Main La panique identitaire

La panique identitaire

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Year:
2015
Language:
french
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1

La Part des chiens

Year:
2016
Language:
french
File:
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2

La parole du silence

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 1.36 MB
Introduction



Verra-t-on bientôt une carte identitaire prendre la place de notre vieille carte d’identité ? Devra-t-on décliner nos origines sur quatre générations, notre ethnie, notre religion afin que nos contemporains nous rangent dans une boîte, prélude à l’ultime rangement que nous connaîtrons tous ?

Ceux qui réduisent la percée des listes nationalistes (lors des dernières élections européennes) au déclin irréversible d’un continent travaillé par la haine de soi, ceux qui ramènent le triomphe de l’hindouisme en Inde à un particularisme en sari, ceux qui imaginent que le monde musulman est le seul à devoir relever le défi de l’intégrisme religieux, ceux qui pensent que la cathédrale russe couronnée de bulbes d’or que Poutine s’apprête à construire en plein cœur de Paris n’a aucun lien avec son souci de refaire de Moscou la troisième Rome, ceux qui limitent le Tea Party à une version un peu plus à droite du parti républicain… Tous ceux-là n’ont rien compris à ce qui est en train de se jouer sous nos yeux.

Davantage que l’histoire politique, l’histoire des idées ne se répète pas, elle bégaie. Entre les deux guerres, nos clercs mirent vingt ans à comprendre que l’irruption totalitaire était un seul et même phénomène et qu’il était vain de trier entre totalitarisme fréquentable ou infréquentable, entre Rome et Berlin. Plus près de nous, les stratèges américains ont, semble-t-il, accepté l’idée qu’il était illusoire de vouloir dissocier les différentes formes prises par l’islamisme politique. Combien de temps faudra-t-il pour prendre la mesure de la panique identitaire qui envahit les esprits ?

Sois et éternellement demeure, surtout, garde l’étiquette que l’on t’a apposée et qui va t’accompagner durant l’existence. Telle est la prière qui s’élève, aujourd’hui, des temples anciens et des modernes : des édifices religieux et des hypermarchés. Cette injonction nous presse et nous oppresse. Nos sociétés sont devenues de gigantesques foires aux identités où il est désormais impossible de descendre du manège ; à moins de sauter dans le vide.

Le sujet n’est pas de faire ici le procès de l’identité. Pour éviter un grave malentendu, une précision s’impose d’entrée de jeu. Quoi de plus normal, de plus humain que de s’interroger sur soi ? Les Grecs voyaient dans ce questionnement la source de la philosophie, le fondement de la métaphysique, l’aube de la conscience intérieure. « Connais-toi toi-même ! » est, si l’on en croit Platon, le plus vieux précepte gravé au fronton du temple de Delphes. Il a, en tout cas, traversé les siècles, devenant le cours le plus intérieur de la pensée occidentale.

Pourquoi ce qui a été pendant des siècles le mot clé de l’humanisme nous est-il un fardeau ? Que s’est-il passé pour que la question de l’identité se transforme en une colérique assignation à résidence ? Comment ces identités nationales qui étaient, dès le XIXe siècle, un formidable levier conduisant à la démocratie, à la libération et au Printemps des peuples, se sont-elles transformées en un outil provoquant l’abrutissement des masses et l’asservissement des individus ?

Entendons-nous : à chaque époque, des hommes et des femmes ont défendu l’idée que devait prévaloir une seule et même appartenance, une seule et même vision du monde. Mais il se trouvait toujours dans le même temps d’autres hommes et d’autres femmes qui affirmaient haut et fort qu’on ne pouvait être singulier qu’en étant pluriel. Pourquoi l’identité s’est-elle muée en une panique identitaire, cette religion politique totalitaire qui revêt un caractère exclusif alors qu’autrefois un homme libre n’engageait jamais la totalité de son être ? Car dans nos sociétés, l’exigence d’être soi se veut plus impérative que jamais. Tyrannies de l’authenticité. Que s’est-il donc passé pour que de Paris à New Delhi, de Tokyo à Moscou, d’Anvers à Riyad en passant par Jérusalem, on n’entende plus que les clameurs des possédés de l’identitaire ? Écoutez les Le Pen, les Poutine, les Modi, les Erdogan… Ils n’ont que ce mot à la bouche : « identité ! » qu’ils suçotent comme une friandise politique.

Une page est en train de se tourner. Présentée depuis plus de vingt ans comme l’unique voie possible, comme l’horizon indépassable de tout débat et de tout projet, la mondialisation heureuse devait accoucher d’un univers sans frontières, sans contradiction, sinon sans contrainte. Un « meilleur des mondes » où la conflictualité allait s’éteindre grâce à la « fin de l’Histoire », cet âge enchanté de circulation infinie des capitaux et des marchandises. Un rêve pour les petits prophètes (certes pas tous cyniques) d’un New Age néolibéral. Ces derniers nous ont répété : « Laissez faire, laissez déréguler, laissez passer ! » Ils ont rejeté les objections et les contestations au purgatoire des pensées suspectes et expulsé les critiques les plus modérées et les demandes de clarification dans les ténèbres du populisme. Les gouvernements les ont laissés faire. À eux la gouvernance, aux apprentis sorciers le projet.

La crise de 2008, que tous nos experts en expertologie n’ont su prévoir, est passée et… elle est restée. Elle s’est enracinée dans nos vies quotidiennes, provoquant une triple crise : une crise sociale, une crise politique et, enfin, une crise de nos démocraties ; son onde de choc a fini par mettre en péril la bulle dans laquelle nos élites s’étaient réfugiées.

Pour elles aussi, voici venu le temps des lendemains qui déchantent. Car ce grand marché qui se dévide entre leurs mains à la vitesse d’une pelote de haine, se hérisse, aujourd’hui, d’identités devenues folles, de nationalismes de fête foraine, de communautarismes hurlants et d’essentialismes convulsés, tous prêts à en découdre, à lacérer le lien de société, à se lancer dans la guerre de tous contre tous. Le vivre ensemble, cet humus de nos sociétés démocratiques, est devenu un cauchemar, et le visage de l’autre, un enfer.

De même qu’ils nous avaient vendu la démocratisation heureuse en Irak avec la chute de Saddam Hussein, nos clercs nous ont vendu la globalisation béate et nous voyons à la place s’ourdir des centaines de guerres de sécession. Ils nous ont conviés à la procession en faveur du village planétaire et c’est, partout, la régression identitaire qui s’impose…

De la Tamise jusqu’aux rives du Tibre, la panique identitaire est le nouveau fléau qui vise non pas le lointain mais le voisin, non pas l’étranger mais le différent. Jamais l’injonction de se déterminer par rapport à une et une seule appartenance n’a été portée à un tel degré d’incandescence. Est-ce cette mondialité-là que nous voulons ? Avant qu’il ne soit trop tard, comment refaire du commun, c’est-à-dire de la res publica ? C’est à la fois l’enjeu des années qui viennent et l’objet de ce livre.





Est-il si singulier d’être pluriel ?


« Se distinguer, on n’y songe plus.

Identité ! Identité ! »





Henri M ICHAUX , La nuit remue





Le vocabulaire politique a cessé d’appartenir à des concessionnaires exclusifs. On pourrait s’en réjouir. Après tout, au temps des idéologies triomphantes, les mots étaient placés sous haute surveillance. Défense d’approcher ! Chacun parlait sa langue et les dialogues entre le camp du Bien et celui du Mal, entre l’Est et l’Ouest, entre les démocraties et les régimes dictatoriaux ou totalitaires se limitaient le plus souvent à l’affrontement de deux monologues. Malheur au militant ou au publiciste qui s’approchait du territoire lexical de l’adversaire pour s’approprier un concept, une idée, voire un mot d’ordre. Il était immédiatement saisi au collet puis conduit sur la place publique pour y être jugé.

Les temps ont changé. Les mots et les idées sont devenus nomades et passent indifféremment les frontières politiques, quand ils ne réapparaissent pas sous d’autres cieux (publicité, marketing…). Ainsi de l’identité, qui est désormais partout et donc nulle part, plus insaisissable que la truite de Levinas. Elle est au croisement de la sociologie, de la biologie, de la philosophie, de la géographie ; elle s’étale à la « une » des journaux dès que l’on souhaite évoquer un particularisme culturel, régional, sexuel, cultuel ; elle s’épanche à la télévision sur le divan d’un psy ; elle cavale derrière les modes et ceux qui inventent et réinventent le jeu des sept tribus. Un problème se pose à nos contemporains ? Il y a forcément, en toile de fond, de l’identité. Dans un univers désorienté, n’est-elle pas la première des boussoles ?

Après un engourdissement qui aura duré près de cinquante ans, l’identité a repris une vie propre, sous le feu des mises en demeure, comme un malade se réveille sous les claques de l’anesthésiste. « Où suis-je ? » demande-t-elle. Et chacun de lui répondre en écho : « Qui suis-je ? », et les groupes d’entonner à leur tour « Qui sommes-nous ? ». Or, chaque réponse individuelle ou collective à ces questions nous fait avancer sur un terrain miné par des artificiers en quête de génie.

Car cette quête d’identité s’accompagne d’un essentialisme de bon aloi. Identité vient du latin idem qui signifie « même ». Le terme désigne une réalité unique et inaltérable. Membres de l’espèce humaine, nous sommes tous uniques, ce qui ne nous empêche pas de varier, d’évoluer tout au long de notre existence « ondoyante ». Or, par paresse parfois, par malhonnêteté souvent, nous englobons les gens les plus différents sous un même vocable. « Les Roms », « les Américains », « les Chinois », « les Arabes », « les Africains » mais aussi « les musulmans », « les Juifs », « les catholiques » et encore « les homosexuels », « les jeunes »… En essentialisant, nous prêtons à tel ou tel groupe des qualités mais plus largement des défauts et parfois même des crimes, alors que nous avons peut-être fait réciter la veille la fable de La Fontaine, « Le loup et l’agneau » : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. — Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens. »

Le paradoxe est que le principe d’identité qui est censé nous définir est, lui-même, indéfinissable parce que fluctuant, changeant, mouvant. Sans doute, ce principe est juste dans les mathématiques mais, appliqué aux organismes vivants, il paraît surprenant quand on sait que notre corps est en renouvellement permanent.

Dans Le Temps retrouvé, Proust écrit : « Sans doute certaines femmes étaient encore très reconnaissables (…). Mais pour d’autres, et pour des hommes aussi, la transformation était si complète, l’identité si impossible à établir – par exemple entre un noir viveur qu’on se rappelait et un vieux moine qu’on avait sous les yeux – que plus même qu’à l’art de l’acteur, c’était à celui de certains prodigieux mines, dont Fregoli reste le type, que faisaient penser ces fabuleuses transformations. »

Pourtant quelques années avant la parution de l’ouvrage, Paul Janet qui enseignera la logique à des bataillons de jeunes normaliens, s’exclamait en frisant ses favoris : « Chacun de nous sait bien qu’il demeure le même à chacun des instants qui composent son existence, et c’est là ce qu’on appelle identité ! » En effet, chacun de nous sait bien qu’il demeure le même à chacun des instants qui composent son existence, et c’est là ce qu’on appelle… la personnalité. S’il existe bien une hiérarchie entre les éléments qui nous constituent, elle n’est pas immuable, elle fluctue et peut bouleverser nos comportements. Telle appartenance qui nous tenait à cœur passe au second plan mais elle ne disparaîtra pas pour autant.

Une jeune fille née en France de parents marocains est riche de deux appartenances et devrait être en mesure de les assumer l’une et l’autre. À ces deux appartenances évidentes, il faudra en ajouter d’autres si elle habite Perpignan, si elle choisit de porter le foulard, si elle veut apprendre le berbère pour parler avec sa grand-mère, si elle décide de s’engager dans un syndicat… Gageons que, depuis sa naissance, il y a toujours une personne pour lui poser la question : « Mais au fond de vous, vous vous sentez quoi ? »

Prenons un restaurateur turc, installé depuis longtemps à Paris: il a acquis sa naturalisation à travers un parcours du combattant. Bien que communiant dans l’admiration de l’ancien Empire ottoman, c’est un laïc farouche. Lorsque ses deux enfants sont devenus à leur tour français, il a choisi de leur donner des nouveaux prénoms et brandi avec fierté le Journal officiel. Il y a six mois, il est devenu franc-maçon en entrant à la Grande Loge de France. Chaque soir, et je dis bien chaque soir, un client lui demande gentiment ce qu’il pense de l’intégrisme musulman ou de la Palestine.

Aucune agressivité dans cette question, de la curiosité, peut-être même la volonté maladroite et sincère de s’ouvrir à l’autre en trouvant un terrain commun de conversation. Il n’en reste pas moins que cette interrogation traduit une profonde incompréhension de ce qu’est cet homme.

