J’essaierai de me souvenir de toi, de la tête qu’avait la fille qui m’a donné finalement la liberté. Mais quand elle eut fermé derrière moi la porte, elle me sourit. Après, j’étais bien trop excité pour penser encore à elle. Et aujourd’hui, je ne me souviens plus du tout d’elle. Elle avait des taches de rousseur, les yeux cernés. Elle sentait l’eau de Cologne et le lierre.

Il n’y avait pas grand monde dans ce train. On m’avait dit qu’en France les gens s’entassaient dans les couloirs, s’accrochaient aux tampons. Mais ce jour-là, le couloir était vide et quand j’entrai dans le premier compartiment venu, il n’y avait qu’un voyageur, une fille étendue sur une des banquettes. Je ne vis qu’une chose d’elle. Les longs cheveux châtain clair, coulant sur son épaule.





II





Ces danseurs qu’on voit au music-hall. Ils tiennent une fille par les pieds dans les projecteurs, la font tourner, la plient sur leur épaule, la lancent en l’air, la précipitent, la ressaisissent, l’air dégoûté, indifférent. À la fin, ils la jettent aux pieds des spectateurs. On avait jeté cette fille à mes pieds.

Elle était là, en travers du compartiment, en travers de ma journée. La plus belle journée de ma vie depuis longtemps. Je portais un veston trop étroit, un pantalon de chef de rayon à rayures, et, pour tout bagage, deux chemises sales dans un journal. Mais hier encore j’étais un prisonnier évadé, haletant comme un chien, les pieds recrus et l’esprit fourbu d’une seule idée. Aujourd’hui, non. La preuve, c’est la façon dont cette fille entra en moi, m’occupa. Dont son long corps étendu sur la banquette s’installa à l’intérieur de moi, avec un grand vide surpris autour d’elle, un grand vide soudain en moi. Je n’étais plus du tout excité, mes nerfs se dénouèrent d’un coup. Je m’assis en face d’elle. Elle ne s’était pas réveillée quand j’étais entré. Je restai là, attentif à ne pas faire de bruit. Je devais avoir l’air bête. Je suppose qu’on a toujours l’air un peu bête dans les moments un peu importants (Orphée quand il se retourne, voit — et perd — Eurydice, Ulysse quand il rentre à la maison, Tristan quand il place l’épée, le soir, avant de dormir, entre Yseult et lui).

Simplement une fille sale, pâle et dépeignée, en trench-coat, couchée, courbaturée, sur une banquette de bois, et qui n’avait pas très chaud. Mais ce corps pas heureux, pas abandonné, la joue perdue à la lisière du visage tourné vers la cloison, l’imperméable froissé, c’était assez pour m’assourdir de silence. Depuis des mois et des mois, je n’avais pas connu un silence du dedans et du dehors pareil à celui-là. Même dans la nuit des prisonniers, le ronflement des dormeurs voisins, le ronronnement des souvenirs qui remontent même quand on n’a pas envie d’eux, empêchent le silence d’être jamais silencieux. Mais il avait suffi, en un instant, que je rentre dans ce compartiment. Simplement une fille sale et dépeignée, en trench-coat, dans un compartiment de troisième vieux modèle, banquettes en bois. Mais elle était belle comme une cascade.

Je restai un moment comme ça à la regarder, et puis je me dis que j’étais complètement idiot. Un type qui a passé quelque chose comme trois ans dans des camps de prisonniers, il réussit, après trois fois ratées, à se tirer de là, il tombe en arrêt sur la première bonne femme venue, et il n’en revient pas. Il en a envie, tout simplement, il a envie de tout en général, et, là-dessus, il se monte la tête. J’ai l’habitude de me méfier de mes premiers mouvements. Le second mouvement est d’ailleurs rarement supérieur au premier mouvement, la sagesse absolue serait de ne pas faire de mouvement du tout. Mais personne n’est sage. Heureusement.

J’allais chercher toutes les raisons possibles d’être indifférent. Je ne savais pas du tout d’où venait cette fille, qui elle était. Je l’avais entrevue sur un quai de gare, je ne savais même pas de quelle gare, en Allemagne ou en France ? Était-elle Française ? Était-elle si belle que ça, d’ailleurs ? Alors elle se retourna en dormant, et je vis son visage. J’étais en train de me dire qu’il y a des milliers de femmes dans Paris, dont je connaissais déjà deux bonnes douzaines, et que pour le moment j’avais surtout envie de fumer. Mais elle se retourna en dormant, et je vis son visage.

Une certaine façon qu’a une certaine qualité de peau et de chair maigre d’envelopper une certaine architecture d’os et de muscles, une tête de s’attacher à un cou, les tours que fait dans un corps, de cœur au cœur, un certain composé chimique et biologique de globules, de sels et d’eau, pourquoi est-ce que tout cela peut devenir brusquement si important pour un être ?

La respiration de la dormeuse, ses paupières closes, une oreille entrevue à travers les cheveux châtain clair, une main sortant à demi de la poche du trench-coat, je ne voyais plus que cela au monde. Cette petite tête parfois un peu crispée dans le sommeil, qui frissonnait vaguement de pensées invisibles, comme un champ de blé sous le vent, elle effaçait tout le reste ; un gros plan qui vient remplir, boucher, écraser l’écran.

Comme c’est banal : une aventure de chemin de fer, la belle voyageuse inconnue, le romantisme au long cours. Je deviens stupide, pensai-je. J’allais et je venais ainsi, de l’enthousiasme à la dépréciation, partagé entre l’irritation que j’avais d’être pris au premier piège venu, et le plaisir d’être si violemment ému par une créature vivante. C’est un sentiment que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Mais si j’essayais de songer à tous les intérêts que la liberté allait me rendre, je trouvais absurde de les engloutir, sans plus attendre et avec tant de précipitation, dans le seul intérêt porté à une rencontre de hasard. À la première venue…

Pendant ce va-et-vient de chaleurs et de réticences, nous entrions en gare. La dormeuse ne s’en aperçut pas. Je pris mon paquet et sortis. Dans le couloir, je me retournai. Elle dormait toujours. Je revins sur mes pas, posai ma main sur son épaule. Elle ouvrit les yeux.

— Nous sommes arrivés, dis-je.

Elle ne bougeait pas. Elle me regardait de très loin, de l’autre côté d’un rideau de fumée intérieure.

— Mademoiselle, dis-je, c’est Paris.

— Paris ?

Elle se redressa, s’assit, en défroissant sa jupe et son imperméable tout fripés.

— Ah, Paris ? dit-elle.

— Oui, dis-je. Nous sommes arrivés.

Elle répéta, comme si ces simples mots la surprenaient très fort :

— Nous sommes arrivés ?

Elle parlait français avec un léger accent, même pas un accent, une ombre de nuage bizarre entre le soleil et les mots.

— Wir sind gekommen, dit-elle.

— Oui, dis-je.

— Ho pensato tutta la notte che devo partire oggi, dit-elle.

— Nous ne partons pas, nous sommes arrivés.

— Merci, dit-elle.

Elle se leva. Je m’aperçus qu’elle n’avait pas de bagage. Cette fille sans rien dans les mains, mal réveillée, qui passe du français à l’allemand, de l’allemand à l’italien. Curieux. J’étais intrigué. Nous descendîmes ensemble du wagon. Elle marchait à côté de moi sans rien dire. Je n’osais pas la regarder avec trop d’attention. Tout d’un coup, elle trébucha, se reprit, s’arrêta.

Ensuite, elle était étendue par terre, sur le quai, et les gens se précipitaient. Évanouie.





III





Au petit café, en face de la gare, le serveur du zinc rit doucement quand je commandai :

— Un crème.

C’était machinal.

— Vous croyez au Père Noël, dit-il.

— Je viens de la campagne, dis-je.

(Quelle campagne ?)

— Faut être péquenot pour avoir des idées comme ça, dit-il. Et il cria : un noir, un !

Le café avait un sale goût d’escarbilles et de fumée fondue.

On avait emmené la fille au buffet de la gare, dans un grand brouhaha de propos pathétiques et idiots : si c’est pas malheureux, une si belle môme, paraît que c’est la faim, elle n’avait rien mangé depuis huit jours, c’est son mari que les Allemands ont arrêté, elle a eu un coup sur la tête, elle est enceinte, elle a eu des vertiges. Je suivis le groupe des sauveteurs qui la ballottaient avec un empressement maladroit. Je n’avais pas trop envie de me faire remarquer, mais, après tout, j’étais un curieux parmi les autres. Faites-lui boire du cognac, mettez-lui des compresses froides sur le front, tapez-lui dans les mains. Ses cheveux étaient en désordre autour d’elle, il n’y avait qu’eux à avoir l’air vivants. Je suis toujours étonné du goût qu’ont les gens de se rendre utiles, et d’expliquer. Finalement, elle n’allait pas mieux. Il y avait au buffet un type qui prenait un café et qui était docteur. Il joua très bien son rôle de docteur, écartez-vous, s’il vous plaît, de l’air, mettez quelque chose sous sa tête. Il prit le pouls, ausculta le cœur, et tout et tout. Il avait l’air concentré et soucieux. L’évanouie ne revenait pas du tout à elle. Le docteur demanda qu’on téléphone pour une ambulance, à Laënnec.

— Vous direz : de la part du docteur Beurret, cria-t-il au patron du buffet qui allait téléphoner.

Les hommes de l’ambulance arrivèrent dix minutes après, avec une civière. On emmena la jeune fille. Je sortis de la gare. Personne ne me demanda rien.

Je pensais à ces cheveux châtain clair, autour d’un visage trop blanc. Je quittai le café où j’étais en train de rêvasser et je marchai un peu dans Paris. Il faisait froid sec. Les arbres de Paris n’avaient jamais été si bien dessinés. Il y avait des garçons en culottes de golf et blousons qui pédalaient sur des tandems pour tirer des dames et des gros messieurs, et des tas de cyclistes partout, avec des filles assises sur les cadres ou à califourchon sur les porte-bagages. Aux carrefours, des poteaux indicateurs allemands, noirs et jaunes. Je pris le métro. Il s’arrêta entre deux stations. Une alerte, dirent les gens. Je n’avais jamais vu de si près les murs suintants du métro, et les petites niches dans la paroi pour que les ouvriers de la voie se mettent à l’abri. Je descendis avec quelques aventureux, les impatients. Nous marchâmes en file indienne sur un petit sentier de ciment qui longeait les rails. Je m’aperçus que j’avais oublié les deux chemises enveloppées dans le journal, je ne savais plus où. Tant pis. Je rentrai chez moi. Le gaz était coupé, l’électricité était coupée, l’eau était coupée. Moi aussi, j’étais coupé. J’allai emprunter de l’argent à mon oncle Durand-Delacre. Tu aurais pu attendre, dit-il, la guerre sera finie dans trois mois. Tout cela n’avait pas l’air vrai.





Pendant huit jours, je ne pensai plus du tout à la fille du train. Je m’étais un peu laissé monter la tête dans le wagon. La fin de l’histoire m’avait douché.





Quand mes papiers furent à peu près en règle, mon oncle Durand-Delacre me dénicha une situation, dans une affaire de publicité. Mon patron était jeune et gentil, un peu faisan, mais sympathique. Il me trouva mauvaise mine. Il avait lu dans un journal un article sur le « complexe de non-réadaptation des prisonniers rapatriés ». L’auteur expliquait qu’il valait mieux rester dans les camps que revenir trop vite. Mon patron se mit dans la tête qu’un psychiatre me ferait du bien. Allez voir un ami à moi qui est médecin. Si, si, j’y tiens beaucoup. Je vais lui téléphoner tout de suite, je vais vous prendre un rendez-vous.

