Main La Part des chiens

La Part des chiens

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Year:
2016
Language:
french
File:
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1

La parole libératrice

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 8.40 MB
2

La panique identitaire

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 259 KB
PRÉSENTATION DE





LA PART DES CHIENS



* * *





De son enfance au cirque, Zodiak a gardé la voûte céleste tatouée à l’encre noire sur son torse. Toujours à ses côtés marche le polak , qui le suit comme son ombre. Ensemble, ils cherchent Sonia – la femme, l’étoile filante disparue du jour au lendemain. On the road. Leur quête les mènera jusqu’aux chambres de luxure et de mort d’une vaste villa…



Mais il y a des chiens de garde aux portes de l’enfer. Zodiak les affronte, qui veut l’absolu, la pureté et la beauté.



D’une rare noirceur, la Part des chiens est une sorte de roman funambule qui tient par la grâce de son écriture, sa puissance romanesque et un véritable talent poétique. Ce roman a reçu le Prix Polar dans la Ville en 2004.



Pour en savoir plus sur Marcus Malte ou la Part des chiens, n’hésitez pas à vous rendre

sur notre site www.zulma.fr.





PRÉSENTATION

DE L’AUTEUR



* * *





Marcus Malte, né en 1967, dont l’univers a été comparé à ceux de Jim Thompson, David Goodis ou Harry Crews, fascine par la violence et la tendresse de ses romans, par le charme au sens fort que donne aux rêves la puissance des mots. Il a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles dont Garden of love, Intérieur nord (Prix du Rotary Club de la nouvelle) ou encore Toute la nuit devant nous. La Part des chiens a reçu le Prix Polar dans la Ville en 2004



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PRÉSENTATION

DES ÉDITIONS ZULMA



* * *





Être éditeur, c’est avant tout accueillir des auteurs inspirés et sans concessions – avec une porte grand ouverte sur les littératures vivantes du monde entier. Au rythme de douze nouveautés par an, Zulma s’impose le seul critère valable : être amoureux du texte qu’il faudra défendre. Car il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner, toujours.



Si vous désirez en savoir davantage sur Zulma ou être régulièrement informé de nos parutions, n’hésitez pas à nous éc; rire ou à consulter notre site.



www.zulma.fr





COPYRIGHT



* * *





La couverture du roman

la Part des chiens

de Marcus Malte,

a été créée par David Pearson.



© Zulma, 2003

© Zulma, 2013,

pour la présente édition numérique.



ISBN : 978-2-84304-636-0





Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage

Ce livre numérique, destiné à un usage personnel, est pourvu d'un tatouage numérique. Il ne peut être diffusé, reproduit ou dupliqué d’aucune manière que ce soit, à l'exception d'extraits à destination d'articles ou de comptes rendus.





MARCUS MALTE





LA PART

DES CHIENS



roman



ÉDITIONS ZULMA





* * *





Ils marchent de plus en plus nombreux



dans les rues des villes et dans les chemins.



Ils investissent les lieux.



Ils grignotent la place.



Ils sont assis à notre table.



Ils nous bouffent le cœur et la moelle des os.



– Mais qui leur a ouvert les portes ?





« Crache, crache, crache… Crache-moi ça, putain de merde ! » crachait Zodiak et dans le même temps il cognait dans le dos du Polonais, juste là entre les omoplates, avec son poing fermé. L’autre était plié en deux, la gueule rutilante. Il respirait plus. Zodiak le tira par l’arrière du col et de sa main libre lui balança coup sur coup deux crochets à l’estomac. Il en aurait volontiers balancé un troisième et un quatrième et ainsi de suite jusqu’à épuisement, juste pour passer ses nerfs et en finir une fois pour toutes avec cet abruti, mais l’abruti à ce moment-là eut une sorte de hoquet, il étira le cou et ouvrit des yeux étonnés et dégueula sur le sol avec un bruit de phoque.

Zodiak s’écarta d’un bond. Il faisait moins cinq degrés et il était en sueur. Des mèches lui collaient au front, la pointe en travers de l’œil. Il reprenait son souffle. Il était rare de l’entendre jurer.

À côté, le polac se tenait le bide à pleines mains. Sa bouche s’ouvrait encore, par réflexe, mais plus rien n’en sortait, seulement de la buée, un peu de vapeur d’eau, la chaleur de son corps qui foutait le camp aussi. Une petite flaque s’étalait à ses pieds. Un peu de bile jaunâtre et au milieu un petit îlot tout blanc comme un minuscule iceberg. Zodiak examina la chose. La lueur pâle d’un réverbère se reflétait dessus. Le polac se redressa. De vomir, ça lui avait fait venir les larmes. Ou peut-être que c’étaient les coups. Il fit tourner sa langue dans la bouche puis il y enfonça un doigt et fouilla au fond entre les dernières molaires et la joue. Il ramena sa trouvaille sur le bout de l’index et la regarda de près. Un autre de ces petits caillots blancs, luisant de salive. Il le montra à Zodiak sans rien dire. Zodiak serra les mâchoires. Il savait déjà. Du polystyrène. Ce putain de charognard s’était enfilé une tranche entière de polystyrène expansé. Zodiak secoua la tête et se détourna. L’autre haussa une épaule.

– Quoi ? fit-il. J’avais faim.

Il se ramonait encore l’intérieur de la bouche avec sa langue, bien consciencieusement le pourtour des gencives voir si des fois il en resterait pas une miette. Puis il s’essuya le doigt sur son pantalon. Il s’essuya les lèvres avec sa manche.

– Je m’étais dit que ça pourrait me caler en attendant. Quand j’ai faim, je boufferais n’importe quoi, Zod. Tu le sais.

– En attendant quoi ? siffla Zodiak.

Il s’était retourné à nouveau, d’un bloc, et le fixait. Et Roman Wojtyla n’aimait pas du tout quand son beau-frère le regardait de cette façon. Ce regard lui faisait peur. Il pouvait littéralement se chier dessus face à ce regard – quand il avait quelque chose dans le ventre. Il se raidit. Il hésita. Il ravala un restant de bile.

– Avec une bonne gorgée, ce serait passé. Vrai, Zod. Sans problème. Seulement… Seulement, putain, on n’a même pas une cannette à s’enfiler. On n’a rien. J’ai faim et j’ai soif, une putain de soif, merde !

Quelque part il y eut un bruit de rails aspirés, le souffle d’un rapide filant sans s’arrêter d’est en ouest. Zodiak jeta un œil vers la gare. C’est là qu’ils avaient échoué, son seul repère pour le moment. La grosse pendule ronde au sommet du bâtiment indiquait 5 h 40. Il scruta le ciel. La nuit commençait à flancher. Pas de nuages mais l’éclat assourdi des étoiles. Le voile de l’aube. Impossible à lire. Aucun présage, ni bon ni mauvais. Zodiak considérait son art comme une science exacte. L’à-peu-près en était banni. Il haïssait les charlatans, les escrocs, les clowns et ils étaient légion. En réalité il ne connaissait que deux personnes au monde capables de déchiffrer les signes : lui et son maître, Agharâ.

Tu l’arracheras aux griffes de l’ombre…

Le maître l’avait dit. Il ne s’était jamais trompé.

Tu l’arracheras aux griffes de l’ombre, et elle resurgira dans un spasme de lumière.

Le polac s’était mis à danser sur place, une petite danse des genoux silencieuse et mécanique et tremblotante. Triste. Il se tenait lui-même dans ses bras. Le regard de Zodiak revint sur lui et il baissa les yeux.

– On se gèle, souffla-t-il.

Terrestre. Bien trop terrestre, pensa Zodiak. Sur son propre front la sueur se glaçait et à la base de son cou et sous ses aisselles, mais il ne se plaindrait pas. Cela faisait partie de l’épreuve.

Devant eux s’ouvrait une large avenue déserte. Des palmiers la bordaient, un tous les trente pas, maigres et la crête déplumée, cristallisée sous une couche de givre. Leurs troncs rugueux et râpeux au toucher comme des vieux culs de singe. Les immeubles autour étaient d’un autre siècle pour la plupart. Des plaques de cuivre luisaient dans la pénombre, notaires, avocats, huissiers, tout ça bien lustré et patiné, rassurant. Une certaine assise. Et pour trancher là-dedans s’élevait de temps en temps la façade d’une banque, criante de chrome et de verre et d’acier comme un grand rire carnassier plombé d’or fin et tellement, tellement suffisant.

Le monde matériel. Zodiak savait aussi lire ces signes-là.

Il avait beaucoup voyagé. Pas seulement depuis le début de la quête. Il était sur les routes depuis toujours. Partout les villes se ressemblaient. Partout les mêmes règles, les mêmes codes, les mêmes subtiles frontières. Question de décryptage encore une fois. Observer et traduire. Il savait faire ça.

L’avenue descendait en pente douce jusqu’à ce qui semblait être un grand boulevard, une de ces artères incontournables dont chaque habitant connaît le nom. Un feu orange clignotait à l’intersection des deux voies. De rares véhicules traversaient en trombe, moteur hurlant dont le bruit leur parvenait comme un vol serré de bourdons.

Cette ville… pensa Zodiak, et pour lui ça voulait dire quelque chose.

Il enfonça les poings dans les poches de son blouson et se remit en route. Le port ne pouvait être que vers le bas. Au bout de quelques secondes, il entendit le trottinement du polac dans son dos.





En fait de polonais, Roman Wojtyla n’avait vécu que neuf jours en tout et pour tout sur la terre de ses ancêtres. Les neuf premiers jours de sa vie. Le temps pour son père de crever d’un coup de pioche dans le dos au cours d’une grève qui avait mal tourné – une tentative de grève – et pour sa mère de retourner au pays avec pour seuls bagages lui et sa sœur jumelle, Sonia. Elle était d’Aubusson, la mère. Dans le centre. Une famille de paysans propriétaires. Une ferme, où Krzysztof Wojtyla avait fait deux saisons d’affilée, gîte et couvert assurés et en sus cette brave fille qui disait pas non. La fille du patron. Elle s’était retrouvée grosse. Elle avait dit oui encore une fois et s’était tirée avec lui par une nuit sans lune en courant à travers champs. Elle était pas fière de revenir comme ça, quelques mois plus tard. Elle avait peur. Le vieux n’avait pas pardonné, c’est juste qu’il avait bien voulu fermer les yeux pour elle, c’était toujours deux bras en plus, mais pas pour les deux bâtards accrochés à ses mamelles, ça c’était rien que des bouches, des trous, des foutues bon Dieu de pompes à fric. Pas question, avait dit le vieux.

Et justement monsieur Canard passait par là, comme s’il avait flairé le coup. Monsieur Canard flairait très bien ce genre de choses. À des kilomètres à la ronde. Monsieur Canard était en pleine période de recrutement. Ce qui l’intéressait au départ, c’était uniquement la gamine, la pisseuse. Il avait déjà sa petite idée. Il voyait loin. Investissement à long terme. Mais c’est le vieux qui avait traité l’affaire, et il avait été intraitable : c’était le lot ou rien. Monsieur Canard avait pris le lot. Pour le même prix. Le frère et la sœur. La mère pleurait en silence derrière un tracteur. Le vieux avait été impressionné par la mallette remplie ras la gueule de biffetons bien rangés, alignés et propres et bien repassés. Ça impressionne toujours. Il avait pas pu s’empêcher d’en porter une liasse à son nez pour la renifler. Des grosses coupures. Cash. Sa figure virait au rouge sanguin.

Les billets étaient faux mais monsieur Canard était déjà loin.





En passant, Zodiak vit leur reflet dans la vitrine d’un centre de culturisme. Il était conscient de l’image qu’ils renvoyaient. Chaque jour davantage, chaque jour un peu plus que le jour d’avant. Quelque chose comme un clodo et son fidèle clébard. Le polac avait véritablement une gueule de chien. Il était plus grand de taille, une bonne tête de plus, et plus maigre et plus voûté. Une gueule de colley. Sonia ne lui ressemblait pas. En rien. Elle était née du même ventre avec quatre minutes et vingt-huit secondes d’avance. Elle était belle, intelligente et douée. Et céleste. C’est un leurre bien entretenu mais la nature n’a jamais eu une once d’équité. Peut-être que c’étaient ces vingt-huit secondes qui avaient fait toute la différence.

Une lumière d’ambiance venue du fond de la salle découpait les silhouettes des appareils de musculation. Tout en angles vifs. Durant une fraction de seconde, Zodiak eut la vision très nette d’une guillotine. Dans un éclair blême le couperet qui tombe. Quelque chose se contracta au fond de ses entrailles mais il préféra attribuer ça à son estomac vide et à la fatigue. Il accéléra.

Ils ne croisèrent personne jusqu’au boulevard. Quatre voies de circulation. Zodiak s’arrêta et derrière lui le bruit des pas cessa aussitôt. En face, un camion benne avançait par à-coups dans le couloir des bus. Gyrophare orange sur sa carapace grise et ses dents d’acier qui broient tout ce que les deux gnomes en tenue de luciole lui balancent à travers la gueule. C’était pas sûr que le polac l’enviait pas.

