Main La Paix chez les bêtes

La Paix chez les bêtes

Year:
2015
Language:
french
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1

La parole du silence

Year:
2015
Language:
french
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EPUB, 1.36 MB
2

La nuit du Vojd

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 259 KB
Avertissement



À l’heure où l’homme déchire l’homme, il semble 		 qu’une pitié singulière l’incline vers les bêtes, pour leur rouvrir un paradis 		 terrestre que la civilisation avait fermé. La bête innocente a le droit – elle 		 seule – d’ignorer la guerre.

Dès le printemps de 1914, des passereaux nichèrent, 		 respectés, dans la gueule ébréchée d’un canon. Entre deux combats, nos poilus 		 ont élevé des merles, et plus d’un sansonnet, retourné aux bois, y siffle 		 Rosalie. Des zouaves ont donné leur part de lait à un renard nouveau-né, 		 qui se mourait dans le taillis ; et les ramiers, gorgés de riz, les 		 faisans rassurés s’abattent sur les poings tendus qui, l’heure d’avant, 		 jetaient la mort.

N’avez-vous pas ri comme moi de voir, au 		 cinématographe, le petit chat noir qui joue à cache-cache de créneau en 		 créneau, pendant le tir ? L’écureuil, le lapin, le rat même viennent 		 s’asseoir dans la tranchée, s’y nourrir, écouter sans crainte la voix humaine, 		 mendier un peu de chaleur...

J’ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans un 		 enclos où je veux qu’« il n’y ait pas la guerre ». Quatre d’entre 		 elles – Lola, Manette et Cora, et la chatte Nonoche – ont parlé déjà, qui dans 		 Les Vrilles de la vigne, qui dans L’Envers du music-hall. 		 Qu’elles entrent quand même, celles-là résignées à leur besogne d’artistes 		 foraines, celle-ci béate et traînant son nourrisson gavé. Je dédie ce livre à 		 n’importe quel soldat inconnu que le printemps pourra revoir, sanguinaire, doux 		 et rêveur comme le premier homme de la planète, étendu au long de sa bonne 		 arme, une verte brindille aux dents, avec une couleuvre enroulée au poignet et 		 un louveteau docile contre ses talons.

COLETTE.





Poum



« Je suis le diable. Le diable. Personne n’en 		 doit douter. Il n’y a qu’à me voir, d’ailleurs. Regardez-moi, si vous 		 l’osez ! Noir – d’un noir roussi par les feux de la géhenne. Les yeux vert 		 poison, veinés de brun, comme la fleur de la jusquiame. J’ai des cornes de 		 poils blancs; , raides, qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des 		 griffes, des griffes. Combien de griffes ? je ne sais pas. Cent mille, 		 peut-être. J’ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, 		 expressive – pour tout dire, diabolique.

Je suis le diable, et non un simple chat. Je ne 		 grandis pas. L’écureuil, dans sa cage ronde, est plus gros que moi. Je mange 		 comme quatre, comme six – je n’engraisse pas.

J’ai surgi, en mai, de la lande fleurie d’œillets 		 sauvages et d’orchis mordorés. J’ai paru au jour, sous l’apparence bénigne d’un 		 chaton de deux mois. Bonnes gens ! vous m’avez recueilli, sans savoir que 		 vous hébergiez le dernier démon de cette Bretagne ensorcelée. “Gnome”, 		 “Poulpiquet”, “Kornigaret”, “Korrigan”, c’est ainsi qu’il fallait me nommer, et 		 non “Poum” ! Cependant, j’accepte pour mien ce nom parmi les hommes, parce 		 qu’il me sied.

“Poum !” le temps d’une explosion, et je suis 		 là, jailli vous ne savez d’où. “Poum !” j’ai cassé, d’un bond exprès 		 maladroit, le vase de Chine, et “poum !” me voilà collé, comme une pieuvre 		 noire, au museau blanc du lévrier, qui crie avec une voix de femme battue... 		 “Poum !” parmi les tendres bégonias prêts à fleurir, et qui ne fleuriront 		 plus...

