Main La nuit des enfants qui dansent

La nuit des enfants qui dansent

,
Year:
2017
Language:
french
ISBN 13:
9782226425379
File:
EPUB, 968 KB
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1

La nuit est le manteau des pauvres

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 2.21 MB
2

La péninsule aux 24 saisons

Language:
french
File:
EPUB, 1.98 MB
© Éditions Albin Michel, 2017



ISBN : 978-2-226-42537-9





La brise du lac lisse les poutrelles de la fabrique. Une poussière grasse colle aux spots, la nuit est d’été.

Un garçon mince, délié, défie le vide à vingt mètres du sol, vérifie pieds nus la sangle souple tendue dans les airs, va d’un point d’ancrage à l’autre, boîtier de commande d’éclairage à la ceinture, traits fins sous sa chevelure blonde. Assis par petits groupes sur des blocs de ferraille et des chaises défoncées tirées d’une cabane de contremaître, des jeunes s’interpellent en buvant des bières, têtes levées dans l’attente de la performance de Zâl.



L’ambiance est à la fête, personne ne fait attention à l’homme qui dans l’ombre se laisse glisser le long d’une porte ne s’ouvrant sur rien, dossier de tôle rouillée qui soulage ses hanches vrillées de pointes de feu.

Un taxi vient de le déposer au seuil de cette fabrique abandonnée de Kreuzlingen, et le chauffeur autrichien est reparti sans attendre l’étrange client qui ne lui a pas adressé une seule parole pendant le trajet qui l’a conduit jusqu’à la rive suisse du lac de Constance.

Il sort un paquet de cigarettes de son manteau d’une autre époque, fait claquer son briquet, tente d’ignorer la douleur. Il faut savoir contourner le mal pense-t-il, le tenir à distance tout comme le bien, le soi-disant bien qu’on veut vous imposer. Il balaye de son regard clair l’espace rayé par les projecteurs, suit le lutin longiligne qui teste l’élasticité de la sangle accrochée aux faîtières d’acier de ce qui reste du toit. Il y a quelque chose d’insolite chez ce garçon, avec sa chevelure jusqu’aux épaules, il pourrait être roi chez les albinos.



Le jeune public siffle, réclame Zâl. Dans la tribu des funambules il fait école, on l’a vu tendre sa sangle bleue dans des lieux improbables, piles de pont, entrepôts, canyons. Un sportif de haut niveau dont les bras caressent les étoiles. Pas d’effets trampoline ou de jumps, une silhouette épurée qui danse dans le vide sur une slack élastique pas plus larg; e que deux doigts.

Quand il a mis son projet sur un site de donateurs suisses, il a récolté en trois semaines l’argent nécessaire pour sa performance, aidé au final par un collectif généreux d’Autrichiens du nom de Bud qui a doublé la mise. Pour les remercier, il se produit ce soir sur les bords du lac de Constance et demain en Autriche, à Salzbourg. Intrigués par celui qui promet « la danse de la huppe au sommet d’une cathédrale d’acier », ses amis slackeurs, au rendez-vous, applaudissent.

Il s’élève sans effort le long de la structure métallique, y accroche de petites cages en osier, ajuste son baudrier d’escalade avec corde de sécurité et ligne de vie. La lune qui troue la toiture découpe la silhouette des spectateurs, vingt ans, queue de cheval ou tempes rasées, piercings et épaules tatouées, les yeux brillants des grands enfants qui connaissent les risques et attendent l’exploit.



Rapide clic sur le boîtier, un spot blanc court sur la sangle et une musique syncopée descend des astres. Il avance en apesanteur, et ceux qui ne voient en lui qu’un athlète faisant rebondir la slack avec l’énergie de ses cuisses passent à côté de l’être de Lumière qu’il désire être. Sur l’étagère de son camion aménagé garé à deux pas de là, veille le livre initiatique d’un mystique persan, ‘Attar, dont la lecture le nourrit jour après jour.



Tassé contre la porte métallique, l’inconnu se demande ce qui l’a poussé finalement à entreprendre ce long voyage de nuit jusqu’à cette friche perdue. Ces jeunes en communion avec l’acrobate, balancier des bras en croix, l’agacent. Ce baladin qui les fascine est dans le faux mouvement, leur monde est en trompe l’œil, leur génération dans le faux-semblant. Qui parmi eux a la moindre idée de dangers autres que leurs frissons de sportifs ? Que savent-ils de la perfidie du mal et de la malignité du bien ? Savent-ils qu’aux portes de cette usine désaffectée proche de la frontière allemande, il y a à peine soixante-dix ans, les pointes des barbelés étaient teintées de sang comme dans toute l’Europe ? Il a la tentation de se lever, de crier à ces naïfs qu’au bout de leur sentier d’illusion la chute sera brutale, que sur ce sujet il en connaît un rayon. Il ferme les yeux, s’évade, n’entend pas les cris admiratifs, les applaudissements.



À l’exact milieu de la sangle, le garçon amorce le geste qui le conduira au sommet de la montagne cosmique dont il rêve et, d’une pression sur le boîtier, déclenche l’ouverture des cages. Une volée d’oiseaux jaillit au-dessus de sa tête, chardonnerets rouges, perruches jaune clair tachetées de rose, couple de palombes au collier de perles grises. Il claque de la langue et un nuage de serins du Mozambique s’abat sur son bras droit. Il rétablit la charge, continue vers l’avant, flotte dans l’air élastique tendant l’autre bras à de minuscules diamants de Gould sortis d’un bain de pastels tendres. Deux inséparables, oiseaux fétiches, filent vers la toiture, accrochent les feuilles de viorne enroulées aux poutrelles et de minuscules duvets signent la nuit des friches de spirales roses.

Il va à pas comptés vers le but de son voyage dont il tente de se rapprocher chaque soir, sachant que la distance restant à parcourir le lendemain sera encore la même. D’un rapide tour de main qui fait se redresser d’un seul élan les spectateurs sidérés, il se défait de la ligne de vie qui le retient à la sangle en cas de chute. Quand il arrive au deuxième point d’ancrage il fait demi-tour aussi aisément que s’il empruntait un trottoir, se laisse tomber par deux fois sur la sangle qui le renvoie sur ses jambes alors que s’élèvent les premières notes d’une sonate de Telemann. Et c’est tellement incroyable, tellement beau de le voir rebondir avec sa tignasse de sable porté par des oiseaux, que du sol montent mille bravos.

Revenu à son point de départ, d’un doigt léger au coin des lèvres, il siffle aux oiseaux le signal du retour dans leurs nids d’osier.



Dans son coin, l’homme au manteau de drap gris se redresse. Il a repoussé la douleur et laisse les insouciants enfants du siècle faire éclater leur joie.



Le rituel d’après spectacle s’installe autour du camion peinturluré, herbes suisse, romane, allemande, melting-pot propre à la galaxie des grimpeurs. Pas d’alcool fort, graines et jambon maigre, leurs muscles sculptent leurs corps secs et les seins libres des filles tirent droit les bretelles des t-shirts. Leur vision du monde est sans aspérité, celui qui sait calculer la masse linéique d’une sangle est apte à maîtriser l’univers. Ils se moquent des dangers, mort ça veut dire hasard de la vie, quatre lettres sans autre réalité que le pas de chance sur lequel on n’a pas de prise. Ils sont dans un ailleurs en miroir et si l’un d’entre eux se risquait à parler politique, ils s’inquiéteraient de cet accès de fièvre.

Une fille liane, bustier en dentelle noire, s’approche de Zâl, genoux contre genoux, insiste. Il est encore dans son exploit avec la merveilleuse certitude qu’une main mystérieuse l’a aidé à se séparer de la ligne de vie. Quelqu’un veille sur lui. Un jour, il osera prononcer à voix haute le nom de l’oiseau Roi vers qui il va et qui détient la Vérité.

Un joint tourne, la fille l’entraîne doucement sous les feuillages en lui susurrant son nom, Téa. Elle hésite, se jette à genoux, elle veut sa force, et ses lèvres le délivrent d’une telle tension que les yeux du garçon se mouillent de plaisir.

Plus tard, le public dispersé, ils feront l’amour en silence sur un lit de feuilles sèches.



Adossé à la porte de ferraille, l’homme les regarde disparaître dans l’ombre des buissons. Il faut qu’il approche ce Zâl, qu’il lui parle, lui dise… Sa tête se casse sur son épaule, épuisé il s’endort bras tendu, main entrouverte comme s’il essayait de retenir quelqu’un.



– Hé, qui tu es ? Ça ne va pas ?

Zâl se baisse vers la forme allongée, la cage des chardonnerets à bout de bras. Téa est partie rejoindre ses copains qui rentraient à Zurich après un au revoir appuyé, lèvres contre lèvres.

L’homme se déplie lentement. D’habitude ceux qui s’attardent après le spectacle ont le regard vague des accros à la fumette alors que celui qui se masse les reins en secouant son vieux manteau est d’une autre génération. Des rides profondes le long de ses joues encadrent des yeux vert d’eau, on dirait que deux masques se superposent sur son visage sans s’ajuster.

– Besoin d’aide ? répète le garçon.

– Pour rentrer peut-être.

Debout, c’est un homme solide, sa voix est sourde, étrangère.

– Rentrer où ?

– Chez moi, le taxi ne repassera pas, le chauffeur n’était pas du genre fêtard.

Zâl ne cherche pas à comprendre, la fatigue lui serre les tempes et il doit rouler encore une partie de la nuit, de l’autre côté de la frontière ses donateurs autrichiens l’attendent.

– Je vous dépose à Kreuzlingen ? St Gall aussi je peux, dites-moi.

– Pas en Suisse, j’habite en Autriche, tu vas où ?

– Salzbourg.

– Ça ne peut pas tomber mieux.

– Vous voulez aller là-bas, avec mon camion il y en a bien pour sept heures !

– Pas de problème, ça me va.

Zâl tourne les talons, s’interroge. Ce mec plus tout jeune est là par hasard ou il cherche quelqu’un ? À cette heure, je ne peux pas le laisser planté au milieu de nulle part, je l’embarque, il est pas très causant mais je risque quoi ?

Le plafonnier découpe les fenêtres sur les flancs du camion, roulotte de cirque prête pour l’aventure. L’homme peine à atteindre le marchepied, respire à fond, saisit la portière et d’une traction se hisse sur la banquette. Dans son dos les oiseaux pépient et roucoulent, leurs ailes ventilent des senteurs de paille humide, il s’en inquiète.

– Hé, tu sais les calmer ?

D’autorité il éteint le plafonnier, le silence revient.





L’autoroute s’enfonce dans la campagne autrichienne.

L’homme tente quelques mots.

– Tu les as dressés ?

Silence.

– Tu m’entends ? Ils t’obéissent ?

– C’est les oiseaux qui décident, je ne fais que les suivre, on ne peut jamais rien imposer à personne vous ne le savez pas ?

– Un jour, je te raconterai ce que des hommes imposent à d’autres hommes et tu comprendras ton erreur.

– Le coup du sage qui raconte sa vie, ça m’ennuie.

– Andras.

– Pardon ?

– C’est mon nom, Andras.



De lourds bâtiments agricoles surgissent sous les phares, s’effacent, avalés par le noir.

Fenêtre baissée l’homme fume, s’évade. Toujours les mêmes vieilles images en mémoire, voitures abandonnées dans l’urgence sur un chemin de terre, barrières frontalières renversées, barbelés découpés, foule hébétée qui s’échappe à travers prés. Un soldat, casquette grise et cigarette au bec, baisse son fusil et, au lieu de fuir avec les autres, il reste sur place avec dans sa main la chaleur des doigts de la femme au béret bleu qu’il vient de laisser partir alors qu’il voulait plus que tout au monde la retenir. Si ce jour marque la fin du règne du pouvoir rouge en Europe, il est pour lui le début d’interminables années de remords.

Parfois la scène est plus ancienne, moins précise, un tank à étoile rouge roule sur un pont de fer dans un fracas d’enfer, la tourelle du canon semble suivre le moindre de ses mouvements et il court sur ses jambes d’enfant vers la rive alors que le char s’embrase et bascule dans le fleuve.

De ces rêves éveillés, il ne sait lequel porte l’espérance et lequel la défaite. Le doute qui taraude son esprit malgré les années qui passent vient de ce balancement des valeurs, comme si tout événement était susceptible de changer de camp et qu’au bal des vautours les colombes de la paix s’invitaient parfois sans vergogne.

À ses côtés, Zâl conduit mains à plat sur le volant, visage lisse. Ce calme silencieux l’impressionne. Quelle est la nature exacte de cette nécessité plus forte que le hasard qui l’a conduit sur le chemin de ce garçon ?



Décor découpé au scalpel de lune, plans successifs et ombres laiteuses, tout ce qu’il faut d’espace pour que Zâl se sente à l’aise. Il a pris pension dans le ciel, il est dans la projection totale vers un avenir mystique où il déposera le jour venu le feu de son âme, sa vie est futur, à portée de ses bras immenses.

Le souffle d’un semi-remorque chargé de grumes des forêts du Tyrol fait tanguer le camion et son klaxon gueule après Zâl qui se replace sur la file de droite. Dans sa cabine allumée, le routier se tape la tempe de l’index, puis ses feux arrière disparaissent dans le rétroviseur.

Ombre, clarté, ombre, la course des nuages sur les montagnes proches zèbre la nuit. Il cligne des yeux, un arrêt s’impose. Dernière aire de stationnement avant Innsbruck. Quelques poids lourds sagement rangés, le néon grésillant des toilettes, deux tables en bois, ce recoin de parking fera l’affaire.

– Léger break, je file sur ma couchette.