Zodiak sentit un frôlement sur son épaule et se retourna. D’un mouvement du menton Roman lui désigna un type assis sous un Abribus un peu plus loin sur le même trottoir. Un vieux Noir à la moustache grise. Il portait un anorak rouge, usé, trop juste pour lui. Ses avant-bras dépassaient des manches comme des ceps à demi arrachés. Il était seul. Un sac de sport était posé par terre entre ses pieds. Un modèle de trente ans d’âge. Encore un de ces nègres qui avait cru pouvoir s’en sortir par le ring. Coq de combat dans sa jeunesse. Probable. Mais d’autres que lui avaient su mieux encaisser.

Zodiak le dévisagea un long moment et le vieux Black lui rendit son regard. Pas une seule fois il ne cligna des paupières. Il n’avait aucune expression. Zodiak se détourna le premier. Il secoua la tête pour dire non à son beau-frère. Le polac n’insista pas.

Ils passèrent devant le type et Zodiak constata qu’il fixait toujours le même point, à l’endroit précis où ils se tenaient quelques instants plus tôt. Il en conclut que le vieux avait atteint un certain degré de perfection. Le polac ne put s’empêcher de jeter un œil sur le sac.

Ils marchèrent un bout de temps en parallèle avec le camion poubelle. Ils longèrent la façade d’un Quick, puis d’un McDonald’s, puis celle d’un magasin de chaussures et le hublot opaque d’un club privé nommé Le Potemkine. C’est à ce moment-là que la lueur du gyrophare gifla trois fois d’affilée le visage d’un homme en duffle-coat bleu marine qui passait sur le trottoir opposé. Roman le clébard était déjà à l’arrêt, la tête légèrement de biais au bout de son cou tendu. Zodiak ne pouvait pas dire non à chaque fois. Ils lui laissèrent une poignée de secondes d’avance puis traversèrent le boulevard et le prirent en chasse.

L’homme bifurqua dans une rue perpendiculaire. Il marchait vite. D’une main il tenait serré le col de son manteau et de l’autre il portait l’étui d’un instrument, quelque chose d’imposant comme une contrebasse ou un violoncelle. Ses semelles claquèrent sur les dalles d’une petite place carrée. Il y avait là un bâtiment en pierres taillées au fronton duquel était inscrit : Théâtre Municipal. Une dizaine de marches montaient vers une galerie fermée par une grille en fer. Une lyre emblématique et dorée était soudée aux barreaux. L’homme tourna la tête vers des affiches éclairées au néon. Violettes impériales et Les Valses de Vienne. Il ne ralentit pas. Les deux hommes étaient à moins de quinze mètres de lui. Il continuait à se diriger vers le bas de la ville et ça faisait l’affaire de Zodiak.

Les rues rétrécissaient à vue d’œil et la nuit stagnait ici plus longtemps qu’ailleurs. De pleines flaques d’ombre éternelle. Le gars pataugeait là-dedans. Il n’était plus parfois que l’écho du bruit de ses pas et ces deux traits de vapeur qui sortaient de ses narines et montaient en s’effilochant vers des cieux plus clairs. Comme la fumée d’anciens trains en d’anciennes contrées. Quelque chose d’éphémère.

Sans un mot de concertation, Zodiak et Roman se déployèrent.

Trente secondes plus tard, le gars pila et son instrument cogna contre la cuisse de Zodiak. Un sursaut, au dernier moment. Il ne l’avait pas vu, juste senti sa présence, et sans doute qu’il ne le voyait toujours pas. C’était Zodiak qui avait choisi l’endroit, le point de rencontre. De l’angle obscur où il se tenait, il était le seul à pouvoir discerner le visage qui lui faisait face. Plus jeune que ce qu’il pensait. À peine vingt ans. Des lèvres et des yeux écarquillés. Surprise, incompréhension, pas encore de la peur mais ça venait, ça venait.

Zodiak laissa venir.

– Tueur à gages ? lâcha-t-il au bout d’un moment.

Cela semblait être une vraie question. La bouche du type s’ouvrit davantage mais aucun son n’en sortit.

Zodiak s’avança d’un pas et d’un geste désigna l’étui et l’autre aperçut l’espace d’un instant cette main qui se balançait dans l’ombre comme au bout de sa tige une fleur gracile maladivement pâle.

– Tueur à gages ? Sniper ?

Il ne souriait pas. Le gars n’avait pas l’air de piger. Ses yeux allaient et venaient de son instrument à la silhouette opaque qui lui barrait le passage et la panique commençait à fondre sur lui.

– Je… je suis musicien, souffla-t-il.

Zodiak hocha plusieurs fois la tête en silence.

– Ton signe ? fit-il.

– Quoi ?

– Ton signe, répéta Zodiak. Ton signe astrologique.

Le jeune homme lança un regard désespéré à droite, à gauche. Des larmes brillèrent soudain sous ses paupières. Si vite, pensa Zodiak.

– Cancer, dit le type.

Zodiak pinça les lèvres.

– Perdu, dit-il.

– Perdu !

La voix avait surgi de l’obscurité et le musicien sursauta une nouvelle fois et quand il se tourna le polac était déjà dans son dos, tout près, la gueule penchée comme s’il voulait l’embrasser dans le cou ou lui planter ses crocs. Il affichait un large sourire et le jeune homme put voir les quelques dents qui lui faisaient défaut et un étrange petit point blanc collé à son palais. Il eut dans le même laps de temps infime l’intention de fuir et la certitude qu’il n’y parviendrait pas. Son corps n’obéirait pas. Il était planté. Toutes ces absurdités qu’on dit sur la peur qui donne des ailes. La peur donne envie de se répandre. Il ne pouvait même pas crier. Il happa une goulée d’air froid et dit :

– Écoutez, je… je…

– Tu… Tu…, fit le polac.

– Tu veux connaître l’avenir ? dit Zodiak.

Le jeune homme secoua la tête.

– Le tien, précisa Zodiak.

Le polac gloussa et le gars se mit à couiner en silence à l’intérieur de son crâne.

– C’est comme tu veux, dit Zodiak.

– Je… je veux juste que vous me laissiez tranquille, fit le jeune homme.

Sa voix frottait comme un archet sec. Il pouvait sentir le souffle du clébard sur sa nuque, qui lui tournait autour, qui le flairait. Instinctivement il rentra la tête dans les épaules. La première larme glissa sur sa joue comme une goutte de mercure.

– Bien sûr, dit Zodiak.

Il pensa que Sonia n’aimerait pas voir ça. Il pensa qu’elle n’aimerait pas le voir, lui, en train de faire ça. Pas plus avec un jeune musicien qu’avec un vieux Black sonné. Il eut un soupir inaudible.

– Il nous faut un peu d’argent, dit-il.

Le polac allongea la main sous le nez du gars. Une main longue et noueuse.

– Le fric, dit-il.

Le musicien ne lâcha pas son étui. Ses doigts s’affolèrent sur les boutons de son duffle-coat. De sa poche intérieure il sortit un portefeuille que le polac lui arracha et éventra aussi sec. Il en extirpa quatre billets de deux cents et quelques pièces de monnaie et une carte téléphonique, le reste il le laissa tomber à terre. Il recompta l’argent dans le creux de sa paume.

– Huit cent seize, annonça-t-il. Pas d’quoi s’astiquer le gland.

Le jeune homme scrutait le bout de ses souliers en reniflant. Zodiak ne le quittait pas des yeux. Il pensa à Bampi le violoniste qui jouait des mazurkas le jour de son mariage et qui était mort noyé dans l’eau glauque d’un étang du côté de Cologne. C’était en plein hiver comme aujourd’hui. Le violon flottait seul entre les joncs.

– Ce truc-là, ouais, ça doit valoir un paquet, fit le polac.

Il tira sur l’étui du musicien, un coup à lui arracher l’épaule. Les doigts du gars s’accrochèrent un instant à la poignée, puis cédèrent. Cette fois il regarda partir son instrument comme il eût regardé partir son propre bras tout entier et sa bouche et ses yeux s’ouvrirent dans une expression de muette stupeur.

– Rends-lui ça, dit Zodiak.

Le polac se figea.

– Putain, Zod…

– Rends-lui, répéta Zodiak.

Il n’avait pas élevé la voix. Le polac tenta de soutenir son regard. Dans ses bras l’étui évoquait un cercueil, un sarcophage de prince mort-né. Après quelques secondes, il émit un grognement sourd puis lâcha l’instrument qui s’écrasa au sol. Le bruit du choc se répercuta tout au long de la ruelle.

– Apprends d’abord à en jouer, dit Zodiak.

Le musicien se baissa avec prudence, il tendit le bras et récupéra l’étui et le serra fort contre sa jambe. Puis il lança à Zodiak un regard par en dessous dans lequel transparaissaient et sa gratitude et sa soumission. Mais Zodiak s’était déjà éclipsé et le polac avec. Le jour se levait. Le neuf cent vingt-septième jour exactement.





Zodiak ne s’appelait pas encore Zodiak et il faisait déjà partie de la troupe quand les jumeaux les avaient rejoints. Il avait quatre ans de plus qu’eux. Il connaissait le B. A. BA : le marc de café, les lignes de la main. Des trucs de gosses. Il commençait à s’intéresser aux dépouilles de corbeaux. C’est fou ce qu’il y avait comme corbeaux à l’époque.

Ils furent nourris au même sein que lui. Celui de madame Canard cinquième du nom. Un tas de bruits courait sur le sort des quatre qui l’avaient précédée. Selon la source, monsieur Canard les avait respectueusement enterrées une à une avec leurs robes et leur quincaillerie de fiançailles dans l’antique cimetière de Baden-Baden. Vivantes. Ou échangées contre quatre pneus neufs pour sa caravane. Confiées aux soins d’un taxidermiste italo-arménien ou encore revendues à un bordel de Bucarest réservé aux techniciens des centrales nucléaires russes. C’était la rumeur la plus plausible.

Madame Canard cinquième du nom n’avait pas l’air de s’en faire. Peut-être était-elle la seule à connaître la vérité. Elle tenait le frère et la sœur chacun au creux d’un bras et son regard enveloppait comme un voile d’organdi les deux petits crânes duveteux et la paire de bouches ventousées à ses tétons. Roman était de loin le plus glouton. Elle avait un faible pour lui. Il n’était pas rare qu’elle l’endorme dans ses bras en chantonnant : « Vagario… Vagario perdilino… » C’étaient les seules paroles de la berceuse dont elle se souvenait et elle ne connaissait pas d’autres berceuses.

À la saison chaude, les enfants dormaient à la belle étoile dans des berceaux d’osier. Durant les mois d’hiver Zodiak redessinait les constellations sur le plafond de la caravane. Sonia n’emplissait pas encore son sommeil et ses rêves n’avaient pas tous le même visage.





Ils atteignirent le port au moment où le soleil s’élevait derrière la tour d’un ancien fort de garnison. Au loin, vers l’est. Pour l’heure, ce n’était encore qu’un disque blême et froid qu’ils apercevaient entre les mâts des voiliers de plaisance. Ils étaient des centaines amarrés là coque contre coque le long des pontons et tous étaient blancs et immobiles et semblaient attendre sagement le retour de leurs maîtres. Il y avait aussi des yachts de modestes dimensions aux rideaux tirés et des navettes proposant la découverte des îles.

Un unique paquebot hivernait le long d’un môle goudronné et désert.

Vers l’ouest s’étendait le domaine militaire. Des bâtiments longs et rectilignes, hangars, casernes, protégés par des grilles hérissées de piques et ici ou là ces étranges oiseaux des quais, grues et titans dressant leurs membres squelettiques vers le ciel.

L’horizon était bouché. La rade se refermait presque complètement sur elle-même au moyen d’une digue artificielle qu’en des temps plus anciens des bagnards avaient érigée. Ces hommes avaient taillé à la main ces blocs de pierre d’une tonne chacun. Ils les avaient transportés un à un dans de vulgaires barques à rames. Ils les avaient empilés, alignés, sur près d’un kilomètre de long et trente mètres de fond. Certains de ces hommes avaient survécu.

On avait aménagé une brèche dans la digue afin de laisser passer les courants marins et les flots de petites embarcations touristiques. C’est par cette voie que les aventuriers de fin de semaine rejoignaient la haute mer, visage offert au soleil, avec aux lèvres le goût du sel et dans la tête une impression de liberté. Aucun d’entre eux n’avait jamais poussé jusqu’à Cayenne.

Le monde a plusieurs histoires.

Zodiak fixa longtemps la silhouette d’un pêcheur assis sur un pliant face au large au bout d’un ponton. Posé à ses pieds, un seau en plastique ayant contenu de la peinture acrylique. Il était impossible de dire s’il commençait sa journée ou s’il la finissait. Une mouette solitaire plana un instant au-dessus de lui mais le pêcheur ne leva pas la tête et la mouette s’effaça comme de la poussière de craie. Les premières gouttes d’or pâle tombèrent bientôt entre les bateaux.

L’endroit était trop paisible et trop clair. Zodiak avait su tout de suite que ce n’était pas ici qu’ils trouveraient ce qu’ils cherchaient. Ils étaient allés trop loin. Ce soir, cette nuit, il leur faudrait rebrousser chemin et fouiller le quartier qu’ils venaient de traverser. La basse-ville. De l’autre côté de la grande avenue. Fouiller les rues étroites saturées de néons rouges ou verts ou bleu électrique. Fouiller les bars à marins, les bars à putes, parmi les viandards et les assoiffés et toutes ces épaves d’une autre sorte échouées là pour un jour ou une vie. Ceux qui l’ont vraiment fait, le voyage. La traversée. Ceux qui l’ont rêvée. Ceux qui savent et se taisent et ceux qui racontent et racontent et racontent encore leurs mensonges sacrés. Et tous accrochés à quelque chose, un verre, un rade, un souvenir, une fille sur un tabouret qui ressemble tellement à cette autre fille sur un autre tabouret, et tout ça pour arracher une nuit de plus au néant, une nuit de plus à oublier.