Il y a des hasards qui arrivent si naturellement que ça n’a pas l’air naturel. Le médecin s’appelait Beurret. C’était celui du buffet de la gare de l’Est. Je lui racontai comment et où je l’avais vu pour la première fois.

— C’est une drôle d’histoire, dit-il.

— Ça doit arriver souvent, dis-je. Les gens crèvent de faim.

— Oui. Mais ce n’est pas un cas ordinaire. Cette jeune fille n’a pas un papier sur elle. Elle ne se souvient pas du tout d’où elle vient, qui elle est, comment elle se trouve à Paris. On ne sait d’elle que son prénom, sur une chaînette d’argent qu’elle portait au bras : Maria. Il y a quinze jours de cela. Maintenant elle reprend des forces, des couleurs. Mais la mémoire ne revient pas. Elle a l’air de parler quatre ou cinq langues. Toutes avec un léger accent.

— C’est très romanesque, dis-je. Très mystérieux.

Je disais ça un peu ironiquement. Mais j’étais en réalité remué profond, et en même temps extrêmement piqué par cette histoire. Mon imagination se mit au trot, puis au galop.

— Ça m’intéresserait de la voir, dis-je.

— C’est facile, dit Beurret. Elle est dans mon service, à l’hôpital.





IV





J’allais voir Maria tous les deux ou trois jours. Je lui apportais des fleurs, des fruits. Elle souriait quand j’arrivais dans sa chambre. Il fallait toujours tout lui expliquer.

— Ils sont tellement fatigants, disait-elle.

— Qui ça « ils » ?

— Les docteurs, les gens qui viennent. Ils veulent savoir. Tout le temps savoir. Je suis si fatiguée.

— N’ayez pas peur, disais-je. Je ne veux pas savoir.

— Vous ne posez pas de questions ?

— Je ne pose pas de questions.

— C’est moi qui pose des questions ?

— C’est vous qui posez des questions.

Elle fronçait le front, il était mat et bombé. Elle avait un cou très mince, très long, la nuque creusée comme une nervure de feuille. J’aimais ça. J’aurais voulu frotter doucement mes doigts sur sa peau à la saignée du bras, à l’envers du coude, là où on dirait que la peau a été déjà longtemps frottée, polie pour devenir si douce, si douce que j’ai seulement envie de passer doucement mes doigts sur elle, là, à l’envers du coude, à la saignée du bras. Elle a une sorte de grâce allusive, la ligne paresseuse et maigre de l’enfance. Maria me fait penser, je ne sais pas très bien pourquoi, à une Chinoise. Elle n’est pas du tout faite avec des matériaux un peu épais, chauds, comme une Européenne, de la chair-chair.

— C’était dans un train ? dit-elle.

— C’était dans un train. Vous dormiez.

— Vous ne dormiez pas ? dit-elle.

— Non, je ne dormais pas.

— Et avant ? dit-elle.

— Avant quoi ?

— Avant le train ? dit-elle.

— Avant le train, je ne sais pas.

— Je ne sais pas non plus, dit-elle.

Je défais les roses au pied de son lit.

Elle dit :

— Ce sont des roses.

— Des roses jaunes, dis-je. Couleur de soufre.

— Tout le monde me contrariait.

— Tout le monde ?

— Les gens. Tout le temps. Oh, c’est trop difficile. Et maintenant, avec toutes leurs questions.

— Moi je ne vous contrarie pas, Maria, dis-je.

— Non, je sais bien. Vous ne me contrariez jamais.

— N’y pensez plus.

— Je n’y pense pas, dit-elle. Mais j’étais toujours contrariée.

Elle ferme les yeux.

— Ils me touchaient, dit-elle.

— Qui ?

— Je ne sais plus.

— Personne ne vous touchera.

— Je n’aime pas quand le docteur me touche, dit-elle.

— Il faut. C’est un médecin. Il doit savoir comment vous vous sentez, comment vous êtes…

— Je suis bien, dit-elle. Je lui dirai que je suis bien.

— Et après le train ? dit-elle encore. Je me suis évanouie ?

— Oui.

— Je me suis fait remarquer. Ce n’est pas bon.

— Ça n’a pas d’importance, dis-je.

— Si, dit-elle. Pendant la guerre, il ne faut pas.

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas, Maria ?

— Se faire remarquer, dit-elle. Elle me le disait.

— Qui : elle ?

Elle se tait.

— C’est trop loin, dit-elle.

— Où disait-elle ça ?

— Los Moros, dit-elle.

Ou bien ai-je mal compris ? Lomolos ? L’homme en rose ? Je ne sais pas.

Et elle ferme les yeux. Sirènes. Alerte sur Paris.





V





1937.





Ambarrada, Maria, née à Ibiza le 12 mars 1914, Autlieb, Maria, née à Erschwiller le 22 juin 1916, Bozerstwa, Maria, née à Cracovie, date de naissance inconnue, Bernstein, Maria, née à Kharkov, le 16 décembre 1917. Les fiches en paquet sur la table. La secrétaire (bénévole) a l’air de jouer un drôle de jeu de cartes, de faire des réussites. Un jeu de cartes où il n’y a que des réussites. Un jeu de cartes où il n’y a que des dames. Les rois et les valets n’ont pas de cartes dans ce jeu, ils jouent un autre jeu. Ailleurs. Alamina, Maria, Auboin, Marie, Astoni Lina-Maria, pensent-ils qu’on peut les reconnaître avec ces mauvaises photos et quelquefois pas de photo du tout ? Joseph, s’étant levé, fit ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné, et prit femme. Un ventilateur ronronne et, à l’autre bout du hall, les machines à écrire découpent la journée plate en petites tranches crépitantes, enchevêtrées. Un téléphone sonne. Dehors, le haut-parleur d’un marchand de radios dénoue une rengaine sur la rue. J’attendrai, j’attendrai ton retour, la nuit et le jour, une voix de femme bête comme une corde de violon, aigre, sucrée et seule. Goldstein, Maria, née à Lidice, le…, Geronimo, Maria, née à Marseille, le…, Signe particulier. Signe particulier. Alors Hérode fit un signe, il décrocha son téléphone et fit mander dans son bureau le ministre de la Sécurité publique, et s’accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Jérémie, vous savez bien, celui avec le passeport Nansen, il parlait à la radio jusqu’au jour où ils sont venus le matin tôt chez lui, Rachel pleurait ses enfants ; et elle n’a pas voulu recevoir de consolation, parce qu’ils ne sont plus, voici notre troisième bulletin d’informations. Le Secrétariat d’État à l’ordre social communique. Anderson, Maria-Patricia, Abbiato, Maria-Leonora, et la secrétaire regarde la photo d’une petite fille dans un groupe à l’école, elle a un tablier noir et un ruban dans les cheveux et l’air de se moquer du photographe, peut-être est-ce cela, est-ce celle-là ? Mais il y a tant d’années entre la photo de la petite fille et celles de la jeune femme, tant d’années qu’on a peine à se dire que peut-être, après tout, c’est la même. J’attendrai ton retour, dit la radio. Alamina, Maria, née à Valle-demosa, le 7 mai 1925. Fiche transmise à la Croix-Rouge internationale, Genève, le 16 janvier 1937…





Alamina, Maria ? Alamina ? ALAMINA ?





VI





Pendant deux jours des camions montèrent vers le nord. La poussière des colonnes collait sur le visage des hommes en sueur, pliés, empilés sur les plates-formes ou dans les bâches, les fusils entre les jambes. Les camions portaient encore les noms des commerçants ou des usines où on les avait réquisitionnés. On avait barbouillé par-dessus à la peinture blanche des initiales ou des noms de brigades. Pepita avait rempli un seau de vin coupé d’eau. Quelquefois, un camion s’arrêtait. Les hommes avaient soif.

— Buvez, hommes, disait Pepita.

— Il fait chaud, disaient les hommes. Il fera plus chaud là-haut.

Une camionnette s’arrêta un soir. Maria épelait les lettres jaunes sur fond bleu, sous les couches de boue et de poussière. « Aux jardins d’Arabie, confections pour hommes et dames, 16 Callejón San Agustín… »

— Et ils ont des tanks ? disait Pepita.

— Ne t’occupe pas, femme, disaient les hommes. Nous arrêterons leurs tanks.

— Avec vos fusils ? disait Pepita.

— Avec nos fusils, disaient les hommes.

— Maria, de l’eau fraîche ! criait Pepita.

Maria allait au puits, en chantonnant : « Aux jardins d’Arabie, aux jardins d’Arabie… » Elle était fière de savoir lire. La tia Pepita ne sait pas lire, pensait-elle. Elle revenait, l’épaule toute tirée par le seau plein. Elle s’amusait à laisser tomber de l’eau sur ses pieds nus. Papa savait lire, mais il est mort. Et maman savait-elle lire ? Je ne sais pas.

— C’est bien, petite, disaient les hommes.

Ils buvaient, et puis le chauffeur remettait en route.

Un grand type en salopette, poilu et luisant, brandissait son fusil en geste d’adieu, criant à Maria :

— Avec nos fusils, petite !

Maria rentrait dans la maison fraîche. Pepito qui avait deux ans était assis par terre, il jouait avec une vieille bobine de fil. Tia Pepita, sur le pas de la porte, regardait les camions monter les collines, loin du village, elle regardait, les poings sur les hanches, ses cheveux dans les yeux.

— Avec nos fusils, disait-elle, pleine d’ironie âcre. Et elle crachait par terre.

Pepito regardait Maria avec des yeux d’huître.

— Tu ne sais pas, toi, Pepito, disait Maria. De l’autre côté d’où ils vont, il y a les jardins d’Arabie. La maîtresse, à l’école, m’a dit un conte de là-bas. Les jardins d’Arabie sont pleins de jets d’eau qui chantent pour accompagner les oiseaux, et les senors et les senoritas n’ont rien à se soucier, toute la journée que fait Dieu. Ils fument des cigares sur des coussins de soie comme ceux aux pieds de la Vierge, et des nègres jouent de la guitare et de l’accordéon tandis qu’ils mangent du turrón de almendras.

Pepito suçait ses doigts puis les roulait dans la cendre. Ça lui faisait des mains floconneuses, très amusantes, et après on peut manger la cendre, ou se passer les doigts sur la figure.

— Tu es trop petit, disait Maria. Tu ne sais pas. Moi je sais. Je sais comment sont les jardins d’Arabie.

— Maria, criait tia Pepita, va décrocher les oignons.

— Là-bas, disait Maria à Pepito, les petites filles ont des nègres. Elles les envoient tirer de l’eau au puits et décrocher les oignons. Là-bas, dans les jardins d’Arabie.

Il ne passait plus de camions sur la route. Des voitures redescendaient de l’autre côté des collines, et des camions à vide. Au passage, tia Pepita criait :

— Comment ça va, hommes ?

— Bien, criaient les conducteurs.