Nous sommes pluriels. C’est même là notre absolue et humaine singularité. Cette affirmation a été éprouvée par Montaigne à une époque où on ne vous permettait guère d’échapper aux injonctions religieuses ou partisanes. Et cependant, il y a dans l’auteur des Essais non pas un personnage mais une foule de citoyens qu’il s’emploie à faire coexister tant bien que mal sous un toit unique. Ses biographes n’en finissent pas de relever d’étonnants paradoxes dans la vie ou l’œuvre – qui sont ici la même chose – du seigneur. Ils trébuchent sur ses contradictions, les soulignent puis les rejettent au loin pour passer à un Montaigne qui leur fournit les normes sécurisantes par le moyen desquelles ils espèrent circonvenir, refouler et peut-être même anéantir les dérives d’une originalité non « moderne ».

On les comprend. Tout cela est trop encombrant ; et comment cheminer avec ce sceptique engagé, ce calme enragé, ce conservateur épris de nouveauté, cet homme à femmes qui ne connut que l’amour d’un homme, ce tolérant adversaire des réformes, ce gentilhomme des Valois et de Navarre fasciné par François de Guise, ce catholique qui va baiser la pantoufle du pape, puis aussitôt les filles romaines aux alentours du château Saint-Ange ?

« Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, lui répond en écho Fernando Pessoa qui se reconnaissait aussi seul que pluriel, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. Je ne suis personne, personne, personne. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire et je flotte, aérien. » Or, quiconque revendique d’avoir une identité complexe est regardé avec suspicion avant d’être rejeté. On ne plaisante pas avec l’identitaire. Voici venu le temps des patries contraignantes, des étiquettes exclusives, des avant-gardes sectaires, tous communiant dans une singularité de carton-pâte, une authenticité de carnaval.

Entendons-nous : toute identité n’a pas pour finalité de dégénérer en un fondamentalisme identitaire même s’il peut paraître parfois difficile de démêler les deux. Favorable au mariage pour tous, je ne suis pas de ceux qui ont considéré que les centaines de milliers de manifestants qui ont défilé contre le projet de loi de Christiane Taubira durant l’automne 2013 étaient des cohortes fascisantes. S’il est exact qu’ils ont été parfois encadrés de slogans homophobes, ce serait une erreur fondamentale de les confondre avec ceux qui ont voulu tourner à leur profit l’inquiétude présente dans les rangs des manifestants. Pour les avoir interrogés, j’ai senti, en effet, l’angoisse de se voir dessaisis de ce qu’ils jugeaient être une partie essentielle de leur personnalité. On bouleversait la famille, on la leur enlevait, c’est ce qu’ils croyaient en raison notamment de l’absence d’un discours fort et cohérent émanant du sommet de l’État, et on les privait d’« une richesse », d’« une protection ».

Le problème est que cette panique a été – durant un temps – captée par les identitaires pour qui la famille ne pouvait être que le décalque de la famille bourgeoise du XIXe siècle. Ces derniers se sont présentés aux dernières élections européennes et ont enregistré un score auprès duquel Waterloo apparaît comme une victoire. Mais on a bien vu autour du non-débat sur la question du genre à l’école qu’il suffit d’un rien – et ce rien nous l’avons avec l’absence de discours crédibles des ministres concernés – pour que la machine s’emballe à nouveau.

De même que les communautés ne connaissant pas de pire adversaire que les dérives communautaires, l’identité ne connaît pas de meilleur ennemi que la panique identitaire. Tout pourtant nous y conduit. Comme si l’augmentation de la misère sous toutes ses formes, l’explosion des inégalités sociales, l’accroissement des aliénations, la sauvagerie de la concurrence et la paupérisation généralisée ne pouvaient trouver d’autre potion politique et pharmacopée idéologique que ce grand bazar du repli sur soi.

L’identité ne peut pas emprisonner l’individu sous une étiquette ? Aucun problème, l’identitaire s’en charge en le précipitant dans le grand bain collectif. La folie étant que les groupes humains évoluent également mais de cela l’identitaire n’a cure. Voilà pourquoi il est doublement dangereux. D’abord, parce qu’il ne lie pas les personnes sur les bases d’une origine ou d’une histoire communes mais sur la promotion d’une entité imaginaire, semblable à ces divinités carthaginoises aux ventres brûlants. Ensuite, parce qu’il tend vers la conquête du pouvoir par tous les moyens, y compris actuellement par la voie démocratique, pour imposer sa vision paranoïaque du monde.

Cet essai n’est pas une machine de guerre contre les identités, de même qu’autrefois, La Tentation communautaire n’a jamais été une attaque contre les communautés : une charge contre les groupes communautaires qui les dévoyaient et les manipulaient. À force de mêler dans une même défense groupes communautaristes et communautés ouvertes, à force de rejeter toute critique, de diaboliser toute contestation, on a fini par permettre aux néoconservateurs de s’emparer du terme et de l’appliquer à peu près à n’importe quoi sauf au sujet qui méritait d’être traité.

Rappelons donc dans un débat où la mauvaise foi est de rigueur la différence non pas de degré mais de nature qui sépare identité et identitaire en prenant le cas de cette catastrophe absolue que fut, de 2009 à 2010, le débat sur l’identité nationale de la France, voulu par Nicolas Sarkozy et relayé par Éric Besson, transfuge du parti socialiste. J’emploie le terme « débat » mais celui de monologue serait ici plus juste. Que s’est-il passé ?

Il n’a pas fallu vingt-quatre heures pour que la question de l’identité de la France se résume à la question de l’immigration et de l’intégration, les deux étant mêlés dans le même pot à tambouille politique dégageant un fumet persistant de lepénisme.

Car ce qui devait arriver arriva en un temps record. Durant des mois on assista à la multiplication de dérapages racistes allant jusqu’à prendre pour cible les Français de deuxième et même de troisième génération. Quotidiennement des tombereaux de merde étaient déversés sur leurs têtes, les sommant de s’expliquer, de donner des preuves de leur « francité ». Il y avait longtemps que l’on n’avait pas vu un tel exercice de défouloir national. Et ces propos n’étaient pas l’apanage d’anonymes ni de petits responsables politiques comme ce maire de Goussainville qui lâcha devant les caméras : « Il est temps qu’on réagisse, parce qu’on va se faire bouffer. Par qui ? Par quoi ?… Il y en a déjà dix millions, alors il faut bien réfléchir. Dix millions qu’on paie à rien foutre. »

Des parlementaires, des intellectuels, des ministres comme l’inénarrable Nadine Morano y allèrent de leurs couplets discriminants et xénophobes, illustration d’une droite sans tabou et décomplexée. « Affirmez vos convictions, ne craignez pas de cliver, les Français vous soutiennent », avait lancé le président de la République. Au lieu de quoi, ce furent les Français qui mirent fin à cette expérience démente de thérapie collective.

Au printemps, une majorité d’entre eux, au départ favorable à un débat sur l’identité nationale, réclamait dans les sondages son arrêt toute affaire cessante. Ce fut la débandade de l’exécutif. Un séminaire gouvernemental décida que les travaux produits étaient suffisamment intéressants (rires) et on oublia. Enfin, pas tout à fait, car ce procès public à grande échelle a provoqué une secousse tellurique dont nous n’avons pas encore fini de subir les conséquences.

Est-il si singulier d’être pluriel ? Pour répondre, je voudrais reprendre une vieille blague yiddish dont je ne me lasse jamais (tant elle exprime à la perfection la pluralité des personnalités).

Nous sommes en 1930. Un jeune Juif sort de son shtetl pour une année dans la grande ville : Varsovie. Au bout de trois mois, il revient chez lui et réunit ses amis pour leur livrer ses premières impressions. « Varsovie est une ville extraordinaire, commence-t-il. Quelle diversité ! Imaginez que j’y ai rencontré un Juif orthodoxe qui ne parle que du Talmud toute la journée et qui médite les textes de la tradition. J’y ai rencontré un Juif complètement athée qui ne veut pas entendre parler de Dieu et qui veut qu’on le laisse tranquille avec toutes ces histoires de religion. J’y ai rencontré un Juif chef d’entreprise qui dirige des usines avec des centaines d’employés. J’y ai rencontré un Juif communiste enflammé qui se lève le matin en chantant l’Internationale et qui ne parle que d’égalité entre les hommes. » Tous ses amis présents regardent le jeune enthousiaste avec étonnement. « Mais qu’y a-t-il de si extraordinaire ? finit par lancer l’un d’eux. Varsovie est une très grande ville, il y a plusieurs centaines de milliers de Juifs. C’est normal que tu aies rencontré des Juifs aussi différents. — Vous n’avez pas compris, s’écrie le jeune homme, c’était le même Juif ! »

Je comprends que cette pluralité soit angoissante de même que la liberté est angoissante. Qu’est-ce que la peur sinon le « vœu désespéré d’être avant tout débarrassé de la capacité d’agir », pour reprendre les mots de Hannah Arendt ? La tentation est forte, quand l’histoire nous lâche, que le temps n’est plus un vecteur de progrès mais le creuset qui télescope l’avant et l’après, mêle le pire au meilleur, de se délester du fardeau d’être soi. Car il est vrai que cette liberté de procéder tout au long de son existence à ce que Foucault a nommé la « sculpture de soi » donne à certains la nausée et qu’ils éprouvent une nostalgie certaine pour ces illusions réconfortantes que sont les niches identitaires. Vite, à l’abri !

Pour Nietzsche, la liberté est un fardeau et pour Paul Valéry, il s’agit là d’un de ces « détestables mots qui ont plus de valeur que de sens, qui chantent plus qu’ils ne parlent, qui demandent plus qu’ils ne répondent ». Comment ne pas comprendre que beaucoup de nos contemporains sont écrasés par la charge de pouvoir choisir et qu’ils se sentent plus légers une fois que l’identitaire les a délestés de la responsabilité d’être eux-mêmes ? Comment ne pas comprendre qu’ils cèdent au vertige d’une existence toute tracée, réconfortante, nostalgie des mondes rêvés de l’enfance débarrassés des surprises et des aléas ? La panique identitaire est aussi un plaisir régressif.





Printemps des nationalistes,

hiver des peuples


« Le patriotisme est l’amour des

siens. Le nationalisme est la haine

des autres. »





Romain G ARY , Pour Sganarelle





Un dimanche noir, un vrai krach politique, un effondrement des valeurs politiques à la suite d’un afflux massif d’ordres de vente des titres humanistes. La panique identitaire sous sa forme politique est la figure renouvelée du nationalisme. Sa force ? Elle prospère par temps de paix et par la voie des urnes.

Dimanche 25 mai 2014. À Paris, le Front national devient le premier parti de France. « France réveille-toi », « Péril FN en la demeure », « Non au F-Haine », la boîte à slogans est rouverte, et des organisations de jeunes appellent à descendre dans la rue, trois jours plus tard, contre la victoire historique du parti lepéniste. En termes d’affluence, la mobilisation est bien loin d’atteindre l’ampleur de la manifestation du 1er mai 2002 à l’issue de la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le deuxième tour de l’élection présidentielle. À l’époque, plus d’un million de personnes avaient battu le pavé. Ce dimanche, sur les plateaux de télévision, les représentants de la gauche comme de la droite, KO debout, semblent presque soulagés.

Les résultats des élections européennes en Grande-Bretagne nous parviennent : l’UKIP caracole en tête dans le Royaume-Désuni. Longtemps, par paresse intellectuelle, le mouvement du tribun Nigel Farage fut présenté comme une sorte de parti conservateur eurosceptique ou europhobe, un regroupement de nostalgiques buvant dans des mugs à l’effigie de Margaret Thatcher et criant dans les pubs « I want my UK back ! ». Mais c’était avant le grand tournant identitaire amorcé depuis plus d’un an.

Dans un premier temps, l’UKIP s’est présenté comme un parti garant des traditions locales en militant pour que l’on restaure le bon vieux comté comme une instance majeure de décisions. Puis, il s’est jeté dans la dénonciation de l’immigration, en jouant sur du velours ; ce qui fut, autrefois, le « modèle multiculturaliste » anglais n’est plus la tasse de thé des Britanniques. Contrairement à son habitude, Nigel Farage n’a pas fini sa campagne en s’attaquant aux commissaires de Bruxelles dont le charisme est, à ses yeux, comparable à celui d’une « serpillière humide », mais en pourfendant les immigrés à qui « on offre tout » sans qu’ils aient donné un penny au pays.

