Main La parole libératrice
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La parole libératrice

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CANT4360984
Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 8.40 MB
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La Part des chiens

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 326 KB
© Dunod, 2019

ISBN : 9782100792559



https://www.dunod.com/





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« Le malheur n'est jamais pur, pas plus que le bonheur. Un mot permet d'organiser une autre manière de comprendre le mystère de ceux qui s'en sont sortis : la résilience, qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit d'adversité. »



« Il faut comprendre que le pessimisme ou l’optimisme n’ont rien à voir avec la réalité. Ils sont fonction de la représentation que l’on se fait du réel. »

Boris Cyrulnik





Table des matières





Liste des auteurs​ 13

Avant-propos‍. ​ 17Roland Coutanceau, Pierre Canouï



Partie 1

Repérages1 De nouveaux paradigmes de la psychothérapie du xxie siècle pour libérer la parole​ 21Pierre Canouï

Quelle définition pour la psychothérapie ?​ 22

De l’utilité des théories​ 27

De l’intersubjectivité à l’engagement​ 28

De nouveaux métiers ?; ​ 29





2 Libérer la parole ? Quelle parole ? Et pour en faire quoi ?​ 33Philippe Jeammet



3 C’est la relation qui soigne​ 37Edmond Marc

Qu’est-ce qui soigne dans la relation ?​ 38

Tout trouble est un trouble de la relation​ 39

L’empreinte des liens précoces​ 41

Les pathologies du lien​ 43

Une relation réparatrice et corrective​ 44

Une perspective intégrative​ 46





Partie 2

Thérapies spécifiques4 L’haptopsychothérapie, une thérapie qui permet de travailler du moi conscient au matériel archaïque​ 49Catherine Dolto

Aux fondations de l’être humain, la rencontre affective prénatale​ 55

Seuils et échos​ 58





5 La psychothérapie EMDR : approches cliniques et ouvertures théoriques​ 63Cyril Tarquinio, Michel Silvestre

Le modèle du Traitement Adaptatif de l’Information et hypothèses​ 64

Données de la littérature​ 66

La prise en charge EMDR en pratique : deux illustrations cliniques​ 68La prise en charge des blessures traumatiques individuelles et des liens pour un enfant et sa famille​ 68

La prise en charge de la douleur du membre fantôme​ 72





Quel bilan ?​ 86





6 Du bon usage de l’hypnose en thérapie​ 89Victor Simon

Le phénomène idéo-moteur​ 89

L’hypnose ericksonienne et son langage​ 90L’inconscient, réservoir à ressources​ 92

L’approche métaphorique du symptôme​ 92

Une approche stratégique : l’aggravation du symptôme​ 94

Une approche systémique : l’hypnose conversationnelle​ 94





La thérapie brève​ 96





7 Libérer son bébé intérieur​ 99Joanna Smith

Caractéristiques de la mémoire précoce​ 100

Se libérer de ses expériences implicites : exemple de l’Intégration du Cycle de la Vie​ 103

Se libérer de la mémoire traumatique précoce​ 104

Se libérer des attachements pathologiques​ 105

Se libérer de l’angoisse et des addictions​ 106

Se libérer de la peur des autres et développer son estime de soi​ 106

Pour conclure​ 107





8 EMDR​ 109Patrick Lemoine

Le concept​ 109

L’EMDR, comment ça marche ?​ 111Fondements théoriques​ 111

La méthode​ 113





Bilan​ 114





9 Le don et le contre-don dans la relation de soins et de traitements aux personnes âgées​ 115Michel Debout, Luis Vasquez



10 Pour une thérapie du trauma inspirée par la dynamique de la résilience​ 121Roland Coutanceau

Traumatique clinique et trauma psychique​ 122

Variations de l’intensité traumatique​ 124L’observation clinique​ 124

La théorisation clinique​ 124

L’analyse statistique​ 125





Le vécu du soignant de trauma et résilience​ 125

Le défi du trauma : penser l’impensable, ou le difficilement pensable, ou la difficulté à accepter ?​ 127Métabolisation du trauma​ 128

Qualités psychiques et dynamiques de la résilience​ 129





De quelques idées thérapeutiques​ 132





Partie 3

Couple et Famille11 De l’utilité des conflits de couple : de l’enfermement dans la répétition à l’émergence d’un nouveau possible​ 137Mony Elkaïm

Les Constructions du Monde (CM)​ 137

Le Programme Officiel (PO)​ 138

La Double Contrainte Interne (DCI)​ 139

Et si c’était l’autre qui devenait le geôlier ?​ 139

Comment sortir de ce dilemme ?​ 140L’utilisation du vécu du thérapeute​ 140

Les tâches paradoxales​ 141

Redéfinir la CM comme « loyauté invisible » vis-à-vis de parents​ 143

Le partenaire comme co-thérapeute​ 144

Décrire le renforcement réciproque des CM des partenaires comme acte de protection inconscient​ 144





12 Libérer la parole dans le couple​ 147Philippe Brenot

État des lieux​ 148La parole n’a jamais circulé​ 148

La parole ne circule plus​ 149

Le couple en séance​ 150





Libérer la parole​ 150Le transfert entre conjoints​ 151

Le transfert avec le thérapeute​ 151

Le déplacement du transfert​ 152





13 Le thérapeute familial, un passeur de frontières ?​ 155Robert Neuburger

Frontières​ 155Définition​ 155

Familles "psychotiques" et frontières​ 156

Psychiatrie nosologique et frontières​ 157

Interaction entre les mondes psychiatrique et psychotique​ 160





Cadres​ 161Définition​ 161

Le cadre psychothérapique​ 162





Frontières, cadres et thérapie familiale​ 163But de la thérapie familiale​ 163

Quelques techniques​ 163





Conclusion​ 166





14 La thérapie pour comprendre et réguler les émotions dans le système familial​ 169Michel Delage

Systèmes familiaux et thérapies​ 169

Émotions et attachements dans la famille​ 170Les émotions​ 170

Les attachements​ 173





Le travail thérapeutique​ 174Le thérapeute, base de sécurité suppléante et provisoire (Byng-hall, 1995) permettant l’exploration des stratégies de régulation intentionnelle​ 174

L’ouverture à une « période sensible »​ 175

Le temps des élaborations​ 177





Conclusion​ 177





15 Que seront les enfants de demain ?​ 179Daniel Marcelli

Les enfants d’hier​ 180Des symptômes différents​ 180

De nouvelles conditions éducatives​ 181





Plusieurs hypothèses​ 184Le concept d’individu​ 184



Le phénomène des écrans​ 186





Quelques remarques sur la question de l’autorité éducative​ 188Une notion à repenser​ 188

Un nouveau défi pour l’éducation contemporaine​ 189





Partie 4

Culture et Thérapie16 Psychothérapie et Bouddhisme zen : témoignage anonyme d’un fragment d’analyse​ 193Un autre rapport au temps​ 194

L’impermanence et la discontinuité​ 195

Une vision différente de l’éternité​ 196

La cohabitation des contraires​ 196

Le lâcher-prise contre la crispation​ 197





17 Comment la psychothérapie peut-elle devenir transculturelle ?​ 199Marie Rose Moro

La langue maternelle et ses empreintes​ 200

Une langue, c’est aussi un arbre de vie​ 201

Résister, c’est être​ 202

Quand les mots manquent dans la langue seconde, on en réinvente​ 203





18 Enjeux cybernétiques et santé mentale​ 207Rachid Bennegadi



19 Libérer la parole dans les espaces clos (famille, institution, entreprise)​ 217Roland Coutanceau

Une réalité variable et pas toujours facilement objectivable​ 217

La ponctuation de la loi​ 218

La bulle entre « l’auteur » et la « victime »​ 219La tentation de l’emprise​ 219

La difficulté à dire​ 220

Les intuitions de l’entourage​ 221





Les ambivalences de l’institution​ 222

Vers la résolution​ 222

Une gestion en interne de la violence psychologique ?​ 223

Pour conclure​ 224





Bibliographie​ 225





Liste des auteurs





Ouvrage coordonné par :

RolandCoutanceau

Psychiatre des Hôpitaux, expert national, président de la Ligue Française pour la Santé Mentale, chargé d’enseignement en psychiatrie et psychologie légale à l’université Paris-V, à la faculté du Kremlin-Bicêtre et à l’École des Psychologues Praticiens.

PierreCanoui

Psychiatre, pédopsychiatre, psychopraticien, ancien médecin des Hôpitaux, docteur en éthique médicale (université Paris-Descartes), président de l’Association de la Psychologie de la Motivation, Président du 8e Congrès mondial de psychothérapie, ancien président de la FF2P (2012-2017).

BorisCyrulnik

Neuropsychiatre, directeur d’enseignement à l’université de Toulon.

RachidBennegadi

Psychiatre, anthropologue, secrétaire général de l’Association Mondiale de Psychiatrie Sociale, vice-président de la Ligue Française pour la Santé Mentale, directeur du pôle Enseignement et Recherche au centre F. Minkowska.



Avec la participation de :

PhilippeBrenot

Psychiatre et thérapeute de couple, directeur des enseignements de sexologie et de sexualité humaine à l'université Paris-Descartes.

MichelDebout

Professeur émérite de médecine légale et de droit de la santé, membre associé du CESE.

MichelDelage

Psychiatre, ancien professeur du Service de Santé des Armées, thérapeute familial à l’hôpital d’Instruction des Armées Sainte-Anne à Toulon et à l’association Vivre en famille à La Seyne-sur-Mer.

CatherineDolto

Haptopsychothérapeute.

Mony Elkaïm

Neuropsychiatre et thérapeute familial, professeur honoraire à l’université libre de Bruxelles, Prix Sigmund Freud 2017 décerné par la ville de Vienne.

PhilippeJeammet

Pédopsychiatre, professeur des Universités.

Patrick Lemoine

Auteur de Dormir sans médicaments ou presque (Robert Laffont, 2015).

EdmondMarc

Psychologue, Docteur d’État en psychologie, Professeur émérite des Universités, auteur chez Dunod de : Psychologie de l’identité ; Le changement en psychothérapie ; Pratiquer la psychothérapie (avec A. Delourme) ; Le groupe thérapeutique (avec C. Bonnal) ; aussi co-directeur d’ouvrages collectifs de la FF2P. Auteur de La supervision en psychanalyse et en psychothérapie (avec A. Delourme) et de L’école de Palo Alto (avec D. Picard, coll. « Que sais-je ? »).

Daniel Marcelli

Professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, président de la SFPEADA ; contact : daniel.marcelli46@orange.fr.

Marie RoseMoro

Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris-Descartes, psychanalyste SPP, chef de service de la Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin-Maison de Solenn (Paris), directrice de la revue transculturelle L’autre. Dernier livre paru : Et si nous aimions nos ados… (Bayard, 2017) ;

contact : marie-rose.moro@aphp.fr ; www.marierosemoro.fr.

Robert Neuburger

Psychiatre, psychanalyste, thérapeute de couple et de famille aux 95, Bd. Saint-Michel, Paris ; contact : robert@neuburger.fr.

Victor Simon

Médecin, thérapies et formations en hypnose médicale et thérapie brève, 16, rue Las Cases, Paris ; contact : victor.simon@hypnose.org ; www.hypnose.org.

Michel Silvestre

Docteur en psychologie, psychologue, thérapeute familial et formateur EMDR pour enfants et adolescents, installé en cabinet libéral et chargé de cours au sein des universités d’Aix-Marseille et de Lorraine ; michel@silvestrepsy.com.

Joanna Smith

Psychologue clinicienne, superviseur et formatrice en Intégration du Cycle de la Vie (ICV).

Cyril Tarquinio

Professeur des Universités, université de Lorraine, Metz (APEMAC/EPSAM EA 4360), centre Pierre Janet, UFR SHS de l’Île du Saulcy à Metz ;

contact : cyril.tarquinio@univ-lorraine.fr.

Luis Vasquez

Psychologue clinicien.





Avant-propos





Roland Coutanceau, Pierre Canouï



Nous avons souhaité donner la parole à des thérapeutes connus et reconnus, qui ont en commun un esprit que le lecteur découvrira au fur et à mesure de la lecture du livre. À chacun d’exprimer un angle particulier, qu’il affectionne ou qu’il estime essentiel.

