Main La Nuit des femmes qui chantent

La Nuit des femmes qui chantent

Year:
2011
Language:
french
ISBN:
d1c6dea2d525ee2825d7ad570c101689506e8980
File:
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1

La peau de l'ours

Year:
2012
Language:
arabic
File:
EPUB, 1.15 MB
2

La Pensée dans les mondes subtils : Les liens invisibles...

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 3.99 MB
Lídia JORGE





LA NUIT DES FEMMES

QUI CHANTENT





Traduit du portugais par Geneviève Leibrich





Éditions Métailié

20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris

www.editions-metailie.com

2012





Titre original : A noite das mulheres cantoras

© Lídia Jorge et Publicações Dom Quixote, 2011

Traduction française © Éditions Métailié, Paris, 2012

ISBN : 978-2-86424-818-7

ISSN : 0757-9276





Résumé

1987. Cinq jeunes femmes autour d’un piano, cinq survivantes du naufrage de l’Empire colonial portugais, elles sont là pour chanter. Il y a Gisela, qui les a convoquées et va mettre toute son audace et son énergie à leur transformation en un groupe vocal qui enregistre des disques et se produit sur scène. Il y a les deux sœurs Alcides, Maria Luísa la mezzo-soprano et Nani la soprano, qui sortent du conservatoire. Il y a Madalena Micaia, The African Lady, à la sublime voix de jazz, noire et serveuse dans un restaurant. Il y a enfin la plus jeune, Solange de Matos, dix-neuf ans, qui découvre la vie et la ville. Elle n’a pas une grande voix mais un grand talent “pour les petites choses”, elle compose des paroles de chansons inoubliables qui feront la gloire du groupe. Puis il y aura l’amour aérien et ambigu du chorégraphe international João de Lucena.

Elles vont travailler dans un garage, elles vont apprendre à chanter, à composer des chansons, à danser sur scène, à marcher comme on danse, et enregistrer un disque, jusqu’à ce que l’impensable se produise.

Vingt ans après, la télévision, le royaume de l’instantané, dévoreur d’âmes, leur consacre une émission : elles se retrouvent toutes là entre émotion et mensonge.

Romancière au sommet de son art, dominant une langue raffinée et subtile pour aller au plus profond des sentiments et de l’histoire des changements d’une société, Lídia Jorge écrit ici un roman puissant et limpide sur les relations de pouvoir si particulières des femmes et sur tout ce qu’on peut sacrifier à la réalisation d’un objectif.





Biographie

Lídia Jorge est née à Boliqueime, dans l’; Algarve en 1946. Issue d’une famille de paysans aisés, elle fréquente le lycée de Faro avant de partir étudier la philologie romane à Lisbonne. Très vite, elle se consacre à l’enseignement. En 1970, elle suit en Afrique (Angola et Mozambique) son premier mari, officier pendant la guerre coloniale. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle est l’auteur, entre autres, de La Couverture du soldat, du Vent qui siffle dans les grues, et de Nous combattrons l’ombre. Ses œuvres sont publiées en Allemagne, Espagne, Italie, Grèce, Brésil, Israël, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Serbie, Suède, Etats-Unis.





« Le monde est une longue narration mais c’est nous qui en ourdissons l’intrigue, grande ou petite. »





À PROPOS DE CE LIVRE


Les pages parvenues entre mes mains et qui m’ont permis d’écrire ce livre étaient au nombre de trente-quatre, elles n’étaient pas accompagnées d’un titre et certains noms et certains faits étaient différents. Dans cette version plus longue, tout le reste, avec ses imperfections, relève entièrement de ma responsabilité.



Je dois dire aussi qu’une de ces pages comportait une épigraphe tirée d’un livre de Nina Berberova rédigée comme suit : “Mes mémoires prennent fin ici. Mais mon monologue, que personne n’entend, se poursuit.” Très approprié, dès lors qu’il s’agit d’une narration à une seule voix. Néanmoins, je me suis permis de ne pas en faire usage. Tout d’abord, parce que l’histoire d’un groupe de musiciens contient toujours l’histoire d’un peuple, ce qui est le cas des pages qui me furent proposées. Ensuite, parce qu’il n’existe pas de vrais monologues. Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie.



L.J.





NUIT PARFAITE


Pendant deux jours de suite, le vent fustigea les arbres de la place des Fleurs, le sol fut jonché de feuilles et de brindilles, et toutes sortes d’objets qui avaient été cachés pour toujours au fond de sacs en plastique se montrèrent une dernière fois, roulant sur les pavés. Mais ce matin-là, l’employée municipale chargée du nettoyage descendit du camion, munie d’un long balai, et fourra tout ce qu’elle trouva devant elle dans une brouette en métal. Au moment où nous nous croisâmes j’entendis le bruit de ses pas qui offrait une explication au monde – Oubli, oubli.



Pourtant, ce n’est pas l’unique loi qui nous gouverne. Il y a environ trois mois, je me trouvais assise dans la salle d’un ciné-théâtre d’où venait d’être transmis un long spectacle estival, quand un homme vêtu de blanc a volé à ma rencontre, bras grands ouverts : “Tu te souviens de moi ?” a-t-il demandé. Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Son corps était si léger que nous dansions sans nous en apercevoir, et cette légèreté était si évidente que les caméras nous ont fixés, posant leur grand œil minuscule sur nos dos, tantôt le mien, tantôt le sien, pendant que nous tournoyions. Comme tout cela avait lieu simultanément, certaines personnes autour de nous criaient : “Regardez, regardez ! Voyez comment João de Lucena danse avec Solange de Matos…” Et croyant ce qu’elles disaient, une fine ligne de lettres défilait sur l’image de nos silhouettes projetée à l’écran. L’homme sans poids a de nouveau demandé : “Tu te souviens de moi ?” Alors, Gisela Batista, l’héroïne de la soirée, est venue jusqu’à nous et s’est exclamée : “Quelle merveille, tous ces gens se souviendront de vous à tout jamais. Vous êtes beaux, vraiment beaux. N’arrêtez pas, s’il vous plaît. Regardez comme la production fait pleuvoir sur vos têtes une montagne d’étoiles…” Et se retirant du centre de l’histoire de la soirée où elle, et elle seule, devait figurer, Gisela Batista a écarté les bras en prononçant des paroles aimables et admiratives : “Mon Dieu ! Quel beau souvenir nous allons emporter…” Et nombreux étaient ceux qui nous applaudissaient. Mais nous tournoyions, indifférents aux éclats de lumière projetés sur nos vêtements, car nous étions en train de célébrer une rencontre à l’intérieur de l’empire instantané et, en réalité, cela faisait vingt ans que nous ne nous étions pas vus.



Alors que faire de nos souvenirs privés devant cet auditoire ? Où irions-nous reconstituer les jours qui nous avaient séparés ? À ce moment-là, contrairement aux paroles qui couraient autour de nous, nous n’accordions aucune importance à l’aura de solennité que les autres attribuaient à notre rencontre. Nous nous trouvions au centre de l’attention de tous sans que rien ne le justifie. C’était simplement un soir d’été, la scène à laquelle nous avions participé s’insérait dans un programme comme tant d’autres, un concours estival conçu sur l’impact d’une émission en direct, la frénésie de l’imprévu dominant la contingence et, déjà hors de scène, un des participants se bornait à demander à une collaboratrice : “Tu te souviens de moi ?” C’était par hasard que nous étions ces deux-là, Solange de Matos et João de Lucena. Y avait-il une raison particulière pour que l’assistance s’intéresse tellement à nos mouvements ? Comme tant d’autres personnes, nous nous bornions à danser entre la scène et le premier rang.

Ainsi, quand les lumières les plus vives se sont éteintes, nous sommes sortis dans la rue comme les autres, le trottoir large était étroit pour la foule qui s’y pressait, nous avons été séparés tous les deux pendant quelques instants et ce fut pendant ce bref intervalle que Gisela Batista a abandonné son groupe pour s’avancer vers moi. Son inquiétude était sincère, elle me tenait les mains, ses yeux dévoraient mon visage, elle me demandait : “Solange, tu te sens bien ?” Je lui ai assuré que oui, je me sentais bien, mais Gisela n’en croyait rien. Ses yeux continuaient à me dévorer : “Ne mens pas. Tu as vu dans quel état ce type est apparu devant nous. Mais écoute-moi, Solange, je te jure que ce n’est pas moi qui l’ai appelé, c’est la production. Et ce n’est pas pour moi qu’il est venu, c’est pour toi. Tu m’écoutes ? Demande à Fernando Santos…”

“Fernando ! Viens ici, s’il te plaît, raconte ce que te disait Lucena quand tu lui téléphonais à Amsterdam. Raconte-nous un peu ça, mon amour…”

Et le producteur a dit en faisant tinter des clés dans sa poche : “Eh bien, c’est vrai, Gisela, chaque fois que Lucena prenait le téléphone, j’expliquais que c’était Mimi qui concourait, mais lui ne s’intéressait qu’à Solange, il voulait savoir si Solange aurait un rôle dans le spectacle, si elle chantait, si elle dansait, si elle parlait. Bref, je disais toujours que non, que l’invitée c’était Gisela Batista, Mimi, mais il faisait la sourde oreille…” Et cet homme appelé Fernando agitait ses clés et était très pressé de retrouver sa voiture garée dans le sous-sol de l’avenue et il disait : “Une belle soirée, un succès retentissant ! Tu as bien mérité ce triomphe, Gisela, tu l’as vraiment mérité. Ça a été une soirée fabuleuse. Ça faisait longtemps qu’une soirée ne se terminait pas ainsi. Sauf que ta victoire est due aussi au numéro de Lucena. C’est moi qui ai eu l’idée de l’inviter, mais j’avoue que je n’étais au courant de rien. Qui aurait pu deviner dans quel état il est ? Qui l’aurait pu ? Une coïncidence totale, un grand succès…”

Les paroles du producteur surgissaient de façon aussi éclairante que rapide, j’avais l’impression qu’elles se déversaient sur moi à la vitesse de la lumière. Sur le trottoir, Gisela Batista était encore vêtue en Cléopâtre, comme si elle était toujours sur scène. Elle venait de reculer de deux pas, elle s’apprêtait à faire demi-tour et j’attendais qu’elle tire une conclusion, qui serait adéquate comme toujours. Ce fut le cas. Gisela m’a serré la main en murmurant des paroles à voix basse dont je parvenais à saisir le sens, du moins pour certaines : “Ne te l’avais-je pas dit ? Tout s’est passé derrière mon dos. Comment aurais-je pu savoir ? Pour que tu comprennes que je n’ai rien eu à voir avec cette affaire. Il est venu de son plein gré, c’est eux qui ont eu cette idée, pas parce que je lui ai téléphoné…”

Et comme si elle venait de composer, de signer et de dater un document dans lequel elle se déclarait innocente, Gisela Batista, l’ancienne maestrina, la numéro un de notre groupe de chanteuses, s’est précipitée vers le rassemblement bruyant qui l’attendait à la porte du ciné-théâtre. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la rue, João de Lucena levait la main pour arrêter un taxi. Il se tenait à côté de deux hommes vêtus de clair-obscur et j’avais l’impression que tous les trois me demandaient en pleine nuit de ce juillet torride comme jamais : “Tu te souviens de moi ?”

J’ai couru vers lui, je suis montée dans le taxi et je me suis lovée sur la banquette arrière à côté de João de Lucena, avec l’idée très juste que, puisque nous étions entrés par inadvertance dans l’empire de l’instantané, nous ferions mieux d’y rester. Sinon, une fois sortis de ce monde en suspens et livrés aux heures naturelles, tout se réduirait ensuite à un lent glissement vers un sol très bas, un glissement parmi des feuilles, des brindilles, des bouts de papier avec des demi-phrases, des écorces d’orange, des photos déchirées, et nous deux dans un taxi, entourés comme toujours d’inconnus, vingt et un ans plus tard.



Mais que faire, maintenant que nous étions entrés dans un taxi ?



À vrai dire, la nuit instantanée avait été longue, elle avait duré deux heures et demie. Elle avait impliqué trente-cinq techniciens, six caméras, un présentateur, cinq chanteuses différentes, une demi-heure d’émission pour chacune, plus la file de leurs accompagnateurs, plus un siège en forme de barque au milieu de la scène et un applaudimètre relié aux lampes rouges de la barque en question où aboutissait le battement des paumes transformé en impulsions chronométrées. J’avais pris place dans la travée latérale, mais j’ignorais que je pourrais être appelée quand Gisela Batista monterait sur la scène, juste au moment où je venais de m’asseoir à côté des sœurs Alcides, comme convenu, sans aucune attente particulière.