“Poum !” au beau milieu du nid de pinsons, qui 		 pépiaient, confiants, à la fourche du sureau... “Poum !” dans la jatte de 		 lait, dans l’aquarium de la grenouille, et “poum !” enfin, sur l’un de 		 vous.

« En trois secondes, j’ai tiré une mèche de 		 cheveux, mordu un doigt, marqué quatre fleurs de boue sur la robe blanche, et 		 je m’enfuis... N’essayez pas de me retenir par la queue, ou je jure un mot 		 abominable, et je vous laisse dans la main une pincée de poils rêches, qui 		 sentent le brûlé et donnent la fièvre !

Les premiers jours, je vous faisais rire. Vous riez 		 encore, mais déjà je vous inquiète. Vous riez, quand j’apporte auprès de vous, 		 à l’heure du repas, un gros hanneton des dunes, jaspé comme un œuf de vanneau. 		 Mais je le mange – croc, croc – avec une telle férocité, je vide son ventre 		 gras avec tant d’immonde gourmandise que vous éloignez l’assiette où refroidit 		 votre potage... Je déroule pour vous, en serpentins gracieux, les entrailles du 		 poulet que vous mangerez ce soir, et je joue au salon, dédaignant le ruban qui 		 pend au loquet, avec un beau lombric vivant, élastique et souple !...

Je mange tout : la mouche verte et le crabe, la 		 sole morte sur le sable, l’orvet vivant qui brille dans l’herbe comme une 		 gourmette d’acier. Je tue la salamandre au bord de la fontaine, pour entendre, 		 quand elle meurt, sa suffocation émouvante. Je carde, du bout des griffes, la 		 peau suintante du crapaud. J’ai sucé le lait de la chatte grise, en la mordant 		 exprès, et celui de la chienne colley, pêle-mêle avec ses petits, ses énormes 		 petits tout laineux.

Depuis ce jour-là, les tétines de la chienne sont 		 devenues noires. Je suis malingre, malveillant, fétide. Quand je crache de 		 colère : “Khh !...”, ma gueule fume, et vous reculez !

Vous reculez, mais j’avance, dévastateur et sociable. 		 Pourquoi me cacherais-je ? Je ne suis pas de ces démons pusillanimes, 		 terrés dans la cave, embusqués sous l’auvent du toit, ou grelottants dans le 		 puits. Trois paroles pieuses, une goutte d’eau bénite, et les voilà en déroute. 		 Mais moi ! je vis au grand jour, actif, dormant peu, voleur, macabre et 		 gai.

L’heure de midi, qui pâlit les yeux des chats, 		 dessine à mon côté, sur la terrasse chaude, une ombre cornue, courte, presque 		 sans pattes. J’ouvre les bras, je me dresse debout et je danse avec elle. 		 Infatigables tous deux, nous joutons de légèreté. Quand je saute, elle 		 s’éloigne, et nous retombons embrassés, pour recommencer plus fort, comme deux 		 noirs papillons qui s’accolent, puis se disjoignent, puis s’accolent...

Vous riez, sans comprendre. Les arabesques de ma 		 danse, les signes maléfiques que j’écris dans l’air, les hiéroglyphes de ma 		 queue qui se tord en serpent coupé, qu’y pouvez-vous lire ? Vous riez, au 		 lieu de trembler, quand j’écrase sous moi, d’un bond définitif, l’ombre cornue, 		 la démone jumelle que je sens palpiter et se débattre, l’ombre qui grandirait 		 comme un nuage et couvrirait, d’une aile effrayante, cette terrasse, et le pré, 		 et la plaine, et votre maison fragile...

Ce soir, tandis que le jardin arrosé sent la vanille 		 et la salade fraîche, vous errez, épaule contre épaule, heureux de vous taire, 		 d’être seuls, de n’entendre sur le sable, quand vous passez tous deux, que le 		 bruit d’un seul pas...

L’un de vous étend le bras vers l’ouest et désigne, 		 au-dessus de la mer, une trace longue, d’un rose obscur, un peu de cendre du 		 soleil éteint...

L’autre lève la main et montre les étoiles, les 		 arbres, la faible lueur des fleurs pâles qui bordent l’allée... Pauvres gestes 		 humains de possession et d’embrassement !... Immobiles, vous joignez vos 		 doigts pour goûter mieux le délice d’être seuls.