Dans une première partie de repérages, nous avons tenté de situer de nouveaux paradigmes de la psychothérapie au xxie siècle. Mais quel est le sens profond de la libération de la parole (Philippe Jeammet) ? Et est-ce la relation qui « soigne » (Edmond Marc) ?

Dans une deuxième partie, des praticiens ont voulu mettre en exergue les clés de thérapies spécialisées ou spécifiques, sans en faire une panacée. Émerge un regard lucide sur des thèmes en vogue : EMDR, ICV, haptopsychothérapie, thérapie de la résilience ; sans négliger de les lier à la psychothérapie du trauma et de sa résolution (liaison, abréaction).

Dans une troisième partie, des auteurs de livres sur le couple et la famille distillent quelques idées-forces, fruit de leur longue expérience. Mony Elkaïm ouvre le jeu autour de l’utilité des conflits de couple ; Robert Neuburger décrit le thérapeute familial comme un « passeur de frontières » ; et, parallèlement, Michel Delage aide à comprendre et réguler les émotions dans le système familial. Puis, alors que Philippe Brenot livre un regard sur l’évolution de la libération de la parole dans le couple, Daniel Marcelli s’interroge sur les enfants de demain.

Enfin, dans une quatrième partie, centrée sur société et culture, Marie Rose Moro se demande si la psychothérapie peut/doit devenir transculturelle ; Rachid Bennegadi propose un regard sur la santé mentale au défi des enjeux cybernétiques. De manière classique, nous avons également souhaité développer des idées pour libérer la parole et prévenir le harcèlement dans les espaces clos (couple, famille, entreprise). En contrepoint, un témoignage de fragments d’analyse autour de la rencontre de la psychothérapie occidentale et du Bouddhisme zen.



Tous les auteurs s’inscrivent dans l’esprit d’une thérapie humaniste, qui place l’humain au cœur de l’écoute, quel qu’en soit l’axe focal.





Partie​ 1

Repérages





Chapitre 1

De nouveaux paradigmes de la psychothérapie du xxie siècle pour libérer la parole





Pierre Canouï





« La culture, c’est ce que l’homme a inventé pour rendre

le monde vivable et la mort affrontable. »

Aimé Césaire



« Le monde est rempli de problèmes merveilleusement insolubles. »

Médecine chinoise issue du TAO





Tout change… La psychothérapie du xxie siècle aussi évolue. On devrait plutôt écrire : les psychothérapies changent et évoluent, de même que les psy. La demande sociétale, tant individuelle que collective, change. Les formes de souffrances somatopsychiques présentent de nouvelles expressions, apparaissent sous de nouveaux masques. La psychopathologie évolue aussi, mais le fait-elle de façon aussi rapide et subtile ? Si l’on tentait de faire la liste des méthodes de psychothérapies, on dépasserait probablement le nombre de 400 à 450 officiellement déclarées. Le règne du divan, et même parfois de la talking cure, est-il révolu au profit d’autres méthodes, d’autres techniques ? De quoi cette multiplicité d’approches est-elle le témoin ? D’une richesse ou d’une désorientation ? D’un progrès ou d’une régression ? Est-elle un danger ou une chance pour l’individu en souffrance psychique ? Pour répondre à ces questions, je propose d’essayer de définir les nouveaux paradigmes sur lesquels s’adosse la psychothérapie de notre époque.

En effet, actuellement, la recherche du bonheur est toujours aussi intense. Le désir de mieux vivre est présent. Dans les années 1980, la question de la destruction de la planète par les armes nucléaires de destruction massive était au cœur de l’angoisse ; en 2018, la question est la même, mais elle concerne cette fois la disparition annoncée de la vie par l’effet du réchauffement climatique. Un seul responsable de ce risque majeur : l’homme – nous, moi… Que faire ? Devons-nous rester prisonniers de nos pulsions destructrices et de nos angoisses ?

Comment vivre suffisamment bien, avec soi-même et avec les autres, demeure la question philosophique et existentielle posée aux… psy.





Quelle définition pour la psychothérapie ?




En première analyse, je donnerai la définition suivante :


La psychothérapie a pour objectif de soigner par l’esprit des souffrances psychiques autant que physiques en utilisant des moyens psychologiques.





Ainsi, utilisant cette définition, les recherches récentes concernant l’efficacité des différentes psychothérapies montrent d’une part que les psychothérapies sont efficaces : toutes les méta-analyses aboutissent à la même conclusion – « la psychothérapie, ça marche » –, les patients en sont satisfaits, la souffrance psychique s’apaise, les professionnels de santé le constatent ; et, d’autre part, qu’aucune n’est nettement supérieure à l’autre. Enfin, le seul déterminant commun réside dans la qualité de la relation thérapeutique. C’est la qualité de la relation qui ressort régulièrement comme le meilleur garant de l’efficacité.

Mais est-ce à dire que l’efficacité des psychothérapies reposerait uniquement sur un savoir-faire et un savoir-être, et que toutes les théories psychologiques seraient de bien peu d’intérêt ? La question mérite qu’on s’y arrête un temps.

Pour Irvin Yalom (2013), « c’est la relation thérapeutique qui soigne. Il n’y a pas de vérité plus grande en psychothérapie. » Avant lui, de nombreux auteurs, dont Carl Rogers, Michael Balint, l’avaient bien démontré. Et même un éminent psychanalyste lacanien, Juan-David Nasio (2016), écrit : « Les qualités personnelles du thérapeute sont beaucoup plus importantes que l’école à laquelle il appartient. »

Ainsi, la relation est le cœur de la psychothérapie. C’est à partir d’elle qu’une libération peut advenir. Il apparaît qu’on peut établir un corpus commun de caractéristiques définissant la relation psychothérapeutique. Nous n’en citerons que quelques-unes pour exemple :

l’accueil de l’autre dans sa différence, socle de l’alliance collaborative qui est probablement le meilleur facteur prédictif d’une amélioration ;

l’écoute ;

le non-jugement ;

la capacité d’accueil des émotions d’autrui ;

une chaleur humaine…





Il y a aussi le désir de changement chez le patient, même s’il reste marqué par l’ambivalence, et la confiance du thérapeute en la possibilité d’un changement.

Celui qui s’adresse à un psychothérapeute demande à sortir de sa souffrance intime ; il n’y a pas de demande de thérapie sans souffrance vécue. Mais il cherche une meilleure régulation émotionnelle, afin de ne pas être débordé, envahi par des émotions trop destructrices, une meilleure adaptation dans ses comportements sociaux, une amélioration de l’estime de soi, de nouveaux comportements à acquérir et l’évitement du bégaiement de la vie, ainsi qu’une meilleure capacité d’insight, d’introspection, afin de savoir comment mieux se situer, se positionner et répondre aux sollicitations ou aux agressions de la vie… Et peut-être in fine être heureux et serein, sans trop de peur.

Pour autant, si précise que soit leur définition, ces qualités communes suffisent-elles pour dire ce qu’est la psychothérapie ?

En début de formation de psychiatrie à Nancy, nous avions, en tant qu’internes, une supervision obligatoire. À l’époque, dans les années 80, dans la région lorraine, la psychanalyse lacanienne était dominante sans partage. Nous, jeunes internes, pratiquions la psychothérapie avec notre savoir de débutants dans un service de psychiatrie orienté prioritairement vers la prise en charge psychothérapeutique. Lors des séances de supervisions avec les deux psychanalystes lacaniennes, nous nous sommes rapidement rendu compte qu’il fallait rapporter nos cas de manière à ce qu’ils rentrent dans le cadre de la théorie du maître à penser de nos superviseuses, au risque de se faire sérieusement réprimander, ou pire, ignorer. C’est ainsi que nous avons appris à mentir et dire ce que l’on voulait que nous disions.

Je sais que je ne suis pas le seul à avoir fait cette expérience, aux antipodes de ce que devrait être une supervision. Je pense qu’actuellement les choses ont un peu changé, même s’il existe probablement encore des partisans violents de telle ou telle théorie. Nous sommes actuellement entrés dans une ère pluri-référentielle et intégrative où il est admis qu’un psy puisse faire à appel à différentes références théoriques pour comprendre des problématiques psychopathologiques et aider les personnes qui lui sont confiées. Et j’espère que dans les écoles de psychothérapie, on ne pratique plus la supervision à la manière dogmatique des années 80 en France.

J’ai appelé cette pratique « le syndrome de Procuste ». Procuste est un géant de la mythologie grecque qui infligeait des sévices particuliers aux voyageurs qui se déplaçaient près d’Athènes. Aux voyageurs égarés qui passaient près de sa chaumière, il offrait un accueil particulier. Il les installait dans un lit. Les plus petits, il les rallongeait ; les plus grands, il les raccourcissait de façon à ce que tout le monde rentre dans le cadre de ce lit à taille unique. C’est un peu ce que faisaient nos chères superviseuses nancéiennes. Cela m’a beaucoup appris. Malheureusement, en 2018, je ne suis pas tout à fait certain que la tentation Procuste n’existe pas encore dans certains espaces par trop marqués par un dogmatisme théorique stérilisant et une soumission infantile à un maître.

Force est de constater qu’actuellement, il n’existe pas de théorie psychique dominante et universelle permettant d’expliquer toute la psychologie humaine. L’histoire de la naissance de la psychanalyse et des différentes méthodes de psychothérapie peut se résumer ainsi : chacune des méthodes a développé une théorie, le plus souvent à partir d’une expérience intime, profonde, intéressante, géniale parfois de son fondateur, et pendant les années de développement de cette méthode, lui-même et ses successeurs ont tenté de faire comme Procuste – tout rentrer dans le même lit. Mais si en médecine somatique, on a une seule théorie de physiologie et de physiopathologie, sur laquelle tout le monde s’appuie pour réfléchir, chercher, soigner et tenter de guérir, force est de reconnaître qu’il n’en va pas de même dans le domaine de la psychothérapie, et il nous faut considérer cette idée, au risque de n’être que de simples croyants, et non des chercheurs de vérité.

Je pense qu’il faut dépasser les clivages mortifères qui règnent encore entre les différents courants de la psychothérapie. Et que c’est là un des nouveaux paradigmes de la psychothérapie du xxie siècle. Beaucoup de praticiens de la psychothérapie pensent que la psychothérapie est plurielle et qu’il existe plusieurs approches psychopathologiques complémentaires et nécessaires pour remplir notre mission d’aide à autrui. Mon optimisme quant à cette révolution de pensée doit cependant être tempéré par la grande frilosité des critiques de la doxa freudienne et lacanienne en France. Alors que dans les autres disciplines, la critique, la recherche, la discussion sont admises et même valorisées, il demeure difficile d’émettre des doutes envers la pensée du Maître de Vienne, sous peine d’excommunication.





L’exemple de la pensée sur le monde intérieur du bébé




Parmi les données majeures des découvertes de la psychanalyse, le complexe d’Œdipe occupe une place importante. Pourtant, il est clair qu’il n’est pas une donnée universelle, la clinique quotidienne le prouve et les travaux critiques aussi. La nouvelle génération de praticiens peut maintenant le penser sans être pour cela vouée aux gémonies.

François Roustang, dans un de ses articles (2001), parlant de grands psychanalystes, écrit à propos de Donald Woods Winnicott : « … ses coups de chapeaux à la psychanalyse étaient autant de bras d’honneur : de Freud, il n’a jamais retenu aucun concept. » Comme John Bowlby, ils ont donné, par exemple, une représentation de l’enfant qui n’a pas grand-chose à voir avec les conceptions du père de la psychanalyse.

Ainsi, comment le bébé décrit par Freud comme étant dès le début de sa vie à la recherche d’un plaisir illimité sous diverses formes érotiques peut-il coexister avec le bébé décrit par Winnicott, qui dit : « Un bébé tout seul ça n’existe pas. La relation précède l’individu et pas le contraire. » ? C’est dire que ce bébé winnicottien n’est pas le pervers polymorphe décrit ailleurs, mais qu’il est à la recherche de satisfactions et de relations, et qu’il recherche d’abord un lien avec son environnement, la chaleur et l’amour de ses parents avant son plaisir égocentrique et sans limite. Ainsi, on est passé de la conception d’un bébé qui recherche son plaisir à tout prix, nécessairement soumis à la frustration pour pouvoir rentrer dans le cercle familial et grandir, à la vision de « l'être-bébé » en tant que personne dotée dès la naissance de compétences relationnelles spécifiques, et même d’une sagesse qui fait de lui un « bébé-philosophe » (Golse, 2006).

