Main La peau de l'ours

La peau de l'ours

,
Le livre noir du trafic d’animaux
Year:
2012
Language:
arabic
File:
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1

La nuit des infirmières psychédéliques

Year:
2012
Language:
english
File:
EPUB, 352 KB
2

La Nuit des femmes qui chantent

Year:
2011
Language:
french
File:
EPUB, 746 KB
LA PEAU

DE L’OURS





Collection «Les enquêteurs associés»


				Les enquêteurs associés: Des spécialistes de l’investigation, journalistes ou écrivains, qui privilégient le travail de terrain et revendiquent l’indépendance d’esprit, la liberté du ton et la finesse de la plume.

				Leur ambition? Mener par la voie du livre les enquêtes prolongées que les médias écrits traditionnels ne peuvent assurer faute de temps ou de moyens, et qu’internet ne permet pas faute de recul.



				Les enquêteurs associés: Une collection dirigée par Roger Faligot et Rémi Kauffer, auteurs, ensemble ou séparément, d’une trentaine d’ouvrages d’enquête.



				Chez Nouveau Monde éditions, Roger Faligot a publié Les services secrets chinois, de Mao aux JO. Il a également codirigé avec Jean Guisnel L’Histoire secrète de la Ve République (La Découverte). Rémi Kauffer est membre du comité éditorial du magazine Historia.





Du même auteur


				Dans la collection «Les enquêteurs associés»:

				Franck Renaud, Les diplomates – Derrière la façade des ambassades de France, 2010.

				Thibault du Manoir de Juaye, Les robes noires dans la guerre économique, 2011.

				Clarisse Lucas, Le lobby breton, 2011.

				Richard Labévière, Vérités et mythologies du 11 septembre, 2011.

				Édition: Sabine Sportouch

				Corrections: Catherine Garnier

				Maquette: Pierre Chambrin

				© Nouveau Monde éditions, 2012

				21, square St Charles – 75012 Paris

				ISBN: 978-2-36583-340-0

				Dépôt légal: mai 2012





Sylvain Auffret et Stéphane Quéré





LA PEAU

DE L’OURS

				Le livre noir du trafic d’animaux

				nouveau monde éditions





Introduction


				Automne 2007, Miljen Kreka Kljakovic vit à Omarska, près de Prijedor une ville d’un peu plus de 100000 habitants de la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. Chef décorateur, cet homme de 57 ans participe au tournage de Saint Georges terrassant le dragon, une grosse production serbe. Kreka Kljakovic a déjà travaillé sur les décors de nombreux films dont plusieurs réalisations à succès ; d’Emir Kusturica (Le Temps des Gitans, Underground, Arizona Dream). En 1992, ce technicien reconnu a même obtenu un César pour son travail dans le film du Français Jean-Pierre Jeunet Delicatessen. Mais cette fois-ci, il se retrouve dans L’Ours de Jean-Jacques Annaud…

				Sur ces entrefaites, Kreka Kljakovic entend parler d’une histoire digne de sa filmographie. Il apprend qu’un ours vit dans un box de 20 mètres carrés à l’intérieur d’un bâtiment voisin du lieu du tournage. Le lieu, un hôtel fermé, abriterait le plantigrade depuis huit ans et ce dernier ne devrait son salut qu’à un habitant qui le nourrirait avec des restes.

				Incroyable mais vrai! Darko Sevic – c’est le nom de cet homme – amène de temps en temps de l’eau et du pain à l’animal. Il les glisse à travers les barreaux de la porte métallique qui ferme la pièce dont l’ours n’est pas sorti depuis deux ans. La pièce n’est jamais nettoyée et l’acidité du sol due à l’urine à commencer à attaquer les pattes de la malheureuse bête, qui ne pèse plus qu’une trentaine de kilos au lieu des 90 correspondant normalement à sa stature.

				Comment le plantigrade est-il arrivé dans cette cellule? En fait, il y a toujours habité, depuis ce jour où le chasseur qui venait de tuer sa mère dans le massif de Kozana sur les hauteurs de Prijedor, l’a conduit au propriétaire des lieux dont il connaissait le goût pour les animaux. C’était il y a longtemps, avant l’hôtel Jackson et avant le 15 janvier 2000. Ce jour-là, Zeljko Raznatovic dit «Arkan» est abattu à Belgrade. Un retentissant règlement de comptes dont on parlera jusqu’aux États-Unis. Zeljko Raznatovic avait beaucoup d’ennemis. Depuis le mois de mars précédent, il était recherché par le tribunal pénal international pour la Yougoslavie, pour la bagatelle de vingt-quatre chefs d’accusation dont ceux de crime de guerre et crime contre l’humanité.

				Né en 1950, fils d’un officier de renseignement, Zeljko «Arkan» Raznatovic commence sa carrière criminelle de bonne heure. Après quelques années passées dans un centre de détention pour jeunes où il a organisé son propre petit gang, il part pour l’Europe de l’Ouest en 1972 afin d’embrasser la profession de criminel. Neuf ans plus tard, le voici en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Italie et en Suède! Dans ce dernier pays, la police le soupçonne de sept attaques de banque, de vingt cambriolages, de meurtre et de complicité d’évasion. Et l’évasion, ça le connaît! Il en a réalisé quatre avant de revenir au pays en 1983. À une époque il fait d’ailleurs partie des dix personnes les plus recherchées par Interpol.

				De retour à Belgrade, Arkan se lance dans les affaires. Et même s’il n’est plus jamais condamné on est en droit de penser qu’il ne fait pas que dans le légal. Le ballon rond l’intéresse aussi. En 1990, Raznatovic dirige d’une poigne de fer les Delije, un groupe de supporters de l’Étoile Rouge, le club de foot de la ville. Cette même année les Delije s’affrontent très violemment avec les supporters du Dinamo Zagreb, un club de foot croate qui jouait ce soir-là contre l’Étoile Rouge. Un avant-goût de ce qui suivra. Cette même année Arkan crée en effet la «Garde des volontaires serbes». Cette milice, surtout formée de membres des Delije, s’illustre de mi-1991 à fin 1995 par des actions sanglantes en Croatie (comme le «nettoyage» de Vukovar) et en Bosnie-Herzégovine qui vaudront à leur chef les accusations déjà citées. On surnomme ses troupes les Tigrovi, «les Tigres d’Arkan». Et pas uniquement à cause de leur férocité. Lorsqu’il parade avec ses hommes, Arkan aime à exhiber un véritable tigron, don du directeur haut en couleur du zoo de Belgrade. En plus de son ours, le chef de milice possède une véritable ménagerie: deux tigres et quatre loups.

				Le plantigrade, dont nous connaissons déjà le destin de prisonnier, lui a été remis lors de son passage dans la région de Prijedor à l’automne 1995. Le conflit s’achevant, Arkan repart pour Belgrade où il s’est lancé dans la politique depuis 1993, ainsi que dans de nombreux trafics – cigarettes, alcool, drogues – ce qui, selon les services de renseignement, l’incitent à se rendre clandestinement en France en 1994. Il continue à œuvrer dans le milieu du foot puisqu’il crée un club qui gagnera le championnat yougoslave en 1998. De sérieux soupçons de menaces sur les joueurs des équipes adverses flottent encore aujourd’hui.

				À la mort d’Arkan début 2000, c’est Milorad Ulemek dit «Legija», un ex-chef milicien des Tigres, ancien de la Légion étrangère française, qui «hérite» des installations et donc de la ménagerie. La voilà dispersée, certains animaux partant chez des particuliers au Monténégro, d’autres rejoignant les dépendances de l’hôtel Jackson, grande bâtisse blanche affublée de créneaux et de tours, à Prijedor. Un des tigres – nous parlons des animaux, pas des fidèles d’Arkan – trône d’ailleurs, empaillé, dans le hall de l’hôtel qui accueille à cette époque des prostituées et d’anciens miliciens de passage.

				La condamnation en juillet 2000 de Legija à quarante ans de prison pour le meurtre d’Ivan Stambolic, ancien président serbe et mentor de Slobodan Milosevic, met l’ours au régime. Legija et plusieurs membres des «Bérets rouges», une unité de la Sécurité d’État qu’il dirigeait, se voient aussi impliqués dans deux autres meurtres politiques.

				Revenons à Omarska, notre point de départ. Quand Miljen Kreka Kljakovic est informé de l’existence de l’ours en cette fin d’année 2007, il apprend également que le nouvel acquéreur des bâtiments veut les faire démolir pour construire un dancing à terminer au plus tard le 31 mars 2008 et qu’il n’est pas intéressé par le sort de l’ours. Le décorateur met alors tout en œuvre pour essayer de sauver le pauvre quadrupède qui a d’ailleurs été baptisé Miljen en son honneur. À cette fin, il contacte Noa, une association de protection animale installée à Banja Luka, la capitale de Republika Srpska. Le zoo de la ville est d’abord contacté – en vain car trop petit. Les requêtes auprès de celui de Belgrade sont infructueuses.

				Mais, coup de chance, dans cette région les liens avec la France ne sont pas uniquement le fait d’anciens miliciens. L’une des membres de Noa vit avec un de nos compatriotes qui dirige lui aussi une association de protection animale nommée «Respectons». Patrick Sacco obtient l’accord d’un refuge dans la Sarthe pour accueillir définitivement l’ours. Au préalable, les bonnes volontés doivent cependant se frotter aux complications administratives bien réelles: l’animal n’a aucun papier, la Bosnie-Herzégovine, à cette époque, n’est pas signataire de la convention internationale gérant les échanges d’animaux, n’ayant pas mis sa législation en accord avec toutes les normes réclamées par cette convention.

				L’opiniâtreté des militants aura néanmoins raison des obstacles, soustrayant un ours à «la folie des hommes». Tous les animaux n’ont pas cette chance, notamment les millions d’entre eux prélevés dans la nature pour alimenter un commerce illégal. Autant d’épisodes affligeants, attristants, révoltants mais révélateurs, que ce livre vous propose d’explorer.





Chapitre 1


				Des bêtes sur le tarmac


				Lundi 16 mars 2009: les douaniers de Lörrach (Allemagne) découvrent, enfermées dans des boîtes et des sachets en plastique, 164 mygales dans la voiture d’un ressortissant suisse au poste-frontière d’Inzlingen. Quarante-quatre d’entre elles sont des spécimens d’espèces protégées pour lesquelles leur propriétaire ne dispose d’aucune autorisation légale. En plus des arachnides, les douaniers mettent la main sur quarante-cinq seaux remplis de cafards, destinés à nourrir les mygales. Le conducteur expliquequ’il va les vendre lors d’une foire en Allemagne. Deux ans auparavant, en 2007, le même homme avait déjà été arrêté au même endroit en possession de 945 araignées dans sa voiture et dans celle d’un complice.

				Voilà comment se traduit au quotidien le trafic d’animaux dans les journaux: une simple brève relatant une saisie. Des saisies de ce genre, les bulletins annuels ou biannuels de l’ONG Traffic, un réseau qui surveille le commerce de la faune sauvage depuis 1976, en comptent beaucoup. Elles y sont recensées à travers le monde et classées par zone géographique. Un certain nombre concerne la France.

				Roissy, plaque tournante

				En septembre 1999, un Français vivant en Allemagne rentre du Mexique. Arrêté à l’aéroport de Francfort, 1300 mygales sont découvertes dans ses bagages. Valeur estimée: 800000 francs à l’époque (environ 122000 euros). Un exemple, déjà ancien, parmi d’autres. En 2005, les douaniers de l’aéroport de Francfort ont intercepté plus de 4000 animaux vivants et divers produits dérivés (d’animaux). Quatre mille parmi le flux d’animaux parfaitement en règle qui arrivent chaque jour. Seuls les aéroports d’Amsterdam (Pays-Bas) et de Paris traitent autant d’animaux dans l’Union européenne (UE).

				La vaste zone aéroportuaire qui s’étend au nord de Paris abrite ce qu’on appelle un PIF, un poste d’inspection frontalier, qui sert de porte d’entrée principale pour les animaux ou leurs produits dérivés en France (peaux, tissus, trophées, bijoux, souvenirs, bref tous les produits à base d’animaux). Les animaux arrivant de l’étranger doivent y être soumis à un contrôle vétérinaire et y sont également dédouanés. L’aéroport sert de point d’entrée sur le territoire de l’UE. Paris-Charles de Gaulle n’est pas le seul PIF en France1, mais tous ne sont pas habilités à recevoir des animaux vivants. Et encore moins des animaux sauvages, qui nécessitent des installations spécifiques. Certains PIF ne prennent en charge que les denrées animales, d’autres le bétail, certains les espèces vivantes non protégées, d’autres encore les protégées. Roissy-Charles de Gaulle est le seul en France à pouvoir accueillir tous les types d’animaux.