Seuls ? de quel droit ? Cette heure 		 m’appartient. Rentrez ! La lampe vous attend. Rendez-moi mon domaine, car 		 rien n’est vôtre, ici, dès la nuit close. Rentrez ! Ou bien “poum !” 		 je jaillis du fourré, comme une longue étincelle, comme une flèche invisible et 		 sifflante.

Faut-il que je frôle et que j’entrave vos pieds, 		 mou, velu, humide, rampant, méconnaissable ?... Rentrez ! le double 		 feu vert de mes prunelles vous escorte, suspendu entre ciel et terre, éteint 		 ici, rallumé là. Rentrez en murmurant : “Il fait frais” pour excuser le 		 frisson qui désunit vos lèvres et desserre vos mains enlacées. Fermez les 		 persiennes, en froissant le lierre du mur et l’aristoloche.

Je suis le diable, et je vais commencer mes 		 diableries sous la lune montante, parmi l’herbe bleue et les roses violacées. 		 Je conspire contre vous, avec l’escargot, le hérisson, la hulotte, le sphinx 		 lourd qui blesse la joue comme un caillou.

« Et gardez-vous, si je chante trop haut, cette 		 nuit, de mettre le nez à la fenêtre : vous pourriez mourir soudain de me 		 voir, sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la 		 lune !... »





La chienne jalouse



« Cette allée-là ? Si tu veux... L’autre 		 est plus belle, verte, humide, déserte – mais c’est toi qui choisis. Moi, je te 		 suis.

Je te suis, mais je ne t’aime pas.

Je te suis, parce qu’Il me l’a ordonné. Je te garde, 		 parce que tu Lui es chère. Je Lui obéis avec un désespoir scrupuleux. 		 Marche ; goûte le matin de septembre, rouge et doré comme une pêche de 		 vigne, va sans crainte jusqu’au fond du bois : ta gardienne est là, noire 		 dans l’ombre de ta robe, prête à donner, pour obéir à son maître, tout le sang 		 de son cœur fanatique.

Quoi ? Que veux-tu ? C’est pour traverser 		 l’allée que tu m’appelles ? Tu crains que je ne me fasse écraser ? Tu 		 as l’air de croire, vraiment, que c’est toi qui me promènes ! Tu ne sais 		 même pas te servir de moi : tu te retournes, tu me siffles, tu m’appelles 		 – tu ignores donc que je suis là, que je suis toujours là ? Si tu cesses 		 de me voir, c’est que je suis trop près. Je tourne autour de toi, comme ton 		 ombre, comme Sa pensée à Lui, hélas !...

(Prends garde !... cette voiture a failli 		 t’atteindre. Ne peux-tu courir plus vite ?)

... Comme la pensée de mon Maître, hélas ! 		 Ah ! je ne puis t’aimer, ni oublier le soir où tu vins dans Sa maison. 		 Quand tu songes à cesoir-là, toi, tu souris, et tes paupières descendent 		 lentement...

Le premier soir, je n’ai presque pas souffert. 		 J’étais couchée contre ses pieds, et j’écoutais sa voix. Il s’est penché vers 		 moi en te parlant et m’a meurtri l’oreille d’une caresse un peu nerveuse. Il a 		 joué avec moi pour te plaire. Il s’est vanté de ma beauté, de mon intelligence. 		 Il a voulu te montrer le sursaut qui m’agite dès qu’il prononce mon nom ; 		 il a violenté mon regard qui, sous le sien, se dore et s’élargit... Je t’ai 		 donné – sur Son ordre, sur Son ordre seulement ! – ma patte dans ta main, 		 et tu feignais de m’admirer, tu disais : « Elle est belle », en 		 Le regardant.

Mais il y eut un second soir, un troisième... Le 		 troisième soir, tu t’en souviens ? J’avais compris, et je luttais contre 		 toi comme une rivale. Tu t’en souviens ? Je te barrais la porte, et je 		 hurlais, raidie, hérissée, avec de tels accents, avec des bonds d’une si 		 féminine fureur que tu devins pâle.