Ce n’est pas seulement une nouvelle perspective éducative qui s’est ainsi dessinée, mais une nouvelle représentation anthropologique du bébé totalement différente ; des psychanalystes du bébé comme Bernard Golse (2006) en attestent (voir l’ouvrage L’être-bébé1). Le bébé a besoin d’être guidé, de se sentir exister dans l’autre, d’être porté par une confiance mutuelle. C’est ainsi qu’il va pouvoir s’autoréguler, car au fond de lui-même, il semble souhaiter une relation harmonieuse à l’autre. On est bien loin de l’ancienne conception judéo-chrétienne, celle d’un petit être pécheur par essence et de naissance ; on se rapproche d’une autre conception de l’homme, plus « écologique », qui affirme que l’élan de vie harmonieuse est une demande profonde de l’être dès sa conception.





Ainsi les psychothérapeutes du xxie siècle ne peuvent plus se contenter d’un « empilement » des différentes conceptions psychanalytiques et psychologiques, mais ils ont acquis le droit de penser de manière critique les conceptions de leurs prestigieux maîtres. C’est le prix à payer, selon moi, pour faire de la psychothérapie une discipline à part entière.

Parmi les nouveaux paradigmes concernant le bébé qui vont éclairer la psychothérapie du xxie siècle, et in fine toute la psychothérapie, il y a aussi la notion de néoténie du bébé.


Cette thèse presque centenaire proposée par Louis Bolk en 1926, lors du xxve congrès de la Société d’Anatomie de Fribourg, indique que l’être humain, tout au long de sa vie, présente des caractères juvéniles.





Jacques Lacan, puis Bernard Golse ont remis cette notion au cœur de la connaissance de l’homme. Elle caractérise le fait que le bébé est de tous les êtres vivants celui qui demande la plus longue maturation avant de devenir adulte. Cela rend bien compte d’un trait essentiel de notre comportement et de notre vie psychique. C’est probablement cela qui rend aussi la psychothérapie possible, qui témoigne de la résilience humaine, qui appuie l’idée que tout au long de notre vie nous restons des êtres en changement. La plasticité cérébrale en est bien la confirmation neurobiologique.

Avec ces notions, on est bien loin du pessimisme foncier de certaines théories psychanalytiques du début du xxe siècle. Le bébé non seulement vient au monde néotène, mais il est livré « sans mode d’emploi ». Formulé ainsi, on rapproche une nouvelle conception anthropologique et psychothérapique de deux questions philosophiques et existentielles : ma vie consiste-t-elle à chercher le « mode d’emploi donné quelque part », et que je me dois de découvrir pour accéder au bonheur, ou bien faut-il que j’élabore mon « mode d’emploi propre » avec l’aide des autres et les événements de mon histoire de vie ?

On voit bien ainsi à quel point nous avons besoin de penser. Les théories sur le monde psychique ne peuvent être ignorées.





De l’utilité des théories




Mais faut-il vraiment une théorie pour être un psychothérapeute ? Je suis convaincu que le savoir-faire et le savoir-être, le bon sens et la bonne volonté ne suffisent pas pour exercer ce métier. Nous avons besoin de théorie. Nous avons besoin de savoir ce que nous faisons et comment nous le faisons. C’est ce qui différencie probablement la relation psychothérapique de la relation à mon meilleur ami. Un praticien de la psychothérapie a le devoir de tenter de savoir ce qu’il fait, ou, pour le moins, de faire des hypothèses dans ses interventions, pour une parole efficace. J’ai trouvé, dans un texte de François Roustang, une piste intéressante. Il écrit que nous devrions avoir face aux théories une attitude qui ne soit « ni soumission à un dogme qui stérilise la pensée, ni refuge dans un éclectisme ».

Nous avons besoin de références théoriques et de méthodes précises. La technique ne suffit pas. Connaître nos références face à l’autre est important mais quand nous sommes en relation singulière, nous sommes seuls. Chaque psychothérapie est une expérience nouvelle pour le psychothérapeute. François Roustang (2011, p.97) arrive à l’idée que nous avons certes besoin de théories, mais de théories provisoires qu’il nomme des « théories autodégradables ». Witold Gombrowicz (1995) écrit à propos de la philosophie : « Aucun système philosophique ne dure longtemps mais la philosophie a l’avantage d’apporter au monde une certaine cohérence. » On pourrait appliquer cette même phrase aux théories en psychothérapie. Freud avait initialement écrit dans un de ses textes que la psychanalyse était « open to revision » (1926, p.17), mais l’évolution de la pensée psychanalytique a montré que tel n’était pas le cas. L’histoire montre que tous ceux qui ont tenté de réviser la psychanalyse ont été soit éliminés, soit mis de côté. De ce fait, une des critiques que l’on peut faire à la pensée psychanalytique actuelle, c’est qu’au lieu d’être une construction, elle est un assemblage, un empilement de couches successives sans critique de la couche précédente. C’est exactement le contraire d’une théorie scientifique. Heureusement le xxie siècle offre d’autres perspectives, avec la possibilité de laisser place à une créativité scientifique critique qui nourrit les nouveaux penseurs de la psychothérapie mondiale.





De l’intersubjectivité à l’engagement




Un autre paradigme nouveau et important du xxie siècle est la notion d’intersubjectivité.





L’intersubjectivité




Ce concept philosophique est développé pour la première fois par Emmanuel Kant dans la Critique de la faculté de juger. C’est l’idée que les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en considération la pensée d’autrui dans leur jugement propre. C’est un concept extrêmement heuristique, dans la mesure où il pose la relation thérapeutique dans le respect absolu de l’autre ; il permet de reconnaître l’espace dit « intersubjectif » qui permet à chacun de réfléchir et de parler. Chaque interlocuteur peut exposer ce qu’il a à exprimer dans cet « espace intersubjectif », quand il existe, de façon à ce que la recherche, l’élaboration d’idées et l’expression des émotions – en bref, une communication intime et profonde, puissent être.





Si on voulait revenir à une définition de la psychothérapie, je dirais qu’elle est fondée sur une communication psychologique entre deux personnes consentantes dans le cadre d’une relation thérapeutique, et qu’elle s’établit nécessairement sur une ou plusieurs théories « autodégradables » fondées sur une réflexion systématique et permanente. La psychothérapie est ainsi engagement. Tous les psychopraticiens le savent. Face à un bébé, face à un enfant, face à un adolescent, face à mon prochain, s’il n’y a pas d’engagement psychique (mais aussi quasiment physique), l’échec est assuré.

Un autre changement paradigmatique de la psychothérapie mérite qu’on s’y attarde. La psychothérapie du xxie siècle a quitté le champ médical pour embrasser le champ médico-psycho-social. Auparavant, la psychothérapie avait pour but de tenter de diminuer, cicatriser, peut-être guérir les symptômes de personnes malades et leur permettre de retrouver une santé mentale. Nos contemporains n’ont pas comme seule demande le soin de leur pathologie mentale : ils veulent aussi atteindre un « bien-être » (well-being) et si possible accéder au bonheur.

Cette aspiration au bonheur et au « bien-être » auparavant demandés aux religions et aux philosophies l’est maintenant à la psychothérapie. Les psy ont été amenés à répondre à la demande d’individus « normaux », mais soumis à des difficultés ou des crises de vie.

Ainsi le nouveau paradigme que je voudrais formuler ici, c’est que la psychothérapie peut être demandée par des individus « normaux ». Il n’est plus nécessaire d’être malade pour faire une psychothérapie. Je pense que beaucoup d’individus normaux, c’est-à-dire capables d’une adaptation suffisante dans le monde, à l’occasion d’événements de vie, de maladies, de « coups durs », peuvent vivre des difficultés qui exigent de leur part une réflexion sur eux-mêmes et sur la vie ; ils sont amenés à la nécessité de faire un travail psychothérapique. L’un des exemples de souffrance actuelle est la question du burn-out et ses dérivés, le bore-out et le brown-out. La souffrance au travail, l’épuisement professionnel de l’individu face à une profession harassante, envahissante ou ayant perdu son sens, met l’homme dans des difficultés d’adaptation et une détresse psychique majeure qui peuvent même parfois le conduire à une vraie maladie psychiatrique, de type dépressive et anxieuse. Cette question de l’adaptation de l’homme à son environnement, à son travail, à sa famille, à ses maladies, renvoie à une question plus fondamentale : il n’est plus possible de faire l’impasse face à la question du sens.

La question du sens de la vie, qui émerge chez tous à l’adolescence mais aussi à des moments de transition de vie ou de difficultés existentielles (vie et mort, maladie, sentiment d’une existence absurde) revient avec force dans la nouvelle culture psychothérapique. Cette question, éludée par beaucoup de courants psychanalytiques, a été reprise par les psychothérapies humanistes et existentielles. Ces dernières ont mis au cœur de leur théorie et de leur pratique la question du sens de l’existence, renouant ainsi avec la philosophie antique. La réponse est loin d’être simple, mais ne peut plus être éludée.





De nouveaux métiers ?




De nouveaux métiers proches de la psychothérapie sont apparus ces dernières années. Rappelons qu’en France, ceux qui exercent la psychothérapie sont soit psychothérapeutes soit psychopraticiens.


Les psychothérapeutes sont des professionnels qui ont obtenu de l’Agence Régionale de Santé (ARS) le droit de porter le titre de psychothérapeute ; mais si le législateur a supposé que ceux qui demandaient ce droit avaient acquis la formation approfondie pour la pratique de ce métier, la loi, elle, ne l’exige pas.

Les psychopraticiens certifiés sont des praticiens qui se sont formés à une ou plusieurs méthodes de psychothérapie ou de psychanalyse et qui attestent, en portant ce titre et en adhérant à une fédération2, syndicat ou école professionnalisante, qu’ils ont été reçus à une formation dans une méthode reconnue sur le plan national et/ou européen.

À côté de ces praticiens de la psychothérapie, on a vu apparaître des professionnels travaillant dans le champ du développement personnel, du counseling, du coaching. Ces personnes – coaches, counselors, spécialistes du développement personnel – utilisent parfois abusivement le terme de psychothérapie dans la définition de leur pratique ou sur leur site publicitaire.





Si l’on veut lever un voile de confusion et d’ignorance sur ces différentes catégories, il faut bien en distinguer les contours et les limites. Les techniques de développement personnel ont pour but d’obtenir une performance, de développer une qualité, de même que le coaching. La psychothérapie a d’autres objectifs. Certes, elle peut aboutir à une meilleure performance de l’individu, mais elle a pour but de comprendre comment l’individu fonctionne, ce qui a pu le bloquer dans son histoire générationnelle, transgénérationnelle ou personnelle. Elle peut aider à la résolution de conflits, de troubles d’adaptation psycho-sociale, et intervenir dans le cadre de troubles psychiques et/ou de maladies mentales.

Les professionnels du coaching et du développement personnel n’ont pas acquis les compétences nécessaires à l’approfondissement qu’exige une psychothérapie. En revanche, les techniques de développement personnel et de coaching peuvent rendre de grands services à une personne en psychothérapie. La collaboration avec de tels professionnels est utile au cours ou au décours d’une psychothérapie. Et des psychothérapeutes peuvent, s’ils les ont apprises, utiliser des techniques de développement personnel et de coaching avec leurs clients en psychothérapie.

C’est pourquoi nous pensons que pour le bien des professionnels, et surtout des patients/clients, il est indispensable de bien délimiter les contours de ces différents métiers d’aide.





Six grandes catégories de psychothérapies




La psychothérapie du xxie siècle s’est considérablement diversifiée, aussi bien dans ses modalités théoriques que dans sa pratique. Les très nombreuses méthodes et techniques de psychothérapies que nous citions plu haut peuvent se regrouper en six grandes catégories :

Les psychothérapies psychanalytiques

Les psychothérapies humanistes et existentielles

Les psychothérapies psycho-corporelles

Les psychothérapies cognitivo-comportementales

Les psychothérapies systémiques et de groupes

Les psychothérapies transculturelles



Chaque catégorie apporte une perspective différente, complémentaire, pour permettre de mieux comprendre la psyché humaine et ses troubles.