Zodiak pouvait comprendre ces hommes. Par dizaines il en avait croisé et il savait écouter et entendre et chez eux les signes étaient presque trop faciles à analyser. Trop évidents. Du matériau rudimentaire. Pour eux, la voix des astres ne lui était pas nécessaire, ni les sixième, septième et huitième sens. Zodiak méprisait ces hommes.

Pour une fois le polac fermait sa gueule et le laissait réfléchir. Sur un bout de trottoir en venant il avait trouvé un bonnet noir orné de deux ours blancs en guise de pompons. Il s’était enfoncé ça sur le crâne et il était content. Et maintenant il était penché au bord du quai, absorbé dans la contemplation de la mousse que produisaient ses propres crachats à la surface de l’eau. S’il se penchait trop il tomberait et probablement se noierait dans les deux mètres de flotte grasse et verdâtre. Zodiak avait déjà envisagé la chose. Cependant, il y avait certaines tâches rebutantes que son beau-frère accomplissait à la perfection. Il risquait d’avoir encore besoin de lui.

Le quai principal était recouvert de dalles que la rosée rendait glissantes. Quelques travailleurs matinaux le traversèrent d’un pas pressé en jetant des bouts de regard vers les deux hommes. L’air demeurait vif et piquant. Le pêcheur n’avait pas bougé d’un poil et Zodiak se demanda si son existence avait un soupçon de réalité. Le polac rouvrit sa gueule à ce moment-là.

– Et si on s’prenait un bateau, Zod ? fit-il en se redressant.

Zodiak ne répondit pas.

À côté d’eux se dressait une statue de bronze, sur un piédestal un homme nu aux courbes féminines et qui pointait son doigt vers le large. Tout un symbole.

– Ça va où par-là ? demanda encore le polac.

Zodiak suivit son regard. L’horizon. Il pensa à l’autre continent et à ces légendes que lui contait son maître. Ces histoires de portes qui ouvrent sur d’autres portes indéfiniment. Et l’histoire de ce fou qui cherchait un grain de sable parmi les grains de sable du désert. Le maître avait un débit lent et pénétrant et sa voix trouvait des résonances au plus profond du cœur du disciple.

Le polac était habitué à ce que ses questions demeurent sans réponse. Il avait déjà oublié. Il voulut cracher une dernière fois dans l’eau mais se manqua et le jet de salive écuma le bout de sa godasse.

– On va manger, dit Zodiak.

Le polac tourna sa figure vers lui. Il découvrit toutes ses dents et approuva vivement de la tête et les ours blancs se balancèrent au sommet de son crâne.





Roman Wojtyla, dit « le polac ». Dieu sait pourquoi. Le jour où Karol Wojtyla avait été élu Pape, le petit Roman avait fait le tour des caravanes en hurlant : « C’est pépé qu’a gagné ! C’est pépé qu’a gagné !… » Il avait entendu son nom à la radio. Il avait sept ans et se marrait comme un bossu. Hélas pour lui, c’était l’heure de la sacro-sainte sieste de monsieur Canard. Réveillé par ces cris, celui-ci avait ouvert sa porte à la volée et collé une baffe au garçon en lui crachant à la figure que son putain de grand-père était à coup sûr un putain d’esclave polonais sodomisé par l’Armée rouge tout entière et balancé après ça au fond d’un putain de puits de charbon où il avait dû crever comme un con la gueule ouverte.

Monsieur Canard connaissait l’Histoire. Et monsieur Canard n’aimait pas ce garçon. On lui avait forcé la main pour l’acheter et c’était une chose qu’il avait du mal à digérer, même avec le temps. Ainsi qu’il l’avait pressenti, le gamin était un bon à rien. Fainéant et retors, tout juste capable de balayer la sciure et de chasser les rats. Sa contribution artistique était nulle et ça faisait de lui une exception. La troupe comptait six enfants à l’époque, qui constituaient la relève. Chacun d’eux s’était spécialisé dans une discipline qu’un aîné leur enseignait. La formation durait des années et les mômes devaient en même temps participer à la vie de la collectivité en s’acquittant au quotidien de certaines tâches ménagères.

Le petit Roman n’avait jamais rien été foutu d’apprendre. Dans aucun domaine. En plus il mangeait comme quatre. Monsieur Canard le soupçonnait même de bouffer les fameux rats qu’il était chargé de décimer. Monsieur Canard se serait depuis longtemps débarrassé de lui s’il n’avait été le frère de Sonia. Celle-là était une perle rare, une pure merveille. Giacomo disait qu’il n’avait jamais eu d’élève aussi doué. Il le disait avec admiration, avec respect, avec aussi un imperceptible tremblement dans la voix qui trahissait ses craintes. Il savait qu’elle ne tarderait pas à le surpasser. Jour après jour Giacomo aiguisait les ailes de celle qui le clouerait au sol à jamais.

Sonia était une travailleuse acharnée et elle possédait la force et la grâce et l’orgueil. Chacune de ses évolutions était une provocation, un défi aux lois terrestres et à la pauvre condition humaine. On eût dit qu’elle était née pour marcher sur un fil. Et Giacomo n’aurait pas été étonné que ce fil lui-même ne fût plus bientôt d’aucune utilité. Il pensait Sonia comme un oiseau, comme un papillon, ou encore comme une étoile en devenir prisonnière de son enveloppe de chair. Giacomo était italien et poète à ses heures mais il connaissait son art mieux que quiconque. C’était à lui qu’avait échu la mission d’aider la chrysalide à se libérer.

Dès les premiers jours, Sonia avait su apprivoiser le vertige et la peur. Les avait-elle seulement connus ? Depuis, elle ne cessait de s’élever. Légère comme on peut imaginer la légèreté d’une âme.

Parfois monsieur Canard se cachait pour la regarder s’exercer. Il en était ému jusqu’aux larmes. Il repartait sans bruit et attendait d’être à bonne distance pour se moucher. La fillette comblait toutes ses espérances et au-delà. Sa mise initiale rapporterait gros. De quoi largement compenser le manque à gagner de son crétin de jumeau. Celui-là, il l’aurait volontiers oublié sur un de ces terrains vagues un de ces matins en levant le camp. Putain de fils de pute.

Lorsqu’il était en colère, monsieur Canard mordait dans son cigarillo et en crachait le bout par terre. Il avait des lèvres plates et saillantes comme un bec de canard mais c’était son vrai nom. Du moins le seul qu’on lui connaissait. Nul n’aurait songé à se moquer de monsieur Canard.

Après l’épisode du pape et de la baffe, le petit Roman s’en était allé trouver Zodiak pour lui demander ce que voulait dire : « sodomisé ». Cette fois-là Zodiak avait répondu à sa question. Mais ce n’était pas le début d’une longue amitié.





À cette heure tous les établissements sous les arcades du port étaient encore fermés. C’étaient de grandes brasseries, des restaurants à poissons et coquillages tenus par d’anciens footballeurs ou d’anciens rugbymen. Des hommes de paille souvent. Et les hommes de fer y passaient de temps en temps pour marquer leur territoire et ingurgiter une douzaine d’huîtres et un loup grillé à l’anis. Ils portaient le costume et le repas était offert.

Zodiak se laissa guider par son beau-frère. Le flair du polac les mena tout droit devant la porte de ce qui était sans doute le seul resto de la ville ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il était situé précisément à l’extrémité de cette grande avenue qui séparait la basse-ville du port.

Ils poussèrent le panneau vitré et entrèrent. Un cuistot de type indien leva les yeux et les laissa s’installer sans mot dire. Sa cuisine était un espace de deux mètres carrés aménagé dans un recoin de la salle avec four et plaque électrique et évier et un semblant de comptoir en contreplaqué. Il se tenait debout là derrière en train d’essuyer des verres comme dans la chanson. Aux heures creuses, il était seul pour faire le service et la bouffe. L’endroit était sombre et bas de plafond. Fréquenté essentiellement par des routiers obligés de traverser la ville pour rejoindre l’autoroute qui s’en allait plus loin vers l’est, vers l’Italie. On y trouvait aussi des musiciens et des prostituées en fin de nuit. La salle comptait une dizaine de tables, toutes libres à cette heure-là excepté la dernière au fond qui était occupée par une fille seule vêtue d’une jupe en skaï mauve et de bottes blanches à franges et talons hauts. Elle lisait le journal local. Elle n’avait pas levé les yeux quand les deux hommes étaient entrés.

Un choix de plats était inscrit sur des sets de table en papier. Le cuistot vint se planter devant eux, son carnet à la main. Zodiak commanda un steak frites et le polac posa son bonnet au sommet d’une bouteille de pili-pili et commanda un steak frites et un plat du jour – poulet basquaise – et une bouteille de rosé. Le cuistot arracha le double de la commande, glissa la feuille sous un cendrier puis retourna derrière son comptoir.

Zodiak observait la fille. Elle avait les jambes croisées sur le côté et une de ses bottes se balançait à un rythme régulier. Il pouvait voir l’usure de la semelle et du talon. Il pensa qu’elle était en train de lire son horoscope. Côté cœur, côté fric. Ça et la rubrique nécrologique pour avoir confirmation que son nom ne s’y trouvait pas encore. Toutes les putes veulent savoir. Le destin et la mort, liés inévitablement. Elle avait au moins compris ça.

Zodiak découpa son steak sans cesser de la fixer. Le polac se retourna une fois vers elle puis revint à son assiette avec un drôle de sourire mais sans rien dire. Il mangea son steak et ses frites et s’attaqua à mains nues à son moignon de poulet. Il laissa l’os et redemanda une corbeille de pain pour saucer le plat et but les trois quarts de la bouteille de vin. Zodiak but le reste.

À la fin du repas, il intercepta le cuistot qui passait avec une tasse de café et lui chuchota quelques mots. Le gars acquiesça. Il alla poser le café devant la fille et lui annonça que l’addition était réglée. Il fit un signe de tête pour désigner la table des deux hommes derrière lui. La fille se pencha un peu et accorda son premier regard à Zodiak. Elle n’avait pas l’air surprise ni heureuse. Zodiak se leva et s’approcha, il tira une chaise et s’assit face à elle. Lui non plus ne souriait pas. Ils se dévisagèrent. Un moment après, la fille poussa un bref soupir et replongea dans son journal.

– C’est pas la peine, dit-elle. J’ai fini ma journée.

Ses ongles étaient peints en mauve comme sa jupe. Sa peau était pâle sous le maquillage et ses yeux cernés. Une pute de quarante ans à l’heure où elle se relâche.

– Je cherche un bar, dit Zodiak. Peut-être que tu pourrais m’aider.

– Ça m’étonnerait, dit la fille.

– Le Globe, ça s’appelle. On m’a dit que ça se trouvait dans le coin.

– Possible, dit la fille. Y a un paquet de rades par ici. Y a même que ça.

– C’est le seul qui m’intéresse, dit Zodiak.

La fille releva le nez et but une gorgée de café. Elle glissa la main à l’intérieur de son sac et en sortit un paquet de gauloises blondes et un briquet. Elle s’alluma une cigarette et reposa le paquet et le briquet sur la table en soufflant la fumée du coin de la bouche. Puis elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Le cuistot évoluait sans bruit à l’autre bout de la salle. Pendant un instant la fille examina Zodiak derrière ses faux cils.

– Tu cherches quoi au juste ? Un bar… ou quelqu’un qui pourrait se trouver dans ce bar ?

– Je cherche ma femme, dit Zodiak.

La fille faillit pouffer. Sa botte cessa de se balancer. Elle demeura les yeux grands ouverts et les sourcils relevés et la cigarette en suspens à dix centimètres de ses lèvres.

– Ta femme ?

Elle n’était pas tout à fait sûre qu’il plaisantait.

Zodiak imagina la gueule qu’elle ferait en voyant le sang gicler du bout de ses seins découpés. Il laissa percer un sourire froid.

– Ma femme, répéta-t-il.

La fille tira une bouffée.

– Si ta femme traîne au Globe…

Elle n’acheva pas sa phrase. Elle eut une moue perplexe et fit tomber sa cendre dans un cendrier.

– Donne-moi ta main, dit Zodiak.

– Quoi ?

– Tu veux connaître l’avenir ?

Elle le fixait maintenant en plissant le front et pendant une fraction de seconde elle retrouva le visage de son enfance.

– Le tien, précisa Zodiak. Je sais lire les lignes. Donne-moi ta main.

La fille hésita. Elle ne savait toujours pas s’il plaisantait ou non. Au bout de quelques secondes elle posa le journal et allongea lentement le bras et présenta sa main à plat, la paume tournée vers le ciel.

– J’espère que c’est pas des conneries, dit-elle.

Zodiak saisit la main par en dessous et se pencha. La peau de la fille était sèche.

– Alors ? dit-elle.

– Tu veux vraiment savoir ? fit Zodiak.

– Pourquoi ? C’est pas bon ?

Zodiak releva les yeux.

– Donnant donnant. D’abord l’adresse du bar.