L’homme, tête calée contre la vitre ne répond pas.

Zâl dort déjà.



Réveil halluciné, l’odeur de cigarette de l’inconnu et son masque aux yeux clairs, à toucher son visage.

– Hé ! qu’est-ce que vous faites ?

– Je te regarde.

Zâl se jette vers la cloison du fond, cœur affolé. L’homme assis au bord de la couchette, mains sur les genoux, le fixe sans sourciller comme s’il venait de faire le point sur une photo floue.

Son nom lui revient.

– Ça ne va pas, Andras ?

– Tu parles dans tes rêves, ça m’intriguait c’est tout.

L’homme redresse le torse, par la fenêtre la lumière crue du parking court sur ses bras secs et noueux.

– On est bientôt arrivés, dans deux heures vous serez chez vous.

Le garçon s’accroupit sur la couchette, tire une bouteille d’eau et des biscuits d’un placard, se détend. L’aménagement du camping-car bricolé est sommaire, la couronne de cages en osier brinquebale au plafond.

Il reprend avec précaution :

– Quand je dis chez vous, je veux dire là où vous habitez en ce moment.

Silence. Il reprend, pour se faire mieux comprendre.

– Da, wo Sie wohnen ?

– Ta langue maternelle, c’est le français de Suisse, non ? Alors garde-la !

– Maternelle ! Vous en savez quoi, je suis de nulle part.

Au-dehors un camion démarre. Puanteur du gas-oil. L’homme ne lâche rien.

– Du père, on peut s’en débarrasser assez facilement, parfois d’ailleurs il ne demande que ça, pour la mère c’est une autre chanson.

– Je m’en fiche, ça va !

– Comment tu pourras avancer avec tes oiseaux si tu ne sais pas qui maintient ta sangle derrière toi ?

La pénombre accentue le regard de l’homme. Zâl suspend son geste, bouteille à la main, colère rouge.

– Fichez-moi la paix avec vos formules à la con, vous ne connaissez rien de mon monde !

À l’instant où il va demander à l’emmerdeur de descendre et de foutre le camp, l’homme à la voix rude parle. Sans presque remuer les lèvres. À qui s’adresse-t-il ?

– Tu as l’âge où l’on croit que l’on naît d’un ovule qui flotterait dans le cosmos et que le cordon ombilical est une légende, l’âge où l’on croit que pour aller loin il vaut mieux partir de nulle part, que l’Histoire n’est qu’une peau desséchée, un saut de côté, hop la mue tombe et vive le nouveau corps sans mémoire ! Tout à l’heure sur le bord du lac de Constance, tu ignorais tout du passé, par exemple qu’un commandant de la police des frontières du canton a permis à trois mille Juifs en 1938 d’entrer en Suisse. Tu ne connais ni l’histoire du monde ni la tienne, tu vas de ville en ville en équilibre sur un fil et tu penses avec tes amis que vous êtes des dieux, mais ta sangle est élastique, elle te claquera à la figure si tu ne fais pas gaffe et…

– Marre de vos leçons d’histoire et de morale.

Il entrouvre la portière puis s’arrête, geste en suspens. Dans l’homélie d’Andras quelque chose qu’il ne saurait nommer l’a intimement touché. Un inconnu peut-il s’intéresser ainsi à lui ? Il change d’avis, « on y va ! », enclenche un CD. Une voix de blues s’envole loin de la police des frontières et des Juifs sans visa.



Bercés par le camion qui reprend sa route, les oiseaux se taisent. Les montagnes proches coiffent les immeubles d’Innsbruck. Une rivière double la route, la ville s’efface. Le voyage se poursuit en silence. À l’approche de la frontière allemande, l’homme lui demande en quelques mots de quitter l’autoroute, il connaît un itinéraire qui contourne l’Allemagne, « un détour nécessaire », ajoute-t-il.

Zâl acquiesce sans discuter, les routes secondaires le maintiendront en éveil. Andras l’observe du coin de l’œil, hésite à parler, le garçon dans sa bulle n’est pas prêt à entendre ce qu’il voudrait lui dire. Il claque son briquet.

– Ne fumez pas s’il vous plaît !

Comme s’il n’avait rien entendu, Andras allume sa cigarette. Zâl marque le coup, plissement au bord des lèvres, cherche une riposte. Quelque chose lui dit vaguement qu’il ne doit pas capituler face aux provocations de l’homme au manteau gris, que leur rencontre n’est pas innocente, que l’affrontement est nécessaire. Il plonge sa main dans le vide-poche, changement radical de CD, rap à plein tube, de quoi faire recracher à l’homme sa fumée par les oreilles.





Quand ils délaissent les montagnes à stations de ski et s’engagent sur l’autoroute qui rejoint Salzbourg, Andras s’adoucit.

– On a berné la police allemande, merci ! Contourne la ville s’il te plaît.

– Vous évitez les frontières, vous craignez les villes…

– Je croyais que tu ne voulais rien savoir de moi ! Disons que je zigzague pendant que tu files droit sur ton fil, à chacun sa trajectoire. Attention, prends la bretelle de Salzbourg-Mitte sur ta gauche, après le quartier de Liefering, je te guiderai.



Quelques rares voitures de fin de nuit, les lumières d’un château surplombant la ville, un faubourg endormi, des villas cossues sur de vastes pelouses. En bout d’impasse une église, rectangles blancs juxtaposés à un clocher de béton arrimé à des cubes striés de noir, surmonté d’une croix blanche. Très contemporain.

Zâl qui s’attendait à quelques pâtisseries baroques s’arrête, fasciné.

– Non, vous habitez là ?

– La maison au crépi bleu avec le toit à une pente, à côté de l’église Saint-Martin.

– Drôle de blockhaus pour la ville de Mozart !

– Si tu te fies aux apparences, tu n’apprendras jamais rien. Il y a dans cette église un magnifique orgue de chœur assemblé par la manufacture des Mertel, les bâtiments vitrés là-bas, deux claviers avec des tuyaux en étain fuselés, de la flûte à cheminée au trombone en passant par un cor de chamois à bouche conique qui…

– Si vous saviez comme j’ai sommeil !

Andras le toise avec insistance, descend du camion, claque la portière.

– Tu sauras où me trouver, salut ! Ah oui, si tu veux être tranquille n’accroche pas ta corde n’importe où, à Salzbourg il y a des caméras partout. Au pire, pour ton numéro d’équilibriste, il y a le stade avec ses hectares de chantiers déserts.

Zâl ne pense qu’à une chose, dormir. Trois cents mètres plus loin, le parking d’un lotissement de villas fera l’affaire. Rideaux aux fenêtres, tournée de graines et d’eau pour les oiseaux, il sombre tout habillé sur sa couchette.





L’appartement d’Andras donne sur le parvis et les cubes de béton blanc de l’église. L’architecture austère libère le regard, incite au recueillement.

Quand les élèves du conservatoire de Salzbourg viennent s’essayer aux claviers de l’orgue, il s’installe face à la fenêtre ouverte du salon, yeux mi-clos. L’instrument n’a pas de secret pour lui, il sait d’où provient chaque son, si la sonorité mordante comme une attaque d’archet est celle de la gambe ou si la flûte pauvre en harmoniques entre en jeu ou encore si l’organiste débutant aux pédales délaisse la délicate hanche de 8 de l’octave dulcian pour abuser du zink qui ronfle comme un clairon dans les résonateurs en métal. Alors il pianote les notes sur les bras du fauteuil, caresse du pied des pédales imaginaires et, lorsqu’à travers ses rêves il se glisse jusqu’au buffet de l’orgue pour n’être plus qu’un tuyau anonyme parmi les centaines d’autres, ses traits se relâchent, il s’apaise.

Mais ce matin la fenêtre reste close et dans les pièces où il vit depuis si longtemps sans craindre la solitude, il se sent étrangement seul. Il repose son front sur la vitre fraîche, cherche dans la buée de son haleine la silhouette du garçon aux cheveux de paille. Où s’en est-il allé ? On aurait dû se quitter amis, pense-t-il, c’est de ma faute, il a l’âge du futur, il ne rêve que d’étoiles et je l’ennuie avec mes discours qui le tirent vers le bas. Ne t’éloigne pas trop loin, petit.

D’un revers de main, il efface le mirage sur la vitre et fredonne la Valse triste du poète hongrois Sándor Weöres qui lui vient aux lèvres dans ses moments de dérive :

« Oh ! d’hier ou d’autrefois

Que les souvenirs sont froids

Le cœur de l’homme grelotte

Chaque été ressemble à l’autre. »



Il s’aide d’un fauteuil, d’un rebord de table, gagne le lit où il s’allonge, exténué. Il lui faut retrouver assez d’énergie pour qu’un jour proche il puisse retourner à Budapest, sa ville natale, écouter la magie des deux mille trois cent dix-sept tuyaux des grandes orgues de la synagogue de Dohàny Utca. Il ferme les yeux, ses souvenirs se précisent.

Il est gamin, visage attentif levé vers son père Attila, facteur d’orgue aux doigts d’or que la police secrète hongroise punit de ses penchants déviationnistes en lui interdisant d’approcher l’instrument. Son père qui n’est plus qu’un homme déchu, un balayeur d’église appuyé à son balai trempant dans un seau d’eau sale, lui explique avec fièvre comment son propre père lui a appris le métier et que, même sous la pire des répressions, jamais la lignée familiale des facteurs d’orgue ne s’interrompra. Alors lui, le jeune Andras, héritier d’une telle charge, balbutie consciencieusement son solfège pour que se perpétue la tradition mais se demande pourquoi Attila, humilié, n’efface pas de sa mémoire et de celle de sa descendance tout ce qui se rapporte à cet orgue de malheur dont les tuyaux sont autant de clous rouillés enfoncés dans leurs cœurs. Maudits tuyaux dont Attila lui impose jour après jour de retenir les noms comme les prisonniers privés de lecture s’entraînent à mémoriser les pages des livres interdits.

Les premiers rayons de soleil cirent de miel le portail de bois de l’église. Et si, dans ce confus emboîtement générationnel interrompu qui le hante, le garçon aux cheveux d’ange qui dort avec ses oiseaux et à qui il ne cesse de penser, avait une place ? Mais laquelle exactement ?





Grattements de souris sur la carrosserie. Zâl s’étire, écarte les rideaux.

Deux fillettes en rose suivent du doigt l’oiseau de paradis peint sur le flanc du camion garé devant leur résidence. Elles chuchotent, penchent la tête, caressent la tôle, reculent et la lumière du matin frise leurs cheveux blonds. Onze heures au cœur de l’Autriche.

Il ouvre sans bruit la cage aux palombes, si elles s’éloignent, elles sauront retrouver le chemin. Claquements d’ailes à travers un hublot et les petites filles émerveillées battent des mains. Des adultes pointent leur nez par-dessus les haies, un chien aboie. Le garçon saute sur l’asphalte du parking, s’étire bras levés, les aboiements redoublent, il n’insiste pas, salue de la main et démarre dans un nuage noir qui déclenche des insultes.

Il rit, il a vingt ans et il veut tout, la provoc et le grave, le sacré et le sacrilège, la musique des hommes et le langage des oiseaux, être champion de la slack et serviteur du Simorg l’oiseau Roi de la tradition persane qui orne la couverture de son livre de chevet.



Passé l’Europark et la bretelle d’autoroute, il longe le stade tout d’acier et de verre, planté au milieu de pelouses jaunies par l’été torride, attentif à l’insolite, recoins en friche, tours inachevées, chantiers à la dérive, vestiges de cheminées d’usine. Il pousse jusqu’aux premières pistes de l’aéroport élégamment baptisé Mozart, d’après un gigantesque panneau lumineux, suit le grillage de protection en sifflotant la Petite Musique de nuit sur fond de décollage d’Airbus, cahote sur un chemin de terre, tombe en arrêt devant un hangar sans toiture, carcasse de ferraille hérissée de piliers incurvés solidement ancrés au sol, poésie de métal dans un espace aérien.

C’est ici ce soir que les perruches tachetées et les serins du Mozambique feront la nique aux gros oiseaux de fer. Il dégage l’entrée barrée de palettes de bois, les dispose en arc de cercle contre une haie de buissons, gradins pour les spectateurs.

Préparer la performance, c’est déjà avoir un pied dans le monde des sensations extrêmes. Il installe les projecteurs, le système de sons et envoie à ses amis crowdfunders le message de ralliement avec les points GPS du hangar, espérant que, malgré la proximité de l’aéroport la police autrichienne ne s’en mêlera pas. Combien seront-ils ce soir les signataires de cet intrigant collectif Bud, dix, vingt, plus peut-être ?



Il libère les oiseaux dans le camion. Instant fabuleux dans l’espace clos, pépiements, piaillements, gazouillis, vocalises. Dans leur redingote gris-bleu les paddas de Java tournent autour du nid de cheveux de Zâl, les diamants de Gould jouent à l’arc-en-ciel, les chardonnerets et les moineaux des îles s’agrippent aux rideaux. Lorsque les cages sont nettoyées, par de petits sifflements il oriente chaque oiseau et c’est comme si dans un langage millénaire il disait avec la sagesse de la huppe : « Vous êtes votre maître si vous obéissez volontairement. »



Dans les heures chaudes de fin d’après-midi, allongé sur sa couchette, Zâl récupère mais des turbulences parasitent son rêve ascensionnel, l’homme de l’église Saint-Martin s’incruste dans la frondaison, impose son double masque. Il lui a indiqué la zone en friche où va avoir lieu sa performance comme s’il savait ce qui pouvait être bon pour lui et voulait le protéger. Ils n’auraient pas dû se quitter si brusquement mais qu’un adulte lui parle, s’intéresse à ce qu’il fait le trouble. Il va solitaire dans sa vie et ne dialogue qu’avec l’oiseau Roi.