Et cela parce que jadis, quand l’empire instantané s’esquissait à peine, à la fin des années 80, Gisela Batista, Maria Luísa et Nani Alcides, Madalena Micaia et moi-même avions formé toutes les cinq un groupe qui chantait et dansait, qui avait même enregistré un disque, et c’était précisément ce souvenir que la maestrina évoquait en public, en compétition avec les autres candidates, de façon à transformer la nuit instantanée en une succession de moments chargés de nostalgie. Des moments si concentrés que, même s’ils duraient plus d’une demi-heure, chaque prestation devait sembler n’occuper qu’une seconde dans la perception de l’assistance. L’explication avait été fournie par Gisela elle-même. Comme par le passé, elle nous avait averties deux jours plus tôt : “Ne vous étonnez pas de ce qui pourra arriver. Dans ce milieu, pour être parfait, ce qui est efficace ne pourra être qu’extrêmement rapide. Parfois on parle sans savoir ce qu’on dit…” avait prévenu Gisela Batista, habituée depuis presque deux ans au rythme rigoureux de cet empire où elle se mouvait comme un poisson dans l’eau.

Pour résumer, la demi-heure qui la concernait s’était passée comme suit. Après la prestation des quatre chanteuses précédentes et après un dernier intervalle qui n’avait même pas duré un instant, Gisela avait surgi au milieu de la scène en foulant les planches au son de la chanson Afortunada, et le sol autour d’elle avait vibré. Il avait vibré quand elle s’était avancée en ajoutant à la musique enregistrée les paroles qui nous avaient identifiées jadis : “Ah ! Afortunada, la chanceuse / a fait fortune et ne possède rien…” A tremblé aussi cette espèce d’aurore boréale sur laquelle, inscrits en jets de lumière, nos anciens noms apparaissaient et disparaissaient, de même que nos visages d’enfant, lisses comme de la porcelaine, vingt et un ans plus tôt. Et exultait surtout le présentateur qui, après s’être colleté avec quatre chanteuses médiocres, était enfin face à une concurrente digne de ce nom. Le moment était favorable. L’animateur était conquis. Gisela Batista ne lui avait pas encore tendu la main que déjà il s’inclinait jusqu’à ses pieds avec une soumission d’esclave. Les mains du public qui remplissait la salle jusqu’aux balcons s’agitaient encore plus frénétiquement. Toutefois, pour nous trois, assises dans la travée latérale, rien de ce qui se passait sur la scène ne constituait une surprise. Connaissant Gisela et son passé, de même que notre contribution, avec laquelle elle concourait, nous étions en paix, persuadées d’assister à quelque chose de plus que prévu. Pourtant, les faits allaient emprunter un chemin différent. Le jeune homme a demandé : “Comment ça se passait, Mimi, comment vous sentiez-vous en votre qualité de capitaine de cette troupe de femmes épatantes ?”

“Oh là là, mon cher, ça a été toute une épopée.”



Et Gisela Batista, en cette nuit d’été, au lieu de parler d’elle-même, comme on s’y serait attendu, préféra évoquer, l’un après l’autre, le nom de ses compagnes, nous présentant comme un groupe sans défaut, nous élevant toutes à la catégorie de filles bien, se diluant au sein du groupe en une sorte de modestie orgueilleuse qui plaisait énormément au public. Commodément installée dans le fauteuil en forme de barque, la maestrina nous décrivit comme cinq filles magnifiques, avec des histoires et des natures différentes, attirées simultanément depuis plusieurs endroits de l’Afrique par le son d’un piano. Cinq jeunes filles dispersées, nées et élevées dans des régions différentes et néanmoins toutes également fascinées par la même musique. C’était le son d’un beau Yamaha à queue, un instrument oublié dans un garage face au Tage, c’était son clavier qui nous avait convoquées l’une après l’autre, en agitant sans interruption sa denture magique nuit et jour. Un beau spécimen luisant comme une perle noire au milieu de gravats, sans une main qui le touche. Un piano exécutant seul une partition dont les dernières notes ne s’achèveraient que lorsque toutes les cinq, arrivant par des chemins différents, se retrouveraient réunies autour de l’instrument. Au bout de tout ce temps-là, elle se rappelait encore, comme si ça s’était passé le matin même, le moment où la dernière chanteuse, en arrivant dans le garage, s’était appuyée contre le piano et avait dit : “Nous voici. Moi j’ai marché au-dessus de l’océan…”

Avait expliqué Gisela, contre toute attente. Et donc, le public, touché par cette histoire de transcendance, si inattendue et si bien racontée, a souhaité que nous nous identifiions et nous avons soudain émergé toutes les trois de nos fauteuils pour occuper le rectangle de l’écran dans toute sa largeur sans que cela ait été le moins du monde programmé. Ce qui n’était pas désagréable. Présentées par Gisela Batista comme les descendantes des morceaux d’un vieil empire perdu qui faisait encore souffrir ici et là, nous avons dû nous lever afin de remercier pour les applaudissements. Applaudissements qui se répercutaient sur l’applaudimètre, lequel envoyait le message une fois mesuré aux lampes de la barque, qui s’allumaient, s’éteignaient et se rallumaient, rendant justice au savoir-faire de la candidate, l’incandescence des lampes se transformant à son tour en grands chiffres rouges. Un enchaînement extraordinaire. Le présentateur ne savait que dire, il était ébloui. Le présentateur reprenait le sujet : “Un piano qui convoquait nuit et jour cinq jeunes filles éparpillées sur la terre ?”

“Oui, qui les appelait, les unissait, attirées qu’elles étaient par une aria interminable, exécutée par une main invisible…”

“Ravissant !” a déclaré le jeune homme en se déplaçant lui aussi dans les eaux de l’empire instantané avec l’agilité d’un poisson.

Alors, la chanson enregistrée a de nouveau surgi, tout ce volume sonore a quitté la scène et s’en est allé se répercuter sur le fond de la salle : “La chanceuse a un logis et n’a pas de maison / Elle a un amour et n’a pas d’amant / Elle a du courage et n’a pas de renommée / Voilà pourquoi / Cette chanson te donne tout et n’exige rien…” Ensuite la réverbération du son s’est détachée du fond de la salle, elle a enflé et empli tout l’espace de la scène. La concurrente ne voulait pas que ce moment prenne fin. Appuyée contre le présentateur, avec qui tous les gestes avaient sûrement été répétés, Gisela Batista a évoqué un nouveau thème. Un sujet connu de notre seul petit groupe, un secret n’appartenant qu’à nous, caché depuis plus de vingt ans et que, pour une raison qui m’échappait totalement, la concurrente était impatiente de révéler en cet instant précis. C’était sûrement l’effet du royaume de l’éphémère, la certitude que l’événement qui se produisait à chaque instant n’aurait pas de conséquence au-delà de cet instant. Gisela Batista n’a pas perdu de temps, elle s’est approchée du bord de la scène, suivie par une caméra, et elle a crié dans ma direction : “Je ne peux dire la vérité que maintenant. C’est elle…” Gisela m’a désignée de la main. “C’est Solange de Matos, assise là-bas, qui a écrit toutes les paroles de la chanson Afortunada. Toutes, mais toutes, de la première à la dernière, sauf que nous ne pouvons le révéler qu’au bout de tout ce temps-là…”

“Mon Dieu !”



Le présentateur s’est montré sidéré.

Ainsi donc, Solange de Matos avait composé les paroles et s’était servie de quatre hétéronymes ? Quatre noms pour une seule personne ? “Comment était-ce possible ?” a demandé le jeune homme, comme s’il était surpris par une révélation aussi tardive, devant toute cette assistance. Mais le moins qu’on pouvait dire de ce public c’est qu’il était constitué de personnes sensibles, habituées à faire face à la représentation des débris de l’âme, car en entendant la phrase relative à l’hétéronymie, la salle a été prise de folie. L’œil d’une des caméras s’est précipité sur notre rangée, les sœurs Alcides ont été interviewées et contrairement à ce qui avait été prévu j’ai dû monter sur la scène et, l’espace d’un instant, Solange de Matos a été tenue pour une parolière parmi les grandes parolières. Dans la conversation qui s’est ensuivie, des noms célèbres ont été mentionnés. Même des noms légendaires, liés à des moments non moins légendaires, comme ceux de Michel Vaucaire, Ray Evans et Vinicius, le grand Vinicius de Moraes, mêlés à celui de Solange de Matos. Alors, Solange, la parolière, devenue l’auxiliaire de la chanteuse qui concourait, a dû reproduire l’intégralité des paroles d’Afortunada, puis de La Maisonnette à New York, et ce secret de notre vie, préservé pendant de si longues années, a donné lieu à une minute d’épiphanie. Je ne savais comment réagir, heureuse de cette révélation et en même temps angoissée par la façon dont elle avait lieu, mais pour être franche je n’ai même pas eu le temps de faire la part de la joie et de l’embarras. Car j’étais encore en train de confirmer devant ce public-là qu’en effet c’était vrai, que j’avais écrit moi-même la plupart de ces paroles, quand déjà la musique de Où irons-nous habiter s’abattait sur la salle, comme si elle était une illustration de tout ce qui n’avait pas été dit. Ou, plutôt, je ne m’étais pas encore remise de cette espèce d’attaque contre mon écheveau gardé secret depuis deux décennies, que déjà la voix enregistrée de Madalena Micaia allait frapper les murs de la grande salle, les incurvant par son intensité, surtout quand elle entonnait les derniers mots de l’interrogation Où irons-nous habiter / Dans la passion ou dans la mer, et que le rythme atteignait le balancement parfumé d’un blues. Un grand mal à la tête. Ou, pour m’exprimer différemment, un des moments intimes de ma vie venait d’être exposé en public, sans que soient précisées la raison d’être ni la conséquence, et deux secondes plus tard je me dirigeais déjà vers ma place dans la salle, entendant une autre mélodie exploser dans mon dos. Je me sentais agressée. Pourtant, je n’avais aucune raison de me plaindre.

Des quelques secondes dont était faite cette demi-heure consacrée à Gisela Batista, trois lui avaient servi à s’acquitter d’une dette qui me concernait exclusivement. Je ne pouvais donc que remercier Gisela d’avoir mentionné ces faits passés, car les avoir évoqués ne lui était d’aucune utilité. C’était de la générosité pure de sa part. Gisela n’avait pas besoin de parler de mon histoire pour que les lampes s’allument, comme elles le faisaient en cet instant, ajoutant des incandescences qui se transformaient en des chiffres qui se multipliaient par centaines. N’importe quel autre épisode aurait abouti au même résultat. Il faut rendre à César ce qui est à César. La sensation d’avoir été attaquée dans un endroit inaccessible de mon âme était réelle et atteignait douloureusement et de façon diffuse tout mon corps, mais ce n’était pas justifié. Je venais finalement d’être dédommagée d’une dette ancienne. La preuve c’est que les sœurs Alcides, à côté de moi, me regardaient et même elles se sentaient réconfortées. Je les entendais rire et chuchoter de satisfaction. “Ça s’est bien passé, non ?” demandait Maria Luísa d’une voix étouffée. Une seconde plus tôt, j’aurais répondu – “Ça a été horrible”. Maintenant que j’avais réfléchi et laissé s’écouler cette seconde interminable, je ne pouvais que dire : “Ça s’est passé admirablement, c’est sûr.”



Cela étant, que pouvais-je désirer de plus ?



Mais peut-être cela n’avait pas été le moment le plus surprenant de la soirée. Car, lorsque la voix enregistrée de Madalena Micaia, notre voix la plus grave, la voix vraiment puissante, a terminé la dernière phrase du refrain, accompagnée par le chantonnement de Gisela Batista et par le chœur du public, aussi bien moi que les sœurs Alcides avons compris que nous étions entrées sur le territoire de l’empire instantané dont nous ne pourrions plus jamais nous échapper. Ça s’est passé de la façon suivante : Gisela Batista, appelée ici Mimi, enjointe par le présentateur d’expliquer l’absence de l’interprète de ce magnifique solo, a commencé par dire que Madalena Micaia, la voix du groupe, notre voix, ne se trouvait pas présente tout simplement parce qu’elle était retournée sur son continent d’origine. Gisela a même fini par dire : “L’appel du pays est très puissant. Vous le savez, n’est-ce pas ?”

Et elle a dit encore autre chose.

Elle a dit que la propriétaire de cette belle voix jazzistique vivait maintenant dans les alentours d’une petite ville africaine, dans un endroit dépourvu d’eau, de lumière, sans téléphone, sans électricité, sans antibiotiques, sans alimentation digne de ce nom, sans rien de cette vie-ci, avec des maladies anciennes et modernes pullulant partout, et que c’était pour cette simple raison qu’elle ne se trouvait pas sur cette scène. Elle vivait dans un pays distant, loin de tout. Alors, comment l’appeler ? Comment lui dire viens, saute dans un avion, nous t’attendons ? Viens, tu ne le regretteras pas ? Une salle de mille places souhaite t’applaudir ? Comment faire ? Oui, comment lui annoncer cette soirée où elle était attendue ? Puisque le téléphone ne fonctionnait pas d’ici à là-bas ? A expliqué Gisela Batista, illustrant l’impossibilité pour la voix d’être ici en cet instant, dans ce lieu où elle aurait dû se trouver. Le temps filait. Et le jeune présentateur, fort attristé, a demandé instamment que l’absente, entourée par la peste et le sida, là-bas dans une lointaine petite ville obscure, faite de tôles, de carton et d’écorces d’arbre, soit applaudie.

