Main La péninsule aux 24 saisons

La péninsule aux 24 saisons

Dans un paysage de mer et de falaises d'une beauté paisible, bien loin de Tôkyô, une femme en désaccord avec le monde entreprend la redécouverte d'elle-même et passe des jours heureux d'une grande douceur. 
En compagnie de son chat, elle fera durant douze mois l'apprentissage des vingt-quatre saisons d'une année japonaise. A la manière d'un jardinier observant scrupuleusement son almanach, elle se laisse purifier par le vent, prépare des confitures de fraises des bois, compose des haïkus dans l'attente des lucioles de l'été, sillonne la forêt, attentive aux présences invisibles, et regarde la neige danser.
Dans ce hameau au bord du monde, l'entraide entre voisins prend toute sa valeur, les brassées de pousses de bambou déposées devant sa porte au moment de la récolte, et les visites chaleureuses à l'atelier du miel de son amie Kayoko. 
Vingt-quatre saisons, c'est le temps qu'il faut pour une renaissance, pour laisser se déployer un sensuel amour de la vie.
Language:
french
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1

La nuit des enfants qui dansent

Year:
2017
Language:
french
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EPUB, 968 KB
2

La nuit des infirmières psychédéliques

Year:
2012
Language:
english
File:
EPUB, 352 KB
		 			Dans un paysage de mer et de falaises d'une beauté paisible, bien loin de Tôkyô, une femme en désaccord avec le monde entreprend la redécouverte d'elle-même et passe des jours heureux d'une grande douceur.

			En compagnie de son chat, elle fera durant douze mois l'apprentissage des vingt-quatre saisons d'une année japonaise. A la manière d'un jardinier observant scrupuleusement son almanach, elle se laisse purifier par le vent, prépare des confitures de fraises des bois, compose des haïkus dans l'attente des lucioles de l'été, sillonne la forêt, attentive aux présences invisibles, et regarde la neige danser.

			Dans ce hameau au bord du monde, l'entraide entre voisins prend toute sa valeur, les brassées de pousses de bambou déposées devant sa porte au moment de la récolte, et les visites chaleureuses à l'atelier du miel de son amie Kayoko.

			Vingt-quatre saisons, c'est le temps qu'il faut pour une renaissance, pour laisser se déployer un sensuel amour de la vie.





		 			INABA Mayumi





			la péninsule

aux 24 saisons





			Roman traduit du japonais

			par Elisabeth Suetsugu





			Du même auteur

			aux éditions philippe picquier



			20 ans avec mon chat





			Titre original : Hantô e



			© 2014, Yuji Hirano

			 All rights reserverd.

			 First published in 2011 in Japan by Kodansha Ltd., Tokyo.

			 Publication rights for this French edition arranged through

			 Kodansha Ltd.



			© 2018, Editions Philippe Picquier

			 pour la traduction en langue française

			 Mas de Vert

			 B.P. 20150

			 13631 Arles cedex

			 www.editions-picquier.fr



			Conception graphique : Picquier & Protière



			Mise en page : Christiane Canezza - Marseille



			ISBN : 978-2-8097-1340-4





			Des choses de la mer arrivent sur le rivage. Où vont-ils, ces êtres vivants dont on peut percevoir le mouvement lorsqu’ils traversent furtivement la forêt qui fait suite à l’estuaire ?

			Je me suis légèrement soulevée pour tendre l’oreille. Le bruit était semblable au froissement des feuilles mort; es sur le sol. C’étaient peut-être les crabes ou les tortues dont parlait madame Kawahara.

			L’an dernier au printemps, tandis qu’elle cueillait le colza du champ qui se trouve en prolongement de son jardin, elle m’a dit : « Les tortues ont élu notre jardin pour pondre. Quand vient l’été, les œufs roulent sur le gravier des parterres de fleurs. Si on y prête attention, on peut voir les bébés tortues, tassés les uns contre les autres. Ils passent par les conduites d’eau de la route pour retourner à la mer. A peine nés, ils savent déjà le chemin qui conduit à la mer ! Peut-être comprennent-ils qu’ici ils n’ont rien à craindre des voitures…

			— Je n’en reviens pas ! Des tortues qui pondent leurs œufs ailleurs que sur le rivage ?

			— Les crabes aussi, vous savez. L’été, au moment des grandes marées, les femelles descendent d’un même mouvement vers la mer pour la ponte. C’est un défilé impressionnant ! Il paraît qu’on les appelle les Pinces rouges. Et tenez-vous bien, ces crabes qui ont grandi dans l’océan reviennent ici à l’automne. Tout de même, aller lâcher ses œufs dans la mer ! Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils aiment se compliquer la vie ! »

			N’ayant jamais été témoin d’un tel va-et-vient entre la mer et la terre, j’ai songé que j’aimerais bien voir un jour ce spectacle de mes yeux.



			L’oreille tendue, je me suis efforcée d’écouter la profondeur de la nuit. Ce glissement furtif, étaient-ce les crabes en route vers la mer pour pondre leurs œufs ? Mais non. Ce serait pour plus tard. Les tortues alors ? A moins que ce ne soit simplement le frémissement du vent ?

			Je me figurais aussi que c’étaient des huîtres qui passaient sous la maison à la queue leu leu pour se transporter d’une plage à une autre. Comme il était amusant d’affubler de pattes inutiles les mollusques agrippés aux rochers et de les imaginer en train de défiler !

			Ces huîtres imaginaires à la démarche rapide ne quittaient pas mon esprit. Si, mine de rien, je les excitais du doigt, elles rampaient sur le sol. Tout en lançant un jet d’eau, elles circulaient en famille, au complet. Leur mouvement était maladroit, c’était une progression sans grâce, j’allais jusqu’à me demander si elles réussiraient à parvenir au rivage qu’elles s’étaient promis d’atteindre. Refusant de servir de hors-d’œuvre à la table des hommes, tentaient-elles de s’échapper pour un temps bref ? Les fantaisies de mon imagination me rendaient les idées claires au réveil.

			Si je racontais à mes voisins que je dressais l’oreille dans mon lit au lever du jour pour sentir la présence de ces êtres vivants qui montent de la mer, j’aurais droit à des éclats de rire francs ou étouffés.

			« Enfin, voyons, les huîtres ne bougent pas ! Elles passent toute leur vie au même endroit. Se déplacer ? Les huîtres ? Impossible ! Et selon vous, elles auraient quelle tête ? » se moquerait sans doute monsieur Kurata.

			« Bon, admettons. Un défilé d’huîtres… Ce qui serait bien, c’est qu’elles viennent jusque sur notre table ! » Ça, c’est sans doute ce que dirait madame Kawahara. Hahaha, ufufu.

			Les rires qui fusaient m’empêchaient de me ren­dormir, et j’ai tourné le bouton de ma lampe de chevet.

			J’ai ouvert les volets, à l’est, le ciel s’éclairait. Cinq heures du matin. Encore une demi-heure, et le ciel serait paré de nuages violets et roses. Comme il faisait encore frais, j’ai passé un gilet léger sur mon pyjama. Je suis sortie sur la terrasse et j’ai regardé attentivement le chemin qui descend vers la mer. Il n’avait pas un mètre de large, il était couvert de feuilles mortes, rien ne bougeait nulle part. Quel était donc ce bruit que j’avais entendu, comme un passage furtif ?

			Levant la tête, j’ai senti au milieu des arbres l’attente du matin. Sans doute un oiseau à lunettes ou un rossignol. Je ne savais pas où ils avaient fait leur nid, mais c’était un bruit différent du bruissement des feuilles ou des branches. Peut-être était-ce le frémissement des ailes des oiseaux qui parvenait à mon cerveau encore dans les brumes du sommeil.

			Bientôt, un peu partout dans la forêt, le bleu du ciel traverse les branches. La lumière qui se glisse entre les arbres s’est teintée d’or clair.

			Au même moment, du fond de la forêt, est monté le chant plein d’entrain des oiseaux. Au milieu de tous ces chants, on pouvait entendre quelque chose comme rikka, rikka, pîî. Au fait, aujourd’hui, c’est rikka, le commencement de la saison chaude.

			Un mois déjà s’est écoulé depuis que j’ai quitté Tôkyô, déjà un mois depuis mon arrivée dans la péninsule.





			Je me lève et je me couche au gré de mon humeur.

			Ce matin au petit déjeuner, j’ai mangé du pain et des confitures maison ainsi qu’une soupe riche en légumes. J’ai débarrassé la table, fait la lessive et mis à aérer les futons. Après, je me suis promenée dans la forêt. C’est devenu une habitude du matin. J’enfile des bottes, je prends mon sac à dos. Je me dirige vers les taillis sombres qui envahissent tout et je descends le versant du jardin qui conduit à la mer.

			Derrière moi il y a la grande bambouseraie des Kurata et ma petite cabane. La maison des Mochizuki qui viennent de temps en temps d’Osaka. De l’autre côté, celle des Hiraoka qui font le voyage de Nara tous les deux ou trois mois. Plus loin, la maison et l’atelier des Tachibana, qui travaillent la teinture végétale et qui sont une valeur sûre du lieu, car le couple est installé ici depuis longtemps. Après, on trouve la maison des Kawahara, un autre couple de résidents. Lui est un ancien cadre supérieur d’une usine à papier.

			Les propriétés ont quelques centaines de mètres carrés de terrain, on y respire à l’aise. Les habitants ont entre soixante-cinq et quatre-vingts ans, ils sont venus s’établir dans la région après leur retraite.

			Ils cultivent leur jardin, font pousser des légumes et des fruits, vont jouer au golf ou nager à la piscine municipale s’ils se sentent en forme, le reste du temps, ils le passent chez eux. La seule maison qui s’anime une ou deux fois par semaine, c’est celle des Tachibana, qui donnent des cours de teinture dans l’atelier. Les jours où viennent les élèves, on entend les rires déferler.

			Ma maison est à l’extrémité du hameau. Elle a été bâtie sur un terrain en pente qui a la forme d’un V. L’asphalte de la route va jusque devant la maison, avant de s’interrompre brusquement là où commence la pente. L’électricité et l’eau arrivent jusqu’à la cabane. Bref, je suis au point limite du strict nécessaire à la vie quotidienne. Au-delà, pour la voiture, un chemin de campagne où l’on peut tout juste passer. En général, je suis seule à emprunter ce chemin qui conduit à l’estuaire.

			En bas de la pente, sur le côté gauche, une vaste forêt, à droite, un terrain marécageux et des champs à l’abandon.

			« C’était un joli chemin, vous savez ! On découvrait la mer, le chemin était bordé de violettes et de bleuets, sans parler de toutes sortes de fleurs des champs dont je ne connais pas le nom. Les rizières s’étendaient jusqu’à la mer. On voit de temps en temps dans les magazines des photos de paysages comme ça, vous voyez ce que je veux dire, des rizières d’un vert dense, comme des blocs de vert, comme le front d’un visage, oui, quelque chose dans ce genre. L’automne, il y avait plein de cèpes des pins, des shimeji aussi, et quand j’étais gosse, j’allais souvent en ramasser. Je me rappelle, les matsutake, on en mettait dans le sukiyaki, il y en avait plus que de lamelles de viande de bœuf ! C’était la belle vie, vous pouvez le dire ! »

			Quand j’ai acheté de la terre pour aménager des plates-bandes de fleurs, le pépiniériste est venu dans sa petite camionnette me la livrer et il m’a raconté ces quelques souvenirs sans quitter du regard le chemin en pente, avec cette intonation douce qui est une particularité des gens du coin. A présent, les arbres ont tellement grandi qu’ils cachent la mer, et les champignons ont disparu. Les rizières qui descendaient en terrasses jusqu’à la mer ont été délaissées à partir des années 1960, et le paysage a repris son allure d’origine.

			Les terres dont personne ne s’occupe sont en friche. Ne poussent que des verges d’or et des carex, des roseaux, des taillis de bambous et des arbres de toutes sortes qui prisent l’humidité. Le marécage est bordé de plantes caméléons et de massettes, et on a beau les arracher, elles repoussent à l’infini.

			La rizière d’environ cent vingt mètres carrés qui s’étend en bas de la maison est devenue un marécage elle aussi, et s’il n’y a pas d’odeur de pourriture ou de vase, c’est parce qu’en plusieurs endroits jaillit de l’eau de source qui coule en permanence. L’eau se faufile au pied des bambous de haute taille et des carex avant d’achever sa course dans l’estuaire plus bas. Seule l’eau est capable de survivre à une course à travers un terrain laissé à l’état sauvage.

			Au-dessus de ma tête, le bavardage incessant des oiseaux se mêle aux rayons de soleil qui percent le feuillage. C’est un temps idéal pour se promener, une belle lumière qui n’éblouit pas. Mon pas se fait de plus en plus rapide. Là-bas, c’est le petit estuaire, au bout du sentier qui file à travers ce qui était autrefois un paysage de rizières en terrasses. En marchant tout droit, il ne faut pas plus d’une dizaine de minutes, mais je m’arrête souvent, intriguée par des arbres qui ne me sont pas familiers, cherchant malgré moi à découvrir l’emplacement des nids.