Ce 25 mai, à Budapest, le Jobbik, Mouvement pour une meilleure Hongrie, est le second parti du pays, derrière l’ultraconservateur Fidesz de Viktor Orbán qui, pour peu qu’il en ait les moyens, rêverait de devenir le Poutine des bords du Danube. Dans ce pays, la gauche, éreintée, laminée, essoufflée, déconsidérée, est aux abonnés absents. Les Magyars ont le choix entre la droite extrême et l’extrême droite. Un pays de rêve pour les Patrick Buisson et les Éric Zemmour. Certes, contrairement à la Grande-Bretagne, la Hongrie connaît de graves difficultés économiques sans être une nation « bousculée par l’Histoire » comme le suggèrent certains. Mais ni Londres ni Budapest ne sont sous le joug de la fameuse Troïka (BCE-UE-FMI) qui asphyxie l’économie et la société grecques. Ni les uns ni les autres ne connaissent le désarroi social que l’on rencontre dans la péninsule Ibérique. Cela n’empêche pas la panique identitaire de prospérer des bords de la Tamise jusqu’au fin fond de la Puszta hongroise en passant par les fjords de la Scandinavie. Ce sont toujours les mêmes mots insultants, les mêmes slogans creux, la même violence verbale qui fleurit et se répand comme une lèpre.

Je me suis rendu à deux reprises à Budapest comme journaliste. La première fois, c’était en 1999, en pleine guerre du Kosovo. En raison du blocus aérien, Budapest était le passage obligé pour se rendre en Serbie. Dans le bus que j’empruntais, on aurait dit qu’on avait regroupé tous les personnages d’un film de Kusturica. Budapest apparaissait alors comme une ville cosmopolite qui se moquait bien des prétentions albanaises ou serbes, des Illyriens, ce peuple établi jadis sur les rives de l’Adriatique et qui eut, lui, le bon goût de s’effacer sans laisser de trace écrite puis de resurgir, quelques siècles plus tard, dans La Nuit des rois de Shakespeare.

La seconde fois, c’était en 2008. Je devais interroger des écrivains hongrois. Comme il faisait beau, un collègue m’avait invité à déjeuner en plein air dans la banlieue, près de Budaörs. Dans une ambiance champêtre mais assez branchée, nous avions pris place avec les autres convives autour de grandes tables en bois. Et le serveur nous avait apporté les premières pintes de Szalon. Nous avons évité de trinquer car ce geste est mal vu en Hongrie depuis la révolution de 1848, les Autrichiens ayant pris l’habitude de fêter l’écrasement des Magyars en portant un toast à la bière. Au bout de quelques minutes, un attroupement a attiré notre attention. De très jeunes gens habillés d’un gilet noir, portant de grosses chaussures de montagnards, avaient pris place sur une estrade et commençaient à entonner une chanson de marche. Le journaliste qui m’accompagnait m’a expliqué qu’il s’agissait de la Nouvelle Garde hongroise, une sorte de milice du Jobbik. Deux drapeaux hongrois frappés d’une croix ont surgi de nulle part avant de passer de main en main jusqu’à l’estrade. Au moment de notre départ, des personnes de tous âges se levaient pour aller rejoindre les chanteurs et reprendre en chœur leurs refrains.

Bien plus tard, j’ai compris pourquoi cet impromptu m’avait autant impressionné : je venais simplement de revivre une des plus fameuses scènes de Cabaret, le film de Bob Fosse, lorsque le narrateur quitte Berlin pour se restaurer dans une auberge. Là, il voit s’agglutiner une foule. De jeunes recrues nazies commencent doucement puis sur un ton de plus en plus martial à entonner : « Tomorrow belongs to me » (Demain m’appartient). L’hymne finit par être repris par tous les convives qui se tiennent au garde-à-vous.

Créée en 2003, la formation d’extrême droite ultranationaliste, antisémite et anti-Roms, a recueilli durant les premières années un maigre pactole électoral (2 % des voix). Aux élections législatives d’avril dernier, le Jobbik arrachait 20 % des suffrages. Son leader, Gábor Vona, n’a que trente-six ans et pense que l’avenir lui appartient. Il m’est revenu en mémoire les réflexions de l’historien István Bibó sur la genèse du « nationalisme antidémocratique » dans l’espace magyar : « On ne profite pas des bienfaits de la démocratie dans un climat de peur convulsive qui vous fait admettre que les progrès de la liberté compromettent la cause de la nation », écrit Bibó dans Misère des petits États de l’Europe de l’Est. Et d’ajouter : « Être démocrate, c’est être délivré de la peur, ne pas craindre ceux qui professent des opinions différentes. »

La panique identitaire telle qu’elle se manifeste en Hongrie apparaît spectaculaire avec ses militants défilant sous d’antiques bannières et de vieilles oriflammes. En Roumanie et en Bulgarie, des pays dont Bibó a étudié aussi le nationalisme, on ne compte plus les mouvements qui s’adonnent aux mêmes mises en scène, où un Moyen ge de pacotille se mêle aux uniformes des ligues de l’entre-deux-guerres dans une reconstitution hystérique.

Ces peuples qui, depuis des décennies, vivaient côte à côte dans une harmonie relative, ou plus en s’ignorant, s’avisent soudain de toutes les différences qui les séparent et qui leur deviennent intolérables. Dans Malaise dans la civilisation, Sigmund Freud a décrit ce qu’il appelait le « narcissisme des petites différences », qualifiant ainsi des antagonismes entre des individus ou des groupes considérés comme identiques par un tiers. Entraînés dans un délire réciproque de persécution, les peuples se trouvent des incompatibilités imaginaires. Et l’on voit surgir des slogans creux inventant de toutes pièces l’existence d’une « Grande Roumanie », d’une « Grande Serbie », d’une « Grande Bulgarie » ou d’une « Grande Hongrie ».

Toujours ce dimanche 25 mai, le FPÖ, le parti autrichien de la Liberté, et formation d’extrême droite, deuxième force politique à Vienne, progresse de sept points en dépit de la concurrence d’un autre parti identitariste et, surtout, des propos de sa tête de liste, Andreas Mölzer, qui avait minimisé durant la campagne des européennes le caractère criminel du IIIe Reich et qualifié l’Union européenne de « conglomérat de nègres ». Une rude concurrence pour Jean-Marie Le Pen, tête de liste pour la région Sud-Est aux mêmes élections, qui avait sans doute cru obtenir la palme de l’abjection en estimant que la question de l’immigration pouvait être résolue de la façon la plus efficace grâce au concours de « Monseigneur Ebola ».

Ces dérapages verbaux n’empêchent pas le FPÖ d’être régulièrement présenté comme un parti « nationaliste, conservateur et populiste ».

Arrêtons-nous quelques instants sur le terme « populiste », fourre-tout dont on abuse depuis plus de dix ans. On y entasse, de force et indifféremment, toute critique du désordre mondial et de la faillite des élites. Autrefois, la reductio ad hitlerum, selon la formule de philosophe Leo Strauss, suffisait à déconsidérer l’adversaire.

Le terme « populiste », lui, apparaît plus sérieux ; il est à nos politistes, auréolé de scientificité. « Populiste » sent son maître de conférences à Sciences Po. Le vocable a l’immense avantage de pouvoir multiplier les combinaisons hasardeuses telles que : « national-populisme », « gaucho-populisme », « libéralo-populisme ». On retrouve ainsi dans ce bric-à-brac idéologique des mouvements xénophobes, des partis qui refusent l’austérité et des formations qui combattent le fonctionnement de l’Union européenne. Des politologues, comme Mark Leonard, patron du think tank European Council on Foreign Relations, n’hésitent pas à associer sous le même vocable honni du « populisme » le Parti socialiste des Pays-Bas, le parti conservateur anglais et le Parti communiste français. En fait, cette notion sert surtout aux gouvernants à disqualifier un mouvement ou une sensibilité idéologico-politique qui s’oppose à leur politique. Le populiste, c’est toujours l’autre.

Sans remonter aux mouvements agrariens puis ouvriers aux États-Unis ou au mouvement socialiste russe au XIXe siècle, le populisme avait commencé par désigner le soutien aux classes populaires. En France, ce fut une école littéraire. Le romancier Eugène Dabit, auteur du fameux Hôtel du Nord, reçut en 1931 le prix du Roman populiste. Moralité : tordre ce mot et le présenter sous une acception péjorative suggère souvent une méfiance, voire un souverain mépris à l’égard de tout ce qui concerne le peuple.

Que gagne-t-on à jeter dans un même sac d’infamie ce qui relève, par exemple, du patriotisme et ce qui ressort du nationalisme ? Comment ne pas souligner l’antagonisme profond entre la figure du « patriote » et celle du « nationaliste », entre l’amour des siens et la haine des autres ? Le patriote est fier, volontiers cocardier et flambard, il se targue de son appartenance et est prêt à défendre la patrie contre un ennemi extérieur. Le nationaliste conçoit son pays comme un organisme vivant, attaqué du dedans par des parasites et par des traîtres, la fameuse « cinquième colonne ». La paranoïa le guette, et il est significatif qu’il ne trouve jamais un qualificatif positif pour son pays, comme le souligne Jean-François Kahn dans son essai Marine Le Pen vous dit merci. Le nationaliste ne vit pas la patrie comme une fenêtre vers l’universalité mais comme un rempart permettant la purification d’une identité fantasmée. Le but ultime de ce citoyen est de trouver le fameux et fumeux « ennemi de l’intérieur ». Le patriote pense comme Henri IV quand il se dresse contre l’Espagne bigote, qui veut jeter son manteau de bure sur l’ensemble de l’Europe. Le nationaliste se comporte à la façon de la Ligue des Guises, qui apposait une croix blanche sur les portes des maisons pour signaler les protestants à égorger dans leur lit.

Que gagne-t-on à entretenir en permanence la confusion entre ce qui relève de la fonction plébéienne (Syriza en Grèce, Front de gauche en France, Podemos et Gauche plurielle en Espagne…) et ce qui s’apparente à la pulsion populiste ? Rien. Dans les deux cas, cette confusion des esprits est en revanche du petit bois pour la grande chaudière de l’identitaire.

*

La panique identitaire ne s’arrête pas aux pays de l’Union européenne. Nous en percevons les effets dans la crise ukrainienne. Dans la revue Débat d’avril 2014, l’ethnologue et historienne Olha Ostriitchouk a publié un long texte intitulé « Les dessous de la révolution ukrainienne, d’une contestation civique à une guerre identitaire » qui a fait grincer quelques dents avant d’être étouffé sous l’édredon du silence médiatique et politique.

Qu’y disait-elle qui indispose autant ? Elle démontait le discours général qui nous a présenté le soulèvement de Maïdan comme un irrépressible désir d’Europe et, par conséquent, comme une soif de liberté et de démocratie. Tout au long de cette deuxième révolution orange, les éditorialistes, pas seulement en France, se sont en effet déchaînés depuis la fin de l’année 2013 sur le thème : « Les Ukrainiens sont prêts à mourir pour l’Europe, et nous, que faisons-nous ? » Le sacrifice de Maïdan pour le sauvetage de Barroso, c’est assez osé, mais cela a été tenté. « Malheureusement, écrit Olha Ostriitchouk, pour qui voulait voir et entendre, la symbolique ultranationaliste sur Maïdan avait vite supplanté et marginalisé celle de l’UE. Dès le début du rassemblement, les drapeaux noir et rouge de Bandera fleurissaient sur Maïdan aux côtés d’autres drapeaux de l’extrême droite comme celui du parti Svoboda, celui du Congrès des nationalistes ukrainiens ou celui du Patriote d’Ukraine… »

Dans un premier temps, cette omniprésence a été superbement ignorée par les médias occidentaux, puis elle a été minorée avant d’être présentée comme la conséquence directe de la radicalisation du régime corrompu de l’autocrate Ianoukovitch. Reconnaissons que les termes sont trompeurs pour ceux qui n’ont pas une connaissance approfondie du passé immédiat ou de l’histoire ukrainienne.

Comment ignorer que le portrait en grand format de Stepan Bandera déployé par les manifestants au fronton de la mairie de Kiev ne saluait pas seulement un authentique patriote mais aussi celui qui conduisit l’Organisation des nationalistes ukrainiens, créée entre les deux guerres, sur une voie plus radicale et un des organisateurs de la Légion ukrainienne qui combattit les Soviétiques pour le compte du Troisième Reich lors de la Seconde Guerre mondiale ? Un « héros » que le Centre Simon-Wiesenthal a présenté comme un « collaborationniste nazi responsable du massacre de milliers de Juifs pendant la guerre de 1939-1945 ». Comment ignorer que Svoboda, l’Union panukrainienne « Liberté » s’appelait avant 2004 le Parti social-national d’Ukraine et qu’il avait comme symbole non pas un trident orné d’un glaive, ce qui est déjà suffisamment chargé, mais le « Wolfsangel », un crochet de loup, à la charge héraldique plus lourde, adopté par les combattants nazis sur le front de l’Est.