Sa tristesse augmentait : “Des applaudissements, donc, pour Madalena Micaia, qui vit dans une masure en Afrique au milieu de la peste et du sida. Des applaudissements pour elle. Peut-être même qu’elle nous entend et nous voit, si par hasard une coïncidence heureuse fait qu’elle est à proximité d’un téléviseur, car nous sommes en train d’émettre pour le monde entier.”

“Pour le monde entier”, a dit Gisela Batista.

Et la maestrina a fait signe aux caméras, elle s’adressait à Madalena Micaia puisque le monde était un espace illimité incluant la terre ronde où en un endroit quelconque de sa surface se trouvait la jeune fille à la voix magnifique qui vivait obscurément. La vie des gens était ainsi. Madalena Micaia était sûrement là-bas. Mais comme je savais que Madalena Micaia ne se trouvait pas sur la surface terrestre, qu’elle ne s’y trouverait plus jamais – nous le savions toutes les quatre –, je me demandais pourquoi Gisela Batista s’était engagée sur cette voie-là, vingt et un ans plus tard. Où voulait-elle en arriver ? Cette question nous clouait sur nos sièges.



Assises comme moi dans la salle, les sopranos ne bougeaient pas non plus, elles étaient paralysées. Mais inutile d’être sidérées. Tout se passait devant nous comme si nous n’étions pas présentes. La barque avec ses lampes, vers qui était émise l’impulsion synchrone de l’applaudimètre, s’était muée en un brasier incendié de rouge. Le courant de solidarité avec l’Afrique, déclenché par l’évocation de la figure absente de Madalena Micaia, exigeait ça. En arrivant là, tous savaient déjà que Gisela Batista, la plus connue d’entre les concurrentes, la mieux équipée, celle qui avait à son actif un disque sentimental sorti en 1988, celle qui était capable de métamorphoser l’heure de la nostalgie en un tourbillon d’allégresse et de triomphe, celle qui savait se débrouiller sur le territoire de l’empire instantané comme s’il était depuis toujours sa chambre à coucher, avait dépassé la somme cumulée des chanteuses précédentes et je m’inclinais totalement devant son talent. Le premier choc passé, mon admiration pour notre ancienne maestrina était aussi profonde que celle du présentateur et du public. Et Maria Luísa, muette et paralysée, devait éprouver le même sentiment. Ce qui n’était pas exactement le cas de Nani Alcides.

Assise à côté de moi, Nani ne s’était pas départie de son irrévérence. Incroyable comme la plus jeune des sœurs Alcides n’avait absolument pas changé. Elle était restée silencieuse jusqu’alors, mais maintenant, comme autrefois, elle avait l’intention d’intervenir, elle voulait susciter une réaction, provoquer un mouvement, un cri, une interruption quelconque. L’envie qu’éprouvent certaines personnes d’entraîner la suspension de ce qui ne peut pas être arrêté. Je savais ce qu’il en était. Elle était en train de calculer et aboutissait à la conclusion que l’enfant de Madalena Micaia devait avoir maintenant vingt ans et pendant que Gisela parlait, elle le voyait sortir par la porte de la masure en tôle avec une mitraillette à la ceinture, deux ailes sombres dans le dos, elle le voyait voler par-dessus les continents et raser plusieurs villes depuis le ciel nuageux. C’est pourquoi, Nani, si proche de la travée, parlait plus haut qu’il n’aurait fallu. Exaltée, elle demandait : “Et si nous grimpions sur la scène et si nous disions la vérité ? Si nous racontions comment tout s’est passé ? Si nous en finissions une bonne fois pour toutes avec cette hypocrisie ?” Nani m’a serré la main droite jusqu’à me faire mal. La soprano s’est même levée, elle a créé un certain brouhaha autour de nous, plusieurs têtes se sont retournées pour nous regarder, les caméras nous ont tourné le dos, l’opérateur a signalé qu’il avait détecté un problème dans l’assistance et un garçon a commencé à descendre dans notre direction, mais ça n’exigeait aucune mesure particulière. Je connaissais le tempérament de Nani Alcides depuis plus de vingt ans, je connaissais donc ses impulsions et ses reculades, je savais qu’elle ne risquait pas d’aller au-delà des limites permises. Nani était comme ça. Elle le confirmait une fois de plus. Tout comme Nani s’était levée et avait gesticulé, menaçant de perturber la sérénité du moment, de même Nani s’était rassise et avait repris sa place.



C’était normal.



À bien réfléchir, contrairement à ce que la soprano bredouillait à côté de moi, Gisela ne mentait pas, c’était le passé qui était imparfait, et pour que ce qui s’y était produit s’adapte à la compréhension du présent, il fallait que le récit qu’on en ferait soit modifié. C’était tout. On ne pouvait même pas parler d’imagination. Non, il ne s’agissait pas d’imagination. Il s’agissait simplement d’une vérité différente. Finalement, le récit de Gisela était une vérité différente qui donnait au présent la cohérence qui lui manquait, renvoyant vers le futur l’espoir qui autrement pourrait ne pas exister. Et si ce récit s’adaptait parfaitement à ce qui était nécessaire, pourquoi irions-nous déterrer du fin fond de l’oubli la version authentique ? L’évocation des faits tels qu’ils avaient eu lieu pourrait transformer le passé en menace. Tenter de reproduire le passé serait de la folie. La raison issue de la réflexion est une créature puissante. Après avoir entendu les paroles que Gisela Batista venait de proférer, il était si clair qu’il en était bien ainsi que même Nani Alcides pensait sûrement la même chose que moi en cet instant précis. À savoir que Gisela n’était pas une femme mais une magicienne. Et donc Nani s’est calmée, elle s’est apaisée et, comme vingt et un ans plus tôt, nous sommes restées tranquillement à nos places, main dans la main, mains serrées, pendant que des images folles nous passaient par la tête, des fragments de souvenir s’ajustaient, s’adaptaient à la nouvelle réalité et accédaient peu à peu à une zone de stabilité et de repos. Il n’y a pas d’intelligence qui ne conduise à l’exercice du repos. La prudence elle-même est déjà une de ces instances. Les morts ne le racontent pas mais ils le savent. D’ailleurs, c’est exactement ce que j’ai conclu, ou quelque chose de très semblable, tout de suite après, lorsque l’animateur a présenté le dernier tableau de la soirée. Il a pirouetté sur ses talons et l’a annoncé devant les grands yeux minuscules des caméras : “Le voici ! Et maintenant, mesdames et messieurs, que va-t-il arriver ?” a-t-il demandé. Nous savions très bien ce qui allait arriver. Les concurrentes étaient différentes, mais leurs chances étaient égales. Le jeune homme a désigné la partie supérieure de la scène et nous avons compris que l’instant du personnage mystérieux était arrivé.



Car il y avait un personnage mystérieux.



Ça n’a pas encore été dit, mais les dernières marches d’un escalier aboutissaient au milieu de la scène. Les marches supérieures étaient cachées ou du moins elles étaient restées invisibles jusqu’au moment où le personnage imprévu est descendu, mais une fois éclairé de haut en bas l’escalier était en colimaçon comme au temps des comédies musicales de George Cukor et de Robert Wise, une incurvation stratégique propice aux spectacles grandioses. Il s’agissait de l’épisode final. Soudain l’escalier spectaculaire est apparu dans la lumière, s’offrant entièrement à la concurrente Gisela Batista. Pendant ce temps, sur le devant de la scène, plusieurs petites jeunes filles chantaient des paroles écrites jadis par moi : “N’a pas qui veut, mais qui peut / Une maisonnette portugaise à New York…”

C’était des jeunes filles très minces, presque nues, qui chantaient avec des tressautements inédits la chanson que nous avions chantée, puis qui ont disparu au pas de gymnastique, mais à ce moment-là un échange de paroles suffisant avait eu lieu entre Gisela Batista et le présentateur pour que je sache qui allait descendre les marches de l’escalier mystérieux. Un nom résultait de cet échange : João de Lucena.

Cela ne faisait aucun doute, j’avais la certitude qu’au son des derniers accords de La Maisonnette à New York, prolongés à présent en version instrumentale, la silhouette de João de Lucena, l’homme qui avait été jadis le chorégraphe de notre groupe, commencerait à descendre. Je le savais, c’était si clair, si prévisible. Le voilà qui arrivait en personne, glissant devant la musique : “Elle existe, elle existe / Tu as emporté là-bas la maison portugaise/ Là où tu vis, là où tu dors / Là où tu pratiques ton art, où tu ressuscites, où tu meurs / Tous les jours…” Le voilà qui arrivait. Certains ne l’ont pas reconnu. Gisela Batista, si près de l’escalier, bras tendus dans l’attente de la révélation du personnage mystérieux, ne l’a pas reconnu. Les sœurs Alcides ne l’ont pas reconnu. Moi, je l’ai reconnu. J’ai aperçu ses chaussures pointues, ses vêtements larges, trop larges, dansant autour de son corps, lequel dansait à son tour, je voyais sa veste trop longue. Qui avait acheté une tenue semblable à João de Lucena ? Qui donc ? Me demandais-je. C’était mon tour de vouloir me lever de ma place, mais je n’ai pas bougé. Très surprises, les sœurs Alcides ne bougeaient pas non plus, ce qu’elles voyaient sur la scène les concernait. Finalement, tous se sont levés en même temps. Mes compagnes aussi ont réussi à quitter leur place. Je suis restée assise. Inutile de faire quoi que ce soit. Autour de moi la fête battait son plein, l’applaudimètre attribuait une victoire écrasante à Gisela Batista et une gaieté estivale réunissait vaincus et vainqueurs, tantôt sur la scène, tantôt en débandade le long des couloirs. Les caméras se précipitaient au-delà des espaces classiques sur les talons des spectateurs, elles trottaient à reculons devant Gisela Batista, et soudain, comme je l’ai déjà dit, cet envol de João de Lucena dans ma direction : “Tu te souviens encore de moi ?” Et notre étreinte, notre tournoiement, notre évolution dansante jusqu’à la porte et la pluie de scintillements et de lettres projetés défilant sur le dos de nos vêtements, et le cri des spectateurs : “Regardez João de Lucena qui danse avec Solange de Matos ! Regardez ça !”

Ensuite Gisela est venue, et moi je ne trouvais pas mes mots, et les sœurs Alcides ne trouvaient pas leurs mots. Les lois venaient d’être promulguées dans l’empire de l’instantané et nous ne les connaissions pas encore, nous étions encore analphabètes dans ce domaine. Désorientées, nous nous sommes séparées, chacune allant de son côté une fois arrivées sur le trottoir de l’avenue de la Liberté.

“Solange, tu te sens bien ? Ne mens pas…”

L’inquiétude de Gisela Batista était réelle. Je l’ai déjà dit. Je ne peux pas me plaindre. Ensuite elle a rejoint définitivement son groupe, ayant préalablement daté et signé les limites de son absence de responsabilité en ce qui concernait cette affaire. Gisela n’avait pas appelé João de Lucena. Ce n’était pas elle qui avait téléphoné d’innombrables fois au Het Muziektheater jusqu’à le trouver au bout du fil. La responsabilité en incombait à la production. Elle le jurait, la main sur le cœur, et, ce faisant, sa jambe gauche sortait par la fente de sa robe longue. Elle jurait qu’elle n’aurait jamais imaginé que ce serait le chorégraphe qui allait descendre par l’escalier mystérieux. Ça ne lui était jamais passé par la tête. Elle le jurait, absolument. Gisela disait au revoir avec tristesse, douleur, dans l’agitation, avec des larmes dans les yeux, avec l’émotion propre aux vainqueurs qui savent qu’ils perdront quelque chose s’ils s’attardent deux minutes de plus pour dire un mot aux vaincus. Ils ne doivent pas le faire, Gisela ne le faisait pas. Mon admiration pour elle demeurait intacte. Elle augmentait d’ailleurs à mesure que je la voyais s’éloigner sur le trottoir en direction de son groupe plutôt bavard. Tous pouvaient partir en paix. Cette soirée ne faisait pas partie du jour, elle était une gare à l’heure de l’arrivée. Des taxis s’entassaient devant le Tivoli, ils arrivaient et ne repartaient pas, car personne ne découvrait le restaurant où un souper digne de ce nom puisse être servi aussi tard. Provenant d’une rue latérale, voilà que surgissait par miracle un taxi libre. Deux hommes vêtus de blanc et d’un blazer noir réussirent à l’arrêter. J’aperçus un bras qui me faisait signe. Quand j’eus repris mes esprits, je me retrouvai sur la banquette arrière. Je me sentais bien. Une joie extraordinaire régnait dans le taxi. L’hôtel était en face, mais les occupants n’avaient aucune envie d’y entrer, ils avaient l’intention de traverser Lisbonne, si possible en poussant des vivats dans l’air. L’un d’eux, le plus jeune, parlait portugais avec un accent sud-américain et il voulait que le chauffeur de taxi roule en klaxonnant, comme le faisaient les voitures emmenant la suite de Gisela Batista qui allait dîner : “Klaxonne, mon frère, tu ne le regretteras pas !” Et il a posé une poignée d’euros sur le tableau de bord.