Et pourtant, ce n’est pas ce soir-là que tu faillis 		 perdre la vie. Ce n’est pas non plus le jour où Il t’appelait dans le jardin, 		 pour le seul plaisir de crier ton nom, et où chacun de ses appels m’arrachait 		 un gémissement. Gémir, moi, gémir, quand je me tais sous le fouet !... Ce 		 n’est pas le jour qu’Il revint, après une semaine d’absence, et que je léchais, 		 désespérée, ses mains couvertes de ton parfum... Non, tu ne sauras jamais à 		 quelle heure j’ai voulu m’élancer, refermer mes dents sur ta gorge et ne plus 		 bouger, et entendre ton sang murmurer comme un ruisseau...

(Je n’aime pas la figure de cet homme qui marche 		 derrière nous. Va devant. Je vais le regarder un instant, et il comprendra... 		 Tu vois ? c’est fait.)

Et te voilà dans Sa maison, à présent. Et je vis 		 encore. Il a continué de me demander, avec le despotisme de ceux qui se savent 		 aimés uniquement, ma gaieté, ma force, ma vigilance de bergère. Il m’a demandé 		 de t’aimer... Ah ! qu’Il me pardonne ! je ne puis...

Tu m’es sacrée – mais je ne t’aime pas. Je te juge 		 trop bien. Qu’as-tu de plus que moi ? Je suis la plus belle, noire, haut 		 chaussée de rouge brun, et coiffée de parlantes oreilles. J’ai des yeux à te 		 faire envie, sommés de mouvants sourcils orange, des yeux qui voient la nuit et 		 le jour, des yeux à faire crier : “Au loup”, des yeux, si je voulais, à 		 brûler tes pensées derrière ton front... Tu sais que je te renverse sans 		 effort, n’est-ce pas ? et que ces dents-ci, ces dents incorruptibles, 		 rafraîchies d’une claire salive et d’une haleine pure, ont tordu les barreaux 		 d’une grille...

Je suis la plus belle, et tu triomphes. Ce n’est pas 		 assez : tu voudrais que je t’aime ? Ne demande pas 		 l’impossible...

(Pourquoi marches-tu si près de l’eau ? La rive 		 est friable, et tu ne sais pas choisir, pour poser ton pied, une place sûre. 		 Recule un peu. Laisse-moi passer entre toi et l’eau. Là. C’est bien ainsi. Il 		 serait content de moi...)

Ne demande pas l’impossible. Promène-toi, sous ma 		 garde. Tu remplaces mon troupeau d’autrefois, mes moutons odorants dont les 		 petits pieds grêlaient la route... Je vais, je viens, je te dépasse, je 		 reviens, je t’environne, en cercles, en ellipses, en huit... Tu es la 		 prisonnière de l’entrelacs magique que je dessine sans fin. Tu crois que je 		 joue, et je travaille. Je passe si près de toi que tu veux, chaque fois, me 		 caresser ; mais je t’évite, chaque fois, d’un mouvement si juste que tu le 		 penses involontaire.

Rentrons à présent, le soir tombe. Reviens vers la 		 maison vide, où l’heure de minuit ramènera celui qui t’a confiée à moi. Ma 		 tâche est finie pour aujourd’hui. Je vais me coucher et attendre. Je ne 		 bougerai pas, je ne respirerai pas. Tu ne sauras plus qu’il y a, à tes pieds, 		 une chienne jalouse qui ne veut pas t’aimer.

S’il tarde à revenir, tu vas t’alarmer encore, et 		 soupirer, et m’appeler, comme si je pouvais te porter secours... Ah ! 		 comment te cacher que c’est le moyen de me fléchir ? La nuit nous 		 rapproche, anxieuses, le cœur agité – la même couche nous reçoit côte à côte, 		 accoudées, tendues vers la porte –, tu grondes de déception, et ma profonde 		 voix menace le passant – le même cri nous échappe quand Sa main, à Lui, frôle 		 enfin la serrure, et son entrée dénoue, bras et pattes mêlés, une brève, une 		 furtive et fraternelle étreinte... »





Prrou



Quand je l’ai connue, elle gîtait dans un vieux 		 jardin noir, oublié entre deux bâtisses neuves, étroit et long comme un tiroir. 		 Elle ne sortait que la nuit, par peur des chiens et des hommes, et elle 		 fouillait les poubelles. Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille 		 d’une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait 		 tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres 		 pattes de chatte errante, fines et dures comme celles d’un lièvre.