Mais ils ne s’arrêtaient pas, malgré la grand-soif. Quelquefois, dans les automobiles, il y avait un homme enveloppé de pansements sales et taché de sang. Au coin de la cheminée, regardant bouillir le riz en mettant des sarments dans le feu, Maria chantait pour Pepito des chansons qu’elle inventait, hay, des chansons sur les jardins d’Arabie. Dans les jardins d’Arabie, un oiseau se pose sur la main et chante pour réveiller les dormeurs. Dans les jardins d’Arabie, des singes au-dessus des têtes balancent des éventails. Maria avait vu un singe. Des gitans l’emmenaient avec eux, au long des routes. Il était sale et chassieux, d’être loin de son pays, loin des jardins d’Arabie. J’irai là-bas, disait Maria.

— Petite sotte de mon cœur, disait tia Pepita.

Elle souriait jaune-carié. Une poule entrait, crottait sous la table, et ressortait, terrorisée d’avoir rencontré Pepito à quatre pattes.

— S’il pisse, disait tia Pepita en prenant Pepito par la peau du dos, je veux que ce soit dehors. Pas ici. Ce n’est pas convenable.

— Il est trop petit, disait Maria.

— Ta mère n’aurait pas aimé, disait tia Pepita. La pauvre femme savait ce qui est convenable.

C’est au milieu d’une nuit qu’on commença à entendre le canon, très loin de l’autre côté des collines. Pepito dormait, mais Maria se réveilla. Elle appelait la tia, d’une toute petite voix étriquée, dans le noir.

— Tia Pepita ? disait-elle.

— Dors, petite. Dors, disait la tia.

— Tu entends ? Ce n’est pas l’orage, tia.

— Non, ce n’est pas l’orage, disait la tia.

— Qu’est-ce que c’est, tia ? disait la petite.

— Ce sont les hommes en guerre, disait la tia. Les canons des hommes en guerre.

— La guerre finira bientôt ? demandait Maria.

— Oui, disait la tia. La guerre finira.

— Les hommes reviendront au village ?

— Ils reviendront.

— Quand ils reviendront, disait Maria, je t’emmènerai, tia.

— Où m’emmèneras-tu, petite ? disait la tia.

— Aux jardins d’Arabie, disait Maria.

— Dors, innocente. Dors. Il n’y a pas de jardins, en Arabie.

Et Maria pensait : si, dans mon Arabie à moi, il y a des jardins. On y cueille aux branches des arbres des oranges toujours fraîches et des grenades mûres, et des poissons tranquilles tournent dans les bassins, au bord desquels il y a des princes paresseux, fumant des narghilés sur des coussins de soie.





Au matin, on entendait le canon, plus proche encore. Le fils Sanchez arriva en motocyclette, à midi, noir, sale, dépenaillé, avec un copain. Toutes les femmes coururent sur la place du village. Il avait embrassé mère et femme, et maintenant il se tenait bête, au milieu du cercle en noir. Il y avait le soleil, les femmes en noir et ces deux garçons crasseux, sales, pas rasés.

— Parle, homme, dit la tia Pepita.

Il baissait la tête.

— Il faut nous dire, dit la vieille Sanchez. Leur dire…

Le jeune homme ramassa une phrase dans sa gorge, et la laissa enfin sortir de lui.

— Ils passeront, dit-il.

— Ils arrivent ! cria quelqu’un.

— Non, dit Sanchez. Pas encore. Mais ils passeront. Ils ont des tanks, des máquinas, des canons. Ils sont plus que nous. Ils passeront.

Et Maria pensait, serrant des deux mains les jupes de tia Pepita : quand ils seront passés, la route sera libre pour aller vers les jardins d’Arabie, là-bas, de l’autre côté des collines. Mais elle savait que c’était mal de penser cela. C’était une pensée honteuse.

— Que faut-il faire ? dirent les femmes. Enrique, dis-nous ce qu’il faut faire.

— Partir, dit une voix.

— À quoi bon ? dit Sanchez le fils. Ils iront plus vite que vous. Ils vont plus vite que nous. Ils ont des tanks, des camions par milliers. Ils arriveront toujours avant nous.

— Alors, dit la tia Pepita, alors les salauds arriveront toujours avant nous, avant nous partout ? Alors, dit-elle, jusqu’à la fin du monde ils arriveront avant nous ? Avant nous pour manger ? Avant nous pour être riches ? Avant nous pour la santé ? Avant nous pour le repos ? Alors, dit-elle, avant nous pour la justice ?

— Nous arriverons avant eux pour mourir, dit Sanchez.

— Tu es vivant, homme, dit la tia Pepita.

— Et jusqu’à quand ? dit Sanchez.

Les deux hommes remontèrent sur la moto. Le cercle des femmes s’était écarté en silence.

— Enrique ! cria la mère.

— Enrique ! cria la femme.

Mais la moto démarra, leur jeta dans la figure une fumée sale et puante.

— A Dios acabose ! cria Sanchez.





Il y en eut qui se mirent en route. Mais ils étaient à peine partis que les premiers hommes en retraite, et d’autres en fuite — ils avaient jeté leurs fusils — arrivèrent au village. Ils disaient que les fascistes avançaient, que les avant-gardes de Franco étaient sur leurs talons.

— Nous resterons, disait la tia Pepita.

— Ils tuent tout quand ils arrivent, disaient les miliciens. Ils tuent tout, partout. Même les chiens. Même les chats.

— Nous irons aux carrières. Nous attendrons, dit la tia. Ils se fatigueront bien de tuer.

— Ils ne sont jamais fatigués de ça, disaient les hommes.

— Il leur faut bien des gens vivants, pour qu’ils aient à qui commander, dit la tia.

— Ça leur est assez de commander aux morts, disaient les hommes. Rien n’est obéissant comme un mort. Ils ont assez avec les morts.

— Alors, nous irons aux carrières, dit la tia. Ils ne nous trouveront pas, aux carrières. Ils auront autre chose à faire que d’aller aux carrières.

La tia mit sur le dos de l’âne les paillasses, le riz, les oignons, les allumettes, le sel et des hardes, et Pepito sur le tout. La vieille femme, la petite fille, le bébé et l’âne se mirent en marche pour les carrières. En route, une camionnette les dépassa et s’arrêta en les voyant. C’était l’ancienne jolie voiture de livraison Aux jardins d’Arabie. Maria la reconnut bien. Sur la poussière collée et les lettres jaunes, on avait peint au minium : No pasarán.

— Où vas-tu ? dirent les hommes.

— Me cacher dans la terre, puisqu’il n’y a plus d’hommes pour nous protéger, dit la tia.

— Ne sois pas mauvaise, femme, dirent les hommes. Il n’y a rien à faire, Rien d’autre à faire. Ils ont des tanks, des máquinas, des canons…

— La terre nous protégera, puisque nos hommes ne nous protègent plus, dit tia.

Et quand la voiture se remit en route, Maria leur cria :

— Nous allons aux jardins d’Arabie !

— Idiote de mon cœur, dit la tia.

On entendait le canon à quelques kilomètres, et des avions étaient en train de moudre leur café dans le ciel. Elles arrivèrent aux carrières à la tombée du jour. Pepito pleurait sur le dos de l’âne, et Maria se laissait tirer par la tia. L’âne ne voulait pas entrer dans les carrières.

— Il faut entrer, borrico, disait la tia. Il fait noir dans les couloirs de la carrière, mais si tu restes dehors, ils te tueront aussi. Allons, ho !

L’âne s’arc-boutait sur les quatre pattes, mais en tapant dessus Maria et la tia le firent entrer dans la carrière. L’âne et Pepito avaient peur.

La carrière était abandonnée depuis longtemps. Il y avait encore les traverses de bois du petit train Decauville, le long des galeries. La tia alluma une chandelle, et elles marchèrent dix minutes jusqu’à ne plus voir la lumière du ciel, derrière elles, ronde à l’entrée, tant elles avaient tourné et détourné le long de la galerie. La carrière était sèche et sonore, tout ce qu’on disait résonnait drôle, et la flamme de la chandelle faisait briller sur la muraille des paillettes vitreuses.

Les deux femmes installèrent les paillasses pour la nuit dans un rencognement de la galerie. Pepito ne pleurait plus. La tia versa de l’huile dans un quinquet qu’elle accrocha à une aspérité du roc. L’âne reniflait. La tia alla plus loin, pour que la fumée ne les fasse pas pleurer, et alluma un feu avec des morceaux de traverses de la voie. Quand le souper fut prêt, Pepito était endormi, et Maria le fit manger cuillerée par cuillerée, il gardait encore les yeux fermés. Les deux femmes mangèrent à leur tour, un peu de riz, du pain et du fromage, puis se couchèrent, et la tia prit le quinquet à l’huile pour le souffler.

— Il ne faut pas éteindre, dit Maria. Il fera noir.

— C’est que la lumière coûte cher en huile, dit Pepita.

— J’aurai peur, tia. Très peur.

— Le noir nous protège, petite, dit la tia. C’est un bon manteau, le noir. Le noir, c’est le manteau des pauvres gens. C’est même le seul qu’on n’ait pas besoin d’acheter.

— Alors, éteins, tia, dit Maria. Éteins. Je me serrerai contre toi.

— Tu te serreras contre moi, pigeon de mon cœur, dit la tia.

Et serrée dans le noir contre la tia qui dormait, et de temps en temps ronflait doucement, Maria écoutait dans les grands couloirs du noir, autour d’elle, la nuit qui bougeait à sa façon indéchiffrable. Il y avait une goutte lointaine qui tombait irrégulièrement, un frelassis d’oiseau de nuit cahotant son vol dans les voûtes, le pa pat pat d’un animal nocturne partant en chasse, à petits pas flaireurs, précautionneux. Elle avait encore plus peur de ces bruits que du canon. À chaque rumeur amortie qui égratignait son oreille au guet, son cœur tressautait. Qu’est-ce que c’est ? disait-elle. Qu’est-ce que c’est ?

Alors, pour se donner confiance, et chaud au cœur, elle pense aux jardins d’Arabie. Même la nuit, là-bas, il fait clair et doux, et les étoiles entre les branches des arbres, et les grappes de glycine sont autant de quinquets doux luisants, qui font briller dans l’eau des vasques leurs petites clartés. Quand on entend le pas d’un animal, c’est un lévrier, sinueux comme une écharpe, qui marche sur le sable des allées. Plus tard, quand elle sera grande, elle ira aux jardins d’Arabie…

Et maintenant, Maria dort. Elle dort sur des coussins, au clair de lune qui a la couleur des roses jaunes, au milieu des frais chantants jardins de l’Arabie.





Quand elle se réveilla, elle n’aurait pas su dire si c’était le jour ou encore la nuit. La tia Pepita était déjà debout. Elle avait allumé le quinquet à huile et donnait sa bouillie de maïs à Pepito.

— Maria, dit la tia, il faudra aller à l’eau.

— Je vais aller à l’eau, dit Maria.

— Tu prendras la chandelle, le seau, et tu écouteras avant de sortir. Il ne faut pas qu’on te voie. Il ne faut pas que personne te remarque.

— Personne ne me verra, dit Maria. Je resterai toute petite et cachée. Personne ne me remarquera.

Et elle s’en alla, en marchant sur les traverses de bois de la voie, le seau d’une main et la chandelle de l’autre, et quand elle commença à voir un peu de lumière hésitante qui glissait le long des murailles de la carrière, elle souffla sa chandelle et se sentit soudain très légère. Elle s’amusait à sauter en marchant une traverse sur deux, et elle n’avait plus peur du tout. Elle balançait le seau au bout de son bras, l’odeur de la carrière s’en allait derrière elle et restait pour attendre son retour, et au-dedans d’elle-même, elle chantait une petite chanson sans commencement ni fin.