			Le premier endroit où je passe pour me rendre à l’estuaire est un petit pont en bois qui sert de limite au terrain en forme de V. Trente centimètres de large, un mètre cinquante de long. Il est constitué de deux solides planches entourées de cordes. Elles servent à renforcer le bois pour l’empêcher de casser. Il y a plusieurs années qu’on a installé ce pont au-dessus d’une rigole naturelle qui canalise l’eau de pluie. A l’origine, c’était une bibliothèque que mon père s’était fait faire spécialement pour son bureau. Mon père qui est mort en 1964. Il y a environ huit ans, il avait été décidé de reconstruire la maison de ma mère et de se débarrasser des vieux meubles, des portes et de tout ce qui ne pouvait plus servir. Ma mère ne cessait de poser sur toutes ces choses un regard découragé. Particulièrement sur la bibliothèque, s’exclamant avec regret : « Quel dommage, tout de même ! Rends-toi compte, ce bois, c’est du cyprès. Et dire que cela ne servira plus. Quel gâchis ! Jeter un si beau meuble ! » Mon père était professeur d’anglais et je me souviens qu’il alignait sur les rayons les livres occidentaux qu’il aimait. On avait ôté les livres, le bois où ils étaient restés pressés les uns contre les autres avait conservé sa couleur naturelle, mais avait pris à l’extérieur un ton noirâtre. Témoin de la déception de ma mère, la tristesse m’avait gagnée, si bien que j’avais décidé de me charger du meuble. Mais quand j’ai pris la décision de le transformer en pont, j’ai eu un mal considé­rable à démanteler les étagères, tant le bois était épais et la construction soignée. En contrepartie, la solidité des planches était sans égale.

			« C’est vraiment bien ! s’est félicitée ma mère quand elle est venue.

			— Oui. Et tu sais, on peut traverser facilement, en toute tranquillité.

			— C’est Yukio !

			— Comment ?

			— Mais oui, le nom du pont, tu comprends. Le pont va s’appeler Yukio ! »

			Yukio. C’était le nom de son mari, que la maladie avait enlevé à l’âge de quarante-trois ans, mon père. La couleur ambrée du bois se fondait dans le paysage, et sans trop m’expliquer pourquoi, il me semblait que le pont jouait le rôle de dieu protecteur des lieux.

			Les tuiles noires qui couvraient le toit de la maison maternelle, la pierre servant à presser les condiments qui se trouvait dans un placard de la cuisine ainsi qu’un pot en faïence et quelques tuiles décoratives, une petite vasque, et j’en passe, tout cela a échoué dans la maison de la péninsule. Les tuiles noires ont servi de bordure aux plates-bandes, la pierre de la cuisine est devenue une dalle, le pot en faïence et les tuiles décoratives se sont transformés en abreuvoirs destinés aux oiseaux, quant à la jarre, je m’en sers pour disposer des fleurs devant l’entrée.

			Il a fallu un certain temps pour que toutes ces choses qui venaient de la maison familiale trouvent leur place, mais à la différence des objets en plastique ou en simili-bois qui souvent ne font que jurer, ils ne détonnent pas. Parmi eux, c’est la bibliothèque transformée en pont qui s’est le plus rapidement fondue dans le paysage, sans parler de son indéniable utilité. Toutes mes journées commencent par la traversée de ce pont. On rejoint la forêt et la baie bien plus rapidement qu’en passant par la route au-dessus qui dessert le hameau. Quand je franchis le pont Yukio, je suis soudain enveloppée d’ombre. Chênes, pins, cryptomères, rhododendrons, clèthres à feuilles d’aulne foisonnent autour du sentier sombre où je peux tout juste me frayer un passage, avec l’impression d’un voyage instantané entre le monde lumineux que je laisse derrière moi et celui de l’ombre où je pénètre.

			Je m’arrête un moment. Il me semble soudain sans intérêt d’aller directement à l’estuaire et, changeant d’avis, je décide de m’y rendre en passant à travers la forêt. Le terrain est loin d’être nivelé, et tout en se retenant aux branches des arbres pour monter ou descendre, on fait des rencontres inattendues. Le lichen bleu-vert qui recouvre les troncs, dont les formes tout en finesse et gonflées d’eau ne lassent pas le regard, ou les toiles que des araignées géantes ont tissées entre les arbres. Les branches qui mêlent leur feuillage jouent le rôle de parapluie, et quand il pleut, on passe sans se faire mouiller ou presque.

			Aujourd’hui, il fait beau. Un peu partout, les rhododendrons brûlent d’un rouge vif. J’avance, tantôt écartant les branches, tantôt ramassant les fruits tombés des arbres, dans la forêt où l’air même semble vert. Noix et noisettes, que sais-je, vont gonfler les poches de mon pantalon. Les feuilles au dessin mystérieux, je les insère dans le guide des fleurs des champs que j’ai mis dans mon sac à dos.

			Quand je parviens à l’estuaire enserré entre des rochers, je suis en nage. Au-delà des cabanes des éleveurs d’huîtres, le bleu de la mer s’étend à perte de vue. Est-ce un pluvier, un oiseau traverse le ciel d’un vol tranquille. Les ailes légères, les oiseaux volent avec sagesse. Nul bruit. Le ciel où rien ne passe pare l’estuaire d’une beauté paisible.

			Il y a un mois à peine, je vivais dans un studio au bord de la baie de Tôkyô. De mon balcon situé au quatrième étage d’un immeuble de dix, je voyais tous les jours la masse terne des bâtiments gris et les quatre voies de la route nationale qui passe en bas. Les voitures qui roulent de jour comme de nuit, les cris des enfants qui montent de l’école et du collège non loin, à longueur d’année le bruit incessant des travaux qui retentit sur une route ou une autre, les sirènes assourdissantes des ambulances et des voitures de police, le vacarme des motos qui foncent tous les soirs en direction des digues de la baie… De la fin de la saison des pluies jusqu’à l’équinoxe, la réverbération luisante de l’asphalte. Tout cela était mon quotidien, le quotidien de Tôkyô qui m’était devenu familier.

			Je suis arrivée ici au moment où l’effervescence de l’équinoxe de printemps venait de prendre fin.

			J’avais décidé de faire une pause, sans savoir si c’était pour six mois ou pour un an.

			N’avais-je rien oublié ? Le dos appuyé sur le siège du TGV, j’ai passé en revue les choses une par une. J’avais fait connaître mon changement d’adresse pour le courrier ou les livraisons de colis. J’avais mis fin à mon abonnement au journal. J’avais vidé le frigi­daire, pris les sachets de nourriture du chat, le bol d’eau aussi. J’avais noté sur un papier comment on pouvait me joindre, en demandant au gardien de me prévenir en cas d’urgence et en précisant bien que je pouvais rentrer aussitôt. J’avais mis les plantes du balcon dans un carton que je m’étais fait envoyer, je n’avais pas oublié de fermer le gaz et l’eau. Carte de Sécurité sociale, passeport, livret bancaire, cartes de crédit, tout avait pris place dans un coin de mon sac.

			Quant à mon travail, il me suffirait d’accepter ce que je pourrais mener à bien sur la presqu’île. J’avais prévenu la petite maison d’édition avec laquelle j’étais en relation depuis de longues années, ainsi que le responsable éditorial qui s’occupait de moi, en disant avec nonchalance que « je ne partais pas à l’étranger, je n’allais pas bien loin ». De Tôkyô, il fallait environ cinq heures pour atteindre cette péninsule située dans la préfecture de Mie. Si un imprévu surgissait, je pouvais être de retour dans la journée.

			J’avais pris avec moi mon ordinateur, un minimum de vêtements de rechange, quelques dizaines de livres, plusieurs disques que j’avais l’habitude d’écouter. Mon seul compagnon était mon chat, un mâle âgé de onze ans, qui partageait ma vie. Comme nous étions ensemble depuis plus de dix ans et que je l’avais toujours emmené avec moi quand je venais sur la presqu’île, il était habitué à voyager en train, TGV ou train ordinaire des lignes privées. De temps en temps, mais c’était très rare, il miaulait à mes pieds pour me dire « Dépêche-toi de me sortir de là ! », mais il finissait toujours par se tenir tranquille, immobile dans son panier.

			C’était la première fois que je m’éloignais pour longtemps de la capitale. J’étais un peu inquiète quand je pensais à l’incertitude de la vie qui m’attendait, en même temps, je me rappelais l’optimisme qui m’animait au moment où j’avais quitté ma province natale pour venir à Tôkyô. Je me disais alors que tout se passerait bien, oui, ça irait, je me débrouillerais. Je n’avais qu’à m’habituer à la nuit lumineuse de la ville que les néons rendent aveuglante, moi qui arrivais de la campagne où profondes sont les ténèbres. Cette fois, je me disais que c’était le contraire. Je ne faisais que quitter des nuits claires pour m’habituer de nouveau à l’obscurité. Je m’accoutumerais sans doute tout de suite. La distance n’était que de cinq cents kilomètres.

			Dans le paysage qui s’offrait maintenant à mon regard, il n’y avait presque rien d’artificiel, sinon les poteaux électriques destinés à conduire l’électricité aux cabanes des ostréiculteurs. Il n’y avait que la forêt, une succession de plages, et des falaises sans nombre, d’un gris teinté de rouge.

			Les falaises. La première chose qui m’est devenue familière, ce sont les falaises qui hérissent le paysage de leurs aspérités.

			Chaque fois que je les vois, je me rappelle que je me suis lourdement trompée et je ne peux m’empêcher de rire. En effet, j’ai cru pendant longtemps que le sol de la région était fragile, peu fiable. Qu’il datait de la fin de l’ère Paléozoïque et était constitué de vieilles strates.

			Il n’en est rien. C’est grâce à un livre découvert par hasard dans une bibliothèque à Tôkyô que j’ai compris mon erreur.

			A cette époque, mon travail consistait à classer les manuscrits d’un vieux chercheur et collectionneur de pierres qui avait publié à compte d’auteur un livre intitulé La Vie des pierres, qui regroupait des textes écrits sous la dictée. Il était quelque part question de strates où on découvrait des pierres inestimables. Comment, quoi, les pierres variaient selon les sols ? Cette découverte me passionnait, je parcourais au petit bonheur des livres de géologie, et j’ai fini par tomber sur un volume qui traitait de la question.

			J’avais envie de savoir sur quel sol se trouvait ma cabane de la presqu’île de Shima, je voulais connaître le nom de ces strates crayeuses, sèches et friables, et mon regard se portait sur tous les éléments qui composaient mon environnement naturel. C’est ainsi que j’ai mis la main sur un document qui indiquait tous « les endroits stabilisés pour empêcher les mouvements de terrain ainsi que les zones à risque ». Tandis que machinalement je comparais les deux textes, j’ai failli pousser un cri. Les couches statigraphiques qui constituaient la péninsule n’étaient nulle part classées comme zone à risque. Alors que la ville de Toba, pourtant juste à côté, ainsi que le sud d’Ise, étaient signalés en plusieurs endroits comme dangereux, on ne faisait pas état de la presqu’île. Moi qui étais persuadée du contraire !

			Etait-ce bien vrai ? Sans pouvoir m’empêcher de conserver des doutes, je lisais en retenant mon souffle ces noms qui ne m’étaient pas familiers, les listes des ères géologiques. La zone à risque située dans l’agglomération de Toba appartient au Paléozoïque, période des roches vertes de Mikabu, le sud d’Ise au Permien et au Carbonifère de la couche Chichibu. Paléozoïque, roches vertes de Mikabu, Permien, Carbonifère, couche Chichibu… Autant de noms qui m’écorchaient la gorge comme des textes de sûtras.

			Le sol de la péninsule de Shima était formé de quatre couches qui remontaient du Crétacé au Jurassique de l’ère Mésozoïque, couches Izumi, Ryôseki, Torisu et Shimantô. Crétacé, Jurassique, ça, je connais. L’apparition des ammonites et des dinosaures, des mammifères marsupiaux et des reptiles, des premières plantes à fleurs, les plantes ligneuses comme les fougères faisant place aux angiospermes. Le genre humain n’a pas encore fait son apparition et l’image d’une Terre encore inachevée traverse fugitivement mon esprit. La nomenclature qui suivait avait des échos plus doux, sans que je puisse dire pourquoi. Couches Izumi, Ryôseki, Torisu, Shimantô. Les noms résonnaient avec une tonalité plus tendre que je ne m’expliquais pas.

			J’ai appris aussi que cette région était née suite à des soulèvements de l’écorce terrestre qui avaient entraîné un retrait de la mer. Ainsi donc, l’endroit où je me trouvais était une terre enfouie à l’origine sous l’océan. J’avais du mal à imaginer ce qui s’était passé cent millions d’années plus tôt, en revanche j’étais capable de capter l’image de roches blanches et nues saillant un peu partout. Simultanément, les termes tels que Crétacé, Jurassique sonnaient agréablement à mon oreille avant de s’infiltrer en moi comme des mots familiers. Quand je songeais au royaume des ammonites et des dinosaures que j’étais tentée de considérer un peu comme des ancêtres, le souffle de l’ère Mésozoïque faisait frémir ma sensibilité. Ce qui était apparu sur la Terre dans les premiers temps de la vie, tout ce qui avait résisté au-delà du diastrophisme, voilà ce qui faisait que je me tenais debout sur mes deux jambes ! C’était tout bonnement extraordinaire ! En creusant le sol, qui sait si de précieux fossiles ne feraient pas leur apparition ! Une excitation joyeuse me faisait battre le cœur.

