Main La nuit des infirmières psychédéliques

La nuit des infirmières psychédéliques

Year:
2012
Language:
english
File:
EPUB, 352 KB
Download (epub, 352 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La péninsule aux 24 saisons

Language:
french
File:
EPUB, 1.98 MB
2

La peau de l'ours

Year:
2012
Language:
arabic
File:
EPUB, 1.15 MB
		 			 				Du même auteur, à la courte échelle

				Trilogie Lovelie D’Haïti

				Lovelie D’Haïti, tome 1

				Le temps des déchirures, tome 2

				La saison des trahisons, tome 3

				L’homme qui détestait le golf





Les éditions de la courte échelle inc.

				5243, boul. Saint-Laurent

				Montréal (Québec) H2T 1S4

				www.courteechelle.com

				Bibliothèque nationale du Québec

				Copyright © 2010 Les éditions de la courte échelle inc.

				La courte échelle reconnaît l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise

				du Fonds du livre du Canada pour ses activités d’édition. La courte échelle est aussi inscrite

				au programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada et reçoit l’appui du

				gouvernement du Québec par l’intermédiaire de la SODEC.

				La courte échelle bénéficie également du Programme de crédit d’impôt pour l’édition

				de livres — Gestion SODEC — du gouvernement du Québec.

				Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

				et Bibliothèque et Archives Canada

				Meunier, Sylvain

				La nuit des infirmières psychédéliques

				ISBN 978-2-89651-319-2

				I. Titre.

				PS8576.E9N84 2010 C843’.54 C2010-941308-3

				PS9576.E9N84 2010

				Imprimé au Canada





À moi. Ça m’apprendra.





Livre I


Le chemin de Damas





— Il faut que je vous raconte l’histoire de mon père.

				Je n’en suis pas encore remis.

				Je sais pourtant que la réalité dépasse la fiction. C’en est même décourageant. C’est à se demander si je ne devrais pas me mettre aux haïkus. Enfin… Le métier parfait n’existe pas. Cette histoire, d’ailleurs, je n’aurais pas pu l’imaginer. Il m’est bien arrivé de pimenter certains de mes récits d’un grain de surréel, mais le genre n’est pas dans mon tempérament. Dans la vraie vie, je me suis toujours appliqué à ne croire en rien. Pour moi, toute forme de foi ou de croyance est une béquille dont l’homme qui sait marcher seul n’a nul besoin et, malgré les événements que je m’apprête à vous raconter, je demeu; re convaincu que le surnaturel n’existe pas, ni d’une manière ni d’une autre.

				Il doit y avoir une explication rationnelle à ce qui arrive à mon pauvre père. Je n’ai cependant aucune compétence pour me lancer dans la quête de cette explication, et quand bien même j’en aurais, ou que d’autres en auraient, la simple pensée qu’on puisse transformer mon vénérable géniteur en sujet de recherche me révulse.

				D’autre part, si un phénomène analogue avait déjà été décortiqué ailleurs, il me semble que cela se saurait.

J’accepte donc de ne pas comprendre et de ne pas savoir. Cette attitude, adoptée dès la fin de mon adolescence, quand je me suis libéré de l’endoctrinement catholique, m’a évité de tomber dans les serres de sectes moins prestigieuses.

				De toute façon, je suis trop secoué pour amorcer une démarche scientifique. Tout ce que je peux faire, c’est ce que je fais toujours : raconter.

				Il reste que, avec ce qui arrive à mon père, j’ai bel et bien connu mon « chemin de Damas », et je vous assure que c’est violent, surtout quand on n’a pas de béquilles. Ça vous frappe alors que vous vous croyez en territoire familier, ça vous jette au sol et ça vous laisse avec une panoplie de petits handicaps qui font qu’il est hors de question de vous remettre à cheval. Ce que je veux dire, c’est que je ne vois plus la vie comme avant, que je ne réfléchis plus comme avant et, surtout, que je n’écris plus comme avant.

				J’ai toujours tenu les anecdotes « paranormaliennes » pour des mensonges de charlatans de l’âme, au mieux pour de gentils délires, et c’est bien sûr au délire que j’ai d’abord pensé au sujet des scènes décrites par mon père lors de son séjour à l’hôpital : tout vendeur qu’il a été, il a le dédain du mensonge. Je dirais même qu’il est d’une honnêteté hors du commun. Mais je dois m’incliner : ce n’est pas un cas de délire, ce qu’il a vécu et vit encore est réel. D’où je déduis que le réel peut être fantastique.

				C’est perturbant, voire humiliant, au tournant de la soixantaine, de constater que j’ai toujours été dans l’erreur alors que je croyais avoir raison, été aveuglé alors que je croyais voir clair, et que j’avais l’esprit fermé alors que

je le prétendais ouvert. Je suis vachement ébranlé, mais

je me sens la force de passer ce virage radical et imprévu : j’ai le ferme propos d’accompagner mon père dans cet ultime et extraordinaire segment de sa vie. Mes quelques fidèles lecteurs devront patienter : je ne sais pas quand je serai en mesure de leur proposer une nouvelle fiction. Peut-être jamais !

				Mon père a besoin de moi.

				Il atteindra bientôt l’âge considérable de quatre-vingt-dix ans. Il jouissait, jusqu’à maintenant, d’une belle vieillesse. Bien sûr, il a eu le double chagrin d’enterrer deux épouses chéries, la première étant ma mère, mais son caractère jovial n’a pas été altéré par ces deuils qui sont le lot de ceux qui outrepassent l’espérance de vie de leur génération. Mon père, bien que modéré en toute chose, est foncièrement un bon vivant. Et cela ne vaut-il pas mieux si on est destiné à vivre longtemps ?

				Cette bonne nature lui a apporté du succès dans son modeste métier de voyageur de commerce. En fait, il aura été l’opposé de Willy Loman, si vous connaissez le pitoyable personnage de Mort d’un commis voyageur, d’Arthur Miller. Sans faire fortune, on s’entend, mon père s’est assuré une retraite confortable.

				Quand j’étais enfant, je le suivais parfois dans la tournée de ses clients les plus rapprochés, et j’ai le vif souvenir qu’on l’accueillait toujours en ami, que ce soit en français ou en anglais. J’ai bénéficié pendant des années de rabais sur mes fournitures de bureau pour la simple raison qu’on me savait le fils de Gilles Meunier ! Évidemment, la plupart de ses ex-clients ont trépassé et leurs successeurs n’ont pas résisté à l’implantation des chaînes à grande surface ; aujourd’hui, les commis voyageurs font partie, je le crains, des espèces éteintes. Mon père en est conscient, mais,

hormis d’occasionnelles bouffées de nostalgie, il prend la chose avec philosophie. Quand on a vécu durant presque un siècle, et pour la quasi-totalité dans le vingtième, on aura compris que la pérennité est l’exception plutôt que la règle.

				Ses sœurs ont aussi trépassé, ainsi que leurs maris, et leurs progénitures respectives se sont disséminées. Je reste donc le seul avec qui il puisse évoquer les petits et grands souvenirs de sa longue existence.

				Il m’appelait souvent pour me raconter un moment de vie qui lui était revenu à l’esprit, avec le souhait plus ou moins exprimé que je le glisse dans une de mes œuvres, bien que je lui aie déjà expliqué que ce n’est pas ainsi que je travaille… que je travaillais, plutôt. Comment pouvais-je imaginer qu’un jour il allait me forcer à repousser tous mes autres projets pour écrire sur lui ?

				Le métier de mon père exigeait une excellente santé. Les voyages duraient parfois des semaines et les hôtels de l’époque étaient rarement équipés d’un gymnase. Les longs trajets en voiture et les repas de qualité inégale pouvaient vite vous transformer un pimpant jeune homme en un petit gros au muscle avachi et au squelette enflammé. Connaissant l’âge de mon père, vous devinerez que ça n’a pas été son cas. J’ai beau chercher, je n’ai aucun souvenir de lui étant malade.

				Rien ne l’a donc empêché, avec sa seconde épouse, de faire quelques voyages, organisés soit, mais en des lieux aussi lointains que l’Afrique et la Chine. De ces voyages, il a rapporté des bandes vidéo qui démontraient qu’il n’avait rien perdu de son entregent. Je me souviens d’un film en particulier où, afin de dérider ses compagnons de croisière, il effectuait, déguisé en ballerine, des entrechats d’un burlesque à la limite du mauvais goût.

				C’est, en somme, un homme sain, chez qui on ne décèlerait aucune prédisposition à la psychose. J’ajouterai qu’il a toujours fait un usage plus que raisonnable de l’alcool et qu’il ne ferait pas la différence entre un joint et un cigarillo à la framboise. (Bon, il a peut-être à l’occasion trouvé à se distraire de façon plus ou moins avouable au regard de la morale de l’époque, mais rien ne laisse croire qu’il se serait comporté autrement qu’en homme de devoir et d’honneur.)

				Après son dernier veuvage (dernier du moins jusqu’à nouvel ordre, puisqu’il ne me faut plus jurer de rien !), il a jugé plus prudent de « casser maison ». Depuis, il vit dans un de ces complexes résidentiels pour retraités, du genre qu’on annonce en montrant des têtes blanches aux corps gracieux qui jouent à faire des bombes dans une piscine — j’exagère à peine. Mon père a retrouvé là quelques anciennes connaissances et il s’en est créé une pléthore de nouvelles. Il y menait une vie en accord avec sa personnalité, et je dois admettre que j’appréciais le fait d’avoir un paternel qui demandait si peu d’entretien, qui ne déplorait jamais la rareté de mes visites, qui ne me demandait guère plus que de l’aider, à l’occasion, à venir à bout de mots croisés coriaces. Je le faisais de bon cœur, sinon ça servirait à quoi d’avoir un fils écrivain, hein ?

				J’espère ne pas vous avoir donné une fausse impression d’indifférence. J’aime mon père et j’y tiens. C’est pourquoi je me suis précipité à l’Hôpital de LaSalle lorsque, le premier septembre dernier, il y a été admis pour des symptômes de pneumonie.

				La pneumonie est une cause fréquente de décès chez les personnes âgées ; j’ai donc été satisfait qu’on ait décidé de le garder sous observation jusqu’à ce que toute trace d’infection ait disparu de son sang, et plus satisfait encore qu’on lui ait trouvé une place dans une chambre.

				L’Hôpital de LaSalle est un établissement de taille modeste,

qui dispense des soins généraux. Le rez-de-chaussée comprend trois ailes, une pour l’urgence, une pour les personnes âgées et une pour la maternité. Je trouve amusant qu’on y côtoie ainsi les deux extrémités de la vie. Mais vous le connaissez sans doute.

				En tout cas, quand je m’y suis présenté, l’ambiance qui y régnait n’évoquait en rien celle de l’hôpital des Invasions barbares.

				On a toujours un petit coup de blues à voir son vieux père alité. Il semblait avoir brusquement rapetissé. On dirait que les choses de l’enfance, les lieux, les édifices, les distances s’amenuisent avec le temps. Dans le cas des adultes qui l’ont peuplée, il s’agit d’une réalité, sauf pour la tête — heureusement ! —, qui paraît d’autant plus grosse que les épaules se tassent. Les yeux ne changent pas. Est-ce pour ça qu’on retrouve quelque chose de l’enfance dans le regard des vieillards ? Les oreilles et le nez, eux, poursuivent leur croissance, et c’est fort pratique en ce qui concerne le nez : on y introduit les tubes plus facilement.

				La présence de ces tubes donnait à mon père un air comique. Chauve, il a toujours gardé une couronne ourlée d’une éclatante blancheur. Elle était ébouriffée, et avec ses sourcils en bataille et la végétation capillaire qui débordait de ses orifices, on aurait dit un faune extirpé de son élément. Dans la vingtaine, à l’époque où j’avais les cheveux aux omoplates et la barbe aux clavicules, mes camarades de l’université m’avaient surnommé « Le faune », en référence à un poème de Rimbaud dont la dissection était imposée aux étudiants en lettres. Les chemins de la filiation font parfois de longs détours.

				Il y avait dans ce lit ce qui restait du géant qui m’avait hissé sur ses épaules pour me permettre de mieux regarder la parade.

				Les parades sont faites pour passer… et nous de même.

				Il a dû sentir ma présence car il a ouvert les yeux, interrompant ma méditation. Il a parlé.

				Ah ! Sylvain !

				Il était très heureux de me voir, cela ne faisait aucun doute.

				Je l’ai salué en retour, lui ai demandé si ça allait, du moins dans les circonstances.

				Un peu fatigué, rien au fond pour prendre une place à l’hôpital, mais ils voulaient le garder sous observation, comme de juste.

				« Comme de juste », c’est son unique patois, et il l’emploie à tort et à travers. Je lui ai déjà expliqué le sens exact de l’expression, mais il s’entête. Il dit que ça vaut mieux que de sacrer.

				Il m’a tendu sa main. Elle était fraîche et consistante, même si, dans cette poignée amicale, rien ne subsistait de l’époque lointaine où il s’amusait à m’écrapoutir les phalanges.

				Malgré sa voix enrouée, son élocution était sans accrocs.

				Je me suis excusé de l’avoir réveillé.

				Il ne dormait pas, il fermait seulement les yeux, le temps passe plus vite comme ça, parce qu’il n’y a vraiment rien à faire ici. Il ne m’avait pas entendu entrer. J’étais entré comme un voleur, comme la mort…

				La mort ?