Je ne me souviens plus si le chauffeur a klaxonné ou non. Où que nous allions, la nuit instantanée nous poursuivait, nous nous trouvions toujours dedans. Si nous en sortions, la nuit des jours, des mois, des années commencerait. La nuit imparfaite des siècles commencerait. Je me souviens qu’à l’aube nous sommes arrivés sur la place des Fleurs, nous sommes descendus du taxi, les hommes ne voulaient pas retourner dans leur hôtel et moi je ne désirais pas rentrer à la maison. Nous étions devant les tilleuls, les platanes, le magnolia d’un vert intense sous la lumière de l’éclairage public. Le moment d’hésitation était si décisif que l’Anglais, un chirurgien, a dit dans sa langue : “Il y a des moments comme ça, où dans l’indécision nous restons entre la vie et la mort. Il n’y a pas de lame qui puisse les séparer…”

Alignés, les immeubles nous regardaient, attendant que nous décidions comment sortir de l’impasse.

“J’aimerais jeter un coup d’œil sur ton appartement, l’occuper, même contre ta volonté et l’opposition de la police…” a déclaré João de Lucena, qui n’avait pas perdu son humour d’antan.

Ainsi en fut-il, mais quand nous sommes entrés au rez-de-chaussée, nous étions encore à l’intérieur de la nuit instantanée. Peu de gens pourront se vanter d’avoir vécu un moment pareil. Où que nous portions nos regards, tout n’était que perfection et harmonie autour de nous.



Le récit de Solange

Lisbonne, 16 novembre 2009





1


La fenêtre peut rester ouverte, la table doit être débarrassée, la musique pourra traverser le plancher, la rame de papier devra être disponible à côté de la machine qui l’utilise. Entre-temps, trois mois ont passé depuis cette nuit inexplicable et, lorsque je reprends mes esprits, j’oublie la cohérence de son récit et je retourne vingt et un ans en arrière. Je ne le voudrais pas, car comme je l’ai déjà dit, après la première bourrasque, la femme chargée du nettoyage municipal a poussé les balayures dans la brouette en métal et le calme est revenu. Finalement, l’automne n’avait pas encore envoyé son commandement définitif d’adieu aux arbres, les poissons nageaient encore dans le petit bassin au milieu de la place et l’occupant du rez-de-chaussée, sorti de bon matin, n’était pas encore rentré chez lui. Tout est à sa place. Je devrais m’en tenir là.



Mais en réalité je pense aux différentes étapes de notre vie supposée, telles que Gisela Batista les a décrites, je pense au piano évoqué pendant cette soirée fantastique, à l’artifice de ses touches bougeant toutes seules, à la vigueur de leur timbre d’argent convoquant cinq jeunes filles et, au lieu de m’en tenir à ce récit enchanté, où tout fut tellement vrai, je retourne à l’époque où j’étais une étudiante à l’université louant une chambre dans le quartier du Campo Pequeno et revenant tout juste de mes vacances d’été à Sobradinho. Je ne peux pas le nier. Au lieu de m’en tenir à ce beau souvenir, où tous les événements sont si clos, si définitifs, si prêts à être utilisés par le futur, je retourne aux insignifiances du passé et je m’enferme dans leur utilisation. Des insignifiances, comme ce matin de fin d’octobre où j’avais reçu une lettre de mon père me demandant d’aller dans un certain restaurant pour y rencontrer certaines personnes. Je repense malgré moi à cette lettre, une lettre comme tant d’autres, un restaurant ordinaire, une mission sans importance. Rien n’annonçant quoi que ce soit. C’est à cela que je reviens. Je l’avoue. Je me surprends à oublier l’harmonie de cette nuit magnifique créée par Gisela Batista pour retourner à ce jour-là, au dernier trimestre de 1987. C’était une autre époque.



Je ne me souviens plus de ce temps-là.



J’imagine qu’à l’époque la chronologie s’imprégnait des faits qui allaient bientôt provoquer une accélération de l’Histoire, ces prémisses se faisaient sûrement déjà sentir dans les rues et dans les voix du débat public, mais j’étais une fille de la campagne qui vivait dans une chambre de location, j’avais à peine dix-neuf ans et je ne me rendais compte de rien. Je vivais sur l’épiderme du monde. Je pensais que n’importe quel paysage humain était une extension de la famille et le narrateur de ma vie était encore mon père. Ma mère jouait le rôle d’admonitrice. À l’époque, à deux cents kilomètres au nord de Lisbonne, mes parents vivaient comme des ruraux qu’ils n’étaient pas vraiment, il n’y a rien d’autre à en dire. Nous ne parlions jamais de nous. D’ailleurs, j’avais reçu de leur exemple l’idée que le destin est un cadeau fait par le présent au futur, et non pas le contraire. Mais maintenant, vingt et un ans plus tard, comme je l’ai déjà dit, au lieu de penser à cette nuit merveilleuse qui nous avait réunies devant une scène, avec l’éclat des lumières qui défilaient sur notre dos, je retourne à la chambre louée dans une pension, au jour où j’avais découvert la lettre sur le plancher, et je ne sors plus de là. Murilo Cardoso, un des locataires de la pension, m’avait dit dans l’entrée : “Tu as reçu une lettre, elle est de ton père, je crois. Je l’ai glissée sous ta porte. Que peut-il bien te dire ?”



Dans ces années-là on s’écrivait encore des lettres.



Ma mère les expédiait le vendredi pour que je les reçoive le lundi, afin que je commence la semaine emmitouflée dans ses conseils : Ma fille, aie de la vergogne, aie du bon sens, ne gaspille pas ton temps, dis-toi bien que les années ne reviennent pas en arrière, les bons à rien pour qui tu écris des vers ne me plaisent guère, ne perds pas ton temps à fréquenter les cafés, sois très prudente en traversant cette avenue de la République où les voitures filent comme l’éclair. Comme je regrette le temps où tu étais petite. Ton père a promis de t’écrire quelques lignes, mais il dort encore. Adieu, ma fille. La lettre se terminait ainsi. Les lettres de ma mère n’étaient pas des lettres, elles étaient des conjurations. S’il y avait une question urgente ou importante à traiter, mes parents téléphonaient et ces appels téléphoniques ne duraient même pas une minute. Tous deux se postaient devant le téléphone, l’un parlait, l’autre écoutait : C’est juste pour te dire que nous allons bien, que tu viennes, que tu apportes. Ça va, toi ? Adieu, n’oublie pas le plus important, ma fille. Mais ce jour-là il s’agissait d’une lettre de mon père.

Ou plutôt d’un message. Au milieu d’une feuille non quadrillée, il me demandait d’aller inscrire son nom et celui de ma mère au bas d’une pétition concernant la participation à un dîner dans un certain restaurant, situé dans une certaine rue, à un certain numéro, qui aurait lieu le samedi suivant. Il s’agissait d’une protestation contre l’État. Il ne croyait ni aux protestations ni à l’État, mais il faisait confiance à certaines personnes quand d’aventure elles agissaient et, lorsque c’était le cas, même si ça n’avait aucun effet, il estimait qu’il n’était pas honorable de les laisser agir seules. Ce serait trop triste. La façon dont la lettre se terminait définissait la personnalité de mon père : “Ce serait trop triste, ma fille, de laisser M. Botelho se démener tout seul. Même si ça ne donne rien. Va là-bas et signe pour nous. Inscris nos noms, un nom sur chaque ligne, et indique entre parenthèses que tu es notre fille et que tu es mandatée pour ce faire.” Je connaissais mon père. Dans sa façon de ne pas croire, laquelle semblait totale, résidait sa façon de croire. Croire que chacun devait puiser dans ses propres forces l’unique réponse pour affronter les obstacles. Pareil stoïcisme engendre d’habitude des cyniques ou des esprits totalitaires. Ce n’était pas le cas de mon père.



J’évoque sa personne au bout de tout ce temps et je n’ai pas besoin de gommer le caractère épique de sa disparition quand celle-ci me revient en mémoire. Je n’ai pas besoin non plus de mettre dans la bouche d’autrui l’idée précieuse que le destin est un don que seul le présent fait à l’avenir. Je répète. C’était lui qui l’affirmait et cette vérité ne siérait à personne d’autre. Notre passé en était l’illustration. Il suffira de dire qu’après un long voyage de retour d’Afrique, nous avions reconstruit notre vie en prenant pour levier cinq têtes de bétail. Il fut un temps où nous trois, mon père, ma mère et moi, possédions seulement quelques valises que nous ouvrions le soir et refermions le matin dans un étroit couloir d’hôtel où nous avons logé pendant six mois. Au terme de ce parcours semé d’épreuves, nous n’avions plus de moyens de subsistance d’aucune sorte, tout juste assez d’argent pour prendre un train, acheter cinq vaches étiques et louer une étable faite de branchages dans un champ qui ne nous appartenait pas.

C’était tout ce qui nous restait d’une terrible erreur de calcul, d’un attachement intempestif de mon père à une fabrique de thé dans la campagne de Gurué. Une erreur inexplicable. Cette circonstance m’avait collé au corps de façon aussi tenace que la présence physique d’un membre ou d’un viscère. Je ne parlais pas de cette histoire, mais cette traversée vivait en moi du matin au soir, elle imprégnait mon rythme et ma croyance, elle peignait de couleurs impressionnantes ma réserve et ma brutalité juvénile. L’étudiante que j’étais, assise sur les bancs de l’université, ne se nourrissait pas de théories ou d’idées vagues sur les cycles fermés des empires. Bien au contraire. Là où auraient dû s’aligner des abstractions scolaires, au lieu des paroles prophétiques de Spengler et de Toynbee, logeaient des cueilleurs de thé concrets courbés sous leurs hottes, le parfum des feuilles se dissipant sous l’effet du séchage, suivis du ruminement des vaches et des taches noires et blanches sur leurs flancs gras, ces coussins ambulants qui donnaient du lait, comme je les avais décrites dans une rédaction quand j’étais enfant. S’était aussi installée en moi une sorte de prudence, de lenteur, la leçon trop précoce selon laquelle la vie est conduite par deux chars dont l’un n’est pas dirigé par nous. Un cocher enveloppé d’une capote mène une moitié de notre vie où bon lui semble. Je l’avais appris trop tôt. Cette réserve me partageait en deux, une moitié surveillant l’autre, pendant qu’elle était entraînée par deux cochers ennemis. L’un d’eux m’interdisait de parler de ce passé. Ce même conducteur me poussait à dire à Murilo Cardoso que cette lettre ne contenait rien de particulier. L’étudiant en sociologie allait et venait à grands pas dans le corridor pendant que je relisais la correspondance de mon père : “Alors, les nouvelles sont bonnes ?” Je répondais : “Très bonnes, oui. Il viendra bientôt à l’improviste pour voir comment je me conduis ici. Mon père…”

Murilo avait l’habitude de parler des demi-heures d’affilée à côté de moi sans que j’entende la moitié de ce qu’il disait. À la fin, le cocher vigilant disait pour moi : “Au revoir, Murilo.”

Ce fut ce qui arriva ce jour-là. Je dis au revoir à Murilo, je poussai la porte jusqu’à ce que le loquet se referme, pendant qu’il continuait à arpenter le couloir. Mais Gisela Batista, vingt et un ans plus tard, avait simplement raconté au monde, en simplifiant, qu’un piano nous avait appelées nuit et jour et que nous avions obéi à sa voix inexorable.



C’est à cet appel que j’aurais dû penser.



J’aurais dû penser uniquement à cette marche, à ce parcours effectué sans vagues ni souffrances, une lévitation de fées au-dessus de l’océan Atlantique, selon l’invention magistrale de Gisela, mais au lieu de cette légèreté magique, je me souviens de la mission assommante dont mon père m’avait chargé. C’était sa lettre qui m’avait menée un samedi d’octobre 1987 jusqu’à un restaurant où était rassemblée une centaine de personnes, et deux d’entre elles m’avaient conduite jusqu’au piano près duquel allait se dérouler un épisode décisif qui serait vécu par nous avec la conscience légère d’un jeu d’enfant. Dans tout ça la lettre de mon père ne fut pas à proprement parler une cause, mais simplement une condition.

Il est vrai que parfois la contiguïté se confond avec la cause. Car que faire quand les objets s’alignent dans l’espace et que nous ne disposons pas d’une autre interprétation que celle provenant de cette proximité ? Au bout de toutes ces années, la lettre est une sorte de tir de départ pour la course des cent mètres dans laquelle j’allais me lancer seule. Une chose privée, rapide, familiale, n’appartenant qu’à moi. Tout comme le souvenir que j’en gardais. On dit que le souvenir est la mère de l’Histoire. C’est faux, seul l’enregistrement est le père de l’Histoire et il en est aussi le fils. D’ailleurs, le souvenir reste le souvenir, il se perpétue et habite avec nous, rien de plus. Il est aussi long et aussi bref que notre vie. Notre vie, si elle a été bien vécue, n’est pas celle de l’Histoire, elle est celle de sa signification. Murilo allait et venait dans le couloir, comme à son habitude, et je pensais : C’est bien, c’est même très bien. Je n’ai pas le choix, samedi soir j’irai là-bas et j’inscrirai vos noms pour des prunes. Aucun de nous ne croit à l’État ni à la protestation. Mais nous nous mobilisons parce que nous croyons en ceux qui protestent. Nous irons là-bas.