Comment, enfin, continuer d’ignorer qu’avant ce ripolinage idéologico-symbolico-politique, le président de Svoboda, Oleh Tyahnybok, dans un discours prononcé le 17 juillet 2004, accusait la « mafia judéo-bolchevique » de mener le pays à sa perte ?

Dans son article du Débat, Olha Ostriitchouk cite une poétesse, Dania Kamliouk, qui, dès les premiers jours de Maïdan, aurait lancé : « Pour que vous ne perdiez pas votre moral dans cette lutte, pour que vous restiez unis, pour que cette fois-ci vous ne tombiez pas à genoux, ne vous laissez pas écraser comme l’a été le Maïdan orange de 2004, pour que vous puissiez aller jusqu’au bout et ne pas répondre aux implorations des Juifs, à leurs propositions de compromis divers. Nous serons tous ensemble ! Nous sommes tous le même peuple, le peuple ukrainien. Dans nos veines coule le sang ukrainien de l’homme blanc. Vive la Nation ! »

Cette bouffée délirante venait conclure un long discours rappelant une tragédie historique que tout Ukrainien garde en mémoire : l’Holodomor, littéralement « extermination par la faim ». Ces termes désignent la grande famine qui a terrassé le pays en 1932 et 1933 et fait des millions de victimes. La responsabilité des autorités soviétiques, longtemps niée par Moscou, ne peut plus être relativisée. Il est impossible d’aborder la question des relations entre la Russie et l’Ukraine sans voir surgir ce fantôme exsangue, comme le spectre de Banquo se plantant devant Macbeth. Comme il est impossible d’évoquer la crise ukrainienne sans se tourner vers la propagande russe qui s’est construite tout au long du conflit sur deux piliers : le repli identitaire des populations de l’Est et la présentation de toute contestation à l’encontre du régime honni de Ianoukovitch comme une manifestation néonazie.

Repli identitaire : là encore, paresseusement, les médias occidentaux ont extirpé la vieille partition du pays entre les Uniates, grecs-catholiques rattachés à Rome, donc forcément pro-occidentaux, et les chrétiens orthodoxes, forcément « orientaux », obéissant à une sorte de pape installé à Moscou. Or, les obligés de Poutine ont trouvé beaucoup mieux en ressortant des greniers de l’Histoire une vieille idée : « la Nouvelle Russie ».

Retour, cette fois, au XVIIIe siècle. L’Ukraine telle que nous la connaissons n’existe pas encore. Les armées de Catherine II arrachent à l’Empire ottoman (qui, lui-même, le tenait des empires des steppes) un territoire grand comme les quatre cinquièmes de la France et qui correspond, en grande partie, à l’est de l’Ukraine actuelle. Comme il n’y a que très peu d’habitants, la Grande Catherine décide d’y dépêcher par dizaines de milliers des colons russes et ruthènes. Dans l’Antiquité, la région fut peuplée par les Scythes mais il en est des Scythes comme des Lazes ou des Alains. Quelle erreur commirent ces nations ? Quelle fut la cause de leur soudaine disparition ? La poussière s’est amoncelée sur les livres qui pourraient apporter des réponses à de telles questions. On le sait depuis Walter Benjamin : les vaincus n’ont pas droit à l’Histoire qui est toujours écrite par les vainqueurs. En revanche, la côte de la mer Noire fut occupée par des comptoirs grecs. La filiation était plus glorieuse. La tsarine décida donc de fonder des villes rappelant l’origine hellène : Odessa, Sébastopol… Et elle offrit à son favori Potemkine le titre ronflant de prince de Tauride. La Première Guerre mondiale puis la guerre civile russe mirent fin à la permanence de ce territoire qui exista quand même plus d’un siècle, une éternité dans cette partie du monde.

Aujourd’hui, les séparatistes de l’est de l’Ukraine ont relevé le nom. Novorossia désigne l’État fédéral de Nouvelle Russie, créé le 24 mai 2014, regroupant les éphémères « républiques » sécessionnistes de Donetsk et de Lougansk, reconnues aussitôt par l’Ossétie du Sud, elle-même reconnue par la Crimée.

L’enchevêtrement des peuples, des religions, des histoires rend fou celui qui rêve d’une séparation nette, d’une délimitation étanche entre le Bien et le Mal, les salauds et les victimes. Le fait que deux blocs identitaires s’affrontent fait de la tentation de distribuer des bons et des mauvais points, un exercice ridicule et périlleux. On se balance à la tête la vaisselle historique quand on ne gratte pas frénétiquement le sol pour prouver son antériorité. Comme l’a proclamé l’écrivain serbe Vuk Drašković, sorte de Barrès de Belgrade devenu un éphémère ministre des Affaires étrangères : « Les frontières des terres serbes s’étendent aussi loin qu’il y a des tombeaux serbes. »

On touche là au point le plus sensible de l’identitaire : la frénésie de la concurrence mémorielle. Certes, le « bon historien ressemble à l’ogre de la légende », disait Marc Bloch, dans son Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, en 1941, « là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ». Seule la chair morte intéresse, en revanche, ces chasseurs de mémoire. Quand l’historien revisite les événements passés, l’identitaire, lui, déterre les corps. Au premier, selon le vœu conjoint de Bloch et de Michelet, l’« histoire-résurrection », au second, l’« histoire-vampirisation ». Guerre des mémoires et mémoires en guerre. Il faut à tout prix que la tragédie soit unique, il faut la maintenir dans un territoire bien à part où rien ne peut lui être comparé. Concurrence des héros et des victimes, rendue d’autant plus farouche qu’il n’y a plus d’État et que lorsque celui-ci existe, il ne détient plus le monopole de la narration historique. La tragédie sera intouchable, se dressera dans sa pureté maladroite, symbole d’un peuple qui doit être lavé de toutes ses « impuretés ». La réalité historique ? Quelle importance ! « J’ai la mémoire qui tranche, je me souviens très très bien », pourrait chantonner l’identitaire, l’homme qui rit dans les cimetières. Autrefois, nous pouvions être hantés par le spectre d’un homme sans mémoire. Aujourd’hui, nous serions plutôt menacés par la perspective d’un homme sans oubli.





Une pandémie politique


« Ils ne mouraient pas tous, mais

tous étaient frappés. »





L A F ONTAINE ,

« Les animaux malades de la peste »





Cette rétractation identitaire est souvent présentée comme un mal européen, une des dernières convulsions de notre Vieux Continent qui s’accroche aux pays qui s’approchent trop près de lui, comme ces blessés qui n’en finissent pas d’agoniser dans les westerns. Peut-être ceux qui défendent cette thèse y puisent-ils des éléments de consolation. Malheureusement, la panique identitaire est bien un fléau politique qu’aucune frontière ne peut arrêter. Un de nos meilleurs spécialistes des relations internationales, Bertrand Badie, ne relève-t-il pas son rôle dans l’effondrement de la notion de territoire ? Cette dernière, construction fragile, est partout menacée en tant que marqueur de souveraineté d’un État et support d’une citoyenneté. « Alors que la territorialisation se veut principe d’ordre, elle se transforme dans sa variation identitaire, en sources de désordre », écrit Bertrand Badie dans La Fin des territoires. Et il est vrai que la rétractation ethnique pervertit la notion de territoire en cherchant à créer, par la persuasion ou par la violence, des populations identitairement homogènes, rendant ainsi possible sinon légitime cette folie : « la correspondance entre identité et territoire ».

Cette nouvelle forme de territorialisation se moque bien évidemment du droit des minorités et soutient l’idée que des groupes naturels transcenderaient le temps et l’espace. À juste titre, l’auteur retient que la variante extrême de cette thèse a pu, en son temps, servir à légitimer le génocide et à « racialiser » les sciences sociales. « On peut noter, aujourd’hui, qu’elle sert à entretenir la plupart des intolérances », souligne l’auteur. Dans le « meilleur » des cas, est-on tenté d’ajouter. Car le passage du territoire marqueur de la citoyenneté à un territoire marqueur de l’identité, provoque des réactions en chaîne. Bertrand Badie dépeint, d’ailleurs, l’éclatement de l’ex-Yougoslavie provoquée par cet enchevêtrement identitaire entre Serbes, Croates, Bosniaques, Hongrois, Albanais… L’identitaire s’attaque à la marqueterie des peuples avec violence, c’est une géopolitique à coups de marteau. Les conséquences sont innombrables et incalculables. Vouloir qu’un territoire se conforme à une seule ethnicité ou une seule religion, c’est réclamer l’expulsion de l’autre et enchaîner émigrations, reclassements identitaires inaugurant des conflits sans fin.

En proclamant, en juin 2014, la naissance d’un nouveau califat, le gourou de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, n’a pas seulement enjambé les siècles en se posant dans sa mégalomanie comme un des successeurs du prophète, il a surtout rayé d’un trait de plume les frontières de trois États-nations (l’Irak, la Syrie, la Jordanie) et prononcé l’arrêt de mort des communautés religieuses qui ne relevaient pas de la stricte orthodoxie wahhabite.



L’identitaire est une pandémie politique. Plus à l’est, Vladimir Poutine est la coqueluche européenne de nombreux mouvements identitaires et d’extrême droite qui se pâment en voyant les montages photographiques où le maître du Kremlin, torse nu, chevauche un tigre ou terrasse un ours, une main derrière le dos. Plus sérieusement, la nature du régime poutinien – en dépit de ses encombrants supporters, ces hooligans de la politique – est beaucoup plus ambiguë qu’il n’y paraît de prime abord.

C’est entendu : l’ex-agent du KGB surfe sur la vague patriotique russe. Et l’autocrate réfrigérant sait manier la xénophobie et mener à l’international une realpolitik du knout : agressive, répressive et souvent sanglante. Il n’hésite pas non plus à instrumentaliser les formations ultranationalistes pour enfoncer un coin dans une Union européenne déjà bien vermoulue et ses services excellent à recevoir Marine Le Pen comme si elle devait devenir la prochaine danseuse étoile du Bolchoï.

Est-il un identitaire ? Depuis quelques années, la Russie est effectivement le terreau où s’épanouissent de multiples groupes dont les noms baroques parlent d’eux-mêmes (Fraternité septentrionale, Orange-Brune…) et qui multiplient les exactions contre ce qui est étranger non pas à la Russie mais à leur vision étroite du monde. À partir de décembre 2010, le pouvoir a décidé de poursuivre les dirigeants de ces formations qui relayaient des appels à la haine ethnique, afin de les envoyer dans des colonies pénitentiaires.

Dans un discours prononcé le 21 janvier 2012 et repris par Nezavisimaya Gazeta, Poutine a mis en garde les identitaires : « La Russie s’est formée puis s’est développée au cours des siècles en tant qu’État multinational. La mise en valeur d’immenses territoires, caractérisant toute l’histoire de la Russie, a été l’œuvre commune de nombreux peuples (…). Ce mode de développement de l’État russe est un exemple unique. Nous sommes une société multiethnique, mais nous sommes un seul peuple. Cela rend notre pays complexe et pluridimensionnel. » Feu sur le quartier général ethno-différentialiste. Pas sûr que les Tchétchènes aient la chance de lire Nezavisimaya Gazeta ! Mais l’ex-agent du KGB qui veut incarner la renaissance de la puissance russe se trouve bien à la confluence de plusieurs courants rendant son trône de fer plus instable que ne l’imaginent tant ses contempteurs que ses admirateurs. Poutine, c’est Béria conduisant le camion de Mad Max. Il slalome au volant d’un quinze tonnes, entre l’histoire des tsars, l’épopée militaire russe, la défense de l’orthodoxie, avec, pour défi, de combler « le vide moral » et de suppléer aux mythologies issues de la glaciation soviétique.

Dans son édition datée du 14 mars 2014, le quotidien libanais francophone L’Orient-Le Jour, qui suit les visées de l’homme fort de la Russie au Proche et au Moyen-Orient, relate un déplacement du maître du Kremlin à Sébastopol, en Crimée. Le journal relève combien le voyage a été minutieusement préparé et combien les signes envoyés sont contradictoires. Tout d’abord, Poutine se rend dans la ville portuaire pour rappeler que mouille ici l’une des quatre flottes de la marine russe. Ensuite, il évoque le grand retour de Moscou en mer Noire mais aussi en Méditerranée, se posant ainsi en protecteur des chrétiens orientaux face au fondamentalisme musulman et en gardien de l’orthodoxie face à la « décadence morale de l’Occident ». Mais il rappelle aussi que l’histoire de la Crimée est rattachée à la Russie de la fin du XVIIIe siècle et au souvenir de l’impératrice Catherine II. Enfin, il souligne que c’est à la suite de l’effondrement de l’URSS en 1991 que la Crimée s’est trouvée « emprisonnée » dans un pays étranger : l’Ukraine. La conclusion du quotidien s’est réalisée : « S’il décidait d’annexer la région, plusieurs de ses opposants seraient ainsi prêts à louer son action. » Elle renferme également une mise en garde avec ce témoignage d’un jeune officier de la marine russe : « Si Vladimir Poutine rejette les demandes de rattachement de la péninsule, les gens lui tourneront le dos. »

Curieux tsar qui donne parfois l’impression d’être à la remorque de ses boyards. Étrange autocrate qui, sur ce sujet, ne reçoit pas le soutien d’une Église orthodoxe tant courtisée. Le patriarche Cyrille était le grand absent lors de l’annonce de l’annexion de la Crimée devant le Parlement fédéral. Autour de Poutine, étaient présents les représentants de l’islam, du judaïsme et du bouddhisme. Mais l’orthodoxie manquait à l’appel.