			J’ai retourné la carte et j’ai remarqué que la péninsule ressemblait à un oiseau au long cou en train de se lisser le plumage. Comme l’extrémité d’un cadenas s’arrondissant vers l’intérieur, la presqu’île est semblable à un bastion qui protège la baie. Ma petite maison se trouve exactement sur le bord du col de l’oiseau. « Le terrain est en prolongement de la falaise, il n’a sûrement pas la moindre solidité et doit être prêt à s’effondrer comme un rien ! » Cette conviction qui était la mienne jusque-là a volé en éclats à cette lecture.

			Quand j’y pense, c’est un court voyage effectué il y a une quinzaine d’années qui est à l’origine de ma décision de construire une maison sur la péninsule de Shima. Je m’étais égarée sur le rivage qui n’en finissait pas, un bord de mer qui mordait dans la forêt, et j’avais marché une bonne demi-journée. Cette fois-là, quels que soient le cap ou l’estuaire où je me trouvais, mon regard, immanquablement, rencontrait des falaises blanches et sèches. Les racines violemment tordues des pins qui se penchaient vers la mer, les chênes-lièges qui s’agrippaient à la pente, le vert des arbres et le bleu de la mer qui se confondaient, l’ensemble était d’une beauté saisissante. Le sol qui portait le poids de tous ces arbres, les falaises qui laissaient deviner les strates géologiques qui les constituaient, tout me séduisait.

			A moins que… oui, mon moi d’alors était sans doute plein d’ambiguïté. Je traversais une période troublée. J’avais quitté un homme, j’avais perdu une amie précieuse, ma vie glissait au gré de la monotonie des journées qui s’écoulaient sans trouver d’issue. Je voulais fuir, n’importe où, mais fuir. C’est à ce moment-là que j’ai fait la rencontre des falaises, ces blocs de matière indéfinissable, qui ne portent pas la moindre odeur humaine.

			Je regarde autour de moi, tout n’est que falaises. En plus, à force d’être exposées au vent de la mer, elles sont pour la plupart déchiquetées, comme en lambeaux. Comme elles sont vides de désirs, comme elles sont sans aménité ! C’est cela qui m’a fascinée. Ces falaises que personne ne regardait m’ont apporté le calme. Et pourtant… Je me prenais à murmurer.

			« Tout de même, je m’emballe facilement ! Moi qui m’étais persuadée à la légère que c’était là la spécificité de la roche ! Je me faisais des reproches, j’aurais voulu m’excuser. Mais il était trop tard. A cette époque, mes yeux ne voyaient que les déchirures. Vous comprenez, n’est-ce pas, ce désir de s’identifier à quelque chose… »

			Pour autant, mon amour des falaises ne s’est pas refroidi, la pensée que cette terre avait survécu depuis la nuit des temps a renforcé davantage encore mon attachement à la péninsule.

			Quand un soir d’automne, il y a deux ans, j’ai senti une violente secousse qui a fait osciller la maison, je me suis sentie curieusement confiante. D’ailleurs, cette maison étonne toujours ceux qui y viennent. Les pilotis enfoncés sur le terrain en pente, le soubassement en béton qui supporte là-haut la construction proprement dite, suscitent l’inquiétude générale. Tous s’accordent à dire quand ils lèvent les yeux vers la maison : « Vraiment, c’est une habitation dangereuse ! Construire sur un endroit en pente, à flanc de terrain, ça devrait donner à réfléchir, tout de même ! En plus, ce n’est pas une petite affaire pour monter et descendre ! »

			Une femme seule qui arrive avec insouciance de Tôkyô et se fait bâtir une maison sur un terrain resté en plan… Sans aucun doute, cela avait contribué à éveiller la curiosité et une certaine suspicion.

			Au rez-de-chaussée, une salle de séjour de vingt mètres carrés environ et une pièce japonaise de six tatamis, en haut une pièce occidentale d’une dizaine de mètres carrés avec un plafond tout en hauteur. De l’extérieur, la maison a l’apparence d’une lame de couteau. Mais la solidité du sol de cette région qui n’est pas concernée par les dangers d’un glissement de terrain m’a permis de rester indifférente à toutes les mises en garde, moi qui étais persuadée que les soubassements sur lesquels elle reposait étaient comme du caoutchouc de terre visqueuse. Quand la terre a tremblé, j’ai pu garder mon calme en attendant que cela passe. La lampe suspendue à une des poutres de cyprès encadrant le plafond a dessiné des cercles légers comme l’ébauche d’un rire. Elle a oscillé d’abord à droite, avant de trembler du côté gauche. Puis est venu s’ajouter un mouvement vertical, et les petites vagues ont formé un cercle qui s’est évanoui lentement.

			On dit que les secousses viennent après coup.

			Viendra, viendra pas ?

			J’ai ouvert en grand la baie vitrée et regardé la pente depuis la véranda. De l’obscurité montait le chant retentissant des insectes, on avait l’impression que leurs voix jaillissaient du milieu de la terre. Malgré le tremblement de terre qui venait d’avoir lieu, les arbres étaient retournés à leur profond silence. Nul bruit, nul froissement de feuilles, nul grondement du sol. Un silence étrangement dense régnait.

			C’est depuis ce moment. Quand on me disait : « Ah bon, vous allez là-bas pour quelque temps ? Au lieu de vous y installer, vous ne feriez pas mieux de continuer à faire des allers et retours ? Que signifie ce changement d’état d’esprit ? », je répondais : « Vous comprenez, le sol m’appelle. C’est un sol tout nu, mais tellement fort… » J’aurais pu tout aussi bien dire que je répondais à l’appel du Crétacé et du Jurassique. L’un comme l’autre auraient fait l’affaire. Je m’amusais de voir la mine effarée de mon interlocuteur, ou encore son refus pur et simple de comprendre.

			« L’appel des strates, dites-vous ? C’est un motif que j’ai du mal à saisir. Sans oublier que Tôkyô doit être bien plus pratique pour votre travail, non ? »

			Je me rendais bien compte que je ne savais pas me montrer convaincante. D’ailleurs, dès le début, lorsque j’étais revenue d’un voyage il y a une quinzaine d’années et que j’avais décidé de faire construire une petite maison dans la péninsule, je m’étais demandé comment justifier aux yeux de mon entourage mon attitude irréfléchie. Oui, voilà, c’est parce que les falaises m’ont envoûtée. Oui, voilà, je n’arrive pas à oublier ces formes pouvant à tout moment se briser. D’ailleurs, au fond, une cachette n’est-elle pas plus séduisante si elle est située dans un endroit surprenant ?

			Au fur et à mesure que j’alignais ces raisons pour le moins équivoques, j’ai fini par me lasser de ma propre irresponsabilité. Bientôt, j’ai décidé de faire la fière en déclarant : « Puisqu’il s’agit d’une cachette, je n’ai pas besoin d’en parler à qui que ce soit ! » et j’ai pris l’habitude de me rendre toute seule dans la péninsule.

			Une seule journée suffisait pour que je me sente purifiée par le vent qui me pénétrait. Cette journée, parfois une semaine en été où je m’échappais de Tôkyô, créait un temps de repos teinté de mystère. Dans mon bureau, le répondeur faisait savoir que j’étais absente. Je ratais peut-être quelque chose d’important (un travail lucratif ou un repas avec des amis), mais par ailleurs je goûtais pleinement la joie que m’apportait précisément le fait d’être absente. Il est possible que cette joie m’ait donné l’envie de vivre quelque temps dans la péninsule, comme un prolongement de cette plénitude.

			Que je sois là ou non, les jours se suivaient et se ressemblaient. On ne se préoccupait pas de ma présence ou de mon absence. Quelle nécessité me faisait être là où j’étais ? Que gagnais-je à rester à Tôkyô ? Je ne trouvais pas de réponse, et la question avait fini par se transformer et prendre une forme nouvelle qui m’incitait à penser : « Une fois que la décision sera prise, les choses s’arrangeront. J’arriverai bien à me débrouiller ! »

			Cependant, je continue de m’étonner d’avoir pu rester si naïve pendant trente ans ! Jusqu’à ce que je finisse par posséder une maison sur la presqu’île, je n’ai jamais cessé de croire que le seul endroit où je pouvais vivre, le seul endroit qui m’était nécessaire, c’était Tôkyô. Je le disais souvent à mes amis. Tôkyô est merveilleux. Pas question de m’en éloigner ! Je m’y sens à l’aise. Les gens ont tous l’air de touristes. On se croise, et c’est tout. Il n’y a personne pour se retourner sur vous, état d’esprit qui correspond parfaitement à ma sensibilité. J’étais prête à faire le deuil de mon pays natal si c’était pour vivre à Tôkyô.

			Quand je suis arrivée dans la capitale en compagnie de l’homme avec qui j’avais fait ma vie, je n’avais pas encore trente ans, je lui ai sauté au cou et je me suis écriée avec enthousiasme : « C’est fantastique ! Tout ce monde ! Toutes ces choses ! Il va falloir commencer par retenir le plan du métro ! »

			Nous louions dans la banlieue de Nagoya, presque la campagne, une maison entourée de rizières, et même si, le soir, les nouvelles habitations s’allumaient çà et là, j’ignorais les lumières des grands immeubles. Ce qui est bien connu à Nagoya, ce sont les galeries marchandes souterraines et les avenues larges d’une centaine de mètres, mais mis à part les tours, la ville était bien moins vivante que Tôkyô.

			« Aujourd’hui aussi, il y avait un monde fou, la vie était palpable ! »

			Tenant tête aux satyres dans le train, les pieds écrasés par des jeunes gens impassibles, évitant de justesse de me faire arracher mon sac, je jubilais. Le dernier métro où menaient grand tapage des hommes saouls à l’haleine avinée, l’affluence qui m’étourdissait, l’indignation qui m’animait à l’égard des gestes peloteurs, tout à Tôkyô était pour moi l’occasion d’expériences infiniment plus intenses qu’à la campagne.

			Les jours de congé, nous allions dans des restaurants en haut des tours pour admirer le paysage nocturne, nous fréquentions les bains publics équipés de sauna où nous pouvions nous étirer de tout notre long dans le bassin, j’avais appris à me faufiler aux carrefours à Shinjuku ou Shibuya sans bousculer les gens. Mon allure de provinciale peu dégourdie faisait place à une silhouette de jour en jour plus déliée.

			Dans les librairies, les dernières parutions s’empilaient comme des gratte-ciel, je pouvais faire l’acquisition de tous les disques que je désirais. On entendait de la musique à tous les coins de rue, et quand je descendais les marches de certains escaliers sombres et étroits signalés par des panneaux et des enseignes originales, j’étais aussitôt assaillie par Coltrane ou Miles Davis.

			Dix ans après mon arrivée dans la capitale, nous nous sommes séparés, mais ni mon compagnon ni moi ne sommes retournés dans notre province natale. Lorsque j’ai commencé à vivre seule dans un studio en ville, je ne cessais de me dire que même si j’étais loin de mes amis et de ma région, j’avais Tôkyô. Le lieu où j’allais désormais passer ma vie était Tôkyô. J’avais pris la décision de vivre dans cette ville. Et voilà que dans cet endroit si calme, devant cet estuaire désert, j’étais sur le point d’affirmer le contraire.

			J’ai cet endroit. Si je n’ai pas Tôkyô, j’ai au moins cet endroit. En restant ici, je dois pouvoir survivre. Mais oui, puisque… on va peut-être se moquer de moi, mais ce sol, cette terre constituent un lieu solide et fort.

			Tout en marchant, je réfléchissais au tour mystérieux qu’avaient pris les choses. Sans que je m’en aperçoive, les rôles de Tôkyô et de la péninsule s’étaient inversés. Elle était sur le point de devenir le centre de ma vie, et Tôkyô en passe d’être relégué au second plan. Jamais jusque-là les choses ne s’étaient présentées ainsi. J’avais construit ma vie à Tôkyô, vivre ailleurs n’était pas concevable. Et voilà que je me retrouvais à flâner ici et là dans la presqu’île, sans seulement faire mine de me mettre au travail… Oui, j’avais fini par tisser un lien entre cet endroit et l’illusion de continuer à vivre.

			Maintenant que j’ai décidé de prendre du repos ici pour une durée imprécise, Tôkyô s’est peu à peu éloigné. Je ne rêve plus des enseignes lumineuses, j’ai fini par oublier le goût du cognac étoilé que je dégustais dans un bar où j’avais mes habitudes. Où est passé le temps où je flânais dans Ginza, qu’est devenue ma course d’une boutique à l’autre dans le quartier d’Aoyama, tous ces jours qui me voyaient parée de bracelets, de colliers, de boucles d’oreilles ?

			A présent, ma tenue quotidienne consiste en un pantalon de coton noir retenu par des bretelles et une chemise blanche de cotonnade épaisse. Aux pieds, des bottes panthère jaunes et noires. Un tablier de jardinage rempli de poches, des gants épais à fleurs. Quand j’étais à Tôkyô, j’ignorais jusqu’à l’existence de tels gants. J’ai aussi un chapeau de paille que j’affectionne beaucoup et dont la couleur a passé. Les bottes panthère, c’est parce que je veux me sentir proche des jaguars et des lions qui parcourent les prairies.