Elle restait là de longues heures, levant de temps en 		 temps les yeux vers le ciel, ou vers mon rideau soulevé. Elle n’avait pas l’air 		 lamentable, ni effaré, car sa misère n’était pas un accident. Elle connaissait 		 ma figure, mais elle ne mendiait pas, et je ne pouvais lire dans son regard que 		 l’ennui d’avoir faim, d’avoir froid, d’être mouillée, l’attente résignée du 		 soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.

Trois ou quatre fois, je pénétrai dans le vieux 		 jardin, en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne 		 fuyait pas à mon approche, mais elle se dérobait comme une anguille, à la 		 seconde juste où j’allais la toucher. Après mon départ, elle attendait 		 héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l’écho de 		 mes pas ; puis elle mangeait la viande laissée près du soupirail, en ne 		 trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son 		 échine.

Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes 		 repues ; elle essayait, avant, un bout de toilette, un lissage de sa robe 		 grise à raies noires – une pauvre robe terne et bourrue, car les chats qui ne 		 mangent pas ne se lavent pas, faute de salive.

Février vint, et le vieux jardin ressembla, derrière 		 sa grille, à une cage pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, 		 des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés 		 d’échappés à la corde – matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux 		 terribles des rats –, matous de l’épicier et de la crémière, allumés et gras, 		 lourds, vite essoufflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous 		 blancs à collier de perles bleues...

J’écoutais, la nuit, leurs chants d’amour et de 		 combat... Une plainte musicale et faible, d’abord, longue, douce, lointaine. 		 Puis un appel ironique, une provocation au rival – et la réponse immédiate sur 		 le même ton. Ceci pour amorcer un interminable dialogue, sans autre mimique que 		 le jeu des oreilles couchées et ramenées, les yeux clos et rouverts, 		 l’expressif sourire menaçant sur les dents visibles, et la soufflerie bruyante 		 par les narines, entre deux répliques... Un crescendo brusque, imprévu, 		 effroyable, des râles, la mêlée aérienne de deux voix furibondes, les voix de 		 deux démons qu’apporte et roule un nuage affreux... Puis le silence, – le vent 		 nocturne dans le petit jardin, – les griffes qui peignent l’écorce d’un arbre, 		 – et la douce chanson de la chatte, la chatte indifférente pour qui les mâles 		 viennent de se déchirer, la voix de ma pauvre chatte maigrie tout épuisée 		 d’amour et d’inanition...

La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. 		 Je revis la chatte grise, étique, décolorée, plus farouche que jamais et 		 tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au 		 fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds 		 – jusqu’au matin humide où je la découvris, vaincue, fiévreuse, en train 		 d’allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.

J’attendais cette heure-là – elle aussi, car je n’eus 		 qu’à prendre les petits dans ma robe, et la mère me suivit.


*

Elle s’appelle Prrou – en roulant les r, s’il 		 vous plaît. C’est elle qui nous a dit son nom. Elle le roucoule toute la 		 journée, autour du chaton noir qu’on lui a laissé : « Prrou, 		 prrou... »

Elle vit en Bretagne, sur la terrasse chaude, au bord 		 du pré qui descend à la plage. Son domaine, qu’elle a borné elle-même, va du 		 perron à la haie de troènes en fleurs qui masque le mur de briques. Elle ne 		 dépasse pas les grands tilleuls qui versent l’ombre sur ma maison de pierre 		 rousse. Sait-elle qu’au bas de la terrasse une mer changeante, bleue et verte 		 au soleil, violacée sous l’orage, mauve au lever du jour, s’agite sans 		 repos ? J’en doute.