				Sur le sol carrelé d’un bureau, un douanier accroupi sort d’une caisse une peau de léopard, puis dépose un crâne d’animal entouré de Scotch, et enfin un long bracelet en plastique rouge numéroté «CITES 06 n°000005 40». Le gabelou a des papiers tamponnés et timbrés en main. «Donc ces animaux ne peuvent circuler qu’avec un permis CITES [la feuille tamponnée et timbrée, NdA], tout document lorsqu’il y a une rature, la rature doit être approuvée par l’organisme qui a délivré le permis. Là en l’occurrence la rature n’est pas approuvée, ce qui rend le document peu applicable. Donc ça c’était la première anomalie, mais la plus importante et la plus grave reste la bague, qui, elle, ne se trouve pas sur l’animal. Le fait que cette bague ne se trouve pas sur la peau permet [à l’importateur, NdA] de la récupérer à l’arrivée, et de la réexpédier puis elle fera un nouveau voyage. La bague accompagnera d’autres spécimens. Sans elle, on ne pourrait pas abattre ces animaux-là, puisqu’il y a un quota [de chasse, NdA] qui est bien précis.» Certains pays prévoient en effet des quotas de chasse pour certaines espèces afin de réguler leur population et leur abattage2.

				Autre jour, autre bureau, trois douaniers s’affairent autour d’une caisse en forme de long trapèze allongé, posé sur le sol entre deux pièces. L’un d’entre eux sort un gros crâne qui ressemble à celui d’un dauphin. Puis son collègue, accroupi devant la boîte, recule en se relevant, il tient un long tube blanc dans la main, recule, recule encore, avant de s’immobiliser. «2 mètres!» c’est la taille de cette corne de narval. La licorne (ou plutôt les os de sa tête) est désormais posée sur un petit bureau de couleur crème. Il s’agit d’un trophée. «Là il y avait une déclaration d’importation normale avec permis CITES d’exportation et d’importation, tous les papiers étaient en règle. Lors de la visite, la défense n’était pas identifiée, c’est-à-dire sur les documents, nous avions un numéro précis pour le trophée et ce numéro n’était pas présent lors de la visite. On ne pouvait pas avoir un lien avec les documents d’un côté et le trophée de l’autre. De fait, les documents ne sont plus valides et la marchandise ne peut plus rentrer sur le territoire.» Le narval est un mammifère marin qui vit dans l’océan Arctique, le long des côtes du Canada. Seuls les Inuits ont le droit de le chasser. «Ils ont un permis. Ils récupèrent la viande et revendent les trophées. Il y a une étiquette en inuit et en anglais avec le lieu d’où vient l’animal, le nom du chasseur qui l’a tué, un numéro d’immatriculation, et lors de notre visite il n’y avait aucune trace d’étiquette, donc c’est complètement interchangeable [avec une autre corne]».

				Mais le flux d’animaux à contrôler n’est pas composé que d’illégal, loin de là. Regardons-y de plus près…

				Produits dérivés

				Dans une boîte en bois traversée de baguettes auxquelles sont attachées des petits sacs en toile blanche, le douanier Claude Batout sort un par un les sacs et les petits serpents qu’ils contiennent. «Là en principe il s’agit de pythons regius ou royaux. Il faut voir par rapport aux documents qui disent qu’il y en 96 s’il y en a effectivement ce nombre, et si ce sont bien des regius et non pas des sebae ou autre chose. On les reconnaît par les taches sur la peau qui ressemblent à des chaînes de vélo. Chez les sebae elles ressemblent à une colonne vertébrale plutôt.» Batout est une célébrité locale, le monsieur CITES3 de la douane, connu de tous, y compris des trafiquants. Après vingt-huit ans passés à travailler dans la banque, ce petit homme aux cheveux bruns est licencié à l’âge de 45 ans. Il décide alors de s’adonner à sa passion, les animaux, et passe le concours des douanes en 2000. Il s’est ensuite formé sur le tas pour tout ce qui touche à la réglementation et aux espèces qu’elle protège, ou plutôt dont elle encadre le commerce. Depuis quelques années, il instruit à son tour des collègues, passionnés comme lui.

				Un documentaire montre trois douaniers ouvrant une caisse en bois. À l’intérieur, des morceaux de peaux d’éléphants rigides qui font un bruit sec quand un des gabelous les pose par terre. L’un d’eux sort le pied d’un pachyderme. Les deux autres extraient une défense, sur laquelle on peut lire un numéro de série comme sur un moteur de voiture. Dans la séquence suivante, d’une caisse descendue des rayonnages d’un immense entrepôt, un douanier montre des peaux de lions. Puis ce sont des dizaines de portefeuilles, de sacs à main en peaux de crocodiles ou de serpents, des lézards naturalisés, des médicaments «chinois», des perroquets en cage qui défilent sur l’écran. Légal? Illégal? Ces images montrent d’abord la diversité des animaux et notamment des produits dérivés (fabriqués à partir d’animaux) qui passent par Roissy.

				En mai 2010, les douaniers contrôlent ainsi huit colis en provenance d’Indonésie. Le tout pèse 160 kilos et est censé contenir des poissons et des invertébrés. Effectivement, une trentaine de sachets d’étoiles et de concombres de mer apparaissent à l’ouverture des paquets. Mais comme dans les films, sous la façade, émergent 48bénitiers (de gros mollusques) et une quarantaine de coraux encore vivants. Une opération de sauvetage démarre alors. Plus d’une demi-douzaine de gabelous se rendent à l’aquarium Sea Life en Seine-et-Marne. Dans la salle de quarantaine, tous les hommes entourent des boîtes en polystyrène dont les parois internes sont couvertes de papier journal. À l’intérieur des sacs en plastique pleins d’eau, il y a plusieurs bénitiers. On apporte un seau rempli d’eau. Et les sacs sont ouverts un par un. «Oh là là oui, c’est mort ça!» reconnaît un douanier à l’odeur, «Ouh, ça fouette!». L’animal mort est déposé dans un seau vide. D’autres suivent, l’eau dans certains sacs est noire. Il y a aussi des coraux [qui sont des animaux, NdA]. «Le mec il fait ça bien, c’est bien empaqueté.» Puis lorsqu’un bénitier rejette des bulles prouvant par là qu’il est toujours vivant, jaillissent des «eh ben voilà!» et un «superbe!». Les commentaires fusent au fur et à mesure du tri: «Celui-ci a été cassé direct sur la roche, il a encore un morceau de collé», «C’est la même espèce, ça a été choisi», «c’est du sauvageoh ça oui», «donc c’est pas d’une ferme [d’élevage]?» demande une voix. «Ah non il a fait son business, il a été pêché tout seul, si ça venait d’une ferme, ils seraient tous de la même taille, ils seraient tous formatés», explique un douanier plus expérimenté. «Et puis si c’était dans des fermes, ils seraient plus petits, ils ne les gardent pas aussi longtemps», précise Claude Batout. «C’est pas très courant non plus ça, c’est “annexe”.» «Quoi?» demande un gabelou plus si jeune. «Annexe 2B», répond du tac au tac l’ancien banquier qui pratique la convention de Washington depuis de nombreuses années désormais.

				«La CITES, simple dans son principe…

				Batout résume: «La Douane fait respecter la convention de Washington [qui comporte les fameuses «annexes» où sont classés animaux et plantes menacés, NdA] qui est en fait une convention pour la biodiversité des animaux plus ou moins réglementés dans le monde et dont on contrôle les arrivages». «Il y a deux manières de trafiquer: soit vous allez être un particulier et vous allez ramener dans vos poches des animaux cachés; soit vous êtes un professionnel et vous pouvez travailler avec des documents qui ne sont pas applicables», expliquait-il à l’occasion d’une autre saisie. En septembre 2009, 188 lézards de l’espèce protégée Uromastyx geyri, se trouvant dans deux caisses d’un lot de neuf, sont saisis. Les sept autres caisses possèdent des certificats en règle, mais pas celles-là. L’opération a été médiatisée par les Douanes. Devant un reptilarium plein de sa dernière saisie, Batout, pédagogue, décrypte: «Là, ces uromastyx sont en voie d’extinction au Niger. Les autorités internationales ont décidé de ne plus autoriser le Niger à exporter en attendant éventuellement que la population grandisse un peu plus. Nous sommes une cellule spécialisée dans les animaux, on doit les reconnaître, connaître bien la biodiversité, la faune et la flore, le nom latin… là c’est Uromastyx geyri [un lézard qu’on appelle fouette-queue en raison de sa grosse queue pleine de piquant, NdA], il faut être sûr que ce ne sont pas des Uromastyx maliensis qui eux ne sont pas protégés. On est vraiment spécialisés, c’est normal parce qu’on a affaire à des professionnels. Donc on fait du ciblage, on savait bien que des spécimens arrivaient, il suffisait de contrôler et voir si c’était bien les spécimens qu’on attendait. C’est un spécimen interdit d’exportation par le Niger, mais au Tchad c’est une espèce qui n’est pas en voie de disparition. On avait 193 lézards dont 5 morts et une dizaine mal en point.»

				Toutes les dispositions ont été prises à l’époque pour sauver ces lézards. Les placer dans le seul magasin qui peut les accueillir, en l’occurrence «la Ferme tropicale» dans le 13e arrondissement à Paris, les réchauffer en leur donnant leurs conditions de vie. «Maintenant on cherche un lieu d’hébergement définitif», conclut Batout. Un problème récurrent comme on le verra dans le chapitre suivant.

				Des chiffres… En 2007, les douaniers des différents aéroports du pays (franciliens, Côte d’Azur, DOM-TOM) ont traité les trois quarts des infractions relevant de la CITES constatées au niveau national (74,7%). Un chiffre en constante progression. En 2008, c’était presque 60% (57,5%). L’année suivante, ce pourcentage était remonté à près de 68,9. Une proportion élevée dans tous les cas.

				Le problème se pose en termes simples: chaque année, 2,4 millions de tonnes de marchandises, 57 millions de colis et 60 millions de voyageurs passent par Roissy-Charles de Gaulle. Comment tout contrôler?

				Michel Horn, numéro un de la douane de Roissy, en convient sans problème, le trafic d’espèces classées CITES n’est pas sa priorité. Il passe après la drogue, la contrefaçon, le blanchiment, le tabac et le recouvrement des taxes. «On fait du ciblage, on sait où trouver ce que l’on cherche, sur les vols en provenance de Madagascar ou de Tahiti. Pour les coraux par exemple, peu de gens savent qu’il s’agit d’animaux vivants, ils ont l’impression qu’il s’agit de jolis cailloux, ce n’est pas encore dans la culture.» Les chiffres des saisies concernent en effet les contrôles de fret et ceux des voyageurs, dont certains transportent des animaux sur eux.

				Les tendances? «On trouve toujours de l’ivoire, mais c’est moins fréquent. Beaucoup moins de brut. Le travaillé (statuettes ou autres), ça on en trouve encore», explique une douanière, référente CITES, formée par Claude Batout. «Dans le fret, on trouve beaucoup d’objets venant d’Afrique et à destination de la Chine. Ou partant directement de France vers la Chine. On a eu un cas avec des cornes de rhinocéros. Ceux qui font ça achètent des trophées, découpent la corne et l’expédient en Chine où il y a un marché pour ça. Il y a des plantes aussi et du pangolin, enfin des écailles de pangolin», continue Michel Horn qui fait remarquer que les saisies d’animaux vivants en fret sont rarissimes (d’où leur médiatisation).

				… complexe dans ses annexes»

				Ces chiffres de saisies masquent en fait plusieurs réalités pour Karim Daoues, le propriétaire de la Ferme tropicale où ont été placés les uromastyx saisis, qui estime que les médias hurlent à l’explosion du trafic et mélangent tout. Pour lui toutes ces saisies ne sont pas forcément dues au trafic, mais à des problèmes administratifs. En effet, la législation très complexe concernant le commerce des animaux peut mettre en défaut même des gens bien intentionnés. Certaines saisies sont dues, on l’a vu, à des problèmes de papiers pas totalement en règle ou des problèmes d’emballage. Le transport des animaux lui-même répond à des règles propres, les normes IATA4. Ne pas respecter ces règles peut entraîner une annulation des permis de transaction même si le commerce de l’animal est autorisé. «Je me rappelle d’une affaire où des caïmans devaient être envoyés en Angleterre mais ils ont été saisis parce que le permis était périmé depuis deux jours», se souvient Karim Daoues, où les pompiers placent beaucoup plus régulièrement des animaux que les douaniers.

				Sur l’affaire qui a amené ces derniers dans son magasin, dont il prévient ne pas connaître tous les tenants et aboutissants, il croit se souvenir que «le Niger avait interdit l’exportation, mais que le pays d’accueil n’avait pas encore modifié sa propre réglementation et que le permis d’importation ne reprenait pas les informations du permis d’exportation».