Les modalités pratiques d’exercice ont aussi beaucoup changé. Le temps de la suprématie du modèle de la cure type toujours longue est passé. La cure type existe toujours bien sûr, mais bien d’autres modalités de travail ont vu le jour : psychothérapie brève, dialoguante, de type socratique, e-thérapie, thérapie à distance utilisant les outils de communication actuels, thérapie de groupe, de couple, thérapie médiatisée, thérapie corporelle, etc. La liste est longue. À côté de la clinique de l’histoire passée, essentiellement rétrospective, se sont développées des psychothérapies fondées sur la clinique de l’instant, sur la clinique du sens, sur la clinique du corps.

Quelles que soient les modalités nouvelles et les théories en mutation, toutes ces approches exigent une formation rigoureuse des praticiens, un apprentissage fondé sur une expérience personnelle longue et approfondie, une supervision continue de la pratique et une rigueur éthique sans faille. L’adhésion de tout praticien de la psychothérapie à l’éthique de la profession est devenue une condition sine qua non à toutes ces pratiques. Celui qui donne son passeport pour l’intime à un praticien doit pouvoir être assuré de son intégrité morale et de sa visée éthique enracinée dans des valeurs fortes. Et, au-delà des différences des praticiens et de leurs méthodes, c’est sûrement l’un des points les plus solides de la psychothérapie actuelle : respect du consentement de l’autre, secret professionnel, respect de la personne, principe de non-malfaisance, principe de bienfaisance, liberté de choix, respect de l’autonomie de l’autre, principe de justice et d’équité représentent quelques-unes de ces valeurs éthiques indispensables à l’exercice d’une profession si belle, mais tellement complexe.

Pour terminer, il me semble que le nouveau paradigme qui caractérise le mieux la psychothérapie du xxie siècle est qu’elle est passée d’une psychothérapie de la personne à une psychothérapie du lien, ou plutôt des liens. C’est probablement la nouvelle vision du bébé, née dans les années 80, qui a inauguré ce changement profond. Le bébé n’était pas dans une recherche de plaisir illimité et égoïste, mais pour survivre et pour vivre, il a d’abord besoin de lien : un lien profond d’attachement et d’amour avec ses parents et ses proches. C’est dans ce lien qu’il se construit et c’est avec ce lien que celui qui s’occupe du bébé se co-construit.

Ainsi en est-il aussi de nos expériences tout au long de notre vie. L’étude de la psychopathologie des sujets victimes de maltraitance a montré que l’une des pires souffrances pour un être humain est de ne pas se sentir exister. Ce sentiment d’existence ne se crée que dans la relation avec un autre être humain et dans l’amour.

Ainsi, on voit se développer dans la psychothérapie actuelle des psychothérapies non pas de l’individu mais des psychothérapies de la relation et du lien : du lien de soi-même avec son intrapsychique, du lien de soi-même avec son corps, du lien avec ses proches et sa famille, du lien avec ses amis, du lien avec le monde, du lien avec la vie, son sens et la culture. Ces liens sont autant d’approches qui permettent d’intégrer nos trois cercles de relations : le cercle de l’intime, le cercle du privé et le cercle du public. Ces trois espaces (intime, privé, public), quand ils sont en relation harmonieuse, permettent d’épanouir sa vie et la vie des autres, et surtout, permettent une co-construction, qui est nécessaire et indispensable pour tout être humain, quel que soit son âge.



En guise de conclusion, je dirais que la psychothérapie du xxie siècle est fondée sur un grand nombre de nouveaux paradigmes qui ont fait craquer des dogmatismes de pensées stérilisantes. Elle est ainsi le témoin indirect du fait que la vie est plus riche, plus foisonnante, plus complexe, plus exigeante que n’importe quelle psychothérapie. C’est à ce prix qu’une libération des prisons intérieures est possible. Ceux qui ont le désir d’être des soignants de l’âme doivent en montrer le chemin.



Notes

1. Bernard Golse, L’être-bébé, Paris, PUF, 2006.



2. FF2P, SNPPSY, AFFOP, EAP.





Chapitre 2

Libérer la parole ? Quelle parole ? Et pour en faire quoi ?





Philippe Jeammet



« Libérer la parole » est devenu un slogan emblématique de notre société. Les événements de 68, dont on commémorait les cinquante ans, en ont été l’une des expressions les plus manifestes, en offrant un condensé de son expression individuelle comme sociétale. Triomphe de la parole retrouvée sur les interdits sociétaux. Le développement des psychothérapies, l'hypnose, et bien sûr la psychanalyse ne sont pas étrangers au surgissement de ce slogan, qu'on voulait libérateur vis-à-vis de tout ce qui demeurait de contraintes sociales propres à brider l'expression des individus.

Mais « libérer la parole », comme toute injonction, prend seulement en compte la dynamique de rupture avec ce qui emprisonne ma propre parole, et laisse de côté le destinataire de cette parole. C’est toute l'ambiguïté de cette injonction. Sa levée suppose de retrouver, de réanimer en quelque sorte les attentes initiales et les effets de la déception à l’origine de la fermeture et du non-dit. Mais cette réactivation suppose tout autant de retrouver une confiance perdue et de rouvrir un horizon d’attente, au risque (en mettant l’accent sur la parole, comme si les mots à eux seuls étaient suffisants)… d'une nouvelle déception !

Que s'agit-il de libérer en parlant ? On est inéluctablement renvoyé à la notion de traumatisme – traumatisme vécu, plus ou moins enfoui dans l'inconscient, en tout cas inaccessible à la mémoire. D'où ce dernier tire-t-il son pouvoir pathogène ? De la charge émotionnelle négative dont il est porteur, c'est-à-dire de la peur qu'il génère, et donc de la menace qu'il fait courir à l'équilibre du sujet. Menace que celui-ci tente de « gérer » par des conduites de retrait, de rupture relationnelle, qui lui redonnent un pouvoir de contrôle, mais un contrôle aux effets négatifs.

On est là, me semble-t-il, au cœur de la psychopathologie humaine et de ce qu'il est convenu d'appeler les « troubles psychiques », qui sont avant tout à mes yeux une réponse adaptative à une menace qui pèse sur l'équilibre de l'individu – son « homéostasie », selon l'expression proposée par A. Damasio, en lien avec des dysfonctionnements émotionnels eux-mêmes tributaires de vulnérabilités biologiques. C’est ce vécu émotionnel troublé et les circonstances qui l'ont provoqué qu'il s'agit de faire revivre et d'exprimer par la parole. À ce titre, les « traumatismes » seraient exemplaires de la genèse des comportements et symptômes qualifiés de psychiatriques.


Un événement est « traumatique » car il déborde brutalement les capacités de gestion émotionnelle. C’est une réponse en miroir de la brutalité du vécu, sous la forme d’une sidération des possibilités associatives de représentation et de mémorisation qui vont « enclore » la charge émotionnelle, coupant ainsi la route de sa décharge et de son élaboration.





On comprend aisément que la levée de l'amnésie traumatique et la libération des charges émotionnelles figées, en réintégrant ces émotions et leur pesanteur dans le circuit des échanges avec l'environnement, c'est-à-dire ce qui caractérise le vivant, puissent ouvrir la voie de la guérison. Le cheminement favorable est malheureusement loin d'être le plus fréquent…


La parole « libérée » véhicule avec elle non seulement les émotions négatives qui ont généré l'effet traumatique, mais également le vécu de vulnérabilité, de fragilité qui met en cause la force du sujet, sa valeur, et plus encore sa capacité à faire confiance aux autres, et plus généralement au monde environnant. Il ne suffit pas de « libérer » la parole, mais tout autant de restaurer une confiance dans l'autre, c'est-à-dire dans la vie – confiance qui a été si intensément ébranlée qu'elle a induit pour le sujet ce retrait, voire cet effacement du lien avec tout ou partie de la réalité blessante.





Comment, dans ce contexte, renouer un lien à la hauteur des attentes enfouies ? Comment faire contrepoids au fardeau et à la douleur des émotions libérées ? L'expérience me semble montrer qu'il est plus facile de répondre à une déception par la destructivité que par la créativité, c'est-à-dire par la co-construction d'un nouveau lien. En effet, ce que l'on constate le plus souvent, c'est qu'à la réémergence des affects traumatiques répond l'établissement d'un lien de persécution avec la ou les personnes, ou plus généralement les facteurs à l'origine du traumatisme – c'est le mécanisme émotionnel de la paranoïa. Face au retour du vécu d'agression traumatique et d'impuissance, les réponses « adaptatives » les plus accessibles au sujet ne peuvent qu'être l'effondrement dépressif, le déni du trauma ou encore le vécu de persécution. On voit alors combien on est loin d'une réponse par la reprise d'un lien de confiance !

C'est cette dernière potentialité pourtant qu'il s'agit de sauvegarder, grâce à la qualité de la réponse de l'entourage dans les suites immédiates du traumatisme, et bien sûr dans l'accompagnement, si possible, de cette parole « libérée ». Le même dilemme risque en effet de resurgir lors de la libération de la parole. L'expérience montre alors la fréquence de la réponse de type paranoïaque, en particulier par l'exigence de punition, sinon de vengeance à l'égard de l'agresseur. La réparation n'apparaît possible que si ce dernier, par le châtiment infligé, subit ce qu'il a fait subir, ou du moins son équivalent – réponse certes compréhensible, et même légitime, mais qui peut devenir un piège dans lequel il est facile de tomber. D’un côté, c'est l'assurance apaisante d'un juste retour des choses : ce qui a été subi passivement se retourne en son contraire, une réponse active, au détriment cette fois de l'agresseur. De l’autre, cette inversion quasi magique peut être un leurre, car elle ne suffit pas à elle seule pour effacer les souffrances subies, au nombre desquelles il faut mentionner l'effet ravageur, souvent à bas bruit, de l'humiliation de la victime. En pareilles circonstances, et notamment dans l'euphorie provoquée par ce renversement de position et de statut, c'est un problème central qui est trop souvent sous-estimé. L’euphorie fait aisément basculer le sujet dans la dépression quand il se retrouve bien seul pour affronter les autres et l’image abîmée qu’il a de lui-même.


À la fixation traumatique succède l'aliénation au désir de vengeance. Le retrait émotionnel fait place à l'attachement vengeur à l'agresseur. C’est la « double peine » pour la victime – non seulement elle a dû subir le traumatisme initial, mais son évolution va désormais dépendre de l'attitude de l'agresseur, et non de sa propre évolution et des nouvelles rencontres nouvelles qu'elle fera.





Heureusement, l'évolution actuelle de la société, qui tend vers une meilleure reconnaissance et une meilleure compréhension de la fréquence et des effets délétères des violences subies par les individus, favorise le recours à cette libération de la parole si longtemps réprimée et disqualifiée, et on ne peut que s'en réjouir. Mais il serait dommageable à mon avis que cette évolution positive valorise indûment le pouvoir attribué à l'agresseur. Si quelqu'un s'est moralement dégradé et disqualifié, c'est bien l'agresseur, et non la victime. Il me paraît essentiel qu'un consensus social l'exprime clairement et fasse contrepoids au vécu d'humiliation de la victime, certes compréhensible si l’on considère la logique de l'agresseur et la valorisation du plus fort dans les représentations sociales, mais qui se trouve aux antipodes de la vie entendue comme co-construction de l'épanouissement de chacun. Penser que le devenir de l'agresseur a le pouvoir de déterminer l'avenir de l'agressé va à l'encontre de celui qu’a l’être humain de décider des valeurs et du sens de sa vie. C'est à nous, c'est-à-dire à la société, d'affirmer que toute tentative d'utiliser son pouvoir pour humilier l'autre est un crime contre « l'humain », dans la mesure où il contribue à détruire cette capacité de tendresse pour l'enfant qui demeure potentiellement en chaque être humain. Ce potentiel ne se développera qu'en miroir avec ceux qui nous entourent dans cette co-construction permanente.

Que la destructivité soit sanctionnée est nécessaire, mais elle doit l’être par une instance tierce – celle de la justice au sens le plus large, et non en se faisant justice soi-même, encore moins en prenant comme référence l'agresseur. Ce refus assumé de la violence « mimétique » dont a si bien parlé R. Girard a trouvé récemment son expression la plus accomplie dans la magnifique apostrophe de A.. Leiris au tueur de la mère de son fils : « Vous n'aurez pas ma haine. » – seul moyen véritable, à mon avis, pour empêcher que cette haine ne triomphe en une transmission indéfinie, comme l'illustrent encore tristement les « dettes de sang » et autres « crimes d'honneur », qui ont fait de la destructivité une valeur hélas trop aisément compréhensible et partageable.