Trop tard quand elle les vit. Ils étaient deux, avec des barbes noires qui mangeaient leurs figures sur les bords, des turbans sales, des fusils et des guêtres de cuir. Son cœur buta comme sur un mur. Elle laissa tomber son seau. Les deux Marocains la regardaient.

— Elle n’a pas de seins encore, dit le premier Maure en arabe.

— C’est comme ça que je les aime, dit le second Maure.

Il souriait, ses dents au blanc dur dans le noir broussailleux de la barbe. Ce n’était pas à elle. Pas à elle qu’il souriait, mais plus loin, à travers elle, comme si elle n’existait pas. Il marcha sur elle. Elle tenait son seau serré, et quand elle voulut courir, il était trop tard. Elle poussa un cri aigu et déchiré, un cri que quelqu’un peut-être entend encore monter d’Espagne après tant, tant d’années, le cri de peur désespéré d’une petite fille qui doit être aujourd’hui, si elle a survécu, une déjà grande personne, mais a-t-elle oublié son cri de l’après-midi d’été, au sortir de la carrière, quand le Maure se jeta sur elle et… A-t-elle oublié, maintenant qu’elle est grande, Alamina (Maria) ?





VII





— C’est un cas intéressant, dit Arlemont. Je vais la prendre dans ma clinique pour la suivre mieux. Beurret est d’accord.

Maria était restée cinq mois à l’hôpital. J’allais la voir tout le temps. Elle avait l’air heureux quand j’arrivais, une lampe à pétrole dont on monte la mèche, elle brillait plus fort. Elle s’était fait un petit passé court avec tout ce qui lui était arrivé depuis son évanouissement. Avant, elle ne savait plus rien. Mais elle me disait : « la première fois que vous êtes venu, avec des roses… le jour où vous m’avez apporté du chocolat suisse ». Elle se souvenait de chaque minute. (Mieux que moi.) Cette vive bouffée de romanesque que j’avais nourrie un moment quand je la rencontrai, je l’avais laissée décroître. Je ne voulais pas mélanger à mon intérêt, à ma curiosité pour cette fille, des sentiments mouillés. Ça ne me paraissait pas propre.

— Oui, un cas intéressant, dit Beurret.

— Il doit y en avoir des tas comme ça, dis-je. C’est l’époque.

Nous étions chez Beurret, au début de juillet. La nuit était tombée, et nous attendions que revienne l’électricité coupée, pour prendre les nouvelles de la radio de Londres. Cherbourg était pris depuis une bonne semaine. C’était un été bizarre, dans Paris. Tout soubresautant de mensonges, d’illusions. Aux aguets. Dans les cours des maisons, à l’heure des repas, brûlaient des réchauds à charbon de bois, parce que le gaz était coupé. Les miliciens de Darnand, casernés dans Paris, commençaient à déménager. Maria reprenait des forces, très lentement. Les médecins la laissaient se remettre en préservant autour d’elle une grande frange de silence et d’ignorance. Lorsque j’arrivais, j’échappais pour un moment à ce Paris tendu, qui retenait son souffle pour entendre s’approcher de lui la bataille. Je lui parlais des jardins, des arbres qui commençaient à se roussir un peu. Mais je ne lui disais pas qu’aux Champs-Élysées, les chenilles des chars Tigre arrachaient l’asphalte, et que les branches des arbres servaient aux Allemands à camoufler leurs voitures et leurs automitrailleuses, comme dans les prophéties où marchent les forêts. Tous ceux qui l’approchaient tissaient autour d’elle un semblable rideau de feuillages menteurs. Je m’y laissai prendre en approchant Maria. Dans tous les regards, on déchiffrait alors, pour peu qu’ils se fixassent, les mêmes remous de curiosité, d’impatience, d’anxiété. Et leur fuite, s’ils se détournaient, était encore alourdie des reflets de cette ville où nous vivions, entre les tenailles de l’histoire. Mais dans les yeux de Maria, je ne découvrais rien de semblable. Le plaisir qu’elle marquait de me voir, les angoisses qui la traversaient et la rendaient longuement muette, les sentiments qui animaient avec une sorte d’hésitante lenteur son visage enfin reposé, tout cela semblait suspendu et flottant, cherchant à tâtons le sol où s’enraciner. Maria me faisait songer à une Belle au Bois Dormant dont le sommeil eût été non pas celui, magique, qu’accordent les fées, mais celui, noirâtre et nauséeux, qu’infligent les narcoses.

— Croyez-vous qu’elle puisse retrouver la mémoire ? demandai-je à Arlemont.

C’est un vrai professeur. Rose, frotté à la pierre ponce, si content de parler qu’il s’écoute attentivement, qu’il ne perd pas un mot de ce qu’il dit.

— C’est très possible, dit-il, mais qui pourrait l’assurer ? L’esprit est comme la nature. Il se définit d’ordinaire par l’horreur du vide. Le passé est le nom que nous donnons à la profondeur la plus grande des eaux qui nous remplissent à chaque moment de notre vie. Elles comblent en nous, elles enveloppent toutes les anfractuosités de nos grottes du dedans. Mais il est d’autres modes d’équilibre intérieur. Maria en est un exemple.

— La maladie vous semble constituer un équilibre ? dis-je.

— Nous avons convenu d’appeler maladie, dans ce domaine, l’absence de mémoire. Mais la mémoire n’est pas la moins étrange des maladies qui nous affligent. Regardez l’usage qu’en font les hommes. Ils jouent à l’explorer, à la perdre, à la conquérir ou à la déjouer. Il arrive à chacun de nous de la ressentir comme une sorte de moisissure de la sensibilité, comme une lumière noire, et à d’autres moments, comme le refuge où nous allons chercher l’abolition de cette autre mémoire qui nous afflige, et qui est la mémoire de l’instant présent…

J’admire Arlemont, et il m’irrite sourdement. Il a toujours je ne sais quoi de disert, d’assuré et d’ironique tout à la fois, qui enchante ses étudiants, et les dames qui vont aux conférences des Annales. Mais en l’écoutant, je pensais à Maria, à un visage trop pâle encore, et traversé d’absence. J’avais le cœur serré, Arlemont gardait l’esprit aiguisé. Nous nous entendions mal.

— La seule thérapeutique qu’on pourrait appliquer avec une chance de succès, ce serait de réussir à rompre l’équilibre défensif qui s’est établi dans l’esprit de notre malade. Il faudrait pour cela en savoir nous-mêmes davantage, sur son passé, sa vie…

— Genève nous en donnera peut-être la clef, dit Beurret. On recherche sa trace dans les dossiers de la Croix-Rouge internationale. Mais maintenant, les lettres mettent un temps fou.

— Et jusqu’à présent, dis-je, les recherches n’ont pas été fructueuses. La piste espagnole n’a rien donné…

Arlemont reprit :

— En admettant même que nous retrouvions la trace concrète de cette Maria, que nous rentrions en possession, en son nom, de cette biographie qu’elle a perdue, ou laissée glisser d’elle comme un manteau trop lourd, il n’est pas sûr du tout que le choc que nous pourrions produire serait efficace. Se souvenir est aisé, mais il faut vouloir se souvenir. Je ne suis pas tellement sûr que votre… protégée veuille se souvenir.

— Il est étrange, dis-je, qu’elle ait du moins conservé la mémoire des langues qu’elle parle.

— Très explicable en psychiatrie, dit Arlemont. Mais pour en revenir à ce que je disais, la mémoire semble un phénomène volontaire, comme d’ailleurs à peu près tous les phénomènes psychiques. Nous voulons être autant que nous sommes. C’est ce que Maine de Biran nomme la « veille du moi », ce que Tchouang-Tseu et les philosophes chinois nomment le tao, le « principe immanent de l’universelle spontanéité ». Il est fort probable que, dans le cas en question, cette volonté soit, non pas abolie, mais inversée. Votre Maria ne veut pas se souvenir. C’est le cas de presque tous les amnésiques de l’autre guerre, de tous ceux que l’on n’a pas guéris…

— Tenez, dit Beurret, qui avait pris un livre dans sa bibliothèque et en déchiffrait quelques lignes à la lumière pâle de la fenêtre, écoutez ce que dit là-dessus un philosophe : « Notre identité personnelle n’est pas, comme on l’a cru, une donnée primitive et originale de notre conscience : elle n’est que l’écho, direct ou indirect, continu ou intermittent, de nos perceptions passées dans nos perceptions présentes. Nous ne sommes, à nos propres yeux, que des phénomènes qui se souviennent les uns des autres et nous devons reléguer le moi parmi les chimères de la psychologie, comme la substance parmi les chimères de la métaphysique… »

Tant de science m’accablait un peu, et son étalage, ce soir-là.

— Mais est-ce que vous ne pensez pas qu’on pourrait attribuer à un choc physique, à quelque violente et terrible secousse de l’organisme, l’origine de cet état de… vide, de vacance ? dis-je.

— L’examen attentif de Maria, dit Beurret (il parlait méticuleux, très « homme de science expliquant le coup »), laisse supposer qu’en effet elle a reçu des coups, à tout le moins un choc crânien assez brutal, mais déjà ancien, et dont le cuir chevelu ne garde que de faibles traces. Et l’état de déficience physiologique qui était le sien lorsqu’elle fut découverte ne suffirait pas à expliquer son mal.

— Ça ne serait d’ailleurs que déplacer le problème, dit Arlemont. Il s’agit de savoir pourquoi l’esprit ne veut plus retrouver dans les sensations d’aujourd’hui l’écho de celles d’hier, et comment il y parvient…

— Qu’allez-vous faire alors ? dis-je.

Il eut un geste évasif de la main, demi-aveu d’impuissance, demi-recours à la confiance, au temps, à l’empirisme.

— Qu’elle retrouve la mémoire… dit-il. Ah, je ne sais même pas s’il faut en avoir envie plus qu’elle…

Une lampe s’alluma. L’électricité était revenue. Beurret alla fermer les fenêtres et nous tirâmes nos fauteuils près du poste de radio. « Aujourd’hui, cria une voix, mille quatre cent quatre-vingt et unième jour de la lutte du peuple français pour… »





VIII





Il vint un mercier d’Orléans et un notaire de Bourges, une vieille dame d’Angers et un couple de retraités de Lille. Je découvris que les êtres se perdent comme les objets. Combien de Maries, combien de Maries disparues depuis des mois… Il vint un jeune homme d’Angoulême. Marie n’était pas la Marie qu’il cherchait. Il me raconta un soir l’histoire de cette Marie-là…




*

Marie-que-j’ai-perdue, disait-il, je la retrouve en septembre, avant septembre, à la fin d’août. On fauchait les regains dans les prés. La râteleuse mécanique a des pattes d’araignée en fer. De l’autre côté du rideau d’arbres, nous les entendions cliqueter, ciseaux du grand coiffeur des pâturages communaux. Et, surtout, ne te baigne pas, les herbes pourrissent, elles donnent les fièvres. Si nous les avions écoutés, les vieux, en juin et en juillet l’eau est trop fraîche, en août elle pourrit déjà, on y attrape les maladies, total : on ne se baigne jamais. Nous étions dans l’eau tous les jours. Et si nous étions fiévreux, il s’agissait d’une autre fièvre. Marie… Je me répète son nom, Marie.