				Les prêtres disaient ça, autrefois, que la mort viendrait comme un voleur. Dans son cas, elle ne repartirait pas avec un gros butin !

				Il a ri de son mot et moi j’ai eu peur qu’il ne s’étouffe. Je lui ai suggéré de ne pas trop parler.

				Ça allait, il m’a répété. Il se sentait comme à l’hôtel, sauf que son voisin de chambre n’était pas jasant. C’était un Italien qui était là en attendant qu’une place se libère dans un hôpital psychiatrique. C’était un cas d’alzheimer avancé et il devenait dangereux, alors ils l’avaient drogué d’aplomb. Sa femme était là quand ils l’ont amené, c’est elle qui lui avait raconté.

				Ça fait que le temps était long.

				J’ai voulu lui faire installer la télé.

				Non, non ! Ça ne valait pas la peine juste pour deux ou trois jours.

				Je considérais l’économie ridicule, mais les gens simples de sa génération ont été habitués à un contrôle serré des dépenses, et c’était devenu pour lui une affaire de culture bien plus que de finances.

				Donc, ce sont les infirmières qui vont écoper, ai-je répliqué en lui lançant un clin d’œil, qu’il m’a rendu aussitôt, en admettant qu’il y en avait de fort jolies.

				Je constaterais bientôt que cette pneumonie n’avait affecté ni sa vision ni son bon goût.

				Quand même, si je voulais faire quelque chose pour lui…

				Cela allait de soi !

				… je pourrais passer à la résidence prendre ses jeux d’esprit découpés dans les journaux, sur la table de la cuisine, et aussi sa brosse à dents, son rasoir. Il s’était senti vraiment mal, la veille, et il avait tiré l’alarme. L’infirmier de la résidence était arrivé en vitesse et, comme de juste, avait tout de suite commandé l’ambulance.

				Je serais allé lui chercher tout ce qu’il lui manquait sur-le-champ, mais il a refusé que je me lance dans le trafic en pleine heure de pointe. Il patienterait jusqu’au lendemain.

				On a bavardé encore un peu. Il m’a demandé les derniers résultats du tournoi de tennis.

				Puis il a retiré son tube à oxygène pour me reconduire jusqu’au bout du couloir. Il marchait sans difficulté et sa respiration paraissait fluide. Il m’a encore serré la main en me remerciant plus que nécessaire d’être venu.

				On s’est séparés. Au lieu de sortir, je suis allé à la boutique de l’hôpital et j’ai acheté une brosse à dents, du dentifrice, les journaux du jour et je suis retourné lui porter tout ça. Je l’ai retrouvé devant la porte de sa chambre en train de baratiner une infirmière dont la beauté m’a tout de suite fait penser à Lovelie D’Haïti*, ma chère enfant haïtienne transplantée de force à Montréal, à qui j’ai inventé une vie pleine de tourments. (* Lovelie D’Haïti : tome 1, Enfances brisées, tome 2, Le temps des déchirures, tome 3, La saison des trahisons. Éditions la courte échelle. Montréal, 2003, 2004 et 2006.)

				L’infirmière l’avait lu !

				Je tombe toujours des nues quand je rencontre une de mes lectrices par hasard — et plus encore un de mes lecteurs. Ça n’arrive pas assez souvent pour que je m’habitue, mais je devrais m’y attendre un peu.

				Mon père, lui, ne lit plus mes livres… C’est-à-dire qu’il ne lit plus de livres du tout. Passé deux pages, il perd le fil et s’endort. Je lui dédicace quand même toujours un exemplaire de mes nouveautés, et il tire une grande fierté d’en faire la promotion auprès de son monde. À la résidence, je suis « le fils écrivain ».

				Toujours est-il que, pour lui, « les étrangers et les étrangères » demeurent des êtres exotiques et, pour peu qu’ils ou elles lui prêtent une oreille, il les étourdit de questions. L’infirmière a sûrement apprécié que je lui évite de devoir mettre fin à la conversation.

				J’ai montré mes achats à mon père et il a protesté.

				Pourquoi une brosse à dents neuve juste pour un soir ? Et il est abonné aux journaux, il aurait pu attendre à demain…

				Ne savait-il pas que l’argent me brûle les doigts ?

				J’ai placé le tout sur sa table de lit et lui ai tapé sur l’épaule en m’esquivant avant qu’il se mette en tête de me rembourser.

				Ce fut notre dernière conversation « normale ».

				Le lendemain, vers les dix heures, j’ai retrouvé mon père assis dans son lit, les yeux fermés comme la veille, avec le même compagnon de chambre, dont je n’aurai jamais vu qu’une touffe de cheveux gris.

				Il a ouvert les yeux presque tout de suite. Il m’attendait.

				J’étais passé chez lui et j’avais pris ce qu’il m’avait demandé, en plus des vêtements pour quitter l’hôpital. La cueillette de ces objets m’avait rassuré sur le bon ordre qui régnait dans son petit logement. Je m’étais même permis un rapide coup d’œil dans le frigo. Hormis une boîte de sardines entamée qui dégageait une odeur âcre et quelques légumes qui commençaient à composter, toutes choses qui prirent illico le chemin de la poubelle, il y avait là de quoi s’alimenter convenablement. « Ça va faire, ai-je pensé, tu es son fils, pas sa mère. »

				Quand je vous dis que tout allait pour le mieux ! À ce moment, je tenais pour acquis que mon père avait encore quelques années de vie paisible devant lui, puis qu’un beau jour il ne répondrait plus au téléphone tout simplement parce qu’il serait décédé durant son sommeil, ou sur la cuvette d’aisance, comme sa sœur Jeannette, qui a quitté ce monde avec le sourire satisfait d’un ultime soulagement.

				J’avais l’intention de le sermonner au sujet de ses sardines. L’étiquette était encore sur la boîte qui lui avait coûté 1,29 $. Est-ce que ça valait la peine de risquer de s’empoisonner ?

				Mais tout en rangeant les effets que je lui apportais, je lui ai d’abord demandé s’il avait bien dormi.

				Oh oui… Sauf qu’il avait été réveillé par le spectacle.

				Sur le coup, vu qu’on est à Montréal en plein été, j’ai pensé à un festival.

				De quel spectacle parlait-il donc ?

				Il avait dit un spectacle, mais c’était peut-être plus comme une cérémonie. Mais c’était beau, vraiment très beau.

				Ça se passait où ?

				Ici, enfin, dans les couloirs de l’hôpital.

				J’ai souri, j’ai levé le sourcil.

				Il a répliqué qu’il avait été surpris, lui aussi, comme de juste ! Ça l’avait réveillé quand il les avait entendus chanter. Il devait être minuit, mais à la noirceur il voyait mal l’horloge. Ils étaient partis de l’autre bout de l’hôpital et étaient remontés jusque dans son aile en chantant de belles chansons en italien.

				Des chansons en italien ! Des airs d’opéra ?

				Peut-être, il n’avait jamais trop eu l’oreille musicale.

				J’ai songé à son voisin de chambre. Sa femme était sans doute venue et elle avait dû fredonner un air italien au chevet de son homme. C’était ce qui avait alimenté le rêve de mon père, et je lui ai fait part de cette idée.

				Mais non ! Il faisait la différence entre le rêve et la réalité, il n’était pas alzheimer, lui.

				Je me suis défendu d’avoir été effleuré par une telle pensée. Mais j’ai fait valoir que, à l’hôpital, on n’avait pas le même sommeil que chez soi. Il y avait aussi l’effet des médicaments.

				Des antibiotiques, ça ne troublait pas l’esprit, qu’on

sache !

				Non. Mais enfin, ça n’avait pas de sens que des gens s’amusent à chanter dans les couloirs d’un hôpital en pleine nuit. Un hôpital, ça doit demeurer paisible. C’est la règle depuis toujours.

				Mon père pensait exactement comme moi. Mais, d’autre part, c’était tellement beau. Et puis ce n’étaient pas des gens ordinaires, c’était le personnel. Quand il les avait entendus, il s’était soulevé pour regarder par la porte. Elles avaient toutes le visage maquillé en rouge et elles projetaient de belles images sur les murs.

				C’étaient donc des femmes ?

				Surtout, oui. Même son infirmière, quand elle était venue lui donner sa pilule, avait le visage peint en rouge.

				Je ne savais plus trop comment réagir. Mon père parlait avec une assurance telle qu’il ne faisait aucun doute qu’il y croyait vraiment.

				Et ces infirmières projetaient des images sur les murs ?

				Oui, avec des lampes, comme de grosses lampes de poche.

				Quel genre d’images ?

				Des images abstraites, on aurait dit des vitraux, un peu, mais plutôt comme, il cherchait le mot, comme je disais quand j’étais jeune.

				À quel âge ?

				Eh bien… dans le temps de la drogue.

				Ce n’est pas un sujet que nous aimons aborder ensemble. Oui, j’en ai consommé. C’était pratiquement incontournable à la fin des années soixante. Et j’avoue que je l’ai fait de bon cœur. Bien sûr, ça a été traumatisant pour mes parents, surtout pour mon père, qui l’a appris d’une manière plutôt brutale. Avant la vague hippie, la drogue, dans l’esprit des gens, était essentiellement une affaire de pègre. J’aurais quelques jolies anecdotes à vous raconter là-dessus, mais on défoncerait le budget.

				Voulait-il dire psychédélique ? Des images psychédéliques ?

				Comme de juste !

				Ah… ah bien… je voyais.

				C’était vraiment de toute beauté !

				Je n’en doutais pas. Mais ça aurait été quand même étonnant qu’on se soit permis de déranger comme ça des malades âgés en pleine nuit.

				Bof ! Ils étaient tous assommés de médicaments pour dormir.

				Et à lui, on n’avait rien donné ?

				Il a bougonné qu’il avait passé sa vie à dormir dans toutes sortes de lits et qu’il n’avait jamais eu besoin de somnifères, alors ce n’était pas en arrivant à la fin qu’il allait commencer !

				J’ai relevé la figure de style. Je comptais bien la glisser quelque part. L’auteur est un voleur. Mais il restait que je devais m’enligner rapidement quant à mes réactions.

				Je présume que la plupart des personnes de grand âge montrent tôt ou tard des signes de confusion ou des lenteurs. On ne parle pas ici de sénilité, il m’arrive moi-même souvent de me perdre dans les dates de parution de mes

livres, de me faire citer un passage que je ne me rappelle plus avoir écrit, d’appeler quelqu’un par le nom d’un autre... Je ne m’offusque jamais quand on me corrige, je souhaite même qu’on le fasse. Et je compte conserver

cette attitude jusqu’à la fin de mes jours. Mais peut-être que, dans trente ans, si j’y suis encore, je verrai les choses d’un autre œil. Jusque-là, j’avais toujours pris la peine de reprendre mon père ; j’y voyais une forme de respect, une manière de lui montrer que je ne le considérais pas comme un être diminué. D’autres feindront de ne rien remarquer, soit par

paresse, soit par crainte de blesser. Ça se discute, sauf que toute ligne de conduite a ses limites.

				Au moment précis où avait lieu cette conversation avec mon père, je devais tracer la ligne de cette limite et juger si nous nous trouvions en deçà ou au-delà.

				J’ai réfléchi : de toute façon, il allait être pénible de faire entendre raison à mon père, et si j’y parvenais, sa confiance en lui-même risquait d’en être affectée. J’ai donc choisi de jouer son jeu, tablant sur la probabilité qu’il finirait par oublier ça ou par se rendre compte que ses visions n’étaient qu’un rêve.

				Avait-il demandé aux membres du personnel de quoi il retournait ? Oui. Mais ils ne voulaient pas en parler.

				Ils l’avaient dit clairement ?

				Non, mais rien qu’à voir, on voyait bien.

				Et les autres patients ? Le connaissant, il en avait sûrement abordé plusieurs.

				Ainsi qu’il l’avait mentionné, la plupart étaient sous l’effet des somnifères. Mais il y en avait au moins un, au bout du couloir, qui avait été dérangé aussi.

				Il avait vu la même chose que lui ?

				C’est qu’il n’avait pas pu l’interroger plus avant, vu que c’est un patient contaminé par la C. difficile.

				Pas très éloquent comme corroboration. Toutefois, je me suis engagé à interroger quelqu’un avant de quitter l’hôpital.

				Ensuite, nous avons changé de sujet, commenté le contenu des journaux ; pour cet homme né quand la radio balbutiait à peine, cela reste encore la source privilégiée d’information. Il n’a jamais cessé de les parcourir de façon méthodique, et je suis assuré d’être mis au courant dans l’heure si d’aventure on y parle de moi.

				Puis mon père m’a accompagné à la sortie, et pour lui montrer que je tenais mes promesses, je me suis arrêté avec lui au bureau de l’aile, où l’infirmière en chef s’affairait dans des dossiers.

				J’ai mis des gants blancs qui montaient aux coudes pour expliquer à cette dame peu avenante, dois-je dire, que mon père avait été dérangé dans son sommeil par une sorte de… un genre de… cérémonial… Bref, je me sentais affreusement gêné.