Oui, libérons la parole quand elle a été émotionnellement écrasée, mais en prenant soin d’orienter les émotions vers la transmission de la vie – ce qui appelle un choix conscient et déterminé, car il va aisément à l'encontre de notre réaction émotionnelle spontanée qui fait de la vengeance une preuve de valeur, sinon d'amour, pour celui qui est humilié. Ce choix n'est possible que si nos propres expériences de tendresse ont rendu cette option recevable.





Chapitre 3

C’est la relation qui soigne





Edmond Marc



Les psychothérapeutes sont très attachés aux caractéristiques de leur identité professionnelle : leur statut, l’École à laquelle ils appartiennent, leur théorie de référence, les techniques qu’ils utilisent… Ils pensent que ces éléments sont fondamentaux pour le succès de leur action.

Pourtant, les enquêtes d’évaluation montrent qu’il n’y a pas de corrélations constantes entre ces facteurs et l’évolution des patients. Par contre, elles mettent en lumière une liaison importante avec des facteurs non spécifiques comme la motivation du patient, la qualité de la relation et la solidité de l’alliance thérapeutique. Ces résultats suggèrent que ce à quoi les praticiens attribuent l’efficacité de leur pratique n’est pas forcément ce qui agit le plus dans la réalité.

De plus en plus de recherches tendent à montrer que « c’est la relation qui soigne », comme l’affirme, parmi d’autres, Irvin Yalom, qui ajoute : « Il n’existe pas de vérité plus grande en psychothérapie. » À cette affirmation, beaucoup de thérapeutes sont prêts à souscrire aujourd’hui. Ils utilisent même l’expression de « psychothérapie relationnelle » pour désigner leur démarche (Grauer, Lefebvre, 2018). Un indice intéressant : les TCC, qui, à l’origine, déniaient toute importance à la relation pour la conférer au seul protocole scientifiquement fondé, ont beaucoup évolué sur ce point. Elles considèrent aujourd’hui l’alliance thérapeutique comme un des meilleurs facteurs prédictifs du succès de la thérapie ; elles reconnaissent la nécessité d’une écoute empathique et d’une adaptation du praticien à la personnalité du patient. Cependant, cette notion de relation qui soigne demande à être précisée, à être argumentée et confirmée par la clinique.





Qu’est-ce qui soigne dans la relation ?




En effet, il ne suffit pas de mettre en relief l’importance de la relation – encore faut-il préciser en quoi et à quelles conditions elle peut avoir une valeur thérapeutique.





Carl Rogers et la valeur thérapeutique de la relation




Carl Rogers a été l’un des premiers à se poser la question de la valeur thérapeutique de la relation et à y apporter une réponse approfondie, étayée sur des recherches rigoureuses. Il est arrivé à la conclusion que les attitudes et sentiments du thérapeute importaient plus que son orientation théorique : « La rencontre chaleureuse, subjective et humaine de deux personnes est plus efficace pour amener un changement que ne peut l’être le système technique le plus perfectionné. » (1965, p.98)

Une des attitudes de base les plus importantes pour lui est l’écoute et la compréhension empathique du thérapeute, c’est-à-dire sa capacité à entrer dans l’univers du client, à saisir son expérience telle que lui la vit, et non à travers une grille interprétative. Aujourd’hui, presque tous les courants thérapeutiques sont d’accord sur ce point. Même les psychanalystes, réticents à l’origine à l’égard de la notion d’empathie, venant de la psychologie humaniste, tendent maintenant à l’adopter. L’écoute empathique du client amène celui-ci à s’écouter lui-même, à être en contact avec des émotions, des sentiments, des pensées qu’il a tendance à refouler. L’attitude bienveillante et non-jugeante du praticien, l’acceptation qu’elle manifeste libère sa parole ; elle l’encourage à mieux s’accepter lui-même ; à laisser s’exprimer des tendances de sa personnalité qu’il pensait inacceptables pour autrui, ce qui favorise un processus d’intégration et de réparation narcissique. Le client se sent reconnu et confirmé dans ce qu’il est.

Une autre attitude importante pour Rogers est l’authenticité et la congruence qui marquent l’expression du thérapeute. Il ne dit pas tout ce qu’il pense et ressent ; mais il importe qu’il ressente et pense tout ce qu’il dit. Sa sincérité encourage celle du client et renforce sa confiance dans la fiabilité du thérapeute.

Enfin, pour Rogers, l’empathie s’accompagne d’une forme de sympathie caractérisée par « la chaleur, l’intérêt, l’émotion sympathique et un degré clairement et nettement limité d’attachement affectif ». Cet aspect est confirmé par des études qui montrent que la sympathie et le respect mutuel conditionnent le succès de la thérapie (Chambonet Marie-Cardine, 2003). On oppose quelquefois la présence chaleureuse, positive et empathique du thérapeute humaniste à la « neutralité bienveillante » du psychanalyste, interprétée comme une attitude froide, indifférente, distante et silencieuse. Mais ceux qui prônent une telle attitude oublient l’adjectif « bienveillante » et assimilent « neutralité » à une absence de manifestations affectives (on sait aussi que la neutralisation des affects est un mécanisme de défense de type obsessionnel).





Freud conseillait aux analystes une forme de « sympathie compréhensive » et considérait comme contre-indiqué de donner des directives au patient ou de lui imposer un point de vue moralisateur (Laplanche et Pontalis, 2007). En fait, la notion de « neutralité » est proche de la notion de « non-directivité » ; elle signifie que l’analyste ne cherche pas à diriger le patient, à lui inculquer ses valeurs ou ses choix, à lui donner des conseils, à le modeler à son image. Freud préconisait aussi une disponibilité, une bienveillance et une égalité d’humeur face aux manifestations émotionnelles et transférentielles du patient. Nombreux sont les psychanalystes aujourd’hui qui, à la suite de S. Ferenczi ou S. Nacht, défendent une « présence » de l’analyste et un plus grand engagement contre-transférentiel.

Je n’insisterai pas plus sur les attitudes du thérapeute et les caractéristiques de la relation qui exercent un effet positif sur le patient et favorisent son évolution ; car je pense qu’actuellement, une grande majorité de praticiens peuvent être d’accord avec ces positions. Je pousserai plus loin la réflexion en essayant de répondre à la question : Pourquoi la relation soigne-t-elle ? C’est une autre façon d’aborder la même problématique, en se penchant sur l’étiologie des troubles psychologiques et en montrant comment la relation thérapeutique a la capacité d’agir sur ces troubles.





Tout trouble est un trouble de la relation




Pour aider le patient à se dégager des manifestations pathologiques qui sont les siennes et de la souffrance qu’elles engendrent, il vaut mieux avoir une compréhension claire de leurs origines. Même si cette compréhension nécessaire n’est pas suffisante, à elle seule, pour susciter un changement.

L’hypothèse à laquelle je souscris est que tout trouble se ramène à un trouble de la relation à l’autre et a pour origine une relation perturbée et perturbante à autrui. Très concrètement, de quoi se plaignent les patients ? C’est de difficultés dans leur couple, dans leurs relations familiales, dans leurs rapports au travail ; c’est de jalousie, de rivalité et d’envie ; c’est de rupture, d’abandon, de deuil ; c’est de se sentir méprisé, rejeté, non-reconnu. Dans chaque cas, c’est le rapport à autrui qui est problématique et source de souffrance. Ce que Sartre a exprimé par la formule « L’enfer, c’est les autres ». Mais c’est aussi le paradis quand prévaut un lien d’amour. L’enfer n’est au fond que la privation du paradis.

Cette hypothèse peut s’étayer sur la théorie systémique (D. Picard et E. Marc, 2015). Selon cette dernière, considérer l’individu comme l’unité de l’analyse psychologique n’est qu’une illusion – ce qui est premier, ce n’est pas l’individu mais la relation dont l’individualité n’est que le produit. Dans cette optique, le patient n’est plus le siège d’une « maladie mentale », suivant le modèle médical. Ses troubles sont l’effet du système relationnel pathogène dans lequel il évolue et qui est le plus souvent le système familial. Une illustration fameuse en est la théorie du double bind qui, à partir du concept de « communication paradoxale », a révolutionné la compréhension de la schizophrénie.

Dès lors, l’action thérapeutique ne se porte plus sur l’individu porteur de symptômes mais sur les communications pathogènes dont ces symptômes sont la résultante. C’est parce que le mal dont souffre le patient provient d’une perturbation de la relation et de la communication que l’interaction thérapeutique peut agir sur lui. Elle tend à corriger le mode relationnel insatisfaisant (les « jeux » du patient) par une communication plus saine.

Il est très frappant de constater qu’un psychanalyste comme S. Foulkes, s’appuyant sur une théorie complètement différente, voire opposée (la psychanalyse), arrive à des conclusions très comparables. Pour lui, « la névrose n’est pas une maladie » ; elle est l’expression d’une « névrose familiale » qui touche la « matrice » (le réseau relationnel) dont l’individu est issu :

« Le patient que nous voyons n’est en lui-même qu’un symptôme d’un trouble concernant tout un réseau de circonstances et de personnes. C’est ce réseau […] qui est le véritable champ opérationnel pour une thérapie effective et radicale. » (Foulkes, 1964)





C’est pourquoi le groupe thérapeutique, équivalent symbolique de la famille, est, pour lui, le cadre privilégié pour traiter des problèmes relationnels (Marc & Bonnal, 2014).





L’empreinte des liens précoces




Faisons un pas de plus : si les troubles relationnels proviennent d’une « névrose familiale », comment celle-ci se manifeste-t-elle ?

C’est la psychanalyse qui a le mieux exploré cette question et qui permet d’y répondre. Elle pose deux hypothèses : la première, que ce sont les expériences de l’enfance qui marquent de façon profonde le psychisme du sujet. La seconde, que plus un traumatisme intervient tôt dans le développement du petit enfant, plus ses conséquences seront préjudiciables et l’affecteront durablement.

C’est donc la psychanalyse des liens précoces (S. Ferenczi, M. Balint, D. Winnicott, R. Spitz, J. Bowlby, D. Stern…) qui nous permet de comprendre comment la qualité des premières relations familiales influence le devenir du sujet. Impossible, bien sûr, de résumer ici ces apports extrêmement riches1. Je me contenterai donc d’évoquer quelques points parmi les plus saillants.





La psychanalyse des liens précoces en quelques points




D. Winnicott (1978) opère une véritable révolution au sein de la psychanalyse en proclamant « un bébé, ça n’existe pas », signifiant par-là que ce qui existe, c’est la relation, la relation mère-bébé : « Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas à partir de l’individu ; il se trouve dans ce tout formé par ce couple. » L’ajustement de la mère aux besoins du bébé et la qualité affective (disponibilité, dévouement, amour…) de ses soins (holding et handling) conditionnent la construction du Self. Cette vue de Winnicott a été prolongée par la notion d’ « accordage affectif » de D. Stern qui résulte d’une observation fine et attentive des communications mère-bébé.

R. Spitz, quant à lui, a montré que toute rupture prolongée du lien entre la mère et son bébé peut avoir des conséquences dramatiques sur son développement somatique et psychique. Il a observé que les bébés placés en institution, où les soins de base leur sont correctement prodigués, peuvent sombrer dans une dépression profonde et accuser un retard de développement. C’est le syndrome de l’ « hospitalisme ». Toutes ces recherches montrent que le bébé ne vit pas que de lait et que le lien et l’amour parental sont tout aussi nécessaires à sa croissance. Les carences affectives vécues dans la petite enfance engendrent des réactions pathologiques qui peuvent perdurer par la suite et atteindre la capacité relationnelle de l’adulte ; capacité à nouer des liens satisfaisants de nature amicale, amoureuse, sociale…

C’est ce que J. Bowlby a théorisé à travers la notion d’attachement. S’appuyant sur les travaux des éthologues, il pose l’hypothèse que le besoin le plus primaire du bébé est le contact avec le corps maternel (contact procuré par l’allaitement, le portage, les soins corporels…). Si l’attachement est satisfaisant, on constate que le bébé est calme, détendu et joyeux ; dans le cas contraire, il manifeste des signes d’anxiété (cris, pleurs, agitation…). La relation d’attachement qui réunit le bébé et sa mère est pour Bowlby la base première du lien affectif ; elle apporte au petit enfant un sentiment de sécurité qui lui donne la capacité d’explorer son environnement et de devenir plus autonome. Au contraire, un attachement anxieux rend l’enfant dépendant, passif et inquiet. Pour Bowlby, cette première expérience du contact et du lien affectif marque de son empreinte le sujet et a tendance à conditionner ses relations ultérieures.