La Prrou en robe modeste, à qui on ne demande rien, 		 s’entête à nous donner l’exemple des plus grises vertus : elle est 		 propre, douce, humble, elle élève dignement son fils unique. Elle fait mieux 		 : elle nous roule. Elle demeure, avec un tact exquis et une 		 roublardise jamais en défaut, « celle qui a été si malheureuse ». 		 Grasse et ronde, elle a gardé son regard de chat maigre, et la cuisinière 		 l’appelle « pauvre créature ».

Elle dort sur un coussin douillet, mais dans la pose 		 frileuse des couche-dehors. Elle s’efface pour nous laisser passer ; aussi 		 reculons-nous, le cœur fendu de pitié, en la suppliant de ne se déranger 		 point ! Il arrive qu’on lui marche un peu sur la patte, sur le bout de la 		 queue – elle pousse un cri rauque, bref, et ronronne stoïquement, avec des yeux 		 de martyre, pendant que nous nous lamentons :

« Pauvre bête ! il lui fallait encore ça, 		 à elle qui a été si malheureuse ! »

Un bouchon, pendu au bout d’une ficelle, se balance 		 au gré du vent, sous la basse branche d’un tilleul. La Prrou le guette et, 		 parfois, se précipite, folle et joueuse ; mais qu’elle nous aperçoive, et 		 sa figure triangulaire se masque aussitôt de renoncement et d’amertume : 		 « Que fais-je ? À quels égarements frivoles allais-je céder, moi 		 qui ai été si malheureuse ! Ces jeux ne sont point de ma condition 		 – hélas, j’allais l’oublier... »

Son fils noir, mal peigné et diabolique, elle le 		 couve passionnément, le caresse du geste et du seul mot qu’elle sache : 		 « Prrou, prrou... » mais à notre vue elle s’élance, le terrorise 		 d’une douzaine de taloches sévères, la patte sèche et le sourcil intransigeant 		 : « Voilà comment on élève les enfants trouvés, chez 		 nous ! »

Admirez, comme je fais, la roublarde Prrou. Regardez 		 combien sa robe, ajustée et rase, imite les couleurs de la limace grise, la 		 rayure du papillon crépusculaire. Un triple collier de jais barre son jabot, 		 sobre parure de dame patronnesse. Noirs aussi, les bracelets aux pattes fines 		 et le double rang de taches régulières qui semblent boutonner sur le ventre la 		 robe stricte. La Prrou est mieux que vêtue, elle est déguisée.

Le maintien est si modeste, la toison si sobrement 		 nuancée, que vous n’avez peut-être pas remarqué la dureté cruelle du crâne 		 large, la patte redoutable et nerveuse où s’enchâssent des griffes courbes, 		 soignées, prêtes à combattre, la poitrine épanouie, les reins mouvants – enfin 		 toute la beauté dissimulée de cette bête solide, faite pour l’amour et le 		 carnage...





Poucette



« Ça ?... C’est un vase cassé. Ma foi, oui, 		 c’est un vase cassé. Qui l’a cassé ? Vous me demandez qui l’a cassé ? 		 Je n’en sais rien.

« Mais non, je n’en sais rien ! Quand vous 		 me regarderez avec un air fin !... Suis-je le chat, pour vagabonder parmi 		 les potiches ? Ai-je l’habitude de casser des vases ? Ai-je 		 l’habitude de sauter sur les tables ? Vous savez bien que je n’ai aucune 		 habitude – hors celle de mentir.

« Vous pouvez lever un doigt, et hocher la tête 		 et dire : “Poucette, Poucette ! est-ce qu’il faut que je prenne la 		 cravache ?” Franchement, ce n’est pas à moi de vous donner un conseil. 		 Prenez la cravache, à tout hasard, et fouettez l’air, pour commencer... mais 		 n’espérez pas que mon visage me trahisse, mon expressif et compliqué visage de 		 chienne menteuse !

« J’offre à vos perquisitions, candide et 		 plissé, le plus honnête museau de bouledogue. De la nuque à bourrelet jusqu’à 		 mes fanons de petite vache, il n’y a pas une fronce, pas un caniveau, pas une 		 gaufrure de ma peau qui n’inspire confiance. Et les yeux exorbités, jaunes 		 comme l’or, francs comme lui ! Et la bonne lèvre pendante, laquée et 		 noire ! Et les fières oreilles qui disent la droiture, la vigilance, la 		 domestique honnêteté ! À l’abri d’un si beau masque, je mens.