J’y suis allée. La salle du restaurant donnait sur un patio couvert décoré de plantes grimpantes. Il s’appelait Ritornello dehors, mais dedans la représentation d’un gnou grandeur nature s’étalait sur le mur du fond ainsi que celle d’un chasseur furtif visant son flanc, pendant que les petits de la bête se dispersaient vers les bords du tableau. Le gnou jetait indéniablement un regard humain vers le milieu de la salle. D’ailleurs, toute l’atmosphère était extraordinaire. Les tables étaient entièrement occupées par des personnes d’âges divers, mais pour moi ça ressemblait à une assemblée de vieillards revenus d’un temps sans retour possible. Certains des présents arboraient des bagues voyantes de leur université, de lourdes pierres rouges et jaunes qui leur couvraient les doigts, et bien qu’il fît nuit, deux dames portaient des robes blanches et de grandes capelines, comme si elles allaient assister à des courses de chevaux. Des personnes pauvrement vêtues étaient aussi assises autour des tables, mais même elles semblaient avoir fait un effort pour se placer hors du temps. Plusieurs hommes avaient glissé des pochettes colorées de la taille d’un chou au revers de leur veste élimée. J’avais pour habitude de regarder vite, mais de me décider lentement, et je ne savais où m’asseoir. M. Botelho estima que je devais rester près de lui. Il était clair que l’assistance pensait que je me trouvais là pour mon père. Je remarquai seulement plus tard la blancheur des nappes.

M. Botelho déclara : “Ce sont les nappes de la nostalgie.”

Et le dîner fut servi. Pendant ce temps, je constatai que la nostalgie se muait en douleur, surtout quand M. Botelho se mit à lire une liste de noms de personnes décédées à la suite de leur retour forcé et le silence figea tous les mouvements. Le patron du Ritornello énuméra la longue liste des absents entre le dessert et le café et, après chaque nom, il explicita la raison de l’absence définitive. Décès dû à une dépression, à un suicide, à une tumeur non bénigne. Disait-il, se refusant à prononcer le mot exact. Quand arriva le tour du nom de sa propre femme, il se produisit une minute d’un silence recueilli. Tumeur. Puis le café arriva, les nappes se transformèrent en toiles de haine. Les noms visés par la haine volaient entre les tables et tous ceux qui en étaient la cause étaient encore bien vivants, tous menaient une vie bien tranquille et, à ce qu’on sache, aucun n’avait perdu un seul membre de sa famille par suicide, dépression ou cancer. Pourtant, parmi ceux qui étaient revenus, il y avait eu des cas d’accidents sur les routes que seul pouvait expliquer l’état de dépression dans lequel vivaient les conducteurs. Ceux qui étaient revenus. M. Botelho ne souhaitait pas réclamer d’indemnisation pour les décès, M. Botelho était un homme raisonnable, lucide, mais, se fondant sur les présupposés de ces décès, il voulait seulement que l’État assume ses responsabilités et verse d’urgence ce qui était dû. Qu’il indemnise ces gens pour les biens matériels qu’ils avaient abandonnés là-bas, car pour les disparus il n’y avait pas de retour possible. “Mes amis, inscrivez votre nom ici…” dit le veuf, et la pétition commença à circuler.

Le langage des couleurs est très simplifié. Rien qu’à elle seule la couleur blanche présente un arc-en-ciel infini. À mesure que la pétition se remplissait, les nappes de haine se métamorphosaient en nappes d’espérance. Le plus curieux de tout était qu’en signant, beaucoup étaient conscients de le faire sans espoir et donc les nappes se transformaient en manteaux d’ironie et de sarcasme. Parfois même d’humour. Et de rire. Si les présents ne riaient pas plus, c’était uniquement à cause du visage triste de M. Botelho, vêtu de noir de pied en cap, qui dirigeait les signatures. M. Botelho, si solennel, si solennel, qu’à un certain moment nous fûmes invités à passer dans l’enceinte du restaurant où l’on pourrait entendre deux sopranos, les filles de M. et Mme Alcides, disparus peu d’années auparavant, sur une route toute droite, alors qu’ils se rendaient dans leur ancienne ville en Afrique. Nous passâmes dans la salle à la queue leu leu pour écouter les sopranos et je compris seulement alors qu’il s’agissait des sœurs Alcides, deux personnes que je connaissais des couloirs de l’Université nouvelle et des bancs de l’amphi numéro un, deux filles avec qui j’entretenais un lien souterrain, privé. Un lien invisible, unilatéral, comme souvent entre un artiste et son public. Elles étaient là en personne, devant les invités. On sentait que M. Botelho leur avait commandé une aria triste à en mourir. Ce qu’elles chantèrent. Les sœurs Alcides étaient deux brunes assez maigres, l’une davantage que l’autre, et plus grande aussi, ce en quoi elle était accompagnée par le registre et l’aigu de sa voix, un soprano aérien, tout en filigrane. Toutefois, ce samedi-là, ce fut la plus corpulente qui chanta une aria dans une intonation d’une tristesse à mourir, en la traînant au ras du sol. On entendit soudain : O Dio, vorrei morire ! Et le son s’éteignit. Les commensaux semblaient figés, ils ne bougeaient pas. Puis, s’excusant auprès de M. Botelho et défiant la croyance selon laquelle la vie ne cesserait jamais, les deux sœurs voulurent dissiper l’obscurité dans laquelle la salle était plongée et nombreux furent ceux qui apprécièrent cette intention.

Si longtemps après, je serais incapable de dire ce que les sœurs Alcides avaient interprété, je sais que je les entends entonner un air frisant le comique ou le ludique, je dirais qu’elles auront tenté d’interpréter une Papagena/Papageno en duo, ou quelque chose d’approchant. À la fin il y avait des gens très tristes, mais aussi d’autres de fort bonne humeur. Les dames en capeline hochaient la tête et riaient. Elles portaient des colliers blancs qui faisaient penser à des dents et leurs dents évoquaient des perles. Aussi bien elles que la plupart des gens, tristes et pas tristes, semblaient être venus de l’autre monde juste pour signer le document de M. Botelho et repartir. Entre-temps, dans le patio déserté, deux employés retiraient les nappes. Les taches du dîner et la nostalgie, la douleur, la haine, la vengeance, l’espoir, la désillusion, l’ironie et le rire étaient enfouis dans les balluchons en quoi se transformaient ces toiles blanches. Des sentiments suffisants pour déclencher une bataille d’Austerlitz. Mais ils n’étaient déjà plus présents. Ils s’étaient mués d’avance dans le sentiment pacifique de la défaite qui unissait tous les participants dans de longues accolades. La silhouette émouvante du veuf, tout de noir vêtu jusqu’au col, se détachait au milieu de cette effusion paisible. Il avait la certitude qu’un coupable avait été identifié et qu’une réponse aux questions essentielles avait été apportée par les voix harmonieuses des sœurs Alcides. Le dîner s’était terminé ainsi.

Mais la soirée n’était pas finie, du moins pas pour moi. Car, à la fin du deuxième chant, les sœurs Alcides passèrent devant moi, s’arrêtèrent un instant et dirent qu’elles étaient contentes de m’avoir rencontrée comme ça en cet endroit et que si j’étais d’accord nous nous verrions sûrement le lundi suivant dans la cour de l’université, près du banc sur le côté, vers onze heures du matin. Il fallait qu’elles me parlent. Sans faute. Le rendez-vous fixé, les sœurs se dirigèrent vers l’automobile des dames aux colliers et en capeline, qu’elles appelèrent tantes. Elles montèrent dans la voiture venue les chercher et m’adressèrent encore un signe d’adieu familier, une reconfirmation du rendez-vous. C’était la surprise de la soirée. Ainsi, deux jours plus tard, je retrouverais les sœurs Alcides.





2


Les sœurs Alcides ne m’étaient pas indifférentes. Je n’aurais pas eu besoin de les entendre dans le restaurant de M. Botelho pour que nous ayons une histoire en commun. Je ne les connaissais pas, elles ne me connaissaient pas, mais nous nous étions trouvées dans un même lieu et, sans qu’elles le sachent, j’avais suivi leur trajectoire plus qu’elles n’auraient pu l’imaginer. Ça s’était passé l’année précédente. J’avais assisté à un concert où toutes deux avaient chanté à l’invitation de l’Association des étudiants et déjà à l’époque le bruit courait qu’on commençait à remarquer dans leurs voix les effets accablants de leurs expériences avec des groupes de jazz. D’ailleurs cette séance de chant s’était mal passée. Mon histoire unilatérale et invisible avec les sœurs Alcides avait commencé là.



Jusqu’alors, j’avais seulement vu les sœurs Alcides passer dans les couloirs et je trouvais qu’elles n’étaient pas des filles comme les autres. Contrairement à la majorité, elles marchaient toutes les deux droites, cou étiré et épaules basses, apparemment dans une sorte d’état d’alerte visant une entité invisible à laquelle elles étaient toujours en train de sourire. En général, elles parlaient à voix basse, clignant souvent des yeux comme les enfants, le bruit courait qu’elles s’entraînaient trois heures par jour et qu’elles ne buvaient jamais d’eau froide et ne mangeaient jamais de glaces. Une sorte de légende les entourait et on entendait prononcer à leur propos, avec une exagération notoire, les noms de Callas et de Caballé. Je m’en souviens comme si ça se passait aujourd’hui. L’annonce qu’elles allaient chanter des airs d’opéra dans l’amphi numéro un avait excité l’imagination des étudiants et, à l’heure indiquée, beaucoup étaient accourus mais, face à la foule rebelle qui avait occupé les sièges en se bousculant, elles avaient eu du mal à montrer ce dont leurs voix étaient capables. Engoncées dans des robes classiques avec de fines bretelles et des chaussures dont le bout était en forme de bec d’oiseau, leurs personnages avaient l’air si déplacés dans cette atmosphère qu’à la deuxième vocalise, de ridicules elles étaient devenues touchantes. Elles furent interrompues à deux reprises pendant qu’elles chantaient. À la fin, des applaudissements et des trépignements grossiers retentirent, mais on s’était surtout suffisamment moqué d’elles pour que le lendemain elles soient désignées sous le nom de sœurs oh oh et fassent l’objet de graffitis sordides sur les murs. Leur chant, devant cette population juvénile privée de musique, avait déclenché le processus de création des légendes noires. Pendant une quinzaine de jours on raconta des épisodes innommables à propos de leur famille, revenue en 1976, y compris un accident de voiture sur une route où plusieurs sacs de pierres précieuses s’étaient éparpillés au milieu de pneus, de corps et d’un capot de voiture retourné. Déjà pendant le concert, un étudiant avait retiré sa casquette et braillé à pleins poumons : “Allez donc chanter dans le Huambo. C’est là-bas qu’est votre place, au milieu des chercheurs de diamants…”

“Allez-vous-en, fichez le camp d’ici !”

L’incompréhension était impressionnante. Bien qu’à l’époque je n’aie pas voulu le reconnaître, j’avais été prise d’une émotion étrange quand, à la fin de leur dernière tentative de mener le récital à bonne fin, je les avais vues descendre de l’estrade, très droites, très solennelles, regardant devant elles en direction d’un point invisible qui devait être la dignité. Ce n’était pas mon habitude. En général, j’étais très sûre de moi, je me suffisais à moi-même, moqueuse juste ce qu’il fallait, mais en cet instant-là, appuyée dans un coin contre le mur, tournant le dos à mon groupe, je m’étais mise à pleurer en cachette derrière un mouchoir. Jusqu’à ce que mes épaules, qui pleuraient elles aussi, me trahissent. Je pleurais probablement sur moi en elles, comme il arrive en pareil cas. Pourtant, je crois que je pleurais de honte pour nous tous en la personne des sopranos, même si je refusais de reconnaître la part d’apitoiement qu’il y avait dans tout ça. Et l’admiration que j’éprouvais pour les sœurs devint si grande que leurs personnes se mirent à occuper le vide destiné aux êtres inaccessibles, ce piédestal que nous préparons toujours pour y placer la beauté, alors que nous rencontrons rarement des objets à la hauteur de pareil culte. Je plaçais pendant quelques jours l’élégance et le courage des sœurs Alcides dans ce lieu secret. Et elles y restèrent pendant un certain temps. C’était là l’épisode qui nous liait à leur insu. Pourquoi auraient-elles dû le savoir ? Les sœurs étaient plus âgées que moi, ou du moins suffisamment pour être en dernière année. Elles étaient apparemment de mauvaises élèves qui redoublaient toutes les deux et, à vrai dire, depuis le jour où j’avais assisté au chahut, je ne les avais plus revues de près. Je les voyais passer au loin, l’œil rivé sur le fameux point qui devait être la dignité, et elles disparaissaient très vite, notre contact restant unilatéral et anonyme. Il aurait pu rester ainsi éternellement si nous ne nous étions pas rencontrées dans le restaurant de M. Botelho. Mais nous nous y étions retrouvées et nous avions pris rendez-vous. Voilà pourquoi, au lieu de penser à la Nuit parfaite, à cette soirée où tout s’était passé à toute vitesse comme dans un rêve, la nuit de l’empire instantané, je retourne en arrière, au temps de l’imperfection, et comme si ça se passait aujourd’hui, je me revois assise sur un banc, dans la cour de l’Université nouvelle, en train d’attendre les sœurs Alcides.