Il se lève d’un bond, se secoue, d’un revers de main débarrasse la table de camping, s’assure de la connexion de son ordinateur. Il va concocter des musiques fabuleuses pour ses amis inconnus d’Autriche, des hymnes à la légèreté, à l’insolence et ses mix d’enfer repousseront l’image envahissante d’Andras.

Il détourne des mélodies, des orchestrations, copie, assemble, mélange les genres jusqu’à ce que le soleil bascule derrière la chaîne des montagnes. Il crée des fichiers rebelles, du rock au baroque, de l’électro à la chansonnette, du rap au belcanto, du reggae au classique, triture Mozart, déchiquette sonates et symphonies.



Au même instant à l’autre bout de la ville, Andras descend les escaliers de la maison bleue, entre dans l’église déserte, s’installe à l’orgue des Mertel et par la porte ouverte l’Exsultate jubilate de Mozart s’en va rejoindre les alléluias iconoclastes de Zâl.





Tête baissée enchâssée d’écouteurs, le garçon ne voit pas la silhouette fine qui se faufile par la porte du camion. Il poursuit ses arrangements mêlant des voix de soprano aux registres alertes d’un grand orgue trouvés sur le Net. De ses années de pensionnat qu’il maintient avec obstination dans l’ombre et l’oubli, lui reste le goût pour la musique classique.

On l’appelle. À contrejour, une forme féminine.

Téa, chemisette flottante sur un bustier de dentelle, mini-short en jean, cheveux cuivrés, piercings aux sourcils dans son visage de chat aux yeux d’or.

– Changé d’avis, en stop jusqu’à Salzbourg puis j’ai capté ton message. T’es pas clair dans tes coordonnées, une heure à zoner autour du stade.

Zâl replonge sans un mot dans ses arrangements.

Elle sait qu’avant sa performance l’espace intime d’un slackeur est cadenassé. Elle va s’asseoir avec son sac sur une palette, sort son attirail de rouleuse de cigarettes. D’être là lui suffit.



Les cages ouvragées se balancent sur deux filins proches de la sangle pour que les oiseaux captent les appels sifflés de Zâl. C’est sur l’île de Gomera aux Canaries qu’il a appris, un doigt glissé entre ses lèvres, le langage sifflé des habitants qui s’interpellent de vallée à vallée. Au début, les natifs de l’île se sont gentiment moqués de l’étranger aux cheveux fous qui s’essayait à leurs sifflements modulés, ne s’intéressant qu’aux fréquences les plus hautes, puis, quand des mésanges bleues et des canaris des bruyères ont répondu à ses appels, voletant autour de sa tête, ils ont accueilli el hombre que habla a los pàjaros et lui ont offert, cadeau admiratif, des cages en fines lanières de bois de laurier.

Les oiseaux qui l’accompagnent aujourd’hui connaissent les trilles de ses sifflements, lui répondent et marquent ses avant-bras de leurs pattes de velours.



La nuit s’installe dans l’attente de la lune d’août. Personne pour l’instant. Zâl se doute d’une surprise, les contributeurs tapis dans l’ombre vont surgir lorsqu’il posera le pied sur le point médian de la sangle bleutée. En trois mouvements, il se hisse jusqu’à la plate-forme d’ancrage, ce soir il va laisser un souvenir inoubliable aux Bud et quand il entrera en métamorphose dans le corps de la huppe dont le grand ‘Attar dit qu’elle est la messagère du Roi, ils se sentiront des jambes de plomb.

À l’instant précis où ses orteils effleurent la sangle, les faisceaux des spots ajustent un nuancier de bleus à son visage. Mèches folles nimbées d’azur, à petits gestes calmes il noue autour de sa tête et de ses yeux un foulard d’outremer. En bas silence total, le public doit se taire, sidéré, la pratique est à haut risque. Zâl avance en aveugle comme si un tapis se déroulait devant lui, il met un genou sur la sangle, s’accroupit sur l’extrême pointe des pieds, corps en dévers, bondit et rebondit encore. Quand il juge être au milieu de la sangle, il retire son bandeau, émet un imperceptible sifflement et les oiseaux jaillissent de leurs cages vers ses bras étendus pendant qu’éclate l’ardent alléluia du final de l’Exsultate jubilate mixé par ses soins.

Téa frissonne. À chacune des performances de Zâl, elle se blottit dans un coin, groupie anonyme. Elle l’a suivi sans qu’il le sache en Suisse, en France, a fugué jusqu’à Barcelone où avec les Indignés il tendait sa slack en travers de la Puerta del Sol. Il est beau, solitaire, son regard s’échappe vers des horizons inconnus. Hier, le joint aidant, pour la première fois elle a osé sortir de l’ombre, l’aborder, lui donner sa bouche, son ventre, elle le veut encore.

Quand la soprano s’arrête, la musique reprend dans le registre d’un improbable allegro transposé à l’orgue sur un tempo accéléré alors que Zâl, bras emplumés, fait demi-tour et s’élance. L’instant est magique, le garçon aux cheveux bleus s’envole en extase vers un ailleurs dont lui seul a les clefs.



Téa fait claquer son briquet, il faut qu’il la repère, elle l’aime. Elle n’a pas peur de ce mot qui n’a de sens que dans l’instant. Comme la jouissance. C’est tout ce qu’elle demande à la vie. Quand elle a fuit l’insoutenable violence de son beau-père et la tristesse de sa mère, elle a juré de ne faire confiance qu’à ceux de son âge. Elle saura aider Zâl dans son étrange folie et sera à ses côtés tout à l’heure pour faire la fête. Bout de cœur perdu dans la nuit des friches, elle agite la petite flamme pour le garçon aux oiseaux.

Allongé sur le ventre perpendiculairement à la sangle, il salue ceux qui sans doute en bas l’admirent alors que les oiseaux filent vers leurs cages.

L’atterrissage d’un avion de nuit chahute le final. Il prend son temps pour descendre, respire à petites goulées, décompresse de poutrelle en poutrelle comme un plongeur de fond fait le chemin inverse de palier en palier, avant de faire surface.

L’avion s’est posé. Aucune voix ne s’élève. La friche est déserte.



À l’autre bout du hangar, Téa a compris que quelque chose clochait. Personne sur l’estrade de palettes ni sur les bas-côtés, pas de voiture garée sur le chemin de terre. À l’évidence, le rendez-vous avec les Bud est manqué, ceux qui ont permis que naisse son projet en doublant la mise se sont égarés dans la nuit autrichienne.

Sous le rond blanc d’un projecteur, cheveux sauvages au vent tiède, Zâl, abasourdi, est secoué de colère, il crie vers la cloison de ronces et les piliers rouillés, dénoue ses muscles et, dans un fou rire grinçant, hurle sa rage, courbé en deux. Il n’est plus qu’un petit garçon abandonné, un enfant perdu qui de performance en performance combat sa solitude, il n’a ni père ni mère, ni famille ni patrie, la mission mystique qu’il s’est donnée pour ne jamais plus rester seul se dissout dans l’océan de cette vacuité, ses ailes ne le portent plus. Il tombe à genoux, tête entre les mains, ses cheveux balayent les herbes folles du hangar. Il sanglote comme un orphelin.



Il ne bouge pas quand la main de Téa se pose sur son épaule. Discrète, elle se glisse dans la brèche qui s’ouvre, la détresse du garçon est sa chance. Il laisse aller la chaleur des doigts de la fille contre son cou, accepte les images qui le submergent et le relient à son enfance douloureuse, au dortoir de l’orphelinat du Manoir sur les hauteurs de Lausanne, aux femmes attentives qu’il refusait d’appeler maman, à ses nuits de fugue perché dans les plus hautes branches d’un chêne centenaire ou roulé en boule dans la volière exotique du parc où les éducatrices le retrouvaient au petit matin, grelottant, couvert de fientes.

– Tu veux ?

Il relève la tête, tire deux longues bouffées du joint que lui tend Téa.

Des groupies, il en a connu plus d’une, plaisir d’un soir, salut. Le collier de fidélité, c’est bon pour ses palombes, pas pour lui, sa route est solitaire, ni d’hier ni d’aujourd’hui, il est le futur absolu. « Lorsque j’accéderai au monde où brillent des milliers de soleils rouges et de lunes d’or, au côté du Roi couronné de trente oiseaux il n’y aura ni femme, ni enfant. »

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Tu ne peux pas comprendre, je parle en l’air.

Le vent agite le rideau de feuilles comme si des accessoiristes retardataires faisaient du zèle. Il a oublié d’éteindre le plafonnier du camion et les fenêtres se découpent en jaune à la lisière du hangar.

– Y a quelqu’un dans ton bahut ! hurle Téa.





Allongé sur la banquette avant, Andras repose dans son manteau de drap gris.

Flash dans la tête de Zâl. « Pourquoi il me suit, il veut quoi, me connaître, m’aider, me voir chuter ? » Pensées vite balayées.

– T’inquiète, Téa, on a voyagé ensemble depuis la Suisse, il habite à deux pas d’ici, face à une église, mystérieux, juste un peu agaçant.

– Il aime les garçons ?

– Je ne pense pas, à tout bout de champ il veut faire partager son passé qui lui colle à la peau, il m’a indiqué où jouer ce soir, il devait connaître les lieux.

Par la fenêtre ouverte, la voix de l’homme tombe comme un couperet.

– Non, c’est toi qui l’as trouvé ce hangar, pas moi et si sur le tard il me venait d’aimer les garçons ça ne serait pas un saltimbanque chevelu !

Il se relève, descend, les toise comme si c’étaient eux les intrus. Il est immense.

Téa recule, il s’en amuse, reprend pour Zâl :

– Pas d’inquiétude, comme tu dis. Je suis venu en voisin, simple curiosité, le taxi m’a laissé au grillage de l’aéroport. Ton coin est bien choisi mais pour tes musiques arrangées, peut mieux faire. Tu sais ce que ça veut dire Exsultate jubilate ?

Zâl se braque. Il sort d’un échec et l’homme en rajoute une couche.

– Vous me prenez pour un con ? Des années de piano et d’étude au Manoir, il m’en reste quelque chose.

– Le Manoir ?

– Tout connaître du passé, c’est bien vous. Résumé, je ne suis pas né sur une sangle, j’ai appris à marcher comme tout le monde sur un bout de moquette ou de parquet. Au Manoir, une institution friquée de Lausanne, orphelinat pour garçons, ça vous va comme ça ?

D’une seule main l’homme pourrait le prendre au collet, le soulever. Hier il lui avait paru cassé, usé, ce soir c’est un géant. Son double masque n’est pas que de façade.

Téa, qui a senti la tension, s’est éloignée :

– Je peux rester ? demande l’homme, cigarette aux lèvres.

Pas de réponse, il insiste.

– Juste un moment.

Zâl se tait, le coup du public fantôme ça suffit pour la soirée.



Andras s’éloigne, s’assied à la lisière des buissons, l’art d’être à l’écart sans disparaître. Au-dessus de lui la voûte du ciel lui rappelle sa lointaine nuit passée à la belle étoile. Il y a si longtemps, l’été 1989, vingt-cinq ans déjà, le 18 août exactement. Comment oublier cette nuit des barbelés, comme la baptisèrent les journaux de l’Ouest, au coude à coude avec des centaines de Hongrois et d’Allemands fuyant l’Est par la ville de Sopron sur la frontière austro-hongroise, avec balluchons de misère et carrioles à bras, oreilles collées aux transistors. À la belle étoile ! Totale dérision ! Elle était rouge l’étoile qu’ils fuyaient, soviétique, sinistre, elle marquait au fer depuis des décennies le front et l’âme des Hongrois qui eux-mêmes, leurs parents et leurs alliés, ironie de l’Histoire, en avaient épinglé plus d’une, mais jaune cette fois au revers des habits des citoyens juifs. Cycle des couleurs barbares, bourreau un jour, victime le lendemain, malheur dans les deux cas.

Douleur vive dans les reins, il s’adosse à un poteau, les images s’enchaînent, l’enchaînent. Six heures du matin, la foule renverse les barrières, les garde-frontières baissent leurs armes et lui, pourtant dans la force de ses quarante-cinq ans, emporté par la déferlante hystérique, lâche la main de la femme qui court vers la liberté en tenant son ventre arrondi dans sa robe à fleurs. Au bout de ses doigts, un vide abyssal. Il n’a rien décidé, d’instinct il a desserré sa main. Il tombe à genoux bras tendus et crie vers Tina coiffée d’un béret bleu « nous nous retrouverons, je reste quelques mois en Hongrie, à bientôt ! ». Au loin la joie hurlée de ceux qui embrassent le sol autrichien puis le froid glacial de la lâcheté. À ses pieds un champ de déchets que le vent fait tourbillonner, en lui un cœur sec que tant d’années de soumission forcée au réalisme soviétique a couvert de honte et de ruines. Voulait-elle vraiment qu’ils franchissent la frontière ensemble ? Et lui, le voulait-il ?



La voix de Zâl déchire ses pensées. Au seuil du camion, serré dans une salopette cintrée, il lui fait signe de les rejoindre. Andras s’extrait de ses souvenirs, se redresse. Ses jambes de pierre lui font la démarche pataude d’un bûcheron. Il s’affale sur un siège, sort une fiole du manteau qui flotte autour de ses cuisses et, après une longue rasade, la tend à Zâl.

– Alcool de poire, de la pálinka de Göcsej.

– C’est près d’ici ?

– En Hongrie où je suis né.