			Quelle élégance dans ma tenue de promenade choisie avec tant de soin ! Je me sentais d’humeur conquérante. Je voulais me proclamer à moi-même que j’étais une jeune imbécile du temps où je léchais les vitrines, éperdue d’envie devant les fringues hors de prix.

			Il n’est pas impossible que cette façon de sentir les choses soit liée à « ce choix de la vie » dont parlait Nanako.

			Nanako… Cette amie de Tôkyô brusquement disparue. J’avais été son amie intime pendant dix ans, mais elle avait décidé de partir dans l’autre monde. Elle seule en connaissait la raison. A moins qu’elle n’ait été confrontée à une situation qu’elle-même était incapable d’expliquer. Je me souviens avec moins d’acuité à présent des mots qu’elle avait tout le temps à la bouche, « dorénavant, mon but sera de survivre », ou encore « je veux en finir avec ce travail de merde ». Comme nous étions toutes les deux de la même génération et de la même profession, j’avais souvent recours à elle pour la partie fastidieuse de la rédaction. Elle qui était coiffée en lionne, toujours sur la défensive, avait-elle fini par perdre l’équilibre ?

			Que penserait Nanako en me voyant « faire une pause », comme je le dis si bien ? C’est peu après sa disparition que j’ai fait construire la maison de la presqu’île. Je n’aurai jamais l’occasion de passer avec elle du temps dans ma « cachette ». C’est la seule chose que je regrette, un regret qui me reste en travers de la gorge.

			L’estuaire que j’ai sous les yeux, ce rivage tortueux qui se prolonge sans fin, est d’une lumière aveuglante. Au-delà de la baie, apparaît comme un gâteau de riz une île inhabitée. Aujourd’hui, on n’aperçoit aucun bateau voguant vers l’île. Quand les bateaux vont et viennent, l’estuaire se couvre d’écume blanche, mais maintenant, seule l’eau bleue l’enveloppe. On entend seulement le clapotis de l’eau contre les rochers, car la mer commence à monter.

			Il paraît que les côtes à rias portent un autre nom, celui de « vallée engloutie ». A force de subir les attaques de la mer et les soulèvements de la croûte terrestre, la côte serait devenue une vallée ayant perdu ses formes douces. Si la configuration complexe de la péninsule présente de violentes aspérités, elle possède aussi un grand nombre de promontoires et de creux profonds capables de ne faire qu’une bouchée d’un être humain.

			Même si les vagues de l’estuaire semblent tranquilles, il suffit de faire un pas dans la mer pour découvrir un autre monde, composé d’innombrables trouées invisibles de la plage, c’est peut-être ce qui a donné ce nom de « vallée engloutie ». Au-delà de l’estuaire, il y a un autre promontoire qui, une fois contourné, présente un nouvel estuaire, et ainsi de suite. Où qu’on marche, on découvre le même paysage, que nulle démarcation ne vient altérer. J’ai regardé du haut d’une falaise et j’ai pu me rendre compte que c’était un paysage qui ne connaissait pas de limite. Un monde lumineux, sans personne, sans voiture, sans feux de signalisation.

			Je me dis qu’une métropole cache également de nombreuses vallées où on risque de s’engloutir. Nanako a pu y tomber pour ne plus remonter, Nanako, qu’un seul lien a été impuissant à retenir.



			Aujourd’hui aussi, je fais le tour de la péninsule. Tout en contemplant la baie du haut d’une falaise, je me laisse aller un moment à cette tranquillité solitaire, je m’engloutis. Je chasse l’image de Nanako avec comme toile de fond le rouge des rhododendrons. La lumière venue de la mer rend éblouissante la blancheur des manches de mon chemisier.

			Au retour de ma promenade, j’ai trouvé devant l’entrée une montagne de jeunes pousses de bambou fraîchement cueillies. C’était sans doute monsieur Kurata qui les avait déposées. Il y en avait neuf, de belle taille.

			Il paraît que l’année dernière, les Kurata en ont déterré plus de trois cents en trois mois. C’était la pleine saison, ils étaient débordés de travail. Cueillir, faire cuire, éplucher, couper en morceaux d’égale grosseur, mettre dans des bocaux aseptisés. Dans la cuve disposée à l’entrée du jardin, il y avait toujours de l’eau bouillante. Le bois venait de la bambouseraie et on jetait entre deux cueillettes un œil sur la marmite, soulevant le couvercle en bois pour voir où en était la cuisson. Tous les gestes se répétaient au même rythme, créant une intense activité.

			Les jours de pluie se succédaient et la croissance des pousses était vertigineuse. Heureusement, le partage avec les gens du voisinage s’intensifiait avec la même mesure.

			J’ai oublié à quel moment Kurata a dit :

			« Quand on traverse une forêt de bambous, on perd l’envie de dormir. Si ça se trouve, les bambous absorbent les toxines qui se trouvent dans le corps.

			— Les bambous absorberaient les toxines ? Comment ça ? »

			J’avais posé la question d’un ton légèrement moqueur. Kurata s’est contenté de hocher la tête en disant : « Sans doute à cause de la tige qui est creuse, parfaitement vide à l’intérieur. Vous n’avez pas l’impression que c’est comme l’univers ? En plus, les pousses de bambou, ça grandit de plusieurs centimètres par jour. Cette énergie, eh bien, elle doit nous pénétrer, sûrement. Quand je traverse une bambouseraie, j’ai l’impression, comment dire, que je ne mourrai jamais. J’ai soixante-dix ans, mais je crois bien que j’ai encore trente ans devant moi ! »

			Les bambous étaient-ils vraiment creux à l’intérieur ?

			Kurata aimait la pêche à la ligne, il venait souvent ici depuis Nara où sa femme et lui avaient leur maison, mais quelqu’un dont il avait fait la connaissance par hasard avait mis en vente un terrain auquel s’ajoutaient près de trois mille mètres carrés de bambouseraie. Une maison avec une forêt de bambous étant plutôt rare, il n’avait pas hésité et, malgré l’opposition farouche de ses proches, il était venu s’installer là après sa retraite. Depuis, la forêt de bambous était devenue pour Kurata un lieu sacré.

			J’ai sorti du placard sous l’évier de la cuisine une énorme marmite que j’avais achetée l’an passé, et j’ai fait les préparatifs de cuisson. Quand j’ai ôté la terre, une odeur puissante s’est répandue. Une douce odeur de terre mêlée de feuilles pourries.

			A compter de ce jour, les repas seraient pendant près d’une semaine constitués de plats de pousses de bambou. En fines lamelles crues, blanchies, agrémentées de miso, cuites dans le riz, revenues à l’huile, mélangées à de l’œuf battu. Comme en cette saison toutes les maisons du voisinage se partageaient les pousses de bambou, quand on se rencontrait, tout le monde disait :

			« J’ai l’impression que des bambous vont me pousser à l’intérieur du corps !

			— Au fait, il me semble que vous avez légèrement grandi, vous ne trouvez pas ?

			— Vous ne pouvez pas savoir comme ce que vous dites me fait plaisir ! Serait-ce un effet de l’extrait de bambou ?

			— Disons plutôt que c’est tout simplement grâce à monsieur Kurata ! »





			Quelques jours plus tôt, Kayoko m’avait promis de me donner du miel.

			J’ai téléphoné pour savoir si je pouvais passer. Elle a dit oui sans l’ombre d’une hésitation.

			Sans qu’on s’en aperçoive, le soleil était devenu plus chaud. J’ai mis mon chapeau de paille et juché sur mon dos un sac vide.

			Je suis passée devant la maison des Mochizuki dont les volets restaient clos, j’ai dépassé celle des Hiraoka, et je me suis dirigée vers l’est, à l’opposé du chemin qui conduit à l’estuaire. Quand on a marché pendant environ un quart d’heure sur une route goudronnée, on tombe sur un hameau de quelques maisons, qui sont toutes habitées depuis plusieurs générations. Les tuiles du toit de l’une d’elles, apparemment très vaste, réfléchissent les rayons du soleil. Une autre a aligné à l’entrée du jardin des cartons sur lesquels sèchent des plantes marines, elle doit appartenir à un éleveur d’algues. Toutes ces maisons semblent être traversées par un couloir interminable et donnent l’impression d’une grande aisance.

			Au sommet de la côte, sur le versant sud-est, il y a la propriété de Kayoko et de son mari. Ni clôture ni portail. La maison est construite comme une ferme, on y pénètre directement depuis la route. Une petite haie basse pousse devant la porte d’entrée, on a répandu du gravier pour la voiture, et on découvre, accrochée à une branche d’arbre qui dépasse du côté de la route, une pancarte qui porte la mention Miel Ochi. Quand la pancarte est suspendue, cela signifie qu’il y a quelqu’un. Les lettres tracées à l’encre de Chine d’un mouvement vigoureux sont de la main de Yôji, son mari.

			Derrière la petite camionnette stationnée, il y a un autre bâtiment que Kayoko a baptisé « l’atelier du miel ». « Bonjour ! » ai-je appelé. Elle a sorti la tête du petit bâtiment, le visage éclairé par un sourire amical.

			« Je me demandais si vous n’aviez pas oublié. D’ailleurs, j’aurais aussi bien pu vous l’apporter ! » dit-elle en agitant la main pour m’inviter à entrer.

			La récolte semblait achevée en grande partie, et sur la table de la petite fabrique étincelaient des pots en verre d’une belle couleur dorée. Chaque bocal recevait la lumière qui pénétrait par la fenêtre et resplendissait. Une douce odeur flottait dans la pièce, le liquide transparent et dense était si beau que je n’ai pu retenir un cri d’admiration.

			« Quelle transparence ! Le miel est couvert d’or !

			— C’est qu’il est pur. Attendez un peu, je vais ranger la table. »

			La couleur du miel diffère en fonction des fleurs que les abeilles ont butinées. Jaune foncé pour le miel de colza, blanc crémeux pour le miel d’acacia, paraît-il. J’apprenais ainsi de la bouche de Kayoko les différences de nuances.

			Le miel jaune clair qui remplissait les bocaux était le miel de saison, butiné à partir du trèfle. J’aimais la densité du miel d’acacia, mais il me faudrait sans doute patienter un peu.

			« Un pot de deux kilos, ça vous va ?

			— Oui.

			— C’est un peu lourd pour rapporter chez vous, non ?

			— Ne vous inquiétez pas, j’ai ce qu’il faut. »

			En même temps, j’ai donné un coup sur mon sac à dos que je n’avais pas défait. Ce sac rouge foncé est un élément de ma tenue élégante sur l’île. J’en ai plusieurs, rouge, bleu, beige clair, tous mis en valeur par le vert de la forêt.

			Kayoko a enfermé dans un sac de supermarché le bocal rempli de miel qui pesait son poids, tout en disant : « Vous tombez bien, j’étais en train de me dire que c’était le moment de faire une tasse de thé. » Dès qu’un visiteur se présente à l’atelier, elle se met à préparer le thé, quelle que soit l’heure. C’est une des raisons qui me font venir à l’atelier Ochi.

			C’est généralement du thé anglais qu’elle sert, sans doute parce qu’il s’harmonise bien avec le miel. Il lui arrive de me le faire goûter pour me demander ce que j’en pense. Comme le thé est destiné à un usage précis, Kayoko choisit soigneusement les feuilles en fonction de leur harmonie avec le miel, et elle l’achète sur Internet chaque mois. Le breuvage est toujours parfumé et d’une saveur délicate.

			« L’autre jour, j’ai vu un arbre qui ruisselait ! » a annoncé Kurata d’une grosse voix, tout en faisant tranquillement son apparition à travers le bois de bambous, alors que j’étais en train de mettre le linge à sécher. « Vous vous rendez compte, un arbre qui ruisselle !

			— Qui ruisselle, comment ça, qui ruisselle ? » Je ne revenais pas de ma surprise, et Kurata a entrepris de m’expliquer ce qu’il en était. Quelques jours plus tôt, il avait profité de la cueillette des pousses de bambou pour couper quelques arbres qui gênaient le passage dans la bambouseraie. Au matin, il avait remarqué que les arbres étaient tout mouillés bien qu’il n’ait pas plu.

			« Ça alors ! Ce n’est pas tout bonnement un effet de la rosée nocturne ? » En même temps, j’ai enfilé mes bottes à la hâte et je l’ai suivi, pour découvrir au milieu des bambous plusieurs arbres couchés. Les troncs à côté étaient tout mouillés, coupés à une trentaine de centimètres du sol, et l’eau dégoulinait sans bruit le long de l’écorce. A cause de ce liquide transparent, l’écorce, rugueuse comme la peau d’un éléphant, semblait à vif.

			J’ai approché la main, le tronc mouillé était aussi froid qu’un sol gelé. Il m’a semblé que les arbres versaient des larmes, mais j’ai gardé cette impression pour moi.

			Je faisais ainsi toujours un petit rapport à Kayoko une fois que je m’étais calée sur un tabouret dans l’atelier. C’est aussi à elle que j’ai dévoilé pour la première fois mon intention de vivre pendant quelque temps dans la péninsule. Elle m’a dit alors : « J’ignore vos raisons, mais après tout, la maison est à vous, vous n’avez qu’à y rester autant qu’il vous plaira, ne faire que ce que vous avez envie de faire, et quand vous vous sentirez libérée, rentrez à Tôkyô. Une chose cependant que je veux que vous sachiez, c’est que même si tout vous semble idéal, les désagréments ne manquent pas ! »

			Ces paroles sincères m’ont fait du bien. Ici aussi, il y avait des difficultés, des discordes. Dans le hameau aussi. Ce que Kayoko voulait dire, tout simplement, c’est que le paradis n’existe nulle part.