				J’avoue avoir été déçu par sa réponse. Je m’attendais à une dénégation ferme et nette, appuyée par un discours professionnel démontrant l’impossibilité logistique d’organiser une telle parade, quelque chose d’irréfutable, en somme, qui aurait amené mon père à remettre ses certitudes en question.

				Eh bien non ! La dame, qui n’avait sans doute pas de temps à perdre avec les élucubrations d’un vieillard perturbé, nous a gratifiés de cette moue typique de qui n’a aucune idée de quoi on lui parle. Elle ne travaillait jamais que de jour et il faudrait plutôt poser la question à un membre de l’équipe de nuit. Après quoi, nous signifiant ainsi la fin de l’entretien, elle s’est re-immergée dans ses dossiers.

				Au moment de nous séparer, mon père a esquissé un sourire entendu.

				Je voyais bien, hein ! qu’ils refusaient d’en parler !

				J’en voulais à l’infirmière en chef. S’était-elle rendu compte qu’elle entretenait le doute ? À ceux qui imaginent des théories de complots, il ne faut surtout pas servir des réponses vagues. Par contre, je me suis dit que les dénégations trop énergiques ont sur eux le même effet aggravant.

				Le bon sens me commandait de ne plus aborder le sujet. De toute façon, la probabilité était forte que mon père quitte l’hôpital le lendemain et nous avions convenu qu’il m’appellerait à la maison aussitôt qu’il aurait reçu son congé formel.

				« L’affaire » a subi une dédramatisation radicale quand je suis revenu devant mon ordinateur et que j’y ai retrouvé mon dernier manuscrit jeunesse avec les ultimes corrections

suggérées par mon éditeur. J’ai oublié cette histoire d’infirmières psychédéliques.

				Hélas, mon père ne m’a rappelé que vers la fin de l’après-midi du jour suivant, juste comme je venais de réexpédier mon manuscrit. Il avait attendu toute la journée les résultats des dernières prises de sang, qui n’étaient pas probants et, même s’il paraissait rétabli, le médecin jugeait plus prudent de le garder sous observation une nuit de plus. Bon. On n’allait tout de même pas se plaindre d’un excès de zèle ! Une réadmission à l’urgence à la suite d’une rechute constituait un mauvais risque en regard du coût d’une nuit supplémentaire dans une chambre.

				Mon père comprenait tout cela, sauf que… (Oh ! que je souhaiterais n’avoir jamais entendu cette phrase !) Sauf qu’il avait encore mal dormi… pour les mêmes raisons que la veille.

				J’ai feint l’innocence. Quelles raisons ?

				Je le savais bien, voyons, le spectacle.

				Ah… Le même ?

				Le même. Peut-être pas exactement les mêmes chants, mais oui, oui, le même.

				Écoute, papa…

				Je ne le croyais pas, comme de juste ?

				Mais oui, je le croyais, je suis certain qu’il ne s’amuserait pas à me conter des menteries…

				Alors je pensais qu’il se croyait lui-même, qu’il hallucinait, qu’il perdait la boule ?

				Je me suis dépatouillé de mon mieux : non, non, bien sûr, il conservait toute sa tête ; toutefois, le sommeil paradoxal, ça fait ça à l’occasion ; tout le monde a une histoire du genre à raconter.

				Comment se faisait-il que ça ne lui était jamais arrivé avant, à l’hôtel ou chez lui ?

				Chez lui, il avait ses habitudes, ses routines, il n’y avait rien pour le confondre…

				Il n’était pas confus !

				Ce n’était pas ce que je voulais dire…

				Rien de plus simple que de me prouver qu’il avait raison. Est-ce que j’avais encore cette merveilleuse petite caméra qui prend des photos sans film ?

				Mon appareil photo numérique ?

				Comme de juste : je n’avais qu’à le lui prêter, et on verrait bien s’il était confus !

				 Je me suis retenu de soupirer.

				D’accord ; après le souper, j’irais lui porter mon appareil numérique, qui, d’ailleurs, fait aussi des vidéos.

				Et que je n’oublie pas de vérifier les piles !

				Elles seraient flambant neuves.

				Après avoir raccroché, je me suis affairé à saisir une darne de saumon dans la poêle où réchauffaient des pommes de terre et des asperges cuites. Quand je mange seul, c’est-à-dire à peu près tout le temps, je ne fais pas de fantaisie. J’ai avalé mon repas tranquillement avec le support d’un verre de vin blanc, je ne me souviens plus quel cépage, mais certes pas du chardonnay, je ne suis plus capable… sauf en champagne, ce qui est rare.

				En même temps, je réfléchissais, avec un accompagnement de jazz présenté à la radio par le collègue Stanley Péan.

				Je voulais bien jouer le jeu de mon père, mais je doutais du résultat. D’après lui, la technologie est trop changeante, assertion par ailleurs incontestable, pour qu’il prétende la suivre. La dernière fois qu’il avait pris une photo, c’était peut-être avec un Instamatic. Saurait-il faire fonctionner l’appareil convenablement, même si je prenais soin de prérégler les fonctions ? Rien de compliqué, d’accord, deux boutons… mais c’est déjà plus qu’un. Et dans l’obscurité, dans le demi-sommeil ? Ça n’avait aucune importance, puisqu’il n’y aurait rien à filmer. Et pourtant, il fallait qu’il soit convaincu que l’appareil remplirait dûment son office.

Et qui sait si, cette nuit, il ne dormirait pas dur comme fer ? Enfin, dans l’hypothèse idéale où il aurait ses visions et ferait fonctionner l’appareil adéquatement, est-ce qu’il considérerait le fait que rien ne serait enregistré comme une preuve ? Jusqu’à maintenant, il était persuadé que ses infirmières cantatrices psychédélisantes étaient des êtres de chair et d’os. S’il se mettait à croire qu’elles étaient des esprits, est-ce qu’on serait plus avancé ? Possibilité supplémentaire : s’il ne se passait rien, cela ne signifierait pas qu’il ne s’était rien passé la veille et l’avant-veille. Conclusion : c’était une démarche inutile.

				Mais, chose promise, chose due, vers vingt heures, je me suis présenté à la porte de sa chambre avec en poche mon appareil photo, dont je me sers très peu, puisque, au contraire de mon ami Beauchemin, je ne fais à peu près jamais de repérage.

				Tout était calme dans le couloir et la chambre était plongée dans la pénombre. Le rideau séparateur était grand ouvert et le voisin avait disparu. M’étant avancé pour déposer mon blouson sur une chaise, j’ai eu un accès de mélancolie en songeant que ce lit lisse témoignait laconiquement de la volatilité de nos existences.

				La voix de mon père m’a sorti de mes réflexions ; ils étaient venus chercher le malade en milieu d’après-midi. Il serait mieux soigné où il était désormais.

				Mon vieux était assis dans son lit et la brève émotion que je venais de vivre ne lui avait pas échappé. C’est ça aussi, un père, celui, le seul peut-être, à qui aucune de vos failles n’échappe, plus perspicace encore que la mère, qui, elle, est affectée de presbytie amoureuse. En tout cas, c’est un autre regard, rendu possible par cette distance, qu’on déplore souvent, mais bon, ce n’est pas moi le psy.

				Est-ce que j’avais apporté l’appareil photo ?

				Il savait bien que je tiens toujours parole.

				Oui, mais il m’arrivait d’être distrait.

				Le mince espoir que j’avais encore qu’il soit redevenu raisonnable s’est évanoui. Mon père paraissait aussi déterminé qu’un joueur des Canadiens le soir d’un grand match, du moins un joueur de son temps. Il a demandé que je lui explique le fonctionnement de l’appareil.

				Est-ce que l’éclairage serait suffisant ?

				Sûrement pas pour obtenir des images claires, ai-je répondu, toutefois, si jamais il se passait quelque chose, ça se verrait, et puis il y avait le son...

				Si jamais ! Je ne le croyais donc toujours pas, comme de juste ?

				Pour être franc, c’était difficile, surtout pour le sceptique que j’ai toujours été.

				(Soupir.) Lui aussi...

				Autre détail qu’il ne devait pas oublier, ai-je esquivé : l’appareil se mettait automatiquement hors circuit après quelques minutes d’inutilisation. Il faudrait donc le rallumer le moment venu.

				Puis une infirmière est entrée.

				« Comment va notre petit monsieur Meunier, ce soir ? »

				Cette manière de s’adresser aux gens m’énerve ! En fait, je crois que ça énerve tout le monde. Hélas, à l’hôpital, on est comme dans un temple : on y entend toutes sortes de conneries mais il vaut mieux s’abstenir de commentaires.

				Mon père a répliqué qu’il allait très bien et que, franchement, il se demandait s’il était vraiment utile qu’il passe une autre nuit ici.

				En attendant, la garde lui apportait l’antibiotique, l’aspirine pour enfant (qu’il prend depuis des années par prévention, pour clarifier le sang) et un somnifère. Visant l’appareil photo, elle nous a taquinés. Avions-nous l’intention de prendre des photos souvenirs ?

				Non, non ! Voyons donc… Je désirais seulement montrer mon nouvel appareil à mon père.

				Ce dernier a avalé ses pilules une à une, sans mot dire. Je savais pertinemment que la bleue, le somnifère, demeurerait sous sa langue. Vieux snoreau, va ! Sur le ton débile dont elle paraissait incapable de se départir, l’infirmière a souhaité bonne nuit à son patient, sans oublier de préciser à mon intention que les visites se terminaient à vingt et une heures.

				Elle a quitté la pièce.

				J’ai regardé ma montre. Mon père m’a fait un clin d’œil malicieux.

				Pourquoi ne pas rester ici ? a-t-il proposé. On n’aurait qu’à tirer le rideau séparateur et personne ne me verrait.

				Holà ! et si on amenait un nouveau patient ? Et puis, il faudrait quand même que je rentre chez moi, je n’allais pas y passer la nuit !

				Bof ! je n’aurais qu’à prétendre que je m’étais assoupi. Que pourraient-ils faire d’autre que de me demander de quitter les lieux ?

				Évidemment...

				Je cherchai une façon de me défiler. Difficile de prétexter un rendez-vous incontournable à cette heure. Et vous aurez compris que je répugne à mentir à mon père, à mentir en général d’ailleurs. Mais je n’avais pas envie de passer une nuit complète dans un mauvais fauteuil d’hôpital, moi ! Car c’était fatalement ce qui se produirait.

				J’ai cédé.

				Merci ! a dit mon père. Je pourrais sommeiller, car c’est sûr que j’allais me réveiller quand elles allaient arriver.

				Je parviens très rarement à dormir ailleurs que dans un lit, ai-je répliqué. J’allais plutôt en profiter pour esquisser l’histoire d’un vieux bonhomme à l’hôpital qui s’imagine des infirmières toutes nues qui viennent danser autour de son lit.

				Mon père a protesté qu’il n’avait jamais prétendu qu’elles étaient toutes nues, mais si c’était le cas, je ne me serais pas fait prier pour rester, comme de juste.

				Il a supposé que j’avais noté tout ce qu’il m’avait raconté.

				Je lui ai rappelé que je ne prends pas de notes, parce que de toute façon j’oublie que je les ai prises.

				Il m’a reproché de manquer d’ordre.

				J’ai contre-attaqué en lui rappelant les montagnes de feuillets sur son bureau, à la maison.

				Il dit qu’il s’y retrouvait.

				Je dis que je m’y retrouve aussi.

				À vingt et une heures, je suis passé dans l’autre partie de la chambre, j’ai tiré partiellement le rideau et me suis installé dans le fauteuil. Nous avons continué à bavarder. C’était étrange.

				Le rideau a rappelé à mon père un souvenir de son enfance. Je l’ai écouté comme un confesseur. Un soir, il s’était endormi en lisant au lit. Il dormait dans la plus grande pièce de la maison, derrière un rideau justement, et il s’éclairait à la chandelle. La chandelle avait continué de se consumer et avait fini par enflammer quelque chose, et n’eût été l’intervention providentielle d’une de ses sœurs, la maison y aurait passé…

				Avant la fin de l’histoire, mon père s’est mis à ronfler doucement.

				J’ai fermé les yeux et j’ai entrepris de repenser à ma nouvelle histoire de Germain, où il se lie d’amitié avec un chien errant. Peut-il le considérer comme son chien ? C’est la grande question de ce roman jeunesse… que je ne terminerai peut-être jamais.

				Chose inattendue, je me suis assoupi. Si tôt dans la soirée ! Était-ce un effet de l’air de l’hôpital ?

				Puis tout d’un coup j’ai entendu : « Sylvain ! Sylvain ! Ils arrivent ! »

				J’ai repris mes esprits. Hormis la voix chuchotante de mon père, je n’entendais rien. J’ai passé la tête de l’autre côté du rideau. Il était à demi assis dans son lit. L’index sur la bouche, il m’a incité à me taire et a pointé le couloir avec des mouvements d’yeux qui disaient : « Regarde, regarde, tu vois ! »

				Le drame, c’est que je ne voyais rien, et s’il y avait quelque chose d’extraordinaire, c’était plutôt le calme qui régnait. D’habitude, même la nuit, il y a toujours un patient qui geint, une éprouvette qui tinte... Mais ça, j’y ai songé après, parce que sur le coup mon désarroi était tel que, tout écrivain que je sois, les mots me manquent pour le décrire. Que mon père confonde des songes avec la réalité, pas de quoi s’alarmer. Mais là, il hallucinait carrément, plus fort que je ne l’ai jamais fait avec le meilleur acide !