Le garçon ne dit rien, goûte l’alcool parfumé, passe la flasque à Téa. Il se doutait bien à son accent que l’inconnu venait d’un autre coin d’Europe, mais que fait-il à Salzbourg ? Pas le moment de se lancer dans un jeu de questions-réponses, il n’en finirait plus de se raconter.

La fille n’a pas la même retenue, tutoiement d’office.

– Né en Hongrie et tu vis dans le pays d’à côté, petite aventure, hein ?

Sans le savoir elle vient de mettre le doigt sur sa blessure. Touffeur de l’air, feu de l’alcool en bouche, rougeur aux joues, ce qu’il faut pour que le ton s’enflamme. Dans les yeux d’Andras l’orage gronde, la gamine n’aurait pas dû s’aventurer dans la zone interdite.

– Tu crois que les frontières sont de jolis traits en pointillés pour délimiter les couleurs sur le planisphère de ta chambre de jeune fille et qu’on les franchit d’une seule enjambée ? Qu’est-ce que tu connais de la Hongrie et de l’Autriche, alors ta moquerie de gamine…

Téa qui n’a rien vu venir le fixe naïvement. Il continue sur le même ton :

– Jamais entendu parler de l’Empire austro-hongrois des Habsbourg, du traité de Trianon qui, en 1920, a privé la Hongrie des deux tiers de son territoire, du découpage de la Mitteleuropa ?

– Non et alors ?

– D’accord tu t’en fous, mais écoute au cas où il te resterait un coin de lucidité dans ta petite cervelle d’aventurière…

Zâl ne supporte pas.

– Vous nous emmerdez avec votre prêchi-prêcha, c’est vous qui avez la tête encombrée, vous parlez d’une époque révolue comme si c’était hier ! Et oui on s’en fout de votre histoire et de celle de votre pays !

– Tu crois me faire taire ! tonne Andras. Écoute-moi !

– Et pourquoi je vous écouterais ?

– Parce que malgré ton air de ne pas vouloir y toucher, tu es intrigué par notre rencontre, sinon hier tu m’aurais laissé en Suisse, alors maintenant que tu m’as amené jusqu’ici écoute comme tu dis mon prêchi-prêcha, après tu feras ce que tu voudras ! Travaux pratiques à ta hauteur, découpe une pièce de bois façon puzzle, arrange-toi pour y faire tenir côte à côte des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Polonais, quelques Allemands, des Slaves, des protestants, catholiques, juifs, Roms, orthodoxes, musulmans et pour que tout ce beau monde se déchire, allume des haines, déclenche des guerres, gagnées puis perdues qu’importe, des occupations, celles des nazis et des Soviétiques sont pas mal. N’oublie pas une majorité de Magyars qui rêvent de revanche et essaie d’ajuster le territoire de la Hongrie dans le casse-tête de l’Europe centrale ! Ce pays est un mythe qui assèche l’âme de ceux qui veulent agrandir son territoire et brûle les mains de ceux qui souhaitent le morceler, voilà où je suis né !

– Et qu’est-ce que je viens foutre dans ce merdier ?

– On verra plus tard, pour l’instant essaie de comprendre l’homme qui vient de ce pays schizophrène, ne méprise pas son exil !

– Ce n’est pas moi qui suis allé vous chercher !

Zâl s’empare de la bouteille, s’envoie une bonne gorgée, continue à affronter l’homme. Quelque chose d’important se joue, il doit tenir tête à Andras. Salopette colorée contre manteau gris.

– Par deux fois vous débarquez dans ma performance et n’y pigez rien, je fais un détour pour vous déposer chez vous et en retour vous jouez au prof donneur de leçons. Je suis fatigué d’avoir à parler avec un gars de votre génération cadenassé dans ses souvenirs, c’est tout ! Moi, je suis jeune et mon passé je m’en balance. Je suis libre ! Libre vous entendez ? Vous avez sans doute oublié ce que ça veut dire !

– Et dans ton orphelinat pour friqués comme tu dis, tu étais vraiment libre ?

Téa, tête posée entre ses bras croisés, s’est endormie sur la table. Les mecs qui s’engueulent, ce n’est pas son truc.

Zâl marque le coup, se penche vers l’homme, hume son manteau à la désagréable odeur de fumeur. Il boit à nouveau direct au goulot, lui passe la flasque, bras de fer, la reprend et, d’une dernière rasade, le défie yeux dans les yeux, la vide. Dans les vapeurs de l’alcool à 75° que l’on appelle à Göcsej kerités szaggato, défonceur de barrière, deux hommes se cherchent, hésitent à se dévoiler, à se reconnaître.

Zâl n’a pas le temps de poser la bouteille, son corps se plie d’un seul coup à hauteur de ceinture et il s’abat aux côtés de Téa, défoncé comme une barrière hongroise, emportant dans sa tête l’écho de ces mots qu’il n’aurait jamais dû avancer à la légère et qui l’ont mis en colère : « orphelinat du Manoir ». Dans la dérive de sa nuit d’alcool, les images jaillissent, se bousculent.



Le mur qui ceinture le parc du Manoir déborde de clématites bleues, un poney gratte ses flancs contre un vieux pommier, deux femmes en blouse blanche traversent la pelouse, contournent le chêne immense, et au bout de ce que son imagination d’enfant de dix ans appelle la jungle, la volière magique l’attend. Passé la porte grillagée interdite, les oiseaux viennent vers lui, têtes rouges, moineaux de Java au casque noir, cailles naines, kakarikis jaunes, perruches, becs droits et d’autres encore dont il retient les noms et qui lui font la fête comme aujourd’hui. D’un couple d’inséparables à gorge rouge, une éducatrice lui a expliqué qu’ils ne supportaient pas la séparation et que si l’un mourrait, l’autre se laisserait mourir. Il attrape un inséparable, serre son cou jusqu’à ce que ses yeux se couvrent d’un voile blanc. Son double le regarde étonné, gonfle les plumes de son jabot rouge. L’image est terrible. Est-ce que l’autre va mourir de chagrin ? Peut-on mourir d’avoir été abandonné ?





À 7 heures 20 précises, les réacteurs hurlants d’un Airbus de la Turkish Airlines secouent Andras. Calé sur deux chaises barrant la porte du camion, il veille sur les grands enfants qu’il a traînés jusqu’à leur couchette au milieu de la nuit. Quand il a pris Zâl dans ses bras, il a ouvert grand la bouche pour ne pas crier.

Il se déplie, dispose sur la table trois bols dépareillés et un sachet de croissants. L’odeur de café envahit le camion. L’homme tape à la cloison, le garçon encore embrumé par la pálinka vient s’asseoir sur le marchepied.

– Des croissants, ils viennent d’où ?

– Te fâche pas, hier au soir je suis passé à une pâtisserie de Salzbourg, chez Oberlaa, la meilleure de la ville, j’avais l’intuition qu’au petit matin nous serions ensemble et affamés.

Zâl ne comprend pas comment l’homme a pu deviner ce qui allait se passer, mais il se fend tout de même d’un « merci ! » bien sonore.

Surpris, Andras tourne vivement le dos, le temps de cacher son émotion. Le merci de Zâl, premier mot de reconnaissance et d’amitié est un incroyable cadeau. Qu’est prêt à entendre ce garçon sans prendre peur et s’enfuir avec ses volatiles vers le futur inaccessible qu’il s’est donné comme horizon ? Comment lui apprendre que la mémoire est un garde-fou, que vu son âge avancé il en est le dépositaire, et aussi que les jeunes âmes ne se forgent pas dans la fuite en avant même si l’ailleurs dont elles rêvent est poétique et mystique ?

Téa, mains jointes autour d’un bol de café, rejoint l’homme installé à la table. Elle est lestée de bagues d’argent et de bracelets de cuivre pour se protéger sans doute de mystérieuses tornades qui pourraient aspirer son corps de sauterelle. Il lui rend son sourire.



Zâl s’en est allé décrocher les cages, gueulant après l’alcool de poire qui l’a empêché de rentrer les oiseaux après le spectacle.

– Il râle parce que c’est la première fois que ses bestioles passent une nuit en liberté à la belle étoile, décode Téa.

– Étrange ce que tu viens de dire, pour moi, entre la liberté et les étoiles, il y a des barbelés.

– T’es un rien glauque dans tes réflexions ! Toujours à cause de ton pays ?

– Si tu veux.

– C’est drôle, j’ai des copains qui trouvent au contraire que la Hongrie c’est le top, ils vont s’éclater à Budapest où chaque année il y a un méga-rassemblement sur une île.

– Celle d’Óbuda.

– Le Sziget ! C’est dans quelques jours, un fabuleux festival de musique avec des dizaines de chapiteaux sur l’île, des milliers de jeunes de toute l’Europe qui viennent y camper. Cette année y a Robbie Williams, The Script, Asaf Avidan, Manu Chao, tu connais ?

– Pas vraiment, mais sache que ton Sziget, ça veut dire « île » en hongrois.

– Ils disent aussi « Island of freedom ».

– Liberté encore ? Ils n’ont peur de rien !

– T’es chiant avec ton passé.

– Excuse-moi d’avoir vécu, mais pour arriver jusqu’à ton île de rêve cette liberté a pas mal traîné dans les caniveaux hongrois.

– Qu’est-ce que je peux y faire, j’existais pas. Il doit y avoir des tas de slackers là-bas, il faut que j’en parle à Zâl, j’aimerais bien y faire un tour.

Elle se lève, s’en va pisser derrière le camion, revient en faisant signe au décrocheur de cage.

– Je peux t’aider ?

Pas de réponse. En trois mouvements, elle se hisse au premier point d’ancrage. Elle ose, enfin.



Elle a tellement rêvé ce moment, lui montrer qu’elle n’est pas seulement une fille qui le piste pour partager sa couchette mais une de sa tribu, capable de tricks dingues, sachant jouer du cliquet pour que la sangle réponde à ses jumps. Des jours et des jours à s’entraîner dans les parcs avec des slackers rigolant de cette souris qui s’évertuait avec ses cinquante kilos à donner assez d’élasticité à la sangle pour jumper, jusqu’à ce qu’ils la prennent au sérieux, la voyant enchaîner les figures à un rythme frénétique.

Elle pose un pied sur la ligne bleue, brasse l’air de ses bras, trouve son équilibre et, propulsée par le ressort de ses cuisses, se lance en avant sans baudrier protecteur, s’envole, retombe à pleines fesses sur la sangle, rebondit à nouveau, tantôt jambes à l’équerre, tantôt repliées. De la folie.

À l’autre point d’ancrage, Zâl, qui ne l’a pas vue, appelle ses oiseaux. Apeurés par tant d’espace, les moineaux du Japon et les mandarins mouchetés se sont réfugiés sur une branche d’acacia. Doigts repliés au coin de la bouche, attentif au moindre vibrato, il siffle ses excuses aux oiseaux inquiets, leur promet des grappes de millet et du mouron blanc et quand leurs chants apaisés entrecoupés de petits claquements de bec lui reviennent en réponse, son visage s’illumine de joie comme s’il venait de franchir d’un seul élan les quatre étapes qui conduisent à la vallée de l’Unité, lieu du dépouillement de toutes choses et de leur unification.

Dans son dos, Téa prend des risques insensés, elle cherche à attirer l’attention de l’arlequin aux cheveux de lin. Elle ne sait rien du récit initiatique de Farîd Ud-Dîn‘Attar qui guide ses moindres gestes, elle ignore que Zâl tente de concilier l’ascétisme de ses performances athlétiques avec les principes du mystique persan, d’accommoder sa passion des oiseaux avec la quête de l’oiseau Roi, d’accorder son appétence pour un avenir qui le libérerait de son passé avec les visions du poète soufi et, même si elle réussissait le fabuleux grand écart sans leach de sécurité qu’elle va tenter dans quelques instants, elle est si éloignée de la sphère illuminée de Zâl qu’elle n’a aucune chance de devenir sa jumelle. Mais elle est tenace et sa vie d’émotion, c’est tout ce qui lui reste. En claquant la porte du cloaque familial, elle a décidé de ne vivre que d’instants magiques, d’ignorer la conséquence des lendemains et les regrets de la veille. Seul le présent compte. Presque immobile sur la sangle, elle ajuste sa respiration à ses pulsations cardiaques, relâche puis contracte les muscles de ses cuisses. Vivre, c’est embrasser l’instant.

D’en bas, Andras qui suit la préparation de la fille en dentelle noire, trouve que les deux jeunes ne sont pas dans le même registre. Zâl s’affaire autour des cordes et poulies d’ancrage et Téa, par d’imperceptibles impulsions, fait vibrer la sangle, appel muet vers son ami. Avec la lenteur d’une chenille déroulant ses anneaux, penchée sur sa jambe avant tendue, elle se laisse glisser vers l’arrière avec un tremblement saccadé du bassin auquel la sangle répond.

Instinctivement Andras se place à la verticale, sous elle. Sa fragilité mise en danger l’inquiète. Qui est cette fille habillée de trois bouts de tissu qui le tutoie et ne connaît de la liberté en Hongrie qu’une île sur le Danube où ses amis s’éclatent devant des murs d’amplis ? Ce qui l’intrigue, ce n’est pas que l’on puisse danser sur les standards du moment – il l’a fait bien avant elle –, c’est que l’on veuille faire la fête dans une ville dont on ignore tout. Quand par le passé il beuglait avec les rockeurs d’URH sautant et levant le poing « C’est un monde très très dur / Ça grouille de flics, ça grouille d’indics / Ça manque de putes, ça manque de macs », ça avait de la gueule et du sens. Le groupe avait choisi pour ses concerts le centre psychiatrique de Budapest et, pour la première fois depuis que les soviets verrouillaient le pays, la police politique hongroise n’avait pas osé intervenir. Ils avaient terminé en chantant « Gyözelem ! » « Victoire ! » et leurs doigts dressés l’étaient pour Kádár, premier secrétaire du Parti et pour tous les rouges, vieux pantins marxistes-léninistes ficelés à l’Est soviétique. Mais danser pour danser en se foutant de ce qui vous entoure, ça veut dire quoi ?