« Je mens le jour et la nuit, quand je respire 		 et quand je mange, quand je ris et quand je me fâche. Je mens depuis que mes 		 yeux sont ouverts, depuis que mes courtes pattes peuvent courir sous mon ventre 		 en tonnelet.

« Toutes les bêtes vous mentent, ô Deux-Pattes 		 pesants ! Croyez-vous que la lévrière blanche, quand elle passe comme un 		 jet de flamme au-dessus de la canne levée, donne toute la force de ses cuisses 		 puissantes ? Vous jetez la balle au chat, qui calcule mal son élan, 		 exprès, et la laisse rouler sous le fauteuil. Et moi, je gémis contre la porte 		 fermée, comme si je ne pouvais, d’un saut, atteindre et baisser le 		 loquet...

« Toutes les bêtes vous mentent, par prudence, 		 par sagesse, par crainte quelquefois. Mais moi, j’y mets plus de plaisir, plus 		 d’intelligence et de perfection que mes pareils. On ne reconnaît plus, depuis 		 que j’y habite, votre tranquille maison. Une inquiétude charmante l’anime, elle 		 vit, elle murmure du grenier à la cave. Grâce à moi la journée s’écoule comme 		 un long jeu : un vaudeville joyeux s’ébauche à la cuisine, se mue, dans 		 la salle à manger, en pantomime sacrée, se corse d’un peu de drame au jardin, 		 et se mouille de larmes, le soir, au coin du feu. Des cris variés, agréables 		 comme des chants, s’envolent par les fenêtres, tourbillonnent dans la spirale 		 de l’escalier comme des fleurs éclatantes.

« “Où est le petit balai du foyer ? Il 		 était là à l’instant ! – Le voici, mais sans crins, et tout rongé. Qui l’a 		 rongé ? – C’est le chien de berger. – Non, c’est la sournoise Lola. – Non, 		 c’est Poucette ! – Poucette ! Poucette ! Où est Poucette ! 		 – Le tapis... oh ! le tapis est mouillé ! Qui a sali le tapis ? 		 encore le chat ? – Non, le chat est en haut... C’est Poucette ! – 		 Pourtant, je viens de la voir dans la cuisine... – Et le vase chinois ? 		 Comment ? on a cassé le vase chinois ? – Que me parlez-vous de vase 		 chinois ? le poulet froid vient de disparaître !... Mais où est 		 Poucette ? Poucette ? Poucette ?”

« Ô divin vacarme de cris, d’aboiements, de 		 miaulements offensés, de talons légers qui galopent d’un étage à l’autre ! 		 Au plus fort de la fête, je parais, lente, les sourcils hauts, lourde d’un 		 innocent sommeil, et caparaçonnée encore d’un bout de couverture traînante. 		 Imprudente, étonnée, je flaire la tache ronde du tapis, les débris du vase 		 chinois ; et quelles suspicions tiendraient contre ma danse soudaine, mon 		 allégresse de chienne-enfant qui foule les décombres sans les voir ?

« Parfois, dans le doute où je vous jette, vous 		 inclinez à me punir, et vous partez sans moi pour la promenade... Partez, 		 partez !... Je vous regarde partir. Je ne me lamente point. Mon regard, 		 qui vous suit, est celui d’un martyr, mais d’un martyr modeste, et non d’un 		 ostentatoire crucifié... Tout au plus, au retour, me trouvez-vous dolente, 		 désenchantée, et sans appétit... Ne faites pas attention à moi, je vous en 		 conjure ! Si j’ai refusé ma pâtée, ce soir, c’est pure coïncidence...

« Le lendemain, à l’heure de sortir, vous 		 m’appelez comme si j’habitais à trois lieues de là : on n’entend que 		 vous ! – “Poucette ! Poucette ! Promener ! 		 Prome-ner !” Promener ? vraiment ? vous y tenez tant que 		 ça ? Allons, j’y consens. Mais pas trop loin. Jusqu’au coin de l’avenue, 		 tenez, jusqu’au coin où... “Poucette ! Eh bien ! traverse, 		 voyons ! qu’est-ce que tu attends ?”