				J’aurais éprouvé un chagrin moins violent si j’avais constaté sa mort. Ceux dont les parents souffrent d’alzheimer éprouvent quelque chose du genre. Quoique certains signes avant-coureurs ont pu les préparer mentalement, tant bien que mal. Moi, d’un coup, je me retrouvais avec un père qui perdait carrément l’esprit. Il était là, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés d’admiration, béat comme Lucie de Fatima, ou Bernadette de Lourdes, ou je ne sais plus qui de Saint-Bruno-de-Montarville !

				Devais-je courir chercher de l’aide, au moins pour constater les dégâts ? Le saisir par les épaules et le secouer jusqu’à ce qu’il revienne sur terre ?

				Et quand mon père a tourné à nouveau son regard vers moi, ça a été pire ! Il s’est rendu compte que c’était lui que je regardais avec des yeux inondés, la bouche entrouverte.

				Je ne voyais donc pas ?

				Je ne pouvais pas lui mentir, et non plus lui asséner qu’il hallucinait. J’étais cataleptique.

				Il a réagi.

				L’appareil photo, Sylvain, vite !

				J’ai obéi. Je l’ai mis en marche et le lui ai remis en lui rappelant sur quel bouton appuyer.

				Aussitôt, il a placé l’œil dans le viseur et enligné la porte. Il rigolait. Il s’est même enhardi à s’avancer au pied du lit, opération non sans risque à son âge, sans se préoccuper de dévoiler ainsi son fessier, mais jouer au cinéaste lui redonnait sa souplesse d’antan. J’ai basculé sur l’autre lit, les deux mains dans la face. Pour peu, j’aurais sonné pour qu’on m’anesthésie.

				Quelques anges ont passé. Puis j’ai entendu mon père qui se recouchait vivement, les bras sous les draps pour cacher l’appareil photo.

				Une nouvelle infirmière est entrée presque aussitôt. Elle était normale. Elle a sursauté en m’apercevant.

				Que faisais-je là ?

				J’ai réagi selon le plan prévu. J’ai fait le confus (pas difficile), je m’étais endormi, mille excuses, beaucoup de fatigue ces temps-ci… D’ailleurs, j’avais les yeux bouffis.

				La garde a haussé les épaules. Je ne pouvais pas rester.

				J’ai promis de partir à l’instant, après être passé aux toilettes pour me rafraîchir, car j’avais un bout de route à faire.

				La garde s’est montrée compréhensive.

				Et là mon père, fou peut-être, mais toujours aussi snoreau, a fait semblant de se réveiller.

				L’infirmière, badinant, a dit à son « petit monsieur » de patient qu’il avait un sacré bon fils, pour passer la nuit à son chevet !

				C’était l’heure de prendre sa température.

				L’oreille collée sur la porte des toilettes, j’ai attendu que l’infirmière quitte la pièce. Je suis sorti pour me retrouver face à mon père qui s’apprêtait à me souffler que le champ était libre. Il avait fermé la porte de la chambre.

				Est-ce qu’il faisait de la fièvre ?

				Mais non, voyons ! Je n’avais qu’à regarder sur le graphique, au mur.

				Trente-sept virgule six, même pas un demi-degré en dehors de la norme. Du délire à froid, est-ce possible ? En tout cas, mon père était encore fébrile. Il avait hâte de voir ça.

				Combien faudrait-il de temps pour développer les images ?

				Je lui ai rappelé qu’il n’y avait pas de développement, qu’on pouvait visionner tout de suite.

				Ah oui, comme de juste, où avait-il la tête ?

				Que j’y aille ! Que je le repasse !

				J’étais tellement embarrassé ! Comment réagirait-il devant l’implacable réalité ? Devais-je proposer qu’on regarde ça demain ? Non. Échapper l’appareil photo et lui faire croire ensuite qu’il était hors service ? Il aurait pu se briser pour de vrai. Jouer son jeu ? Non plus : il aurait voulu montrer ça à d’autres et il aurait fait un fou de lui à la résidence. Oh ! Mon pauvre petit papa ! Je savais que ça lui ferait du mal, mais… mais…

				Avant même que j’aie commandé le déroulement de la vidéo, ma température corporelle a chuté et mon épiderme s’est couvert de sueurs glacées. Il y avait une image ! Une image, immobile, celle qui sert à la sélection, la première image, justement. Incroyable ! Je m’attendais à ne voir, dans un flou ténébreux, que la forme de la porte ouverte sur le couloir vide. On voyait bien la porte, mais de l’autre côté, aussi clairement et nettement qu’au cinéma, apparaissait une infirmière, le visage peint en rouge, aussi évidemment en train de chanter qu’un enfant de chœur sur une carte de Noël !

				Ce n’était pas une photo que j’aurais pu prendre auparavant. Non. Inutile de me poser la question d’ailleurs, mais c’était la seule hypothèse qui aurait pu expliquer cette apparition.

				Mon père s’impatientait. Alors ! Qu’est-ce que j’attendais ?

				J’attendais que ça arrête. J’hallucinais, ou quoi ? J’attendais que cette image disparaisse. J’attendais que ce cauchemar cesse.

				Suspens. L’image demeurait.

				Puis mon père a réitéré sa demande, en douceur. Il comprenait que j’étais en état de choc.

				Plus encore qu’il ne le croyait. C’était une machine que j’avais entre les mains, et la machine, de par sa nature même, n’est-elle pas ce qui s’oppose le plus à l’irrationnel ?

				Je me suis résigné. J’ai démarré la vidéo.

				Et le pire s’est produit.

				Le film était parfait. Trop parfait. Les cadrages auraient dû être approximatifs, l’image bouger et souffrir d’une carence d’éclairage. Au contraire, Denys Arcand n’aurait pas fait mieux ! Mon père n’avait pas pu capter ces images de son lit, surtout pas avec cet appareil, et pourtant tout était là, exactement comme il me l’avait décrit.

				Ils étaient peut-être une vingtaine, probablement des employés de l’hôpital dans leur tenue de travail, tous et toutes le visage peint en rouge, les infirmières à l’avant-plan, dans un déploiement de projections lumineuses, et ils chantaient. Le minuscule haut-parleur de l’appareil sonnait comme une boîte de conserve, mais c’était effectivement très beau, et c’était effectivement de l’italien. J’avais l’impression d’avoir déjà écouté cet air d’opéra, mais je ne m’y connaissais pas assez pour l’identifier.

				Pour ajouter à ma stupéfaction, ces images n’avaient pas été prises à la dérobée. Ces gens étaient conscients de la présence de l’appareil photo ; ils chantaient pour lui, pour celui qui filmait, pour mon père, donc.

				Mon père regardait la vidéo avec moi. Tout ça lui semblait parfaitement naturel. La perfection de la réalisation ne l’intriguait même pas, ces petites merveilles d’appareils sont tellement performants !

				Et maintenant, est-ce que je pensais encore qu’il était fou ?

				Je me suis défendu d’y avoir jamais pensé, mais je ne devais guère être convaincant. Ce que j’avais pensé n’avait plus d’importance de toute façon, c’était à une année-

lumière derrière nous. Quant à ce que je pensais là… eh bien, je ne pensais plus.

				Il fallait que je fasse développer ce film.

				Avec un sourire un tantinet exaspéré, j’ai répété à mon papa qu’on ne développait plus les films, en général.

				Alors quoi ? Le film n’allait pas rester enfermé dans l’appareil, quand même !

				Le film… Non. Il suffisait de le copier dans un ordinateur, ensuite de le graver sur un disque, ou de le dupliquer dans une clé de mémoire, enfin, il ne manquait pas de possibilités.

				Ce serait long ?

				Quelques secondes.

				Incroyable ! s’exclama mon père. Il ne s’y ferait jamais, c’était trop extraordinaire !

				Ma foi, mon vieux était-il en train de se payer ma gueule ? Je me suis rendu compte que non. Pour lui, tout était simple : dans cet hôpital, on procédait à une étrange cérémonie la nuit, et il avait réussi à la filmer.

				Ce qu’il fallait savoir, comme de juste, c’était pourquoi. Comment se faisait-il que je n’aie rien vu ? Il a suggéré doucement que j’étais peut-être mal réveillé, ou peut-être que, dans ma certitude, j’avais fait comme un blocage…

				Et voilà que la situation se renversait ! C’était mon père qui, désormais, se posait des questions sur mon état mental.

				Je lui ai dit que j’allais partir avant que l’infirmière revienne, que j’allais faire plusieurs copies de ce film pour m’assurer qu’il ne se perde pas, et que j’allais réfléchir à tout ça. Et de son côté, il faudrait bien qu’il dorme.

				En entrant dans Longueuil, j’ai omis de m’arrêter à un octogone rouge, sur un itinéraire que je connais pourtant comme un cheval de laitier. Fatalement, il s’est trouvé une voiture de police pour constater l’infraction. En pleine nuit, c’était vraiment pas de chance. La policière et son collègue ont exigé un échantillon de mon haleine. Le petit verre de blanc de mon souper avait disparu sans laisser de traces, mais même si l’alcool n’était pas en cause, on m’a rappelé qu’il était dangereux de conduire avec des facultés affaiblies. C’était à croire que le pays entier s’était donné le mot pour enfoncer le clou. Facultés affaiblies… Bien oui, autant dire la vérité, et je ne suis pas François Barcelo pour sauter sur la moindre occasion de me faire casser la gueule par des policiers.

				J’ai expliqué aux agents que j’avais passé une partie de la nuit au chevet de mon vieux père, à l’Hôpital de LaSalle, une expérience éprouvante, en prenant garde de ne pas entrer dans les détails, vous pensez bien. L’agent masculin a compati et m’aurait peut-être pardonné, mais il faut croire que la gent féminine est plus intransigeante, car c’est la dame qui a clos l’affaire avec une contravention qui, j’y pense, traîne encore sur la desserte de la salle à manger. Au moins, on m’a laissé rentrer vu qu’il me restait trois coins de rue à franchir.

				Il était environ deux heures. Je me suis versé un scotch dont je ne vous dirai pas la marque, comme je l’aurais fait il y a cinq ans, c’est devenu une manie agaçante chez les romanciers. (Dans les romans américains, c’est plus simple : tout le monde boit toujours du Jack Daniel’s — pur chauvinisme, car le bourbon, c’est moins bon.) Je me suis dépêché de retrouver le câble destiné à relier l’appareil photo à l’ordinateur. Les icônes idoines sont apparues. Ne restait qu’à pointer sur « importer » et à cliquer.

				J’en ai été incapable. Il a d’abord fallu que je retire mes lunettes, que je pose les doigts sur mes yeux fermés et que je m’applique à respirer à fond. Je regrettais tout à coup de ne jamais m’être exercé à la méditation zen, il paraît que c’est efficace et que c’est moins dommageable pour le foie que les spiritueux. Mais je suis un jouisseur impénitent.

				J’ai réussi à retrouver une sorte de calme. J’ai cliqué.

				C’était pire. C’est-à-dire que c’était mieux, plus net sur l’écran de l’ordinateur que sur celui de l’appareil, donc pour moi c’était pire, si vous me suivez.

				Je n’ai pas eu la force de visionner jusqu’au bout. Je me suis levé, lancé dans un va-et-vient ridicule, virant vivement la tête à intervalles variés, dans le vain espoir de surprendre l’ordinateur. Le film roulait toujours, du moins jusqu’à ce qu’il arrive à son terme, quand les invraisemblables infirmières tournaient le dos à l’objectif et repartaient, sans cesser de chanter, vers l’endroit inconnu d’où elles étaient venues.

				Je suis sorti sur le balcon en quête d’air frais. Le Saint-Laurent coulait dans la même direction qu’il le fait depuis l’assèchement de la mer de Champlain, le mât du Stade olympique penchait toujours dans le sens opposé, et Montréal dormait les lumières allumées, comme d’habitude.

				J’ai pensé boire un autre scotch, mais j’ai plutôt opté pour un somnifère, et sachez que j’en prends rarement. C’est un en-cas que j’utilise surtout en voyage ou dans des circonstances exceptionnelles, comme cette nuit-là.

				C’est le téléphone qui m’a réveillé. Cette fois, mon père m’a annoncé que ça y était, qu’on le mettait à la porte de l’hôpital. Il était déjà habillé et n’attendait plus que le médecin se présente pour signer son congé. Cette dernière formalité n’étant pas la plus rapide, comme on le sait, il m’a enjoint de ne pas me précipiter et même, à bien y penser, il rentrerait en taxi, il m’avait assez dérangé.

				J’ai protesté mollement. (Je fais tout mollement quand je m’extirpe d’un sommeil chimique.) Je l’ai salué et j’allais raccrocher, mais il m’a retenu.

				Ça avait marché ?

				Bing bang ! Tout m’est revenu en mémoire, et la masse de mon crâne a été multipliée par cinq.

				J’ai répondu par l’affirmative et promis d’aller lui montrer ça le soir même.

				Et je me suis recouché.

				Vers treize heures, avec deux œufs mollets dans le corps et le reste d’un triple espresso tiédissant au fond de ma tasse, je me suis réinstallé devant mon ordi, déterminé à garder la tête froide. J’ai fait rejouer le film. Le film a rejoué. Je ne pouvais plus nier. J’avais dormi, pris une vraie douche d’ado, mangé, on était en plein jour, et ces maudites images étaient toujours là.