Nous avons une fâcheuse tendance à présenter le régime poutinien comme un monolithe sans envisager comment, en dépit de ses coups de menton et ses rodomontades, il fait face avec fébrilité à deux menaces géostratégiques majeures : l’identitaire russe et les multiples tensions politiques, ethniques et religieuses qui s’expriment dans la fédération de Russie.

La Russie demeure un empire, c’est-à-dire un territoire travaillé en permanence par des forces antagonistes, par une dynamique centrifuge. Nous ne retenons souvent que les foyers de tension extérieurs, les millions de Russes qui se trouvent en Ukraine, dans les pays Baltes ou la Moldavie et que nous nommons les « pieds-rouges » sans doute pour mieux les dépeindre sur le sentier de la guerre. Mais nous oublions totalement le particularisme affiché de la République de Sakha (Iakoutie) ou celui de la Sibérie orientale, qui conduit cette région à signer des traités binationaux sans en référer à Moscou. Oui, la Russie est bien un « empire éclaté » pour reprendre l’intitulé du célèbre livre d’Hélène Carrère d’Encausse. Cette fois, en dépit de multiples tentatives de reprise en main par Poutine, l’ouvrage de l’académicienne est sur le point de rejoindre la réalité. Quand Poutine déclare que la Russie est multiculturelle mais qu’elle est un seul peuple, il sait qu’il ne peut tenir un autre langage et qu’importe, en outre, si le Tatar ou le Moscovite nourrissent chacun leur représentation propre de l’espace russe…



Museler la société, restreindre les libertés publiques, préserver le territoire d’un empire multiethnique et multiconfessionnel tout en surfant sur la vague nationaliste sans se faire prendre dans les rouleaux de la vindicte populaire et les révoltes de rue. Ce qui vaut pour la Russie de Vladimir Poutine, vaut aussi pour la Turquie de Recep Erdogan. Le face-à-face entre le tsar et le sultan enjambe les siècles. Fantômes de la « russité » d’un côté, mirages de la « turcité » de l’autre. L’autocrate islamiste du Bosphore croit qu’il peut mélanger nationalisme, kémalisme, panturquisme et identitarisme ottoman. Son élection à la présidence de la République au terme d’une campagne aux accents de guerre civile, le hisse, dans son esprit, au niveau d’un nouvel Atatürk : l’opposition est en miettes et ses alliés sont soucieux de ne rien faire qui puisse lui déplaire. Pourtant le risque politique reste élevé en Turquie, puisque « Recep bey », ainsi que le nomment ses supporters, souhaite concentrer entre ses mains tous les pouvoirs de l’exécutif en ignorant superbement la Constitution. Il est également élevé, car le principal obstacle à l’adhésion de plus en plus virtuelle d’Ankara à l’Union européenne n’est pas la différence de civilisation – comme on se plaît à le répéter, notamment dans les rangs de l’UMP –, mais le danger d’intégrer un pays travaillé par les ethnies, les religions, les cultures et les passions. Il y a d’abord la question kurde qui est devenue, pour Erdogan, la grande menace, avec l’apparition d’un Kurdistan autonome et armé par l’Occident non loin de ses frontières. Pas besoin d’être grand clerc pour imaginer que, tôt ou tard, les 15 millions de Kurdes en Turquie voudront se joindre à leurs frères irakiens ou syriens et qu’Abdullah Öcalan qui croupit dans les prisons turques fera figure, un jour, de nouveau Nelson Mandela.

Mais la question kurde n’est pas la seule épine plantée dans le pied d’Erdogan. Il lui faut compter avec d’autres minorités religieuses ou ethniques comme les Alévis, les Tcherkesses, les Abkhazes, les Gagaouzes, les Lazes et des dizaines d’autres. La Turquie est aussi un empire éclaté en dépit des professions de foi d’Erdogan qui pourraient sortir de la bouche de Poutine : « Nous sommes tous les enfants d’un même ancêtre, d’une même culture, d’une même civilisation, d’une même histoire. »



Le 26 mai 2014 alors que l’Europe se réveillait avec la gueule de bois, l’Inde émergeait d’un very bad trip. La plus grande démocratie du monde, ainsi que l’on se plaît à la qualifier et qui sera le pays le plus peuplé de la planète dans moins de dix ans, portait à sa tête Narendra Modi, le leader du Bharatiya Janata Party (BJP), Parti du peuple indien. L’homme a des cheveux blancs, sourit souvent, caresse en permanence une barbe soigneusement taillée et joue avec des lunettes à fine monture qui renforcent la douceur du visage. Bref, tout l’inverse de ce matamore de Poutine.

L’Inde puissance nucléaire et géant économique ne nous intéresse guère ; tant il est préférable de s’épargner cette niaiserie lustrale qui fait de ce pays, pour l’éternité, la terre du Mahatma Gandhi et du pacifisme universel. L’apôtre de la non-violence fut assassiné par Nathuram Godse, un militant indien du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), littéralement Organisation des volontaires nationaux, un groupe nationaliste et paramilitaire fondé en 1925 sur le modèle des formations d’extrême droite européennes et dont l’aile politique est le BJP.

Godse est considéré, aujourd’hui, par beaucoup d’hindous comme un illuminé sincère et certains attendent le jour où ils pourront, fidèles à sa volonté dernière, jeter ses cendres dans l’Indus, fleuve du Pakistan dans une Inde réunifiée et débarrassée de l’islam, responsable de la partition du pays. Quant au RSS, interdit à plusieurs reprises, il draine dans les stades des foules considérables défilant au pas de l’oie, en chemise blanche et short beige, un bâton à la main pour châtier l’infidèle.

Narendra Modi est membre de longue date du BJP, qui milite toujours en faveur du remplacement de l’État laïc indien par un État théocratique hindou : il deviendrait alors le royaume de Rama, septième avatar du dieu Vishnou. En 2002, il devient gouverneur du Gujarat avec l’étiquette du BJP et le soutien actif du RSS, bien décidé à en faire un laboratoire de l’Hindutva (l’hindianité intégrale) dont l’acte de (re)naissance peut être situé très exactement le 6 décembre 1992.

Ce jour-là, dans la cité antique d’Ayodhya, dont le nom signifie littéralement en sanscrit « qui ne peut être conquis », des hindouistes rasent la mosquée de Babri ou mosquée de Babur, construite par les empereurs moghols, pour y ériger un temple à la gloire de Rama né d’après la légende à cet emplacement. Des fouilles entreprises par le gouvernement de l’Utta Pradesh confirmeront que la mosquée a été édifiée sur les ruines d’un temple hindou orné de motifs décoratifs en forme de lotus, symbole sacré de l’hindouisme. Pour les identitaristes, il n’y a pas d’excavations anodines ou désintéressées : l’archéologie est souvent le prolongement de la guerre par d’autres moyens. Vertiges de l’appropriation exclusive de symboles religieux : il faut déraciner l’Autre, par tous les moyens, quitte à sauter par-dessus les siècles, voire les millénaires. Voilà pourquoi l’identitariste ne s’épanouit pas seulement dans les cimetières, mais trouve sa jouissance surtout en fouillant la terre. Un morceau de sarcophage en calcaire, un bout de chaudron… Des plaines du Kosovo aux montagnes du Haut-Karabagh, du site de Bethléem aux ruines d’Ayodhya, c’est la même instrumentalisation de l’archéologie, c’est la même quête de la divine surprise qui autorisera à s’écrier : « Moi être collectif, premier arrivé, premier servi » et à légitimer un enracinement immémorial.

Lorsque Modi arrive à la tête de l’État du Gujarat, il s’empresse de nettoyer les manuels scolaires. Comme toutes les autres obsessions identitaires, la fierté d’être hindou fait table rase de l’Histoire, tirant un trait sur deux siècles d’empire moghol, elle considère également avec suspicion l’Empire maurya qui unifia l’Inde et assura pour la première fois son indépendance mais qui pratiqua le pluralisme religieux faisant cohabiter bouddhisme, jaïnisme et brahmanisme.

À la fin du mois de février 2002, des pèlerins hindous originaires du Gujarat trouvent la mort dans l’incendie d’un wagon. Une rumeur accuse les musulmans d’être responsables du drame, entraînant les plus violents affrontements intercommunautaires depuis l’indépendance du pays. Magasins brûlés, enfants torturés, femmes violées, hommes éventrés. Une vraie Saint-Barthélemy sous les auspices de Kali. Au total, deux mille musulmans trouvent la mort et plusieurs milliers sont gravement blessés. Loin de calmer le jeu, Modi couvre les exactions et nourrit les haines en continuant de développer à chacune de ses interventions et de ses déplacements une rhétorique antimusulmane. Son adversaire politique, le parti du Congrès, l’accuse à maintes reprises d’être « un marchand de mort », ce qui n’empêche nullement Modi, maudit par la communauté musulmane et interdit de séjour aux États-Unis, d’être réélu par trois fois gouverneur.

Pendant soixante-dix ans, le parti du Congrès, incarné par la dynastie Nehru, a tenté de maintenir sur la route de la démocratie et du progrès le véhicule indien, semblable à ces bus de couleur vert amande avec une bande de peinture jaune, surchargés de passagers. Au moindre nid-de-poule économique, certains parmi eux tombaient et finissaient écrasés sous les roues. Une poignée parvenait à se glisser près de la place du conducteur tandis que la majorité mangeait la poussière des routes. Plusieurs fois, le véhicule, qui s’apparentait à un tas de ferraille, manqua de se renverser dans le fossé. Le 26 mai 2014, il a quitté durablement la route. Cette fois, le BJP pouvait se passer de la coalition qui l’avait contrôlé entre 1998 et 2004 et mettre en œuvre son programme commun. Les électeurs indiens ont signé là la deuxième mort de Gandhi.

La méditation sur cette dérive de l’Inde donne à saisir l’essence du mouvement global qui emporte nos sociétés. D’abord, parce que, encore une fois, le pays est bien davantage qu’un « laboratoire » comme le Gujarat. C’est une puissance nucléaire, une puissance économique, une puissance démographique… Ensuite, parce que l’identitarisme qui s’y déploie est chimiquement pur. On y trouve, en effet, un identitarisme religieux, une recherche paniquée d’une origine mythifiée et la volonté de traduire cette folie en termes territoriaux : rendre l’Inde aux Indiens comme le souhaite le BJP, c’est bannir l’islam des rives de l’Indus.



À la Russie, à la Turquie, à l’Inde, on pourrait ajouter le Japon, même si l’obsession identitaire s’y exprime de manière moins agressive… dans les actes. Car dans les mots, c’est tout autre chose. Le Premier ministre, ShinzŌ Abe, aime répéter que « le Japon est de retour » et qu’il aspire à devenir un pays normal. Un pays normal ? Entendez par là une nation disposant d’une armée et passant outre à la Constitution nippone qui interdit la militarisation du pays. Ce dernier point paraît secondaire aux yeux d’Abe et de ses amis politiques. « La Constitution de l’Allemagne de Weimar a été discrètement remplacée par la Constitution de l’Allemagne nazie », a lancé le vice-Premier ministre japonais, un admirateur des méthodes d’Hitler. Ce pays normal est aussi un pays si fier de lui-même que les nouveaux maîtres de l’archipel estiment qu’il est anodin d’honorer des criminels de guerre. En avril 2014, ShinzŌ Abe s’est rendu au sanctuaire shintoïste Yasukuni, ce mémorial dressé pour tous ceux qui sont morts pour le Japon, y compris les pires tortionnaires de la Seconde Guerre mondiale. Nouvel exportateur d’armes, Tokyo se rêve à nouveau en puissance politique régionale et même globale. Le Japon dispose d’alliés de poids : l’Australie, les Philippines, le Vietnam… autant de pays que la puissance chinoise inquiète et qui sont prêts à rejouer un scénario de guerre froide.