Vous n’avez pas connu le bain de trois heures, le bain défendu de pendant-la-digestion, le bain de quatre heures, ça donne de l’appétit pour goûter, le bain de cinq heures, il commence à faire bon, le bain de sept heures, c’est le meilleur, évidemment. Alors, ne me parlez pas de fraîcheur. Vous n’avez pas connu la tartine de raisiné, l’abricot, le pain et le chocolat enveloppés dans la serviette, et la fillette de vin blanc coupé d’eau. Alors, ne me parlez pas de ce qui est bon. Vous n’avez pas connu le sommeil écrasé, la tête dans les touffes de menthe, et une main autour du cou de Marie. Alors ne me parlez pas de repos. Les bras nus de Marie, un peu de duvet blond sur une peau toute brune, ses cheveux toujours à demi brouillés, et sa bouche plus fraîche que l’eau la plus fraîche.

N’est-ce pas que c’est un joli nom, Marie ? C’est un nom que je me répète souvent, à mi-voix, et je trouve toujours qu’il est frais comme la menthe, léger et souverain, Marie.

Quand nous arrivions à Mouteville, l’école communale n’était pas encore en vacances. Les fenêtres ouvertes, un grand rideau de toile écrue me cachait pourtant l’intérieur de la classe. J’entendais M. Chignoux taper sa règle aux coins de fer sur son bureau de bois. Puis, toutes les voix s’élevaient, il y en avait des enrouées, des claires, des aiguës. Cinq-fois-cinq-font-vingtecinque. Six-fois-cinq-trenteu. Sept-fois-cinq-trentecinque. Et, comme il y a des malins qui sont capables, avec une gorgée, de vous dire : tiens ce cognac, c’est un coupage de Grande champagne 1927, avec des Fins bois 1929, moi je savais bien reconnaître, au milieu de quarante-cinq voix mêlées, celle qui m’intéressait. Indre - cheffelieu - Châteauroux - sous - préfecture - Issoudun - Le Blanc - La Châtreu. Allier - cheffelieu - Moulins. J’écoutais la petite voix de Marie, tour à tour submergée, renaissante, émergeante à nouveau. Lascigaléyantchantétoutlétéçetrouvafordépourvukanlabizefuvenu. Charles, je vais aller te tirer les oreilles, tonitruait soudain M. Chignoux. Et moi, j’étais dehors, ne songeant qu’à Marie, n’attendant que Marie, n’entendant que Marie.

Qui sortait enfin. Je me trouvais là, comme par hasard. Les Parisiens sont revenus. Mes amis, mes ennemis, mes complices des vacances, tout le monde m’entourait. T’as grandi depuis l’année dernière, t’as l’air moins couillon. Demain c’est jeudi. On va faire une virée au bois des Ramières. Tu viens avec nous, Jean ? Je ne sais pas si maman voudra. Comment vas-tu, Marie, depuis l’année dernière ? Moi, je vais bien et toi, Georges, comment vas-tu ? On m’a opéré des amidalédévégétations. Oh, ça doit faire mal ! Ils en ont des maladies, dans les villes.

Je racontais l’opération des amidalédévégétations. Avec beaucoup de détails, plein de sang. Je regardais le petit nez tout rond de Marie, qui se plissait d’horreur. Elle avait les larmes aux yeux. Je disais tout haut : alors le chirurgien prend un grand ciseau pointu et long qu’il enfonce dans le nez. Assez, assez, disait Marie, qui se bouchait les oreilles. Et je disais tout bas : c’est toi que j’aime, Marie, c’est toi que j’aime, Marie, c’est toi, toi que j’aime, Marie. On m’admirait. Pensez, il a été opéré des amis dales et des végétaux. Quelque chose dans le nez.

Ce n’est pas d’hier, tout cela. Hier, j’ai été voir le père Coutrier, le papa de Marie. Il n’a qu’un œil, mais ses deux mains. J’aime bien les mains de Coutrier, le maréchal. Elles sont plissées, très grandes, très droites, avec du noir indélébile dans les plis, le contour des ongles taillé au couteau suisse-cinq-lames, elles sont sales, si vous voulez, mais belles. Elles savent toutfaire, forger, ajuster, tourner, souder, river, limer, et Coutrier fait tout. Il est vieux, maintenant, malade, mais il ferre encore les chevaux, répare les outils, les machines agricoles, affûte les fers de herse, les socs de charrue, bricole sur les vélos, les machines à coudre. Il est grand, très maigre, et n’a qu’un œil, qu’une casquette, depuis trente ans, une casquette vous savez, avec une visière de cuir, comme en ont les retraités des chemins de fer. Son fils Octave était justement dans les chemins de fer. Voilà trois ans qu’il est prisonnier. Il avait été mobilisé à la fin de la guerre. Son autre fils, Fernand, était mort dans un accident de machine à battre. Et Marie, qu’est-elle devenue ?




*

L’été de mes treize ans, l’oncle Gilles m’avait donné un album « Qu’est-ce que ce champignon ? » Nous allions au bois des Ramières, Marie et moi, et après les ondées, nous ramassions des champignons. Je regardais dans le livre pour savoir si c’était un bon. Marie savait, mais pour ne pas me vexer, elle faisait semblant de ne pas savoir. Elle se penchait avec moi sur les images qui représentaient le cèpe, la fausse oronge, le bolet tête de nègre, la coupeline azurée, le bolet. Elle lisait l’explication avec moi. Ses cheveux blonds me chatouillaient la joue. Je faisais semblant de mordre son oreille. Elle a goût de champignon. Nous riions, et puis nous nous arrêtions de rire. Les bois sentaient la mousse humide, un pic coc-cognait, plus loin un bûcheron cognait sur le rythme du pic. Marie était vivante. Elle était pleine de sang comme une grappe de raisin mûr.

Coutrier, hier, était en train de limer le bonneau d’un robinet, un de ces gros robinets de cuivre qu’on met aux cuves à vin. Une main à plat sur la lime, l’autre main tirait, poussait. L’établi se couvrait d’une fine petite poussière brillante.

— Alors, monsieur Georges, vous voilà revenu au pays. Ça va-t-y toujours bien, à Paris ?

— Toujours bien, monsieur Coutrier, toujours bien. Mais ça fait plaisir de revenir ici.

Coutrier a tourné vers moi son œil, et m’a regardé fixement.

— Eh bien moi, monsieur Georges, il y a quarante-cinq ans que je travaille dans cet atelier…

Sa voix s’enflait, et sourdement :

— … et je vous le dis : ça me ferait diablement plaisir de f… le camp d’ici.

La fuite devant le mal est un luxe des riches. Les gens de la campagne n’y songent même pas. Là où ils ont souffert, où le destin les a frappés, où sont morts ceux qu’ils aimaient, où la malchance les accable — ils continuent à vivre. S’évader n’est pas leur fort. J’étais surpris de surprendre cette pensée chez Coutrier. Il s’était pourtant remis à limer. J’ai bien cru voir briller, quelque part, quelque chose, était-ce une larme, un peu de poudre de cuivre scintillant, était-ce cela ? Ma main caressait machinalement le tranchant d’un fer de herse à affûter, sur un coin de l’établi.

C’était déjà l’automne. Marie et moi, nous allions aux châtaignes. C’était un automne précoce, pressé, un automne du matin, avec ce brouillard froid, ces feuilles vite jaunies par les premières gelées, qui déjà se détachent. Et l’après-midi sera superbe, le soleil triomphera de la brume. Nous allions à bicyclette aux Ramières ramasser des châtaignes, et nous prenions le raccourci, par la voie du chemin de fer. C’est défendu, mais à la faveur du brouillard on ne risque rien. Mes parents m’avaient défendu de sortir et nous allions d’ailleurs rentrer bientôt à Paris. Tant pis. Marie avait des bas montants de laine noire, et des galoches.

Nous remplissions le sac de châtaignes. « C’est bon, tu sais, Georges, les châtaignes avec du vin nouveau. Tu devrais faire les vendanges avec nous. » J’aurais bien voulu. Marie était toute rose de froid. Nous allions ensuite aux grottes de Bonnières. À l’entrée d’une des grottes, il y avait un foyer de pierres plates, qui servait aux vagabonds, aux carriers, aux maraudeurs, qui nous servait à nous. On ramassait du bois mort, on allumait un feu, et c’est vraiment épatant de faire cuire des châtaignes sous la cendre, de les faire éclater, pan pan, une petite explosion sèche. On s’y attend, on sursaute tout de même, Marie me serrait la main à chacune des minuscules explosions. Elle soufflait sur le feu, avec de grosses joues que j’avais tellement envie d’embrasser ; j’en tremblais, c’était de froid, me disais-je, c’était de désir, oui. La flamme s’élevait.

Maintenant, Marie n’est plus là, et tout seul dans sa forge le père Coutrier tire sur son soufflet. De la braise monte une petite flamme vive et brève. Il tire toujours sur la chaîne du soufflet et de l’autre main, avec des pinces, il pose vivement sur le foyer une tige de fer. Et comme il tape ensuite dessus, sur l’enclume, j’ai tout le temps de songer aux derniers beaux jours, quand nous avions treize ans, dix-huit ans…

C’est beau, la forêt, disait Marie. Les arbres égouttaient leur rosée, l’humidité de la brume. Un écureuil venait nous voir, tout en tricotant. Les chênes, les frênes, les ormeaux étendaient autour de nous, autour des grottes, leur froissement de vent, et nous étions plus libres que Robinson dans son île, plus lointains, plus protégés. C’est beau la forêt, disait-elle. Un jour, j’aurai une petite maison tout au fond des bois.

Les garçons, ça veut toujours faire le malin. Je ne répondais pas : j’y habiterai avec toi. Je disais : c’est beau aussi, Paris. L’écureuil s’en allait continuer ailleurs son ouvrage, l’air dégoûté. C’est beau Paris, il y a le métro. J’expliquais le métro, le petit couinement du départ, les portes qui se referment, toutes seules, les ascenseurs, et comment on s’y prend pour changer. Marie ouvrait de grands yeux ronds.

Le père Coutrier n’a qu’un œil, et tout en travaillant il me regarde aussi, avec ce grand œil rond, usé à force de s’en servir, délavé, pâli.

— Alors, les Parisiens sont toujours les mêmes ?

— Toujours les mêmes, monsieur Coutrier.

Il hoche la tête. Je crois savoir ce qu’il pense. Son atelier est comme le fond de la mer, dans les champs d’épaves. Il y a une broussaille de ferraille, des anneaux rouillés enfilés dans du fil de fer, des boulons, des vis, des teneaux rouillés, partout des outils, des travaux qui attendent leur tour. Et ma charrue, quand est-ce qu’elle sera faite, oh ! Coutrier, c’est que ça presse maintenant ? Après-demain sans faute. Ça, c’est des promesses de coiffeur. Mais puisque je te dis que ça sera fait. Bing, bing, bing. Coutrier forge.

Et à Paris, comment elles sont, les femmes ? J’expliquais à Marie comment dans les rues on croise des grandes silhouettes minces et parfumées, veloutées, soyeuses, luxueuses, et que ce sont des Parisiennes. Elle m’écoutait sans rien dire, et quand j’avais fini, elle ne disait rien.