				J’ai ouvert un fichier texte et j’ai reconstitué, depuis le début, la trame des événements. C’était insensé, mais ça se tenait. Ça fait du bien d’écrire les choses. J’avais le sentiment de récupérer une manière de maîtrise. (Je pense d’ailleurs que si je n’avais pas, dès mon jeune âge, été piqué par la manie de l’écriture, j’aurais été interné… puis désinstitutionnalisé… Bref.)

				Que voyais-je donc au juste sur ces images ? Du personnel hospitalier qui s’amenait en procession chantante. Les femmes avaient en main un objet que d’aucuns considéreraient comme un symbole phallique, dont elles se servaient pour projeter des images abstraites sur les murs, et parfois carrément vers l’appareil, créant ainsi un filtre multicolore qui rappelait en effet les gouttes magiques et autres gadgets psychédéliques qui étourdissaient jadis les hippies dans mon genre.

				Que chantaient donc ces gens ? Quelle misère que de ne pas avoir l’oreille musicale ! Giovanni ! J’ai appelé mon ami Giovanni Calabrese. Il possède et gère les éditions Liber, spécialisées dans les livres savants. Ceci expliquant cela, il est facile à joindre et, surtout, il possède une mémoire musicale qui me stupéfie depuis qu’on s’est connus à l’université.

				Je le dérangeais certes dans son travail, mais il s’est prêté complaisamment au jeu. Hélas, il n’y a pas eu de jeu. Giovanni n’a rien entendu, au sens que je lui faisais bien jouer la musique, mais que le son ne lui parvenait pas. Il était désolé. Mal à l’aise, j’ai improvisé que j’avais trouvé la capsule sur le Net, au hasard d’une recherche, ça n’avait pas vraiment d’importance, je songeais à glisser ce morceau dans une histoire, j’allais lui envoyer le lien. Heureusement, Giovanni n’est pas du genre à s’attarder au téléphone.

				Inquiet, j’ai eu l’idée de mettre la vidéo sur YouTube. Je ne fréquente pas les sites du genre, mais c’est une opération relativement simple, même pour un baby-boomer, et je l’ai inscrit sous une variété de titres, Infirmières psychédéliques, Hôpital en folie, Délire nosocomial, Elles chantent au lieu de s’occuper des malades… et j’ai fait parvenir le lien à quelques connaissances choisies.

				Eh bien, je vous le dis tout de suite : je n’ai pas obtenu une seule réaction. Et pour cause : quand les gens cliquaient sur le lien indiqué, c’était le néant, comme ça l’avait été pour moi, lors de ma nuit à l’hôpital, pendant que mon père filmait. Comprenez-moi bien : si je vais dans YouTube, moi, j’y retrouve le film sans problème. Mais Giovanni, par exemple, que j’ai rappelé, et qui commençait à se poser des questions, trouvait les titres, oui, mais quand il faisait jouer la vidéo, il n’obtenait que du noir !

				C’était gênant. J’ai arrêté d’embêter mes amis avec ça.

				De toute façon, après avoir visionné encore et encore la séquence, il m’est apparu qu’elle n’avait pas de sens. Je m’étais fait à l’idée, à ce moment-là, que mon père possédait un pouvoir cérébral jusque-là inconnu de lui, qui lui avait permis, dans un premier temps, de transformer un rêve en une forme d’hallucination très particulière. Cette dernière s’était produite alors qu’il était demeuré en contact avec la réalité ; il n’était pas tombé en transe, en somme, il avait halluciné en toute lucidité.

				Le plus incroyable, c’était que cette hallucination eût pu être saisie par un appareil photo. J’ai déjà vu des reportages sur des individus qui faisaient tourner des trains électriques par le pouvoir de leurs ondes cérébrales, par exemple, ou, justement, qui impressionnaient une pellicule. Il a été révélé que cette prétendue télékinésie était arrangée avec le gars des vues, mais allez savoir s’il ne se passait pas quelque chose d’analogue pour de vrai avec mon père.

				Et pourquoi étais-je le seul, hormis leur auteur, à voir ces images ? C’était peut-être une question d’hérédité. Parmi tant d’autres, mon père m’aurait transmis un gène extrêmement rare qui permettrait à un cerveau, dans certaines circonstances difficiles à déterminer pour l’heure, d’accomplir ce genre de prodige.

				L’histoire de mon père remettait en cause tellement d’idées que je m’étais faites sur les prétendus détenteurs de pouvoirs et autres tordeurs de cuillers ! Il y a toujours un truc ! Eh bien là, non ! Ce n’est pas à quatre-vingt-dix ans que l’on devient subitement illusionniste de génie ! Comprenez-vous l’impact qu’aurait la démonstration incontestable d’un seul phénomène paranormal ? Des sceptiques fortunés proposent un magot fabuleux à quiconque procéderait à une telle démonstration, sans faire mystère que l’exploitation de la découverte leur rapporterait beaucoup plus. Or, moi, je venais d’en être témoin.

				Le problème, c’est que je n’avais rien à montrer. Et je n’avais aucune idée de la façon dont il aurait fallu s’y prendre pour reproduire l’exercice. Mon père, lui, ne voyait là absolument rien de paranormal, puisqu’il était convaincu de n’avoir filmé que la réalité. Enfin, comme je crois l’avoir déjà dit, je répugnais, et je répugne toujours, à imaginer son noble crâne hérissé d’électrodes. J’ai un appétit du gain modéré, ce qui me permet entre autres d’être un écrivain mineur heureux de son sort. Ce n’est pas la symphonie des millions qui me fera changer d’attitude là-dessus.

				Bref, si les choses en étaient restées là, je n’aurais eu qu’à gérer mes remises en question, et comme, avec le temps, n’est-ce pas, tout s’en va…

				Or, il n’en fallut pas beaucoup, du temps, pour que je sois de nouveau jeté en bas du cheval sur lequel je m’efforçais de remonter.

				D’abord, il faut que vous sachiez que, à la résidence de mon père, le signal télé arrive dans les appartements par des câbles qui composent un réseau interne, branché à celui du distributeur. Cela permet aux responsables de diffuser des informations sur la vie de la communauté, et aussi, grâce à une caméra placée dans l’entrée, d’observer les allées et venues dans le vestibule de l’immeuble. Ainsi, si on sonne chez mon père, il peut, en sélectionnant le poste approprié, voir apparaître la tête de son visiteur, moi par exemple, échanger avec lui quelques mots et lui ouvrir à distance.

				Mon père, à l’instar de maints autres résidents, a pris l’habitude de laisser la télé allumée à ce poste, un peu comme s’il s’agissait d’un téléroman ou d’un match qu’on surveille du coin de l’œil en faisant ses mots croisés. Ce n’est pas plus mal que les gens qui s’assoient sur leur balcon pour regarder ce qui se passe dans la rue. Gardons-nous de juger. Et quand on sait ça, on s’abstient de se prospecter les narines en attendant.

				Donc, assez tard dans la soirée du dimanche après les événements, j’essayais péniblement d’achever un chapitre d’une œuvre abandonnée depuis longtemps, quand le téléphone a sonné. En voyant le nom de mon père sur l’afficheur, je me suis inquiété tout de suite.

				Il m’a rassuré. Il me demandait si je comptais prendre le métro le lendemain. J’utilise le moins possible la voiture, surtout quand je dois aller à Montréal, à l’UNEQ, par exemple, où j’ai l’honneur de siéger sur le conseil d’administration.

				Je lui ai répondu que non, je ne prendrais pas le métro le lendemain, et je me suis enquis du but de cette question.

				C’était parce qu’il y aurait de grosses pannes sur la ligne orange et que, comme de juste, ça causerait tout un bordel.

				Comment savait-il cela ?

				Il le savait. On s’en reparlerait. Il ne voulait pas me déranger plus longtemps.

				Pour le dérangement, c’était fait. Je n’ai pas réussi à me remettre à l’ouvrage. J’ai fait un saut sur le site Web du métro. À ce moment-là, on n’annonçait rien. Mais bon, vous me voyez venir.

				C’était le 14 septembre. Toute la fin de semaine, Montréal avait baigné dans une humidité tropicale. Du jamais vu pour la saison. Et vu la saison, justement, les tunnels du métro s’étant rafraîchis, de la condensation s’était formée un peu partout. Au petit-déjeuner, le lendemain, j’ai appris par la radio que les systèmes de protection des circuits électriques, qui décelaient un danger, avaient forcé des ruptures de courant à répétition, provoquant ainsi une cascade de pannes et perturbant de façon majeure le déplacement des masses humaines. Pourquoi sur la ligne orange plutôt que sur les autres ? Allez savoir.

				Je me demandais bien comment mon père avait appris la nouvelle avant que ça se produise. Parmi les résidents, il se trouvait peut-être un ancien ingénieur ayant participé à la construction du métro et bien au fait de la menace que faisait peser l’humidité sur notre métro. J’ai appelé mon père.

				J’avais tout faux.

				La veille donc, mon père s’était installé dans son fauteuil à bascule, devant la télé, et n’y trouvant rien qui vaille son attention, il avait syntonisé le poste du vestibule et s’était attaqué à un sudoku qui lui résistait. Il s’était assoupi, ainsi qu’il avait tendance à le faire quand la solution du casse-tête ne lui venait pas assez vite.

				Combien de temps avait-il roupillé ?

				Il ne savait pas. Il avait été réveillé par des chants. Le téléviseur était toujours syntonisé sur le poste du vestibule, à ce moment-là désert. Pourtant, la musique venait bien de la télé et prenait de l’ampleur comme si un chœur s’approchait. Et voilà qu’était apparu à la porte de l’immeuble un groupe très semblable à celui qui avait perturbé ses nuits d’hôpital. Les choristes étaient cette fois habillés en civil, avec une mallette au bout du bras, ou un sac à dos pour les plus jeunes. En quelques secondes, tout ce monde s’était installé dans le hall et avait chanté en fixant l’objectif.

				Si mon père n’avait pas été en vêtements de nuit, il serait descendu tout de suite — enfin, c’est une façon de parler, sa démarche a ralenti et il lui faut une dizaine de minutes pour se rendre de sa porte au hall. Mais il est resté planté devant la télé, et c’est là que la dame qui se trouvait à l’avant (un peu comme la quille numéro un d’un jeu), l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit, dans un mauvais français : « Demain, de nombreuses pannes sur la ligne orange du métro causeront des perturbations majeures. » Elle avait énoncé cela sans détonner dans le chant qui se poursuivait dans une langue incompréhensible, peut-être du russe.

				Puis, sans se presser, le chœur, toujours chantant, était reparti par où il était venu.

				Remis de sa surprise, mon père avait eu le réflexe d’appeler à la réception, mais il s’était retenu. Il avait plutôt décidé de me téléphoner. Si la prédiction ne se réalisait pas, il n’aurait qu’à me raconter qu’un résident, ancien ingénieur… Bref, cocasserie supplémentaire, il avait imaginé la même menterie que moi.

				Seulement voilà : la prédiction s’est réalisée. Le matin des pannes, le 15, il avait discrètement interrogé ses voisins. Personne n’avait noté quoi que ce soit d’inhabituel dans le portique, la veille, et les résidents ne pouvaient sûrement pas tous être sous l’effet de somnifères ! Il devenait de plus en plus difficile d’imaginer une explication rationnelle dans les limites d’un paranormal acceptable, si je peux m’exprimer ainsi. Mon père sait changer une ampoule, un fusible, un disjoncteur, mais il n’a jamais montré d’intérêt pour les sciences appliquées. Et cet ex-ingénieur qui aurait travaillé dans le métro n’existe pas.

				Mon père a rejeté d’emblée ma suggestion d’acheter un magnétoscope et même que je lui prête le mien.

				De toute façon, il n’y aurait que moi et lui qui pourrions voir ces images.

				Vrai.

				Je me suis rendu chez lui dès l’après-midi, considérant qu’il n’était pas prudent de le laisser seul. Il paraissait ébranlé, mais pas comme je l’aurais cru. Il m’écoutait plus qu’il ne me parlait, en me fixant avec de grands yeux étonnés. Tout à coup, il semblait avoir peine à croire ce qui lui était arrivé. Au moment de nous quitter, il s’est fait rassurant.

				Cette histoire n’était pas si grave. Après tout, comme de juste, ça ne mettait pas sa santé en danger, ni celle de personne. Il ne fallait pas que je me fasse du mauvais sang. Non, il n’irait pas alerter les médias si jamais il lui venait une autre prédiction. Cette aventure n’était-elle pas plutôt amusante, au bout du compte ? Pourquoi je ne l’écrirais pas, tiens, en changeant les noms, bien sûr ?

				Il était probablement normal que mon père passe par une phase de déni. J’ai parlé abondamment de mes états d’âme et je me sens toujours chaviré par ses révélations. Et si je me mettais à sa place ? Comment me sentirais-je si ça m’était arrivé à moi ?