				Michel Horn et sa collègue exposent une vision bien différente: l’exportateur était un professionnel et il connaissait la réglementation. «La personne a tenté [sa chance, NdA], elle a obtenu le cachet mais pour une autre sous-espèce que celle concernée. Il fallait déjà la reconnaître», relativise le directeur interrégional. Comme les colis ne faisaient que transiter par la France, aucune enquête n’a été diligentée par le procureur pour connaître le fin mot de l’affaire. «Une bonne transaction vaut mieux qu’un mauvais procès», résume Horn à propos du pouvoir de la Douane de proposer une transaction financière au contrevenant5. La plupart du temps, ces derniers acceptent et beaucoup de petites saisies concernant des produits dérivés courants (mais pas des animaux vivants) se terminent par une amende plutôt qu’une poursuite judiciaire. En cas de refus de la transaction ou si la Douane l’estime nécessaire, le procureur est averti et décide ou pas de poursuivre.

				Sur l’ensemble du territoire français, en 2010, la DGDDI (Direction générale des douanes et droits indirects) signalait ainsi la saisie de 11129 spécimens (dont 712 animaux vivants, 1677 pièces d’ivoire et 6917 articles et produits dérivés) lors de 649 constatations d’infraction.

				De l’autre côté de la frontière, en Belgique, entre le 1er janvier 1996 et le 1er avril 2006, 62 cas de commerce illégal d’animaux ont été décelés par les douaniers dans l’ensemble du pays (dont presque 60% à l’aéroport de Bruxelles-National) concernant 6841 spécimens6.

				«Les statistiques ne reflètent que l’activité des services. Plus ils bossent, plus ils vont sortir d’affaires, plus les statistiques vont augmenter et donner l’impression que le trafic est en hausse. Paradoxalement s’ils ne font rien, les chiffres seront bas et ça donnera l’impression que le phénomène n’existe que peu ou qu’il est en baisse», estime Laurent Grolet, l’un des deux policiers du service environnement de la police judiciaire fédérale belge.

				Troisième trafic mondial… vraiment?

				Le 30 septembre 2011 représente une date importante: les deux principales administrations impliquées dans la répression du trafic d’animaux signent un protocole de coopération. Les représentants des Douanes et de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage7) se retrouvent au siège de l’Office, avenue de Wagram à Paris, non loin du cercle de jeux du même nom… Devant les journalistes et les agents (parfois en uniforme…) présents, le directeur général des Douanes et des Droits indirects, Jérôme Fournel, et le directeur général de l’ONCFS, Jean-Pierre Poly, évoquent l’importance du trafic d’animaux et de parties d’animaux en France et dans le monde. D’ailleurs, à côté des tables où attendent les verres de mousseux et les petits fours, les fonctionnaires ont disposé des objets en ivoire, des sacs en crocodile, une carapace de tortue géante… Dans son discours, Jean-Pierre Poly évoque pour ces trafics un chiffre d’affaires de… 160 milliards d’euros par an! Un chiffre choquant qui a justement provoqué quelques haussements de sourcils chez plusieurs des fonctionnaires présents dans la salle.

				Quand nous avons commencé à travailler sur le sujet du trafic d’animaux, nos premières recherches (articles de presse, livres, sites Internet…) nous ont toujours conduits à la même constatation: «Le trafic d’animaux est le troisième trafic mondial, après celui de la drogue et des armes»… Impressionnant! Mais nous ignorons toujours d’où viennent ce chiffre et ce comparatif. C’est une affirmation qui tourne en boucle, s’autoalimente et que nous avons retrouvée dans la bouche de plusieurs de nos interlocuteurs.

				Il est particulièrement difficile de chiffrer une activité qui, par nature, est dissimulée. Pas de rapport financier annuel, pas de certification par des commissaires aux comptes. Les trafics auxquels sont comparés les trafics d’animaux sont également difficiles à cerner. Pour le trafic de stupéfiants, les rapports internationaux évoquent des chiffres allant de 300 à 500 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, quasiment du simple au double! Pour le trafic d’armes, c’est totalement nébuleux: parle-t-on d’armes individuelles? de trafic d’armes de guerre avec contournement d’embargo et implication de certains services de renseignement? Autant dire une activité encore plus difficile à chiffrer. Compliqué alors de certifier que le trafic d’armes constituerait la deuxième activité criminelle… Ce titre peu enviable lui est disputé par le trafic d’êtres humains (immigration clandestine, proxénétisme, esclavage sexuel,…).

				Alors, qu’en est-il du chiffre d’affaires estimé du trafic d’animaux? Europol parle d’un marché illégal de 20 milliards d’euros mais uniquement pour l’Europe. C’est d’ailleurs le chiffre repris par Jérôme Fournet, le patron des Douanes, lors de la réunion du 20 septembre 2011. Sur cette base, on peut penser que le marché nord-américain est assez comparable en volume et en valeur mais quid de l’Asie qui draine vers elle de nombreuses filières illégales (ivoire, cornes de rhinocéros, ailerons de requin, ormeaux…)?

				L’OMD (Organisation mondiale des douanes) situait le trafic, en 2002, à 6 milliards d’euros, sans doute sous-estimé mais loin des 160 milliards d’euros évoqués par le chef de l’ONCFS! Le puissant Congrès américain évalue quant à lui le chiffre d’affaires du commerce illégal dans une fourchette de 5,5 à 20 milliards de dollars.

				Laissons de côté la valeur du trafic et penchons-nous sur les volumes trafiqués. Selon le WWF8 en 2006, ce commerce a concerné 50000 singes (destinés essentiellement à la recherche), 640000 reptiles, 1,5 million d’oiseaux, 3 millions de tortues et 350 millions de poissons d’aquarium. Auxquels il faut ajouter les «produits dérivés»: 1,6 million de peaux de lézards, 1,1 million de fourrures, 1,1 million de peaux de reptiles, 1 million de morceaux de coraux, 300000 peaux de crocodiles, 21000 trophées de chasse et 300 tonnes de caviar, ce qui représente un quart du trafic légal. Selon l’organisation TRAFFIC9, le commerce illégal concerne chaque année 500 à 600 millions de poissons tropicaux, 15 millions d’animaux à fourrures, 5 millions d’oiseaux, 2 millions de reptiles, 30000 primates.

				«On parle de troisième trafic mondial mais les données sont sorties du contexte… ces animaux, l’ivoire, les espèces menacées, ne sont pas commercialisés en France», s’emporte Luc Ladonne, le secrétaire national de la PRODAF (syndicat professionnel des métiers et services de l’animal familier, le principal regroupement des animaleries). Une analyse que partage Karim Daoues, propriétaire et gérant de «la Ferme tropicale», cette animalerie parisienne qui est aussi le plus important grossiste en reptiles du pays: «TRAFFIC m’a dit d’où venait ce chiffre, ils ont pris le commerce mondial des animaux, y compris celui des bovins [les animaux destinés à la consommation, NdA] et tout le reste et ils ont compté 20% d’illégal, alors évidemment ça fait beaucoup!»

				Il est déjà très difficile d’estimer le volume du trafic de stupéfiants et pourtant on dispose d’éléments objectifs: les saisies, le degré de pureté du produit et son prix, le nombre d’overdoses ou de prises en charge, les ventes de produits de substitution, les enquêtes de consommation autodéclarée… En matière de trafic d’animaux et de parties d’animaux, c’est encore plus compliqué. Il y a bien des saisies mais elles dépendent de l’activité des services. La plupart du temps, il s’agit de saisies pratiquées au hasard d’un contrôle. Si un ciblage particulier est effectué sur des vols en provenance d’Afrique subsaharienne pour rechercher de la viande de brousse ou si une opération est menée dans la communauté asiatique pour la pharmacopée, il y aura mécaniquement une augmentation des saisies mais celle-ci ne correspondra pas forcément à une augmentation réelle du trafic. En plus, il y a un flux régulier (en hausse, stable ou en baisse) de cocaïne colombienne, de cannabis marocain ou d’héroïne afghane, mais sûrement pas de tortues angonoka, de boas de Madagascar, de lézards Uromastyx geyri ou de perroquets gris du Gabon. Le commerce illégal de chiots est néanmoins plus facile à évaluer par le truchement d’un calcul entre le nombre d’animaux de compagnie estimé en France, la production nationale dans les élevages et les importations légales depuis l’étranger. Pour les cornes de rhinocéros ou les défenses d’éléphants, il est également relativement facile d’en estimer le trafic: ces animaux sont très surveillés dans les parcs nationaux d’Afrique et leur abattage est loin de passer inaperçu.

				Selon Jean-Patrick Leduc (chargé des relations internationales au Muséum national d’histoire naturelle et ancien chef du bureau de lutte contre la fraude au secrétariat de la CITES de 1988 à 1998), il est tout simplement impossible d’estimer le volume financier ou le nombre de spécimens que représente le commerce illégal. «Déjà le légal on l’estime à la grosse louche alors l’illégal! L’OMD place ce trafic au deuxième niveau. Le premier est occupé par les drogues. Le deuxième rassemble la fausse monnaie, la contrefaçon, les cigarettes et le trafic d’espèces CITES. Ce qu’on sait c’est ce qu’on saisit, mais à part ça, on ne peut rien affirmer… On a une estimation grossière sur ce qu’on voit en vente, ce qui circule mais globalement personne ne l’a. Même les statistiques des Douanes sont incomplètes car tout le monde ne fait pas de rapports sur les petites saisies. On peut avoir une idée sur une espèce particulière à un moment mais cela nécessite une connaissance des pays, des exportateurs, des circuits.»

				Et d’ajouter: «À un moment donné, il y a vingt ans, avec un douanier on avait comptabilisé entre 1 million et 1,2 million de peaux de caïmans (utilisées pour la maroquinerie, NdA) qui sortaient de leur pays d’origine. Alors qu’officiellement il n’y en avait zéro parce que c’est interdit!» Le trafic portait sur une seule espèce, et le gabelou connaissait particulièrement bien les circuits.

				Et Leduc de spécifier: «Concernant les valeurs, c’est la même chose. Les Douanes prennent la valeur des produits au passage en frontières, mais elle varie déjà si c’est en export ou en import. Une fois avec un douanier, on avait battu le rappel de tous les services de douanes du monde, les ministères chargés de ces questions, pour qu’ils nous remontent leurs infos, même les petites saisies afin de pouvoir faire un rapport. On avait recoupé les données, etc. L’année de la sortie du rapport, le trafic était à la hausse. On n’a pas réitéré l’année suivante, les chiffres ont baissé donc on nous disait que le trafic était en baisse!»

				Convaincu que ce fameux «troisième trafic mondial» n’avait pas vraiment de sens, Jean-Patrick Leduc a cessé d’utiliser l’expression face aux journalistes qui venaient le rencontrer quand il était en poste au secrétariat général de la CITES. «Du coup, ils ont pensé que je leur cachais l’importance du trafic et s’en sont même ouverts à ma direction…» Et après? «Je leur ai donné un chiffre…», précise-t-il en haussant les épaules, mains ouvertes vers le plafond.

				Au final, peu importent les chiffres donnés par les uns ou par les autres. Il suffit de constater que ce trafic est un des plus importants dans le monde, alimentant nombre de filières illégales, parfois liées (mais pas obligatoirement) au crime organisé. Au-delà de l’argent généré par le trafic d’animaux ou de parties d’animaux, le plus important est sans doute le risque que ces contrebandiers de la vie sauvage font peser sur la biodiversité.





				Notes

				 					 						1. Les ports de Bordeaux, Brest, Le Havre, Dunkerque, Marseille, Fos-sur-Mer, Lorient, Saint-Nazaire, Port Réunion (à La Réunion), Rouen, Sète et les aéroports de Marignane, Nice, Lyon, Toulouse, Vatry, Port Réunion, Orly, Deauville, Châteauroux, Bordeaux.



					 						2. Cette scène est extraite d’une vidéo interne des Douanes que nous avons pu visionner.



					 						3. Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Fauna and Flora.



					 						4. International Air Transport Association, créée en 1945 à La Havane et dont le siège est à Montréal. En liaison avec les autorités, la IATA met au point des normes pour le transport du fret aérien.



					 						5. Article 350 du code des Douanes.



					 						6. Réponse du ministre des Affaires sociales et de la Santé publique à une question d’un sénateur du 11.04.2006.

						http://www.senate.be/www/?MIval=/publications/viewSTBlok&COLL=B&DATUM=02/06/2007&DOSID=50344678&MINID=3954&LEG=3&NR=85&VTYPE=svid&LANG=fr



					 						7. Créé en 1972 sous le nom d’Office national de la chasse, l’ONCFS compte 1700 agents, dont ceux intégrés à la brigade mobile d’intervention CITES (fondée en 1988), s’occupant spécifiquement du trafic d’espèces protégées.