Quand je fus reçu à mon premier bachot, mes parents m’offrirent un canoë. Georges n’est pas chic, disaient mes cousins (et mes cousines), il ne veut pas nous emmener. Il s’en va toujours tout seul. Je filais sur la rivière, et après le coude, quand on ne voit plus Mouteville, j’allais accoster à une petite plage naturelle, ombragée d’aulnes et de saules. Parfois Marie s’était endormie en m’attendant. Je m’étendais auprès d’elle, à demi nu. Elle ouvrait les yeux, s’étirait. Georges, disait-elle. Puis elle ôtait sa robe de toile, je l’aidais à la passer au-dessus de sa tête. Elle était, elle aussi, en maillot. Je n’ai jamais connu la mère de Marie, qui est morte à sa naissance. Mais comment ce Vulcain en chemise noire, sale et rouillé comme du vieux fer, a-t-il pu avoir cette fille ? Je me le demande encore. Je faisais glisser l’épaulette du maillot, et je caressais doucement, du bout des doigts, les seins de Marie, plus pâles que ses épaules, doucement je les baisais. Georges, attention, on peut venir. Elle rouvrait les yeux. Nous embarquions.

— Monsieur Coutrier…

Il m’écoute.

— Je suis passé, l’autre jour, rue Réaumur, à six heures. J’ai rencontré des amies de Marie, des camarades de son bureau. Elles m’ont parlé d’elle. On ne l’oublie pas…

— Ah, comme ça ?

Il ne finit pas sa phrase. Je lui raconte ce qu’ont dit les amies de Marie, comment tout le monde au bureau se souvient toujours d’elle, et qu’on l’aime là-bas aussi, la Marie… Coutrier ne me regarde pas. Il est debout, tout droit, son bon œil fixé sur le feu. Cause toujours, a-t-il l’air de dire. Qu’est-ce que ça peut me faire, ce qu’on dit de Marie ? Marie n’est pas là. Marie n’est plus là.

Nous glissions sur l’eau, et très vite, nous abandonnions le cours principal pour nous faufiler dans un des bras de la rivière encombré d’herbes, de troncs d’arbres tombés à l’eau, de petites îles, comme on quitte un boulevard trop fréquenté pour des ruelles plus paisibles. Parfois, un pêcheur. L’air de dire : « Si c’est pas malheureux, le fils Heaumier, avec cette fille de rien, une je ne sais quoi, la fille du maréchal. » Je m’en moquais. Les pêcheurs de Mouteville ne prennent jamais de poisson. Ils restent toute la journée assis devant leur ligne. Il n’y a pas de quoi se vanter. Après le soleil sur l’eau, l’ombrage épais du petit bras rafraîchissait nos corps. Nous pagayions sans rien dire. Et bientôt, c’était l’île Benoît.

— Alors, comme ça, ceux de Paris se souviennent encore de Marie ?

— S’ils s’en souviennent…

Et moi, je me souviens de l’île Benoît. C’était un drôle d’endroit, une petite île tout embroussaillée, sauvage, feuillue, d’accès quasi impossible. Une sorte de faux pont japonais, de passerelle fragile l’avait jadis réunie à la terre, à un sentier qui serpentait à travers bois. Les lattes de bois de la passerelle avaient pourri, la passerelle était infranchissable maintenant. Personne ne songeait, d’ailleurs, à l’utiliser, personne n’allait jamais par là. À pied, il aurait fallu franchir des labours, puis des bois, les sentiers s’étaient effacés. En barque, le bras était trop épaissi d’herbes et encombré de souches, jamais faucardé depuis dix ans, et seul un léger canoë en permettait l’accès. Nous étions bien tranquilles.

Je me hissais à travers les racines, les menthes, les orties cuisantes, j’attachais le canoë à un tronc, je prenais Marie par la main, je la soulevais.

Le dernier des Benoît est mort à la guerre. Personne, sans doute, ne songe plus au pavillon Benoît, qui étonna pourtant tout Mouteville, il y a vingt ans. Dans ce maquis de ronces, de fougères, d’arbres, d’arbrisseaux, et de rejets, un incroyable édifice de bois s’élève, qu’avait fait construire, au retour de l’autre guerre, Benoît le Chinois, celui qui avait fait fortune en Chine, ou au Japon, je ne sais plus exactement où. C’est une villa de rêve, avec son toit qui autrefois fut peint en rouge, sans étage, des corniches à l’orientale, des dragons, des fenêtres coloniales, un perron biscornu. L’intérieur a été meublé au hasard, avec les meubles oubliés dans les greniers immenses de la tribu Benoît, des sofas du général Boulanger, des fauteuils de l’affaire Dreyfus, des guéridons d’Agadir, des armoires de la loi de trois ans, des rideaux pantalons rouges, des bibelots rouleau-compresseur-et-ils-se-rendent-pour-une-tartine-de-beurre.

Nous étions venus plusieurs fois, Marie et moi, rôder autour de ce palais chinois de la Belle-à-l’île-dormante. Sur la toiture de zinc, la peinture rouge s’écaillait, laissait place à la rouille et à de grandes traînées de pluie noirâtres. Les planches du perron de bois, avec sa rustique balustrade de branches noueuses et moussues, les planches pourries s’effondraient sous nos pas. Il fallut un orage, qui nous surprit un après-midi, pour que nous osions tenter de pénétrer dans le chalet mystérieux et vermoulu. Nous y parvînmes sans peine. Les stores de lattes, jadis peints en blanc, ne nous opposèrent aucune résistance, la fenêtre déglinguée fut vite enjambée. Et, tandis qu’au-dehors l’averse s’abattait, nous nous trouvâmes de l’autre côté de cette façade d’un Extrême-Orient chimérique, au cœur d’un univers hétéroclite, humide et branlant. Sur la poussière des pièces sans tapis, que nous visitâmes, l’une après l’autre, la double trace de nos pieds nus mouillés dessinait les chemins capricieux de notre crainte et de notre émerveillement.

Benoît le Chinois avait semé les guéridons de ces boules de verre dont la mode est revenue hier. Marie y découvrait avec des cris enfantins les neiges éternelles que la main fait voltiger, puis retomber, les flores somptueuses et chaudes, les mirages inquiétants des thèmes géométriques qui éveillent dans le cristal leurs lents miroitements.

Nous revînmes souvent. Les placards n’eurent plus de secrets pour notre indiscrétion. L’odeur moisie de cet asile ne nous effrayait plus. Tout ce que les Benoît d’autrefois avaient assemblé ici pour leurs vacances joyeuses et désuètes, servait aux plaisirs des nôtres, les jeux de lotos et la collection complète du Monde illustré, le jacquet et les balances à écrevisses, les vieux numéros du Petit Journal et les poupées cassées des enfants. À demi nus, bronzés, parfumés par la menthe et l’ambre solaire, sur le sofa aux ressorts mal alignés et dont la tapisserie usée laissait apparaître la trame, nous feuilletions, côte à côte, Tom Tit et ses jeux de société, la Physique amusante à couverture rouge et à tranche dorée, la Famille Fenouillard et le Petit Français. Contre mon épaule, l’épaule de Marie. Contre ma joue, les cheveux blonds de Marie. Nous retrouvions dans les livres aux pages jaunies, aux reliures ternies, une enfance sans époque, une enfance imprécise et rieuse, qui nous abandonnait à des étonnements gais, à des rires fous, à des curiosités fraîches comme la joue de Marie.

Puis, nous posions le livre, j’ôtais à Marie son maillot encore humide, qui sentait l’eau vive, les herbes aquatiques. Et nous n’étions plus des enfants, mais deux adolescents nus, sur un sofa de tapisserie vétuste et rongée, au milieu de la pénombre d’un pavillon chinois, au cœur d’une île broussailleuse et solitaire, deux adolescents égarés et tremblants, qui n’entendaient plus le martin-pêcheur écorner l’eau fraîche, les arbres frémir, un oiseau chanter, la cloche de Mouteville au loin qui tintait, deux adolescents qui n’écoutaient plus que leurs cœurs battants, et leurs deux souffles mêlés.

Qu’elle était belle, Marie, nue, si claire dans la demi-obscurité de la pièce, si intacte, si neuve, triomphante au milieu des objets morts et des meubles vermoulus ! Une souris traversait la pièce, sur la pointe des pieds, crainte de troubler notre plaisir. Le jour déclinait. Un canoë vide, en laisse, attendait, comme un chien fidèle, l’instant du lent retour, sur les eaux alourdies de chaleur après la longue journée.

Maintenant, où est Marie ?

— Il a bien fallu que je lui écrive, en Allemagne, à l’Octave, que sa sœur a disparu. D’habitude, c’est Courtillac qui m’écrit mes lettres, rapport à l’écriture que je n’ai pas bien fameuse. Mais cette fois-là, je ne savais pas comment m’y prendre, alors Courtillac non plus. C’est M. Chignoux, l’instituteur, qui a écrit la lettre. Il lui disait comme ça…

J’écoute Coutrier. Pourquoi se confie-t-il à moi ? A-t-il jamais su, deviné, pressenti ? Je ne le crois pas. Marie craignait trop sa colère. Mais je l’écoute, et je suis sans surprise devant ses aveux. Il le sent et s’en réconforte.

À mon tour, je parle :

— Vous savez, monsieur Coutrier, je rencontrais souvent Marie, à Paris. J’étais en affaire avec un des patrons de la maison où elle travaillait. On l’estimait beaucoup là-bas. Elle était devenue, à la fin, secrétaire principale du directeur. Ah ! Elle ne vous avait jamais dit ça ? Elle ne vous parlait pas beaucoup de son travail dans ses lettres ? C’est bien naturel, vous savez, est-ce que vous lui parliez tant que cela de la forge, vous, quand vous lui écriviez ?

Voilà ce que je dis à Coutrier. Moi, après avoir quitté tout à fait Mouteville pour Paris, puis pour Londres, où j’allais plusieurs mois me perfectionner dans la pratique du négoce, j’avais reçu quelques lettres de Marie. C’étaient des lettres d’écolière, avec leur grosse écriture ronde, et appliquée. Je voudrais bien aller à Paris. Elle était si peu dans ses lettres. Je voudrais bien aller à Paris. Elle apprenait la couture avec Mme Frange, la couturière de Gibrac, près de Mouteville. Je voudrais bien aller à Paris, disait-elle.

— Je passais souvent à son bureau, en allant voir mon ami Flamant. Marie était toujours en train de travailler. Elle s’intéressait à son ouvrage, elle était au courant de tout dans la maison. C’était bien votre fille, allez, vaillante, et vive…

Quand je m’en vais, quittant la forge de Coutrier, j’entends sonner plus clair le marteau sur l’enclume. Bing, bing, bing. Coutrier travaille. Le travail, ça console de tout.

Et je ne lui raconte pas ma dernière rencontre avec Marie.




*

— Avez-vous vu des gars du 17e Génie ?

— Vous n’avez pas vu une voiture d’ambulance du 28e B.D.P. ?

C’était l’exode, kermesse de la peur. Chaque Français était cet enfant de la mi-carême, perdu par ses parents qui demandaient tout au long du cortège : « N’avez-vous pas vu un petit garçon aux cheveux frisés, avec un manteau beige et des gants de laine ? » Mais cette fois, le cortège, avec ses masques de chienlit, les lunettes et les cheiches des cavaliers motorisés, l’enduit de poussière et de sueur sur le visage des conducteurs, un pansement parfois, taché de sang sur un front stupéfait, le cortège de cette fois n’était pas la cavalcade d’un carnaval, mais le défilé de la stupeur. La France cherchait la France. Ce n’était pas encore l’exode ; cette fuite n’avait pas de nom.

— Avez-vous rencontré le 103e d’Infanterie ?

— Est-ce que vous auriez dépassé ceux du 8e G.R.D.I. ?

— N’avez-vous pas vu un camion en panne, avec des gars du 13e d’Artillerie ?