Il est onze heures du matin.



Comme convenu, elles s’approchent, s’assoient, m’encadrant, elles se mettent à parler et, au milieu de ce qu’elles disent, je perçois que le mot-clé est lyrics. En se référant au dîner, elles disent qu’en ce qui les concerne rien ne s’était passé comme M. Botelho l’avait raconté, mais peu leur importait que le patron du restaurant eût altéré la réalité. À leur avis, finalement, tout revenait au même. Elles disent aussi qu’elles détestent les yeux du gnou et cette atmosphère morbide, et qu’elles vont seulement au restaurant assister à ces dîners parce qu’elles aiment bien M. Botelho. Une des sœurs finit par expliquer : “Heureusement que cette fois-là nous y sommes allées. Ça nous a permis de nous rencontrer. Nous savions qui tu étais, nous te voyions passer ici, mais nous ne nous étions pas encore décidées. Et tout à coup tu étais là. Tu étais une des nôtres. Nous avons une proposition à te faire…”

“Lyrics”, disaient-elles, en anglais.



Au bout de tout ce temps-là, je me souviens de nuages blancs dans le ciel, de nos ombres sur le sol, de nous trois en train de nous défendre contre la luminosité en ajustant nos lunettes de soleil, je me souviens surtout que les sœurs Alcides me faisaient une proposition sérieuse, comme si nous traitions entre adultes, et je me souviens aussi d’avoir pensé qu’il me fallait rester prudente. Je n’étais qu’une débutante, une étudiante studieuse qui n’aimait pas prendre des notes et qui savait par expérience de vie sage que pour faire preuve de courage il fallait d’abord évaluer les risques. La question était justifiée. Comment pourrais-je écrire des lyrics pour les sœurs Alcides ? Moi, qui n’écrivais que des phrases isolées pour des gratteurs d’instruments qui les chantaient en se trémoussant, les répétant comme des refrains jusqu’à ce que leurs muscles se fatiguent ? Je ne pouvais pas accepter ni m’engager, ce serait d’un ridicule achevé. J’allais me lever. Mais les sœurs Alcides m’avaient réservé de nouveaux arguments. Maria Luísa, l’aînée, m’a dit : “Assieds-toi, ce n’est pas ce que tu penses…”

Et Nani, la cadette, la plus mince des deux sœurs, m’a demandé si j’avais déjà entendu parler d’une certaine personne, me montrant un nom imprimé, et toutes les deux ont été très étonnées que je leur dise non. Pendant ce temps, l’autre sœur me tendait deux singles, deux carrés en carton, certes fort joliment conçus, l’un comportant le visage d’une femme de face et de profil, mais je continuais à ne reconnaître ni le visage ni le nom. Qui était-ce ? Alors, Nani Alcides a expliqué que la personne qui chantait sur ces 45 tours avait apprécié des paroles que j’avais écrites et qui lui étaient tombées entre les mains, des paroles qui disaient : “Toi dans le lit et moi dans la boue / Qu’avons-nous donc fait ?” Et la soprano, aérienne, en filigrane, a entonné ces vers, les répétant avec le même acharnement que les gratteurs d’instruments qui me demandaient ces simulacres de paroles pour chansons, mais elle ne le faisait pas comme une soprano. Nani a levé les bras, les a étendus, les a raidis, et à l’endroit même où nous nous trouvions, elle a répété ces paroles, son visage aux traits figés donnant l’impression de vouloir se lever pour aller frapper quelqu’un. Pendant un moment les deux sœurs se sont balancées sur le banc comme si elles avaient déjà répété ce râle chanté et dansé. J’avais envie de sauter en arrière, mais au lieu de faire le moindre mouvement je suis restée immobile, incapable de bouger ou de penser. Les deux filles entre lesquelles j’étais assise étaient-elles vraiment les sœurs Alcides ?



Que penser de cette rencontre ?



Assises à côté de moi, toutes deux parlaient, parlaient, et plus elles parlaient, moins elles ressemblaient aux chanteuses que j’avais entendues interpréter Puccini stoïquement dans l’amphi numéro un. Les sopranos voulaient que je réponde et je me sentais incapable de leur dire quoi que ce soit. J’étais paralysée. Comme cela arrivait souvent, l’image des champs boueux de mon père se présentait devant moi, me figeant sur place, ses ruminants m’inspiraient la prudence, le temps se dilatait devant moi dans toutes les directions et je pensais à plusieurs données simultanément et, m’étant préparée à répondre, je ne prononçais que des mots vagues, pendant qu’elles insistaient pour que je leur récite d’autres textes, ne serait-ce que quelques vers. Car elles ne connaissaient que ces phrases de ma composition, cette espèce de petit refrain que les deux chanteuses lyriques prétendaient apprécier sans réserve. Elles appréciaient aussi ceux qui les chantaient, les Bijavos, elles aimaient même le nom du groupe, une appellation comme beaucoup d’autres à l’époque qui toutes semblaient sortir d’un asile de fous. Elles parlaient toutes les deux très vite, je n’aurais jamais imaginé qu’elles puissent avoir un débit pareil, expliquant qu’elles chantaient depuis peu dans un groupe de quatre éléments dont la figure principale était la personne qui interprétait les deux 45 tours, en utilisant maintenant son vrai nom, Gisela Batista. Une femme extraordinaire. Elles l’admiraient sans réserve. Gisela ne connaissait pas la difficulté, il lui suffisait de lever un bras et la vie lui obéissait. Elles l’appelaient donc la maestrina et ça lui était égal, elle ne le prenait pas pour de l’ironie. Une personne fantastique, une personne incroyable, disaient-elles. Et réchauffées par cette admiration, elles se sont mises à résumer leurs propres trajectoires avec des mots qui me surprenaient.



Sans que je le leur demande, elles ont expliqué qu’elles étaient sopranos, l’une d’elle mezzo, plus grave et plus souple, l’autre plus subtile, plus aiguë et plus rigide, mais chez toutes deux les registres étaient suffisamment amples pour pouvoir interpréter des compositeurs comme Vivaldi et Puccini. Elles avaient consacré près de dix ans de leur vie à lutter sans relâche avec leur voix, en vue d’une carrière lyrique. Maintenant elles regrettaient cette abnégation et avaient décidé de s’engager sur une voie différente. “Elles regrettaient beaucoup…” a dit la plus maigre et la plus grande.

Dernièrement, elles se sentaient en train de s’étioler, jour après jour, à psalmodier des histoires anciennes, des drames qui n’avaient rien à voir avec les mœurs contemporaines, écoutés par des personnes sinistres, en extase devant des histoires et des intrigues d’un autre âge. Ça n’avait rien à voir avec un problème de chant. Elles s’imaginaient juste enchaînées à un monde passé, or elles voulaient être de ce monde-ci, du monde de la vie actuelle. Elles voulaient se servir d’un langage compris par tous, sans effort de déchiffrage. Elles souhaitaient se produire devant des publics plus vastes, des gens qui n’auraient pas honte de danser sur leur siège si une bonne secousse sonore les y poussait. Elles savaient très bien comment ça se passait. Dans certaines situations, il suffisait de deux ou trois battements, de deux ou trois explosions, pour faire bouger une mer de gens, un océan de spectateurs. Elles voulaient partir vers ce nouveau monde. Le monde tel qu’il se présentait aujourd’hui, chaque fois plus léger, chaque fois plus rapide, moins exigeant, moins pointilleux. Surtout beaucoup plus rapide, disaient-elles toutes les deux, s’agitant sur le banc comme si elles étaient pressées de partir pour cet autre lieu où des amplis de la taille d’immeubles donnaient une vie nouvelle à la musique, pendant qu’elles, chantant au milieu de scènes désertes, se sentaient comme de pauvres cigales fanées. Disaient-elles.

“Tu comprends ?” a demandé Nani.



Déçue, j’étais collée au banc et je ne parvenais pas à saisir pourquoi les sœurs Alcides me racontaient leurs intentions, mettant à nu devant une inconnue une partie aussi significative de leurs aspirations. Jusqu’à ce que l’une d’elles éclaircisse la situation. Nani a déclaré : “Nous aimerions te demander de nous écrire une histoire à la fois très forte et légère. Tu comprends ? De grandes paroles qui inspirent une grande musique. Une chose spontanée, libre, une chose fantastique, comme les textes de Donna Summer. Une chose très différente de la médiocrité qui nous entoure. Invente une histoire forte qui nous fasse courir, voler, exploser au milieu d’une scène, comme un pneu éclatant en pleine course. Un impact qui secouera le public. Une chose à en mourir. Paf ! Tu comprends ? Nous voulons un texte contemporain, écrit pour le monde d’aujourd’hui. Rien de pareil ou ressemblant à hier, nous sommes fatiguées des amours sinistres, nous en avons ras le bol. Nous voulons chanter pour le public d’aujourd’hui, les personnes vivantes que nous croisons dans les rues tous les jours. Des personnes normales, comme moi, comme toi, comme nous. Tu comprends ?” Et toutes deux me regardaient avec une insistance qui n’avait rien à voir avec ce que j’étais.



Il était visible que l’incompréhension entre nous était profonde.



Quel dommage. Je venais de perdre les sœurs Alcides qui m’avaient tellement émue. De leur côté, elles attendaient de moi une sorte de prouesse dont j’ignorais encore la portée et pourtant je savais parfaitement que je ne pouvais pas y répondre ni même y prétendre. Je désirais seulement que ce bouleversement cesse, que toutes les deux se taisent et quittent la cour sans laisser de traces. Et que, moi, je ne laisse pas de traces en elles. Je n’avais rien fait qui justifiât pareille attente de leur part. Une demi-douzaine de mots rimés que mes camarades prononçaient au son de la castagne qu’ils infligeaient à leurs instruments sur des scènes presque scolaires avait rempli ces deux filles d’illusions. J’avais seulement envie que notre rencontre prenne vite fin, que les sœurs quittent mon banc sans y laisser de traces. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé, car au même moment de grands pas approchaient. Ceux de Murilo Cardoso.



Comme si ça se passait aujourd’hui, je vois encore l’étudiant de sociologie, en cette matinée d’octobre, approcher avec un cartable qui l’obligeait à se pencher. Je vois encore Murilo observer les deux singles, examiner l’un d’eux, le retourner, retirer le rond en vinyle de sa pochette, le lire à voix haute en feignant de déchiffrer ce qu’il lisait et souligner en silence, doigt pointé, le titre et l’auteur : EmCantos, par la chanteuse Mimi Batista. Je vois Murilo rendre les petits disques à Nina Alcides avec répugnance, comme s’il lançait une bête morte sur un tas d’ordures. Et il ne s’en est pas tenu là. Murilo a reconnu dans les deux filles les chanteuses qui interprétaient Vivaldi et Puccini, et il n’a pas caché sa déception de les voir s’occuper d’une artiste de troisième catégorie comme l’était probablement cette Mimi Batista. A dit Murilo explicitement. Je le vois encore pointer les petits albums du doigt et je l’entends dénigrer celle qui prêtait son nom et son visage à ces pochettes, me regardant ainsi que les deux sopranos d’un air de dégoût, comme s’il nous avait surprises en train de nous acheminer vers quelque chose de scandaleux. Mais les sœurs Alcides devaient avoir une habitude bien enracinée de la difficulté. Comme si le nouveau venu ne comptait pas, Maria Luísa m’a demandé, à la fin, si je voulais ou non composer pour Gisela Batista. Des lyrics, ont-elles dit.



Alors, qu’est-ce que tu décides ?



À une distance de vingt et un ans, je pense que si Murilo n’avait pas été présent et si sa réaction n’avait pas été aussi vive, j’aurais rejeté ce qui m’était proposé et j’aurais attendu calmement que les sopranos disparaissent de la cour. Mais Murilo avait surgi, distillant une fois de plus sa sécheresse, et il avait voulu décider pour moi. Je n’allais pas le lui permettre. Murilo et son ombre découpée sur le sol renforçaient mon désir de contradiction. Sous l’effet de son attitude exagérée, j’ai entrepris de mettre un bémol à ma mauvaise volonté. Finalement, que s’était-il passé ? Rien de dramatique, rien de définitif. Je n’étais pas montée vers l’univers des sœurs Alcides, c’était elles qui étaient descendues vers le mien et qui m’affirmaient que j’étais indispensable. Il m’aurait suffi alors de démonter le piédestal d’admiration qui nous séparait et d’adopter la proximité qui unit les égaux. Elles étaient là, debout devant moi, souriant toutes les deux, si concrètes, si ordinaires, si aimables, que tout à coup leur proposition me paraissait crédible et cette cour me semblait être un décor agréable, inondé de soleil et parsemé d’arbres.