Là-haut, Téa semble soudée à la sangle qui prolonge l’épure de son corps magnifiquement écartelé, trait rectiligne au lavis sur une toile d’azur. Andras hèle Zâl :

– Regarde ! Tourne-toi bon Dieu, elle le fait pour toi !

Pas de réponse, mains en porte-voix, il hurle :

– Zââââl !

Le garçon se retourne brusquement, un mousqueton lui échappe, la sangle reste en place mais se détend par deux fois. Une brève secousse, le pied gauche de la fille glisse, entraîne sa jambe puis l’autre, elle pivote sur la sangle molle au niveau du bassin. Deuxième secousse plus forte, elle bascule sur le côté, tente de se retenir par une main, balance tout le poids de son corps pour tenter de se rétablir. En vain.

Le cri terrible de Zâl n’y peut rien, elle tombe en arc de cercle, sa hanche heurte une poutrelle qui dévie son vol plané et la renvoie du côté des buissons. Dans un réflexe incroyable, Andras se jette en avant, la reçoit mal mais amortit sa chute et ils s’enfoncent enlacés dans la haie.





Au pied de la couchette, le garçon murmure quelques mots maladroits à Téa qui gémit.

– Pourquoi ce risque pas possible, le grand écart sans ligne de vie à cette hauteur c’est kamikaze, ma slack c’est un chemin de vie pas le sentier de la mort, puis t’avais pas les oiseaux avec toi…

Andras referme son téléphone, pousse Zâl.

– Pas de signal, personne ne répond. Elle est dans les vapes, laisse-moi faire.

D’autorité, il baisse le short. Un énorme hématome autour d’une protubérance en œuf de pigeon blanchâtre qui part du haut de la fesse et couvre le flanc droit.

– On file en ville, vite !

Zâl est déjà sur les hauteurs à décrocher ses cages.

Téa soulève les paupières.

– T’agite pas, on va à l’hosto.

– Non !

Elle se redresse sur un coude. Ses piercings comme des clous dans son visage pâle aux yeux écarquillés, deux traits en couteau pour ses lèvres, elle retombe sur le matelas.

– Non s’il vous plaît, non.

– Démarre, lance Andras, je te guide, allez !

Après le chemin de terre, ils rejoignent la Westaubahn et roulent jusqu’à la pancarte « Liefering » que reconnaît Zâl.

– L’hôpital est dans votre quartier ?

– On va chez moi.

– Pourquoi pas à l’hosto ?

– Aux urgences on demande les papiers des entrants, pas sûr que ta copine y tienne.

– Comment vous savez ?

– Fais gaffe, tu roules trop vite, à l’occasion je te dirai pourquoi les Hongrois de ma génération sont experts en clandestinité. Gare-toi dans la cour de la maison bleue, au pied des escaliers.



Allongée sur le divan du salon, Téa bourrée d’antidouleurs repose sur le dos. Andras a nettoyé son bras déchiré par les buissons et attend, tassé sur une chaise. Zâl, cheveux en chignon haut, ne tient pas en place, sursaute au moindre bruit extérieur. Pour la dixième fois il regarde autour de lui, tableaux de scènes rurales aux murs, livres en désordre dans une bibliothèque de bois sombre, cahiers de musique sur la moindre surface et deux fauteuils du même velours vert que le divan, rien d’attirant. La pièce moite sent le tabac. Prêt à craquer, il se plante devant l’homme, l’apostrophe en le tutoyant pour la première fois :

– L’ami médecin que tu as appelé, pourquoi il tarde tant ?

– Il avait le droit de passer son dimanche en famille, non ?

Désemparé, il tire une chaise près de l’homme, cherche son soutien.

– C’est pas possible, pourquoi elle n’a pas mis le baudrier ?

– Tu ne l’as pas mis non plus l’autre soir.

– Rien à voir, il faut le mental.

– Elle l’a fait pour être comme toi, être plus près de toi, c’est pas difficile à comprendre, « Minden madàr tàrsat vàlaszt, Viràgom, viràgom ».

– Hein ?

– « Tous les oiseaux choisissent un compagnon, ma fleur, ma fleur », une comptine de mon pays.

– On n’est que de grands enfants, c’est ce que tu veux me dire ?

– Tu vois, quand tu veux…

Dans sa fièvre, Téa sanglote. Zâl baisse d’un ton.

– Ton pays des comptines, depuis le temps, tu ne l’as pas oublié ?

Andras, qui ne s’attendait pas à un retour de question, cherche ses mots.

– Quand tu as un tatouage et que tu ne veux plus le voir, même si tu le fais enlever, sa trace reste dans ta tête.

– C’est pour ça que tu parles toujours de ton passé, tu n’arrives pas à t’en défaire ?

L’homme secoue la tête, hésite, sort son paquet de cigarettes.

– T’en veux une ?

– Plutôt envie d’un joint.

– Tu peux, ça t’ira mieux que la pálinka, mais n’ouvre pas la fenêtre les curés d’en face n’aiment pas trop.

Ils rient yeux dans les yeux, en sont si étonnés que chacun détourne le regard et s’applique à ses gestes de fumeur.

Andras reprend l’échange.

– Mon passé tu m’as demandé ? Imagine que mille cinglés s’invitent sur ta sangle, ton équilibre dépend de leur bon vouloir, peu à peu leurs soubresauts commandent les tiens, ils s’en amusent même, tu essaies de résister mais tu n’es qu’un pantin sur un fil qu’ils contrôlent, tu ne décides plus rien tu ne sais même plus ce que tu dois faire. Il est à peu près à cette image mon passé.

– Sinistre ta fable ! Moi, on ne me dirige pas, je ne suis la chose de personne, seul au bout du chemin l’oiseau Roi m’attend.

Andras sourit, reprend en chantonnant « au bout du chemin l’oiseau m’attend… » sur un air de ritournelle.

Zâl se raidit. L’oiseau Roi, le Manoir, à chacune de ses avancées, l’homme essaie de le déstabiliser.

– Facile ton ironie, je préfère me taire.

– Tu as raison, va savoir, en ce qui nous concerne, ce qui est important de garder pour soi et ce qu’il vaudrait mieux dévoiler.

Des pneus sur le gravier, des pas dans l’escalier, le garçon coupe court, se lève d’un bond.





L’homme qui entre avec sa trousse de toubib à la main est rondelet et rieur. En baskets et jogging tire-bouchonné sur les chevilles, Jacob est de l’âge d’Andras. Son français est impeccable, universitaire.

– Pour une fois que je gagnais au ping-pong, mes petits-fils vous en seront reconnaissants ! Alors mon vieux, c’est elle ? Qu’est-ce que tu fais avec une gamine ? Ouvrez-moi cette fenêtre, ça pue ici, on ne peut pas respirer.

Il est déjà en train d’examiner Téa. Gestes précis, plaintes de la fille, morphine sans discuter. Il s’adresse à Andras.

– Sans une échographie, elle prend des risques.

Il se tourne vers Zâl.

– Pèse pas lourd ta fiancée.

– C’est pas ma fiancée !

Il rigole.

– Tous les mêmes ! Pour coucher ça va, pour assumer y a plus personne.

Le garçon en reste muet, on ne lui a jamais parlé comme ça. Qu’est-ce qu’il fout à rester dans cette maison qui sent le cierge et le moisi ? Il va sauter vite fait dans son camion, laisser les rampants dans leur boue, siffler ses oiseaux, s’envoler…

– Hé, tu entends ? répète le médecin. Tout est écrit sur l’ordonnance, à pied tu en as pour cinq minutes, la pharmacie est de garde, dépêche-toi !

– On ne m’impose rien ! renvoie-t-il en claquant la porte.

En roue libre dans la cour, il attend d’être derrière l’église pour démarrer le camion. S’éloigner de cette maison de dingues au plus vite, fuir sans se retourner.



– Il faut la laisser dormir, les muscles iliaques sont déchirés, apparemment rien de déplacé. Tu l’as sauvée mon vieux !

– Souvenir des plongeons dans le Danube du haut du pont aux quatre lions, déjà les filles me tombaient dans les bras !

– Tu te rappelles les moments heureux, tu fais des progrès ! La fréquentation de la jeunesse peut-être !

Ils rient de bon cœur, hochent la tête. Leur amitié est si ancienne. Le médecin s’approche de son ami.

– Tu as l’air fatigué, ne te néglige pas s’il te plaît, dans quinze jours la fille sera sur pied, toi c’est une autre histoire.

– Tu crois que j’oublie ?

– J’ai renoncé à savoir ce qui se passe dans ta tête de mule. Tes médicaments, tu continues ?

– Des fois oui des fois non, selon mon état.

– On attend beaucoup d’une nouvelle molécule qui synthétise la myéline, si tu veux…

– Laisse tomber, ce qui est écrit doit s’accomplir.

– Bon sang, tu patauges encore dans les dogmes ! Il te vient d’où celui-là, du Petit Livre rouge, de la Bible, ou c’est le 614e commandement de la Torah ?

– Ne t’échauffe pas ! Tu es juif, tu es hongrois, ne me dis pas qu’avec ce pédigree tu crois encore au libre arbitre de nos vies ?

– Attila ton père était plus combatif que toi.

– Ça l’a avancé à quoi ? Du Prague de 68 enrôlé par Kádár au goulag de Brejnev comme remerciement, quel bel itinéraire de combattant !

– Toujours à la traîne de ton passé ?

– Et toi, toujours à la traîne de ta sacrée famille ? Combien de petits-enfants à présent ?

– Cinq !

– Tous de bons petits Juifs !

– Hélas non ! L’aîné vient de se marier à l’église ! Tu connais ma femme, un mariage mixte, catastrophe ! Bien entendu, elle a refusé d’aller à la cérémonie et chaque jour que Dieu fait j’ai droit à un sermon sur la lignée brisée d’Abraham ! Tiens, sors une de tes bouteilles de pálinka, elle ne veut plus que je boive, la faute à mon diabète, pas à celle des goys, cette fois.

Il se renverse sur sa chaise, rigole sans se préoccuper de la fille. La vie sans complexe.



L’attente encore.

Le médecin rafle une partition sur un tabouret, continue à siroter son alcool de poire. Andras commence à avoir des doutes, Zâl ne reviendra pas, il a pris l’ironie pour de la provocation. Comment aborder ce garçon, lui faut-il apprendre le langage des oiseaux ?

– Il reviendra.

– J’ai dit quelque chose ?

– Non, mais je sais que tu t’inquiètes, moi aussi j’ai entendu le camion démarrer derrière l’église, sois patient.

– Il doit rouler vers la Suisse à présent.

– Il reviendra, je te dis.

– Pourquoi ?

– Pas pour la fille, pour toi.

– Pourquoi ?

– Tu dois t’en douter. Dis donc, dit Jacob plus légèrement en agitant une partition, ce choral de César Franck, c’est celui que le père de ton père jouait à Strasbourg, non ?

– Il ne jouait pas, je suis d’une famille de facteurs d’orgue.

– N’empêche, il a transmis à ton père une oreille et des mains magiques, à la synagogue de Budapest il…

– Laisse Attila reposer en paix, il a assez donné de son vivant.

– Excuse-moi, melankólia, melankólia.

– La pálinka...

– Les jeunes aussi, où étions-nous à leur âge ?

– Comme eux, sur un fil mon vieux, mais un fil rouge qui nous déchirait les pieds.

Silence à nouveau. Quand on est en exil d’un même pays, mettre ses blessures en commun ne calme pas l’hémorragie.



Dans leurs dos, Téa s’agite, pousse des cris de chaton, se rendort. Andras s’évade de la chaleur étouffante de l’appartement. À son âge, il était dans le sillage du père à façonner des tuyaux d’orgue, l’atelier sentait la poussière d’étain et le plomb fondu. Il connaissait le jeu d’anche du basson, les cinq rangs de tuyaux du cornet, l’ensemble des flûtes dont il répétait en boucle les noms comme Zâl le nom de ses oiseaux, la traversière, l’allemande, la creuse, l’octaviante, celle d’amour, et Attila son père lui faisait reprendre la liste des trois cent quarante-cinq dérivés de ces satanés tuyaux de grosse taille, s’embrouillait lui-même, l’engueulait, repoussait d’un revers de main les mandrins qui encombraient l’établi, recommençait. Et la fille d’à côté qui ronfle dans son sommeil de morphine, de quel alliage est fait son amour pour Zâl ? Elle n’a pas l’air de le connaître depuis longtemps, sans doute une éternité pour elle. Ceux de sa génération sont passés maîtres du temps élastique, ils en savent plus sur les dinosaures que sur Hitler et Staline. Il aurait dû tout lâcher à Zâl, d’un seul trait, et repartir sans attendre ses réactions. La fille a changé la donne, elle l’oblige à jouer au bon Samaritain, à ressasser ses heures sombres. Il devrait lui aussi s’envoyer une bonne dose d’opiacé dans les veines, se terrer contre le pédalier de l’orgue de l’église Saint-Martin et…

La main amicale de Jacob sur son épaule le fait sursauter.

– Toi aussi tu pars à la dérive ? Ne t’enferme pas. Dis-moi, ce garçon c’est bien le fils de Tina dont tu t’es occupé à distance ?

Andras approuve de la tête.

– Le besoin de me racheter peut-être.