					 						8. Fonds mondial pour la nature, connu pour son logo «panda», est une ONG basée en Suisse mais présente dans une centaine de pays. Le WWF a été créé en 1961.



					 						9. TRAFFIC est un organisme de lutte contre le trafic d’animaux, financé par le WWF et l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature, fondée en 1948 en Suisse, rassemblant 83États, 114agences gouvernementales et plus de 1000 ONG).





Chapitre 2


				Les animaux confisqués


				Max mon amour10?

				«C’était en 1998-1999 à L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne, au sud de Paris), commence Ismaël Costa, un singe dénommé Victor s’était échappé de chez sa propriétaire. On a été appelés, apparemment le sénateur-maire de la ville tenait beaucoup à ce que ce soit l’ONCFS qui règle le problème. On n’a pas mis de PV. En principe on aurait dû saisir, verbaliser, placer mais à l’époque la réglementation ne le permettait pas. À l’époque la loi n’empêchait pas de détenir un gorille, vous pouviez détenir jusqu’à deux tigres sans autorisation! On y est quand même allés, parce qu’on nous l’avait demandé, mais on s’est retrouvés tout seuls sur ce coup-là. Le singe s’était échappé et était passé dans la propriété voisine. Dans le jardin il y avait une dame âgée avec ses petits-enfants. Ils sont allés se réfugier au premier étage dans une chambre. On ne sait pas pourquoi mais le singe les a suivis. La dame me l’a raconté après, elle m’a dit qu’il était passé à travers la porte de la chambre comme à travers une feuille de papier. Là ils ont eu de la chance parce qu’il y avait une fenêtre ouverte et qu’il est ressorti. Il est parti dans la rue, là il y avait tout le monde [police, pompiers, NdA]. Il avait été immobilisé mais c’est sa propriétaire qui va réussir à le ramener toute seule. Nous on est allés la voir. C’était quelqu’un d’un certain niveau culturel et financier. Elle était parfaitement lucide sur le problème que ça posait. Elle essayait depuis un moment de le faire placer mais ne trouvait pas. Son ami l’avait acheté bébé à des jeunes qui rentraient du Mali, pensant que ça lui ferait du bien. À l’époque, le couple avait perdu un jeune enfant quelque temps auparavant et elle a elle-même expliqué, très lucidement, qu’elle avait fait un transfert. Elle l’a donc élevé. Mais en grandissant c’est devenu beaucoup plus difficile, comme c’était un mâle ça a posé des problèmes en plus. Ils l’avaient fait castrer mais ça n’avait pas réglé le problème. Des amis de la propriétaire avaient trouvé amusant de lui faire essayer le whisky, et la cigarette. Il vidait les bouteilles d’une traite. Donc ils ont fait installer une cage, mais une cage monstrueuse [6 mètres sur 3 mètres], avec des barreaux énormes. On discutait dans le salon, qui avait vue sur la cage. On est sortis un moment pour l’inspecter et un collègue a allumé une cigarette, le singe a tendu la main. Mon collègue lui a donné la cigarette, il l’a fumée en une latte! C’était un chimpanzé énorme, costaud… Sa propriétaire disait elle-même en plaisantant: «J’ai un singe alcoolique, fumeur et obsédé sexuel.» Quand la comptable de cette dame passait près de la cage, le singe devenait dingue, il secouait les barreaux comme un fou. Cette dame était parfaitement sincère, elle voulait le placer depuis des années. Elle était désolée pour l’accident [la voisine âgée a été mordue à un orteil]. Le problème c’est qu’il n’était pas sociabilisé, il n’avait jamais vécu en groupe or les chimpanzés sont des animaux grégaires. Quand elle l’a eu elle n’était pas ravie, mais c’est arrivé à un moment particulier de sa vie, elle s’y était attachée. On avait commencé à évoquer l’euthanasie mais ça elle ne pouvait s’y résigner. Si cet incident n’était pas arrivé on n’aurait jamais appris son existence, mais je pense que toutes les instances du coin étaient au courant11.»

				Un exemple significatif des difficultés rencontrées. Dans ce cas d’espèce, la propriétaire a finalement réussi après des années de recherches à placer Victor au zoo de la pépinière de Nancy.

				Où vont les animaux confisqués?

				Gare au gorille! Si les produits dérivés sont détruits la plupart du temps en cas de saisie, placer les animaux vivants reste un problème plus complexe. Tous les acteurs rencontrés à l’occasion de la rédaction de cet ouvrage soulignent unanimement que la réintroduction des espèces sorties de leur milieu naturel est extrêmement compliquée, voire impossible. La disparition et le morcellement de leur habitat naturel dus au déboisement, à l’urbanisation et à l’extension des cultures limitent le nombre de places disponibles. La réintroduction se heurte en outre à des difficultés inhérentes au trafic. Capturés jeunes voire bébés, les animaux ne sont pas capables de survivre par eux-mêmes dans la nature, ni d’assurer leur descendance. Certains, saisis aux frontières, sont dans un si piteux état que les rapatrier tout de suite les tuerait. Ils doivent donc passer au préalable par un centre de soins. Pendant ce temps, le territoire de l’animal peut avoir été récupéré par un autre membre de la même espèce, auquel cas le réintroduire viendrait perturber l’équilibre. L’implanter dans une autre région à territoire disponible ne s’avère pas toujours possible. Le patrimoine génétique, y compris au sein de la même espèce, peut varier selon l’endroit où on la trouve. Le mélange, appelé hybridation, nuit à la pureté génétique de l’espèce. À force d’hybridation, certains gènes disparaissent.

				D’autant qu’il faudrait déjà connaître l’endroit dont les bêtes sont originaires. Les services de répression ne peuvent le savoir qu’à condition que la personne appréhendée soit celle-là même qui a prélevé le spécimen dans la nature. S’il s’agit d’un braconnier qui l’a revendu ensuite à un intermédiaire, lequel a pu faire de même et ainsi de suite jusqu’à l’aéroport, la personne contrôlée l’ignorera. Et quand bien même elle le saurait, «qui paierait pour ramener une grenouille au Costa Rica?!» s’interrogeait en avril 200912, Tony Lo Bianco, expert auprès des parquets de Liège et de Verviers en matière de nouveaux animaux de compagnie (c’est lui qu’on appelle pour accompagner les policiers lors des saisies et saisir manuellement les animaux).

				Un rapport «Conditions d’accueil des animaux d’espèces non domestiques saisis ou recueillis. Faune sauvage exotique» daté de mai 201013 avait établi à 25000 euros le coût d’un rapatriement d’un lion vers l’Afrique, à 40000 euros celui d’un hippopotame. Même si ce pachyderme n’a encore jamais été saisi en douane ou chez un particulier, le simple transport d’un singe magot de France vers Munich coûte 2500 euros. Quand on sait que ce même rapport estimait entre 300 et 400 le nombre de magots à rentrer frauduleusement en Europe chaque année, dont la majorité à destination de la France, on réalise à quel point le coût d’une réintroduction, couplé à l’absence d’organisation dans les pays d’où sont issus les animaux pour les réadapter, rendent illusoire une telle pratique. Il faut donc trouver des solutions sur place.

				Tony Lo Bianco est le cofondateur, avec un pompier liégeois, de l’association Crusoé, un centre de formation et de revalidation (soins) pour les animaux confisqués. Créé en 2009, fonctionnant sans subventions, et à raison d’une vingtaine de «pensionnaires» nouveaux par an, le centre était déjà plein un an plus tard. Les deux hommes l’ont d’ailleurs fondé parce que le seul centre de revalidation en Wallonie, l’association Carapace, affichait elle aussi complet.

				Carapace avait commencé à Gembloux (dans la province de Namur) en 1991 comme une petite structure d’accueil des animaux abandonnés ou saisis. Pascal Dortu, son fondateur, avait voulu rapatrier en Italie à la fin des années 1980 des tortues abandonnées. Mais après quelques voyages, l’initiative allait avorter en raison d’une interdiction ministérielle. On craignait que des virus contractés par ces animaux lors de leur séjour belge ne contaminent et détruisent la faune locale démunie face à un «ennemi» inconnu. Ces craintes sont d’ailleurs toujours d’actualité. Le risque de zoonose, transmission de maladie animale à l’homme, reste même une préoccupation majeure des pouvoirs publics dans le domaine du commerce des animaux non domestiques.

				L’ASBL (association sans but lucratif, l’équivalent belge de l’association loi 1901 en France) a donc accueilli dans ses petits locaux les NAC (nouveaux animaux de compagnie14) saisis dans la région wallonne, principalement des reptiles (tortues, serpents, lézards).

				Leur nombre n’allant pas en diminuant, l’association a vite manqué de moyens, ne fonctionnant que sur des dons privés et la récupération de nourriture chez les marchands de légumes, même si elle était reconnue d’utilité publique. Aussi, quand le parc animalier et botanique Pairi Daiza (anciennement parc Paradisio) s’est proposé pour accueillir, dans un ancien baleinier, toute la structure, les membres de Carapace ne se sont pas fait prier. Depuis 2003, chacun y trouve son compte. Le parc peut présenter, en marge d’une exposition du WWF visant à sensibiliser le public à la sauvegarde de la biodiversité (SOS Biodiversity), des reptiles en convalescence. L’association dispose de plus de place et de moyens, les soigneurs sont payés par le parc et le baleinier Mersus Emergo n’est pas encore submergé par le nombre d’animaux. Ces derniers continuent malgré tout d’affluer (400 animaux arrivent chaque année en moyenne) et c’est plus le manque de temps et de main-d’œuvre (ne serait-ce que pour nettoyer toutes les cages) qui posent problème que le manque de place, pour l’instant. «La plupart [des animaux] nous arrivent dans un état déplorable. Entre 10 et 15% meurent très vite», expliquait Pascal Dortu en 201015. Le bateau héberge 900 résidents permanents (dont une moitié de tortues), les autres sont expédiés, une fois remis en bonne santé, vers des zoos (en Belgique ou à l’étranger) ou, plus rarement, dans des universités pour des études épidémiologiques.

				L’ASBL Crusoé vient de s’associer avec l’association «Espaces botaniques universitaires» de Liège pour créer un parc zoologique de 2000 mètres carrés. Situé à l’Observatoire du monde des plantes au Sart-Tilman (au sud de Liège), il accueille les animaux saisis et d’autres issus de collections pour exposition. La partie «Centre de revalidation», non accessible au public, se situe elle à la clinique aviaire de l’université de Liège.

				Lieux d’hébergement

				On le voit, placer les animaux ressemble rarement à une sinécure pour les autorités. La situation en France est à peu de chose près la même qu’en Belgique, voire que dans toute l’Europe. «Très peu de pays à ma connaissance ont trouvé le moyen de régler le problème définitivement», selon Ismaël-Alexandre Costa, chef de la brigade mobile d’intervention CITES Capture (BMI-CITES), chargée de répondre aux sollicitations de l’administration pour la capture d’animaux échappés ou saisis. Tous services confondus (Douanes, ONCFS, OCLAESP16, pompiers), l’État récupérerait ainsi par an, saisies et abandons confondus, environ 500 serpents, 300 lézards, entre 500 et 1000 tortues, une dizaine de grands mammifères et 250 oiseaux (qui transiteraient par lui, les 750 autres étant directement donnés à des associations), selon le rapport déjà cité. Ce dernier souligne que «chaque structure dispose d’une partie des informations sur l’ensemble des espèces et les nombres d’animaux en cause. Mais peu tiennent une comptabilité statistique».

				Les autorités doivent déjà dénicher un lieu d’accueil provisoire le jour où l’animal est saisi ou trouvé. Un vrai parcours du combattant! Si le lieu s’y prête, l’animal pourra y passer sa quarantaine sanitaire et/ou administrative. Sinon, il faudra se remettre en quête d’un autre endroit. Le problème se reposera dans les mêmes termes pour l’hébergement à long terme. L’administration fait appel à des parcs zoologiques, des associations spécialisées auto-intitulées «refuges», à des éleveurs amateurs ou des commerces, selon les espèces.

				Les oiseaux sont plutôt accueillis par des associations spécialisées ou chez des particuliers, surtout les perroquets. Mais la question du coût se pose rapidement. Le rapport estimait la construction d’une volière entre 10000 et 100000 euros selon la taille.

				Les reptiles peuvent être placés au sein d’associations similaires, ainsi que dans des zoos ou des magasins. L’éventail est plus large concernant ces animaux.

				«En Île-de-France, ça va, j’ai la possibilité de loger beaucoup plus que ce que m’amènent les pompiers quand des reptiles sont trouvés errants, un serpent s’évade facilement, précise Karim Daoues, ou que ce qui peut être saisi à Roissy ou Orly ou en Île-de-France en matière de reptiles. Et je ne vous parle que des reptiles, et que de l’Île-de-France, quand il s’agit de singes ou de perroquets c’est un vrai casse-tête. Les autorités peuvent les laisser chez le contrevenant si le problème n’est “que” réglementaire, mais si l’origine n’est pas connue, et qu’il y a soupçon de trafic, alors normalement ils ne peuvent pas. Seulement, ils manquent de places et de structures qui ne soient pas dans un état déplorable.»