Vers Farcilly, les Caproni étaient passés, mitraillant. Sous un soleil éclatant, la route était couverte de ferraille, d’huile, de sang, de camions brûlés et de voitures de tourisme écrabouillées. C’est là que j’ai vu une femme enceinte tuée, couchée sur le dos, contre le talus. Étrange à voir, une morte avec un gros ventre qui avance. Il paraît que le ventre des cadavres gonfle et enfle, lui aussi. Mais celle-ci, à peine sanglante, était encore une morte toute fraîche, une morte avec un gros ventre bombé, en avant d’elle, en avant de son visage aux yeux fermés. La vie et la mort fermentent parfois dans les corps presque de la même façon.

Nous devions filer avec nos automitrailleuses jusqu’au pont de Saint-Langeas, que nous avions mission de défendre avant de le faire sauter, en détachement retardateur. C’était folie que de penser y parvenir. Jamais l’interminable colonne de civils et de troupes n’aurait franchi le fleuve avant l’arrivée de l’ennemi. Enfin, les ordres sont les ordres.

Il faisait chaud. Nous avancions tant bien que mal, sans trop rompre l’ordre de notre colonne, dépassant des charrettes, des voitures en panne, des Simca, l’immense déménagement qui se dépoitraillait sur les routes de juin.

Et nous parvînmes à Saint-Langeas, petit village vernissé, aligné, le clocher, les tilleuls de la place de l’Église, Liberté-Égalité-Fraternité, Café-Tabac, Hôtel des Voyageurs, Station-service, Épicerie-Boulangerie, Maximum vingt kilomètres à l’heure, des gens partout, dans la rue, l’épicerie qui allait fermer, le Maire affolé, plus d’essence. Et dans l’épicerie, où mes hommes et moi allions voir s’il y avait encore des provisions à rafler, vise la bathe môme, c’est un de mes gars qui soufflait ça dans l’oreille d’un copain. Je me retourne. Marie.

Elle avait un litre vide à la main. Elle est venue à moi.

— Georges.

Et je regardais son visage défait, les grands yeux cernés, et la seule fraîcheur du rouge à lèvres récemment remis, quand nous avons entendu gronder, pour la première fois depuis vingt-quatre heures : le canon.

— Il faut que tu partes, lui dis-je.

— Mais toi, que fais-tu là ?

Je fis un geste vague.

— Je ne peux pas, dit-elle. Il y a une femme dans le village qui va accoucher. Pas de médecin, et je suis là, en voiture, avec des amis, nous l’aiderons.

— J’y vais. Je vais vous envoyer un médecin.

— Non, non, surtout ne viens pas.

Elle eut soudain un masque angoissé, crispé. Je n’insistai pas.

— Je vais chercher le médecin de mon bataillon. Où est-ce ?

— La maison rose, à côté de la mairie.

— Tu as mangé, Marie ?

— Pas depuis hier soir.

— Je vais chercher le médecin, et puis je te prends à la maison.

— Surtout…

Elle hésitait.

— … N’entre pas. Je serai devant, oui, c’est ça, devant.

Elle était dépeignée, poussiéreuse, et tellement belle pourtant. Marie, ses cheveux blonds. Moins hâlée que jadis, plus pâle aussi de toute cette fatigue accumulée, que je sentais soudain peser sur ses épaules.

Au loin, la canonnade. Le médecin, vite trouvé. Quelques ordres à donner. Puis devant la maison rose, Marie. J’aurais voulu rentrer. Elle m’arrêta. Pourquoi me suppliait-elle ainsi, d’un regard silencieux, comme apeuré ?

— Mes amies suffiront… pour aider le docteur.

— Alors, allons manger.

À la roulante, je remplis deux gamelles. Du pain frais, l’ultime fournée du boulanger avant le départ, les pommes de terre bouillies, de la soupe, une boîte de sardines, et nous entrons dans une maison abandonnée, déjà pillée par les voisins, des troupes qui passaient, des civils. Tous les tiroirs ouverts, des photos en vrac, des draps, du linge, un boa avec ses plumes miteuses autour du dessus de cheminée en bronze. Léda, un cygne en plâtre et une Léda de métal, les portraits de famille, mon grand-père en 70, moi au régiment, notre mariage, Frédéric tout nu sur une peau d’ours, à neuf semaines, déjà tout le portrait de son père. Et les pots de confitures éventrés. Dans tout cela Marie et moi. De temps en temps un soldat passait la tête. Pardon, mon yeutenant. Il a pas l’air de s’embêter, le gars.

— Qu’est-ce que tu faisais à Paris, Marie ?

— Je travaillais…

Elle était devant moi, soudain détendue, malgré la canonnade encore lointaine.

— Tes amies ne vont pas partir sans toi ?

— Oh ! non, je les ai prévenues… Et puis, d’ailleurs…

Elle ne finit pas sa phrase, qui pouvait dire : et puis, d’ailleurs, tu es là ; et puis, d’ailleurs, cela n’a pas d’importance ; et puis d’ailleurs, cela vaudrait mieux. Et puis d’ailleurs.

Puis toutes nos phrases commencèrent par « Tu te souviens ». Et l’autre reprenait : « Alors… »

— Tu te souviens, quand on avait été voir le cirque à Gibrac, et que le guépard s’était sauvé dans la ville ?

— Alors on l’avait poursuivi partout, partout cherché, et on l’avait trouvé en train de jouer avec une petite chienne fox, dans la cour des Granet, qui étaient tout éberlués…

— Tu te souviens, quand Thibeaudeau allait le soir poser des cordelles ?

— Alors, on se levait avant lui, on prenait le bateau plat du meunier et on allait les retirer avant son passage…

Tu te souviens ? Alors… Tu te souviens ? Alors. À l’horizon, la tambourinade sans fin du canon. Au-dehors, vers la route, ce grand halètement, ce lent piétinement, moteurs et pas, voitures. Et ces deux-là qui mangent, en ressassant des souvenirs idiots, et ils vont être à nouveau séparés. Quand même, se retrouver comme ça, ça n’est pas banal. Qui aurait dit. Le monde est petit. On nous aurait dit ça. Qui aurait pu prévoir. Il y en a des hasards dans la vie, etc. Les tiroirs de la commode renversés, le linge froissé, échevelé, une boîte de boutons ouverte, vidée sur le sol, beaux boutons de nacre, de cuivre, de bronze.

— Tu étais heureuse à Paris, Marie ?

J’ai pris la main qui se dérobe.

— Heureuse ? Je ne sais pas… Oui, peut-être. Mais moi, ça n’a pas d’intérêt. Raconte-moi toi…

Mais on ne peut rien commencer, rien finir aujourd’hui. Nous jetons des bouts de phrases, des mots, et nous voici comme ces nageurs surpris par un rapide, entraînés par le courant, qui ne peuvent se rattraper à rien. Tout à coup, l’armoire qui était refermée sur un tohu-bohu de choses saccagées, se rouvre lentement, en grinçant. On frappe, des pas. C’est un de mes hommes qui vient me chercher. Oui, je viens tout de suite. Il faut partir et nous n’avons rien dit. Je regarde une dernière fois Marie, et sur le visage de la petite fille d’autrefois, je vois un masque se poser, une Marie plus lourde, le rouge à lèvre épais, les ongles maquillés dont le vernis s’écaille, la pâleur épaisse d’un corps déjà usé. Il y a plus de pitié que de tendresse, soudain, dans le baiser de notre adieu. Sa main se crispe sur mon bras, pétrit nerveusement l’étoffe, elle me serre à me faire mal. Adieu, Marie. Adieu, Georges. Après la guerre à Paris…

Nous repartions sept minutes plus tard. En route, le toubib me dit :

— Ce qui vient de m’arriver est marrant. Je n’avais encore jamais accouché personne avec, pour m’aider, le personnel au grand complet d’un bordel, Monsieur, Madame, la sous-maîtresse et ces dames. Très habiles, ces dames, d’ailleurs, et serviables. Il y en avait même une, une nommée Maria, que je me serais bien envoyée, mais c’est la seule à nous avoir plaqués tout aussitôt. Même que Monsieur, un maquereau magnifique et néronien, gueulait assez sur cette petite garce, qui trouve toujours le moyen de filer quand on a besoin d’elle. C’était un beau garçon, le bébé. Il a ouvert les yeux sur un drôle de monde, tout de même…

Et moi, dans l’atelier de Coutrier, le père, où rougeoient sourdement les braises de la forge, je lui raconte des souvenirs qui lui font chaud au cœur :

— Parfois à midi, je rencontrais Marie sortant de son bureau. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour déjeuner. Nous allions pourtant prendre un verre ensemble, parler un peu du pays, d’autrefois, de vous. Elle vous aimait bien, Marie, et elle aurait bien voulu trouver une place à Gibrac, ou à Angoulême. Son patron lui avait promis que quand on ouvrirait une succursale de la maison à Angoulême, elle en aurait le secrétariat général. Pauvre Marie, quel triste sort, au bord d’une route de l’exode, dans un cortège de réfugiés.

Et ces souvenirs imaginaires maintenant se mêlent aux vrais souvenirs de notre enfance, quand je courais sur les routes de l’innocence, Marie à mes côtés. Je la retrouve à l’île Benoît, au bois des Ramières, dans les grottes. Je la retrouve aussi rue Réaumur, à midi. Cette petite dactylo qui se hâte au sortir du bureau, ce pourrait être Marie, c’est Marie. Un nom que je me répète souvent à mi-voix, et qui toujours pour moi chante si légèrement, ma petite enfant dorée et nonchalante, ma payse, ma petite reine, Marie.





IX





La treizième année du règne de Nabuchodonosor, le vingt-deuxième du premier mois, il fut décidé dans le palais de Nabuchodonosor, roi des Assyriens, qu’il se vengerait. (Madame Bienfait prie personnes qui pourraient fournir renseignements sur son fils Raymond, 18 a. parti 14 juin. S’adr. 11, rue du Moulin-de-la-Roche à Gentilly ; Seine.) Il assembla tous les anciens, les généraux et les guerriers, et il leur communiqua le secret de son dessein. (Pierre Cheurlot. Famille venant de Loris, Loiret, perdue 17 juin, pr. Sully-sur-Loire ou La Chapelle-Langillon, comp. ép. Marguerite 54 a. m. 2 filles Ann. Huber, 27 a., son bébé Bernard 2 m., Fr. Cheurlot, 21 a. Pr. env. Rens. Cheurlot M. Printemps 112, r. Provence.) Il leur dit que sa pensée était d’assujettir à son empire toute la terre. (Recherche Denise Burtin, 11 a., égarée près de Gien 17 juin. Prévenir Bredat 125, Fg Poissonnière et Lebrun 5, rue Calvin ; Bourges. Cher.) Ce qui ayant été approuvé de tous, le roi Nabuchodonosor fit venir Holopherne, général de ses troupes. (Forte récompense à qui fera retrouver argenterie avec armoiries, fourrures, vêtements, laissés près Châteauneuf-sur-Loire, 16 juin, dans Peugeot 402 grise. De Noaillay des Graviers, 60 bd Malesherbes.) Et lui dit : Allez attaquer tous les royaumes d’Occident et principalement ceux qui ont méprisé mes ordres. (Madame Davin, 29, rue de Paris, Joinville-le-Pont, recherche mari Lucien, fils André, fillette Lucienne.) Que votre œil n’épargne aucun royaume, et vous m’assujettirez toutes les villes fortifiées. (Perdu samedi 15 juin entre Joigny et Auxerre, cheval marron, charrette cont. linge, photos d’une pers. disparue, obj. pers. Récomp. Derzelle, menuisier, Ézanville. S.-et-O.) Alors Holopherne fit venir les chefs et les officiers assyriens, et il compta pour se mettre en campagne, selon l’ordre qu’il en avait reçu du roi, cent vingt mille hommes de pied et douze mille archers à cheval. (Bonne récompense à qui rapportera gros chat noir et blanc répondant nom Charlot, perdu évacuation entre 14 et 16 juin. Grimberg, 115, rue du Temple, Paris.) Et il partit, lui et toutes ses troupes, avec ses chariots, sa cavalerie et ses archers, qui couvrirent la face de la terre comme des sauterelles. (Dame ayant recueilli fillette de 2 mois, descente d’un camion, pont d’Orléans, 16 juin, don. nouv. Meunier, passage à niveau, Valenton, S.-et-O.) Il prit d’assaut la célèbre ville de Melothe, pilla tous les habitants de Tharsis, et fit passer au fil de l’épée tous ceux qui lui résistaient. (Raymond Lambillon, 13, rue Bretagne, Maisons-Alfort, rec. femme, enf. mère partis le 11-6 av. Peugeot 402, 1291 R M 6. Supplie tous donner nouvelles.) Et la terreur de ses armes se répandit sur tous les habitants de la terre.