– Et tu crois aujourd’hui qu’à travers la magie de ta main tendue vers ce garçon les années vont s’effacer et que tu vas retrouver ton innocente jeunesse ? Tu sais ce que m’a dit Judith, la dernière de mes petites-filles de l’âge de celle-là, avant qu’elle ne parte camper avec ses copains, « cette année je pars pas en vacances avec toi parce que tu me fais peur ! ». Peur tu entends, peur ! Elle devine déjà que derrière mon visage de gros lutin se cachent la fuite, la rancœur, l’échec, l’amertume, la désillusion.

– La fin des illusions sans aucun doute. On est du siècle qui a enfanté le nazisme et le communisme, deux monstres qui se sont nourris de la Hongrie, va croire en un avenir radieux !

– Tu vois, on rabâche tous les deux, on est gris de peau, je dois vraiment faire peur à Judith !

– C’est peut-être ça qu’a senti le garçon, mon odeur de momie, et aussi peut-être, plus grave, la sueur acide qui marque à jamais la peau des vaincus et des faibles.

Dans la cour, le gravier crisse sous les roues du camion.



Les deux Hongrois pris en faute de pessimisme devant celui qu’ils n’attendaient plus, se redressent d’un même mouvement. Andras s’absorbe dans la lecture d’une partition, Jacob range méticuleusement sa trousse médicale.

L’irruption de Zâl serré dans sa salopette d’arlequin est tellement théâtrale qu’ils en restent muets. Les ignorant, il jette sur la table un paquet de médicaments d’où s’échappent des bandes de soins qui roulent au sol, et va s’agenouiller près de Téa.



Le médecin lâche quelques conseils, fait un signe du menton vers Andras qui le suit jusqu’à son auto.

Zâl n’a pas bougé, visage à hauteur du divan. À la sortie de la ville qu’il fuyait, il a fait soudain un demi-tour risqué sans trop se demander pourquoi. Perdu dans les rues de banlieue, il s’est retrouvé devant la croix verte de la pharmacie de garde, a freiné et fait la queue avec les souffreteux du dimanche.

Téa ouvre les yeux, il la rassure, ce n’est pas l’hosto, elle est chez le Hongrois, en sécurité, son grand écart, c’était fou mais du top, vraiment. Des mots-cadeaux. À travers son brouillard, elle sourit. Yeux d’or sous casque de cheveux cuivrés, il comprend maintenant que c’est pour retrouver cette lumière qu’il est revenu et s’est arrêté à la pharmacie. Elle flotte dans les vapeurs médicamenteuses, il va à l’évier mouiller une compresse, apaise son front.

Quand il était malade au Manoir, il aimait les moments comateux où les voix lui arrivaient par bouffées cotonneuses. Des femmes s’occupaient de lui, que des femmes. À l’institution les hommes arrangeaient le parc ou réparaient les voitures, un psycho barbu aussi, qu’il détestait. Être orphelin, c’était s’inscrire dans une nouvelle lignée maternelle comme si, en redistribuant les cartes de vie, on avait simplifié les figures. Des mères de substitution, c’était bien suffisant, on n’allait tout de même pas rejouer la Nativité au complet. Alors les hommes, il ne sait trop comment les aborder. Le Hongrois le déstabilise avec ses histoires blafardes et sa façon tranchante de couper la parole, son appartement, collé à l’église avec partitions éparpillées et déco à chier, est un lieu sans âme, comme s’il ne s’était pas résolu à l’habiter vraiment. Pourquoi il ne retourne pas dans son pays qui n’est qu’à quelques heures de route, se demande-t-il, et pourquoi il m’aide ?

En écho à ses pensées, l’orgue par le portail ouvert de l’église comme un échange renoué. Téa pose sa main sur le bras du garçon. Subjugués par la profondeur des sons, ils écoutent.





Sur le point de partir, Jacob a insisté pour que son ami se mette aux claviers. Andras a longuement hésité, il a bien aidé les ouvriers de chez Mertel à installer des tuyaux, l’octave et la flûte à cheminée, il a aidé aussi à réviser les tringles de la traction mécanique, mais quand il joue dans l’église Saint-Martin, c’est pour les réglages et la mise en harmonie, rarement pour son propre plaisir. « Fais-le pour les acrobates de là-haut », a insisté le médecin. « J’ai laissé le portail de l’église ouvert. »

Ils sont montés jusqu’à la console de l’orgue, l’un aux claviers, l’autre en retrait sur un tabouret comme il y a vingt ans dans la grande synagogue de la rue Dohàny à Budapest où ils s’étaient introduits en cachette – le révolté athée aux commandes, le Juif tenant la partition. Ils avaient fait leurs adieux à la Hongrie pourtant redevenue libre et démocratique, interprétant à travers leurs larmes la Passacaille en ut mineur de Bach. C’était en mai 1995, ne trouvant pas d’autre solution pour chasser les fantômes de haine et de soumission hérités des occupations successives que de tenter de renier leur pays et de s’exiler vers l’Autriche voisine. Dans sa chute, le rideau de fer avait laissé dans la chair de ceux qui se trouvaient à l’Est de terribles limailles que rien, pas même le temps qui passait, ne pouvait extraire.

Et sous les pieds de l’organiste de l’église de Salzbourg, les premières mesures de l’ouverture de la passacaille, quinze notes de basse, redeviennent l’amorce d’un chant d’espérance. L’opulence sonore envahit la nef, déborde le porche et le flot rayonnant de l’orgue s’infiltre par les fenêtres de la maison bleue.



Les doigts du garçon ont trouvé ceux de la fille. L’ampleur de la musique qui monte en harmonies sourdes sans respiration ni soupir l’atteint au creux du ventre, le bouleverse. Sans qu’il s’en doute, Andras vient de pousser Jean-Sébastien sur sa sangle pour une somptueuse traversée vers la vie éternelle qui passe par les sept étapes du temps liturgique, depuis la naissance jusqu’à la résurrection, magnifique compagnonnage pour le slacker qui, à travers les sept vallées de sa quête vers l’oiseau Roi, de la connaissance jusqu’à la stupéfaction, aspire lui aussi à l’ultime révélation. Le compositeur à la perruque et l’équilibriste aux cheveux de paille avancent sur un même fil, au même rythme.

Empli de musique sacrée et de fatigue profane, Zâl pose sa tête contre celle de Téa, l’appel apaisé du dernier accord de la passacaille sous les doigts d’Andras est pour le grand enfant qui là-haut veille la fille.



Longtemps après, les notes tournent encore dans le chœur. Quand la dizaine d’étudiants installés en silence sur les bancs de l’entrée voient descendre par l’étroit escalier l’étrange couple, l’un en jogging soutenant l’autre de noir vêtu, ils ne peuvent imaginer que c’est à eux qu’ils doivent ces moments de grâce. Ils se tiennent par le bras pour ne pas se sentir seuls avec leurs souvenirs. Ensemble ils ont vécu l’espoir d’une Hongrie nouvelle quand les frontières se sont ouvertes, puis ils ont dû admettre que l’héritage mortifère de leur pays engrossé par la barbarie brune et la terreur rouge leur collait à la peau et qu’en eux la liberté et l’espérance ne renaîtraient plus. Alors ensemble, ils ont abandonné leur patrie comme les irradiés fuient les lieux contaminés, s’exilant à Salzbourg, ville baignée de musique.



Au-dehors, ils clignent des yeux sous la réverbération du soleil, se disent au revoir en se moquant de leur air de chouette.

– Tâche de les supporter jusqu’à ma prochaine visite. Le sourire mon vieux !

– Quoi le sourire ?

– Rappelle-toi de Judith ma petite-fille, c’est allé mieux quand j’ai retrouvé le sourire et me suis départi de mon air de victime.

– Nous n’avons pas la même histoire et tu le sais bien. Quand tes grands-parents se terraient dans le ghetto du quartier juif à Budapest, va savoir si mon père, ce héros au casque d’or que j’encense, ne faisait pas sournoisement allégeance aux fascistes. Mon masque est peut-être autant celui des bourreaux que celui des victimes, mon cher Jacob.

– Tu ne changeras jamais, pourquoi convoquer sans cesse ton passé douloureux, j’ai comme ami un homme, pas le rameau desséché d’un arbre généalogique !

– Tu me fais la leçon comme il y a vingt ans ! Et toi et ta femme qui convoquez Abraham à la moindre contrariété, pas mal comme coup d’œil dans le rétroviseur !

Leur controverse bien rodée nourrit leur amitié. Quand Andras remonte en traînant la jambe jusqu’à l’appartement, le couple de palombes entre par la fenêtre et se pose sur l’épaule de Zâl.





La lumière de la chambre de la maison bleue est restée allumée pendant toute une semaine. Les ouvriers de l’atelier voisin ont pensé que le Hongrois, qui parfois s’absente, avait oublié de l’éteindre. Ils savent peu de chose de l’homme qui donne un coup de main à leur patron, si ce n’est qu’il est le descendant d’une lignée de facteurs d’orgue et qu’à l’occasion il peut être organiste. Certains disent qu’il est venu à Salzbourg à la suite d’un divorce, d’autres subodorent un passé politique agité ou un exil forcé pour échapper à la justice de son pays. Il va parfois cassé en deux comme s’il portait un sac de pierres sur son dos alors qu’on l’a croisé la veille dans les rues de la ville tête haute dans son éternel manteau de drap gris qui lui bat les mollets. On ne lui connaît ni femme ni enfants. Un médecin de l’hôpital vient parfois le voir, un Juif hongrois qui a pris dernièrement la tête de la manifestation de soutien contre des néonazis qui ont peint en jaune l’étoile de David de la synagogue de la Lasserstrasse. Il impressionne, ses yeux verts n’adoucissent pas les deux rides graves le long de son visage.

Un des ouvriers tuyauteurs se rappelle l’avoir vu débarquer dans les années quatre-vingt-quinze au volant d’une vieille Lada rouge. Il connaissait assez son patron pour qu’il l’installe dans la maison d’à côté qui servait d’entrepôt. On le voit souvent par la fenêtre ouverte étudier les partitions pour jeux d’orgue qu’il transpose, son savoir hérité de sa famille lui permet de gagner sa vie.



Depuis une semaine Andras s’est enfermé dans sa chambre toutes lumières allumées, « j’ai besoin de me reposer », a-t-il dit brièvement.

Zâl erre comme une âme en peine entre deux souffrants et quatre murs surchauffés à odeur de clinique, il surfe sur sa tablette, écoute de la musique et passe ses nuits dans son camion garé sous l’abri de l’église à parler aux oiseaux. Il a promis à Téa, qui commence à s’asseoir, qu’il attendrait la visite du toubib avant de reprendre sa route. Il cuisine trois fois rien, l’aide à faire quelques pas jusqu’aux toilettes et est allé acheter de quoi remplacer son short, une jupe d’Iran trouvée aux puces de la ville, un tissu orange rehaussé de fils d’argent qui se noue sur le côté. Il a posé le paquet sur le divan sans un mot comme à son habitude et s’en est allé. Un cadeau comme elle n’en a jamais reçu, la main tendue d’un dieu ailé, elle a détourné la tête pour qu’il ne voie pas ses larmes.

Quand il est revenu, elle était assise au bord du divan, serrée dans son bustier noir et le brocart tamponné de fleurs de soleil la faisait princesse d’Ispahan aux cheveux de feu. Au seuil de la porte il en est resté interdit, sans bruit cette fille s’immisçait dans sa légende.

Elle n’a pas compris ces mots prononcés à voix haute, lui a souri, encore plus belle, et lui a demandé de quelle légende il parlait, avec tant d’innocence dans les yeux qu’il en a été désarmé au point de lui répondre.

– Celle écrite par ‘Attar, un poète mystique persan.

– Elle dit quoi l’histoire ?

– Des oiseaux qui se réunissent et constatent qu’il leur manque un roi. Avec l’aide de la huppe qui est messagère d’amour, ils décident de partir à la recherche de l’oiseau Roi.

– Il a un nom cet oiseau Roi ?

– On ne doit pas le prononcer à la légère.

Elle hésite, le moindre écart fera reculer Zâl, elle parle à son tour, confidence pour confidence :

– Moi, le nom que je ne peux prononcer, c’est tout l’inverse, un vrai salaud contre lequel j’ai dû me battre, avec ma hargne, avec mes poings, suis partie de chez moi pour vomir ma honte, tu cherches un roi moi je fuis une ordure, l’avenir, c’est de la merde, peut-être pas pour les poètes mystiques comme tu dis, je ne sais pas ce que ça veut dire. Tu as de la chance, tu as l’air heureux, c’est pour ça que je suis revenue te voir, bouffer du bonheur, suis en manque, le grand écart sur la sangle, c’était pour toi, loupé, n’importe comment dans quelques jours tu te casses sans moi au bout du monde, avenir de merde !

Elle grimace, s’appuie sur ses coudes, crie comme si on la crucifiait, retombe sur le divan, mains au visage. Zâl ne comprend pas, d’être un virtuose de la slack le met sur un piédestal, le protège, mais cette fille venue de nulle part le bouscule. Il a organisé sa jeune vie pour que tout événement fasse sens et a remplacé les tremblements de l’émotion qui tirent les humains vers le bas par le ravissement de l’extase qui les élève. Elle, se fiche de ses codes, elle est désordre et comme il ne peut admettre sa simple attirance pour une fille, ce qui le ramènerait à sa propre banalité, en bon mystique en attente de messages immanents, il lui cherche une place dans son panthéon. Ce n’est pas le hasard qui lui a fait repérer la jupe persane au milieu des stocks d’habits de seconde main, ça ne peut être qu’un signe divin, Téa doit avoir un rôle à jouer dans sa quête. Rassuré par son raisonnement spécieux, il lui sourit, se détend, va préparer du thé pour deux.