				Le chef de la brigade CITES Capture reçoit chaque jour des appels de collègues ou de douaniers qui téléphonent pour savoir s’il ne connaîtrait pas un endroit susceptible d’accueillir des spécimens de telle ou telle espèce. Certains sont parfois envoyés jusqu’aux Pays-Bas. Il confirme: «La loi prévoit que toute personne qui est autorisée à héberger des animaux, les zoos, les animaleries et même les éleveurs particuliers, peuvent être dépositaires de saisie, du moment qu’ils ont les autorisations pour l’espèce qu’on veut y déposer. Après, c’est eux qui acceptent ou pas. Et, pour une raison ou pour une autre, les gens refusent. Bien souvent, les zoos n’acceptent pas les saisies, ou alors c’est dans des cas tellement précis qu’on finit par ne plus les solliciter de nous-mêmes. Il n’y a que lorsqu’on saisit une espèce rare que, là, tout le monde est d’accord pour l’héberger. La constitution de gardien, article L 415-5 (du code de l’environnement), permet de saisir l’animal avant même qu’il y ait une sanction judiciaire. Elle permet de vous déposséder momentanément de l’objet dont vous faisiez une utilisation illégale. Quand il s’agit d’animaux vivants, vous devez placer l’animal dans des conditions au moins identiques, sinon meilleures. La loi le prévoit. Or il n’y a pas assez de structures d’accueil. On le laisse chez les contrevenants dans la majorité des saisies par manque de places d’accueil, mais c’est une frustration pour nous parce qu’on a le sentiment de ne pas régler le problème et c’est moins pédagogique qu’une saisie. D’autant que l’administration peut mettre des années à régulariser une situation.»

				Le cas des primates est justement le plus problématique. Comme ils vivent en groupes très organisés, un temps d’adaptation est nécessaire avant d’introduire un nouveau membre. D’autant que ces animaux présentent le plus grand potentiel de zoonose et donc une attention médicale accrue. Bref du personnel compétent en plus dans tous les cas. Et de la place. Le rapport a estimé le coût journalier de l’entretien d’un singe de taille moyenne aux alentours de 15 euros. Un tarif qui ne prend pas en compte les frais exceptionnels, ni la période de réadaptation, ni les examens médicaux à chaque entrée ou sortie de nouvel animal. Le coût toujours. Comme ils sont placés par les pouvoirs publics, c’est à ceux-ci de régler l’addition. «Il faudrait faire payer les contrevenants mais l’administration s’y refuse», regrette Jérôme Pensu, gérant d’un centre de soins pour oiseaux saisis dans les Landes et expert en psittacidés (aras, perroquets, perruches, cacatoès). Le placement peut durer plusieurs années, le temps que l’administration préfectorale ou la justice tranche, entraînant parfois confiscation définitive de l’animal et changement de propriétaire à la clé. Mais ça n’est pas toujours le cas. Or, que faire si l’animal est mort pendant le placement ou qu’il a fallu le déplacer? «Les services des Douanes s’efforcent d’obtenir l’abandon des animaux par les propriétaires avant placement. Ce n’est pas toujours possible», notent les auteurs du rapport.

				Regardons-y de plus près. Si le nouvel accueillant peut revendre l’animal ou sa descendance, il pourra amortir les frais mais sinon quel intérêt pour lui?

				Si c’est un passionné exerçant par ailleurs un métier, il pourra élever quelques animaux supplémentaires, mais pas plus (faute de place, de temps, de moyens). Si c’est une structure commerciale, elle doit pouvoir revendre pour accepter le placement. Encore faut-il que ce soit une espèce facilement solvable.

				Du côté de la Ferme tropicale, Karim Daoues semble avoir trouvé un début de solution: «La nourriture, du reste, ne me coûte pas vraiment par rapport à tout ce que j’achète pour les autres. De plus, dans le cas d’un animal errant, si au bout de huit jours le propriétaire ne s’est pas manifesté ou n’a pas été retrouvé, la mairie fait de nous les nouveaux propriétaires et on peut alors le revendre. On attend un mois le temps que l’animal s’acclimate. Dans l’immense majorité des cas il s’agit de couleuvres, de celles qu’on vend nous-mêmes comme premier achat. Pour les animaux classés en annexe A [du règlement (CE) n° 338/97 du Conseil européen, c’est-à-dire les plus protégés, NdA] saisis par les douanes, elles ont l’obligation de les placer dans des structures à vocation pédagogique et/ou scientifique donc pas dans un magasin. Or les parcs zoologiques, une fois qu’ils ont pris un ou deux spécimens d’une espèce, ne vont pas en accueillir plus. Eux ou le muséum ne peuvent accueillir les milliers de tortues (NdA: entre 500 et 1000) qui reviennent chaque année dans les bagages des touristes.»

				Mais la Ferme tropicale n’est pas présente partout en France, loin s’en faut. Quant aux serpents venimeux, ils sont confiés à des centres de fabrication de sérum, ou euthanasiés… par congélation.

				Concernant les oiseaux, la question de la revente de l’animal ou des œufs est plus épineuse. Étant donné les prix des grands perroquets, certains pensent que la vente permettrait de lutter contre le trafic, d’autres estiment que ces animaux n’ont pas à vivre en captivité, et surtout pas chez des particuliers.

				Abandons en hausse

				«En 2001, on se rend dans le centre-ville de Liège en compagnie d’un vétérinaire chez quelqu’un qui possède des reptiles sans autorisation. La personne ne veut pas nous laisser rentrer. On n’avait pas de mandat. On commence à lui expliquer depuis le perron que détenir de tels animaux demande des autorisations. Une voisine qui était à la fenêtre nous entend et commence à nous dire qu’elle aussi possède des animaux de ce genre-là chez elle et qu’elle ne va pas aller demander une autorisation pour ça. Elle commence à rameuter d’autres voisins qui viennent nous dire la même chose. En cinq minutes, on s’est retrouvés entourés de gens… c’était comme si tous les habitants de la rue avaient eu des serpents chez eux», se souvient en souriant Laurent Grolet. Il n’y a pas qu’en France que le marché des reptiles est en essor. La Belgique a été touchée de plein fouet par la «fièvre» NAC et notamment par les reptiles. Dans les années 1990, 20000 à 25000 reptiles y étaient vendus légalement par an.

				En 2000, 22753 reptiles vivants et protégés (dont 16000 lézards, 6000 serpents, 70 crocodiles) avaient été importés en Belgique selon une analyse stratégique de la police. En 2005, 100000 reptiles (protégés ou pas) ont été commercialisés. Le phénomène pourrait même être plus important que ces chiffres le laissent supposer.

				Fin 2009, si la région wallonne (partie francophone de la Belgique) ne comptait officiellement que 108 détenteurs et 60 vendeurs de NAC, Laurent Grolet, policier du service environnement de la police fédérale belge, évoquait le chiffre de 300000 propriétaires illégaux17. Tony Lo Bianco citait, en mai 2011, le même nombre18. Pourquoi ces statistiques officieuses?

				«Beaucoup de personnes qui en achètent ne savent pas qu’elles doivent demander un permis d’environnement, et, dans les magasins, on se garde bien de leur dire», explique Yves Dohens, substitut du procureur au parquet de Liège, référent pour le bien-être animal jusqu’à la fin de l’année 2011. La loi ne les y oblige pas et sa complexité pourrait même inciter certains à la contourner.

				En Belgique, l’importation et les conditions de détention de telles espèces dépendent du niveau fédéral mais les autorisations de détention dépendent des régions.

				Ainsi en Flandre, un permis n’est nécessaire qu’à partir du trente et unième spécimen d’une espèce.

				Mais en Wallonie, la législation prévoit que pour détenir un seul animal exotique, il faut demander un permis environnement de classe 2 à l’administration communale. Cette dernière effectue une enquête de commodo et incommodo auprès du voisinage (qui permet de s’assurer qu’aucun voisin ne s’oppose à la présence d’un serpent ou d’une grosse araignée, ce qui ne va pas toujours de soi). Le dossier transite par différents services de la commune. Le problème est qu’à aucun moment n’est défini ce qu’on entend par «animal exotique». Ce règlement vaut donc pour ceux qui veulent détenir un perroquet chez eux comme pour celui qui veut élever des cobras. Sachant qu’en plus il faut débourser 350 euros à chaque demande d’autorisation, faites le calcul…

				Certains obtiennent le précieux sésame, d’autres non. Certains ont parfois déjà acheté l’animal et investi dans le matériel. Or il existe des communes qui refusent systématiquement d’accorder leur autorisation.

				Le résultat? Une progression qui donne le vertige.

				Franck Goffaux, directeur de la SPA de Charleroi, déclarait par exemple après une nouvelle saisie en septembre 2010: «Depuis un mois nous venons d’effectuer autant de saisies de NAC que durant l’ensemble de l’année 200919.» Du coup, Yves Dohens, le magistrat, traite deux à trois dossiers de serpents par semaine: «Le serpent est un peu devenu le pitbull moderne. Il y a un effet de mode.» Laurent Grolet, le policier, situe l’apparition de cette mode vers 1996. Pourquoi cette année-là? L’impact du film Jurassic Parc de Steven Spielberg (sorti en 1993) d’abord. Puis le côté nouveau de l’animal et un fort développement commercial enfin. De la même année, 1996, date d’ailleurs la création d’une cellule biodiversité au sein de la police fédérale. L’association Carapace, près d’Ath, a accueilli 608 reptiles en 2008 dont 180 provenant d’abandons. 172 en 2007, 538 en 2006. La proportion était généralement de 60 à 70 % de saisies et de 30 à 40 % d’abandons.

				En corollaire de cette forte augmentation de la demande, on assiste à la multiplication des abandons. Les membres de l’association Crusoé à Liège interviennent ainsi sur une vingtaine de captures par an, pendant la saison d’avril à novembre. Et désormais les pompiers font facturer leurs interventions. L’explication de tels abandons? Des acquéreurs dépassés par leur propre achat (voir encadré). Le reptile qui faisait si joli, si exotique, a grandi, prend beaucoup de place, coûte cher, demande du temps. Et grand classique, il faut un gardien de remplacement quand on veut partir en vacances…


Le problème des espèces invasives

				Trachemys scripta elegans est plus connue chez nous sous le nom de tortue de Floride. Cet animal est le plus fameux représentant de la «sinistre» population des espèces invasives. À partir des années 1970, beaucoup de Trachemys scripta elegans ont été importées en Europe. La mode a perduré jusqu’aux années 1990 et s’est même étendue à l’Asie. Quatre millions de ces tortues auraient été importées en France rien qu’entre 1989 et 1994. Devenues grandes (la bestiole peut atteindre les 15 à 20 centimètres une fois adulte, voire le double pour les plus grosses et peser dans les 2 à 3 kilos), elles ont encombré bon nombre de leurs propriétaires, souvent mal informés à l’achat. Et bref, ils s’en sont séparés. Les plus pressés s’en débarrassant à la va-vite, d’autres prenant le soin et le temps d’aller les relâcher dans une rivière. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là, puisque l’animal, obstiné, a réussi à s’adapter à son nouvel environnement. Omnivore et vorace, il décime certaines espèces végétales ou animales, elles-mêmes prédatrices d’autres espèces et prend la place de la cistude (tortue européenne). À tel point qu’en France et en Suisse la Trachemys scripta elegans est aujourd’hui considérée comme une menace écologique et que sa vente a été interdite à la fin des années 1990. La demande étant toujours présente, «des petits malins avaient peint d’une autre couleur les tempes rouge orangé de la tortue pour lui permettre de passer les contrôles», nous a expliqué un policier belge. Des structures ont été mises en place pour les récupérer spécifiquement et éviter que d’autres propriétaires ne les rejettent dans la nature.