La fille eut un geste d’agacement. Elle écrasa sa cigarette à demi consumée et repoussa le cendrier.

– L’adresse exacte je la connais pas, dit-elle.

Elle se tut et Zodiak attendit.

– Tu remontes cette avenue. Tu prends la troisième à droite. Puis toujours tout droit. C’est une toute petite rue avec un bar tous les deux pas. Le Globe, c’est le dernier au bout.

Elle avait lâché ça d’un trait, presque sans desserrer les lèvres et sans le regarder. Elle infligea une légère secousse à son poignet et ses quatre bracelets de pacotille s’entrechoquèrent. Elle répéta :

– Alors ?

Zodiak baissa de nouveau les yeux et demeura un moment silencieux à étudier la main ouverte devant lui. Puis il effleura la paume du gras du pouce comme s’il voulait sentir le tracé des sillons dans la chair ou au contraire l’effacer.

– Il y a un homme, dit-il.

– Un homme ? dit la fille.

– Et un autre, et encore un autre, dit Zodiak. Beaucoup d’hommes. Ils viennent à toi. Ils montrent leurs dents, ils ouvrent leurs bras. Mais ils ne t’aiment pas. Et tu ne les aimes pas. Il n’y a pas d’amour. Les hommes s’en vont et tu restes.

– Sans rire, coupa la fille. Si c’est tout ce que tu vois…

– Tu es seule, dit Zodiak. Tu es seule et tu es triste et tu te sens sale. Tu es vide et sale comme une auge où ils ont mangé. Ta propre odeur te dégoûte. Tu fuis le sommeil et le sommeil te fuit. Il y a ces rêves que tu redoutes. Les yeux ouverts, les yeux fermés, c’est pareil. Ils finissent par revenir. Toujours. Ces rêves terribles, et ta pauvre tête s’en remplit mais ce ne sont pas des rêves. Tu penses à ce qui n’est pas. Tu penses à tout ce qui ne sera jamais.

Il marqua une pause et regarda la fille. Il avait senti son bras se raidir, ses muscles imperceptiblement se contracter.

– Il y a un enfant, dit-il.

Elle eut une brusque crispation et voulut retirer sa main mais il la maintenait fermement. Il empêcha ses doigts de se replier.

– Laisse tomber, dit-elle.

Zodiak poursuivit de la même voix froide et creuse comme un tube de métal et sans inflexions.

– Pourquoi les mères renoncent-elles ? dit-il. Pourquoi les mères font et défont ? Par deux fois d’abord tes entrailles ont remué et par deux fois tu as dit non. Et la troisième fois tu n’as rien dit. Tu as laissé faire. Ton ventre a enflé et s’est déchiré. Et l’enfant a crié.

– Arrête, dit la fille. Lâche-moi.

Le polac jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et sourit encore une fois et se cura les dents avec l’ongle de son petit doigt.

– Que lui as-tu donné ? dit Zodiak. Que lui as-tu donné d’autre que la vie ? Et maintenant il est trop tard. Tu souffres mais ce n’est rien comparé aux souffrances à venir. Tu ne l’as pas vu grandir. Tu ne l’as pas vu s’endormir le soir et s’éveiller le matin et courir sous la pluie et sécher ses larmes. Son monde n’est pas le tien. Tu ne connais même pas son visage. Tu ne sais pas la couleur de ses yeux. Tu crois te souvenir mais les yeux des enfants changent et c’est une autre que toi qu’il appelle la nuit.

– Lâche-moi, merde !

Zodiak ne lâchait pas. La fille s’agitait sur sa chaise et tirait sur son bras comme pour se l’arracher. Des spasmes brefs et violents. En même temps elle ne pouvait s’empêcher d’écouter sa propre histoire. Le diable lui tendait le miroir où son âme se reflétait, nue et sans fard et décomposée. Elle la reconnaissait. Elle était forcée d’y croire.

– Laisse-moi, dit-elle encore une fois. Fous-moi la paix.

Sa voix était montée. Le cuistot ne tourna pas la tête. Derrière son comptoir il s’essuya les mains à son tablier et dégagea discrètement la batte de base-ball coincée entre le frigo et l’évier.

– Il te survivra, dit Zodiak. Parmi tous ces hommes qui ne t’aiment pas il y aura celui qui te donnera le poison. Ta mort prendra du temps. Ton corps pourrira de l’intérieur mais les rêves reviendront encore et encore. C’est tout ce qui te restera. Tu les emporteras avec toi. Tu mourras le onzième jour de sa onzième année et l’enfant n’aura jamais prononcé ton nom. Voilà, dit-il.

Il se tut et libéra la main de la fille. C’était terminé. Elle resta quelques secondes à le regarder, la bouche entrouverte et muette et la figure un peu plus pâle sous le maquillage.

– Tu voulais savoir, dit Zodiak.

– Espèce d’enfoiré ! cracha la fille. Petit merdeux !

Zodiak se dressa d’un bloc et elle eut malgré elle un mouvement de recul. Il la fixa une dernière fois et pensa Sonia mon ange, tu m’as pris mon cœur. Tu m’as pris mon cœur et je n’en ai pas d’autre. Puis il retourna vers sa table et passa près du polac et dit : « On y va » et continua sans ralentir jusqu’à la porte.

Le polac prit son bonnet et se leva. Le cuistot ajusta le manche de la batte dans sa main droite, sous le comptoir. Le polac vint vers lui. Il souriait et les ours blancs s’égayaient sur son crâne. Il sortit deux billets de sa poche et les posa à plat sur le comptoir. Le cuistot remercia d’un signe de tête. Le polac tourna les talons et rejoignit son beau-frère sur le trottoir.

– Va te faire foutre, connard ! cria la pute en se levant à moitié.

La porte se referma et la fille retomba sur sa chaise. Elle resta comme ça un long moment sans bouger puis elle s’alluma une autre cigarette. Ses doigts tremblaient. Ses yeux la piquaient. Elle cligna des cils et dit :

– Fais-moi un autre café, Lu. S’il te plaît.

Sa voix était usée. Le cuistot lâcha le manche de la batte.

– Arrosé, ajouta-t-elle.

Son regard plongea d’abord sur le bout de sa botte puis lentement s’éleva jusqu’au plafond, si bas au-dessus de sa tête.





Ils avaient grandi ensemble mais ce n’est qu’au cours de sa douzième année que Zodiak prit réellement conscience de l’existence de Sonia. Et de sa beauté.

C’était un matin d’été au bord d’une rivière, au fond d’une province italienne. Ils allaient souvent en Italie. Ce peuple semblait avoir conservé plus que les autres le goût de la fête et de la poésie et du sacré, ou peut-être le goût de ce mélange. Là-bas le maître Agharâ était attendu comme le Prophète et vénéré tout autant. Des villages entiers se déplaçaient pour venir le consulter. Une file se formait devant la porte de sa caravane, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous patients et silencieux malgré leurs yeux brillants. Tous brûlant de savoir. Ils payaient en monnaie courante ou en antiques pièces d’or déterrées ou en poulets ou en barriques de vin noir. Monsieur Canard passait dans le rang avec au bec le sourire juste, le seul qui convenait. Ces gens comprenaient la nécessité de l’offrande. Un jeune garçon lui avait un jour tendu un fusil mauser de l’armée allemande ainsi que deux grenades à main en jurant que c’était le seul bien qu’il possédait. Il n’avait pas besoin de jurer. Les hommes se découvraient en pénétrant l’antre du maître.

L’endroit n’avait rien de paradisiaque. Ce matin-là, le soleil illuminait le tambour en aluminium d’une machine à laver renversée au beau milieu du ruisseau. Le filet d’eau sombre rampait sans bruit entre deux hautes berges comme un reptile d’un autre âge. La petite colline en face n’était rien d’autre qu’une décharge calcinée et vaguement recouverte d’un linceul de terre noirâtre et plus loin, à cinq cents mètres à vol d’oiseau, par-dessus la campagne rase, on pouvait distinguer le faîtage en dents de scie d’une fabrique de textiles avec ses trois cheminées de briques exhalant une fumée épaisse et rose au couchant.

Il n’y avait guère que des corbeaux pour survoler les parages.

Ce matin-là toujours flottait dans l’air un lourd fumet de concentré de vanille, quelque chose de presque palpable et écœurant. Zodiak cherchait un coin tranquille à l’écart pour uriner. Il avait pris la direction de la rivière. Il s’arrêta derrière un fourré, pissa sur une souche bouffée de moisissure et se reboutonna. C’est à l’instant de repartir qu’il entendit un bruit. Il en reconnut aussitôt l’origine. Du bout des doigts il écarta les pans d’un rideau de ronces et coula son regard au travers.

La première chose qu’il vit fut le dos large et la large croupe rebondie de madame Canard cinquième du nom. Elle se tenait sur la berge à quinze pas de lui. Elle bourdonnait. De ses lèvres closes émanait une mélopée sans paroles, sans début et sans fin. Ruban d’âme errante s’enroulant sur lui-même, se déroulant, les variations de quelques mesures sans cesse recommencées et toujours différentes. Enfin un air mélancolique et grave mais non dénué d’ironie. Le chant de madame Canard. Zodiak savait déjà que l’on pouvait, par ce chant, évaluer la distance qui sépare nos rêves de la réalité.

La femme était debout et penchée vers l’avant. Seuls ses bras remuaient, décrivant des mouvements doux et suaves, à l’aune de la mélodie. L’espace d’un instant, Zodiak se demanda si madame Canard ne préparait pas un nouveau numéro de pantomime. Mais l’instant d’après elle s’écarta d’un pas sur le côté et lui dévoila ainsi la véritable nature de sa partition.

C’était une masse de cheveux blonds. Une toison épaisse et longue et soyeuse et irradiant des reflets d’or et de cuivre. Elle appartenait à une très jeune fille, une enfant. Zodiak la reconnut comme il avait reconnu le chant. C’est la sœur de Roman, pensa-t-il en premier lieu, puis le prénom de la fillette lui traversa l’esprit – le maître aurait dit avec la clarté et la fulgurance d’une nova – et il ne put réprimer le besoin immédiat de le prononcer. Ses lèvres s’ouvrirent à peine. Dans un souffle il exhala le nom unique : « Sonia », et dit de cette façon cela sonnait comme une prière, comme un souhait. Il eût cité pareillement le nom d’une nouvelle planète ou d’une île inconnue ou d’une terre longtemps tenue secrète et soudain révélée.

Alors, Zodiak eut le pressentiment que la fameuse distance pouvait se réduire, voire s’effacer.

Madame Canard tenait dans une main un peigne d’ivoire à sept dents avec lequel elle ratissait les cheveux encore humides de l’enfant, et reproduisait ce même geste du plat de son autre main, mais ce n’était plus alors qu’un frôlement, une caresse.

La fillette était assise sur la branche d’un platane arrachée et coincée en travers de la berge. À près d’un mètre au-dessus du sol. Sa somptueuse chevelure n’avait jamais été taillée et descendait plus bas que ses reins. Ses jambes ne se balançaient pas. Elle se tenait le dos bien droit et sans bouger et cela dura longtemps.

Puis le chant cessa. Madame Canard s’était tue et semblait contempler son ouvrage. Puis elle pinça le peigne entre ses lèvres et rassembla sur son crâne ses propres cheveux qui étaient longs aussi mais bouclés et d’une teinte brune parsemée de filaments gris. Elle conserva un instant cette position, les coudes en l’air, les mains autour de son éphémère chignon. Puis elle relâcha le tout avec un profond soupir. Elle reprit le peigne et murmura quelques mots, trop bas pour que Zodiak pût les comprendre. La gamine ne tourna pas la tête.

Elle ne tourna pas la tête non plus quand madame Canard fit volte-face et s’éloigna. La femme passa à trois mètres de Zodiak. Il s’accroupit au creux de son fourré et ne fit plus un geste et les bruits de pas s’estompèrent et bientôt il n’y eut plus que le chuintement de la rivière et le silence autour. Alors, avec d’infinies précautions, il se releva et glissa de nouveau son regard à travers les ronces.

Elle semblait posée là pour l’éternité. Zodiak ne voyait pas son visage. Il se demanda si elle était triste, si elle était en train de pleurer, ou si elle souriait, ou bien si elle attendait simplement quelque chose. Quelqu’un.

Il resta ainsi à s’interroger et cela dura encore longtemps.

S’il y eut un signal quelconque, il ne le perçut pas. Les mains de la fillette apparurent soudain de chaque côté de son bassin. Elle prit appui sur le tronçon de bois, se souleva à la seule force des bras pour décoller son séant, ses jambes se tendirent à l’équerre, puis dans un balancement fluide elle les replia sous elle et se dressa de tout son long et se retrouva debout en équilibre sur son perchoir.

Ce n’est qu’à ce moment-là que Zodiak réalisa qu’elle était nue. Une enfant nue sur une branche dans un jardin de misère.

Sa peau était diaphane hormis une empreinte rose évanescente que l’écorce avait laissée au bas de ses fesses. On pouvait songer à un elfe, à une fée, ou à quelque autre créature de légende ou à l’idée qu’on peut s’en faire. En plus de la grâce, il se dégageait d’elle une impression de grande sérénité et Zodiak fut certain de voir se dessiner autour de sa silhouette un halo de lumière, mais ce n’était peut-être que le reflet des premiers rayons du soleil sur ses longs cheveux dorés.