Résumons. Poutine, Erdogan, Modi, Abe… Quatre situations qui offrent des similitudes troublantes. On peut ergoter à l’infini sur les différences entre les pays cités. Personne ne prétend pourtant que la Turquie soit le Japon. De même, personne ne prétendait autrefois que la Roumanie était l’Italie, mais il était possible de souligner que la Garde de fer roumaine ressemblait étrangement aux Faisceaux italiens de combat.

Ce vent de panique identitaire souffle sur l’ensemble de la planète. On pourrait ajouter aux exemples que j’ai choisis bien d’autres nations qui n’ont ni le même passé, ni les mêmes problèmes. Cependant, à chaque fois, notons-le encore, l’obsession identitaire arrive par la voie des urnes, installant après une campagne électorale démagogique et haineuse ce type de régime qui est apparemment promis à un « bel » avenir : la démocratie autoritaire.





Plus loin de toi, mon Dieu


« De même que la chenille choisit

les plus belles feuilles pour y pondre

ses œufs, de même le prêtre pond ses

malédictions sur les plus belles joies. »





William B LAKE ,

Le Mariage du ciel et de l’enfer





Samuel Huntington avait raison, mais il s’est trompé de titre. Le monde qu’il décrit, et qui est censé correspondre à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, n’est pas celui du « choc des civilisations », mais du choc des religions. Toute personne qui souhaite suivre, aujourd’hui, l’évolution des relations internationales, devrait toutes affaires cessantes abandonner la lecture de Raymond Aron, de Jürgen Habermas ou d’Alexander Wendt pour se plonger sans tarder dans la Bible, le Nouveau Testament, le Coran, les Veda et les sutras bouddhistes. À l’heure actuelle, partout sur la planète, affirmer son appartenance religieuse avec force est moins répandu qu’il y a quatre cents ans, mais assurément plus fréquent qu’il y a quarante.



Plusieurs explications ont été avancées pour comprendre ce bouleversement qui se déroule sous nos yeux au travers d’innombrables glissements de terrain idéologiques. La première est historique et prend en compte l’effondrement du communisme. Dans sa chute, l’idée communiste a entraîné la folle promesse de l’avènement d’un monde nouveau, d’où toute référence à Dieu serait bannie. La disparition du communisme soviétique n’a pas seulement permis le triomphe de l’économie de marché, elle a précipité également le grand retour des religions que celui-ci voulait jeter dans les poubelles de l’Histoire. D’ailleurs, Jean-Paul II n’est-il pas invariablement présenté dans des analyses sulpiciennes comme le vrai « tombeur » de l’URSS ?

Le second schéma explicatif prend en compte la grande crise qui affecte l’Occident et, par contrecoup, ceux qui ont cherché à suivre son exemple. Une crise morale, politique et surtout économique. Ce modèle des modèles est fatigué et surtout incapable d’endiguer les fléaux de la pauvreté, de la drogue, de la malnutrition, des inégalités sociales… Face à cela, la religion offre l’illusion d’une communauté protectrice, d’un holisme réparateur. Le message est clair et simple : « Si vous ne doutez pas de l’acceptation de Dieu, vous ne serez plus jamais seuls. »

La complexité croissante du monde est cause de désorientation, et l’on comprend que quiconque affirme avoir surmonté, voire résolu ou aboli, cette nouvelle opacité universelle, puisse exercer une grande force d’attraction. Contrairement aux experts démonétisés, rabroués, rabaissés par les faits et le réel, les religieux, surtout quand ils sont dans une logique fondamentaliste, possèdent ce qu’il est convenu d’appeler, littéralement et dans tous les sens du terme, du « charme ». Leur force de conviction attire à eux comme des aimants des esprits qui s’estimeront libérés, tout comme Gribouille se jette à l’eau par crainte de la pluie.

La troisième clé explicative est l’effondrement des modèles développés par les États-nations et plus généralement la remise en cause du politique sous les coups de boutoir de la globalisation. Car les religions, du moins les trois grandes religions monothéistes auxquelles on peut ajouter le bouddhisme, sont toutes porteuses d’un « altermondialisme » : pour chacune d’elles la « vraie vie » est ailleurs. Leurs fidèles ont la conscience d’adhérer à une foi qui transcende les appartenances étatiques ou politiques. Après tout, le terme même de « catholicité » est issu du latin catholicus, lui-même emprunté au grec καθολικός signifiant « général, universel » ; et le mot « umma » désigne la communauté transnationale des croyants dans l’islam. Les religions monothéistes furent les premières à créer le concept de mondialisation.

J’ai conscience qu’en écrivant ces mots je parle de religion et non de fanatisme. Et je m’empresse d’ajouter qu’étant, à la fois, croyant et indécrottable laïc, je ne pense pas que le fait religieux soit, a priori, la source de tous nos maux. Non, le fondamentalisme n’est pas l’essence du religieux. L’intégrisme n’est pas une orthodoxie, mais une spiritualité dévaluée, dévoyée, une grimaçante caricature de piété. Qu’ont de commun le télévangéliste et un protestant des Cévennes ? Que savent le petit mollah du bazar de Téhéran et le jeune adolescent du Hezbollah, du chiisme, cet ésotérisme de l’islam ? Connaissent-ils seulement le nom du grand mystique soufi persan, Abû ‘Abd Allah al-Husayn Mansur al-Hallaj, supplicié par amour pour Allah ? Et ces manifestants vêtus d’habits bleus et rose layette qui, dans un même sabir freudo-chrétien, mélangent ordre naturel et ordre symbolique, savent-ils que, si Maurice Clavel revenait, il les chasserait sans ménagement ? Et cette militante pro-vie qui s’attaque à une infirmière à la sortie de son domicile, que sait-elle de la prière du cœur ? Et dans quelle estime un moine de l’Athos tient-il un hiérarque de l’actuel clergé orthodoxe russe, emperlousé de médailles saintes comme un sapin de Noël ? L’islam sunnite n’a rien à voir avec Boko Haram au Nigeria qui s’inspire des talibans d’Afghanistan, dont ils ont dû écouter un jour par mégarde une vieille cassette. Le christianisme n’est pas responsable des milices anti-Seleka en Centrafrique qui expulsent les femmes et les enfants musulmans réfugiés dans les églises pour les mutiler. Le Dalaï-lama, qui a suffisamment à faire avec les états d’âme de Richard Gere et Steven Seagal, est impuissant face au massacre par les bouddhistes birmans, des membres de la communauté musulmane des Rohingyas, les parias de Birmanie.

Partout où sévit l’homme, la barbarie ordinaire peut se donner libre cours et pas seulement en Irak ou en Syrie. Au nom de quoi les communautés religieuses qui tendent vers l’universel seraient-elles exemptées d’un tel fléau ?

La vraie question se pose ainsi : pourquoi l’identitaire religieux donne-t-il l’impression de mener le bal ? Pourquoi le rituel prend-il ainsi le pas sur le cultuel dans nos vies quotidiennes et ce, jusqu’à l’obsession ? Pourquoi l’identitaire parle-t-il si haut et si fort quand ses adversaires qui se recrutent dans toutes les religions, ont l’air de célébrer une messe basse ?

Ici encore, trois raisons peuvent être avancées. La première est l’intrusion de la religion dans la vie de la cité. Le fondamentalisme est une religion politique. Autrefois, le terme de « religion politique » employée par des penseurs libéraux (ainsi, sous la plume de Raymond Aron) désignait péjorativement une politique dont certains aspects comme la communication ou la pratique du pouvoir, rappelaient des travers habituels de la religion : le dogmatisme, le sectarisme, le grégarisme. Or, la problématique s’est inversée. La politique telle qu’elle est pratiquée étant devenue une coquille vide, l’intégrisme l’a vampirisée. Il est devenu son nouvel occupant.

Les responsables politiques ont une part importante dans cette affaire puisque ce sont eux qui ont pavé la voie à cette prise d’otage. On a vu dans de nombreux pays fleurir le concept d’« autorités morales », conviant les dignitaires religieux à décerner des bons et des mauvais points aux actes de gouvernance. On a vu aussi des hommes d’État défendre l’idée que les Églises, toutes les Églises, étaient, avant tout, un facteur d’ordre, un ultime recours dans un monde anomique. Une institution capable d’assouvir la soif de stabilité. Rien de mieux que la religion pour (ré)apprendre à l’enfant les valeurs de la morale et remplacer l’instituteur suspect de déviance idéologique, rien de tel qu’un imam pour répondre en banlieue à la disparition des cellules du parti communiste. Nicolas Sarkozy s’est particulièrement illustré durant cette séquence, en mettant en pratique ce que Charles Maurras avait théorisé : une Église immanente au social, bras armé séculier d’une autorité politique totalisante, tendant à l’élimination systématique du jeu démocratique bien sûr, mais surtout de la liberté métaphysique comme telle, et des craintes qu’elle suscite.

Or, pour un fondamentaliste, qu’il soit militant du Tea Party, membre des Frères musulmans ou adepte de Rama, la Cité de Dieu se construit ici et maintenant et parfois même contre les croyants eux-mêmes, pour peu qu’ils n’adhèrent pas aux dogmes intégristes. On a vu combien le fondamentalisme chrétien avait non seulement imprégné l’administration Bush, mais aussi légitimé sa politique étrangère ; ce que l’on sait moins en revanche, c’est que pendant cette période, un soutien total a été requis et que toute « dissidence » a été systématiquement traquée comme antipatriotique (voire comme une atteinte caractérisée à la sûreté de l’État).

Dès 2004, le spécialiste du monde arabo-musulman, Gilles Kepel, dressait un diagnostic alarmé, et dans son livre Fitna, parlait de l’islamisme comme d’une forme de guerre civile à l’intérieur de l’islam. N’en déplaise aux thuriféraires de Huntington, le vrai clivage ne sépare pas les musulmans et les autres, mais scinde le monde de l’islam en deux camps irréconciliables : les partisans d’une société ouverte et spirituelle, contre l’arrière-garde de l’intolérance et du repliement identitaire ou si l’on préfère, les « démocrates versus les théocrates », soit les adeptes de la « séparation des ordres » contre les champions de la confusion du théologique et du politique.

Le mécanisme est partout identique : on commence par mettre en cause ceux qui ont servi le despote déchu puis les clans ou tribus qui ont refusé de se soulever puis la minorité chiite (ou sunnite dans le cas inverse) puis ceux qui sont considérés comme des tièdes, ou trop « occidentalisés » ou trop proches des chrétiens (s’il en reste), ou d’Israël. L’identitaire religieux comme l’identitaire politique est un totalitarisme, car il y a toujours plus pur, plus dur, plus authentique.



L’autre raison avancée est l’utilisation de la communication. Dans un premier temps, les médias ont, comme les politiques, fait entrer le loup dans la bergerie. Comme ils ne connaissaient rien à la question religieuse, ils ont convié sur leurs plateaux et tréteaux ceux qui « faisaient le plus » : le « plus chrétien » ou le « plus musulman ». Ces invitations jusqu’à aujourd’hui ont fait la fortune de Christine Boutin ou de Tariq Ramadan. Les programmateurs d’émissions se sont vite aperçus que les discours de ces derniers étaient « hétérodoxes », mais, à ce stade, il fallait aussi compter avec l’économie médiatique qui, spontanément, ne « préempte » pas la personne qui tient les propos les plus sages et les plus mesurés. Ceux-là sont donc restés, bientôt rejoints par beaucoup d’autres aussi déjantés qu’eux.

Parallèlement à cette intrusion dans les médias grand public, les fondamentalistes ont investi le net. Ne serait-ce qu’en France, lister les sites défendant une vision du monde paranoïaque nourrie du fanatisme religieux serait fastidieux, tant ils ont essaimé ces dernières années. De plus, les passerelles et convergences sont nombreuses tant la détestation de la laïcité est profondément enracinée.

Farida Belghoul, à l’origine du mouvement des JRE (Journées de retrait de l’école), peut s’écrier sans susciter l’émoi de son propre camp : « Vive la convergence islamo-catholique ! (…) Hommage aux alliés, Christine Boutin, Béatrice Bourges [leader du « Printemps français], (…) à Alain Escada, président de l’Institut Civitas. » Assurément du beau monde et de fervents défenseurs du dialogue.

Il existe un précédent dans l’Histoire à cette utilisation des techniques de la communication afin de diffuser des idéologies réactionnaires et hostiles à la démocratie. Au lendemain de la Première Guerre mondiale naissait, en Allemagne, la Révolution conservatrice – un chaudron régressif dans lequel mijotaient tous les courants hostiles à la République de Weimar, de la droite conservatrice à l’extrême droite populacière en passant par les nationaux-bolchevistes. Ce bouillon d’inculture réactionnaire a su utiliser et détourner à son profit tous les moyens de propagande moderne : l’affichage, les meetings de masse, les films, la radio. En réduisant ses théories politiques à des slogans martelés, en dévalorisant ses adversaires, en intimidant ses partenaires, il a préparé la voie à un mouvement plus structuré et plus cynique : le national-socialisme. S’attaquer à la modernité en retournant contre elle ses instruments c’est bien, quatre-vingts ans plus tard, le projet du fondamentalisme qui est, lui aussi, une révolution conservatrice. Une modernité résolument antimoderne.