L’ensemble de ces recherches, confirmées par la clinique (de l’enfant et de l’adulte), montrent que le sujet se construit à travers le réseau relationnel que lui apporte sa famille. Si l’accent a été mis sur le lien à la mère, lien fondamental au départ de l’existence, les relations avec le père, la fratrie, les grands-parents… sont importantes aussi et prennent de la place au fur et à mesure que l’enfant grandit.

Dans ces relations, c’est la dimension affective qui est au premier plan. Et pour dire les choses rapidement, c’est l’amour parental et familial qui offre le cadre le plus favorable au développement de l’enfant. L’attention, la chaleur, la tendresse, l’admiration dont le petit enfant est entouré (mais aussi l’enfant plus âgé et l’adolescent) lui apportent une base de sécurité, renforcent son « vrai Self », lui permettent de se construire un narcissisme sain, une estime de lui-même et une confiance en lui, en même temps que la capacité d’aimer son prochain comme lui-même.

Un autre apport est que les schémas relationnels de l’enfance tendent à marquer durablement les relations ultérieures du sujet ; c’était déjà, notons-le, l’hypothèse de Freud à travers les notions de transfert et de complexe d’Œdipe2. Bien sûr, les parents ne sont jamais parfaits et commettent souvent des erreurs. L’enfant arrive généralement à s’en accommoder. Mais d’autres parents, malheureusement, ont des comportements relationnels destructifs à l’égard de leur enfant, involontairement ou consciemment : abandon, rejet, indifférence, froideur, attitudes tyranniques, violence, amour possessif, abus, maltraitance…





Les pathologies du lien




Tous les traumatismes vécus dans l’enfance ne proviennent pas de relations pathogènes. Ils peuvent aussi être dus à des accidents de la vie : maladies, deuils, séparations, divorces… Mais la plupart se traduisent par une perturbation du réseau relationnel familial qui a un impact sur l’enfant. Cependant, ce sont certainement les liens toxiques qui ont l’effet le plus traumatique, par leur répétition et leur constance. Ils constituent souvent une « double peine » pour l’enfant qui subit des mauvais traitements et se voit renvoyer qu’il les mérite par sa méchanceté, son indiscipline, sa bêtise ou son manque de valeur.





Les parents toxiques




Les « parents toxiques » peuvent présenter des profils très variés :

parents souffrant de graves perturbations psychologiques aux comportements imprévisibles, instables et incohérents ;

parents narcissiques, immatures, prenant l’enfant comme faire-valoir ;

parents possessifs et tyranniques soumettant l’enfant à un chantage constant (« Je ne t’aimerai plus si tu ne fais pas ce que je veux. ») ;

parents maltraitants exerçant des violences psychologiques, physiques ou sexuelles sur l’enfant.





La fréquence de ces relations toxiques se fait de plus en plus visible : là aussi, la parole se libère et permet une prise de conscience.

Toutes ces attitudes engendrent chez l’enfant des mécanismes de défense comme le clivage, la « grandiosité », la fuite de la relation (motivée par des angoisses d’intrusion ou d’abandon) ou un attachement anxieux et adhésif. Lorsque les premières relations ont été défaillantes ou toxiques, l’enfant aura par la suite beaucoup de difficultés à se lier à autrui. Tout lien devient générateur d’angoisse ; mais la solitude aussi, car elle ravive les carences affectives dont l’enfant a souffert.

Le danger est que ces perturbations du lien se transmettent d’une génération à l’autre. Car la plupart des difficultés que ressentent les parents face à leurs enfants trouvent leur origine dans des conflits affectifs qu’eux-mêmes ont vécus dans leur enfance face à des parents défaillants. Une fille, par exemple, qui a eu une mère froide et rejetante, devenue mère elle-même (surtout si elle a une fille) manquera de modèle satisfaisant – elle risquera alors de reproduire inconsciemment la relation maternelle pathogène dont elle a souffert.





Une relation réparatrice et corrective




La relation thérapeutique n’a pas le pouvoir d’agir sur le passé ; elle ne peut effacer les relations pathogènes qui sont à l’origine des problèmes actuels du patient. Elle ne saurait agir que dans le présent. Elle propose au patient une expérience relationnelle différente qui va à la fois exercer une action corrective sur ce qui, dans le rapport à l’autre, est pour lui source de frustration, de souffrance et d’échec, et lui apporter ce qui lui a manqué par le passé : attention, écoute, compréhension, affection, reconnaissance… En bref, la thérapie s’efforce d’amener le patient à vivre des relations « saines » là où prévalaient des relations toxiques.

Le soin thérapeutique s’adresse d’abord à l’ « enfant intérieur » blessé. En effet, comme le souligne A. Ciccone (2012), « les souffrances les plus douloureuses, les plus désorganisatrices, sont toujours celles de l’enfant en soi ». Si elles trouvent leur origine dans le passé, ces souffrances s’éprouvent dans le présent et montrent que l’enfant est toujours vivant à l’intérieur de chacun (comme l’Analyse Transactionnelle l’a théorisé). Mais le soin vise aussi la relation Parent/Enfant, telle qu’elle a été intériorisée.

De ce fait, le psychothérapeute est amené à occuper la place du « bon parent », ou plutôt du « parent suffisamment bon », pour reprendre la formulation de Winnicott, qui a été l’un des premiers à émettre cette proposition. Pour lui, la situation thérapeutique doit offrir les conditions d’un « maternage suffisamment bon », au cours duquel l’analyste s’efforce de satisfaire les besoins profonds du bébé en favorisant la régression du patient aux expériences de carence qui ont perturbé son développement. Pour appréhender ces besoins, on peut s’appuyer, par exemple, sur la liste établie par T.B. Brazelton (2001).





Les besoins profonds du bébé selon T.B. Brazelton




Le besoin de relations chaleureuses et stables ;

Le besoin de protection physique, de sécurité et de régulation ;

Le besoin d’expériences adaptées aux caractéristiques individuelles ;

Le besoin d’expériences adaptées au développement du bébé ;

Le besoin de limites, de structures et d’attentes.





On voit qu’on peut faire correspondre à ces besoins les attitudes adéquates du thérapeute : chaleur, attention empathique, stabilité, attitude sécurisante, soutien, adaptation au patient et à son niveau d’évolution, attitude structurante, fixation de limites, attente positive… On retrouve là les qualités de base d’une relation thérapeutique efficace.

Le thérapeute, comme le souligne S. Nacht (1971), « représente celui des parents qui est à l’origine de la souffrance traumatisante ; c’est donc de lui et de lui seul que le malade attend réparation ». Si, face à sa demande d’affection et de reconnaissance, le patient se heurte à une attitude froide, distante ou indifférente, il ne fera que revivre le traumatisme qui a perturbé son enfance. C’est dans ce sens que la relation thérapeutique doit s’inscrire dans le registre de la réparation et de la satisfaction, plus que dans celui de la répétition et de la frustration. On peut parler avec F. Alexander d’une « expérience émotionnelle corrective ».

La thérapie doit offrir au patient l’expérience d’une relation stable de dépendance transitoire dans laquelle il puisse avoir le sentiment d’être en sécurité et soutenu ; se sentir reconnu et accepté inconditionnellement ; exprimer sa part d’ombre sans redouter le rejet ; s’éprouver comme « aimable » à travers l’écoute et le regard bienveillant du thérapeute. Il s’agit pour lui, comme le souligne Rogers, de faire « l’expérience complète d’une relation affective ». Cette expérience dépasse la notion de transfert et de contre-transfert ; c’est dans l’ « ici et maintenant » qu’elle s’éprouve : le thérapeute y est engagé en tant que personne, et pas seulement comme surface projective. Que ce lien soit vécu dans la réalité et pas seulement dans l’imaginaire permet au patient de dépasser sa peur de la relation et de sortir des « jeux » pathologiques dont il a été la victime.





Une perspective intégrative




Avant de clore cette réflexion, je voudrais dissiper un malentendu possible. J’ai voulu mettre l’accent sur la dimension relationnelle comme perspective novatrice capable de modifier notre conception de la psychothérapie. Ce qui ne signifie pas que l’on puisse réduire celle-ci à cette seule dimension, même si on lui confère une place prééminente – il convient de sortir de la « pensée unique » et non d’en offrir une nouvelle version, car les formulations théoriques sont nécessaires aussi pour éclairer et orienter la pratique clinique, et le praticien a besoin de techniques pour potentialiser son action et favoriser la prise de conscience, la mise en œuvre d’expériences émotionnelles correctives ou l’apprentissage de nouveaux modes relationnels.

Mon but était de montrer que la proposition « c’est la relation qui soigne », au-delà de son apparente simplicité, est une affirmation dont les implications sont riches et conséquentes. Elle amène en effet à repenser l’orientation de la relation thérapeutique et de la psychothérapie elle-même. Elle met l’accent sur l’expérience vécue « ici et maintenant » : expérience d’une rencontre intersubjective authentique à travers laquelle le patient peut faire l’apprentissage d’une relation affective pleine et réparatrice. Comme on l’a souligné, cette orientation tend à relativiser les divergences théoriques et techniques et à diminuer les distances entre les différentes écoles : elles peuvent converger en partie sur les qualités de la relation et sur les raisons qui la rendent thérapeutique.

Il s’agit, à mon sens, d’un mouvement de fond qui opère au sein des principaux courants et modifie la conception du processus de changement. Ce dernier ne se déroule plus seulement à l’intérieur du patient. Il se déploie dans un champ intersubjectif liant patient et thérapeute, impliqués l’un et l’autre dans une rencontre émotionnelle profonde. Ainsi, l’accent mis sur la relation constitue un facteur « intégratif » pour la psychothérapie, facteur d’une possible unité au-delà de la diversité des écoles et des méthodes.



Notes

1. J’ai traité plus longuement cette question dans l’ouvrage écrit en collaboration avec Jenny Locatelli, Un amour qui guérit, Enrick B. Éditions, 2016.



2. Cependant, dans le triangle œdipien, Freud ne prend en compte que la relation de l’enfant aux parents et néglige celle des parents à l’enfant et des parents entre eux.





Partie​ 2

Thérapies spécifiques





Chapitre 4

L’haptopsychothérapie, une thérapie qui permet de travailler du moi conscient au matériel archaïque





Catherine Dolto





« S’il est vrai qu’en chaque mot un mot tremble de naître,

écoute, regarde, le mot “seul” se débattre dans le mot “seuil”. »

Edmond Jabès, Le Livre des questions





L’haptonomie a été définie par son fondateur, Frans Veldman (1921-2010) comme science de l’affectivité, phénoménologique et empirique. Je souhaite montrer comment ce qu’elle permet de comprendre de la vie prénatale, de la naissance et des premières années de l’enfant, apporte un éclairage nouveau sur la pathologie psycho-affective tout au long de la vie. L’utilisation de l’haptonomie dans les thérapies d’adultes, d’enfants et d’adolescents ouvre des perspectives passionnantes. Les découvertes des soixante dernières années dans le domaine de la génétique et du fonctionnement cérébral éclairent cette clinique de manière très intéressante.

Empirique, du grec empeiria, signifie qu’il s’agit d’une science de l’expérience, dans le registre de l’expérience du vécu des sentiments et des émotions. Elle dispose d’une théorie très élaborée de la personne humaine et de son développement, mais la découverte cognitive de ce corpus théorique ne saurait, en aucun cas, permettre de la saisir dans son essence. « Comprendre », en haptonomie, signifie « ressentir, éprouver », avant de nommer et d’analyser. L’enseignement de l’haptonomie se fait à travers l’expérience vécue – c’est pourquoi sa transmission sur un mode purement cognitif est difficile, bien qu’il faille avoir recours à des processus classiques d’apprentissage pour saisir cette pensée complexe.