La branche n’était pas plus épaisse qu’un poteau de ligne téléphonique. Elle se tenait là-dessus le corps parfaitement droit mais sans raideur et sans la moindre oscillation. Un ouragan ne l’aurait pas fait vaciller. Elle demeura un long moment dans cette posture et durant tout ce temps Zodiak sentit grossir et s’amplifier les battements de son cœur.

Puis il vit les bras de la fillette remonter lentement ensemble au-dessus de sa tête pour ensuite se séparer et décrire chacun de son côté une courbe parfaite semblable à un mouvement de brasse vertical et s’immobiliser enfin, tendus et la paume tournée vers le bas, en position de croix.

Puis il vit ses talons se soulever, avec une lenteur plus grande encore, se soulever et soulevant le reste de son corps, sans trembler, sans faillir, et il vit les tendons saillir sous la chair des mollets blanche comme des os de seiche et il connut soudain la souffrance. Il avait mal pour elle. Au fur et à mesure qu’elle se hissait il sentait ses propres muscles se contracter, formant de petites boules compactes et dures, prêtes à imploser.

La jeune fille ne fut bientôt plus reliée à l’arbre que par l’extrême pointe de ses orteils. La plante des pieds dans l’alignement des jambes. Et toujours sans le moindre signe de faiblesse, sans la moindre trace apparente d’effort. Il pensa à une danseuse. Une ballerine. Il n’en avait jamais vue.

(Qui la retiendra ?)

Il s’attendait à chaque instant à la voir prendre son envol, se défaire de ses dernières attaches et décoller et s’élever toujours plus haut vers la source de la lumière. Il était prêt désormais à voir ça et il savait dans le même temps que cela lui arracherait les entrailles.

Mais la fillette ne bougea pas. Le plus beau restait à venir.

Elle jaillit tout à coup du ventre plat de la rivière. Soufflée comme une simple tige, comme une vivante brindille effilée et tellement délicate. Son corps semblait peint à la main, couleur d’azur avec de minuscules anneaux de nuit. Elle zébrait l’air de ses vols courts et cinglants. Sa double paire d’ailes transparentes et plus fines et plus légères que des lamelles de papier et leurs battements invisibles à l’œil nu, fractionnant le temps en autant d’ellipses infinitésimales.

C’était une demoiselle. Agrion jouvencelle. Une autre créature de légende.

La libellule traça quelques zigzags autour de l’enfant, quelques mystérieux signes cabalistiques connus d’elle seule, puis vint se poser en douceur sur le dos de sa main droite et nul n’aurait pu dire à cet instant laquelle des deux soutenait l’autre.

Pour la première fois, la fillette tourna la tête. Elle offrit à l’insecte un sourire radieux.

On avait quitté les mondes connus. Ni sur la terre ni dans les cieux. Ailleurs.

Ce fut pour lui un éblouissement. Ce fut une révélation. Il se dégageait de cette scène une harmonie dont il n’avait jamais eu connaissance jusqu’à ce jour, et cette harmonie déteignait sur toutes les choses alentour, vivantes ou mortes ou décomposées, sur la fange et la boue, sur l’écume sale du ruisseau, sur la puanteur de l’air qu’il respirait, sur le cri lugubre des oiseaux noirs, englobait toutes ces choses et les dévorait de l’intérieur, les transformait.

Mille fois par la suite il devait ressasser cette scène dans sa tête. Il devait y réfléchir et l’analyser et en tirer la conclusion que la réalité n’existait pas. Pas plus que le rêve. La réalité n’était qu’un leurre, une illusion, que l’Idéal pouvait changer à volonté.

De quoi parles-tu, mon amour ? lui dirait-elle.

Tu sais très bien, mon amour, de quoi je parle. Je parle de la même chose que toi. Je parle de Spoleto, de la rivière, de la demoiselle.

Une demoiselle ? C’est vrai ?

Elle avait de la malice au fond des pupilles. Elle laisserait échapper son petit rire de gorge, pointu et gentiment moqueur.

Zodiak parle toujours de la même chose.

Mais il avait douze ans ce matin-là et elle en avait huit et tout ce qu’il comprit dans l’immédiat c’était qu’il devait rester auprès d’elle pour l’éternité.

Ses doigts se refermèrent sur les épines des ronces. Il ne sentit pas la première larme couler. Il regardait l’enfant. Il écoutait la mélodie de son nom répétée inlassablement. La voix du dedans qui chantait Sonia, Sonia, Sonia…

Sonia.

Celle qui donne à la fois la douleur et la joie.

Et cela dura longtemps.

Et puis le nom de l’enfant éclata soudain dans un cri qui lui fit l’effet d’une gifle. Il leva les yeux et aperçut sur la berge d’en face, au sommet de la petite colline d’immondices, une silhouette dressée à contre-jour. C’était Roman. Le frère. Il avait à la bouche un large sourire de vainqueur. Il cria encore une fois et leva haut la main et présenta à sa sœur l’énorme rat roux qu’il tenait par le bout de la queue.

Le rongeur n’était pas mort. Il se débattait dans le vide. Il se contorsionnait avec rage, dans l’espoir de mordre cette main qui le retenait prisonnier ou dans l’espoir de bouffer sa propre queue pour se délivrer.

La demoiselle, effrayée, avait fui. On ne la revit pas.





Il était trois heures de l’après-midi et le polac dormait depuis plus de deux heures. Sa longue carcasse efflanquée posée en vrac sur un tapis de sable gris. Le haut du crâne coincé sous un rocher. Il avait quitté ses baskets avant de s’étendre et une de ses chaussettes manquait. La mer venait mourir à ses pieds. On aurait dit un cadavre recraché par les flots.

Zodiak était assis un peu plus haut dans un nid de rochers. Les pierres avaient toutes les tailles et toutes les formes et semblaient demeurées là comme les vestiges d’un ancestral chaos. Peut-être les restes d’éboulis d’une falaise désagrégée, tous les morceaux que la mer n’avait pu engloutir.

Zodiak laissait reposer son corps mais il y avait longtemps qu’il ne dormait plus. Une large portion d’horizon s’offrait à sa vue, l’eau bleu foncé et le ciel bleu pâle. Il n’y avait pas un souffle d’air. Il avait presque chaud. Il aurait pu se souvenir de certains hivers passés dans des contrées d’ombre et de givre mais ce n’était pas à cela qu’il pensait.

Rien ne filtrait par la mince fente de son regard.

Sous la paume de sa main la roche était tiède. Écorce minérale qu’il grattait machinalement du bout de l’ongle et dont la rugosité lui rappelait celle d’une autre pierre que le maître lui avait donnée, autrefois, nombre d’années en arrière.

Un fragment du rocher de Los. Si tu vas trop loin, avait dit le maître, ou trop près, si tu crains de te perdre, touche-le. Il te ramènera.

La pierre avait l’aspect d’une courte pointe de flèche grossièrement taillée dans le silex par un enfant des cavernes. Mais ce n’était pas du silex.

Qui d’autre qu’Agharâ avait approché le mythique rocher ?

Zodiak gardait toujours quelque part sur lui ce précieux fragment. Il le caressait parfois, du gras du pouce, comme d’autres égrènent les perles d’un chapelet. Pour trouver la paix.



Ils avaient marché longtemps. Tout le matin. Au sortir du restaurant, ils étaient d’abord retournés sur le port. Le pêcheur était toujours là au bout du ponton et toujours immobile et peut-être ne faisait-il pas autre chose que noyer patiemment un vieux poisson domestique, fidèle compagnon de bocal, l’euthanasier au bout de sa ligne avec des larmes plein les yeux.

Sur les quais, cafés et brasseries ouvraient leurs portes. Des serveurs installaient leur terrasse. Les présentoirs fleurissaient aux seuils des magasins de souvenirs. Partout des gerbes de marchandises hétéroclites. Articles décoratifs, articles de plage, articles de pêche, dérisoire trésor de guerre économique.

Les deux hommes avaient longé sans hâte les devantures des boutiques. Roman s’arrêtait souvent. Il regardait tout. Il s’approchait. Tendait la main vers un casier. Il touchait. Il reniflait. Dans une vague conque rose en céramique il avait vraiment cru entendre la mer – Putain, Zod, ça marche ! – Il avait le regard des premiers Indiens troquant leur âme pour des colifichets.

Le polac était tombé en admiration devant un mannequin qui faisait presque sa taille. Un homme-grenouille en pied, équipé d’une combinaison de latex et de bouteilles d’oxygène. Paré pour la chasse dans les grands fonds. Il avait fini par décrocher le fusil-harpon que le bonhomme tenait à la main. Avec application il avait visé sa proie, requin ou rat, puis l’avait transpercée de part en part avec un bruit de bouche. Il souriait comme un gosse. Il avait rendu l’arme au plongeur.

Deux vieux pointus finissaient leurs jours dans la dernière anse du port tels des vieux morses dans la fosse d’un zoo. Aucun homme n’était monté à bord depuis des lustres. À croire qu’ils étaient tous morts ou exilés, ces hommes-là.

Des Maghrébins sans âge étaient assis sur un petit muret face aux bateaux. Ils se retrouvaient là dès le matin, désœuvrés aussi, discutant parfois à voix basse ou se taisant et tournant leurs regards et leurs pensées vers le large, vers d’autres temps, d’autres lieux, avec la terrible certitude qu’ils n’appartenaient qu’à eux et qu’ils étaient perdus à jamais.

Des goélands ricanaient nerveusement haut au-dessus de leurs crânes. Et peu à peu les terrasses se remplissaient.

Zodiak observait tout ça. Les gestes, les attitudes, les regards. Les détails. Il enregistrait tout. Non plus, comme par le passé, à de simples fins d’analyse et de compréhension globale du monde, mais plutôt dans le souci de ne pas laisser échapper le moindre signe qui eût pu le guider vers le seul et unique objet de sa quête. Il n’était pas question de hasard. Il était question du destin et de sa mécanique complexe. Chaque élément inéluctablement relié à l’autre et à l’autre et à celui d’avant et à celui d’après et tous par des liens parfois si ténus ou si enchevêtrés qu’ils paraissaient inextricables. Mais c’était à lui de les démêler et il s’y appliquait sans relâche car il savait qu’au bout d’un de ces tortueux parcours il trouverait forcément ce qu’il cherchait. Son amour. Et il savait aussi qu’il n’avait pas d’autres choix que celui de continuer à chercher car il ne pouvait pas vivre sans son amour. Il en avait déjà eu la preuve. Maintes preuves concrètes. Sans son amour, il n’était plus un être humain. Pire qu’un serpent froid, pire qu’un loup blessé sans son amour il en était réduit à une créature sans nom chaque jour plus solitaire et chaque jour plus cruelle. Une créature en danger, et dangereuse, qui s’abreuvait la nuit à la source du mal, là où nul autre animal n’oserait même tremper ses lèvres.

En de rares moments de doute, il se disait que le champ des possibles était infini. Les chemins aussi nombreux que les étoiles et comme elles certains peut-être partis en poussière longtemps avant que leur éclat trompeur ne nous parvienne. Il avait peur.

Dans ces moments-là, il frottait entre ses doigts la pierre du maître.

Les deux hommes avaient quitté le port. Ils avaient franchi une esplanade qui faisait office de parking. Ici, deux cerbères miséreux et vociférants se disputaient le privilège de placer les voitures en échange d’une pièce. Un troisième était assis en tailleur un peu plus loin dans un carré de pelouse lépreuse. Le regard dans le vide. Un grand chien jaune gisait à ses côtés. Un pansement d’une blancheur immaculée entourait le haut d’une de ses pattes postérieures. La bête était couchée sur le flanc, les yeux clos, les membres raides, le ventre boursouflé qui semblait promis aux coups de becs – elle avait tout d’une imminente charogne.

Le soleil commençait à cogner et le polac avait enlevé son bonnet et l’avait fourré en boule au fond de sa poche.

Ils avaient continué côte à côte en suivant le littoral. Longtemps. En silence. Ils s’étaient engagés sur une étroite corniche s’élevant en pente douce et surplombant la mer. De l’autre côté de la route, poussait une petite colline de résineux. Les habitations s’y faisaient plus rares à mesure qu’ils avançaient, et plus riches. Somptueuses demeures blanches de la Belle Époque à demi dissimulées entre les pins parasol, les acacias, les tamaris, les lauriers-roses, tels des palais de princes arabes au milieu d’une oasis. Certaines transformées en hôtels de luxe.

Ils étaient toujours entre les frontières de la ville mais la ville paraissait maintenant très loin derrière eux et ils marchaient comme s’ils ne devaient jamais plus y remettre les pieds.

Roman s’était mis à transpirer. À haleter. Il avait décroché un peu mais il ne se plaignait pas. Une seule fois il avait demandé où ils allaient – On va où Zod, on va où ? – mais personne n’avait daigné lui répondre et depuis le polac suivait sans un mot.

Les quelques piétons croisés sur la corniche les regardaient non comme des vagabonds mais comme des fantômes de vagabonds. Sans trop y croire. Ils avaient parcouru sans doute plusieurs kilomètres ainsi, puis Zodiak avait découvert au détour d’un lacet le départ d’un escalier métallique qui s’avançait en promontoire au-dessus du vide et paraissait plonger à pic dans la mer. Il s’était penché pour voir. Il avait vu une petite crique trente mètre plus bas. Ils étaient descendus.