X





1940





Avec du temps devant soi, couché dans l’herbe roussie des prés, ou dans le fossé, on pourrait voir vibrer l’air chaud au ras de terre, au niveau de la route à moitié défoncée, au-dessus des blés écrasés, saccagés, et là-bas, jusqu’à la crête derrière laquelle il se passe des choses. Mais quand on se couche dans l’herbe, aujourd’hui, c’est ici pour saigner, saigner un lent sang poisseux ou bien, là-bas pour devenir soi-même un peu d’herbe et de terre, invisible comme un insecte, parce que vous ne me ferez pas croire tout de même qu’ils tireront sur l’herbe et la terre, et pourvu que mon casque ne brille pas. Et les chevaux de l’enfer, de l’autre côté de la crête, martèlent leur galop que rien n’essouffle, et voilà maintenant qu’ils canardent la route et ce n’est pas du sport, rouler quand un tir de 77 vous encadre, creuse un entonnoir devant la roue de la moto, un autre derrière, et que des petits éclats viennent déchirer dans le dos votre veste de cuir et faire dingding sur le casque, derrière la nuque. Et la canonnade, parfois, referme ses portes qui grondent et grincent, et on entend un bref instant un oiseau imbécile qui n’a pas compris, pas du tout, pas du tout, de quoi il s’agissait.

(Et toi qui, loin de moi, me parles encore à voix basse. Toi que je perds et reprends, toi qui t’éloignes. Il était une fois un dimanche d’octobre, et rue du Val-de-Grâce, il fera bientôt nuit. Nous entendions sonner la cloche d’un couvent, frissonner des arbres au-dessus du mur, le roucoulement perdu et grave d’un ramier. Tu me donnais la main.)

À un kilomètre de Villejoye, Cambouis est obligé de freiner. Il y a un char arrêté bêtement, presque en travers de la route, le mécano et le chef de char sont descendus. Qu’est-ce qu’ils foutent ici ! Tiens, c’est Mause et Thorière. Ils ont l’air tout à fait ahuris.

— Qu’est-ce que vous foutez là ?

— T’as pas vu un gars la jambe en moins en travers de la route ?

— Non…

— Ah, mon vieux, alors, c’est plutôt marrant !

Mause et Thorière ont reçu l’ordre de filer sur Villejoye pour rejoindre de là leur section qui est en retard, à l’est du village.

En route, dit Mause, on aperçoit un malheureux gars sur le talus, avec la jambe à moitié arrachée, qui pisse du sang comme une fontaine. Personne pour l’emmener. On le prend, on l’arrime avec des courroies sur l’arrière du char. Il gueulait un peu. On allait doucement. Valait mieux quand même le conduire au poste de secours… Un peu plus loin, ils se mettent à nous canarder. On ferme les volets, on fonce tout droit. On sent quelques vaches d’obus qui tombent pas très loin, ça nous secoue gentiment. Là-dessus, cinq minutes plus tard, je regarde par la tourelle ce que devient notre gars. Plus de gars. Disparu, liquidé. Il y a encore les courroies pour le tenir, du sang en pagaye, mais plus de bonhomme. Merde, alors !

C’est un détail. Cambouis redémarre, appuie sur l’accélérateur. Il y a encore les courroies pour le tenir et du sang en pagaye, plus de bonhomme, encore un bonhomme en moins, un bonhomme, je ne saurai jamais ce qu’il est devenu, escamoté, liquidé, une trappe ouverte et refermée, avec une jambe à moitié arrachée et du sang en pagaye. Les voilà qui se remettent à pilonner cette sacrée route, trop long, trop long, trop court. Ma petite Sainte Vierge, si nous réussissons à passer… Il y a sur la droite un petit cratère qui est en train de faire irruption, une éruption sèche de cailloux, de poussière, et une sale odeur âcre, et on ne sait pas si c’est l’odeur ou la poussière ou tout cela ensemble qui vous colle sur la figure, qui vous fait avec la sueur un masque visqueux, brûlant. Et Cambouis passe ses gants sur ses lunettes parce qu’il n’y voit plus du tout. Et voilà maintenant que le petit sergent qui était dans le panier du side-car, le petit sergent avec cet éclat d’obus dans l’épaule droite, dans le dos, dans le rein, le petit sergent déjà criblé, déjà ouvert un peu partout pour qu’on voie, à travers le linge sale et la veste de cuir, sourdre toutes ces petites fontaines, qui se caillent vite, d’un sang dont on a (quand on l’a mis dans le panier du side) les mains collées, humides, désagréables à remuer, le petit sergent s’est affaissé, il a la tête penchée au-dehors, et lorsque Cambouis lui prend la tête pour essayer de le remettre un peu d’aplomb, il s’aperçoit qu’il n’y a plus de ce visage qu’un profil, mais que l’autre a disparu, et il y a, à la place, un grand trou visqueux, plus de joue, d’oreille, de cheveux, et maintenant le petit sergent est mort avant même d’être arrivé au poste de secours. Mort. On dit que c’est froid, les morts. Celui-là est tellement chaud.

(Il pleuvait, personne ne m’attendait. La pluie pénétrait les platanes. Une gouttière dégorgeait à petits coups monotones. La terre jaunâtre et boueuse alourdissait mes pas. La haie de lauriers vifs était luisante d’eau. Les bois, là-bas, dont je devinais dans les arrière-plans de la pluie, la lisière, devaient être déserts, et tout murmurants d’eau. Un oiseau transi s’envola. Et je vis soudain son visage mouillé, dans lequel brillaient des yeux calmes.)

Cambouis arrête. Le moteur ronronne, c’est la seule chose vivante ; non, il y a dans l’herbe un passage de fourmis ; Dieu, que c’est bête, les fourmis qui traversent la route. Le petit sergent est couché sur le talus, en attendant qu’on vienne le ramasser, le côté arraché de la figure contre le sol, et les mains tout d’un coup inertes (il y a des mains pour caresser un visage, une épaule, une chevelure, des mains pour couper le pain, des mains pour appuyer sur la manette des gaz, et vous avez aussi ces mains inertes avec leur paume ouverte face au ciel brûlant qui les réchauffera longtemps encore, ces mains qui ont l’air tout d’un coup si maladroites, si désarmées, si étonnées). Un grondement bourdonnant domine maintenant la canonnade. Puis, il y a ces points de métal qui brillent dans le ciel, grossissent, s’inclinent, la détente rageuse, stridente des mitrailleuses. Les stukas.

Cambouis fait demi-tour. Il remet en marche. On ne sait pas ce qu’est devenue l’ambulance. Il y a là-bas, derrière la crête, des blessés qui attendent. Entre Villejoye et le petit bois c’est un va-et-vient incessant. Les sidecars de liaison font le parcours, emmènent les blessés, rapportent des pansements individuels.

(Un monsieur sur le Pont-Neuf avait vu son chapeau s’envoler dans la Seine. « Il était tout neuf », disait-il, avec l’envie de pleurer. « Pour sûr, le vent est traître », répondait une pauvresse. Elle s’approcha. « Le soleil, il n’a l’air de rien ; pas vrai ? Essayez donc de le regarder en face, un peu pour voir. » La Seine éclatait de joie et de froid. Le vent était glacé. Tes joues étaient roses.)

Là-bas, un peloton de cavalerie descend de la crête, vient rejoindre la route. Un obus tombe un peu à droite. Un cheval se cabre. Les G.R.D. viennent de décrocher. Il ne doit plus rester derrière la crête qu’un mince rideau de chars et de G.R. motorisés. Un second obus sur le talus. Un cavalier qui dévalait le pré pour rejoindre la route a l’air de courir à la rencontre de l’obus. Le cheval s’arc-boute, s’assied, glisse sur l’herbe gelée, s’arrête. On voit ses jambes trembler. Un autre obus, trop loin. Et les cavaliers sont sur la route. Ils filent maintenant, au grand trot. Les obus les suivent à la piste, viennent les flairer, creuser derrière eux la route. Trop court. Un obus les précède, crache méchamment devant eux. Malgré lui, Cambouis freine en approchant. Ils ne voient pourtant pas la route. Ils tirent sur elle de derrière les collines, il n’y a pas de raison qu’ils visent ou ne visent pas ce qui s’y déplace. Ils neutralisent la route, tout simplement. Neutralisation. Drôle de mot. Où va tomber le prochain obus ? Malgré le grondement du moteur, Cambouis croit l’entendre gémir dans le ciel, chercher la place où s’enfouir, s’abattre, libérer enfin tout ce que ses flancs enferment qui doit briser, déchirer, déchiqueter.

Et maintenant, ça y est, c’est fait. Il y a eu soudain un nuage de poussière, l’explosion, deux chevaux effondrés tout d’un coup, il y a un autre cheval dont le poitrail est tout mousseux de sang, et par terre quatre ou cinq corps allongés, et les autres ont l’air un peu surpris. Il y a un petit lieutenant qui a mis pied à terre. On charge dans le panier un grand garçon très blond dont l’épaule gauche est déchirée, et la toile imperméable kaki de sa veste est en train de se teinter de sang, vertigineusement vite, de se teinter de sang, et il lui en coule sur le front aussi, sur les yeux qu’il tient fermés, sur le nez, sur la bouche. Et maintenant, ça y est. Tandis qu’on installe tant bien que mal le gars, les obus continuent à tomber, les cavaliers ont filé, sans le petit lieutenant. Cambouis se met à plat ventre, parce qu’un obus est tombé, vraiment trop près. Le garçon blond dit des choses qu’on ne comprend pas. La moto ne veut pas démarrer. Le lieutenant la pousse sur la route, le moteur crachote, hésite. Il part. Cambouis dépasse les cavaliers, appuie sur l’accélérateur.

Cambouis est un facteur, il fait sa tournée. Il sait par cœur la route du bois à Villejoye. Il n’oubliera jamais, pense-t-il, cette route. À droite la route des Fonds-de-Lens ; plus loin, à gauche, la grosse métairie, la publicité Michelin, les poteaux indicateurs au carrefour, le convoi qui a brûlé après avoir été mitraillé du ciel,