L’haptonomie est très inspirée par la phénoménologie. À ce titre, elle dispose d’une phénoménalité, c’est-à-dire d’un corpus de phénomènes observables, identifiables et reproductibles, caractéristiques de la vie affective humaine.





« L’Affectif »




La grande découverte de Frans Veldman fut de comprendre que l’on pouvait, au sein de l’appareil psychique dans son ensemble, rassembler tout ce qui concerne les émotions, les sentiments, les affects et par conséquent les perceptions et sensations, en un tout, qu’il a nommé « l’Affectif ». L’Affectif est le troisième terme (voir p.34), oublié mais indispensable à toute compréhension de l’être humain dans son devenir et sa globalité. Grâce à lui, nous pouvons sortir de la dualité corps-psyché dans laquelle nous sommes enfermés depuis des siècles.





L’haptonomie nous permet d’aborder préventivement et thérapeutiquement, de manière novatrice, ce qui est habituellement regroupé sous le vocable de « psychosomatique ». Parce qu’elle est étayée par un corpus théorique pluridisciplinaire, neurophysiologique, anatomoclinique et psychologique, l’haptonomie peut prendre en compte la manière dont s’opère et se rejoue sans cesse le nouage entre la chair et l’esprit (l’haptonomie ose parler d’âme ou thymos, sans aucune référence religieuse).

Cet abord pluriel la rend difficile à classer. Il ne s’agit pas d’une nouvelle thérapie corporelle, ou de la mise en œuvre d’une technique du toucher, mais bien d’une approche de l’être humain dans sa globalité et dans son interaction incessante avec le monde dans lequel il vit. La phénoménalité haptonomique nous fait pénétrer dans un monde à plusieurs niveaux, tous reliés par les effets du « contact affectivo-confirmant » (ou encore « thymotactile », comme préférait dire Frans Veldman à la fin de sa vie) et du vécu de tendresse.





Le concept de corporalité animée




Pour exprimer cette globalité, l’haptonomie utilise le concept de « corporalité animée »1 qui rend bien compte du fait que la corporéité sans sujet, qui correspondrait à un corps objet, imaginairement séparé du reste de la personne, est inenvisageable tant que le sujet est vivant. Chaque parcelle de la corporalité contient et représente l’entièreté du Sujet. Autrement dit, les événements et les signifiants s’inscrivent dans la chair et y laissent trace – je dirai plus loin mon hypothèse à ce propos. À chaque instant, ce que vit un être humain est à la fois, et sans véritable hiérarchie, musculaire et ligamentaire, vasculaire, hormonal, psychique, cognitif, émotionnel et affectif. Toutes les graduations, du moi conscient à l’inconscient psychanalytique, en passant par le non conscient et le subconscient, sont concernées. Cette conception permet de mieux comprendre qu’il n’existe pas une mémoire mais des mémoires, plus ou moins archaïques, plus ou moins consciemment actives, qui se répartissent dans toute la corporalité et dont les entrées sont sensorielles. Dans toute la construction de la personne, comme dans celle de ces diverses mémoires, les émotions et les sentiments, en tant qu’ils sont des expériences, jouent un rôle essentiel. La clinique haptonomique nous oblige à revisiter la question de l’amnésie infantile.





Ceci implique que beaucoup de perceptions et de sensations sont signifiantes ; elles sont porteuses de sens et ont une charge émotionnelle. Les traces laissées dans les mémoires à court, moyen ou long terme seront proportionnelles à l’émotion qu’elles auront suscitée. À ce titre la peau, en tant que premier organe des sens à la disposition de l’enfant in utero, et en tant que premier organe de communication et d’échanges, a une importance particulière. Le sens du toucher est le seul qui implique toujours une réciprocité. Le toucher objectivant, parce qu’il est stressant, fausse toute la rencontre – il induit des réactions qui contrarient l’examen clinique. L’haptonomie révèle l’existence et l’importance pour le développement affectif d’un contact tactile subtil, toujours confirmant, pour l’approchant comme pour l’approché. Elle soutient que ce contact thymesthésique implique la chasteté et a donc une vision de la libido génitale différente de celle de la psychanalyse.





Trois secteurs constitutionnels




Les perceptions et sensations venues de l’intérieur du corps propre du Sujet ont une très grande importance. Dans ce contexte, l’haptonomie distingue trois secteurs constitutionnels de l’être humain :

la kinesthésie, qui correspond aux fonctions statico-dynamiques et kinésiologiques : ce qui nous permet de bouger ;

la cœnesthésie, qui correspond aux fonctions des organes internes (entrailles, cœur, poumons) avec tous les sentiments de bien-être ou de malaise qui en dépendent et dépassent toujours la corporéité (corps en tant qu’objet) ;

l’Affectif, troisième secteur que l’haptonomie nomme aussi « Thymesthésie ». Il comprend la vie intime affective, celle des émotions, des passions et des impulsions du for intérieur ; c’est le siège de la faculté d’être et de rencontrer affectivement.



Quand un individu est en bonne santé psychique, les trois secteurs s’entrelacent de manière inter-communicative et inter-connective par des échanges continus, ils forment ensemble une unité vitale – c’est le vécu de l’unité psycho-affective et somatique, la corporalité animée éprouvée dans un sentiment de complétude. La désintégration de l’un de ces trois secteurs conduit à l’incapacité de vivre la globalité de ces interactions constantes et nourrit un sentiment d’incomplétude générateur de troubles et de souffrances névrotiques ou psychotiques.





L’haptopsychothérapie se donne pour but de restaurer ou installer la sécurité affective et le sentiment de complétude, grâce à la restauration de la circulation entre les trois secteurs. Ainsi le Sujet peut vivre pleinement dans l’ici et maintenant, enraciné dans sa singularité assumée, éprouvée dans sa dimension charnelle. Ce vécu modifie totalement la manière dont il perçoit ses difficultés et ses souffrances. Grâce à la transversalité de l’Affectif, l’haptothérapeute l’aborde dans « l’intemporel de l’être », belle expression que j’emprunte à Jean Louis Revardel.

L’haptonomie postule que très tôt, dès sa conception, le Sujet, source autonome de désir, cherche sa sécurité et pour cela discrimine très précocement ce qui est bon pour lui de ce qui est mauvais pour lui. La confirmation affective implique un contact très spécifique, que nous appelons « contact psycho-tactile affectivo-confirmant » ou « thymotactile », lequel est indispensable pour que le sujet se développe et déploie toutes les possibilités contenues dans sa constellation significative, dont les données phylogénétiques et ontogénétiques sont des éléments de base. Ces données génétiques ont besoin, pour s’exprimer, d’expériences de représentations, de rencontres, dans lesquelles le fait de se vivre comme bon, dans une sécurité affective éprouvée dans la réciprocité, joue un rôle essentiel. La découverte de l’épigénétique permet de mieux comprendre l’importance des échanges précoces.

La notion germanique de « lut » – très mal traduite en français par le mot « plaisir », trop réducteur, puisqu’il s’agit aussi de désir, de « tendre vers », et de joie – est capitale pour comprendre le développement d’un individu sain. Les vécus de plaisir, dans la sécurité affective et la réciprocité, apportant un éprouvé de complétude, sont indispensables à la maturation du Sujet, au déploiement de son intelligence au sens le plus large du terme, ainsi qu’à l’avènement d’un état de bonne santé psychique. Au contraire, le manque de confirmation affective provoquerait ce que nous appelons une névrose de frustration, pathologie très répandue dans nos sociétés où sans cesse l’Effectivité est mise en valeur au détriment de l’Affectivité. C’est à cause de l’importance structurante du plaisir/désir (lust) que nous parlerons de sensualité et non pas de sensorialité.


L’Affectif fonctionne comme un filtre qui trie sans cesse parmi les milliers de perceptions internes ou externes celles qui feront saillance et monteront à notre conscience. Ce filtrage est indispensable : sans lui, nous serions envahis par la conscience du poids de nos vêtements, de nos bijoux ou par le frottement des tissus, etc. Quand une information sensorielle est affectée d’une notion de plaisir ou de déplaisir, de sécurité ou d’insécurité, on entre dans le registre du sensuel, c’est-à-dire du sensoriel associé à une émotion ou un sentiment.





Les vécus de plaisir, de sensualité et de confirmation affective en sécurité sont la seule manière d’éviter que l’agressivité nécessaire à la survie, l’aggrédior, ne se dévoie en agression tournée vers soi-même ou vers l’autre. Sans cette confirmation, l’être humain est incapable de se déployer dans son essentialité spécifique, celle qui lui permet de se donner la liberté qu’implique l’autonomie. C’est tout le projet de l’accompagnement pré et postnatal.

L’haptonomie s’est forgé une théorisation complexe dont je donne ici quelques concepts nécessaires à la compréhension des éléments cliniques qui suivront.





Le « tonus de représentation »




C’est un tonus vital intégral qui englobe le tonus musculaire, l’état de tension des tendons, des ligaments et capsules, la turgescence des tissus interstitiels, la tension artérielle et la tension de la circulation lymphatique ainsi que le « psycho tonus », tension et force d’expansion psychique, exposant de la vie intime de l’individu. La participation du souffle y est essentielle (qu’il faut absolument opposer à tout contrôle rationnel de la respiration à travers une technique respiratoire quelle qu’elle soit). Le tonus de représentation est habituellement perçu comme une qualité de la présence que les autres ressentent et à laquelle ils réagissent. Dans la vie quotidienne, on parlera d’une présence agréable, ou de présence anxiogène, tendue, insécurisante, ou, au contraire apaisante, ouverte, sécurisante, ou encore de « mauvaises ou bonnes vibrations ». Les commentaires sur les qualités de la présence, telle que notre subjectivité la perçoit, sont innombrables. Les bébés sont très sensibles à la qualité de la présence de ceux qui les entourent. Ils perçoivent non consciemment et pré-rationnellement le tonus de représentation des adultes qui les approchent, ce qui, dans la réciprocité, se traduit immédiatement dans leur propre tonus de représentation. Tout se vit en termes de sécurité ou d’insécurité, de bien-être ou de mal-être, de sentiment de complétude ou de morcellement, avec le retentissement qui en découle.





L’haptonomie fait appel à la notion de « savoir non conscient » auquel le sujet a accès dans des situations émotionnelles, qu’il ne faut pas confondre avec l’inconscient freudien, lieu de pulsions et de refoulement. La phénoménalité haptonomique montre qu’il existe une conscience affective pré-rationnelle mise en œuvre dans toute rencontre humaine, à laquelle il est possible de faire appel, consciemment et intentionnellement, dans toute rencontre affective. C’est un de nos outils thérapeutiques avec les adultes et les enfants.

L’originalité de l’haptonomie en ces domaines est de deux ordres :

elle peut décrire, nommer et expliquer les multiples facettes et modalités du tonus de représentation ;

et elle peut les relier à des modifications de circulation de l’influx nerveux, le système nerveux entérique (Centre Neuronal Thymique pour F. Veldman), le sous-cortex, le système limbique, l’innervation gamma et les fuseaux neuraux-musculaires.



L’articulation entre les affects, les émotions, la structuration et l’expression de la vie psycho-affective est ainsi abordée d’une manière totalement nouvelle.





Aux fondations de l’être humain, la rencontre affective prénatale




Dès qu’une femme est en contact affectif avec l’enfant qu’elle porte, elle vit un changement de son tonus de représentation qui se manifeste par une détente, un bien-être, un sentiment de complétude et une modification de son tonus utérin, qui devient plus souple. Immédiatement l’enfant discerne ce changement et y réagit par une petite ondulation de sa colonne vertébrale. Même une femme ambivalente vis-à-vis de l’enfant qu’elle porte ou qui regrette de n’avoir pas eu recours à une interruption de grossesse peut mettre en œuvre ce contact affectif. Elle peut inviter l’enfant à se déplacer vers le haut, le bas ou latéralement, vers son père ou vers l’haptothérapeute.

Ces bercements intérieurs, dans lesquels les mains ne sont d’aucune utilité, sont dus aux effets de la phénoménalité de la tendresse via les voies sous corticales. Dès la vie intra-utérine, l’enfant dépend totalement des sensations qui confirment son existence, et il se montre très sensible aux offres de confirmation, auxquelles il répond toujours, d’une manière variable en fonction de ses états de disponibilité et d’éveil. Le père appelle de sa place d’une manière très différente. L’enfant perçoit la qualité de son approche en fonction des réactions, agréables ou désagréables, que celle-ci provoque chez sa mère. Les modulations de la relation à l’intérieur du couple parental sont perçues sensuellement par l’enfant à travers la manière dont elles affectent le tonus de représentation de la mère. Les sécrétions hormonales jouent également un rôle, les hormones donnent un goût au liquide amniotique : une mère anxieuse et une mère sereine n’ont pas le même goût.