Les marches de l’escalier étaient étroites et ne semblaient tenir par endroits que par une mince croûte de rouille. Le polac avançait là-dessus pas à pas, en s’agrippant à la rampe unique. Au bord des lèvres une légère nausée. Arrivé en bas sur le sable il avait eu l’impression que la plage entière continuait à tanguer sous ses pieds. Il était midi et le soleil plombait à la verticale. L’endroit était désert.

En grimpant sur le dos plat d’un énorme rocher Zodiak avait aperçu une autre crique un peu plus loin. Celle-là plus petite et qui semblait encore plus sauvage et abandonnée. C’était celle qu’aurait choisie n’importe quel contrebandier pour son commerce.

Ils s’y étaient rendus en sautillant de roche en roche comme sur un immense jeu de marelle. Le polac n’avait eu d’yeux que pour cette petite langue de sable qui appelait son corps rompu. Il avait quitté ses godasses et s’était laissé choir et la minute suivante il dormait.

Zodiak était resté quelques instants debout à scruter les alentours, à la fois pour apprécier la beauté du site et pour s’assurer de sa tranquillité. Puis il s’était assis dans un creux de rochers et son tour de garde durait maintenant depuis plus de quatre heures.

Un crabe minuscule s’était arrêté sur la roche près de son pouce. Zodiak l’observa un moment et il fut certain d’être observé en retour par une paire de microscopiques yeux noirs. Puis la bestiole reprit sa marche. Zodiak ne fit pas un geste.

Il releva la tête et il vit que la vieille dame était de nouveau tournée vers lui. Elle le fixait et ne s’en cachait pas. En réalité, il avait dû somnoler quelques minutes durant ces heures passées et lorsqu’il avait retrouvé tous ses esprits elle était là. À moins de trente pas. Assise sur un gros rocher en forme de baleine.

Elle avait dû être d’une grande beauté dans sa jeunesse et quelque chose de cet éclat ancien demeurait dans son maintien et dans son regard. Sa chevelure flottait sur ses épaules, encore souple et abondante et de la teinte grise, laiteuse, des perles de culture. Elle tenait à la main une canne grossière, un simple bâton taillé dans le buis. Du bout de cette canne elle effleurait le dos du rocher entre ses pieds comme pour y tracer les lignes d’un poème que la mer lui aurait inspiré ou quelque longue formule secrète. Et de temps en temps elle tournait la tête vers Zodiak et le regardait.

Zodiak se demanda quel âge pourrait avoir sa propre mère et si elle était morte. Puis il se dit que bien sûr elle était morte sinon il ne serait pas là. Il y avait longtemps qu’il ne lui avait pas parlé. Ils s’étaient quelquefois donné rendez-vous dans une antichambre de ses rêves. La pièce était plongée dans la pénombre et leurs traits à tous deux étaient flous et changeants. La voix de l’enfant n’était qu’un murmure mais elle remplissait son crâne. Il posait des questions auxquelles la femme ne répondait pas. Curieusement, lorsqu’il s’adressait à elle, il lui disait « Mère » et la vouvoyait.

Il n’avait jamais parlé de ça à personne. Surtout pas à son amour.

Le jour déclinait. Le soleil basculait sur un autre versant du monde, dans son sillage la traîne sanglante de sa robe du soir balayant la poussière des eaux. Zodiak se leva et s’étira. Il sauta sur le sable. Il posa une semelle sur la forme sombre étendue par terre et la secoua. Le polac grogna un bon moment avant de se dresser en sursaut sur son séant. Il jeta un œil effaré autour de lui, puis il parut reconnaître l’endroit et l’homme debout à ses côtés et il poussa un profond soupir. Son unique chaussette gisait dans une frange d’écume. Sa joue gauche le brûlait. Ce côté était resté exposé au soleil et la peau avait maintenant la couleur de la terre cuite. L’autre joue était fardée d’une fine pellicule de sable. Il en avait aussi dans les cheveux et dans les poils blonds et clairsemés de sa barbe. Il se passa la main sur le visage et considéra un instant le bout de ses doigts. Il soupira une nouvelle fois.

Zodiak attendait.

Le polac retira sa chaussette. Il se mit debout et releva les bords de son pantalon et s’avança tout droit dans la mer à longues enjambées. Lorsqu’il s’arrêta, il avait de l’eau jusqu’aux genoux. Il se pencha et plongea la tête sous la surface à la façon d’un oiseau pêcheur. Il y eut un bref instant de silence total, puis la tête du polac émergea dans un grand bruit de souffle et dans les éclaboussures. Il s’ébroua et secoua sa tignasse et se frotta encore une fois la figure, puis il porta un peu d’eau salée à sa bouche et se gargarisa, gueule béante renversée vers le ciel comme pour un grand cri muet de douleur ou de rage ou de joie, puis il gonfla les joues et recracha l’eau en geyser et il ne lui resta plus que le goût amer du sel sur la langue et contre la voûte du palais.

Il retourna sur le rivage. Il remit sa chaussette et ses baskets. Fin prêt, il fit claquer sa langue.

– Putain, j’boufferais bien quelque chose, dit-il.

Ses cheveux en bataille dégoulinaient sur son crâne comme une brassée d’algues.

Zodiak se détourna.

La vieille dame avait disparu. En passant près du rocher baleine, Zodiak se pencha et l’examina. La roche était vierge de tout message.

Ils reprirent le chemin de la ville.





C’est au terme de cette même année que Zodiak acquit son premier grade et ce surnom qui allait en découler et qui deviendrait rapidement son unique patronyme car personne ne l’appellerait plus jamais autrement.

L’année de ses douze ans.

Le maître Agharâ avait fait parvenir un télégramme à une adresse de Brooklyn, New York, États-Unis. Cinq jours plus tard, l’homme se présentait à la porte de la caravane. Un homme assez âgé, de petite taille, au corps maigre et sec, aux épaules voûtées. Il était vêtu de noir. Un chapeau noir à larges bords et une redingote noire et des bottines noires et fourrées et il tenait à la main un gros sac à soufflets qui semblait plus lourd que sa personne. On eût dit un merle à lunettes, une caricature de docteur dans un dessin animé d’avant-guerre. Il se nommait Nathanaël Wiesenthal. Il venait de parcourir onze mille cinq cents kilomètres en avion, en taxi et à pied, par-delà les montagnes et les océans. Il arrivait le jour où le maître avait prévu qu’il arriverait.

Monsieur Canard n’avait pas rechigné à débourser l’argent du voyage ni la somme que coûterait l’intervention de monsieur Wiesenthal. Les requêtes du maître étaient rares et justifiées. Dans son domaine, Nathanaël Wiesenthal était le meilleur. Le seul au monde capable de réaliser exactement ce que le maître attendait. À la perfection.

C’était un mois de décembre et la troupe était bloquée depuis deux semaines au pied d’un col des Carpates. La neige recouvrait tout. La température oscillait entre dix et vingt degrés au-dessous de zéro. Des spectres de brouillard flottaient dans l’air à hauteur d’yeux et s’étiraient, s’effilochaient, se déchiquetaient avec une extrême lenteur, pour se reformer un peu plus loin au fil d’une onde invisible. Le ciel au-dessus était un tapis de cendres. Dans le silence ouaté on entendait parfois une branche de conifère craquer sous le poids des congères.

Pourtant l’homme était là. Le jour dit, à l’heure dite. Et noir comme un tronc mort.

Zodiak avait entendu frapper à la porte. Allongé torse nu sur sa couche il attendait. Il n’avait pas peur. Agharâ lui avait longuement expliqué les choses. Ils avaient dit les mots ensemble. Il n’avait pas fait d’erreur. Puis le maître lui avait fait boire quelques gouttes d’un liquide épais et douceâtre et peu à peu il avait senti son corps s’amollir et se détendre. Et à présent son esprit même était semblable à ces petites flammes vaporeuses qu’il voyait dériver de l’autre côté de la fenêtre.

Il était prêt.

Agharâ ouvrit la porte de la caravane. L’homme ôta son chapeau et entra, auréolé d’une haleine de glace. Il posa le sac à ses pieds et le chapeau par-dessus, puis il prit la main du maître entre les siennes et la serra en inclinant la tête dans une sorte de sobre révérence. Puis les deux hommes s’enlacèrent et s’étreignirent sans un mot. Le maître mesurait deux bonnes têtes de plus que l’arrivant.

Zodiak ne pouvait pas les voir. L’espace qu’il occupait, au fond de la caravane, était séparé du reste par un rideau de velours sombre. Il savait bon nombre de choses sur l’homme mais il ne connaissait pas encore son visage. Il continua d’observer les filaments de brume à travers la vitre. Chaque mouvement qu’il faisait lui prenait un temps infini.

Les deux hommes tinrent conversation derrière la tenture. Leurs voix lui parvenaient dans un simple murmure, étouffé et monocorde. Il crut y reconnaître des bribes de yiddish mais c’était une langue qu’il maîtrisait mal à l’époque – et peut-être le maître l’utilisait-il à cet escient. Il ne fit aucun effort pour saisir le sens de leurs paroles. Lorsque le silence revint, il sut que le rideau n’allait pas tarder à s’ouvrir. Il tourna la tête pour faire face. Il vit l’étoffe de velours ondoyer subrepticement puis les anneaux glissèrent sur la tringle de laiton et il découvrit le visage de Nathanaël Wiesenthal.

L’homme s’était délesté de son manteau. Il portait un gilet sur sa chemise et son col s’ornait d’un nœud papillon. Son regard ne fit qu’effleurer celui du jeune garçon, descendant aussitôt et s’attardant en revanche sur le buste dénudé. Sur le torse, sur le ventre. Et tout en l’examinant, l’homme ôta ses boutons de manchettes et les fit glisser dans la poche de son pantalon et retroussa avec soin chacune de ses manches en quatre plis égaux. Des gestes précis et mesurés. Au bout d’un moment, il se pencha et posa une main à plat sur le corps du garçon. Zodiak en sentit à peine le contact. L’homme caressa la peau, lissa, pressa et pinça entre ses doigts comme s’il cherchait à apprécier la qualité d’un cuir, sa texture et sa souplesse. Le maître attendait debout dans son dos. Zodiak se laissa faire sans broncher.

Puis l’homme se redressa et il eut un bref hochement de tête. Il ne souriait pas mais ses pupilles brillaient derrière le verre de ses lunettes. Il retourna chercher son sac à soufflets et au passage glissa un mot au maître et le maître disparut et réapparut un instant après avec une petite cuvette en faïence remplie d’eau chaude qu’il déposa au pied de la couchette.

Nathanaël Wiesenthal déballa ses ustensiles, il fit craquer tous ses doigts d’un seul coup et le travail put commencer. Le maître se retira en fermant le rideau derrière lui. Zodiak tourna de nouveau les yeux vers la fenêtre. Vers le brouillard et le givre. Il aimait beaucoup cette saison.

Cela dura trois jours et quatre nuits, presque sans discontinuer. Il y eut tout de même quelques pauses – quand l’homme soulevait ses besicles et se frottait le coin des yeux entre le pouce et l’index. Il s’évanouissait alors comme une ombre de l’autre côté de la tenture pour s’assoupir une heure ou deux et Zodiak ne s’apercevait pas toujours de son absence. L’homme profitait également de ces courts répits pour partager le thé du maître, tous deux soufflant sur les tasses et chuchotant, ou encore pour se sustenter avec une assiette froide apportée par Louisa. Et parfois c’était Agharâ lui-même qui faisait une brève apparition de leur côté, pour changer l’eau de la cuvette ou redonner une goutte de cet élixir douceâtre au jeune garçon.

Zodiak était dans un état second. Hormis la toute première piqûre de l’aiguille lui transperçant la chair, il ne connut pas de véritable douleur. Rien qu’une sensation de chaleur vive et permanente sur le haut du corps, à fleur de peau, semblable à la brûlure d’un coup de soleil.

L’homme avait commencé par lui raser le buste. Entièrement. Méticuleusement. Du bas-ventre aux épaules, rasé puis épilé à la pince le plus infime poil de duvet jusqu’à ce que la peau fût aussi lisse que la coquille d’un œuf. Il avait oint cette même surface d’un onguent transparent et gras. Puis il l’avait rincée à l’eau claire et ce n’est qu’après cela qu’il s’était mis à piquer.

Les aiguilles étaient très courtes et fichées dans des sortes de dés à coudre que l’homme enfilait au bout des doigts – parfois deux ou trois à la fois. Une morsure nette et précise dans la chair. Une minuscule perle de sang. Une autre morsure. Une autre perle. Et cela sans cesse recommencé durant trois jours et quatre nuits, une par une, sur chaque pore, une myriade, une galaxie entière de morsures et de perles. L’eau de la cuvette prenant d’heure en heure une teinte rouge rosé.

Mais Zodiak ne souffrait pas. Ses seules sensations vives étaient d’ordre olfactif. Il baignait dans un monde de fragrances. Inscrites à jamais dans sa mémoire les odeurs de l’alcool, des encres, des pigments, des poudres, des baumes fixants et de tous ces produits que l’homme utilisait. L’odeur du sang aussi, et celle de l’homme lui-même lorsqu’il restait penché de longues minutes sur sa poitrine.

Pas une seule fois Nathanaël Wiesenthal ne lui adressa la parole.

Il repartit au matin du quatrième jour avec son sac et son chapeau et sa redingote et sa frêle silhouette noire s’évanouit progressivement dans le lointain comme aspirée par le désert immaculé. Zodiak ne le revit jamais.