				C’est pourquoi je n’ai pas trop insisté quand, la semaine suivante, il a nié qu’il avait prédit la tornade qui a failli frapper Longueuil. Enfin, pas exactement une tornade, une trombe d’eau qui s’est formée sur le Saint-Laurent. Ça, vraiment, c’était du jamais vu. La Terre ne tourne plus rond, je vous le dis. Heureusement, le phénomène s’est décomposé en touchant les berges. Je l’ai observé de mon balcon, ce qui n’était pas très prudent, mais je me disais que si j’avais été en danger, les entités de mon père — eh oui ! j’en suis réduit à employer ce mot — me l’auraient fait savoir de façon plus précise.

				Oh non, le mot n’est pas trop fort ! Les entités sont revenues voir mon père. Passons sur les détails vestimentaires, mais d’après ce que j’ai compris les premières visites n’étaient qu’une façon d’établir le contact et de s’assurer de ses qualités de médium. Les entités ont élu leur messager et désormais elles passent aux choses sérieuses.

				Dimanche dernier, le 28, en avant-midi, je l’ai appelé, comme j’en avais l’habitude avant les événements. On a bavardé innocemment. Ça faisait du bien. L’actualité américaine, au premier chef, inquiète tout le monde, et moi aussi, à cause de la crise financière, bien sûr, et pire encore, à cause de la nomination de cette Sarah Palin aux côtés de John McCain. Tout à coup, la réélection des républicains redevient possible et la bonne femme est tellement déjantée qu’on peut imaginer le pire si jamais elle remplaçait le président. Déjà, le fait qu’elle puisse l’influencer donne froid dans le dos.

				On se dirigeait vers une troisième guerre mondiale, comme de juste !

				Quand j’ai entendu mon père m’annoncer cela, j’ai compris qu’il avait reçu une nouvelle visite.

				Mais il a nié. Énergiquement. Il a prétendu qu’il ne répétait que ce qui se racontait entre résidents dans les tournois de cinq cents.

				Oui, bon, la troisième guerre mondiale est une marotte courante chez ceux qui ont connu la deuxième, et, à voir l’état du monde, il n’est pas déraisonnable de craindre une conflagration.

				Sauf que ça n’avait jamais été une obsession de mon père. Sauf encore qu’il avait prononcé ces mots sur un ton grave. Sauf enfin qu’il avait déjà à son actif deux prédictions qui s’étaient réalisées !

				Notez que je comprends très bien son attitude. À quatre-vingt-dix ans, on songe avec philosophie à quitter ce monde sans faire d’histoires, non à faire l’histoire avant de le quitter, ni à prophétiser, ce qui revient au même. De toute façon, une fois qu’on connaît l’avenir, est-ce qu’on peut l’empêcher ? Si oui, la prédiction ne s’avérera pas, sinon qu’est-ce que ça donne ? Mieux vaut ne pas savoir, au fond.

				À ce stade-ci, mon vieux bonhomme espère que, en niant la réalité, ses hallucinations finiront par s’arrêter. Je suppose qu’il éteint la télé dès qu’il voit apparaître son étrange chœur. J’ignore jusqu’où ils peuvent le poursuivre. Sont-ils capables de le rendre fou ? Ces questions m’inquiètent, et l’inquiètent aussi, je le sens. Son regard a changé, il est tendu quand il me parle, c’est palpable, et ainsi que je vous le disais tantôt, ce n’est pas dans sa nature.

				Voilà, c’était l’histoire de mon père. Il doit regretter de m’avoir raconté ce qui s’était passé cette nuit-là à l’hôpital, mais il a bien fait, parce que, qu’il le veuille ou non, je ne le laisserai pas tomber.

				— C’est sans contredit très noble de votre part, monsieur Meunier, mais qu’attendez-vous de moi, au juste ?

				— C’est évident, il me semble ! Vous êtes psychiatre, non ?

				— Oui, et à ce titre, je soigne des malades. Or, si je vous ai bien suivi, votre père n’est pas malade, il est en contact avec des entités. Cela relève du domaine de l’ésotérisme. Vous devriez plutôt consulter… je ne sais pas, un chaman, peut-être ?

				— Et pourquoi pas un exorciste, tant qu’à faire ? Vous ne m’avez pas suivi jusqu’au bout. Je vous rappelle encore que mon père a quatre-vingt-dix ans. J’ignore si quelqu’un en ce bas monde connaît la manière d’empêcher des entités de visiter une personne en particulier. Si ce quelqu’un existe, il ne doit pas être facile à distinguer des légions de charlatans qui abusent des naïfs. Et en admettant qu’on mette la main sur un chaman, un médium ou un spirite authentique, je n’ai pas l’impression que le traitement serait simple. Il y a plus de risque que ce soit long et pénible, et tout à fait susceptible de gâcher les derniers jours de mon père.

				— Ces suppositions ne sont pas irrationnelles.

				— Merci. Et ce serait déjà toute une affaire de l’amener jusque-là avec l’attitude de déni qu’il affiche actuellement. Donc, l’espoir que je mets en vous, ce n’est pas que vous le guérissiez, mais que vous l’aidiez à vivre dans son nouvel état avec le minimum de dommages psychologiques.

				— Je vois...

				— Vous allez me dire que vous êtes impuissant si le patient ne veut pas collaborer, mais mon père n’a fait aucune opposition quand je lui ai proposé de consulter un psychiatre. Cela prouve qu’il se rend compte qu’il a besoin d’aide.

				— Il est là ?

				— Oui, dans la salle d’attente.

				— Bon, demandez-lui de passer tout de suite dans mon bureau. Je devrais pouvoir l’aider. D’après ce que je viens d’entendre, je peux déjà vous rassurer quelque peu. Son cas n’est pas si grave et vous avez eu la bonne approche. Abstenez-vous de le brusquer, ne le confrontez pas, et continuez à jouer son jeu.

				— Ce n’est plus un jeu, docteur.

				— Non, en effet.

				Sylvain Meunier quitta le bureau aux murs lambrissés de chêne dans un silence aussi épais que la moquette. Le docteur Maillochon griffonna quelques notes avec sa plume en or, caressant de sa main libre et osseuse sa barbe démesurément longue.

				Une minute plus tard, un vieillard au pas accablé vint s’asseoir dans le fauteuil encore chaud qui faisait face au docteur. Sa respiration était sifflante et une inquiétude évidente se lisait sur son visage.

				— Alors, docteur, qu’est-ce que vous en dites ?

				— C’est un beau cas, monsieur Meunier. Rien de trop grave pour le moment, il est possible que cela passe, il est possible aussi que cela dégénère. L’idéal serait de le médicamenter tout de suite, mais il n’est certainement pas prêt à l’accepter. Le mieux est donc de le garder à l’œil, d’éviter de le confronter, de le contredire. Vous avez bien réagi jusqu’à maintenant. Continuez à jouer son jeu. Je comprends que vous trouviez ça pénible. Hélas ! Il faut croire que le rôle de père ne connaît pas de

				FIN





Livre II


La lumière au fond du tunnel





Première partie

				Les dents de la nuit

				Aucun des centaines de milliers de caractères que peut contenir une œuvre n’est, pour son auteur, aussi gratifiant à taper que la lettre « n » du mot fin. C’est pourquoi Sylvain Meunier écrivait toujours son fin final en majuscules. Cela ne signifiait cependant pas que l’œuvre était finie. Il allait falloir la retravailler à la lumière des commentaires de Mme Thibault, sa directrice littéraire, Geneviève pour les intimes, ce qu’il n’était pas, contrairement à ce qu’on voit dans ces mauvais films où l’auteur et l’éditrice achèvent fatalement leurs négociations sur l’oreiller, mais avec qui il entretenait néanmoins une relation des plus agréables, contrairement encore à ce qu’on voit dans d’autres mauvais films, où auteur et éditrice sont comme gendre et belle-mère — dans les mauvaises comédies romantiques, on se balade volontiers entre les deux.

				Il reste que le peaufinage de leurs textes est pour la plupart des auteurs une corvée pénible, une souffrance épidermique, comme si la moindre retouche avait l’effet d’une incision pratiquée sans anesthésie dans un secteur sensible de leur anatomie. Alors on imagine comme ils se débattent quand on leur demande d’amputer des passages entiers ! Bien sûr, ces ablations étaient douloureuses pour Sylvain Meunier aussi ; il s’y résignait rarement sans s’obstiner, et avec le sentiment d’envoyer des morceaux de son existence à la corbeille — car écrire, disait-il, c’est encore vivre.

				Hormis cela, il trouvait du plaisir à retravailler ses pages. Libéré des angoisses de l’écran immaculé, libéré de la crainte perpétuelle de s’être épuisé à suivre une piste destinée à s’effacer dans le sable d’un désert d’idées, libéré enfin de la crainte du rejet pur et simple d’une œuvre irrécupérable, bonifier encore et encore cet étrange objet sorti de lui-même le rassurait sur ses capacités, le reposait quasiment. Ce n’était pas une tâche uniquement technique mais encore créatrice. Il se sentait dans son imagination comme un cosmonaute qui, après les affres du décollage et de l’ascension, pouvait enfin, du haut de son orbite, contempler le monde qu’il venait tout juste de quitter, avec de surcroît, la puissance divine de l’arrondir un peu mieux.

				Il fallait d’abord, cela va de soi, qu’il fût lui-même content de l’œuvre, et c’était le cas de cette nouvelle encore chaude, dont la clé résidait dans le tiret de dialogue placé dès l’incipit. Il escomptait que le lecteur l’oublierait en cours de route et serait ainsi surpris par le revirement final. Il trouvait assez futée sa manière d’éviter ensuite les tirets dans les échanges entre lui et son père. Mais peut-être qu’il avait semé trop d’indices et que le lecteur le moindrement perspicace devinerait la présence de l’interlocuteur passif ? Eh bien, justement ! c’était là que l’éclairage d’une directrice littéraire compétente devenait indispensable.

				Il enregistra la nouvelle dans trois localisations différentes et éteignit son ordinateur, retira ses oreillettes, se leva et effectua quelques étirements. Quand, emporté par l’inspiration, il demeurait trop longtemps assis, il en payait le prix en douleurs articulaires. Il songeait à s’organiser pour écrire debout, sauf que ses talons étaient affligés d’épines de Lenoir et qu’une immobilité verticale prolongée lui était insupportable, malgré les orthèses.

				Grands dieux ! Il n’avait pas encore touché la soixantaine et il se plaignait déjà ! Il pensa à son père qui avait maintenant quatre-vingt-dix ans bien sonnés et qui, quoiqu’il fût toujours autonome, lui répétait de plus en plus souvent que l’âge, en augmentant, devient davantage douloureux que d’or.

				C’était la première fois qu’il parlait nommément de son père dans un récit. C’était d’ailleurs la première fois qu’il se mettait lui-même en scène. Pouvait-on parler d’autofiction ? Il laissait la réponse aux critiques qui voudraient bien émettre une opinion sur son modeste ouvrage. En écriture comme en toute chose, il était un indécrottable éclectique et il avait appris à ne pas combattre cet état, il suivait sa plume plutôt qu’il ne la précédait et, somme toute, il se complaisait dans le statut d’écrivain mineur, mais d’écrivain tout de même, où elle l’avait mené après maints détours. La question du genre ne se posait donc pas pour lui.

				Chose certaine cependant, cette nouvelle mêlait allègrement la fiction et la réalité.

				Exemples de fiction : son père avait été veuf, oui, mais une seule fois ; il s’était marié en secondes noces à Madeleine, qui se portait toujours relativement bien ; il ne comptait pas que Sylvain dans sa vie, mais deux autres fils, Pierre et Jean-Luc, et une fille, Denyse, qui se préoccupaient tous autant de son sort ; enfin, cela va de soi, son père n’était pas visité par des entités qui prédisaient des catastrophes et jamais on ne l’avait traîné chez un psychiatre. Le docteur Maillochon, dont l’auteur avait trouvé le nom dans l’annuaire du téléphone, avait été créé pour la circonstance. Et lui-même, Sylvain Meunier, ne vivait pas seul dans un condo mais dans un cottage centenaire du Vieux-Longueuil, avec sa conjointe depuis toujours, Murielle, la mère de ses trois fils.

				Exemples de réalité : son père avait bel et bien été un voyageur de commerce affable, jovial, efficace et estimé ; son père habitait en effet un complexe résidentiel réservé au troisième âge ; son père avait vraiment, environ un an plus tôt, souffert d’une pneumonie qui l’avait amené à séjourner à l’Hôpital de LaSalle, où il avait rêvé des infirmières psychédéliques décrites dans la nouvelle. Son père, eh oui ! était absolument convaincu qu’il ne s’agissait pas d’un rêve, que c’était vraiment arrivé !

				En tout cas, il en était convaincu quand il avait relaté l’affaire à tous ceux qui l’avaient visité à l’hôpital. On avait pris la chose avec des sourires et personne n’avait fait trop d’efforts pour le raisonner. Il semblait depuis avoir oublié cette anecdote.