			« Les arbres qui ruissellent ? Ah oui, je sais, Kurata m’en a parlé, mais vous savez, il n’y a rien là d’extraordinaire.

			— C’est malin ! Vous aussi, vous étiez au courant ! » ai-je dit, légèrement déçue.

			Le miel artisanal connaissait un grand succès dans le voisinage, et les gens venus s’installer dans le coin venaient très souvent. Kurata aussi. Le jour où il avait apporté des pousses de bambou, elle lui avait servi une tasse de thé, et c’est à cette occasion qu’il lui avait parlé des arbres mouillés.

			« C’est la première fois que je vois ça, j’étais stupéfait, des arbres qui absorbent l’eau et la recrachent, ce n’est pas ordinaire, non ? »

			Kayoko avait admis calmement le fait, tout en versant soigneusement de l’eau chaude sur les feuilles.

			« A mon avis, ça doit être l’arbre qui s’appelle mochinoki, qui est une sorte de thuya. Je ne me rappelle pas exactement, mais il y a de ça quelques années, en été, j’ai vu ces arbres dont le tronc était traversé par de l’eau, on aurait dit une averse. Ils étaient plantés dans les rigoles des rizières, et on entendait nettement le bruit de l’eau qu’ils aspiraient. C’était comme si le sol lui-même chantait.

			— Des arbres qui boivent de l’eau, on dirait un film d’épouvante !

			— Lorsque les hommes ont soif, ils se désaltèrent, non ? Eh bien, les arbres font la même chose. Quand il ne pleut pas, ils mettent toutes leurs forces à absorber de l’eau. »

			Kayoko connaissait bien les arbres de la forêt et elle m’étonnait toujours par ses connaissances. Je n’en revenais pas de tout ce qu’elle savait sur les différentes baies, celles qui étaient comestibles ou non. Quand je me promenais avec elle, soudain elle s’écriait, ça c’est délicieux, la bouche violette de mûres, quand elle n’était pas barbouillée par le jus rouge des arbouses ou des fraises des bois acidulées.

			Vêtue d’une salopette, une serviette blanche autour du cou qui portait la marque d’un magasin quelconque, Kayoko vivait dans le vieux hameau, mais quelque chose en elle la distinguait des autres habitants. Sans doute parce qu’avant son mariage, elle avait habité à Tôkyô. Elle m’avait parlé une fois de sa rencontre avec son mari, Yôji, qui travaillait alors dans une entreprise de céramique et vivait seul à Fuchû dans un logement réservé aux employés. Kayoko habitait dans la même ville avec sa mère et travaillait dans le secteur de la métallurgie à Tôkyô.

			« De métallurgie ? »

			Je n’arrivais pas à faire le lien entre Kayoko, si menue et gracile, et la métallurgie, si bien que je n’ai pu m’empêcher de la regarder des pieds à la tête sans la moindre retenue.

			« Mais oui. C’est mon oncle qui m’avait recommandée, lui-même habitait dans un lotissement destiné aux ouvriers. C’était une petite société qui fabriquait des boulons et des vis, et quand il y avait beaucoup de travail, j’apportais mon aide pour la vérification des pièces, pour le nettoyage aussi. J’ai appris à faire beaucoup de choses, à l’origine, je suis une femme de fer, moi ! » a-t-elle lancé d’un air espiègle en pouffant de rire.

			Je n’en revenais pas, ignorante que j’étais des motivations qui avaient fait de « la dame de fer » l’épouse d’un fabricant de liquide adipeux. Kayoko, intriguée à son tour de me voir rester la bouche ouverte, a poursuivi :

			« La société qui m’employait était au bord de la faillite. J’ai été la première à être renvoyée, évidemment, en tant que femme. Je rongeais mon frein, pleine de dépit et de rage. C’est en courant le long d’un remblai de la rivière Tama que je l’ai rencontré… »

			Quand Kayoko parle de son mari, elle a toujours un air joyeux.

			« A ce moment-là, alors que je courais la rage au cœur, lui aussi était écœuré par les relations humaines qui prévalaient dans la compagnie où il travaillait. Apparemment, il hésitait entre retourner près de ses parents ou rester à Tôkyô. A force de nous croiser tous les matins, nous avons fini par échanger un salut et… disons que nous étions tous les deux des coureurs au cœur blessé ! »

			Quoi, la dame de fer et le coureur de marathon au cœur meurtri ? Je comprenais maintenant, et je lui ai demandé s’ils continuaient à courir ensemble.

			Elle a agité en l’air ses bras frêles en riant avant de me dire, non, évidemment.

			« Je n’ai pas le temps ! M’occuper des ruches me prend toute la journée. Il faut aussi surveiller la source du miel, le champ de trèfle, vous savez bien ! »

			En effet, c’est près d’un champ de trèfle que nous avions lié connaissance. Un certain printemps, quelques années après avoir construit la maison de la presqu’île, j’avais fait venir de sa province d’Aichi ma mère qui était alors encore valide, et nous avions fait ensemble une promenade. Nous étions sur un chemin que je n’avais jamais emprunté, dans l’intention de descendre jusqu’à l’estuaire.

			J’ai poussé un cri, croyant découvrir la mer devant moi, mais c’étaient des rizières en terrasses. Le trèfle était en pleine floraison, c’était comme si les rizières étaient couvertes d’un tapis rose. Alentour, une forêt de chênes-lièges inclinés. Qu’il y ait ainsi au fond d’une forêt des rizières ! Je ne trouvais pas de mots, je me suis contentée de crier à ma mère : « Regarde, regarde ! »

			Près de la maison de mes parents aussi, il y avait une ferme qui cultivait du trèfle. J’allais souvent m’amuser dans les champs en pente douce d’une belle couleur rose, je faisais des bouquets ou j’en mettais dans mes cheveux. Les feuilles délicates, les petites fleurs ensommeillées. Mes chevilles étaient prisonnières des racines qui s’entortillaient. Comme à l’époque je ne savais pas que le trèfle était un trésor servant d’engrais et de pâturage, je croyais qu’un amoureux des fleurs venait semer des graines. Un beau jour, le champ de trèfle s’est retrouvé transformé en un lotissement de maisons neuves.

			« Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un aussi grand champ de trèfle, a dit ma mère.

			— Oui, ça rappelle des souvenirs. »

			Toutes les deux, nous avons continué à bavarder en regardant le champ en pente. Si on y prêtait attention, on voyait partout les abeilles voler. Le bruissement léger de leurs ailes établissait une correspondance avec les ruisseaux à nos pieds et les pétales roses.

			Le frémissement à peine perceptible emplissait pourtant les oreilles, j’avais le dos tourné au champ, quand d’un côté du chemin est apparu un haut mur de pierre, et nous sommes arrivées devant une vieille demeure à moitié dissimulée par la forêt. C’était la seule maison. Nous avons fait le tour du côté sud, tout étonnées de trouver là une habitation. Un vieux portail était ouvert et nous avons pu apercevoir le bois fendu de la porte d’entrée ainsi que le sol en terre battue. Le grand toit de tuiles était à moitié détruit et les murs s’effritaient. Ces murs de torchis en piteux état complétaient l’aspect de la maison qui était de guingois. Ce devait être une ferme abandonnée depuis longtemps.

			C’est ma mère qui a remarqué dans le vaste jardin un alignement de boîtes en grand nombre. Certaines étaient l’une sur l’autre. Elles étaient légèrement plus petites que les boîtes qui servent à entreposer les feuilles de thé.

			« Qu’est-ce que ça peut bien être ?

			— En tout cas, c’est impressionnant. On va jeter un coup d’œil ? »

			Au moment où nous allions franchir le seuil, une voix forte nous a arrêtées.

			« Non, n’entrez surtout pas ! Il y a des ruches ! »

			Une femme frêle mais élancée s’est avancée vers nous à grands pas. Elle m’a paru un peu plus jeune que moi. Une salopette avec un chemisier écossais à manches longues, chaussée de bottes, la tête couverte d’un chapeau avec un voile qui lui descendait jusqu’au menton. Des gants de caoutchouc, et par-dessus des manchettes blanches qui couvraient le coude. Les yeux que l’on apercevait à travers le voile étaient grands et vifs. Nous restions plantées là et elle a mis ses bras en croix pour nous signifier l’interdiction d’entrer, avant d’expliquer d’une voix adoucie : « Vous comprenez, les abeilles risquent de piquer des inconnues, alors, faites attention ! »

			J’ai dit en riant : « Cette fois-là, vous nous avez rudement fait peur !

			— Moi aussi, vous savez, j’ai eu peur. Parce que très souvent, les gens paniquent à la vue des abeilles, et elles qui sont paisibles d’habitude deviennent agressives dès qu’on cherche à les chasser à grands gestes. Il arrive qu’elles attaquent en groupe. S’il se trouve quelqu’un d’allergique, c’est toute une histoire. On peut mourir si on joue de malchance. Vous voulez essayer une fois de vous faire piquer, pour voir ? »

			Nous avions souvent l’occasion de réitérer notre première rencontre, et à chaque fois, nous discutions en toute familiarité, avec des rires. Je ne sais pas ce qu’il en est pour Kayoko, mais pour ma part, si je l’ai aimée tout de suite, c’est parce que quelque chose en elle me rappelait Nanako, mon amie qui était morte. Elle qui avait dit qu’elle voulait en finir avec « son travail de merde », son expression sincère et farouche se superposait avec le visage de Kayoko nous réprimandant, ma mère et moi, et chaque fois que je venais dans la péninsule, mes pas me conduisaient tout naturellement à l’atelier du miel.

			Aux dires de Kayoko, chacune de ces boîtes contenait un essaim, et entre dix à vingt mille abeilles au moins allaient et venaient, voire trente à quarante mille dans certains cas. Les ruches que j’avais vues dans le jardin de la maison en ruine étaient bien au nombre de cinquante, si bien que si ma mère et moi étions entrées par inadvertance, nous aurions pu être attaquées par un bataillon d’un million d’abeilles !

			Le champ de trèfle que nous avions vu en chemin était loué par le couple pour nourrir les abeilles, des fermiers du coin en étaient propriétaires. Quant à la maison délabrée, elle appartenait à des gens partis s’installer en ville, qui la leur louaient à l’année. Comme il n’y avait aucune autre habitation alentour, l’endroit était parfait pour y installer des ruches. Les abeilles que nous avions aperçues dans le champ de trèfle faisaient sans doute partie d’un essaim de l’atelier Ochi. Il paraît que d’aucuns comparent à un « opéra grandiose » le bruissement des ailes des abeilles qui forment un gigantesque essaim, dont nous n’avons malheureusement pas pu nous approcher. Seuls sans doute le connaissent ceux qui sont concernés par le miel. Kayoko fait tout le temps des allées et venues entre sa maison et la ferme en ruine. A quoi peut bien ressembler le frémissement des ailes ?

			Le couple n’a pas d’enfants. Quant à leurs goûts, ils m’ont raconté un détail amusant : s’ils sont tous les deux apiculteurs, Kayoko aime les abeilles japonaises, tandis que son mari a une préférence pour les abeilles d’origine occidentale. Celles-ci ayant l’habitude de se déplacer pour butiner d’un champ à un autre, Yôji installe les ruches dans un camion et, du printemps à l’été, il parcourt tout le Japon à la recherche de fleurs pour ses abeilles. Les abeilles japonaises restent groupées et butinent sans opérer de choix, ce qui permet à Kayoko de s’occuper seule des ruches en l’absence de son mari. C’est le moment où elle extrait en silence le miel et confectionne dans l’atelier l’épais liquide qu’elle répartit dans des bocaux. La plupart du temps, c’est elle qui répare les machines en panne ou les outils cassés.

			« Vous savez, les machines, c’est comme les animaux, à force de les manier, elles comprennent ce qu’on dit. Cela fait une vingtaine d’années que je fais du miel. Alors, je me sens moi-même une abeille ! dit Kayoko en riant. Pour moi, Tôkyô est depuis longtemps dans le brouillard. Le bruit et la trépidation, ce sont les abeilles qui me les procurent, et c’est exactement comme si je me trouvais au milieu d’un carrefour ! »

			Je ne connais rien aux différentes espèces, abeilles japonaises ou autres, mais l’atelier est parfumé à longueur d’année d’une odeur suave, comme la lampe merveilleuse d’Aladin.

			Le miel de trèfle que Kayoko m’offrait chaque fois que je séjournais dans la presqu’île me durait six mois, même si je l’utilisais sans parcimonie. Ces deux kilos de suc de trèfle que les petites abeilles avaient récolté… Chaque matin, j’en prends une cuillère et je me tartine un toast. J’en mets dans les yaourts. Je m’en sers pour épaissir des sauces. Et toujours, dans un coin de ma tête, apparaît ma première vision des ruches et du champ de trèfle, et j’entends le frémissement de l’air qui vibre des battements des ailes des abeilles qui se croisent avec frénésie.