Durant une semaine encore il resta alité et conserva sur le buste un cataplasme humide que l’homme y avait posé. Le maître ne lui donna plus à boire de son mystérieux breuvage et peu à peu il émergea de son état d’engourdissement. Son esprit refit surface, ses sensations s’éveillèrent et avec elles la douleur.

Dans la phase ultime, il eut mal à hurler. Mais il serra les mâchoires et ne laissa rien filtrer, pas même un râle. Dehors la neige s’était remise à tomber. Tout le campement hibernait comme un gigantesque lombric enroulé sur lui-même. Personne ne mettait le nez dehors sauf la vieille Louisa, obligée de passer de caravane en caravane afin de distribuer les repas.

Puis un après-midi, à l’heure du thé, le maître vint s’asseoir auprès du jeune garçon. Il lui passa la main sur le front et lui dit que le moment était venu et il souleva avec précaution le cataplasme. Zodiak guettait son regard et il crut y voir briller une lueur d’admiration, fugace et spontanée. Le maître alla chercher un miroir. Il le tint à l’horizontale au-dessus du buste dénudé et Zodiak leva lentement les yeux et découvrit enfin le reflet de son propre corps dans le miroir. Et voyant cela il sentit monter en lui un cri immense, un cri venu comme une lame de fond du plus profond de son être et relatant à lui seul la terreur primitive et ancestrale de l’homme, de tous les hommes, d’hier et d’aujourd’hui et de toujours, projetés soudain dans leur effroyable dénuement et leur effroyable solitude au sein de l’univers, au cœur même de la vie.

Le cri de sa naissance.

Ce cri demeura muet et les larmes le noyèrent dans sa gorge.

C’était une vaste portion du cosmos. La carte détaillée d’un ciel nocturne où rien ne manquait, ni les planètes, ni les étoiles, aussi infimes et lointaines soient-elles, ni les amas, ni les anneaux, ni les voûtes, ni les dédales. Et toute chose en lieu et place et dans de strictes proportions. C’était une galaxie complète que Nathanaël Wiesenthal avait gravée dans la chair de Zodiak. Sur chaque pore de sa peau. Sur chaque grain. À coups d’aiguilles. Une nuit étalée sur toute la surface de son buste, un lavis d’un bleu profond avec des nuances de sépia et de subtils dégradés suivant l’éclat et l’intensité des astres qui le parsemaient.

C’était l’ordre exact qui régnait dans les cieux au-dessus de sa tête le soir où l’enfant était né.

Le maître reposa le miroir. Sur ses lèvres flottait un étrange sourire. Longtemps auparavant il avait connu la même épreuve. La même incommensurable terreur, à laquelle succéderait bientôt la fierté, puis une joie pure, simple : celle de se savoir désormais inscrit dans l’univers et d’avoir l’univers à jamais inscrit en soi. Le maître savait ce que cela représentait.

Il posa la main sur le ventre du garçon, à la place du nombril. Apparaissait à cet endroit une sorte de spirale vers laquelle tous les autres éléments semblaient converger. C’était là le cœur du mystère, aux yeux d’Agharâ. Peut-être la source de tout. Le commencement. Ou la fin. La spirale représentait la treizième constellation du zodiaque. Le signe secret. Un phénomène visible uniquement en de très exceptionnelles circonstances. Presque un miracle.

Ce n’était pas un hasard si le maître avait demandé à monsieur Canard de lui trouver un enfant venu au monde cette nuit-là.





Le polac avait englouti à la suite deux steaks américains et une portion de frites grasses et il était en train de se lécher les doigts quand ils arrivèrent devant Le Globe. Il était un peu plus de onze heures du soir.

L’artère ne faisait pas trois mètres de large. Elle était flanquée d’une succession de maisons hautes et étroites accolées les unes aux autres. Autrefois y vivaient des pêcheurs, des ouvriers, des petits artisans et de ces gens du peuple et tous aujourd’hui étaient morts et oubliés. Il ne restait rien d’eux. Surtout pas leur âme. Il restait des façades grises, des murs rongés, des volets à claire-voie disloqués derrière lesquels apparaissait parfois un bout de visage basané, un regard anxieux et farouche. Des familles d’Arabes confinées dans ces cachots innommés. Il restait ceux qui n’avaient pas le choix. Quelque part là-haut sous les toits un homme allongé sur un grabat avait cessé d’attendre la fin de la nuit et sans doute qu’il n’était pas le seul. Il restait deux devantures d’anciens commerces pareils à de vieux pans de décors abandonnés sur place. Un coiffeur pour hommes, un boucher-traiteur. Des lettres peintes à demi effacées par la poussière et la crasse et par le temps passé. C’était le plus vieux quartier de la cité. Le cent onzième plan de réhabilitation circulait dans les méandres de l’hôtel de ville depuis trois années entières. Il restait des blattes et des rats et des grands projets. Il restait des bars.

Sept ou huit ou dix bars en rez-de-chaussée de chaque côté de la rue. Tous portaient des noms qui parlaient d’aventure, de voyage, désirs ou souvenirs d’ailleurs, d’un exotisme un peu dépassé. Mais personne n’était dupe. Depuis longtemps aucun héros n’était venu de la mer et aucun ne s’était embarqué. Les enseignes lumineuses donnaient juste un peu de relief aux ombres mouvantes.

Le Globe ne différait pas des autres. La gueule du polac clignotait sous la lueur verte et bleue d’une mappemonde en plastique. La température avait baissé avec le soir et il avait remis son bonnet à pompons. Il en avait marre de rester planté là devant la vitrine. Il avait soif.

– J’te paye un coup, Zod ? dit-il.

Il avait pris un ton prudent de plaisanterie, pour tâter le terrain. À sa grande surprise, Zodiak acquiesça et se mit en branle aussi sec comme s’il n’attendait que son invitation.

À l’intérieur, une fille était perchée sur un tabouret juste à l’entrée, tournée vers la porte. Ses jambes étaient croisées et sa jupe s’ouvrait sur une large plage de peau mate. Elle les toisa en exhalant un lourd nuage de fumée. Un regard dur, sans concession. Le polac resta une seconde en arrêt devant ses cuisses puis il referma la porte et emboîta le pas à Zodiak. Le comptoir s’étirait tout droit jusque dans les profondeurs de la salle. Le plafond, les cloisons et le mobilier étaient en bois. On avait l’impression première de pénétrer dans la soute d’un bateau pirate. La pièce s’élargissait en demi-cercle vers le fond. Un poteau était fiché comme un mât au centre de cet espace. Quelques tables autour et des banquettes en bois, nues et sobres, raides comme des prie-Dieu. À part la vigie glaciale à l’accueil, toutes les filles étaient en compagnie. La plupart alignées au comptoir devant un verre avec un type ou deux debout à leurs côtés. Zodiak s’avança vers le fond de la salle, jetant un œil au passage sur chacune d’entre elles. Certaines semblaient en âge d’être au collège. Petites poupées brunes au teint bistre, outrageusement grimées pour un jeu dont elles n’avaient pas forcément saisi toutes les règles. Dans un autre monde, elles auraient pu être des princesses du désert ou des bergères berbères aux pieds nus ou des concubines dans un harem, mais dans cette partie du globe elles n’étaient que des filles d’immigrés et leurs sultans des matafs. L’une un peu plus âgée trônait justement au milieu d’un essaim de marins portugais en escale. Ils étaient une dizaine autour d’elle et autant de cadavres de bouteilles sur les tables jointes. Ils avaient bu, ils parlaient fort, mais ils avaient vingt ans et ils étaient loin de chez eux et pas un n’aurait su dire exactement ce qu’ils foutaient là. La fille entravait que dalle à ce qu’ils braillaient mais elle riait aussi, avec eux, parce qu’elle était prise à ce moment-là dans la partie et tout ce qu’elle savait alors c’était qu’il fallait qu’ils boivent encore, qu’ils boivent et qu’ils payent. Ses seins remuaient sous un infime bout de tissu rouge. Les gars se souviendraient d’elle cette nuit sur leurs couchettes, puis la nuit suivante et puis ils l’oublieraient.

Zodiak prit place sur une banquette. Le polac s’assit en face et se mit à fixer l’écran d’un poste de télévision par-dessus la tête de son beau-frère. Des clips vidéo y défilaient à la chaîne mais la musique se noyait dans les éclats de voix. Le polac affichait un air ravi devant tout ce qu’il voyait.

Ils étaient deux à veiller sur le trésor. Derrière le comptoir un mastard d’une cinquantaine d’années, catcheur sur le retour, gueule plate et écrasée, crâne rasé et poli et luisant sous les spots. Il faisait office de barman et de videur. Et puis un autre type, accoudé à l’autre bout du comptoir, face à la salle. Celui-là était mince et longiligne et portait une chemise noire ouverte sur une lourde chaîne en or. Un air de sicaire mexicain. Une allumette qui passait d’un coin à l’autre de ses lèvres. Il ne parlait à personne. Son regard de crotale épiait par en dessous tout ce qui bougeait. Zodiak faisait de même.

Ils étaient attablés depuis deux minutes quand une fille s’avança vers eux. Elle était brune aussi mais sa peau et ses yeux étaient clairs. De grandes créoles dorées se balançaient à ses oreilles. Zodiak était certain de ne pas l’avoir vue dans le bar avant cet instant. Elle se pencha et s’appuya des deux mains à la table.

– Bonsoir, les hommes, souffla-t-elle. Vous êtes tout seuls ? Vous m’offrez un verre ?

C’était aussi simple que ça.

Le polac leva les yeux vers elle.

– Hé-hé, fit-il.

Un sourire niais éclairait sa face. Sa joue gauche était toujours écarlate.

– Avec plaisir, dit Zodiak.

– Super, dit la fille.

Elle se coula sur la banquette à côté du polac et sa cuisse se colla à la sienne.

– Moi, c’est Cindy, dit-elle.

– Cindy…, murmura Zodiak.

– Ouais. Comme Cindy Crawford. Vous connaissez ?

Zodiak fit signe que non.

– Vous connaissez pas Cindy Crawford ? Eh, les mecs, faut sortir un petit peu !

Elle s’esclaffa gentiment.

– Hé-hé, fit le polac.

– Qu’est-ce que vous buvez ? demanda la fille.

– La même chose que toi, dit Zodiak.

– Okay, c’est parti.

Elle pivota d’un quart de tour vers le comptoir et leva le bras à l’intention du barman. Ses doigts dressés indiquaient le chiffre trois. Le colosse la regarda sans réaction apparente. La fille reprit sa position initiale, contre la cuisse de Roman.

– Moi, c’est Jésus, dit Zodiak.

– Quoi ?

– Jésus. Comme Jésus-Christ. Tu connais ?

Elle resta une seconde sans voix, puis elle s’esclaffa de nouveau en ouvrant grand la bouche. Elle avait le rire facile. Avec elle les clients devaient se croire des types vraiment drôles.

– Et lui, alors ? Ton pote. C’est le diable, c’est ça ?

– Lui c’est Judas, dit Zodiak. Judas était le chien de Jésus. Il lui mangeait dans la main. Ils étaient inséparables. Jusqu’à ce qu’il le morde.

– Houuu ! fit la fille en se tournant vers Roman. Tu mords, toi, c’est vrai ? On dirait pas. T’as plutôt l’air d’un brave toutou. (Elle leva les yeux vers le bonnet et d’une chiquenaude fit balancer un des nounours qui pendouillaient au sommet.) Tu sais que t’es mignon comme tout avec ça, dit-elle. Ça te va super.

– Hé-hé-hé, fit le polac.

Il ne la quittait pas des yeux et son sourire était figé sur sa figure comme une plaie rose et béante. Il sentait la chaleur le long de sa cuisse. Il la sentait monter et se propager dans tout son corps et vibrer comme des ondes de courant basse tension. Il n’avait pas approché beaucoup de femmes d’aussi près. Pas des vivantes.

Le barman se ramena avec trois flûtes. Il les tenait d’une seule main. Son corps épais était moulé dans un T-shirt blanc uni et Zodiak remarqua le tatouage dépassant sous la manche de son biceps droit. Un serpent enroulé comme une liane autour de la lame d’un criss. Un signe favorable. Le type posa les boissons sur la table et repartit sans un mot.

– Kir royal, annonça la fille. Champagne et crème de cassis. J’adore.

Le champagne avait trois avantages : ça faisait chic, ça soûlait pas trop vite, et ça coûtait un maximum au client. Cindy était une vraie pro, dans d’autres établissements elle aurait mérité le titre d’Employée du mois. Elle leva sa flûte pour un toast.

– Alors, à qui ? À Jésus ? À Judas ?

– À celle qui les réunira, souffla Zodiak.

La fille accentua son sourire puis avala un bon tiers de sa flûte et la reposa. Le polac suivit tous ses gestes et il regarda fixement l’empreinte de ses lèvres sur le verre.

– Vous m’avez pas l’air d’être du coin, tous les deux. En tout cas, j’crois pas vous avoir déjà vus ici.

– On bouge pas mal, dit Zodiak. On voyage.

– Vous avez du pot, dit la fille. Ça me plairait bien à moi aussi de voyager.

– Qu’est-ce qui t’en empêche ?

Elle eut un geste vague, fataliste.

– Y a le boulot, dit-elle.