La fille a mal, ses pansements collent à la peau, elle rêve d’une douche. Quand Zâl revient avec deux bols jaunes, elle s’est endormie. Il s’assied à son chevet, regarde ses bracelets, ses piercings comme si elle avait besoin de lest pour s’amarrer au sol, son visage est si menu alors que dans sa bouche les mots grondent.



C’est ainsi qu’Andras le trouve lorsqu’il traverse la pièce vers la salle de bains. Il s’arrête, prend un bol fumant, le hume, s’oblige à quelques mots.

– Dans ce pays tu as quinze façons de boire du café mais le thé ils ne connaissent pas, à Budapest déjà j’étais un des rares à en boire.

Zâl le regarde comme s’il descendait d’une autre planète. Après tant de jours reclus dans sa chambre, c’est tout ce qui lui trotte dans la tête, disserter sur les vertus du thé ! Il se force au dialogue.

– Tu vas mieux ?

Andras grommelle un oui laborieux, dans sa tête les sons tambourinent, machines de l’atelier voisin, avion qui décolle, tic-tac du réveil. Il fait quelques pas, butte contre une chaise, s’écroule avec son bol. Zâl se précipite, visage blême, l’homme accepte l’aide.

– Ça ira, trop longtemps sans marcher. Éponge le thé s’il te plaît, refais-m’en une tasse, je retourne dans ma chambre.

Il s’éloigne à petits pas.



Au retour de Zâl, il lui demande d’éteindre la lumière et de tirer à demi les persiennes. Dans la pénombre, sa voix se fait gutturale comme s’il retrouvait l’accent de sa langue maternelle.

– Mes muscles se solidifient, je serai bientôt un homme de pierre…

Il marque un temps d’arrêt, porte la tasse à ses lèvres, poursuit :

– Un beau matin, j’ai découvert une de tes vidéos, un choc, tu jouais en apesanteur sur un simple fil à vingt mètres du sol, sans balancier, de quoi faire rêver celui qui perd l’équilibre, j’ai cherché où je pouvais voir ton spectacle.

– Attends, tu m’as dit que c’était par hasard que le taxi t’avait déposé à l’usine de Kreuzlingen en Suisse.

– Je me suis mal exprimé, le hasard c’est d’être tombé sur ton site et d’avoir noté les lieux de ta tournée aux oiseaux, et puis tu sais le hasard favorise ceux qui se préparent à le croiser.

Nouveau long silence, puis il rajoute, pirouette pour brouiller les pistes :

– À propos, le crowfunding si j’ai bien compris, c’est un peu une embrouille organisée pour récolter du fric, non ?

– Étrange, la semaine dernière je t’aurais envoyé le thé à la figure.

– Et maintenant ?

– J’sais pas, je commence à me faire à tes sorties, on dirait que parfois c’est un autre qui parle à ta place, tu es mal ajusté, dès les premiers instants je t’ai appelé double masque.

– Tu me connais donc assez bien.

Pas d’agressivité frontale dans leurs échanges, l’écho dissonant de deux hommes qui se cherchent et s’espèrent.

Andras reprend, par ellipse.

– Quand je t’ai vu t’élancer en aveugle pour une folle traversée sur la musique de l’Exsultate jubilate j’ai compris que quand tu es là-haut, toi aussi tu te dédoubles, tu fais rêver ceux dont la vie, dis-tu, est mal ajustée.

– Pourquoi alors m’avoir saoulé avec ton alcool ?

Le visage d’Andras se détend, un vrai sourire.

– Tu y a mis de la bonne volonté, et puis je me suis rattrapé, les croissants d’Oberlaa étaient pour toi, sans arrière-pensée, et aujourd’hui ma maison t’est grande ouverte.

Zâl calme son souffle, mille oiseaux s’agitent dans sa tête, pour la première fois de sa vie un homme l’accueille, un être rude, qui louvoie, se contredit, quelqu’un dans le vague, le doute, le regret, mais un homme qui lui tend la main. La cloche de l’église sonne six coups brefs, vers l’atelier, des voix, des rires, fin de journée dans le bonheur. Il baisse la tête, ferme les yeux, les étapes de sa jeune vie défilent derrière ses paupières.



Il est un petit enfant perdu dans l’immense infirmerie du Manoir, hurlant debout dans son lit, attendant que la porte s’ouvre sur des mains tendues, « elle va revenir, elle va revenir », répète la blouse blanche, « elle va revenir ». Menteuse !

Il est le garçonnet qui déteste les éducatrices. Elle n’est jamais revenue. Il se cache tout en haut du grand chêne du parc dans les bras des branches, corps collé à l’odeur d’écorce tiède.

Il est le garçon qui s’entraîne à ne jamais avoir peur, ni du noir, ni des orages, ni des éclairs vers qui il court sous la pluie. Avec la pointe de son couteau, il trace sans grimacer de profondes lettres sur sa cuisse, des lettres du hasard, croit-il et le jour où un barbu, lui aussi en blouse blanche, lui dit que c’est comme ça que s’épelle le nom de sa mère jamais revenue, un T, puis un I, puis un N, puis un A, il s’enferme dans la volière, avec le tranchant du couteau cisaille ses cuisses, efface les lettres, s’enlève des lanières de peau sanguinolentes, s’éponge avec la fiente des oiseaux, se laisse mourir, récupéré au petit matin dans un sale état, douché, soigné. Les femmes sont menteuses, les hommes se moquent de lui et quand ses copains de l’orphelinat parlent de leurs parents disparus, il rit fort, crache par terre et s’en va dans la volière exotique parler aux têtes rouges et aux kakarikis jaunes. Quand il sera grand, il partira loin d’ici avec tous les oiseaux du monde.

Il est l’adolescent presque adulte qui saute par-dessus les murs à clématites bleues et s’en va dans les rues de Lausanne, découvre que dans une librairie du centre-ville il peut rester des heures au chaud un livre entre les mains sans qu’on le repère et le seul qu’il dérobe, est aujourd’hui sur l’étagère de son camion et mille et mille fois lu Le Langage des oiseaux de ‘Attar. Sur sa couverture, la miniature persane d’un oiseau coloré aux plumes immenses avec un enfant porté dans le berceau de ses ailes déployées, un enfant dont il s’est approprié le nom, Zâl.





La sonnette aigrelette de l’appartement secoue leurs pensées. À peine le temps de bouger, la voix du médecin s’impose.

– On dort là-dedans ? Alors petite malade ça serre, ça gratte ? On va changer tout ça !

Ses fines mains tâtent, désinfectent, pommadent.

– Une échographie ça me tranquilliserait, avec le bassin il ne faut pas trop rigoler.

Devant l’étonnement de Zâl, il continue :

– Une hémorragie interne ça ne pardonne pas, il y a tout un fatras là-dedans, des vaisseaux, des muscles, des viscères, de la belle mécanique mais fragile, des séquelles de ce côté-là pour une femme, ce n’est pas recommandé.

– Femme ? Quelle femme ?

Le médecin ouvre de grands yeux, avec ses joues rondes il a l’air d’un poisson tiré de l’eau et, ne trouvant rien à dire, il poursuit la toilette de Téa. Ce gars, c’est du lait sur le feu, pense-t-il, je comprends qu’Andras ait du mal à le situer, mais perdre ses parents n’est pas un passe-droit pour faire la gueule à tout propos, c’est un accident de la vie ou de l’Histoire, si je lui raconte le ghetto de Budapest, il va en découvrir par milliers des enfants floués par la vie.

Derniers bandages, il aide Téa à enrouler sa jupe par-dessus une ceinture de maintien, en une semaine elle a retrouvé des couleurs et un peu d’épaisseur. Chat miraculé des gouttières, elle remercie Jacob, lui demande ce qu’elle pourrait bien manger aujourd’hui qui lui donnerait des forces, fait la tête quand il lui propose de partager un repas de sa composition, mais applaudit lorsqu’il tire de son sac un torchon à carreaux rouges noué aux quatre coins qui sent la charcutaille.

– Quand ma femme a su que j’allais voir Andras, comme elle n’est pas sotte et qu’elle imagine sans difficulté que nous allons trinquer à la Hongrie, ce mal de nous, elle m’a préparé un peu de viande pour accompagner la pálinka.

Il déballe de fines tranches de bœuf, du pain, des cornichons, une salade de pommes de terre froide.

– Avant d’être cuite à la cocotte, la viande a été mise en saumure. Le pickelfleisch, c’est l’âme gustative des Juifs.

– Tu es juif ? demande Téa.

– De justesse, de justesse !

– Comprends pas, tu l’es ou tu l’es pas ?

– Quand je suis né, les nazis allemands anciens alliés de la Hongrie l’envahirent et aidés des Croix fléchées, les milices hongroises, déportèrent les Juifs de Budapest parqués dans le ghetto de la rue Dohany. À peine le temps d’être circoncis avant que mes parents ne soient embarqués pour Auschwitz.

– Et pas toi ?

– Exfiltré de justesse avec ma sœur par un réseau clandestin de l’ambassade de Suède, à huit jours près ma mère m’emportait dans son ventre dans l’enfer des camps.

– Merde alors !

– Pas élégant, jeune fille, mais c’est bien là la puanteur des nazis. Je te raconterai la suite plus tard.

Zâl l’interpelle :

– Vous êtes comme Andras, vous avez la tête bourrée de vieilles anecdotes.

– Anecdotes ! Ta légèreté est pesante jeune homme, il y a des passés qui ne passent pas, je me suis même préparé pour la prochaine fois et j’ai appris des langues qui m’aideront à me mettre à l’abri, le français, l’anglais, l’allemand, le suédois, le russe, le yiddish aussi bien sûr. Allez, restons léger, tu en penses quoi du pickelfleisch de ma femme ?

Zâl, le regard sourd, le fixe intensément.

– Vos parents sont revenus ?

– Quand Eichmann t’envoyait à Auschwitz, c’était un aller simple, des quatre cent quarante mille Juifs déportés avec l’aide de la police hongroise, aucun n’a survécu. Et mon pickelfleisch tu le trouves comment ?

Zâl se redresse sur son tabouret, corps fil de fer tendu vers le médecin, pèse chaque mot.

– Alors vous êtes devenu orphelin, et… vous avez… survécu ?

– Quand tu es juif, tu n’es jamais orphelin.

– Comprends pas.

– La communauté juive même décimée reste ta famille, j’ai été élevé dans une institution judaïque, mais avant il a fallu que les troupes soviétiques envahissent la Hongrie et chassent les nazis.

– C’est pour remercier les Russes que tu as appris leur langue ? reprend Téa.

– Pas exactement, pour un Hongrois de ma génération qui voulait s’en sortir, il fallait apprendre la langue des occupants.

– Ils ont libéré votre pays, ce ne sont pas des occupants !

Dans le silence qui s’installe dans la pièce chauffée à blanc par le soleil de midi, la voix grave d’Andras prend le relais :

– Apprendre le russe était impérativement recommandé, les Soviétiques savaient te persuader que leurs diktats étaient pour ton bien. Le bien dans leur bouche, un mot imposé, plus terrible que le mal, un écrivain de chez nous, un Hongrois qui a survécu à la déportation, Imre Kertész, a dit que la différence entre le fascisme et le communisme, c’était que chez les communistes tout le monde portait une étoile, tous suspects !

– Comme celle des Juifs ? demande Zâl, les yeux à présent rivés aux siens.

– Oui, l’infâme étoile jaune épinglée aux vêtements. Après la guerre, d’autres se sont chargés de la repeindre en rouge et de la coudre à l’intérieur de nos têtes.

– Toi aussi t’es juif ?

– Non, un vieil ami de Jacob.

– Pourquoi tu as quitté ton pays alors ?

L’homme hésite, entre trop dire et trop retenir, la voie est étroite. Ses mots sont raides, ses phrases saccadées :

– La Hongrie était le cœur déchiré de la vieille Europe, avec la barbarie fasciste qui battait dans une de ses oreillettes et la soumission stalinienne qui battait dans l’autre, son sang de vie s’était sclérosé. Même l’ouverture des frontières vers l’ouest en 1989 ne m’a pas libéré, le fond de ma poitrine était bardé de cicatrices. Et puis d’autres blessures, plus intimes celles-là, m’empêchaient de respirer. Pour toi qui es né quand tout était terminé, c’est une autre histoire…

– Et surtout je suis suisse, ça n’a rien à voir avec ta vie, l’interrompt Zâl. Mais, qu’est-ce que tu crois savoir du lieu et de ma date de naissance ?

Jacob fait tomber opportunément son couteau qui rebondit sur le parquet. La diversion est bien orchestrée, le mystère de la naissance du garçon se perd dans le brouhaha.

Andras retourne aussitôt dans sa chambre, la fille se roule une cigarette sous l’œil amusé du docteur, Zâl se balance sur sa chaise, bras levés vers les tourterelles qui ont squatté la bibliothèque.



Dans une maison bleue au toit pentu adossée à une église en béton blanc, deux adultes du siècle dernier et deux enfants dans leur époque respirent le même air étouffant d’un mois d’août autrichien. Ils ajustent leurs histoires par bribes comme on cherche les pièces éparpillées d’un puzzle. Les uns savent souder les tuyaux d’un orgue ou soigner les traumatismes, les autres siffler avec les oiseaux ou tenter le grand écart sur une sangle. Rien ne les oblige à cohabiter dans cet appartement de Salzbourg et pourtant aucun ne voudrait rompre l’étrange équilibre en dents de scie qui les rapproche et les lie.