			On compare parfois les bourreaux de travail à des abeilles butineuses, mais à la différence des êtres humains, elles travaillent sans relâche, avec pour seul repos deux mois d’hiver pendant lesquels elles n’ont pas besoin de beaucoup remuer, et il paraît qu’elles ne vivent que cinq mois environ. La reine a pour tâche de s’accoupler avec les mâles pour pondre en une journée deux mille œufs, et quand elle a rempli sa mission, une autre reine lui succède. Les mâles donnent leur vie pour féconder la reine et les autres abeilles n’ont rien à voir avec la copulation et elles ne font que s’épuiser au travail, à la recherche des fleurs à butiner. Puis elles meurent avec discrétion, sans laisser de regrets.

			« Quelle détermination ! Consacrer sa vie à l’accomplissement de sa mission ! » Je ne cachais pas mon étonnement.

			Féconder, pondre, travailler, leur brève existence se résumait à cela. On ne pouvait pas trouver plus simple ni aussi sobre. Nous autres êtres humains ne saurions imaginer une telle vie, prisonniers que nous sommes de nos désirs, de notre soif d’aimer, de nos passions. Une telle façon de vivre serait-elle le symbole de l’absence de désir et du désintéressement absolu ? Ce système impossible à mettre en pratique pour l’homme qui ne peut oublier la jouissance de l’amour charnel était le soubassement de la vie de Kayoko et de Yôji.

			« Dites-moi, est-ce que la femelle choisit le mâle avant de copuler ? Par exemple, elle peut préférer un macho ou bien ne pas vouloir si sa tête ne lui revient pas, que sais-je ? « Kayoko s’est contentée de hausser les épaules. « Figurez-vous que je n’ai jamais réfléchi à la question. Car enfin, le destin des abeilles est de laisser au monde la génération suivante et je suppose qu’aucun choix ne précède l’acte, ça doit se faire plus ou moins comme ça se trouve ! » Sans chasteté ni fidélité, alors ? Kayoko m’a regardée avec commisération. « Mais enfin, il n’y a que les hommes pour avoir des considérations morales ! Vous y êtes ? Il y a la reine des abeilles. Les mâles s’agglutinent autour. C’est tout. Inutile de chercher plus loin, l’ordre de la nature est simple. »

			Si on est confiant parce que la reine est vigoureuse, voilà que pour une raison ou une autre, l’essaim disparaît en une seule nuit, mais quand on regarde avec attention, on s’aperçoit qu’une nouvelle reine est née. D’où vient le nouvel essaim qui pénètre dans la ruche vide, semblable à une fumée noire ? A force de suivre des yeux leur vol et de tendre l’oreille pour percevoir le bruit des ailes, vingt ans ont passé, m’a dit Kayoko.

			« J’ai beau être en contact permanent avec les abeilles, je ne rencontre que des énigmes. Tout ce que j’ai réussi à comprendre, c’est qu’elles sont pleines d’intelligence et d’indépendance. Tant la reine que les faux-bourdons ou les ouvrières, toutes savent dès la naissance le rôle qui leur est imparti. Quand on pense à l’être humain !… Je me demande vraiment quelle volonté les anime. Savez-vous qu’elles régulent elles-mêmes la température de la ruche ? Quand il fait chaud, elles agitent leurs ailes sans arrêt pour aérer les œufs, s’il fait froid, elles s’agglutinent en bouclier autour d’eux pour les protéger en sorte qu’ils ne meurent pas. Et ce, vingt-quatre heures sur vingt-quatre en plein hiver, sans le moindre répit ! Je les admire. Elles savent aussi quand la mort approche. Peut-être sont-elles fières de mourir après l’accomplissement de leur mission. Mais vous savez… » Ici, l’expression de Kayoko s’est assombrie. « Depuis quelque temps, il n’y a pas que des morts naturelles. Un mystère de plus ! »

			Il y a quelques années, il paraît que l’atelier du miel avait vu disparaître plusieurs milliers d’abeilles japonaises. Un hélicoptère avait épandu un nuage d’insecticide, et à cause du vent, le produit avait couvert une surface plus étendue que prévu. Certes, c’était une explication plausible. Mais comme les abeilles ne parlent pas, un doute subsistait, et on était bien obligé de se contenter de croire que l’insecticide était seul responsable.

			« Au moment où apparaissent les punaises des bois, c’est plus fort que moi, je me contracte. Mais je ne peux pas non plus empêcher l’hélicoptère d’intervenir à cause de nous, certains agriculteurs en ont besoin, alors évidemment… » a expliqué Kayoko en secouant la tête d’un air soucieux.

			C’était justement la saison où les punaises allaient faire leur apparition, ces insectes qui répandent une odeur nauséabonde difficilement supportable si on a le malheur de les toucher.

			Depuis lors, je ne vais plus dans le champ de trèfle. J’aimerais bien entendre « l’opéra grandiose », mais je refuse de mourir sous l’attaque d’un essaim. Il y a une raison plus profonde, c’est qu’à présent je vois à travers le miel la destinée fragile et éphémère des abeilles butineuses qui ne vivent que quelques mois. L’image de la petite cellule où la reine ne cesse de pondre ses œufs me traverse l’esprit, ces œufs tout blancs qui sortent du ventre gonflé en une douloureuse procession.

			La reine qui a pondu tous les jours, les ouvrières qui ont récolté le pollen ne sont plus de ce monde depuis longtemps. Le doux frémissement des ailes au-dessus du nectar doré, la silencieuse solitude qui permet d’entendre la musique des ailes, les alvéoles de forme hexagonale de ces abeilles qui donnent leur vie et dont les dépouilles gisent pêle-mêle, me mettent dans un état fébrile. C’est pour cela que je ne veux pas gâcher une seule goutte de ce bienfait du matin.

			Dans la pièce résonnait doucement une musique, un disque dont Kayoko elle-même a fait la compilation. La chanson de John Lennon Imagine, Après un rêve de Fauré, Rêve d’amour de Liszt, Sillage dans le ciel de Matsutôya Yumi, Le beau Danube bleu de Strauss. Ce disque qui réunissait sans distinction musique pop et musique classique m’agaçait.

			« Si vous faisiez un peu le tri ?…

			— Non, c’est bien comme ça, parce que ça met les abeilles de bonne humeur. Vous ne me croyez peut-être pas, mais le miel est plus sucré », a déclaré Kayoko d’un air tout à fait sérieux. Ce miel épais que j’absorbais contenait apparemment la musique qui imprégnait les murs. Lennon, Fauré, Liszt, l’extrait sonore avait pénétré le miel.

			Que la compilation de Kayoko emporte ou non l’adhésion, ses choix montraient d’éclatante façon qu’elle était pour la paix dans le monde, et d’un tempérament romantique.

			Sur la table, deux grandes tasses de thé fumaient. Ce jour-là, Kayoko avait cueilli des feuilles de menthe qu’elle cultivait devant le jardin. Une seule suffisait pour donner au thé un parfum de fraîcheur. Comme d’habitude, nous avons versé une grande quantité de miel dans nos tasses. Tout en buvant, Kayoko a dit :

			« Le trèfle est bon, l’acacia aussi, mais un jour, je vous offrirai le meilleur miel du monde. Je ne peux le récolter qu’une fois, au bout de plusieurs années. Il a le parfum de la forêt que vous aimez, vous pouvez déjà vous réjouir à l’idée d’y goûter.

			— Du miel de forêt ?

			— C’est ça. Du miel de forêt. C’est un miel tout à fait spécial, entièrement pur et dense, d’une densité incomparable ! » Elle appuyait sur les mots.





			La forêt.

			Il me suffit de prononcer ce mot pour avoir l’impression de rencontrer l’inconnu. Quand je me lève le matin et que j’ouvre les volets pour découvrir le ciel tout bleu, je connais une joie sans mélange. La certitude que je vais pouvoir me promener en forêt me fait sauter de joie.

			Il m’arrive parfois de marcher en compagnie de Kayoko, mais je ne peux pas lui faire souvent partager mes promenades, occupée qu’elle est à veiller sur ses abeilles. De plus, mieux vaut pénétrer seul dans la forêt. Car le silence est souvent plus fécond que l’échange de propos. A se laisser emporter par la conversation, on risque de perdre de vue l’essentiel.

			Je suis toujours seule quand je fais des découvertes. L’année dernière, j’ai trouvé sur un gros tronc un nid de pics épeiches. Toutes les questions que je me posais jusque-là ont trouvé sur-le-champ leur réponse, un peu plus et j’éclatais de rire. Tôt le matin, en effet, j’entendais un bruit léger qui ressemblait à des coups frappés sur un arbre. Comme c’était un phénomène quotidien, je me demandais qui pouvait bien planter des clous à une heure si matinale. C’était le bruit que faisait l’oiseau en cognant son bec sur le tronc à la recherche d’insectes.

			J’étais seule encore lorsque j’ai découvert au cours d’une promenade des cocons sauvages. Dans un coin de la forêt, les grappes pendaient, accrochées à un mûrier. Les grains étaient vert clair et on pouvait d’abord penser que c’étaient des gousses de pois. Si j’ai tout de suite compris que c’étaient des cocons, c’est grâce à un éleveur que j’étais allée voir pour un travail il y a une quinzaine d’années dans la province de Gunma.

			Les cocons que l’on peut voir à ce moment de l’année sont en général percés de petits trous, car les chenilles qui se sont muées en papillons déchirent leur chrysalide en s’envolant.

			Je ramassais ces cocons sauvages vidés de leur substance et j’alignais les grappes sur une étagère devant l’entrée de la maison. Dans l’instant, la petite entrée devenait une partie de la forêt, et il me semblait que moi qui habitais cette maison, je faisais partie de la forêt.

			Ce n’est pas seulement les êtres vivants, animaux ou autres, qui peuplent la forêt. La forêt est en permanence pleine de présences invisibles. L’air bleuté par exemple, la fine brume du matin, les fumées blanchâtres qui s’élèvent on ne sait d’où. Parfois, des choses plus mystérieuses, l’odeur des bactéries ou des microbes. Celui-là seul qui a l’habitude de marcher dans les bois est capable de déceler cette odeur si ténue, si délicate.

			Différente de l’odeur d’humus, différente du lichen, différente encore de la sève des arbres. Bien sûr, ce n’est pas non plus l’odeur des produits fertili­sants ni celle des pesticides. Pour tenter de trouver une correspondance avec une couleur, c’est une odeur gris-bleu. Légèrement argentée, douce et fraîche.

			Avide de respirer cette odeur, je laisse généralement la porte d’entrée ouverte quand je suis ici, ainsi que la baie vitrée de la véranda. A travers la moustiquaire, l’air passe dans des directions qui varient selon les jours.

			Dans la presqu’île, jamais je ne ferme la porte à clé. A l’intérieur, un vieux modèle de télévision, un petit réfrigérateur à deux portes, un canapé qui vient de chez ma mère et dont les ressorts ont perdu leur vigueur, une table et des chaises bancales, sans oublier des fripes et une vieille bibliothèque, ainsi que quelques dizaines de livres. A supposer qu’un cambrioleur s’introduise, il n’aurait que déception. La seule chose que je ne voudrais pas voir disparaître, c’est l’ordinateur dont je me sers pour mon travail, échange de courriels entre autres, mais pour le reste, je n’aurais aucun regret.

			Parfois, ma sœur et ma mère me reprochent mon imprudence, mais je me contente de répondre que la vie enfermée à double tour, porte métallique et double vitrage, c’est bon pour Tôkyô. Ecoutez plutôt le chant du rossignol ou de l’oiseau à lunettes, le bruit du vent et le frémissement des feuilles, la mélodie de l’eau qui traverse le marais ! Ne dirait-on pas un coup de balai magique ?

			Sarasara, sawasawa, sôsô, sayusayu, suyusuyu, sayo… Non, décidément, laisser ici les portes et les fenêtres fermées, ce serait un péché !

			J’arrête ici mon sermon. Après, je murmure des choses pour moi-même.

			… Et ce n’est pas tout. Respirez un peu le parfum de l’air, les yeux fermés. Je crois tout simplement que c’est l’odeur des bactéries qui se propagent dans le sol. Vous me suivez ? Il n’y a ni homme ni femme. Il n’y a que des réunions et des séparations. Et pourtant, cela répand un parfum érotique. Tout pousse librement, aucune odeur de pourriture. Rien à voir avec l’odeur de l’être humain. Eh bien moi aussi, je veux vivre et me développer ainsi…

			Le chat aussi adorait la forêt. A travers l’interstice d’une moustiquaire, il décidait du chemin à prendre et il disparaissait et revenait plusieurs fois dans la journée. Quelque chose qui s’était tenu au calme dans la vie en appartement se montrait au grand jour, et il se mettait au mode de vie des chats en liberté. Sans doute était-il bien plus au fait que moi des transformations incessantes de la vie de la forêt.



			Moi qui ai grandi dans une région parfaitement plate, une plaine située à zéro mètre au-dessus du niveau de la mer, j’ai cru jusqu’à mon entrée au jardin d’enfants que le sol s’étendait à l’infini sans le moindre relief.