– Le boulot…, répéta Zodiak.

Sur l’écran de la télé, un jeune Black au volant d’une Cadillac chantait : It’s a long way from you, baby. It’s a long way to you… Il portait un borsalino sur le crâne. Il ne regardait pas la route.

Zodiak posa les coudes sur la table et s’avança un peu.

– Pourtant c’est pas la première fois qu’on vient, dit-il. On est déjà passés, il y a quelques mois de ça. Mais tu n’y étais pas. Je m’en souviendrais, sinon.

– C’est gentil, ça, dit la fille.

– Depuis combien de temps tu bosses ici, Cindy ?

Elle fit mine de réfléchir, la moue aux lèvres, pendant une poignée de secondes.

– J’en sais rien. Deux ans, à peu près. Peut-être plus. Peut-être moins.

Elle but une nouvelle gorgée et garda la flûte entre ses doigts.

– Alors tu dois connaître l’autre fille, dit Zodiak. Sonia.

– Sonia ?

– C’est avec elle qu’on a bu un verre, la dernière fois. Je l’ai pas vue, ce soir. Je sais pas si elle est toujours là.

La fille secoua la tête.

– Je connais pas de Sonia.

– Peut-être que je me trompe, fit Zodiak. Peut-être qu’elle s’appelait pas comme ça… Une blonde, avec les cheveux très longs. Les yeux verts. Jolie.

La fille continuait à faire non de la tête, non, non, avec une lente obstination.

– Ça me dit rien, dit-elle.

Zodiak posa sa main à plat sur la table et écarta les doigts. Pour bien sentir le bois contre sa peau. Pour rester calme. Pour pas la gifler. Décrire son amour à cette pute, c’était comme marcher pieds nus sur des braises. Il se força à prendre une large inspiration. Puis il leva l’autre main et posa l’index sur son propre visage – un point situé juste au-dessus du coin des lèvres.

– Elle avait un petit grain de beauté, là.

La fille s’immobilisa une fraction de seconde. Puis se tourna vers Roman.

– Comme lui ?

Zodiak acquiesça.

– Comme lui, dit-il.

– Et comme Cindy Crawford, aussi ! dit la fille.

Elle avait retrouvé son sourire éclatant. Elle but le champagne jusqu’à la dernière goutte et le polac fixa sa gorge blanche renversée. Offerte. Les deux hommes n’avaient pas encore touché à leurs verres.

– Alors ? fit Zodiak. Ça te dit toujours rien ?

La fille planta ses yeux dans les siens et le regarda un long moment en silence. Puis elle dit :

– Et si on s’remettait ça ?

Oh, it’s a long way from you, baby. It’s a long… Le chanteur dans sa Cadillac et là-bas tout au bout d’une longue ligne droite la silhouette floue d’une déesse noire qui dansait sur l’asphalte.

– Tant que tu voudras, dit Zodiak.

– Hé-hé, fit son beau-frère.





La fille au grain de beauté ne s’appelait pas Sonia. Elle portait un autre prénom. Elle n’avait pas non plus les cheveux si longs que ça. Elle était jolie, c’est vrai. Mais toutes les filles ici sont jolies. Regarde. Elle était arrivée au début de l’été. L’été dernier. Avec deux ou trois autres. En renfort. Les étés sont chauds par ici. Elle travaillait bien. Correct. Pas d’embrouilles, pas de problèmes particuliers. Elle faisait ce qu’il y avait à faire. Une fille agréable. Plutôt gentille. Elle se mêlait mais sans plus. Pas une super copine. Pas une bêcheuse non plus. Pas une de ces petites connasses de Parisiennes qui descendent faire la saison sur la côte. Pardon pour le gros mot. Non, elle n’avait pas l’air triste. Non. Il n’y a pas de filles tristes. Les hommes n’aiment pas ça. Les hommes viennent là pour s’amuser. Tu voudrais d’une fille triste, toi ? Toutes les filles sont jolies et elles rigolent. Regarde. Regarde-moi. Elle était partie vers la fin de l’automne. Comme ça, oui. Comme ça. Un jour elle était plus revenue, c’est tout. C’est souvent comme ça que ça se passe. Ça va, ça vient. C’est pas la première et c’est pas la dernière. C’était il y a au moins trois mois. On l’a plus revue depuis. On la reverra peut-être, qui sait ? L’été prochain. Des fois, elles reviennent. Il y a des filles qui voyagent, aussi. Comme toi. Comme vous. Tu vois…

« Y a des filles qui voyagent », répéta Cindy.

Puis elle se tut. Le polac regarda ses lèvres se refermer, se coller l’une à l’autre dans un mol accouplement. Cindy en était à son troisième Kir royal.

Derrière, dans la bande des matafs portugais, un des gars avait décroché. Affalé sur la table, la tête sur son coude replié et l’autre bras dressé en l’air avec un fond de vodka transparent dans un verre. Un filet de bave s’écoulait aux commissures de ses lèvres en même temps qu’une vieille chanson de son pays, nostalgique et languissante. Sa voix avait quelque chose d’indéniablement émouvant mais personne ne l’entendait. Il était seul au monde. La pute riait aux éclats en repoussant avec une habile douceur les grappes de mains qui se tendaient vers sa chair. Elle connaissait les limites. Ce n’était ni le lieu ni l’heure. Bientôt. Bientôt elle se lèverait et elle grimperait à l’étage et ils la suivraient comme ils suivraient n’importe qui, comme ils suivraient leur mère, et peut-être qu’il y en aurait un qu’elle devrait soutenir dans l’escalier, et sûrement qu’il y en aurait un autre là-haut qui voudrait dormir entre ses seins, juste dormir. Deux à la fois, pas davantage. Elle attendait le signal. Pour l’instant le type à la chemise noire, au bout du comptoir, ne bronchait pas. Seuls les muscles de ses maxillaires remuaient sous sa peau comme les pistons d’une lente machine à broyer. Il en était, lui, à sa sixième allumette.

– Et maintenant, on fait quoi ? demanda Cindy.

Zodiak fixait ses propres mains sur la table et il ne répondit pas. Un homme émergea d’une banquette située dos à la sienne. Il était de taille anormalement petite et portait un costume gris clair et fripé. Il fit un bref arrêt à côté de leur table et jeta un regard aux deux hommes, puis à la fille.

– Bonsoir, Cindy, dit-il.

Une voix nasale et grinçante. Une pointe de sarcasme dans son sourire et dans le noir de ses pupilles.

– Salut, fit Cindy sans le regarder.

L’homme eut un curieux hochement de menton, semblable à un tic, puis il s’éloigna. Le haut de son crâne arrivait tout juste au niveau du comptoir. Une de ses jambes était raide et lui donnait une démarche saccadée, presque mécanique. Il salua encore une ou deux personnes au passage puis marqua un nouvel arrêt devant la fille juchée sur son tabouret à l’entrée du bar. Il s’inclina et déposa un baiser sur le bas de sa cuisse dénudée et la fille le laissa faire sans rien dire. Son regard était toujours aussi dur. L’homme ouvrit la porte et sortit.

Elle ne s’appelait pas Sonia, pensa Zodiak. Elle ne s’appelait pas Sonia.

Il ressassait les paroles de Cindy à l’intérieur de son crâne et dans le même temps son regard refaisait le tour de la salle et appréhendait maintenant chaque chose, objet, être, sous l’éclat d’une lumière nouvelle, une lumière crue et froide comme l’exact retournement des ténèbres et nulle part, nulle part en ce lieu et en tout ce qui le composait, nulle part il ne pouvait trouver la moindre place pour son amour. Son amour avait cette faculté d’influer sur le réel et de le remodeler à son image et dans tout ce qu’il voyait ici il ne décelait même aucun signe ni aucune trace de son passage. Ici, il n’y avait que des putains et des maquereaux et des marins perdus, des ventres avides et inféconds et tout ça tellement palpable, tellement corrompu et putrescible. Ici, il n’y avait pas d’amour.

Elle ne s’appelait pas Sonia, pensa Zodiak.

Ses yeux revinrent se poser sur la fille assise en face de lui. Il scruta son visage et au-delà. Il vit la fille telle qu’elle était à l’âge de cinq ans, à l’âge de quinze ans, à l’âge de trente ans, de soixante, de cent, et il éplucha ses hardes de chairs mortes et il vit la carcasse de ses os et puis la poussière de ses os et puis plus rien du tout. Il fut pris de pitié et de rage pour ce monde.

Elle n’avait rien laissé.

(Mais qu’espérais-tu qu’elle laisse ? Un message ? Un petit mot pour Jésus ?)

Derrière eux la putain se leva et un des matelots se leva aussi, si vite qu’il perdit l’équilibre et se raccrocha à elle et tous deux faillirent s’étaler. Une chaise se renversa avec fracas. Au milieu des rires et des braiments elle s’éloigna en le tenant par la main et le tirant comme un garnement et ils disparurent derrière une porte au fin fond de la salle. L’heure était venue.

Cindy avait fait son choix. Elle s’occupait du polac. Elle le travaillait. Elle avait posé un bras sur son épaule et lui soufflait des mots au visage. Tout près. Le polac aspirait l’haleine tiède de la fille et maintenant sa figure entière était rouge comme sa joue brûlée et des perles de sueur frangeaient le haut de son front. Contre sa cuisse à lui le frottement appuyé et lancinant de sa cuisse à elle et voilà qu’elle y ajoutait une main, sa main posée à plat sur le dessus et il en sentit aussitôt la morsure à travers l’étoffe de son pantalon comme celle d’un fer chauffé à blanc. Ses traits se crispèrent et le rictus hilare qui barrait sa face se réduisit bientôt à une pure et hideuse expression de frayeur. De souffrance.

Zodiak reconnaissait ce masque.

À l’ultime seconde, les yeux de Roman Wojtyla cherchèrent ceux de son beau-frère et Zodiak à ce moment-là dit :

– On s’en va.

Et il se dressa d’un bloc en provoquant une minuscule vague de champagne et de crème de cassis.





La première fois qu’elle lui tendit la main pour connaître son destin, il y vit un oiseau-lyre mais il n’osa pas lui dire.

Il inventa. Ce n’était pas un mensonge, c’était un poème. De cela il n’eut pas conscience. Pas la première fois. Il raconta ce qu’il connaissait le mieux : le ciel, les astres, la métamorphose des étoiles, les innombrables formes du néant, il cita le nom des nébuleuses et des trous noirs et celui de quartiers entiers de l’univers plus vastes que tout ce qu’elle pouvait imaginer, il cita le nom de vieux théoriciens grecs et chinois et il cita son nom à elle comme le ferment de toutes ces choses et ce qui les unissait entre elles.

Il était déjà en train de lui dire son amour mais de cela non plus il ne fut pas conscient. Ni elle. Les mots venaient sans peine. De toute sa vie il n’en avait jamais dit autant. Aussi souvent qu’elle le lui demanderait, il redirait ces mots et il en chercherait d’autres dans sa mémoire et il en inventerait de nouveaux. Car l’univers était un poème en expansion.

Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était tenir sa main. C’était garder sa main longtemps dans la sienne et caresser l’oiseau du bout d’une phalange et la regarder. Le soir, il s’endormait avec ça. Dans la caravane, derrière le rideau de velours tiré, il frottait doucement la paume de sa propre main et c’était sa peau à elle qu’il effleurait et c’étaient ses yeux à elle qui éclairaient la nuit puis qui la rendaient close d’un battement de paupières. Il ne questionnait plus le spectre maternel. Certaines réponses venaient avec le sommeil et la solitude le quittait dans une lente coulée de larmes. Zodiak n’était plus seul.

Les nuits, les matins, les étés, les hivers : tout passait sauf son amour.

C’est par l’intermédiaire de Roman qu’il s’était rapproché d’elle. Avec une patience quasi hypnotique. Des cercles tout autour de plus en plus restreints, concentrés. Il lui avait fallu trois années pleines avant d’atteindre ce fameux jour où elle lui avait confié la source de son destin. Elle n’était pas farouche pourtant. Elle souriait à tous. Elle avait encore l’insouciance enfantine et cette sorte d’innocence que possèdent ceux qui marchent au-dessus des sols depuis toujours. Les seules barrières à renverser étaient dans la tête du jeune garçon. Longtemps il lui parla par la bouche du frère. Longtemps il ne put la contempler qu’à travers un miroir. Lorsqu’elle se trouvait en sa présence, il détournait le regard et cherchait partout son reflet, dans une flaque d’eau de pluie, sur un carreau, sur le chrome d’un pare-chocs. Il se râpait le pouce au galet du maître et se récitait sous forme litanique les formules de parallaxes et d’écliptiques afin de préserver son masque d’impassibilité. Longtemps elle trouva sur son édredon, à l’heure de se coucher, une petite fleur des champs qu’elle laissait sécher dans une boîte à musique. Il n’était pas fier de ça mais il ne voyait rien d’autre à faire. Elle ne se posait guère de questions.

À peu de choses près, Roman agissait de même envers Zodiak. À ses yeux, il était un sorcier et la crainte qu’il lui inspirait n’avait d’égale que sa vénération. Maintes fois il lui rapporta en offrande le résultat de sa chasse. La meilleure part. De minuscules canines blanches de rongeur ou le scalp d’un hérisson ou les rémiges d’un pigeon encore engluées de sang brun. Et nombre de vipères et de couleuvres firent en secret les frais d’un sacr