				Et malheureusement, le cas de la tortue de Floride n’est pas isolé. La grenouille taureau s’est installée dans le sud-ouest de la France. L’écureuil gris prend la place de son cousin roux au Royaume-Uni. De son côté, la Floride, et notamment le parc national des Everglades, fait face depuis le milieu des années 1990 à l’implantation du python molure, le plus gros serpent au monde. Ce dernier s’est tellement bien acclimaté au parc qu’il est entré en concurrence avec l’alligator local comme tête de la chaîne alimentaire. Les autorités estiment à 10000 leur nombre dans les Everglades et ont autorisé depuis mi-avril 2010 les Floridiens à chasser le python pour limiter sa population. L’État doit en effet faire face à l’arrivée d’un autre envahisseur depuis quelques années: le python de Seba ou python des montagnes, le plus gros serpent africain, moins gros que le birman mais beaucoup plus agressif20. L’implantation d’une nouvelle espèce ne ressemble heureusement pas toujours à un scénario catastrophe. Selon l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) qui a coordonné une partie du projet européen DAISIE (Delivering Alien Invasive Species Inventories in Europe), l’implantation d’invertébrés exotiques croît et s’accélère. En raison de la mondialisation, un nombre croissant d’espèces invasives sont apparues en Europe. Entre 2000 et 2007, 19 espèces, en majorité des insectes, s’y sont établies. On en comptait en moyenne 10 entre 1950 et 1975. Ces espèces viennent principalement d’Asie (loin devant l’Amérique du Nord). Autre éléments frappant, moins de 10% de ces espèces ont été introduites en Europe pour des raisons de lutte biologique ou de loisirs (animal de compagnie, élevage d’agrément), la grande majorité arrivant clandestinement dans des cargaisons de marchandises.

				Vers l’euthanasie des animaux confisqués?

				Entre deux coups de fil dans la longère qui accueille sa brigade, au fin fond du parc du château de Chambord, Ismaël Costa revient sur le problème du placement: «Dans certaines réunions, le sujet de l’euthanasie est désormais abordé. Pour bien faire passer le message aux personnes qui prélèvent des animaux dans la nature, parce qu’ils les trouvent beaux et qu’ils exposent à la mort s’ils se font prendre. Mais c’est délicat. Même si c’est recommandé depuis des années par la CITES, les opinions publiques réagiraient mal. Quand on euthanasie des scorpions ou des serpents, personne ne dit rien, mais dès que vous touchez à un primate ou à un animal à fort capital sympathie… Imaginez comment réagiraient les gens si on euthanasiait un petit singe que son propriétaire possédait depuis des années, que tout le monde connaissait et dont il disait qu’il s’en occupait bien, lui mettait des couches!… Surtout si l’administration préfectorale avait mis des années à répondre à la demande d’autorisation. Parfois certaines personnes envoient juste un courrier pour signaler qu’elles possèdent un animal, estimant que c’est à l’administration de faire le reste, mais non, il y a toute une procédure à respecter.» Quant au fait de mettre des couches à un animal sauvage… Le rapport «Conditions d’accueil des animaux d’espèces non domestiques saisis ou recueillis. Faune sauvage exotique» posait la question concernant les oiseaux: «Tous les oiseaux doivent-ils être maintenus en vie comme on le voit dans certains parcs avec des aras si déplumés pendant des années ou des animaux arrivés si traumatisés qu’ils ne pourront s’adapter en volières et passeront leurs vies isolés dans des cages où ils ne peuvent s’ébattre? L’adoption d’un principe de tri en fonction d’un pronostic, pour décider d’entreprendre des soins ou bien d’euthanasier, n’est-il pas alors préférable comme le pratiquent les centres de soins pour la faune sauvage autochtone?»

				Notes

				 					 						10. Film de Nagisa Oshima, sorti en 1986. Une femme de diplomate (jouée par Charlotte Rampling) entretient une liaison avec un chimpanzé.



					 						11. Propos recueillis auprès d’Ismaël Costa, de l’ONCFS.



					 						12. La Dernière Heure, 6 avril 2009.



					 						13. Rapport commun du ministère de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche et du ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer.



					 						14. Il ne s’agit pas d’une appellation officielle mais du nom donné à tous ces animaux utilisés comme compagnie ou hobby sans être considérés comme des animaux domestiques.



					 						15. Le Soir, 11 mai 2010.



					 						16. Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique, créé en 2004 et confié à la Gendarmerie nationale.



					 						17. Entretien avec les auteurs.



					 						18. La Dernière Heure, 9 mai 2011.



					 						19. La Nouvelle Gazette, 13 mai 2011.



					 						20. Python «Nightmare»: New Giant Species Invading Florida, National Geographic – septembre 2009.





Chapitre 3


				Splendeur et misère des zoos


				S’il existe peu de structures spécialisées dans le contrôle sanitaire et l’accueil, temporaire ou à long terme, des animaux exotiques, on pourrait a priori penser que les zoos constituent, somme toute, des endroits idéaux. Ils sont censés posséder le personnel, les compétences, la place, et pouvoir sensibiliser et informer le public. Pourtant ces établissements «refusent généralement de recevoir les individus saisis ou trouvés» selon le rapport intitulé «Conditions d’accueil des animaux d’espèces non domestiques saisis ou recueillis. Faune sauvage exotique» dont les auteurs ont rencontré plusieurs responsables de parcs et membres des services concernés par le placement. Les motifs relevés: l’absence de place, de lieu de quarantaine adapté à des animaux au statut sanitaire inconnu, de bâtiments permettant l’intégration dans des groupes déjà constitués de nouveaux individus, la banalité des espèces d’appartenance des animaux ou le niveau de pureté génétique insuffisant. Pour Karim Daoues, «la solution, ce serait peut-être des parcs qui ne fonctionneraient qu’avec les animaux saisis, ils vivraient des entrées payantes et du commerce des portées. Mais un parc qui ne fonctionne qu’avec des animaux saisis, il n’y en a qu’un en France, le Refuge de l’Arche».

				Un lieu qui mérite le détour…

				Le Refuge de l’Arche: un «zoo» d’animaux

saisis et abandonnés

				Christian Huchedé a fondé son Refuge de l’Arche à Bazouges, près de Château-Gontier en Mayenne en 1974. «Un an auparavant, on avait récupéré notre premier lion, chez un particulier en Alsace. Il l’avait lui-même récupéré d’un cirque, qui voulait s’en débarrasser parce qu’il était âgé et le remplacer par des plus jeunes. Le particulier avait acheté une lionne pour lui faire de la compagnie et, trois ans plus tard, il avait 21 lions chez lui. Des rivalités étaient apparues entre le géniteur et l’un de ses descendants, ce qui devenait ingérable. Le refuge en a récupéré un mais il a fallu euthanasier les 20 autres, il n’y avait pas d’autres solutions. C’est un dilemme chaque fois qu’il faut euthanasier», précise le fondateur du parc. «À l’époque c’était assez courant que les gens puissent acheter n’importe quoi. Dans les animaleries on vend n’importe quoi à n’importe qui! Je me souviens d’avoir vu un bébé ours à collier de l’Himalaya dans une animalerie du quai de la Mégisserie21, j’étais stupéfait! D’ailleurs on en a récupéré un quelques mois plus tard. Une Nantaise nous avait appelés parce qu’elle avait “un problème à résoudre”, elle avait hérité de quelqu’un de sa famille toute une collection sur les ours, des sculptures, des dessins, et un ours à collier. Nain, disait-elle. En fait, il s’agissait d’un bébé de 20 kilos, qu’on a dû nourrir au biberon et qui a vécu trente ans ici jusqu’à sa mort, il y a quelques années. À l’âge adulte, cet animal pèse dans les 300 kilos.» Et le passionné au physique de Père Noël d’enchaîner: «Il y a Miljen aussi, quelle histoire pour le ramener!» (cf. Introduction) «Nous avions été contactés par l’association Respectons qui a été fondée par Patrick Sacco. Je l’avais connu plusieurs années auparavant», s’amuse Christian Huchedé. «Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1994, je trouve des sacs de toile avec des animaux à l’intérieur, des babouins, tout maigres, sans poils, déposés dans des hangars fermés. J’ai cru que c’était un cirque qui les avait abandonnés. Comme il y en avait un qui était passé dans le coin quelques jours auparavant… On les a soignés et gardés. Et puis la vie a continué. En 1997, un jour, la PJ d’Angers débarque et m’embarque. On me dit qu’on veut m’entendre à propos d’une affaire. On me met en cellule, on me demande d’enlever mes lacets mais on ne me dit toujours rien. Puis on vient me chercher vers deux heures du matin. Là c’étaient des gens de la PJ de Versailles. Ils ont commencé à me poser des questions, je ne comprenais rien à ce qu’ils me racontaient, c’était plein de sous-entendus. Ils me parlaient de Pierre Collange, que je connaissais. En fait ils m’ont appris que c’était un pseudo. Je le connaissais parce qu’à l’époque il était convoyeur pour la SPA qui m’avait déjà emmené des animaux. Ils m’ont dit qu’ils faisaient partie du commando «Greystoke» qui avait dérobé une vingtaine de babouins qui servaient à des tests au laboratoire du CNRS de Gif-sur-Yvette (dans les Yvelines où la PJ de Versailles est compétente). Les policiers pensaient que j’étais le cerveau de ce commando parce que presque tous les singes volés étaient chez moi. Les premiers qui m’ont été amenés n’étaient pas équipés d’électrodes mais ils étaient restés dans des cages d’un mètre cube. Ceux qui étaient équipés, ils passaient d’abord par un véto qui les opérait puis des particuliers me les amenaient un par un en me disant qu’ils étaient à eux et qu’ils voulaient l’abandonner donc je n’avais rien détecté. Mais j’avais un alibi, je participais à une émission de radio au moment des faits. En fait, je connaissais plusieurs personnes du commando, ils étaient pacifiques, et presque tous membres d’associations de protection animale. L’un faisait partie de la Fondation Bardot, mais il est décédé depuis. Il était un peu extrémiste dans le bien-être animal. Pour moi ces gens-là sont comme les mémères à chiens, il y a beaucoup d’anthropomorphisme chez eux. Leur but était de dénoncer les méfaits de la science. Et c’est vrai qu’il y a des abus: le professeur qui dirigeait le service faisait les mêmes expériences depuis trente ans22!»

				En 1968, des jeunes présentent à Christian un cormoran blessé par un chasseur. Il le soigne et le confie au zoo de Doué-la-Fontaine. Avec des jeunes, réunis en club (qui deviendra le Club d’études et de protection des animaux de la nature [CEPAN] en 1976), il continue sa campagne de sensibilisation sur ce thème et recueille des animaux blessés. Le bouche à oreille faisant son œuvre, les «candidats» à l’hébergement affluent. Christian relâche ceux qui peuvent l’être après les soins, mais il garde les handicapés incapables de survivre dans la nature. «C’étaient des animaux de la région, mais très vite les exotiques sont venus se greffer là-dessus. Des animaux que les gens avaient achetés en animalerie mais qui n’en voulaient plus. Mon jardin a très vite été rempli. On a demandé et obtenu un terrain d’un hectare prêté par le district, et on a créé le Refuge de l’Arche en 1974. Trois ans plus tard le refuge était plein.» Christian Huchedé a laissé la place de directeur du refuge à son fils Yann en 2007. C’est que le parc s’est considérablement agrandi depuis ses débuts. En 1988, l’île aux Babouins est construite. Cette même année, l’Arche récupère les 60 animaux du zoo de Vendeuil que Brigitte Bardot avait racheté. En 1992, un parc aux ours est bâti, suivi d’un parc aux tigres l’année suivante. Une volière de 4000 mètres carrés voit le jour en 1995, un parc des singes en 1996, des léopards en 1998. À la même date les premiers lémuriens, dons d’un laboratoire de Strasbourg, débarquent à Château-Gontier. Aujourd’hui le refuge abrite 1500 animaux de 250 espèces différentes répartis sur 14 hectares. Des personnalités ont apporté leur soutien. Michel Drucker et son épouse Dany Saval sont parrain et marraine du parc depuis 1989 et le metteur en scène Robert Hossein son président d’honneur depuis 2004. Le CEPAN est également devenu en 1993 un chantier d’insertion des publics en difficulté.

				La structure mise en place par Christian Huchedé accueille chaque année 100000 visiteurs, dont les entrées payantes constituent le premier revenu du parc (47% du budget, les boissons et revenus de la boutique représentant 15%). Le deuxième étant les subventions publiques (État, Conseil général et autres). Une vraie réussite que n’imaginait pas son créateur.

				Ce dernier s’enorgueillit d’être le seul lieu à accueillir les animaux exotiques abandonnés en France. La plaquette éditée pour les quarante ans de l’association se contente d’expliquer qu’il s’agit «d’un des seuls parcs animaliers et non zoologiques de France habilités à accueillir des animaux sauvages et exotiques». D’autres associations plus spécialisées (comme la SOPTOM23 qui recueille les tortues ou «Tonga terre d’accueil24» pour les singes et les félins) existent par ailleurs sur le territoire.