Zâl s’assied sur le canapé gardant dans sa main le petit poing de Téa dont le cœur s’emballe. Jacob, dans un bruit de papier-cadeau sort l’apfelstrudel que son épouse a ajouté au fond de son sac, seule pâtisserie autrichienne qu’elle accepte de cuisiner parce que les Juifs ashkénazes d’Israël l’ont adopté. À l’autre extrémité de l’appartement, à genoux dans sa chambre au pied d’une malle en vieux cuir, Andras fouille dans un bric-à-brac d’objets hétéroclites, en retire un CD, cadeau récent de Jacob, tourne et retourne la pochette jamais ouverte, se décide à enclencher le lecteur.



La musique s’infiltre de pièce en pièce, le tempo lent d’un synthé saturé d’aigus puis l’attaque d’une guitare qui se cherche en sourdine et pour ancrer ce blues à un ciel de mélancolie, le chant écorché d’un rockeur hongrois.

Andras, tête entre les mains, écoute, abasourdi. Pour devancer l’émotion il agence à l’instant quelques mots muets de retrouvailles : « Jeno, ta voix s’est brisée, mais c’est bien toi mon ami fou des années résistances, si longtemps après, comment fais-tu, on n’avait peur de rien, tu te souviens de notre groupe “Agence de Presse Ultra Rock”, pied de nez à la police, je faisais les arrangements on s’amusait bien, on aurait pu continuer à faire la nique aux étoiles rouges, à braver la répression, à déclencher un Solidarnosc hongrois comme en Pologne mais on avait sous-estimé la perversité des sbires de Kádár, ils nous laissaient faire nos petites provocations parce qu’ils savaient que le germe de la soumission avait déjà pris racine en nous, les marxistes-léninistes nous laissaient l’os de la musique à ronger. Mais bon Dieu Jeno, si tu joues toujours à Budapest, quelle drogue tu prends pour tenir et terrasser ta lassitude, ta voix, sublime, une voûte fissurée qui laisse deviner les étoiles filantes, et Tina avec son béret bleu qui dansait sur les tables, poing levé, buvant à notre santé avec son regard de feu qui nous clouait au sol, et tous les garçons pensaient et je pensais elle sera pour moi, à ta santé Tina, où que tu sois dans les cieux ! »



Dans la grande pièce au divan, le rock de Jeno bouscule le trio. Zâl n’en revient pas.

– Pas possible que ça vienne de la chambre d’Andras, y a pas le moindre souffle d’orgue là-dedans ! Vous savez, vous, Jacob ?

Le médecin finit sa bouchée, s’essuie les lèvres, il n’est pas venu pour une séance d’analyse, sa famille a comblé le vide qui ronge l’âme des orphelins, sa vie à présent, c’est sa femme, ses enfants, ses petits-enfants, il ne va pas se laisser piéger par un jeune qui fait voix douce quand ça l’arrange. Une pointe de colère dans son ton :

– Tu veux savoir quoi, ce qui reste de nous quand on a laissé sa vie derrière soi, c’est ça ? Alors sache qu’Andras est aussi un fantastique musicien, une oreille extraordinaire, quand les Rouges lui ont interdit comme à son père dans les années quatre-vingt de s’approcher d’un clavier d’orgue, il a monté un groupe de rock et le gars qui gueule sa révolte dans la chambre à côté, Jeno, était son alter ego, ils partageaient tout, la musique, les provocs, l’espérance, les nuits de boisson, les femmes, mais ni l’un ni l’autre n’ont eu celle qu’ils voulaient. Andras a tout quitté et se dessèche aujourd’hui dans un appartement de Salzbourg alors que le rebelle à la voix cassée continue de jouer à Budapest. Jeno est hongrois, il dit « je veux voler mais je me couche sur mon lit », les paroles d’un type brisé même s’il chante encore, c’est moi qui ai offert ce CD à Andras. Tu veux savoir quoi encore ? Lequel de celui qui se tait ou de celui qui crie est le plus vivant ? Si des adultes qu’on a cassés s’en sortent ou se laissent glisser sur la pente descendante ? Tu veux sincèrement le savoir ou tu es simplement curieux ou même un rien condescendant ?

La musique s’arrête. Les tourterelles à collier s’envolent par la fenêtre, quelques plumes blanches flottent dans l’air. Zâl a pris la tirade du médecin en plein visage et, au lieu de se refermer, il lui vient des mots qu’il n’aurait jamais pensé dire à un homme.

– Jacob, vous voudriez que votre ami soit plus fort, s’en sorte mieux, c’est ça ?

Étonné par la sincérité du propos, le médecin n’esquive pas la question.

– Andras est un type généreux, un jour peut-être il t’en dira plus. Son père, Attila, est né quand la Hongrie perdait les deux tiers de son territoire, lui est né quand Hitler occupait la Hongrie avant que les Soviétiques ne mettent la main dessus, quand on est héritier de tant de blessures, on continue de saigner longtemps encore.

– Mais l’avenir, les projets, les lendemains, ça efface le passé non ? Regardez, avec mes oiseaux l’Histoire avec un grand H n’est pas près de me rattraper !

– Je te le souhaite sincèrement mais si j’ai bien entendu tu es né il y a un peu plus de deux décennies quand les pays de l’Est s’écroulaient, sacrées secousses dans ton berceau, non ? Tu sais, on naît autant de sa mère que de son époque, nul n’échappe à ces parrainages, et il me semble avoir compris que des deux côtés tu n’as pas été spécialement gâté.

Zâl accepte la leçon. L’homme n’en a pas fini.

– Andras, qui parfois peut te sembler vieillot, m’a dit avoir été profondément touché par ton spectacle. Il a quoi de si merveilleux ?

– C’est une de mes performances, je vais sur une sangle tendue entre sept vallées, une longue marche que vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes dans l’Histoire moi dans la Vérité.

– Et pourquoi je ne comprendrais pas, le peuple hébreu a bien marché dans le désert à la recherche de la Terre promise ?

– Il l’a atteinte ?

– Je n’en suis pas vraiment certain, je me demande parfois s’il ne s’est pas égaré dans d’autres territoires, qu’y avait-il de réel dans cette promesse ? « J’ai des questions à toutes vos réponses », a dit un Juif avec un peu d’humour.

– Moi, je suis jeune, j’ai le temps devant moi et j’irai jusqu’à ce que je trouve l’Illumination.

– Illumination, rien que ça ! Tu es sérieux ?

Deux phrases de trop. Zâl se lève brusquement. Petit cri de Téa secouée sur le divan.

– Fais gaffe, tu me fais mal.

Le garçon se place devant la fenêtre, en contrebas le camion siglé prend le soleil par l’arrière.

– Je vais donner à boire aux oiseaux.

La porte claque.





Dans le camion, la chaleur est étouffante, Zâl tire les rideaux, ouvre les cages. En quelques secondes les oiseaux envahissent l’espace, se perchent sur le moindre rebord, étagères, cintres, portemanteaux, sautillent d’un endroit à l’autre, les diamants de Gould tendent un dais pastel au ras du plafond, les chardonnerets fendent l’habitacle de flèches rouges et les moineaux du Japon virent sur place comme un banc de poissons tropicaux.

Assis en tailleur dans un coin de la couchette, le garçon se laisse envahir par le ballet de plumes à l’odeur âcre. Les oiseaux sont enfermés dans le bahut surchauffé depuis plus d’une semaine pendant qu’il tourne en rond dans un appartement de banlieue. Sur une slack parallèle à la sienne, de vieux équilibristes se sont invités sans qu’il les voie venir, avancent à leur façon, tout déglingués et au bord de la chute, souvent agaçants mais aussi terriblement généreux. Andras, malade dans son corps, l’accueille chez lui, le médecin qu’il vient d’appeler par son prénom soigne Téa sans poser de questions et parfois leurs regards sont comme des mains tendues, ces mains qui lui ont tellement manqué.

Là-haut, la musique d’Andras a repris, Téa doit discuter avec le médecin qui se dit orphelin avec la simplicité de celui qui décline son identité. La vie continue, sans lui. « Être orphelin, c’est naître en dehors des autres », pense-t-il. Une perruche jaune tachetée de rose heurte son épaule, s’y installe en becquetant son cou et des larmes brouillent sa vue, coulent sur ses joues sans qu’il sourcille. Il s’est forgé un mental de combattant et il met un moment à admettre qu’il est en train de pleurer. Alors les vannes de son cœur s’ouvrent, ses sanglots explosent, le secouent, il s’allonge sur la couchette visage enfoui dans un coussin, retrouve la position des enfants perdus et il navigue dans une mer de chagrin, veillé par une flottille de plumes.



Zâl porte la main à ses cheveux, grogne, se retourne, se dresse sur ses coudes, chasse une volée de moineaux du Japon qui prennent l’ourlet de ses oreilles pour des os de seiche. Affamés les oiseaux se heurtent aux parois, l’atmosphère est de plus en plus lourde, moite. En sueur, il se déshabille et s’active à préparer graines et fruits, la lumière de fin d’après-midi filtrée par les rideaux lisse son corps aux muscles fins. De quelques sifflements venus du fond des âges il calme les oiseaux, les guide du coin des lèvres jusqu’à leurs cages.

C’est en sautant de la couchette après avoir changé l’eau des mangeoires qu’il aperçoit l’enveloppe glissée sous la porte. Du courrier, il n’en reçoit jamais, de ville en ville il n’a pas d’adresse, mais depuis sa rencontre avec Andras les données ne sont plus tout à fait les mêmes. Il attend que ses yeux s’habituent à la pénombre, l’heure des confidences, pour l’ouvrir.

Une triple ordonnance pour Téa, soins immédiats, traitement de fond, admission dans un hôpital en cas d’urgence, le tout glissé dans une feuille de papier musique pliée en quatre, couverte de petites lettres écrites au stylo à encre qui dansent sur les portées.

Entre ses mains, la feuille tremble.

Mon ami,



Téa somnole, je viens de saluer Andras qui se repose, ta caravane est silencieuse, vous avez besoin de calme plus que d’un médecin, je te laisse ces ordonnances au cas où et m’en vais sur la pointe des pieds.

Excuse mon scepticisme ironique de tout à l’heure mais entendre le mot Illumination dans ta bouche alors que je n’ose même pas prononcer celui de Lumière m’a stupéfait, bousculé. Tu n’as peur ni du vide, ni de l’inaccessible, ni de l’invraisemblance et avec tes oiseaux tu aspires au ravissement de l’âme. Je suis un Juif hongrois né au cœur de la Shoah et élevé dans le giron du stalinisme, comment veux-tu que je croie à ce ravissement ? Parfois j’allume un chandelier à neuf branches pour la fête de la Lumière, c’est tout ce qu’il me reste comme espérance. Toi tu portes haut l’espoir du futur, quand mes parents me manquent, je me recroqueville, toi tu t’élances. Alors pour cacher mon trouble, j’ai élevé la voix et joué au grognon. Ce soir, je trinquerai en famille à la rencontre bénie d’un vieil homme et d’un jeune baladin et ce moment sera de joie. Tu es un gars bien, Zâl. Bonne chance.

Si par hasard tu te décidais à aller à Budapest, emmène Andras avec toi, vous n’êtes pas si éloignés l’un de l’autre.



Jacob



Les oiseaux piétinent le sol de leur cage, le robinet du lavabo goutte, la tôle des parois claque sous la chaleur déclinante, le bruissement minimaliste du monde protège Zâl du fracas des rumeurs qui s’annoncent.

Il range la partition dans le tiroir sous la couchette, s’habille, s’en va marcher dans les rues désertes, le pas léger.





Les jours suivants, Téa insista pour sortir au plein soleil du début d’après-midi, disant que c’était le meilleur moyen selon le médecin de se recharger en vitamine D.

Vêtue de sa jupe orange serrée sous une ceinture de maintien noire, un bandana vert fluo dans ses courtes mèches rousses, elle s’appuie au bras de Zâl cheveux en catogan blond, torse nu sous sa salopette de clown, démarche de funambule. Derrière leurs persiennes, les habitants des villas suivent l’irruption de ce couple d’acteurs échappé d’un plateau de tournage, qui s’arrête invariablement à la pâtisserie chic du carrefour. Téa affirme que les laitages sont bons pour accélérer sa guérison et déguste dans de grandes tasses de porcelaine des Milchkaffee avec double portion de lait et de chantilly. Elle ne se doute pas que l’établissement a échappé aux bombes des Alliés et qu’avant guerre Freud venait y déguster un café frappé au marasquin, tout en écrivant à son fils Ernst que l’avenir incertain qui s’annonçait serait le triomphe du fascisme autrichien allié à celui de la croix gammée. Le passé pour elle, c’est le jour de sa rencontre avec Zâl et le futur redouté, celui proche où il s’en ira.



Elle demande en mauvais allemand à la serveuse sidérée par ses bagues et ses piercings si on ne pourrait pas ajouter de la chantilly à un Kaffee verkehat. Zâl rigole et se contente d’un jus de pomme. Elle a envie de lui prendre la main mais n’ose pas. Hier il l’a envoyée balader, elle le collait trop a-t-il dit, mais quand dans la moiteur du camion elle l’a pris dans sa bouche pour qu’il jouisse, il s’est fait tendre et ils se sont endormis en plein jour enlacés sur la couchette. Rester à ses côtés sans l’inquiéter, écouter ses envolées mystiques sans casser son rêve, accepter ses colères sans fouiller dans son passé, être la fille dont il dira un jour, ma nana, tout simplement. Depuis un moment, elle cherche le moyen de lui faire comprendre qu’elle aimerait poursuivre le voyage avec lui et quand la serveuse avec son tablier noir à dentell