D’ailleurs, on ne le dit jamais assez : dès ses débuts, sous l’influence de Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans, puis Sayyid Qotb, le principal théoricien de la Confrérie, l’instrumentalisation politique de l’islam n’a pas seulement dévoyé le message d’humanité et de paix du Coran, elle a surtout visé à accompagner, poursuivre et amplifier, en l’adaptant à l’Orient arabe, la réaction antimoderne qui s’est déchaînée dans l’Europe de l’entre-deux- guerres. Relevées par des essayistes et par des historiens, les convergences historiques entre certains hauts dignitaires de la mouvance islamiste et les fascismes européens témoignent d’une affinité de structure entre intégrismes. Une même « volonté de pureté » a animé ces hommes. L’hitlérisme avait été défait par les Alliés, mais comme le rappelle Jeffrey Herf dans Hitler, la propagande et le monde arabe, Hassan el-Banna encourageait en ces termes le mufti de Jérusalem en 1946 : « L’Allemagne et Hitler ne sont plus là, mais Amin al-Husseini, le mufti de Jérusalem, continue le combat. »

Troisième raison : l’effondrement de la culture religieuse. L’identitaire religieux est fort de la méconnaissance des religions dont il est censé être le relais fidèle. Bref, l’intégrisme est « l’asile de toutes les ignorances » pour paraphraser Spinoza. Dans ce grand brassage universel d’images et d’idées, l’individu se distrait et se perd. Il passe de l’optimisme béat à des crises d’angoisse existentielle. Ces dernières se traduisent le plus souvent par un besoin de spiritualité. On est prêt à prendre une religion clé en main pour peu qu’elle pallie la crise identitaire que l’on traverse et qu’elle permette de s’affirmer. Le souk des religions est un vaste rayon du grand bazar des identités.

Contrairement à une idée courante, ce n’est pas la connaissance de la religion qui conduit au fanatisme, mais sa méconnaissance. Combien de fois ai-je assisté à des débats où des « représentants » de l’Église catholique, habillés comme des abbés de cour, ne comprenaient pas la différence qu’il pouvait y avoir entre la théologie de la rédemption et celle de la résurrection… En combien d’occasions ai-je vu des « représentants » de la communauté musulmane se prendre les pieds dans les hadiths ? Sans aller jusqu’à être semblable aux habitants de Byzance qui pouvaient discuter sans fin du bien-fondé du monothéisme, c’est parce que le niveau général de la culture théologique connaît une baisse vertigineuse que l’identitaire religieux connaît une pareille montée. Ainsi, certains clercs racontent n’importe quoi, mais en le martelant avec une aisance oratoire et une suffisance rhétorique telles que nul n’ose mettre en doute la véracité des propos.

Et que dire de ceux qui veulent appliquer la charia sans le moindre ajustement, « bédouiniser » leur environnement social et faire vivre leur famille comme au premier siècle de l’islam ? Ne reconnaître que les codes du groupe, n’accepter que les lois du leader spirituel, ne régler les problèmes qu’entre soi, c’est le lot de tous les fondamentalistes qu’ils soient musulmans, chrétiens, juifs, hindous… Le fondamentalisme est, au sens de la sociologie de Louis Dumont, un holisme métaphysique – c’est-à-dire une destitution méthodologique des droits du sujet humain, de son libre arbitre individuel et de sa capacité de jugement au profit de la dictature de groupe.

Remplacer la religion par les contes et légendes, les faits par l’affect, le sentiment religieux par le ressentiment, permet d’accréditer l’idée que le groupe que l’on défend est demeuré identique à travers les siècles, pur de tout apport extérieur. Avec le poison identitaire, le passé n’est plus ce qui nous réunit, mais un cauchemar fait à plusieurs.

*

À la fin des années 1990 paraît un livre prophétique : Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf. L’ouvrage est court, mais vigoureux puisque l’écrivain y dénonce sans s’embarrasser de détours la soif d’appartenance collective. L’attaque est frontale et s’appuie sur la mémoire à vif des tragédies qui ont assombri le stupide XXe siècle, mais aussi sur des horreurs bien contemporaines. La communauté internationale vient de prendre la mesure du génocide des Tutsis au Rwanda et s’enfonce dans la guerre des Balkans. Difficile dans ces deux cas de trouver des exemples plus éloquents d’une affirmation de soi qui se renverse en négation de l’autre. Or, étrangement, si de nombreuses voix saluent l’ampleur de la vision du futur académicien, certains autres s’acharnent à vouloir limiter la portée du propos.

C’est que Maalouf a beau s’être fait connaître du public français par un essai salubre qui échappait déjà aux codes – Les Croisades vues par les Arabes – il a été rangé depuis les succès de Léon l’Africain et du Rocher de Tanios (Goncourt 1993) dans la case « romancier ». Qu’un philosophe fasse des incursions en littérature pour prolonger sa réflexion apparaît bénéfique, mais qu’un écrivain passe la frontière invisible qui, en France, sépare le texte littéraire de l’essai, voilà qui est jugé incongru.

Ce n’est pas tout. Amin Maalouf est né à Beyrouth. Se livrant dans son essai à un « examen d’identité » comme d’autres à un examen de conscience, il confie au lecteur que son histoire personnelle est un patchwork identitaire, puisqu’on y trouve pêle-mêle la communauté grecque-catholique, ou melkite, une grand-mère turque, un grand-père maronite d’Égypte, mais aussi des protestants, des bataillons d’athées et une poignée de francs-maçons.

Arabe et chrétien, Maalouf a une double appartenance qui le relie à un grand nombre de personnes et, pourtant, il est minoritaire. Né dans une communauté marginalisée, l’écrivain a toujours refusé de s’engager dans un conflit politico-religieux qu’il jugeait absurde. C’est la raison pour laquelle il est parvenu à échapper aux identités meurtrières qui ont ensanglanté son pays et l’ont conduit à un morcellement extrême, à une fragmentation aussi délirante qu’homicide. Pour m’être souvent rendu au Pays des Cèdres, la première fois en 1986, j’ai vu peu à peu comment la querelle identitaire avait fait une croix sur le pays. Car ce qui prévaut, aujourd’hui, est la guerre de tous contre tous. Les chrétiens se déchirent entre pro- et anti-général Aoun, ce de Gaulle de carnaval encensé en France ; les sunnites qui soutiennent Al-Qaïda en Syrie haïssent les chiites du Hezbollah, véritables chiens de guerre du sinistre Assad, et personne n’éprouve la moindre empathie pour les Druzes qui ont trahi à peu près toutes les confessions, y compris leurs proches cousins, les alaouites de Syrie. Rappelons juste que, dès qu’ils se retrouvent à l’étranger, les membres de toutes ces appartenances vindicatives se côtoient sans s’affronter et s’entendent même parfois comme larrons en foire.

Lorsqu’il s’est insurgé contre le repli sur la « tribu », Amin Maalouf parlait en connaissance de cause. D’où parlait-il ? N’était-il pas à la fois juge et partie ? Ne forçait-il pas le trait ? Par un curieux et furieux paradoxe, sa dénonciation des identités fatales le réassignait à résidence. On ne sort pas si facilement du cercle enchanté de l’identitaire. Car avec les peuples des Balkans (Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Bosniaques et Albanais musulmans), le Liban partage le triste privilège d’avoir donné son nom au processus de fragmentation d’un État, résultant de la cohabitation impossible et de l’affrontement violent entre communautés politico-religieuses : la « libanisation » ! Le terme claque comme une menace. Il est employé à foison autour de la Méditerranée, en Tunisie, en Égypte, mais aussi en France. En juin dernier, alors que les convois djihadistes en Irak faisaient tomber les villes comme des grenades trop mûres, Dominique de Villepin tonnait dans Le Figaro en secouant sa crinière : « L’implosion identitaire conduit à la libanisation du Moyen-Orient ! »

Peu importe, après tout, la dénomination : la panique identitaire n’a pas attendu l’Europe pour accomplir des avancées foudroyantes comme on le voit dans les plaines et les déserts irakiens et syriens. Trop souvent, le Vieux Continent nous est présenté comme le terreau de cette nouvelle idéologie totalitaire, le ventre encore fécond d’où peut sortir la bête, auraient dit les antifascistes des années 1970. Assis sur un trône de têtes coupeés et de membres amputés, l’État islamique pourrait être annonciateur d’une décennie bien plus sanglante et bien plus terrifiante que celle de l’après-11 Septembre.

Remontons au nord du Liban et franchissons le Nahr al-Kabir, littéralement, en arabe, le grand fleuve que les habitants nommaient autrefois Éleuthère, en grec ancien, « libre ». Il délimite la frontière avec la Syrie. Des deux côtés, les Grecs orthodoxes vivent à côté des sunnites. Ce sont les mêmes paysans, la même terre, la même économie, la même langue. Le Nahr al-Kabir ou l’éleuthère, peu importe, délimitait ce qui fut autrefois l’antique Phénicie. Il y a bien longtemps que la Phénicie a disparu, mais l’idée folle que l’on puisse s’affirmer « phénicien » est revenue en force à la fin des années 1980 pour permettre aux chrétiens d’Orient libanais – en particulier aux maronites – de ne surtout pas se reconnaître comme arabes et, donc, estiment-ils, comme musulmans.

De l’autre côté de la montagne libanaise est né Ali Ahmed Saïd Esber, plus connu sous le nom d’Adonis. Lauréat de prestigieux prix internationaux dont le prix Goethe, il est considéré comme un des plus grands poètes arabes vivants. Et assurément un des plus turbulents.

Dans un premier temps, le poète s’est choisi un nom : Adonis, qui l’a libéré du nom d’Ali et l’a affranchi d’une appartenance sociale tributaire de la clôture de l’identité confessionnelle. « Par ma nouvelle identité définitive, non relative, écrit-il dans Identité inachevée, je me suis ouvert à l’humain. J’ai choisi une identité absolue. À partir de ce choix, je n’ai plus une identité toute faite, décidée d’avance. » Mais c’est surtout par l’écriture qu’il est parvenu à déployer ce nouveau patronyme : « Le résultat de ce parcours, c’est que je continue de créer mon identité. Cette expérience m’a appris que l’identité, c’est toujours à créer et à recréer, ça ne finit pas avec la mort, surtout quand quelqu’un laisse quelque chose après sa mort. Les textes, après la mort, sont ouverts à l’infini. Le temps va les définir. Les redéfinir. Une identité, c’est un mouvement, ça ne peut pas être fixé. »



L’engagement de l’alaouite Adonis rejoint celui du melkite Amin Maalouf, mais c’est certainement parce que ces deux confessions se vivent comme la minorité de minorités. Les autres, toutes les autres, n’échappent pas à cette forme violente de l’identitaire qu’est le fondamentalisme religieux. Adonis subit depuis le début de la guerre en Syrie un procès en règle. Son tort ? S’être adressé au début du conflit à Bachar el-Assad en des termes respectueux pour convaincre le dictateur syrien d’arrêter les massacres. Mais plus largement, on reproche au poète d’avoir soutenu dans un premier temps les soulèvements arabes puis dénoncé la récupération religieuse des révolutions tunisienne et égyptienne. Le 29 septembre 2013, il est interrogé dans le supplément littéraire du quotidien égyptien Akhbar el-Yom sur les Printemps arabes par Mohammad Chouïeb. Le journaliste lui fait remarquer que toutes les révoltes sont sorties des mosquées car elles sont le seul lieu de rassemblement possible. La réponse indignée d’Adonis mérite d’être citée dans son intégralité : « Ce n’est pas vrai : tous les manifestants ne sont pas sortis des mosquées. Ni au Yémen, ni à Bahreïn, ni en Tunisie, ni en Égypte ou en Libye. De petits groupes sont en effet sortis des lieux de culte, mais ils n’ont fait que rejoindre la majorité des manifestants, déjà dans la rue et sur les places ; et les révolutionnaires issus des mosquées n’ont nulle part joué le rôle de leaders. Exploiter politiquement ce symbole religieux relève d’une confiscation du politique, de ce qui est temporel, évolutif, sujet à la critique, au bénéfice du sacré qui est, lui, rituel, immuable, littéral (…). C’est exercer sur les êtres une violence généralisée, au sens où elle touche non seulement le corps, mais aussi l’esprit : la mosquée entend régir la pensée et tous les moments de la vie et prononce publiquement des sentences d’apostasie et de mort. »

Dialogue de sourds, car si, en Égypte, la démocratie n’est pas sortie que des mosquées, la répression mise en place par le maréchal Sissi a bien frappé, elle, les Frères musulmans qui s’y étaient réfugiés.