				«Les zoos ne veulent pas accueillir d’animaux ayant appartenu à des particuliers, que ce soit après saisie ou abandon, explique Huchedé, ils craignent les procès ou les appels incessants si les gens veulent les récupérer après saisie [NdA: mais avant la décision finale judiciaire ou administrative].» Le problème se pose aussi des soins inadaptés par les particuliers. «La plupart des singes que nous récupérons sont diabétiques, leurs propriétaires leur donnant trop de sucrerie. On s’en est rendu compte après analyse sanguine. Ils les nourrissent comme leurs enfants, certains leur donnent même de l’alcool. Nous-mêmes nous avons refusé des animaux par le passé», se désole l’ex-directeur. «En 2000, nous avons arrêté d’accueillir des singes magots. Nous en avions déjà 60. Ce sont des animaux très sociaux, dont la vie en groupe est très structurée, hiérarchisée. Un nouvel individu était tué par ses congénères entre un et trois mois après son introduction. Certains attaquaient nos soigneurs. Entre 2000 et 2003, on nous en a proposé 300. Comme on a refusé, ils ont presque tous été euthanasiés. Or il se trouve que le magot est présent à Gibraltar, donc en Europe, et qu’à ce titre c’est une espèce protégée», souligne Christian Huchedé. «Aujourd’hui la mode a passé, à l’époque il y a eu beaucoup d’articles d’écrits, un défilé de journalistes ici au parc car on était la seule structure à les accueillir.»

				Critiques...

				Le Refuge de l’Arche n’est pourtant pas la solution pour tout le monde. «C’est le pire du pire pour moi», s’emporte Jérôme Pensu, cet expert en psittacidés (la famille des perroquets), qui gère aujourd’hui un centre de soins pour oiseaux dans les Landes. «C’était une bonne idée de départ mais après il a été dépassé, il a ouvert au public et c’est devenu pire. C’était une idée intelligente, il était passionné, en plus il avait un travail à côté, donc il n’avait pas besoin de la structure pour vivre. Il n’avait pas d’autorisation d’ouverture ni de certificat de capacité pour s’occuper des espèces, mais ça arrangeait bien l’administration qui ne savait pas quoi faire des animaux. Les magots, il n’y avait que lui à en vouloir. Depuis il s’est régularisé mais le problème c’est qu’il n’avait pas de gestion de sa population. Les animaux rentraient mais ne ressortaient pas, ce qui est quand même le principe d’un centre de soins qui doit les replacer ailleurs. Sinon vous êtes plein et ne servez plus à rien. C’est ce qui s’est passé, il ne gérait pas la natalité, qui a explosé. Il n’accordait pas d’importance au statut de l’espèce non plus, un gibier ou un animal commun avait autant de valeur que les espèces menacées. Il n’utilisait pas ces dernières à des fins de conservation. Il les gardait et si ça attirait le public tant mieux. Par exemple, il avait un gibbon à favoris blancs qui lui avait été abandonné par une dame à qui il avait promis qu’elle pourrait venir le voir quand elle voudrait. Or c’était un animal prélevé dans la nature. C’est très rare, il doit y en avoir quatre en Europe, les autres sont nés en captivité, sa souche génétique est très pure. Au départ il refusait de laisser partir le singe dans un centre de reproduction, il a fallu se battre, négocier, pour qu’il accepte, en échange de deux gibbons à favoris blancs du zoo de Doué-La-Fontaine.

				«C’est donc devenu un parc zoologique comme les autres, qui utilise la biodiversité à des fins commerciales, or c’est un travestissement, il est sorti des clous déontologiques parce qu’il y a un mélange des genres. Quand vous gérez des animaux, vous ne le faites pas avec anthropomorphisme, les animaux ne sont pas notre famille, nos amis, et quand vous gérez dans l’urgence vous devez prendre en compte des données techniques très importantes, sinon vous risquez d’aller à l’encontre de votre objectif. Son taux de mortalité est calamiteux, certains animaux sont obèses, il les nourrit avec des restes de supermarché, il donnait des yaourts aux magots! Il présente au public des oiseaux blessés, la dernière fois que j’y suis allé, il y a quelques années, il avait des dindes du Chili, qui était un oiseau à la mode à une époque. Il en avait 260 dans une cage d’un mètre carré! On est proche du mauvais traitement. Il ne pratique pas la stérilisation. Si on voulait vraiment le bien-être des animaux, il faudrait euthanasier 70% de ceux qui sont là-bas. Mais comme il est connu, qu’il a des personnalités comme parrain ou marraine, pas touche. Je sais qu’il a été contrôlé ces dernières années, et après? Il va payer l’amende et puis c’est tout.»

				Du côté de la BMI-CITES Capture, on confirme que le refuge a déjà fait l’objet de nombreux contrôles dans le passé, le dernier datant de 2008. De nombreux problèmes relevant de la sécurité des visiteurs, notamment dans la mise aux normes des installations, la gestion et l’origine de certains animaux ont été relevés. Un calendrier a été établi afin de permettre à la structure de se mettre en règle, l’objectif n’étant pas de le faire fermer. «Des collègues du département passent beaucoup de temps là-bas, mais sans pression. C’est long… Des difficultés de compréhension dues à des approches différentes de la protection animale», indique-t-on sobrement du côté de Chambord.

				«Zoos à l’ancienne»

				De manière générale, Jérôme Pensu, bouillant quadragénaire au crâne chauve qui a eu à s’occuper de la liquidation judiciaire du zoo de l’île de Ré, est très remonté contre ces établissements, notamment les plus gros d’entre eux (Beauval – où sont logés en 2012 les fameux pandas de Chine, et La Palmyre). Il leur reproche de faire de l’hybridation d’espèces ou de sous-espèces pour présenter des animaux originaux et attirer du public. Ou d’effectuer des changements importants comme des agrandissements sans que l’administration y trouve à redire alors qu’il n’y a pas eu d’enquête publique. «Si on se donnait vraiment la peine de contrôler, 90% des établissements mangeraient des prunes, avance-t-il. Beauval, avec 550000 entrées, est le premier employeur de son département, donc personne ne va aller leur chercher des histoires, c’est casse-gueule pour des fonctionnaires, voilà ce qui se passe quand l’économique prend le pas sur les considérations environnementales.» Après cette charge, il prend soin de préciser: «Je n’ai rien contre les zoos en eux-mêmes. C’est le discours qui habille l’activité commerciale qui me gêne, le côté participation à la protection de la biodiversité, le plan d’élevage européen ne protège rien et les zoos pas vraiment plus et certains n’accueillent même pas les animaux comme il faut, et ce n’est pas moi qui le dit mais une étude d’une association européenne.»

				L’étude25 en question a été menée et rédigée par la Born Free Foundation, une organisation caritative internationale spécialisée dans la conservation des espèces sauvages. Elle visait à «évaluer l’efficacité et le niveau de mise en application et de respect de la directive 1999/22/CE (relative à la détention d’animaux sauvages dans un environnement zoologique) dans les États membres de l’Union européenne». En France, elle a concerné 25 zoos sur les 943 listés par un site Internet jugé fiable et qui «représente le nombre […] le plus réaliste en France» pour les auteurs du rapport. L’administration, elle, en recense 300 autorisés par ses soins et régulièrement contrôlés. Le membre de l’ONCFS déjà cité parle de 190 et quelques parcs zoologiques. «Une mauvaise interprétation des termes pourrait être une raison à la base du grand nombre de zoos non réglementés en France. […] Par conséquent, les zoos avec un nombre moins élevé d’animaux non domestiques ou d’espèces, ou peut-être les zoos spécialisés tels que les centres de fauconnerie, les vivariums ou les volières, pourraient très bien échapper à l’application des dispositions sur l’octroi d’une autorisation et des réglementations», estime l’association. Quoi qu’il en soit, à partir de cet échantillon, que l’association veut représentatif, l’étude de 44 pages conclut: «globalement 13% de l’échantillon représentatif ne se conformaient pas aux obligations sur la conservation […] l’objectif principal de la directive».

				Une conclusion pour le moins étrange puisque page 24, les auteurs écrivaient: «Parmi les 24 zoos qui gardaient des espèces dont la conservation est sensible, 21 contribuaient à des EEP (programmes européens d’élevage des espèces en danger d’extinction) et à des ESB (registres européens d’élevage) et étaient impliqués soit dans la conservation in situ soit dans l’échange d’informations pour bénéficier à la conservation des espèces.» L’article 53 de l’arrêté du 25 mars 2004 prévoit que les établissements se conforment à au moins une des quatre obligations26. 21 zoos sur 25 en respectent deux. L’association note que «la majorité des espèces présentées au public dans les zoos sélectionnés […] ne sont pas menacées». 3% sont en danger critique d’extinction, 6% en danger d’extinction et 8% vulnérable et il s’agit majoritairement de mammifères et d’oiseaux. Born Free Foundation regrette que les décisions de garder ou d’élever certains taxons – groupes d’organismes vivants descendant d’un même ancêtre – ou espèces ne semblent pas influencées par leur risque d’extinction globale. On peut effectivement le regretter mais il ne s’agit pas là d’une obligation légale.

				Le respect de la loi semble tout de même parfois difficile pour certains établissements.

				Saint Michel terrassant… l’alligator

				En avril 2008, à la demande de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), qui gère tout ce qui touche à la faune sauvage, le service départemental de la Manche de l’ONCFS, épaulé par la BMI-CITES Capture, contrôle Alligator Bay. Situé non loin du Mont-Saint-Michel, ce parc zoologique constitue l’autre grosse attraction touristique du département. Avec ses 1300 spécimens reptiliens à l’époque (alligators, crocodiles, tortues, iguanes), il accueille près de 90000 spectateurs par an. Après quinze jours de contrôle, le parc a déjà 249 animaux en moins, saisis par les services qui ont relevé au passage 2200 délits. Forts de leurs constatations, les agents ont prévenu le procureur, lequel diligente une enquête, confiée à la brigade de recherche de la gendarmerie d’Avranches. 11 chefs de mises en examen plus tard, Jean-Pierre Macé, le fondateur du parc, et son vétérinaire sont jugés le 31 août 2010 devant le tribunal correctionnel d’Avranches. Le directeur du parc reconnaît avoir lui-même procédé au marquage des animaux et imité la signature de son vétérinaire sur la déclaration de marquage, avec la complicité du vétérinaire qui déléguait la surcharge de travail. Plus problématique, le parc présente des animaux inscrits à la CITES ou protégés par la réglementation européenne sans aucun certificat d’autorisation de détention valable. Quand il n’est tout simplement pas absent. À la barre, Jean-Pierre Macé explique: «Certains animaux m’ont été vendus par un commerçant véreux et j’ai reçu de faux documents […] pour les autres, je n’en avais pas, tout simplement parce que j’ai accueilli plusieurs animaux dont beaucoup sont des tortues qui m’étaient apportées par des particuliers ou des personnes des Douanes.»

				Il a été condamné malgré tout à 20000 euros d’amende dont la moitié avec sursis, les peines de prison et la publication du jugement demandées par l’avocat général n’ayant pas été retenues. Le vétérinaire a été également condamné à payer 8000 euros d’amende dont la moitié avec sursis.

				Les quatre parties civiles recevront 2500 euros chacune. Quant aux animaux confisqués, ils ont été placés dans d’autres structures. «Aujourd’hui, aucun zoo n’est vraiment dans les clous», déclarait Jean-Pierre Macé devant la Cour. Une phrase qui avait «choqué» sur quelques forums en ligne.

				Pourtant, «aucun zoo n’est en règle, parce que c’est compliqué. On peut toujours trouver quelque chose qui ne va pas, même avec de la bonne volonté, relativise Ismaël-Alexandre Costa [ce que reconnaît Jérôme Pensu, NdA], mais quand il y a des problèmes c’est toujours sur des travaux d’aménagement, des manquements à la sécurité qui demandent des actions lourdes. En ce qui concerne les espèces relevant de la réglementation internationale, ils sont bien au point, ils sont au courant. Il y a encore des problèmes avec les animaux qu’amènent des particuliers après les avoir trouvés blessés. Il faut encore expliquer à certains qu’il y a des structures adaptées pour accueillir les animaux blessés. Cela concerne surtout les rapaces qui sont protégés par la réglementation européenne. Les zoos ont changé. Avant, ils avaient une sale réputation, c’était un vivier pour la revente. Ils ne sont plus l’épicentre du trafic. Celui-ci s’est déplacé vers les particuliers et les éleveurs. Dans le passé, ils se fournissaient comme ils pouvaient [NdA: ils ont monté leur collection avec des animaux pas toujours acquis dans la parfaite légalité]. Aujourd’hui, il y a prescription pour ces spécimens. Maintenant, ils sont censés s’assurer de l’origine des animaux qu’ils achètent. D’ailleurs ils tendent vers la sécurisation de leur approvisionnement, même si ce n’est pas encore très souvent le cas. Il est préconisé aux zoos de s’acheter, de s’échanger ou de se prêter les animaux. Pour les espèces classiques, c’est ce qu’ils font. Ou auprès d’éleveurs. Mais pour des espèces particulières, comme il leur faut toujours de nouvelles attractions, ils se mettent en contact avec les pays d’origine qui ont des programmes d’élevage, ou ceux qui autorisent un prélèvement naturel contrôlé.»