				Pas Sylvain Meunier ! Il arrive que la vie fasse à un écrivain de petits cadeaux qu’il serait bien bête de ne pas déballer. Il avait saisi l’occasion d’écrire une histoire en partant de l’idée que son père ne fabulait pas et s’y était mis dès que ses autres projets lui en avaient laissé le loisir. Voilà qui était fait et, pensait l’auteur, bien fait ! Comme il ne pratiquait que sporadiquement la nouvelle, et qu’il pouvait donc statistiquement prévoir que, d’ici à ce qu’il puisse publier un recueil, son père aurait passé l’arme à gauche, il n’avait pas l’intention de lui parler de celle-là. Non qu’il se sentit coupable de cette forme de commensalisme intellectuel, après tout, son père avait raconté son histoire avec bonne humeur, conscient du scepticisme des auditeurs. Un autre que Gilles Meunier aurait pu s’imaginer des choses traumatisantes, par exemple que ces images étaient annonciatrices de sa fin, qu’on s’en venait le chercher et que, pour une raison ou une autre, on avait remis à une date ultérieure l’embarquement pour Cythère. Au contraire, pour son père, cela avait été une expérience heureuse et il en avait d’abord apprécié la beauté ; il n’était pas le moins du monde mortifié de ne pas connaître le fin mot de l’affaire. Cette sérénité était enviable. Quelle belle et ultime leçon de vie !

				Il allait bientôt être midi, heure approximative à laquelle Sylvain Meunier arrêtait d’écrire pour manger. Il arrivait rarement à consacrer plus de quatre heures consécutives à la création. L’après-midi était donc voué à d’autres tâches, connexes ou non, ou à des promenades avec Muscade, le chien, ou à une randonnée à vélo… Franchement, il aurait été bien mesquin de se plaindre de la vie qu’il menait.

				Ce jour-là, il devait accompagner Murielle dans des courses quelconques. Ce n’était pas son activité favorite, surtout quand Murielle se mettait en tête de lui rafraîchir sa garde-robe. Il se faisait à l’idée : dans les sociétés occidentales, à moins d’opter pour la marginalité, il est pour ainsi dire impossible de vivre sans magasiner.

				Comme ils rentrèrent seulement vers dix-sept heures, il alla chercher des sushis dans un restaurant du quartier qui les réussissait à la perfection. Ils les arrosèrent d’une bouteille de blanc — pas du chardonnay, ils n’étaient plus capables. Ensuite, ils se versèrent, lui un généreux scotch dont il n’est pas nécessaire de mentionner la marque, Murielle, peut-être un porto ou une poire, et ils s’assirent devant la télé HD toute neuve acquise grâce à la bourse accompagnant le prix Saint-Pacôme du roman policier, que l’écrivain avait gagné pour L’homme qui détestait le golf. Ils regardèrent les enregistrements de leurs quiz préférés, Questions pour un champion et L’union fait la force. Ensuite, Murielle s’en alla lire dans sa chambre et lui, dans son bureau, s’installa avec sa guitare et chanta cinq fois de suite la Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, de Brassens, car ce ne fut qu’à la cinquième reprise qu’enfin, pour la première fois depuis dix jours qu’il s’y était mis, il parvint à la défiler sans jeter un seul coup d’œil au texte.

				Grand petit bonheur ! Sylvain Meunier la chanterait ainsi jusqu’à ce qu’elle s’imprime dans sa mémoire de manière à ce qu’il puisse la ressortir sur demande. Semblable demande était rare, mais cette chanson était très appréciée de Morin, dit le « diable », qui faisait partie du cercle de poker amical de son ancienne école. Il la lui réclamerait sans doute un de ces soirs où, frappés par la déveine, tous deux perdraient prématurément leurs jetons et se retrouveraient avec du temps à tuer en attendant que les autres en décousent. Ces soirées étaient aussi l’occasion de casser du sucre sur le dos des mauvais élèves, des mauvais profs et des directeurs ou directrices qu’il n’est pas nécessaire de qualifier. Les bonnes substances aidant, on « gossait » à bâtons rompus dans la langue de bois et on se bidonnait. Comme l’assemblée était exclusivement masculine, on y ergotait aussi de sexe, de sports et autres frivolités avec la même verdeur.

				Ce serait fastidieux de raconter comment s’était formé ce cercle, mais Sylvain Meunier en était de quelque quinze à vingt ans l’aîné, ce qui lui valait entre autres le sobriquet de « vieux crisse », surtout quand il gagnait, ce qui lui arrivait à son tour. C’était un ingrédient essentiel de la vie heureuse de l’écrivain que la fréquentation sporadique de cette égrillarde bande de coquins socialement acceptables, qui auraient certes effrayé maints parents s’ils les eussent espionnés en ces soirées, à penser que c’était à eux que revenait la tâche — dont ils s’acquittaient pourtant plutôt bien — de former leur progéniture. Il était content d’avoir trouvé sa place dans ce groupe qui lui avait assuré une fin de carrière atypique par son caractère jubilatoire. Et il était content qu’on pensât encore à l’inviter.

				Côté guitare, il était particulièrement fier qu’on lui accorde à l’occasion le privilège de montrer ses talents de musicien parce que, en réalité, de tels talents n’existaient pas chez lui. Paradoxe que voilà ! Surprenant et délicieux paradoxe, en effet, qu’un individu reconnu pendant toute sa jeunesse aussi dépourvu d’oreille musicale qu’une tortue puisse, à bientôt soixante ans, offrir de modestes prestations sans s’exposer à un bombardement d’aliments juteux. Qu’on y songe : de six à douze ans, dans ces chorales d’enfants que les bonnes sœurs formaient dans les écoles primaires, et auxquelles nul ne pouvait échapper, on l’avait enjoint de se limiter au lip-sync ; à douze ans, à son entrée au collège, où les jésuites formaient des chorales auxquelles nul ne pouvait refuser de participer, il avait été éjecté de la sélection en trois secondes, le temps de rater ignominieusement la répétition du do ; chez les scouts, qui cultivent la vertu de tolérance, on lui demandait d’attendre que le chant soit bien lancé avant d’emboîter le pas et de diminuer autant que possible le volume de sa voix afin de ne pas confondre les autres.

				Il ne tenait pas à faire partie de chorales, mais il aimait chanter, il aimait la musique, et s’il se gardait bien de le laisser paraître, cette déficience pas du tout congénitale l’attristait. Un jour d’adolescence, une guitare à la dérive échoua dans ses bras et il en tomba amoureux. Il apprit trois accords et composa autant de rengaines amusantes qu’il interprétait quand tout le monde était abruti par l’effet des bonnes substances. Il n’avait pas plus d’oreille qu’il n’en avait jamais eue, mais personne ne se rendait compte que ses petites tounes variaient considérablement d’une fois à l’autre.

				Puis il découvrit Brassens, et Murielle lui offrit le cadeau sans doute le plus déterminant de son existence — elle avait le chic pour ça — l’énorme coffret contenant les onze vinyles alors parus du génial Georges, avec un livre joliment relié présentant les textes et les partitions de toutes les chansons. Sylvain Meunier était toujours aussi maladroit, mais à force d’écouter, de répéter, de réécouter, de répéter encore, il était parvenu à jouer vaille que vaille quelques chansons. Et année après année, apprenant à demeurer à l’intérieur de ses moyens, il avait réussi à contourner son handicap. Vu qu’il appartenait à la génération qui, en quelque sorte, suivait Brassens, il n’avait pas souvent de concurrence dans le répertoire de son idole lors de ces soirées où l’on se passe les instruments. Et maintenant, il se surprenait ! Il s’était construit une oreille, et il était persuadé que, s’il avait pu vivre deux siècles encore, il serait devenu franchement bon.

				Sa guitare rangée, il lécha le fond de son scotch, et en un rare élan de sagesse, évita de remettre ça. Il proposa plutôt à Muscade une courte promenade vespérale, invitation que la chienne accepta avec son enthousiasme délirant habituel. Muscade était une bâtarde sans malice d’à peine vingt kilos, dont le seul défaut était une manie atavique de renouveler sans cesse son stock de poils et d’abandonner les excédents au hasard de ses déplacements dans la maison.

				L’automne avait toujours été la saison préférée de Sylvain Meunier, même s’il déplorait qu’elle fût par nature dégénérescente. On était au tout début d’octobre, mais la lune, déjà à un zeste de la plénitude, resplendissait dans un ciel étale. L’air vif était un véritable délice. L’homme et son chien marchèrent donc un bon moment dans les rues du Vieux-Longueuil, qu’ils connaissaient par cœur. Le fidèle quadrupède s’affairait avec passion à contrôler les odeurs laissées çà et là par ses congénères ; lui, il jetait des regards studieux sur les platebandes, photographiant mentalement les quelques espèces végétales qui, à travers le tapis coloré des feuilles encore fraîches, persistaient à exposer leurs charmes. Au printemps, il penserait peut-être à acquérir un spécimen qu’il n’avait déjà dans sa propre platebande, du moins s’il trouvait un espace dans le joyeux fouillis que cette dernière était devenue. C’était comme ça qu’il comprenait le jardinage. Il plantait ou semait selon l’inspiration du moment et, d’une saison à l’autre, il s’amusait à redécouvrir ce qui sortait de terre, en sarclant précautionneusement, car il n’était pas toujours sûr de bien distinguer les herbes dites mauvaises des plantes désirables. L’ensemble offrait un aspect négligé, mais c’était joli, à l’image de certains styles de coiffures féminines. Et il pensait à tout ça en souriant béatement et en songeant que c’était un peu ainsi, aussi, qu’il écrivait.

				On aurait pu attribuer cette gaieté aux effets du scotch, mais en réalité, hormis de rares et injustifiables montées de spleen, sa bonne vie d’écrivain pépère le réjouissait quel que fût l’état dans lequel il se trouvait, et plus encore dans les heures qui suivaient l’écriture du mot

				fin.

				Sylvain Meunier rentra à regret, se rappelant avec nostalgie les moments de sa jeunesse où, en agréable compagnie, dérivant dans les méandres d’une conversation à la Éric Rohmer, il avait eu le loisir de marcher jusqu’à l’aube dans la métropole ensommeillée.

				Il se mit au lit avec un livre et un accompagnement de musique classique. Il dormait seul. Pour des raisons inintéressantes, la puissance de ses ronflements n’avait cessé de croître avec les années. Sa pauvre épouse, qui avait déjà le sommeil léger, ne pouvait plus les supporter. Alors quand Guillaume, le fils aîné, avait libéré sa chambre, il s’y était aménagé un bureau en bonne et due forme, avec un lit. Il appelait ça sa cellule, en référence à celle qu’occupaient les pères et les frères des collèges d’autrefois.

				C’était ainsi qu’il pouvait lire et écouter de la musique au lit sans déranger personne, un autre de ces bonheurs tout simples qui constituent le meilleur antidote qui soit à la morosité.

				Ah, vraiment ! Que pouvait-il demander de plus ? Du sexe ? Bof ! La chose avait déboulé de plusieurs échelons dans l’échelle de ses besoins. En cela, il avait recouvré une portion de sérénité perdue au sortir de l’enfance.

Depuis qu’il avait lu quelque part qu’une prostate inutilisée était davantage susceptible de développer un cancer, il s’assurait sporadiquement que sa mécanique demeurait fonctionnelle, sans plus. Il accordait généralement peu d’attention à ce genre d’études qui, avec la régularité d’un supplice chinois, découvrent sans cesse, en se contre-

disant souvent, de nouvelles causes au sinistre crabe ou de nouvelles façons de l’éloigner. Mais celle-là lui avait paru pleine de sens et la perspective de renouer avec les joies juvéniles de l’onanisme n’avait rien de rebutant. Il y avait belle lurette qu’il s’était défait du sentiment de culpabilité que les branleurs de goupillon s’étaient évertués à incruster dans la tête des générations d’avant soixante-dix. Quel bon débarras !

				Que pouvait-il demander de plus, en effet ? Vendre davantage de livres, bien sûr. Mais pour quoi faire ? Pour gagner de l’argent ? Déjà, lui et Murielle en disposaient d’un peu plus que nécessaire. Et il ne tenait pas tant que ça à devenir une célébrité. Honnêtement, il lui arrivait d’éprouver une pointe de jalousie quand il apercevait un collègue à la table d’une émission populaire, mais à bien y penser, il n’avait pas trop envie de signer des dédicaces à répétition dans les salons. Lui, il avait encore le temps d’y faire un brin de causette avec ses lecteurs et lectrices et il pouvait déambuler dans les rues sans se faire apostropher. Oui, il était parvenu à une sorte d’équilibre.

				Finalement, la vie avait été plutôt bonne. On lui avait fourni un bon esprit, dans un corps assez ordinaire, soit, mais dont il s’était plutôt bien accommodé. D’ailleurs, si on lui avait offert le choix d’une seule amélioration physique, il n’aurait pas commandé un plus gros pénis, mais de meilleures dents. L’histoire de sa dentition était une interminable saga. Il avait dû être un fauve dans une autre vie, qui avait dévoré de ses dents acérées une vierge chrétienne dans un cirque romain, et il en était puni dans cette vie-ci. Ses dents se cassaient à rien, ou mouraient sans raison apparente en provoquant de douloureux abcès, ses plombages ne tenaient pas et son dentiste était pratiquement devenu son intime. Mais le pire effet de ce karma buccal était un cauchemar récurrent dans lequel ses dents se transformaient en gravats et son premier réflexe, au réveil, était toujours de vérifier avec sa langue si tout était en place. C’était une petite obsession lancinante et pénible. Cela dit, il y en a à qui il manque des membres, ou d’autres qui naissent dans la misère noire, et qui trouvent quand même la joie de vivre, alors hein, il n’allait pas s’apitoyer sur cette part déplaisante de son sort !