Le dégoût des autres


« Le statut même de l’humain

implique la fraternité. »





Emmanuel L EVINAS





Peut-on penser la complexité du monde qui nous entoure, nous enveloppe ou nous assaille en se bardant de certitudes, en se protégeant avec un corset de fer, en courant vers la servitude volontaire, en s’imaginant une identité reçue dès la naissance ou imposée par un groupe, un gourou, une identité unique et intangible, une identité fixée à jamais ? Curieuse et furieuse époque qui, dans un même mouvement, chante la diversité du monde et nous dicte l’unicité de l’individu comme s’il nous était possible un jour d’oublier que tout être humain porte en lui un cosmos.

Dans ses livres, et notamment, La Tête bien faite, Edgar Morin aime prendre cette image, empruntée à la Renaissance, de mondes enfouis et qui, pourtant, tourbillonnent en nous. Il souligne combien l’existence en apparence la plus banale garde en elle « ses multiplicités intérieures, ses personnalités virtuelles, une infinité de personnages chimériques (…) des élans inassouvis de désirs et d’amours, des abîmes de malheur, des immensités d’indifférence glacée, des embrasements d’astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments… ».

Qu’est-ce qui sommeille en nous ? Au plus profond de nous. Tenter de le saisir conduit à se délester des étiquettes et des injonctions. Or, tout conspire à nous détourner de notre vie intérieure, à nous distraire, à nous empêcher de pratiquer « l’attention », cette « prière de l’âme », selon la formule de Malebranche. L’oreille fine aux écoutes du dedans ne perçoit l’harmonie cachée que nous avons en nous qu’après avoir imposé silence au vacarme extérieur. Souvent moqué, le commerce avec soi-même – que les Anciens nommaient la cultura animi – est une très sérieuse affaire. Ce n’est pas par hasard que les identitaires entonnent comme principe premier, avec tambours et trompettes, la détestation de soi, et qu’ils entretiennent en permanence la suspicion, le doute, l’angoisse de ne pas être assez pur en faisant avaler les plus infâmes brouets. Une identité nouvelle se présente-t-elle à nous ? Accordons-nous donc quelques instants de répit. « Le lion est fait de mouton assimilé », écrit Paul Valéry. Apprenons à faire œuvre d’alchimiste, en passant au filtre de l’esprit pour mieux la transformer et même, même, pour hiérarchiser entre les identités dont nous avons hérité, celles que nous avons adoptées ou plus simplement croisées.



J’écris ces lignes d’un café de Lisbonne, situé rua Coelho da Rocha, à quelques numéros de la maison où Fernando AntÓnio Nogueira Pessoa passa les dernières années de sa vie. Ce traducteur à la petite moustache et au front précocement dégarni caché par un chapeau de feutre, aux lunettes rondes cerclées d’écaille et au pardessus beige froissé, gagnait de quoi subvenir chichement à son existence, en étant chaque matin un passe-muraille, un petit homme gris, un de ces héros qu’affectionnait tant Tabucchi, notamment dans Pereira prétend. L’après-midi, il marchait jusqu’au café Basileira, buvait d’un coup sec la ginginha, cette liqueur sucrée à base de cerises, et sirotait son immortalité en répétant : « Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-même. »

La nuit, Pessoa se contentait d’un café noir et âcre pour tenir et devenir tour à tour l’ésotériste Bernardo Soares, le païen Alberto Caerio, le moderniste Alvaro de Campos, que l’écrivain appelait « mon fils », le poète épicurien Ricardo Reis et tant d’autres poètes et romanciers de noms divers auxquels il attribuait certaines de ses œuvres, déroulant une carte de l’imaginaire si vaste que nous n’avons pas encore fini, aujourd’hui, de visiter les continents qu’elle renferme. Bref, Pessoa a donné des mondes au monde. « Vivre c’est être un autre », proclamait-il avant de rassurer le critique Casais Montero dans une lettre : « Je ne change pas, je voyage. » L’éternel navigateur qui a fait de la littérature portugaise un finistère et un balcon sur l’infini, avait quarante-sept ans quand il mourut. Il s’était doté d’une foule d’identités en surcroît de la sienne, des identités qui avaient fini par ferrailler et polémiquer les unes avec les autres à travers revues et lettres, peut-être même à son insu, dirait Borges. Il n’y avait de secret dans ce géant de la littérature qui nous a légué une autre Odyssée, que son nom : Pessoa qui signifie « personne » en portugais.

« Personne ! » – telle est la réponse qu’Ulysse, roi du travestissement et d’Ithaque, fit à son geôlier le cyclope Polyphème qui le priait de s’identifier. C’est cette ruse qui lui permit de fuir l’île avec ses marins après avoir aveuglé le monstre qui voulait les dévorer. Les autres cyclopes accourus au secours de Polyphème le prirent pour un fou, car Polyphème hurlait qu’il avait été attaqué par « personne ».

La légende complaisamment entretenue veut qu’Ulysse ait été le fondateur de Lisbonne.

Personne vient du verbe latin persona (per-sonare : parler à travers). À l’origine, le mot est utilisé pour désigner le masque des acteurs de théâtre romain. Le problème est posé à l’acteur qui ne joue qu’un seul et même rôle et ne s’affuble que d’un seul et même masque. Il finira par se prendre pour celui qu’il est aux yeux d’autrui et par oublier qui il est réellement. Tel est, d’ailleurs, le commencement de l’intrigue de Persona, le film de Bergman. Dans la vie sociale, nous portons tous des masques, le problème survient quand nous décidons de n’en porter plus qu’un. « Quand j’ai voulu ôter le masque, je l’avais collé au visage, écrivait Pessoa. Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir, j’avais déjà vieilli. » Il n’y a donc qu’une solution éprouvée par l’auteur du Banquier anarchiste : changer de masque le plus souvent possible avant que ce dernier n’adhère à notre visage et n’asphyxie notre personnalité.

À moi seul bien des personnages est le titre du dernier roman que John Irving a publié à soixante-dix ans. Il est consacré aux secrets et aux troubles de l’identité sexuelle. Un cauchemar éveillé pour ceux qui vitupèrent les écrits sur le genre. Mais ce qui rend ce roman si émouvant est que le grand romancier américain ne parvient plus à arracher son masque de macho, lutteur, tombeur de filles, porté depuis près de cinquante ans. Quel dommage que, comme Pessoa ou, plus près de nous, Romain Gary, Irving ne se soit pas servi d’un hétéronyme, ce pseudonyme utilisé par un écrivain pour incarner un auteur fictif ou… une réelle part de lui-même.

Quand les descendants de Pessoa passèrent au crible son appartement exigu, ils trouvèrent une malle, et dans cette malle, une multitude d’articles jamais publiés et de manuscrits inachevés, écrits par tous les « Pessoa » qui occupaient les lieux. L’écrivain avait donné la vie à soixante-douze hétéronymes, et administré la preuve éclatante que l’homme est condamné à penser dans le même mouvement l’unicité du multiple et la multiplicité de l’un.

Oui, l’homme est par essence un être complexe. À charge pour lui de rassembler ce qui est épars. Complexe étant à prendre ici dans le sens que lui donne Edgar Morin quand il enveloppe le mot dans son étymologie, venant du latin complexus qui signifie embrasser, relier, comprendre.

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Moquée, raillée, dévaluée, la figure de l’autre doit faire face, aujourd’hui, à un double péril. Le premier est la conséquence directe de ce grand bain collectif du marché, cette matrice qui nous commande chaque seconde de savoir si nous sommes Mac ou PC, Évian ou Contrex, Levi’s ou Diesel, dans lequel nous barbotons, faussement différenciés, et effectivement identiques dans notre commun besoin de singularisation.

Dans L’Inséparé, ouvrage aux accents baudrillardiens, le philosophe Dominique Quessada démontre que nous vivons de plus en plus dans ce qu’il nomme un régime d’« inséparation ». À l’origine de cette situation sans précédent : la mondialisation, ce souci d’augmenter le prix du nécessaire et de baisser celui du superflu, et l’interconnexion des phénomènes économiques auxquels s’ajoutent l’imperium de la relativisation, l’injonction de prendre part aux réseaux sociaux ou à la géolocalisation : « Nous sommes désormais des hommes inséparés, c’est-à-dire des hommes sans Autre, écrit Quessada. Un mouvement de fond nous a fait passer d’un univers humaniste composé d’entités séparables à un réel inséparé où tous les phénomènes sont en interrelation et co-dépendance. »

Aussi, selon l’essayiste, la crise que nous traversons n’est-elle pas « seulement » une crise économique, politique, relationnelle, elle « peut être ainsi définie comme une crise de la séparabilité ». Une crise de la séparabilité ? La fiction avait inventé L’Homme sans ombre. La réalité accouche de l’Homme sans Autre, de l’individu sans extériorité, de la maison de l’âme sans portes ni fenêtres. L’univers dans lequel nous évoluons est un monde « expulseur de dialectique ». Quessada souligne que le mouvement de fond qu’il évoque a commencé par occuper la langue. Ce que l’on ne peut nommer comme distinct de soi finit par ne plus exister. Et par là même, la personne s’efface et cède la place à une subjectivité despotique, puisqu’il n’y a pas de pensée de soi ou du même sans une pensée de l’Autre.

Le second péril est la conséquence de cette situation qui apparaît à beaucoup comme une insupportable intrusion. Plus l’Autre donne l’impression de se diluer, plus il faut le recréer, accentuer au maximum la différence. La panique identitaire réveille cette figure de l’Autre qui apparaissait trop dangereusement proche. Si nous vivons sous le règne de l’indifférenciation, comment vais-je faire pour m’opposer, me construire, m’identifier ? La réponse est simple : je vais créer un Autre de toutes pièces, golem de mes angoisses, surface de projections de mes phobies et de mes ressentiments que je vais pouvoir combattre et haïr en toute quiétude. Le rejet véhément de l’Autre ne peut pas finir sans son extermination, son éradication. Oui, la panique identitaire est un altéricide.

La cohabitation avec l’Autre nous est devenue insupportable. Plus celui-ci est proche ou peut nous sembler proche, plus il constitue une menace puisqu’il entre dans l’indifférencié. Plus il est près de moi, plus je dois le repousser violemment pour m’en détacher. Ce n’est pas l’Autre lointain qui m’est devenu insupportable, mais l’Autre voisin, the « boy next door » qui empiète sur mon jardin secret et qu’importe si j’ai laissé cet espace être envahi par les mauvaises herbes.

C’est la raison pour laquelle la panique identitaire ne craint pas de porter le fer dans les communautés dont elle est issue pour trier entre les « bons » et les « mauvais ». Elle se veut plus « représentative » que la communauté d’origine. Elle seule est mandatée pour dire à chacun qui il est, lui édicter la place qu’il doit occuper, assurant au groupe sa cohésion symbolique en stigmatisant l’adversaire. Car, comme on essaie de nous le faire croire, en employant à tort et à travers le mot « phobie », quitte à faire passer notre pays pour une immense cage aux phobes. Non, le fuel de l’identitaire n’est pas la peur de l’Autre, c’est la haine de l’autre. Comme l’écrit Jean Giono dans Le Désastre de Pavie, son génial essai historique sur la déroute française : « La haine est plus merveilleuse que l’amour ; je veux dire, elle pousse plus communément aux merveilles. » Et nous sommes, en effet, loin, très loin de cette recommandation du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe dans son recueil posthume La Réponse d’Ulysse : « Je ne reconnais aveuglement et obstinément, comme seule règle archiéthique, que le refus d’humilier, le soin et le souci de ne pas humilier. »

Victimes, bien sûr, la femme qui réclame de se voiler intégralement, l’interne qui exige de porter la kippa, le prêtre qui refuse de baptiser un enfant parce que ses parents n’ont pas « chrétiennement » élevé son frère. Oui, victimes et vecteurs d’une identité collective, imprégnés des seules valeurs de « leur » identité qu’ils portent comme un corset de fer. Opter pour la panique identitaire, c’est jeter par-dessus bord le libre arbitre, la liberté de conscience et le libre examen critique, c’est choisir de vivre sans rien qui vive en nous.

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Retour sur une terre où la paix n’a jamais été promise. Une terre en guerre depuis plus d’un demi-siècle où le dégoût de l’Autre chevauche aux côtés du désir de mort. Une terre où le malheur pousse comme du chiendent, arrosée qu’elle est du sang de ses enfants juifs et palestiniens. Cette terre où les êtres sensés sont assassinés, comme le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, tombé le 4 novembre 1995, sous les balles d’un extrémiste juif.

Le 30 juin 2014, en Cisjorda