				Les zoos ne semblent pas avoir bonne presse chez tous les militants de la conservation des espèces. Pour sa part, Bernard Devaux a créé la Société de protection des tortues et de leurs milieux (SOPTOM) et à ce titre gère le Village des Tortues à Gonfaron dans le Var. Il recueille les chéloniens saisis ou abandonnés. Il collabore avec deux structures (une à Madagascar et une au Sénégal) pour renvoyer les tortues originaires de ces deux pays, et saisies en France, chez elles, quand c’est possible. Passé une période de réadaptation, on parvient à en réintroduire certaines. Les autres peuvent servir de cheptel pour la reproduction d’espèces très vulnérables. Le refuge varois s’autofinance avec les entrées payantes des visiteurs, soit 110000 par an.

				Pour lui, les zoos sont là pour gagner de l’argent, ils n’ont rien à voir avec la conservation. Il se félicite que certains s’y soient mis, même s’il reste rétif à la logique commerciale. Mais il note qu’il y a toujours «des zoos pourris à l’ancienne».

				L’actualité récente semble lui donner raison.

				Les kangourous baladeurs

				La réserve zoologique du château de Sauvage, à Émancé dans les Yvelines, est connue pour ses kangourous. Dans les années 1970, certains de ses wallabys, des petits kangourous d’environ 70centimètres, s’étaient échappés dans la forêt environnante. Depuis ils se sont reproduits et leur nombre est estimé à vue de nez à une cinquantaine (aucune opération de comptage n’a jamais eu lieu). On peut les croiser le matin ou le soir, en forêt ou sur le bord de la route27. La réserve est aussi connue pour permettre aux visiteurs d’observer les animaux en liberté depuis un sentier qu’il est interdit de quitter. Autruches, paons, wallabys, antilopes, cerfs d’Inde, grues de Sibérie, ibis chauves, étourneaux blancs de Bali vaquent en effet à l’air libre. Le parc entoure un château du xviiie siècle et comporte un étang où s’ébat l’une des plus importantes colonies de flamants roses en captivité au monde (environ 200 spécimens). Les trois quarts des pensionnaires de la réserve sont en fait des volatiles, «une particularité qui ne doit rien au hasard, puisque son créateur n’est autre que l’ornithologue René Jamous», remarquait un journaliste du Parisien en juillet 2011. Un véritable passionné selon Jean-Patrick Leduc, notre témoin membre du Muséum national d’histoire naturelle: «Il avait presque tous les perroquets classés en annexe1, c’est un parfait connaisseur, il a une connaissance unique en France. Il est peut-être l’un des meilleurs en ce qui concerne les animaux rares. Et il a une bibliothèque… fabuleuse! Il a tous les traités d’élevage d’oiseaux écrits, même les plus anciens.»

				Aujourd’hui, il a surtout des ennuis. Enfin plutôt sa collègue, Gabriele Bernhart, puisque lui-même explique aux enquêteurs en 2004 qu’il n’a pas la moindre responsabilité dans la gestion du parc qu’il se contente de remettre en état après la tempête de 1999.

				Gabriele Bernhart, médecin et responsable de la gestion des animaux, dirige la société Château Sauvage qui loue, depuis 1977, le parc et ses installations à la section européenne de la Fondation internationale pour la protection de la nature, propriétaire des animaux (FIPN, anciennement IWPF) et employeur de René Jamous. Selon ce dernier, Gabriele Bernhart et lui-même prennent leurs instructions auprès du président de cette association, Adolf Graessmann, citoyen allemand, tout comme Gabriele Bernhart.

				Ces derniers ont été condamnés le 3 octobre 2011 par le tribunal correctionnel de Versailles: Gabriele Bernhart à payer 15000 euros d’amende et le président du FIPN à trois mois de prison avec sursis, et la même somme. La justice leur reproche en premier lieu de ne s’être pas mis en accord avec la loi, à savoir de ne pas avoir sollicité dans les temps, et obtenu, une autorisation préalable d’ouverture auprès de la préfecture. Ce faisant, ils se retrouvent à gérer une exploitation non autorisée, qui plus est classée pour la protection de l’environnement et devant répondre à des normes spécifiques. Le parc a ouvert au public en 1973 et depuis 1974, il faut une autorisation de l’État, là où une simple déclaration suffisait auparavant. L’association, par la voix de son avocat, a fait valoir que des demandes avaient été faites mais que faute de réponse dans le délai légal, elle pensait l’autorisation obtenue. Le contentieux dure depuis l’inspection du parc en 2003 par les techniciens de la Direction départementale des services vétérinaires (anciennement DDSV28, aujourd’hui DDPP, Direction départementale de la protection des populations) et de l’ONCFS. Inspection déclenchée après l’attaque d’un visiteur par une grue. Contentieux qui ne s’est pas arrangé du fait que Gabriele Bernhart s’est opposée à tous les contrôles tentés sur le site par la DDSV et qu’elle refuse de répondre aux convocations des gendarmes. Une fois placée en garde à vue en 2007, elle se défendra en disant qu’elle n’est présente sur le site que cinq mois par an.

				Quant à Adolf Graessman, le président du FIPN, s’il a contesté les conclusions de l’inspection de 2003, il n’a visiblement pas été prévenu du délai de quatre mois que l’administration lui donnait en décembre 2005 pour déposer une nouvelle demande d’autorisation. Le courrier envoyé à la réserve est revenu non réclamé. Et quand un agent s’est déplacé en personne pour le remettre, René Jamous a refusé de le prendre. «Il a un sacré caractère…», dit en riant Jean-Patrick Leduc.

				Pour finir, un mandat d’arrêt européen a été émis en janvier 2010 à l’encontre du président du FIPN. Entre-temps, une requête pour abus de pouvoir s’oppose à une mise en demeure par la préfecture de présenter un nouveau dossier de demande d’autorisation. Une nouvelle inspection en septembre 2007 a permis de découvrir un ours à lunettes (provenant du zoo de Bâle, en Suisse) vivant dans un hangar, et un chimpanzé enfermé dans une cage de 9mètres carrés de superficie et de 2,7mètres de haut. Les deux animaux, mal nourris et en surpoids, ne tenaient plus sur leurs pattes. Ils étaient jugés pour cela également et ont été condamnés. Gabriele Bernhart a fait appel. Adolf Graessman n’était pas présent lors du procès.

				Des perroquets déplumés vivant dans un hangar et une antilope à fracture ouverte ont également été découverts. Au niveau de la conservation des espèces, on a vu mieux…


Les Militants de la libération animale

				À l’instar du «commando Greystoke» (voir plus haut), d’autres groupes ont procédé à ce même genre de «libération animale» pendant la décennie 1980. Ces opérations s’inspiraient d’une des pratiques d’un groupe anglais fondé en 1976 par Ronnie Lee et une trentaine de personnes: l’Animal Liberation Front, ALF. D’abord engagé contre la chasse au sein d’un précédent groupe, Ronnie Lee voulait aller plus loin dans ses actions et lutter contre la souffrance animale infligée par l’homme. Plus largement, l’ALF milite contre toute forme d’exploitation de l’animal par les humains, ce qui le place à la pointe des combats menés par le mouvement de lutte pour la protection animale. S’il s’inscrit au sein de cette galaxie hétéroclite composée de nombreux groupes (WWF, PETA, SPA, LPO29, les groupes anticorridas, antifourrures ou antivivisections, etc.) se retrouvant sur certains combats, l’ALF se distingue par son mode opératoire. Un homme encagoulé sortant au milieu de la nuit d’un laboratoire ou d’un élevage (pour laboratoires) avec un animal apeuré sous le bras, voilà l’image connu du militant de l’ALF. Le Front pratique en effet l’action directe – et musclée – plutôt que la manifestation ou la pétition. Il envoie des communiqués de revendication d’action plutôt que des communiqués de presse. Et, pour lutter contre les entreprises participant à la souffrance animale ou la rendant possible, le mouvement clandestin privilégie le dommage financier (ou sabotage économique, ecotage). Le but final étant de rendre ce commerce moins rentable et de pousser les entreprises à fermer. Si la plupart des actions consistent en des taguages ou des actes de vandalisme visant les entreprises et les commerces, le Front sait aussi mettre la pression de manière beaucoup plus appuyée. À coups de pavé dans la vitre d’une maison d’un employé de laboratoire ou d’appels menaçants chez un tanneur dont le numéro de téléphone a été diffusé sur des sites Internet sympathisants, quand ce ne sont pas des courriers malveillants envoyés à des voisins ou connaissances de la cible. Le credo de l’ALF prévoit de «devoir prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas blesser d’animaux, humains ou non-humains». On trouve pourtant le courrier piégé ou l’incendie dans la liste des moyens utilisés par le Front. Si le premier n’est plus trop usité, l’incendie de bâtiments reste d’actualité. Par exemple, le 18 novembre 2011, l’ALF Brésil a incendié un laboratoire en construction. Le 11 octobre, l’ALF Espagne revendiquait l’incendie déclenché le 26 juillet à Vieux-Boucau dans l’entrée de la maison d’André Viard, ancien torero, président de l’Observatoire national des cultures taurines. Les militants s’occupent d’abord des animaux qui souffrent. Ceux qui sont vendus légalement pour servir d’animaux de compagnie ne font pas partie des priorités, encore que… Le 1er mai 2011 en Floride, un groupe appelé «la Résistance» a «libéré» un alligator et trois bébés que leur «propriétaire» utilisait comme attrape-touristes à 3 dollars par personne la photo.

				Et les militants pourraient bien à l’avenir s’intéresser également au trafic, où ils retrouveraient leurs vieux ennemis les laboratoires. Le 1er avril 2010, à l’aéroport de Rochambeau (Guyane), un voyageur allemand d’origine grecque en partance est contrôlé par les Douanes. Dans des boîtes de pellicules photo cachées dans des sous-vêtements usagés sont découvertes 43grenouilles dendrobates et un crapaud-feuille. Jugé en comparution immédiate au tribunal de Cayenne, il a été condamné à 1200 euros d’amende et quatre mois de prison avec sursis. L’homme travaillait pour un laboratoire allemand. Éric Hansen, délégué interrégional outre-mer de l’ONCFS écrivait en 2010 dans la newsletter de l’office: «Ces grenouilles possèdent une glande à venin interne ayant une toxicité plusieurs milliers de fois supérieure à celle de la cocaïne. Ces molécules, encore peu étudiées aujourd’hui, font notamment l’objet de grandes convoitises par des laboratoires pharmaceutiques.»

				Notes



				 					 						21. Voie bordant la Seine située dans le 1er arrondissement de Paris. Le quai de la Mégisserie est connu pour ses animaleries et ses pépiniéristes.



					 						22. Voir encadré sur les militants de la libération animale.



					 						23. Station d’observation et de protection des tortues et de leurs milieux, créée en 1986 et plus connue sous le nom de «Village des Tortues» à Gonfaron, dans le Var.



					 						24. Association créée en 2007 par l’Espace zoologique de Saint-Martin-la-Plaine (Loire), suite à la saisie par les autorités de l’hippopotame «Tonga», détenu illégalement par un cirque.



					 						25. Enquête 2011 sur les zoos de l’Union européenne. Une évaluation de la mise en application et du respect de la directive CE 1999/22 relative à la détention d’animaux dans un environnement zoologique. Rapport sur la situation de la France.



					 						26. «Participer à la recherche, dont les résultats bénéficient à la meilleure connaissance et à la conservation des espèces ; et/ou à la formation pour l’acquisition de qualifications en matière de conservation ; et/ou à l’échange d’informations sur la conservation des espèces ; et/ou, le cas échéant, à la reproduction en captivité, au repeuplement et à la réintroduction d’espèces dans les habitats sauvages».



					 						27. Le Parisien, le 11 novembre 2003.



					 						28. Direction départementale des services vétérinaires.



					 						29. WWF: World Wildlife Fund (Fonds mondial pour la nature). PETA: People for Ethical Treatment of Animals, association créée en 1980 aux États-Unis, connue pour ses liens avec l’ALF et considérée par certains comme sa «vitrine légale». SPA: Société protectrice des animaux. LPO: Ligue pour la protection des oiseaux, créée en 1912 et dont le président est Allain Bougrain-Dubourg.





Chapitre 4


				Le bazar aux bestioles


				Une photo montre un terrain plat, un peu de végétation, une terre claire, sur laquelle courent des centaines de petits lézards bleutés. Et autour du terrain, un mur, un enclos à ciel ouvert, comme pour des vaches. Sur la photo suivante, les mêmes animaux entassés dans des cartons, munis de fentes pour la respiration pendant le transport, et barrés des inscriptions «vivants», «sans danger», et du nom de la société. Le tout posé sur une palette sous u