			Bientôt, j’ai appris l’existence de l’horizon, de l’altitude, et quand j’ai su écrire le mot toge, « col », j’ai compris qu’il y avait sur Terre autre chose que des plaines. J’ai appris qu’il y avait des prairies en altitude, que des lignes sinueuses signalaient sur les cartes, ainsi que des montagnes. Mettant de côté le plaisir de l’observation des cartes, j’ai atteint ma vingtième année sans savoir ce qu’était une forêt, ne connaissant que les plateaux. La pensée ne me quittait jamais que vivre dans une plaine était le comble de l’ennui.

			C’était toujours dans une forêt que les choses se passaient dans les histoires. La forêt où on enlevait les enfants, qui regorgeait de fées, de sorcières, de fugitifs. Ogre et ogresse, reine des Neiges. Ma prédilection allait aux contes de Grimm que me lisait souvent ma grand-mère. Le petit Chaperon rouge qui se faisait manger par le loup, Raiponce qui avait été enfermée dans une tour, Jeannot et Margot que leurs parents avaient abandonnés et dont la rencontre avait lieu dans une maison de biscuits en forêt. Dans une autre forêt, Blanche-Neige poursuivie par une marâtre vivait avec des nains, ailleurs encore, une princesse dormait en attendant le Prince charmant.

			Comme la forêt était envoûtante !

			Les bois étaient pour l’enfant que j’étais un lieu plein d’aventures et de surprises. En même temps, même si on s’y égarait, la règle voulait qu’on puisse un jour trouver la sortie. Dans leur innocence, les enfants y croyaient. Comme Jeannot et Margot, à condition de surmonter les épreuves, on ferait la découverte d’un nouveau moi, d’un nouveau bonheur. La reine des Neiges, la Belle au bois dormant finissaient par rencontrer le Prince charmant (par la suite, je me suis demandé pourquoi tous les Princes charmants sans exception marchaient dans la forêt ; bien plus tard encore, je me suis aperçue de leurs intentions secrètes) et tout le monde trouvait à la fin le bonheur. Les contes avaient toujours les mêmes préceptes : rester vigilant, prendre son mal en patience, être sage et obéissant, et le Prince viendrait un jour.

			J’ai demandé à ma mère qui se tenait à mon chevet :

			« Dis, pourquoi il n’y a pas de forêt ici ? N’est-ce pas qu’il n’y a pas de forêt ? »

			Alors, elle a répondu :

			« Mais si, il y en a. Les arbres qui entourent le sanctuaire. Sans oublier le bois qui est là pour protéger les dieux tutélaires. »

			Ça ne méritait pas le nom de forêt, tout ça ! Des arbres maigrichons par-ci par-là ! Comment y aurait-il des Princes charmants dans des endroits pareils !

			Quoi qu’il en soit, la forêt était un monde d’une autre nature, infiniment loin de la plaine. De toutes les pages des contes s’élevait une brume de frayeur empreinte d’un charme irrésistible.



			Les forêts des histoires de mon jeune âge étaient étayées par les rêveries candides de l’enfance, mais si, une fois adulte, l’attrait puissant et l’intime proximité que j’éprouvais à l’égard des forêts ne se sont jamais éteints, c’est parce que j’ai compris que là se trouvait le jardin secret des femmes. C’est grâce à une romancière française que je l’ai découvert. Je ne me souviens plus à quel livre correspond tel ou tel passage, mais voici à peu près ce qu’elle dit. Voyons, que j’essaie de me rappeler…

			… Oui, au Moyen Age, les hommes étant toujours absents, partis à la guerre ou ailleurs, les femmes étaient contraintes de rester seules au village. Elles passaient des mois et des mois dans leurs cabanes à la lisière de la forêt. Leur solitude est difficilement imaginable. C’est le désarroi et l’angoisse qui expliquent leur recours à la nature pour apaiser leur cœur. Comment ne pas parler avec les arbres, les plantes, les animaux sauvages ? Parfois, elles écoutaient la voix des arbres et des plantes, elles ramassaient des herbes médicinales et apaisaient la souffrance de leurs blessures, corps et esprit confondus. S’unir avec la nature pour adoucir la solitude est depuis la préhistoire un moyen de ne pas se perdre. Que pouvaient-elles faire d’autre, dites-moi un peu ? Elles en avaient assez des tueries. Dans la forêt, elles se sentaient à l’abri, une force mystérieuse les protégeait. Voilà ce que les femmes croyaient, dans leur naïveté et leur endurance. Mais des hommes sont apparus, qui ont organisé leur chasse en alléguant que ces femmes qui confectionnaient des potions étaient des sorcières qu’il fallait détruire, et elles ont été brûlées vives. Des milliers, des centaines de milliers de femmes ont péri ainsi… Quelle horrible chose ! Quelle injuste tragédie ! C’est ainsi que la chasse aux sorcières a commencé. L’animisme ou les croyances locales ne sont pas à mettre en cause. Toutes ces femmes ne désiraient que trouver la paix dans la nature !

			La forêt est un refuge, une forme d’abri. Les douces feuilles servent de lit, il suffit de chercher un peu pour découvrir de la nourriture. Sans doute ont-elles de temps à autre confectionné des vêtements en déchirant l’écorce des arbres. La forêt où on ne connaît pas la faim était un précieux garde-manger, véritable trésor de la vie quotidienne. Moi qui étais persuadée que la forêt était un lieu pour les hommes qui la parcouraient munis d’outils et d’armes, un lieu créé pour les hommes qui portaient dans leur pantalon un objet mystérieux, j’ai vu en lisant ces livres les bûchers où les flammes dévoraient les femmes, j’ai entendu les cris de ces amoureuses de la forêt. Encore maintenant, quand je marche en forêt, j’entends les voix de ces femmes, qui me disent : « Ne crains rien, car c’est ici un endroit fait pour nous ! »

			Cependant, nous ne sommes plus au Moyen Age. Même si subsistent encore certaines croyances liées aux plantes médicinales, il ne se trouve pour ainsi dire personne pour aller en cueillir, la plupart des femmes n’ont plus aucune familiarité avec la forêt. Particulièrement celles qui ont fait des grandes villes leur refuge. Je sais de quoi je parle, puisque moi-même j’étais l’une d’elles hier encore.

			Dans les appartements ou les maisons où la vie quotidienne est facile, on est entouré de béton et de grilles. Un pas dehors et le nécessaire est à portée de main, dans le quartier commerçant tout proche. En plus, tout est propre. Les toilettes, les bains publics, désinfectés, désodorisés, sont ancrés dans ma tête comme une chose qui m’appartient. Seul vagabond dans ce monde aseptisé, le cafard peut-être.

			La forêt où pullulent les parasites inconnus et les bactéries, où on risque de rencontrer des serpents et des blaireaux, voire des sangliers, présente une face totalement opposée à l’hygiène et à l’artifice qui sont la règle des métropoles. C’est précisément cette sauvagerie que seule la forêt possède qui en a fait un lieu très éloigné des bienfaits qu’elle procurait au Moyen Age. La forêt n’est plus le refuge qui sauve celui qui s’y est égaré, il se trouve même des gens que cette terre humide tue, vaincus par l’épaisse obscurité des arbres, les cris des animaux nocturnes.

			L’image d’une femme me traverse l’esprit. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais dans la forêt, son souvenir m’apparaît tout à coup.

			Cette femme a vécu ici pendant un certain temps. Dans le lotissement des « Lis des sables ». Quand je prends l’autobus qui fait l’aller et retour entre les résidences secondaires et la ville où je vais faire mes achats, je peux voir sur la droite des maisons à vendre, construites sur un flanc de montagne aménagé. La superficie du lotissement n’est peut-être pas aussi grande que la nouvelle ville de Tama à Tôkyô ou encore les HLM de Takashimadaira, mais ici, on considère l’endroit comme un quartier destiné aux nouveaux venus dans la région. Plusieurs dizaines de maisons neuves se serrent les unes contre les autres sur le versant de la montagne qu’on a aplani. Elles se ressemblent toutes, avec leurs toits de tuiles orangées genre Europe méridionale, leurs murs tout blancs et leurs balcons en bois. Les murs en terracotta sont à présent d’une couleur un peu moins vive, mais au début de la mise en vente, ce devait être un lotissement plein de charme, un charme venu d’ailleurs.

			Ce qu’on m’a raconté, c’est l’histoire d’une femme mariée venue d’une grande ville habiter une de ces maisons.

			Au fait, qui m’avait parlé d’elle ? Je me rappelle, c’est un chauffeur de taxi que je connaissais. J’étais assise à l’arrière. Tout en conduisant, il jetait des regards sur le quartier des Lis et il s’est mis à me raconter avec lenteur :

			« Vous voyez ce lotissement ? Figurez-vous qu’il y a une femme d’Osaka qui est restée à peine un an ! Vous comprenez, ici, il n’y a aucun endroit où se distraire. Il n’y a pas beaucoup d’habitants non plus. Il paraît que le calme environnant lui faisait peur. En plus, dans ces maisons, on peut entendre toutes les conversations des voisins, le bruit de la chasse d’eau, le son de la télévision, la musique, même les gens qui toussent ou qui ont le hoquet. Eh bien, la femme en question, elle en a presque perdu la raison… Son mari l’emmenait jouer au golf, ou faire un tour, ce qui fait que j’ai souvent eu l’occasion de les conduire, des collègues aussi, mais la dame devenait de plus en plus bizarre. Ce n’est pas seulement les bruits que faisaient les voisins qu’elle entendait, non, elle entendait des choses dans sa tête, comment dire, ah oui, comme des hallucinations auditives, oui, c’est ce qui a fini par lui arriver. Finalement, ils sont retournés à Osaka et il paraît qu’elle a dû être hospitalisée. »

			J’ai poussé une exclamation de surprise, mais le chauffeur a poursuivi sans y prendre garde :

			« Tomber malade à cause du silence ! Eh oui, ce sont des choses qui arrivent !

			— Elle devait se sentir isolée, sûrement, ai-je dit, avec l’impression d’avoir frôlé l’une de ces femmes du Moyen Age abandonnées en forêt, qui s’était métamorphosée. Dans le même temps, tout comme l’écrivain français qui avait relié entre elles la forêt et les femmes, je me suis demandé ce qui se serait passé si la femme du quartier des Lis avait pu se familiariser avec la forêt pleine de richesses. Si elle avait eu à ses côtés la forêt, la forêt capable de parler avec les arbres, les animaux, le vent… peut-être n’aurait-elle pas ressenti cette solitude…

			Mais j’imagine un autre scénario. Cette femme devait être habituée depuis longtemps à un refuge solide qui la mettait à l’abri du danger. Et la peur l’avait sans doute empêchée de pénétrer dans la forêt, cet endroit mystérieux dont on ne connaît pas les limites. Peut-être aussi n’aimait-elle pas particulièrement les oiseaux ni les arbres. Le calme qui s’étendait autour d’elle, autour de ses journées qu’elle passait toute seule, avait pris la forme d’un abîme. Son organisme accoutumé au vacarme des grandes villes n’avait pas réussi à s’accoutumer au silence de l’endroit.

			Le calme qui imprègne les endroits au bord de la mer, surtout si une forêt les entoure, est d’une nature particulière. Il m’est arrivé à moi aussi d’être surprise par le retentissement de marteaux-piqueurs provenant de lointains terrains en construction. Les voix humaines aussi, pour peu qu’on parle fort, s’entendent jusqu’à plusieurs maisons de distance. Sans oublier le haut-parleur de la ville qui diffuse des informations matin et soir, et dont l’écho retentit dans tout un quartier du littoral. L’environnement avait eu raison d’elle. La voix d’un tiers qu’on n’a pas envie d’entendre. Celle du mari de la maison voisine qui réclame le dîner. Elle avait peut-être aussi été choquée d’entendre les gémissements amoureux ou les scènes de ménage. Certains soirs, elle avait dû supporter les cris d’un sanglier pris au piège quelque part au fond de la forêt. Peu à peu, elle en était arrivée à ne plus discerner la provenance des voix, c’était comme si elles venaient du plancher, des murs, du plafond. Les médisances, les reproches, les plaintes, la tristesse, la colère, les cris… Les voix, les voix, les voix, toutes les voix innombrables qui jaillissaient comme de la mousse de l’intérieur d’elle-même, elle qui était en passe de devenir folle.

			Pour être sauvée, elle n’avait eu d’autre solution que de retourner dans son abri, dans l’immense ville assourdissante, dont seul le vacarme était capable de neutraliser les voix des autres. J’étais dans le cas contraire, j’avais éprouvé la nécessité de fuir les autres, la vitesse, et j’étais venue sur la presqu’île pour vivre pleinement dans la lumière et l’animation de la nature qui ne cesse de traverser les vingt-quatre heures d’une journée. Je n’ai pas pu m’empêcher de murmurer : « Pauvre femme, comme elle a dû être malheureuse ! »



			Aujourd’hui, tout en montant et descendant la colline dans la lumière de l’estuaire que j’aperçois par moments au-delà des arbres au bord de mes cils, voilà que je découvre un massif d’azalées de couleur pâle. Une partie de la forêt où s’entremêlent les chênes-lièges laisse passer par places les rayons du soleil, si bien que les azalées ont étendu largement leurs racines. Leur couleur indécise comme le visage d’un enfant au réveil fait son apparition dans la forêt de l’été qui commence.