				Non, tout ce qu’il pouvait demander de plus à la vie, si tant est qu’il existât quelque chose à qui on pût demander quoi que soit, cela appartenait à un autre ordre, plus général, comme la paix dans le monde… l’indépendance du Québec… ou que l’auteure du téléroman Virginie découvre à son tour la satisfaction d’écrire le mot

				fin.

				Ce fut sur ce dernier sourire qu’il referma le livre qu’il ne lisait déjà plus, éteignit sa lampe et se lova contre ses trois oreillers, prêt à partir pour le pays des rêves. Durant ce rituel de fin de jour, il avait le sentiment de n’avoir jamais vécu, d’être encore un petit garçon et il n’était pas rare qu’il amorçât volontairement le rêve d’être un grand gardien de but de la Ligue nationale de hockey, exécutant des arrêts acrobatiques auxquels le fond musical du radio-réveil donnait des allures de ballet classique.

				Or, à peine avait-il étendu la jambière pour bloquer un lancer dévié que le téléphone rompit le charme à sa manière habituelle.

				Il sursauta ! Se redressa ! Personne n’appelait jamais chez eux passé vingt et une heures à moins d’une raison majeure, et donc funeste ! Il se précipita et son cœur trébucha quand il vit sur l’afficheur le nom de Gilles Meunier ! Un malheur serait-il arrivé ?

				En effet !

				Madeleine le rassura cependant, ce n’était pas le malheur définitif. Plus tôt dans la journée, son père avait fait une de ces chutes inexplicables propres aux vieux. Il s’occupait à ses ablutions, dans la salle de bain, quand il avait perdu l’équilibre et s’était retrouvé étendu de tout son long sur le plancher dur. Sur le coup, il n’avait pas eu vraiment mal. Il s’était relevé, avait replacé son peignoir et, ne décelant aucune séquelle, avait poursuivi sa toilette. Il avait jugé inutile d’inquiéter sa compagne avec cet incident.

				Ce fut une fois installé au lit pour la nuit qu’une douleur atroce l’avait saisi au cou.

				— Et ?

				— Il vient de partir en ambulance pour l’Hôpital de LaSalle.

				— Incroyable !

				— Oh non ! Ça arrive très souvent de mauvaises chutes, à nos âges.

				— Je sais, je veux dire que je trouve incroyable que ça se produise maintenant.

				— Pourquoi ?

				Embêté, Sylvain Meunier inventa une vague explication, qu’il avait écouté un reportage là-dessus récemment, ce qui était peut-être vrai d’ailleurs.

				Pierre, l’aîné des fils de Gilles, était à l’étranger et Jean-Luc, le cadet, travaillait le lendemain. Quant à sa sœur Denyse, elle gardait ses petits-enfants, alors c’était lui que Madeleine avait appelé, vu que son métier d’écrivain lui permettait une grande souplesse dans ses horaires de travail — de là à conclure que ce n’était pas un vrai métier, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchiraient peut-être.

				Elle avait bien fait de l’appeler, évidemment. Oui, il allait se rendre à l’hôpital et voir à ce que son père soit bien soigné. Il l’approuva dans sa décision d’être restée à la résidence. Elle était à peine plus jeune que son époux, si l’on peut dire, et il n’aurait pas été prudent pour elle de s’épuiser et de s’exposer aux contaminations. Il s’engagea à lui donner des nouvelles dès le lendemain matin.

				Bon. Il alluma, s’assit sur le bord de son lit, se massa les tempes. Ça allait. Il se releva, ferma la fenêtre et sortit de sa chambre. Muscade, qui sommeillait dans son panier, ouvrit un œil. Constatant que son maître n’allait pas, comme

d’habitude, vers les cabinets de l’étage, mais descendait plutôt, elle lui emboîta le pas.

				— Non, Muscade. Reste.

				Elle s’immobilisa, les fesses sur une marche et les pattes de devant sur l’autre. La tête légèrement inclinée de côté, elle le suivit d’un regard perplexe, percevant allez savoir comment quelque chose d’anormal et de préoccupant. Il se rendit dans la grande salle de bain, qui sert aussi de salle de lavage, alluma, et songea aussitôt que, de toute manière, il n’aurait pas le choix de déranger Murielle, alors autant prendre du linge frais. Et justement, il entendit la porte de la chambre principale qui s’ouvrait.

				— Qu’est-ce qui se passe ?

				Il lui raconta.

				Était-il en état de conduire ? Voulait-il qu’elle l’accompagne ? Qu’elle lui prépare un café ?

				Il lui affirma que ça irait, la remercia de l’offre.

				Elle lui apporta du linge de corps et un pull tandis qu’il se rafraîchissait le visage et se brossait les dents.

				— N’oublie pas le cellulaire.

				Puis, lui massant la nuque, elle ajouta :

				— Que veux-tu, il faut bien admettre qu’on s’approche à grands pas de la

				fin.

				Dehors, la température avait chuté. Cela ragaillardit l’auteur longueuillois. La Prius se mit en marche avec sa douceur habituelle. De toutes les voitures qu’ils avaient eues dans leur vie, elle était celle qu’il préférait. C’était une chance, tout de même ; qui savait s’ils en acquerraient jamais une autre ? Lui qui avait renoncé depuis longtemps à ce qu’on appelle stupidement la « conduite sportive », il ne voyait pas ce qu’il pouvait demander de plus à une voiture. Mais son esprit revint à son père. Si la mort pouvait lui venir comme une Prius qui démarre, sans râles et sans secousses, au contraire de sa mère, qui les avait quittés une vingtaine d’années plus tôt, au terme d’une longue souffrance…

				Il alluma la radio, fut satisfait de tomber sur une émission de jazz, s’étonna de retrouver à l’animation l’ubiquiste Stanley Péan (où trouve-t-il le temps d’écrire ? se demanda-t-il) et s’appliqua à mettre en pratique un élément de sa stratégie du bonheur qui le servait admirablement : d’ici à l’hôpital, seul avec lui-même dans sa voiture, il ne pouvait rien pour son père ni pour personne au monde, il était donc inutile de se morfondre, mieux valait profiter à plein du moment. (Sénèque n’a-t-il pas dit que souffrir avant que nécessaire, c’est souffrir plus que nécessaire ?) La conduite nocturne a l’avantage d’être fluide et la musique était bonne ; la vue de la 132, puis du pont Champlain sur Montréal illuminée faisait très cinéma. L’enfer de l’urgence viendrait bien assez vite.

				Cet enfer lui fut épargné. Il n’y avait que deux malades en attente à l’urgence et pas de lits alignés dans les corridors. Son père avait déjà été placé dans un compartiment fermé par des rideaux. On lui avait installé un collet cervical, qu’on appelle une minerve. Il sommeillait, la bouche entrouverte, et sa respiration émettait un léger gargouillis.

				Une infirmière apprit à l’auteur qu’on avait donné une dose convenable d’antidouleur et un somnifère au blessé, et qu’on viendrait le chercher pour passer des radiographies, mais peut-être seulement dans la matinée.

				Sylvain Meunier réintégra le compartiment. Entre le lit et le rideau, il y avait juste la place pour un homme. Il

dédaigna l’unique chaise droite mise à la disposition des visiteurs. Son père ouvrit les yeux.

				— Ah ! Sylvain ! Il est quelle heure ?

				— Bientôt une heure du matin. Tu ne dors pas ? Le somnifère n’a pas fait effet ?

				Son père lui envoya un clin d’œil.

				— Il est dans ma main.

				Il ouvrit la main droite : un comprimé bleu gisait sur la paume.

				— Veux-tu m’en débarrasser, s’il te plaît ?

				— Mais papa…

				— J’haïs ça, les somnifères. Si je suis pour mourir, j’aime autant le savoir.

				Sylvain Meunier émit un soupir mêlé de rire. Il prit la pilule entre le pouce et l’index et la jeta dans la poubelle.

				— Tu pourrais simplement dire à l’infirmière que tu n’en veux pas.

				— Elles sont « obstineuses »… Elles ont tellement peur qu’on les dérange pour rien, comme de juste. Et puis, à nos âges, on dort bien assez comme ça.

				Il marqua une pause en soulevant le menton pour aérer la chair de son cou.

				— Le col est trop serré ?

				— Oh non… c’est seulement ma vieille peau qui est sensible.

				— On pourrait peut-être appliquer une crème.

				— Non, non, ça s’endure. Mais écoute, c’était pas nécessaire de te déranger comme ça en pleine nuit. Ils s’occupent très bien de nous, ici.

				— Peut-être, mais ils ont beaucoup de patients. Moi, je n’ai qu’un père.

				— T’es bien fin, Pierre… euh, Jean-Luc…

				— Sylvain.

				— Excuse-moi, Sylvain, oui. (Soupir.)

				— C’est pas grave, tant que tu ne m’appelleras pas

Denyse.

				— Comique… Puisque tu es là, peux-tu me passer l’urinoir ?

				L’urinoir, sorte d’urne en carton gris, se trouvait sous le lit. En fait, il y en avait trois, car Gilles Meunier avait depuis plusieurs années la vessie avachie, et la gestion de ses mictions était pour lui une préoccupation constante. De toutes les misères de la vieillesse, la plus angoissante est la perspective d’avoir à subir des situations humiliantes. La bonne nature de Gilles Meunier lui permettait d’accepter à peu près n’importe quoi, mais il aurait été profondément mortifié de se souiller. Et pourtant, il s’entêtait encore à refuser de porter une couche.

				D’abord, le grabataire voulut placer l’urinoir lui-même, mais il céda finalement aux appels à la raison de son fils ; toute contorsion pouvait avoir des effets fâcheux, surtout qu’il était insensibilisé.

				— Bon… mais je te préviens, il n’y a plus grand-chose…

				On lui avait diagnostiqué un cancer de la prostate quelque deux années plus tôt, non virulent, mais on lui administrait quand même des injections d’hormones.

				— Le docteur m’avait expliqué que ça pourrait provoquer une diminution du pénis, mais c’est plutôt une disparition !

				« En effet, à ce stade, on parle quasiment d’un clitoris ! » se permit en lui-même l’écrivain. C’était une boutade que son père n’aurait pas faite. Par ailleurs, il n’avait aucune idée de comment il était équipé avant. On était très pudique, chez les Meunier.

				L’affaire réglée, le vieillard insista pour qu’il dispose illico de l’urinoir souillé et aille en quérir un autre.

				— Mais il y en a deux sous le lit !

				— On ne sait jamais. Des fois, tout à coup, dans un hôpital, tout le monde est occupé.

				Le fils trouva un évier pour vider l’urinoir et une poubelle pour l’y jeter. Il chercha quelqu’un pour demander un urinoir propre, mais la section où se trouvait son père avait été désertée, temporairement, espérait-il, par le personnel. Il ne chercha pas plus avant et revint auprès de lui.

				— J’y retournerai tantôt. Pour le moment, il n’y a personne.

				— Ah… Ils doivent être au spectacle.

				Sylvain Meunier ouvrit de grands yeux étonnés.

				— Le spectacle !

				— Je t’avais raconté, non ?

				— Oui… Mais je supposais que c’était oublié…

				— Il faudrait que je souffre drôlement d’alzheimer pour oublier quelque chose comme ça !

				— C’est invraisemblable !

				— Je le sais, que c’est incroyable, mais c’est vrai !

				— Oui… non… je veux dire… je viens à peine de terminer une…

				C’était quand, au fait ? Tout à coup, il était mêlé.

				— Terminer quoi ?

				Il se ressaisit.

				— Oh rien… mais…

				— Mais quoi ? Je sais bien que vous pensez que je délire, sauf que… mais tiens donc, écoute un peu, on commence à les entendre !

				Le malade se tut, se figea, et son fils éprouva un bref instant la terreur qu’il soit mort. Mais les yeux du vieillard, fixés par la force des choses sur le plafond, semblèrent s’illuminer et un sourire narquois apparut sur sa bouche entrouverte.

				Sylvain Meunier, à son tour, entendit une musique.

				— Eh ! Excuse-moi, tu as raison ! Bien oui ! On entend de la musique, là, du chant ! C’est sans doute quelqu’un qui fait jouer la radio. Dans un hôpital, quand même, et à l’urgence, c’est…

				Son père fit une moue agacée.

				— Puisque je te dis que c’est le spectacle ! Vas-y voir, si tu ne me crois pas.

				— Je suis ici pour m’occuper de toi, pas pour surveiller ce qui se passe dans l’hôpital.

				— Je peux rester tout seul un moment.

				Y aller ou pas, identifier la source de cette musique ? Mais que dirait-il à son père après ? Dans son état, il ne pouvait l’emmener avec lui pour constater de visu. Et franchement, revenir avec un témoin pour une confrontation aurait été cruel.

				Son père insista encore.

				— Vas-y voir, je te dis ! Vous allez arrêter de me prendre pour un fou !

				— Voyons, papa, personne ne doute de ta lucidité. Ici, au lit, avec la médication, c’est normal qu’on en vienne à confondre un rêve avec la réalité. Ça arrive à tout le monde, non ? Alors, à plus forte raison…

				— … à quatre-vingt-dix ans, comme de juste !

				— Peut-être, oui.

				— Donc je suis sénile !

				— Mais non ! Sans parler de sénilité, il faut bien admettre — comment dire ? — qu’il y a fatalement un phénomène d’usure. Tu en parles toi-même, quand tu te fâches de chercher tes mots