“Mais pourquoi ? Tu peux me le dire, Murilo ?”

Défiant l’étudiant en sociologie, j’ai répondu que j’acceptais, que cette invitation me faisait plaisir, que j’inventerais quelques phrases pour cette personne qui s’appelait Gisela Batista. Pourquoi pas ? Qui étais-je pour refuser pareil défi ? Je me souviens d’avoir quitté les sœurs Alcides sur des promesses, d’aller, de faire, d’écrire. “C’est entendu”, disions-nous toutes les trois, bras en l’air. Murilo s’était laissé tomber sur le banc. Moi aussi. Je vois encore aujourd’hui les deux sœurs sortir par la grande porte de l’université et se retourner, riant de nous, de Murilo et de moi qui restions assis, chacun à une extrémité du banc, séparés par ma décision. C’est ce moment que j’évoque.



Oui, je devrais m’en tenir au récit parfait de cette soirée spectaculaire, mais au lieu de penser à l’enfilade d’ampoules rouges et aux effets numériques de l’applaudimètre, je pense à des réalités plus simples. Je pense à la cour de l’université, à Murilo Cardoso et à son cartable, je pense aussi à la ligne bleue du mont Namuli, aux terres verdoyantes de Gurué avec ses célèbres fabriques de thé et leur labeur calme et leurs portes ouvertes donnant sur des routes. Mon père travaillait dans une de ces fabriques. L’épisode qui m’accompagnait pendant que Murilo me suivait à distance en revenant à la pension du Campo Pequeno, après que je lui ai affirmé que je rencontrerais Gisela Batista, avait eu lieu en 1972. Il venait tout juste d’avoir lieu. En cet instant, je suis devant la fenêtre ouverte donnant sur la place des Fleurs, la musique du rez-de-chaussée traverse la cloison et s’installe ici, les arbres paraissent immobiles, et je retourne là-bas, au fond de notre temps, à ce qui semblait n’avoir été qu’un petit accident sans conséquence.



Je retourne à l’accident de chasse.



Au début, rien d’important. Ensuite, mon père boita pendant six mois et ne voulut plus jamais s’enfoncer dans la forêt. Tous étaient au courant. Matos n’aimait pas tirer, sa main avait des ratés au moment de viser et il ne tenait nullement à avoir des photos avec un pied chaussé d’une botte posé sur le cadavre d’un animal sauvage. Cependant, il avait trop de temps à sa disposition. Alors, ma mère et lui accrochèrent une ardoise au mur de la cour et décidèrent d’apprendre à lire aux cueilleurs de thé. J’imagine qu’ils avaient davantage de bonne volonté que de méthode. Ils le faisaient pendant leurs heures libres et pas toujours avec beaucoup de succès. J’avais quatre ans et je me souviens vaguement d’une rangée d’une demi-douzaine d’hommes en short, assis par terre dans la cour, paupières baissées sur des pages. Une mélodie de lecture en chœur comme s’ils récitaient une litanie. En tout cas, à un certain moment, une sorte de hiérarchie s’était établie parmi les apprentis et mon père y avait découvert son élève préféré. Un dimanche matin, un des cueilleurs de thé avait surgi entre les portes, un feuillet imprimé à la main, demandant qu’on lui apprenne à lire le x. L’élève avait la poche de sa chemise bien gonflée et tenait le papier à la main. Mon père l’avait fait avancer jusqu’à sa table. C’était son élève préféré.

L’élève préféré ne venait pas seul, il apportait un problème avec lui. L’élève lisait toutes les lettres, il lisait même le h. Il comprenait même pourquoi le h ne se prononçait pas dans certains mots et que, dans certains cas, il s’associait à d’autres lettres pour créer un son particulier, mais il était incapable de déchiffrer la valeur du x. Il montra la feuille où une certaine phrase était écrite : Nous les expulserons jusqu’à effacer leur dernière empreinte. Et le cueilleur de thé avait commencé à lire à rebours, faisant montre d’une habilité inusitée : empreinte, dernière, son, à, jusqu’… Mais que dire de Nous les expulserons ? Mon père lut en silence, puis il déchiffra à voix haute, syllabe après syllabe, soulignant le ex. Et le jeune homme répéta : Nous les expulserons. Le jeune homme relut plusieurs fois avec succès la phrase et à la fin, pour dédommager son maître il vida sur la table sa poche bourrée de noix de cajou grillées. Nous les expulserons, répétait l’élève préféré, très reconnaissant. Les pics bleus du mont Namuli se dressaient au loin, défiant les limites de la beauté du ciel. Alors, comme ça, Nous les expulserons, répétait mon père : “Alors comme ça…”

Ce même jour, mon père se drapa de solennité pour dire à ma mère qu’il était impossible de s’opposer à une vague d’expulsions aussi déterminée. Ils s’entretinrent pendant des heures sur la terrasse de la maison et furent enfin d’accord sur le fait que le mieux serait de commencer à envisager un retour urgent. Mon père était régisseur d’exploitation, il comprenait ce qui se passait, il était pressé. Nous les expulserons. Mais cette hâte ne correspondait pas à son urgence. Prétexte après prétexte, nous restâmes, repoussant le délai jusqu’au dernier moment. Nous empruntâmes la route de Johannesburg bien après les derniers contingents. J’avais six ans quand nous revînmes. À la fin, nous retournâmes sur la terre de Sobradinho, où on nous vendit cinq vaches tachetées et où on nous loua un champ de boue rouge. Je l’ai déjà dit. Ça n’avait aucun rapport, mais ce jour-là, dans la cour de l’université, je me souvenais des mugissements, de la traite manuelle, des petits veaux tombant par terre à l’aube, et aussi des rations, du fumier, des nettoyages faits par mon père et ma mère, au début avec le tuyau d’arrosage, plus tard avec un jet mécanique. J’avais assisté à l’achat du terrain prêté, à la construction d’une maison, et j’étais présente l’après-midi où mon père et ma mère l’ont inaugurée et ont décidé de danser sur la terrasse. À l’époque, j’avais déjà douze ans. Je me suis aperçue alors qu’ils devaient avoir connu un monde coloré avant mon arrivée. Adaptant une mélodie de Milva, ma mère disait à mon père, la tête sur son épaule : “J’étais pauvre et je suis devenue riche / À force de t’écouter tout le temps / Ces champs ne sont pas des champs / Ils sont la demeure du cultivateur de thé.” Il n’y a rien de plus embarrassant que de surprendre une histoire d’amour qui nous a donné naissance. Une histoire de ce genre doit flotter sur les lieux comme une apparition, sans que jamais on y fasse allusion. Leur fille ne s’est jamais permis d’être émue en écoutant cette Ballade du cultivateur de thé, comme ils l’appelaient. Cela faisait partie d’un secret qui n’appartenait qu’à eux. Il suffisait à Solange de Matos, leur fille de dix-neuf ans, de penser au passage de cinq vaches à deux cent cinquante en quatre ans pour se dire qu’il est possible d’inverser le cours du destin sans avoir besoin d’en expliquer la contradiction. Mais il me faut faire état d’ores et déjà d’une autre information. Ce qui s’était passé à l’ombre du mont Namuli s’était beaucoup estompé, mais tout n’avait pas disparu.



Le chemin entre notre maison et la fabrique s’était estompé, l’image de la fabrique s’était estompée, je ne me souviens plus du nom en langue locale des hottes que les cueilleurs portaient sur les épaules, je ne me souviens presque plus des cours d’alphabétisation donnés par mon père ni de sa façon de boiter, bien que je sache qu’il traînait la jambe en 1975. Mais je me souviens de notre fuite sur la route de Gurué et du camion ouvert sur lequel nous transportions nos valises couvertes par une bâche verte. Je me souviens qu’à la sortie de Gurué mon père avait découvert que nous ne nous enfuyions pas seuls, que l’élève préféré s’était installé entre la bâche et les valises. Je me souviens d’avoir vu mon père sauter de la cabine, se diriger vers la carrosserie pour en chasser l’élève qui ne savait pas lire le x. Je me souviens que nous avons repris la route et que nous avons vu deux mains continuer à s’accrocher aux ridelles à l’arrière. Je me souviens que mon père avait écrasé avec ses bottes les doigts de l’élève préféré, que les mains de l’élève avaient résisté à l’impact des semelles, que mon père était rentré dans la cabine pour prendre la machette que nous avions placée sous le siège, prêt à trancher les mains de l’élève préféré cramponnées aux ridelles, et après je me souviens seulement d’avoir vu à travers l’ouverture circulaire un homme courant au milieu de la route derrière notre camion, et que sa silhouette allait rapetissant jusqu’à une courbe où homme et route avaient disparu complètement. Mais je suis incapable de rien conclure à propos de cette scène sauf à dire qu’elle s’était intégrée à mon être, qu’elle était restée accrochée à mon corps, retenue par des nerfs et des ligaments, comme une jambe, un bras, un organe. Je l’ai transportée avec moi quand je suis allée à l’école, puis à l’université, elle a passé avec moi toutes les épreuves et les examens finaux, elle a voyagé avec moi où que j’aille et elle se trouvait avec moi au moment où Murilo plaçait un des 45 tours de Mimi Batista sur l’engin précaire qui le faisait tourner dans la pension du Campo Pequeno, en brandissant la menace d’un danger : “Ne fréquente pas ces gens-là. C’est de la racaille…”

Ah ! Comme je me moquais de Murilo Cardoso.



Je pensais que Murilo ne parlait ainsi que parce qu’il ne disposait pas des mêmes éléments que moi. Sinon, il se serait comporté différemment. Comment aurait-il relativisé les faits s’il avançait comme moi, en transportant deux images contradictoires. Sur l’une d’elles, mes parents enlacés tournoyaient, et c’était de pure jubilation, sur l’autre ils s’apprêtaient à couper les mains d’un homme, et c’était tragique. Cela prouve qu’il est impossible de gérer aussi bien l’amour que la haine, quand on les considère dans l’absolu. Et, ce qui est étrange, c’est qu’on ne peut pas faire grand-chose de ce savoir. Comment aurais-je pu expliquer ça à une personne aussi imbue de certitudes que Murilo Cardoso ?





3


Et maintenant, au lieu de penser à la Nuit parfaite, surtout à ce passage de son récit magnifique où chacune d’entre nous, selon les paroles de la candidate au concours, s’approchait du piano, au lieu de tout cela et seulement de cela, je retourne aux jours où Murilo s’asseyait à côté de moi dans la salle à manger de la pension pour dénigrer Gisela Batista.



Je retourne à ces jours-là et je pense que Murilo Cardoso est responsable de l’attente qui s’était installée autour de la personne de Gisela Batista. Ce n’était pas en vain qu’il en faisait une débauchée, la dépeignant sous les traits d’une chanteuse de cabaret calculatrice, capable d’aller dénicher de jeunes sopranos dans les salles du conservatoire pour essayer de purifier son propre parcours et d’acquérir une respectabilité qu’elle ne méritait pas. Connaissant Murilo comme je le connaissais j’apportais mes propres retouches à ce tableau, néanmoins lorsque je suis descendue du bus 49 et que j’ai commencé à gravir la côte menant à l’avenue du Restelo, accompagnée par les sœurs Alcides, je m’imaginais allant à la rencontre d’une personne irresponsable, avec des yeux cernés et une haleine avinée. De la drogue, peut-être une pincée de drogue, peut-être une odeur de prostitution et de lit. Une saleté mystérieuse que, dans ma maigre expérience de dix-neuf ans, je savais exister mais que j’étais incapable de définir. Je supposais une quelconque activité obscure, sans discipline ni règle, un dévergondage. Et, dans la meilleure des hypothèses, j’imaginais une Billie Holiday portugaise, née dans un bordel, une chanteuse destinée à devenir un mythe qui ne s’était pas encore révélé par pure injustice.

Voilà ce que je pensais et pourtant toutes les indications fournies par les sœurs allaient en sens contraire. Non seulement les sœurs Alcides l’admiraient, mais elles déposaient en elle un espoir illimité. Quand nous nous sommes approchées du local, une des sopranos a évoqué une particularité de son comportement qui montrait à quel point c’était une personne chaste. Nani a dit : “Gisela a un seul problème. De temps en temps elle sort une cigarette et la fume devant n’importe qui. Elle ne devrait pas le faire…” Et quand nous avons traversé le jardin menant au garage de la Casa Paralelo, les sœurs ont même manifesté une sorte de vénération qui m’a paru teintée de peur. J’ai même remarqué que Nani mettait le doigt sur la sonnette et le retirait vite, comme si elle craignait que l’impulsion ne se prolonge indûment. Ce qui voulait dire que je disposais de deux types d’information différents, ou même contradictoires, et au moment où la porte du garage a commencé à se déplacer sans que personne ne l’ouvre, j’ai compris que j’étais venue à la rencontre d’un personnage pour le moins déconcertant ou même mystérieux.