			Je regarde une nouvelle fois autour de moi, et je remarque des azalées qui présentent leurs formes vagues à l’abri des herbes basses et des bambous sasa. En comparaison du rouge violacé des rhododendrons, leur floraison plus tardive est discrète et sobre. Au moment où les rhododendrons ont depuis longtemps perdu leur éclat, les fleurs modestes fleurissent, puis se fanent en répandant une sorte de liquide visqueux.

			La forêt, à cause de cette couleur, semble parée d’un léger sourire. A la fois nonchalant et plein de douceur. Entre les arbres, sur le sol aussi, des êtres vivants se meuvent. Aux chants du rossignol et de l’oiseau à lunettes se mêle, à peine perceptible, le bruit des ailes des abeilles. Serait-ce les abeilles de l’atelier Ochi ? Sachant que l’activité des ouvrières s’étend sur une circonférence de deux ou trois kilomètres, je pouvais en déduire que le bourdonnement venait bien de ce côté.

			Je prête régulièrement l’oreille aux bruits de la forêt et je respire l’odeur fraîche qui émane du feuillage. Sur le calendrier de la semaine dernière, il y avait la mention shôman, ce moment où la nature semble prendre son élan. Quand on arrive à la fin du mois de mai, plantes et arbres se mettent à pousser d’un seul coup ensemble. A Tôkyô, j’utilise un calendrier de douze mois, mais ici, j’en ai accroché un au mur qui met en valeur les vingt-quatre moments des saisons de l’année. Chaque mois est divisé en deux avec une couleur différente. En petites lettres, on indique les particularités de chacune des saisons et ce qu’il convient de faire. Par exemple :



			Entrée dans l’été. Tailler les arbres à fleurs. Mettre en terre les bulbes et les plants. Semer les graines des fleurs annuelles. Mettre en terre les boutures. Cueillir les haricots, les asperges, les pousses de poireaux. Planter les aubergines, les tomates, les poivrons.



			Shôman. A Kagoshima, les hortensias sont en fleurs. Deutzias, azalées satsuki, triolets fleurissent. Belles-de-jour, belles-de-nuit, crêtes-de-coq. Semer les graines des plantes annuelles, les graines des plantes vivaces, campa­nules, guimauves. Cueillir les haricots, les fraises.



			Comparé au calendrier qui divise les douze mois en trente ou trente et un jours, celui qui répartit les périodes de l’année en vingt-quatre saisons donnait du relief à la monotone répétition quotidienne et me causait une légère excitation. Ces saisons qui arri­vaient tous les quinze jours étaient comme des gares où on montait et descendait. Telle petite gare montrait soudain son visage quand on sentait le changement de l’air.

			C’est monsieur Tachibana, l’artisan spécialiste de la coloration naturelle, qui m’a fait connaître l’existence de ce calendrier à l’ancienne.

			« Avec ce système, on sait tout de suite quand telle ou telle plante fait son apparition. Si je jette un œil à la date de l’équinoxe de printemps, je peux voir mentionnés la chicorée et le cerfeuil ou encore les prêles. C’est bientôt le moment, me dis-je, et je vais dans les champs, ce qui me permet de préparer les teintures de printemps. Quand cette période est passée, c’est la saison des cerisiers. Bien sûr, je me prépare à aller admirer les fleurs, mais c’est aussi un moment privilégié pour arracher l’écorce des jeunes branches, que je fais bouillir et qui me permet d’obtenir des décoctions. Le terme koku u est joli, vous ne trouvez pas ? Le sens littéral est « pluie pour les céréales ». Il suffit de voir les kanji pour comprendre que c’est le moment de l’année où la pluie se met à tomber pour permettre aux cultures de pousser. Quand la période bôshu arrive, on sème des graines d’indigotier et de garance. Vous savez, il paraît qu’on peut écrire le premier caractère du mot avec le kanji qui signifie « occupé », oui, qui se lit isogashii, « affairé, débordé », tout un programme en somme ! Il faut désherber… Bref, c’est l’un des moments de l’année où on ne sait plus où donner de la tête. Tout cela pour vous expliquer que nous autres, ce n’est pas sur douze mois que nous fonctionnons, mais bien sur vingt-quatre saisons ! Ces divisions à l’ancienne sont pour nous un guide précieux. »

			Quand j’étais à Tôkyô, j’ignorais jusqu’à l’existence d’un tel calendrier.

			En ajoutant les phases de la lune et les marées, on pouvait embrasser d’un seul coup d’œil le mouvement de la planète. Quel était le moment favorable pour aller sur la plage ramasser les coquillages, quelle heure convenait pour se promener la nuit à la pleine lune, quel mois et quel jour se prêtaient à la fertilisation, aux semences, à la cueillette, aux récoltes… Il suffisait de regarder le calendrier pour que les champs, les montagnes, la mer s’animent d’une intense présence.

			Une autre fois, Tachibana, décidément fervent adepte des vingt-quatre saisons, m’a dit :

			« On parle souvent de ce qu’on gagne à développer ses cinq sens, n’est-ce pas ? Eh bien, moi, ces derniers temps, je me demande si, en fait de cinq sens, l’homme n’en possède pas plutôt vingt-quatre ! Le toucher, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût, c’est par trop rudimentaire et je ne peux pas m’empêcher de trouver le raisonnement simpliste. Pour vous donner un exemple, il y a par ici beaucoup de paulownias et de châtaigniers, eh bien, d’ici une quinzaine de jours, on pourra différencier l’odeur des fleurs. Les fleurs sont les mêmes, pourtant leur odeur change. Tiens, aujourd’hui, l’odeur est forte, et si je sais que les fleurs ont commencé à pourrir, je crois que c’est parce qu’une sensibilité plus subtile vient jouer son rôle. Selon la température, l’humeur du jour, l’odeur que mon odorat perçoit change en fonction des sensations de mon organisme. Figurez-vous que j’ai lu dans un livre que l’homme possédait douze sens ! Mais vous savez, quand on organise sa vie sur la base de vingt-quatre saisons, il me semble que c’est encore trop peu et je me demande si l’organisme humain n’est pas tout bonnement articulé sur vingt-quatre sensations qui se déclineraient de quinze jours en quinze jours. »

			J’adhérais sans réserve à cette façon de voir les choses. « Quand il fait frais, le parfum des fleurs devient pénétrant, entêtant même, et les jours ventés, c’est comme si les arbres embaumaient. Après tout, il est bien possible que le côté sauvage de l’homme se manifeste, n’est-ce pas ? Au fait, les roses ont pris une teinte plus foncée depuis une quinzaine de jours. Je ne connais pas exactement les nuances des vingt-quatre saisons, mais quand je suis ici, je me rends compte que quelque chose à l’intérieur du corps est en mouvement. Le corps humain est véritablement d’une richesse prodigieuse !

			— Qui oserait prétendre le contraire ? Le rôle de la sensibilité est indéniable, et il y a sans aucun doute quelque chose dans le fonctionnement de l’organisme qui ne donne pas prise au raisonnement. »

			A présent que les plantes accéléraient leur croissance, l’atelier Tachibana devait être rempli de jeunes feuilles destinées à la teinture. Et entre les murs, des molécules de toutes sortes de sensations, venues des vingt-quatre saisons, imprégnaient le corps des Tachibana, à travers les décoctions en ébullition. A seulement imaginer l’activité de ces particules invisibles, le désir montait en moi de m’approprier une partie de cette sensibilité, fût-elle infime.

			Je ne m’occupe du jardin que de façon capricieuse, mais il était grand temps d’arracher les mauvaises herbes qui avaient poussé. Gare à celui qui laisse échapper le moment ! Car alors il faudra les déraciner. Pour les herbes récalcitrantes, j’utilise une serpe. Mais il arrive qu’il faille avoir recours à la pioche et au râteau. Les sensations changeraient-elles tous les quinze jours en fonction de la croissance des herbes ? Si c’est le cas, l’homme est assurément un être vivant doué d’une sensibilité infiniment complexe.

			Demain, je vais sûrement me précipiter dehors. En effet, j’ai trouvé, en me promenant dans la forêt, des biwas sauvages qui avaient déjà pris couleur. Depuis plusieurs jours, une image restait rivée dans mon esprit, qui me voyait habillée de lainage parsemé de biwas. Je comptais aller les cueillir sans attendre. Demain sans doute, ils ne seraient pas encore picorés par les oiseaux.

			Dans un coin de ma tête, les biwas qui commencent à mûrir, le duvet blanc, la couleur vivace des fruits dont on enlève la peau, l’odeur fortement sucrée qui monte. A l’instant même, j’ai eu conscience que les parois mêmes de mon cerveau vibraient intensément, décuplant mes sens et dévoilant un autre moi, un moi au visage de fauve.





			Un marais d’environ cent trente mètres carrés.

			J’en étais venue un jour à appeler « mon marais » l’espèce de surface humide à l’abandon qui se trouvait juste en bas de la maison. Quand j’ai acheté ce terrain d’un peu plus de deux cents mètres carrés et construit l’habitation, il était couvert de bambous sasa, de carex et de roseaux, et le sentier conduisant à l’estuaire était une trace peu distincte. A présent, le marais et le sentier qui serpente au milieu des champs possèdent des contours nets, mais à l’origine tout était envahi de mauvaises herbes et d’arbres de toutes sortes, et personne ne savait exactement ce qu’il y avait ni où ça se trouvait.

			Quand la configuration du terrain en bas de la maison est devenue évidente, il y avait déjà longtemps que je quittais Tôkyô tous les trois ou quatre mois pour venir dans la péninsule. A chacun de mes passages, je mettais tout mon acharnement à arracher les herbes et tailler les arbres. Mon obstination a été récompensée : de l’eau jaillissait et à l’endroit que couvrait le pont Yukio, j’ai remarqué des rigoles naturelles. Qu’est-ce que je vois, l’eau passe par ici ! Mais alors, c’est un chemin qui était emprunté ! Il mène à l’estuaire ! Je n’en revenais pas de ma découverte.

			Peut-être dois-je me féliciter de n’avoir pas pu travailler de façon continue, d’avoir manqué de temps. Car généralement je ne pouvais déblayer qu’une surface équivalant à un tatami environ, réservant la suite à mon prochain séjour, mais cette fois-là, je suis allée de découverte en découverte.

			La principale raison qui m’avait poussée à vouloir acquérir le terrain faisant suite à la maison, même si j’ignorais qui en était le propriétaire, c’est que je voulais améliorer la vue qu’on avait de la véranda, obstruée par toutes sortes d’arbres, des bambous sasa qui faisaient près de deux mètres de haut, sans parler des carex et des verges d’or qui envahissaient tout.

			Un jour, vêtue de mon habituel tablier de travail, manches longues, jean usé, chaussée de bottes, les mains protégées par des gants de caoutchouc, une serpe bien aiguisée à la main, j’ai pénétré dans le terrain marécageux. La vase était profonde, je trébuchais et j’ai failli me retrouver le derrière par terre.

			Comme depuis plusieurs années j’arrachais sans me décourager carex et roseaux, le paysage qu’offrait le marais s’était bien amélioré. Mais deux tiers étaient encore couverts d’herbes de toutes sortes. Tout en me disant qu’il me serait impossible d’en venir à bout pendant mon séjour, j’ai envers et contre tout déraciné les uns après les autres carex et massettes.

			C’était juste la période qui précède les congés de la golden week du mois de mai, et le temps était magnifique. Là où j’avais arraché les herbes, une eau peu profonde brillait. La vase était épaisse, une odeur agréable montait des endroits désherbés, de la forêt s’élevait sans discontinuer le chant des rossignols.

			Impossible de faire tout par moi-même à la manière de Henry David Thoreau. La lecture des notes qu’il a réunies dans Walden ou la Vie dans les bois permet de se faire une idée de la vie qu’il menait sans l’aide de personne, à défricher la forêt où il s’était construit une cabane, mais pour moi qui avais pris l’habitude de la vie citadine, m’occuper de plusieurs dizaines de plants par jour était le maximum que je pouvais mener à bien, et encore. Quant aux arbres, le mieux que je pouvais faire, c’était un par jour. S’il m’arrivait de négliger de venir pendant plusieurs mois, ma déception était grande à la vue des mauvaises herbes qui envahissaient les endroits que j’étais censée avoir dégagés. Je revenais à la case départ. Mais je ne pouvais par pour autant baisser les bras. Je m’encourageais à aller de l’avant. A chaque fois, j’étais saisie de l’envie de me mesurer à l’énergie de la grande nature, à sa vitalité primitive.

			Quelques minutes plus tard, j’ai interrompu le mouvement de ma serpe en criant de surprise. A l’endroit où je venais d’arracher plusieurs racines de carex, une masse noire était apparue, quelque chose comme une corne.

			J’ai regardé avec attention en me demandant si c’était l’extrémité d’une grosse tuile ou une poterie cassée.

			Jusque-là, les objets les plus divers étaient sortis d’entre les herbes du marais. J’ignorais par qui et quand avaient été jetées toutes ces canettes de bière vides ou de jus de fruits. Il y avait aussi beaucoup de bouteilles d’eau. Des sacs en plastique ayant contenu de l’engrais, des morceaux de tringles à rideaux, des tubes de pâte dentifrice, des bouts de caoutchouc de talons de chaussures, des roues de poussette. Les débris étaient en lambeaux, rouillés, visiblement le temps était passé sur eux. Les regrouper au même endroit, les déposer le jour de ramassage des ordures faisait parti