Ainsi, secrètement, un jeu d’interactions incessantes se déroule entre l’enfant et ses parents. Cela entraîne des effets épigénétiques, puisque le génome donné lors de la conception évolue sans cesse au cours de la grossesse et de la naissance. On peut aussi, toujours avec des mains très légères, l’inviter à se balancer de haut en bas ou d’un côté l’autre ou encore l’inviter à tourner très lentement sur son axe. Si l’enfant est dans un moment de disponibilité, au bout de quelques secondes, il prend l’initiative du balancement dont il va déterminer l’amplitude, le rythme, la direction et la durée. Les parents le suivent et on peut dire que l’enfant les berce à son rythme. Les enfants in utero mémorisent ces petites séquences de jeux. Quand la mère est disponible, l’enfant initie les mouvements et lui propose des temps de balancement. Très vite les enfants montrent des préférences pour un balancement plutôt que pour un autre. La plasticité neuronale joue aussi un rôle : répondre, s’approcher, discerner, mémoriser, proposer, tout cela suppose le frayage de circuits neuronaux dans un cerveau en formation qui, du fait de ces échanges, ne reste pas en friche.

On voit donc combien la réalité physique de la grossesse, indissociable du vécu psycho-affectif des deux parents, correspond pour l’enfant à d’importantes variations des perceptions et sensations qui l’affectent à travers la réalité de son vécu le plus intime, dans une période essentielle où se constitue sa proto-identité, qui est sensuelle, dans une non-séparation moi/non moi. Cette proto-identité est consubstantielle au concert polysensuel que lui proposent ses parents et son entourage.

Une mère qui ne va pas bien, qui refuse le contact avec l’enfant ou les accompagnants, peut tout figer de l’intérieur et empêcher l’enfant de répondre ou de prendre une initiative par un interdit implicite qui s’exprime par le tonus du giron2. On peut faire le lien entre l’inhibition dépressive de la mère et un interdit moteur implicite fait à l’enfant. Les enfants qui traversent des épreuves montrent clairement leur peur en bougeant d’une manière saccadée et désordonnée, alors que ceux qui sont en sécurité grâce au contact affectif acquièrent pour toute la durée de leur vie intra-utérine une manière de bouger plus douce et plus souple.





Le giron maternel




Il est loin d’être un univers clos sur lui-même : l’enfant est beaucoup plus attentif et sensible qu’on ne le croyait autrefois aux messages qui lui parviennent de toutes parts. Ainsi, grâce aux vibrations qu’ils provoquent sur sa peau, il perçoit les sons, bien avant de disposer d’une audition opérationnelle au troisième trimestre de la grossesse. Les voix de son entourage tiennent une place importante. Dès le début du troisième mois de grossesse, l’enfant s’approche d’une voix qui lui parle affectueusement, bien timbrée, tout près du giron maternel. Bientôt il montrera par ses réactions que certaines voix l’intéressent et le rassurent plus que d’autres, il bouge quand il les entend et s’approche de leur source – c’est sa manière d’accueillir son père après une absence. Il est évident qu’à ce stade et pendant toute la grossesse, l’unité co-vivante, mais non symbiotique, que forment la mère et l’enfant, est dans un lien très étroit. Si une voix connue et aimée déclenche soudain, par son ton ou par le sens de ce qu’elle dit, de la peur chez la mère, l’enfant sera pris dans une ambivalence émotionnelle. On comprend ainsi que les vécus émotionnels de la mère, qui sont eux-mêmes fortement liés aux vécus du père, ont une grande importance pendant toute la grossesse.





Quand des événements graves surviennent lors de la vie prénatale, si l’enfant en danger doit affronter des examens répétés (échographies, amniocentèse, prise de sang au cordon) voire de la chirurgie fœtale, les parents peuvent lui apporter une aide considérable. On découvre alors combien cet « être-ensemble » dans l’affectivité permet de réduire pour tous les participants concernés l’effet traumatique de tels événements. On comprend la dimension préventive, fondatrice, de ces contacts précoces.

Lors de la première année de vie aérienne, la manière de porter un bébé est pour lui signifiante comme un langage. Dans cette période sensible, les affects et les émotions provoqués par la manière dont il est porté, et trop souvent manipulé, laissent des traces profondes dans sa personnalité. S’il est porté comme un paquet il s’éprouvera comme passif et dépendant et se comportera en fonction de ce sentiment. S’il se sent invité à se porter et à prendre le plus d’initiatives possible, son comportement et son vécu seront totalement différents. À chaque instant il apprend le monde grâce aux expériences qu’il vit.

L’haptonomie accorde une très grande importance à la verticalité précoce, qui organise le chaos et constitue une émotion esthétique intense, qui donne un vécu d’autonomie – elle met « les yeux en face des trous », ce qui fait fonctionner le cerveau activement. Le nouveau-né vient de passer d'un état à un autre, avec tout ce que cela peut comporter d'émotions et de sensations fortes qui laisseront une trace dans sa manière de s’adapter au nouveau. Tout l'affecte et tout est potentiellement menaçant, il est aux aguets. Comme tout être humain, il est en quête de sécurité avant tout. L'enfant s'ouvre au monde, tous ses sens en éveil, exacerbés et puissants, dans une confiance qui sera forcément en partie déçue. Là, tout est première fois, tout laisse une trace profonde, bonne ou mauvaise, en termes de sécurité de base ou d'insécurité, de plaisir, de déplaisir. Naître, c’est perdre beaucoup de libertés. L’enfant pouvait se déplacer vers ce qui l’attirait, danser entre des mains tendres, jouer avec son cordon et son placenta, sucer son pouce ou son pied, se masturber. Le voilà collé sur son lit par la pesanteur, incapable de se déplacer comme de garder dans sa bouche une main ou un pied quand par hasard (ou après bien des efforts) il a réussi à les en approcher. Il est victime d'une soudaine incoordination motrice qui le frustre de ses réassurances habituelles. Plusieurs fois par jour il doit affronter la peur du vide, au-dessus duquel des mains plus ou moins sécurisantes le soulèvent. Il découvre la faim, la respiration, le froid, le trop chaud, le ventre qui fait mal, les fesses mouillées, voire douloureuses, les vêtements qui serrent, grattent, et la dépendance. Lui qui était co-vivant (mais pas symbiotique), le voilà dépendant et handicapé dans ce monde nouveau où il affronte la solitude pour la première fois. En quête de continuité entre sa vie passée et sa situation nouvelle, il cherche ses repères sensoriels et sensuels dans le contact avec ses parents.

À travers ces repères de continuité, c’est la question de son identité qui est en jeu. Face à ce déferlement de sensations et d’émotions fortes, de perceptions nouvelles, il est sans défenses, si ce n'est l'enfermement, l'anesthésie des perceptions, le morcellement ou le renoncement à lui-même. Il guette, il cherche du sens à tout ce qu'il ressent. Il est « tout question » puisqu'il est un humain, il est « tout attente » puisqu'il ne peut rien faire par lui-même pour assurer sa survie. L'immaturité du petit humain en quête de sens fait de ce carrefour entre le désir de rencontre et la satisfaction des besoins un carrefour dangereux car là, tout est signifiant, tout est langage, mais ceux qui sont en charge de lui l'ignorent souvent. De là viennent bien des malentendus douloureux, parfois tragiques. Malheureusement, ses efforts d'adaptation, ses peurs, ses souffrances passent le plus souvent inaperçus aux yeux de son entourage. On l'interprète sans connaître sa langue. On peut probablement expliquer ainsi les lambeaux de paranoïa que l’on trouve en cas d’insécurité affective, chez des adultes en bonne santé psychique. M. Klein ou D.W. Winnicot en avaient eu l’intuition à propos la position paranoïaque du nourrisson, qu’ils plaçaient d’ailleurs à des âges différents.





Seuils et échos




À travers cette courte description, j’espère avoir donné une idée de l’importance de ces périodes précoces. Tout au long de la vie, ces vécus vont souterrainement influencer les choix et les attitudes du Sujet. Comme nous l’a appris Françoise Dolto, les syndromes d’anniversaire des événements forts des neuf mois de vie prénatale se manifestent lors des neuf premiers mois de vie aérienne, et on peut comprendre l’angoisse du huitième mois comme un syndrome d’anniversaire de l’angoisse précédent l’accouchement et la naissance. Le premier passage de seuil qu’est la naissance donnera une tonalité particulière à la manière dont le Sujet affrontera les multiples passages de seuil qui jalonnent toute vie humaine : sevrage, entrée en crèche, en maternelle, adolescence où, pour diverses raisons, on observe une redistribution des cartes de la naissance, entrée dans la vie adulte, dans la parentalité, séparations, deuils, chômage, ménopause, retraite, mort. Non seulement le premier passage de seuil fait écho, mais au fil du temps les échos se potentialisent et se complexifient.

Pratiquant une thérapie peu connue, je suis souvent amenée à recevoir des patients ayant « tout essayé ». Je suis frappée de voir combien souvent l’anamnèse fine de la grossesse, de la naissance et des premiers mois de vie n’a pas été faite. Avec les enfants, il suffit de reprendre leur histoire en leur montrant comment ils ont été les héros de cette épopée intime pour les voir se redresser, comme si la même histoire, aussi calamiteuse soit-elle, n’était plus écrasante. On peut alors travailler, dans la sécurité affective, les traces de ces débuts de vie. Pour les adultes, c’est un peu la même chose, mais l’entrée dans la thérapie se fera après trois séances dites de découverte, au cours desquelles ils découvriront la phénoménalité, dans leur chair, séances toutes suivies par une production graphique ou plastique censée représenter leur état avant et après la séance. On part ensuite dans une exploration de leur histoire à la lumière de la phénoménalité et de la théorisation haptonomique de la personne. La plupart du temps, les patients sont en contact tactile avec l’approchant. Pour que ce contact soit plus confirmant, ils sont en sous-vêtements. Il y a alors chez l’approchant une écoute de ce qui se dit, accompagnée d’une écoute encore plus fine et intense de ce qui se révèle à travers les changements de tonus. C’est sous notre paume que nous percevons l’essentiel. Les séances peuvent être irrégulières, en fonction du désir des patients. En effet, ce genre de travail ne peut s’établir dans une routine. Nous utilisons diverses expériences, sensuelles, visuelles, sonores, tactiles, ludiques aussi, pour comprendre ce qui se rejoue des moments d’insécurité et des sentiments qui en ont découlé. L’haptonomie est une thérapie du moi conscient, mais si cela est nécessaire, elle permet de plonger dans les mémoires archaïques, à cause des engrammes profonds laissés dans la chair par les périodes prélangagières.





Hypothèses




Deux pistes, que l’on peut voir comme des hypothèses, éclairent ma réflexion :

L’endomésoblaste est un tissu de haute mémoire



À 28 jours de vie prénatale, lorsque l’embryon a pris forme, le « mésoblaste » (dont sont issus les os, les muscles, les articulations, le tissu conjonctif, le tissu vasculaire et rénal et l’appareil génital) et « l’endoblaste » (d’où sont issus les épithéliums digestifs qui gèrent notre capacité à faire du soi avec ce que l’on reçoit de l’extérieur) se rejoignent dans le centre du bassin (la base) pour former un continuum. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’importance accordée à cette région du bassin et son contenu dans toutes les grandes traditions de soin. C’est de la base que partent les mouvements de peur ou de doute qui figent et donnent un sentiment d’insécurité, c’est dans l’endomésoblaste que les mots et les signifiants s’inscrivent. Le mot « oui » ou le mot « non », prononcés intérieurement ou entendus dans la langue maternelle, ont un effet immédiat dans les tissus issus de l’endomésoblaste, la base se crispe ou se détend et cet état se répand peu à peu dans toute la personne. En thérapie, on peut ainsi chercher les signifiants fermants et figeants et ceux qui mettent en ouverture et en mouvement. Les percevoir permet de les parler et de les comprendre et potentiellement d’échapper à leurs effets.

Le petit humain se construit dans l’ép