Au bout de tout ce temps, je retourne à ce moment comme s’il avait eu lieu ce matin même. La porte du garage glissait toute seule devant nous. La personne qui avait déclenché le mécanisme avait disparu ou du moins n’était pas visible en ce premier instant, mais lorsque nous avons avancé dans ce local et que nos yeux se sont accoutumés à cet espace, je me suis rendu compte que quelqu’un nous tournant le dos était assis à un piano. La personne en question s’est retournée, un bras appuyé sur le rebord de l’instrument, visiblement elle nous attendait. Nous nous tenions immobiles à quelques pas de distance. La lumière venue de petites fenêtres tombait sur elle. La personne qui inspirait cette crainte révérencielle était vêtue d’un survêtement blanc cassé et à cette heure déjà avancée de la matinée elle avait gardé la fermeture éclair remontée et la capuche sur la tête comme si elle venait de finir ses exercices de gymnastique. Elle m’a fait signe d’approcher. J’ai obtempéré. Je me suis avancée, laissant les sœurs derrière moi. Elle ne s’est pas levée et ne m’a pas demandé non plus de m’asseoir. Elle a parlé avec hauteur, me soumettant à cet état classique d’infériorité du subalterne face à un supérieur. Sans se départir d’un millimètre de sa posture raide, celle que les sœurs qualifiaient de maestrina m’a demandé : “C’est toi Solange ? Il paraît que tu écris des chansons. En as-tu composé une pour moi ?”



Tout allait trop vite, mais j’avais entrevu qu’il pourrait s’agir d’un procédé conçu pour me déstabiliser et non d’un simple hasard. Toutefois, si c’était pour me mettre à l’épreuve, par rapport à cette espèce de commande qui m’avait été transmise, le procédé ne me prenait pas à proprement parler au dépourvu. Je m’étais préparée et n’allais pas m’octroyer de repos face à cette personne que j’imaginais étourdie et qui me recevait enrobée d’une cloche de glace. Sans lui laisser le temps de m’intimider, je me suis mise à réciter de façon rythmée, insistant sur les voyelles, les ouvrant, les secouant, m’efforçant de faire passer ce que je souhaitais dire. J’avais appris à le faire. J’ai récité en agitant le poing, tout en débitant les phrases : “Une petite aumône, une petite aumône / Mes chers parents / Faites que quelqu’un soit à la maison / Quand je rentrerai de l’école…” Et j’ai continué. Quand j’ai terminé, Gisela Batista s’est écartée du piano et a montré ostensiblement son déplaisir. “Ah ! Tu as lu les trucs de Roger Waters. Tu les as lus, c’est sûr. Ce que tu as écrit pour ces garçons est bien plus intéressant. Plus intime, plus fort, plus provocateur. C’est une histoire différente. Tu veux répéter ce que tu as dit ?”

Je n’allais pas me taire. J’ai demandé : “Plus provocateur, comment ?”

“Répète”, a-t-elle dit.

J’ai obéi. Gisela voulait connaître le texte en entier et je l’ai répété. Quand je suis arrivée au refrain, elle a conclu : “Oui, tu les as lus. Tu as lu ses trucs à lui, et je ne vois pas comment on pourra faire quoi que ce soit avec ça.” Puis elle a ajouté : “Sauf que chacun est comme il est.” Et sans retirer sa capuche, comme si elle était transie de froid, elle a attaqué le piano et a fait tan tan tan ! Tan, tan, tan ! Elle a martelé les touches avec vigueur comme si elle tapait sur une enclume. Elle a recommencé. Quand elle s’est retournée, elle m’a regardée en face pour la première fois et j’ai constaté que je me trouvais devant une femme plus âgée que nous, de grande taille, sûre d’elle, mais je ne sais pas si elle avait un beau visage, on ne l’aurait pas dit en cet instant. Elle ne ressemblait pas non plus à l’image qui avait été reproduite sur la pochette des disques. Des lèvres trop dessinées surgissaient de dessous la capuche et il y avait quelque chose d’inusité dans son regard. Elle m’a demandé si j’avais besoin d’entendre de nouveau le tan tan du piano. “Tu as étudié la musique ?” a-t-elle demandé. “Alors, assieds-toi ici, sur ce banc, et essaie d’écrire quelque chose…”



Je me suis assise. Des moments extraordinaires ont suivi.



Elle était assise au piano et déclenchait de temps en temps ce tan tan tan ! pour me guider, pendant que les deux sœurs restaient debout, en retrait, appuyées contre un placard. Pareil procédé était-il une méthode ? Qu’était-ce donc, alors ? J’avais besoin d’échapper à cette pression. J’ai balayé le garage du regard. Le local avait très peu d’un garage. Au-delà de l’estrade pour le piano, toute la pièce semblait avoir été parquetée récemment avec du bois laminé. Les pans d’une tenture retombaient de part et d’autre de la porte d’entrée, un projecteur était fixé au plafond lisse, des chaises éparses se dressaient autour de l’estrade sur laquelle nous nous trouvions. Un rideau gris pendait au fond et une cafetière électrique avec tous ses accessoires était installée sur une petite table. Un téléphone avec un grand socle noir était posé directement par terre et son fil enroulé provenait d’une prise distante dans un coin. Sur le mur latéral, une photo de famille au grain assez médiocre, agrandie au moins cent fois, représentait une enfant devant ce qui paraissait être une maison dans un climat chaud. L’enfant semblait courir vers le photographe et une touffe de palmiers très inclinés se dressait derrière une maison de plain-pied, au-dessus d’un toit en forme de chapeau. Ça ne faisait aucun doute, elle était cette enfant et elle était venue de loin pour arriver ici. Moi aussi. Les sœurs Alcides de même. Il y avait donc un maillon fait de distance qui nous unissait. C’était la seule chose qui nous unissait, ai-je pensé. Ensuite, j’ai pensé en rimes. Un obsédé des rimes vit avec des milliers de combinaisons dans la tête. Il a des listes de mots dans le cerveau, il passe sa vie à faire rimer des mots, la fonction la plus élémentaire de la poésie, la fonction la plus secondaire de la musique. Avait dit le professeur Castilho. Écrire des mots pour la musique est la vocation des serviteurs, des imbéciles. La tête d’un poète en dessous des poètes, celui qu’on appelle un parolier. Solange, une aspirante-parolière, une imbécile, selon le professeur, et c’était ainsi que je me sentais dans ce décor que je passais au scalpel à toute vitesse, pendant que trois personnes, une assise et deux debout, m’attendaient. Et maintenant ? Maintenant, j’avais gardé plusieurs rimes en réserve, mais aucune rime utile ne me venait à l’esprit. J’étais une élève, rien de plus. Si je n’avais pas été simplement une élève, je ne serais pas ici, comme une enfant, avec une maîtresse assise au piano, m’attendant. Oui, car Gisela attendait, et moi j’attendais je ne sais quoi. Et les sopranos attendaient elles aussi. Je me suis souvenue de mon père. Quand je le regardais, j’avais l’habitude de dire : “Il était un port, il était une gare…” Le processus de la grande création ne s’explique pas. Celui de la petite non plus. La pâte est la même, seule diffère la vitesse à laquelle elle lève. J’ai ajouté : “N’attends pas celui qui va partir / Attends celui qui va arriver.” Rien d’important, c’était juste une solution qui me sauvait de l’humiliation. Je me suis approchée avec cette solution écrite sur du papier et je la lui ai tendue. Gisela Batista l’a reçue avec l’indifférence d’un bureaucrate jetant un coup d’œil sur un certificat. La capuche sur la tête. De nouveau elle a fait tan tan tan ! Maintenant plus doucement, et elle essayé d’incorporer les paroles à ce rythme circulaire. Ça collait. “Il y a autre chose ?” a-t-elle demandé de sous cette capuche. “Comment tu développes l’histoire ? Qu’est-ce que tu répètes ? Qu’est-ce qui fait avancer ?” Je me souviens. Elle-même semblait chercher une façon de continuer mon texte et de l’adapter à son rythme. Elle m’a demandé d’être légère, de sauter sur mes pieds, de cracher sur le bout de mes chaussures, d’écraser quelque chose par terre. J’ai dit : “Je veux que le ver / De la nostalgie / Ait une mort heureuse / Hou, hou…” Et ainsi de suite, m’efforçant de répondre à son attente. Ce n’était ni bon ni mauvais, c’était tout ce que je pouvais faire, mais elle enfonçait les paroles dans le tan tan produit par le piano. Elle a réussi à y enfoncer les différentes phrases. Et seulement alors Gisela a retiré sa capuche. Ses cheveux se sont décomprimés et ont commencé à se répandre autour de sa tête. Elle a reculé et a secoué sa grande crinière libérée. Crêpelée. Elle a fait volte-face sur la banquette du piano, genoux relevés sous le menton, et m’a demandé : “Tu chantes ?” J’ai répondu non. Mais elle a insisté : “Tu chantes, ne mens pas.”



Pourquoi aurais-je menti ?



Je ne savais que répondre, mais je comprenais que cet épisode n’était pas terminé. Je venais à peine de survivre à une humiliation que je tombais dans le piège suivant. “Chante quelque chose…” répétait Gisela Batista. “Allons, allons ! Que sais-tu par cœur ?” C’était vraiment humiliant de ne pas être capable de tourner le dos à cette femme vêtue d’un survêtement blanc et d’un halo de froideur. Sans me regarder, Gisela Batista insistait : “Chante n’importe quoi. Chante une chanson portugaise, une chanson irlandaise, tu peux même chanter une chanson de Françoise Hardy, si tu veux. Ou Yellow Submarine, par exemple. Tu peux aussi chanter de la musique d’église. C’est juste pour entendre ton timbre…”

Gisela Batista se moquait sûrement de moi, j’étais une élève, elle était le bourreau. Je me suis retournée et j’ai aperçu les deux sœurs toujours debout, à côté du placard, pas le moindre signe d’une aide quelconque ne venait d’elles. Elles restaient impassibles. Je me disais à moi-même : Libère-toi de cette situation, Solange, et que ça te serve de leçon. Car j’allais sûrement me libérer. J’allais faire quelque chose qui me permettrait de sortir de cet endroit, définitivement, pour toujours. Tout ce que je désirais en cet instant, c’était retourner dans ma chambre, à l’abri de cette insistance et de son auteur. Mais pourquoi cette femme assise sur une banquette de piano, dans un vêtement aseptique, exerçait-elle un pouvoir aussi extraordinaire ? Pourquoi une force de séduction aussi impérieuse, aussi inexplicable, émanait-elle d’elle ? Les phrases les plus improbables me venaient à l’esprit. Le mot salut m’a traversé l’esprit. La personne devant moi devait détester les chants aigus d’église. C’était le salut. Me suis-je dit. J’ai jeté un coup d’œil sur le côté et j’ai entonné en sourdine, comme dans le chœur dont ma mère faisait partie, dans la chapelle à Sobradinho : “Exalte le Seigneur et mon esprit s’en réjouira…” Et j’ai continué dans la même veine, luttant avec ma voix, louant Dieu et ses bienfaits, me disant que je la dégoûtais, que je frisais le ridicule à ses yeux. Mais elle m’a écoutée en silence et m’a demandé de répéter. Je l’ai fait, m’attendant à ce que d’un moment à l’autre elle me fasse signe de me taire et me renvoie chez moi, et de nouveau elle m’a laissée dérouler ma cantilène jusqu’au bout et, quand le silence s’est interposé entre nous, Gisela m’a demandé : “Qu’est-ce que, toi, tu attends de la vie ?”



J’ai de nouveau regardé derrière moi et j’ai constaté que les sœurs Alcides, appuyées jusqu’alors contre un placard, étaient assises maintenant sur un long banc. Elles étaient graves et probablement que ce dans quoi je me trouvais impliquée était une audition, sauf que je n’avais jamais assisté et encore moins jamais participé à une quelconque audition, or sans le vouloir j’étais devenue candidate à quelque chose dont j’ignorais tout. Peut-être que personne ici ne se moquait de moi. Ou alors toute cette opération était une moquerie mutuelle et réciproque, et dans ce cas nous étions toutes sur le même plan, quatre femmes, très sérieuses, très solennelles, qui se moquaient les unes des autres. De toute façon, j’étais incapable de répondre à la question. Gisela Batista m’a de nouveau demandé : “Oui, Qu’est-ce que, toi, tu attends de la vie ?”

J’ai bredouillé quelques mots : “Rien, c’est-à-dire, je crois très peu, je pense que presque rien.”

“Je n’ai pas très bien compris. Tu as dit rien ou presque rien ? Définis donc ce presque, ça m’intéresse. À moins que ce presque ne soit déjà quelque chose et que ce que tu désires réellement, si je comprends bien, c’est rien…”

Désorie