« Ce que j’attends ? j’attends la mort. 		 Aplatie sur le trottoir, ni plus ni moins qu’une grenouille sur laquelle a 		 passé la roue d’un tombereau, je gis, grelottante, à vos pieds. Un seul 		 mouvement de votre bras m’arrache des cris étranglés. Si vous me tirez par mon 		 collier, c’est une loque que vous traînez, une dépouille que la vie a quittée 		 presque, la peau d’une chienne bull évanouie d’épouvante !

« “Poucette ! Mais qu’est-ce qu’elle a, 		 cette bête ? Qu’est-ce qu’elle a ?...”

« Et la voix d’une foule indignée – le cocher en 		 maraude, le mitron flâneur, le plombier vêtu de bleu, l’écolier en capuchon 		 pointu, la vieille dame aux gants de fil reprisés et la 		 petite-femme-qui-aime-bien-les-bêtes, arrêtés, penchés sur moi – vous répond, 		 sévère :

« “Ce qu’elle a ? Ce n’est pas malin à 		 deviner, ce qu’elle a... Pauvre bête ! Si ce n’est pas malheureux d’avoir 		 des chiens pour les tuer de coups ! En voilà une qui a la vie dure ! 		 Il y a des gens qui n’ont pas de cœur !...”

« Je suis vilaine, hein ? Vous m’en 		 voulez ? Allons ! ne faites pas des yeux tristes, ne hochez pas la 		 tête : “Poucette, Poucette...” Acceptez-moi telle que je suis, toute 		 bouillonnante de ténébreuse malice, et menteuse, menteuse, 		 menteuse !...

« Aimez-moi telle que je suis – je vous aime 		 tels que vous êtes, vous... Non ? vous ne me croyez pas ? et ma 		 chaude caresse vous paraît, elle aussi, suspecte ?... Mais si je vous 		 accueille, quand vous rentrerez, ce soir, par des aboiements hargneux, et si je 		 boude longuement, si je vous donne, enfin, toutes les marques de la plus 		 théâtrale aversion – croirez-vous au moins qu’elle vous aime, la chienne 		 menteuse ?... »





« La Shâh »



Ce chat-là ? Mais bien entendu que c’est un 		 mâle ! Ce n’est pas le premier que je vends, n’est-ce pas ? Vous avez 		 vu cette tête ronde ? et ces oreilles écartées ? et ce petit mufle de 		 lion, déjà ! Vous avez vu ces grosses pattes fortes ?...

Nous avons vu. Nous avons vu tout – sauf ce qu’il 		 fallait voir. Si bien qu’au bout de quinze jours, le petit chat de Perse, le 		 seigneur Chat, le « Shâh » enfin, s’était métamorphosé en chatte 		 bleue délicate, pareille en couleur à la fumée des cigarettes et à la fleur 		 argentée du chardon des sables.

« Une chatte ! Qu’est-ce que nous allons en 		 faire ?

– Que comptiez-vous donc faire d’un chat ?

– Je ne sais pas... Rien... Nous voulions lui mettre 		 un collier vert... et le gâter beaucoup... Et puis, il s’appelait “le 		 Shâh”...

– Rien n’est perdu. Vous l’appellerez “la Shâh”, 		 vous lui mettrez un collier vert, et vous lui donnerez du lait sucré jusqu’à ce 		 qu’elle s’en aille toute raide, gonflée comme une outre pleine, tomber endormie 		 sur un coussin de soie jaune. »

On se résigne à tout. « Le Shâh » est 		 devenu « la Shâh ». Nous l’appelons tendrement : « Ma 		 Shâh, ma petite Shâh » ; nous constatons à grands cris qu’« elle 		 est si belle, cette Shâh ! », et les gens raisonnables – j’entends 		 ceux qui ne possèdent ni chiens bulls, ni colleys, ni Shâh persane – nous 		 considèrent avec une pitié méprisante.

C’est une Shâh persane, en vérité, et il est facile 		 de voir qu’elle n’est pas d’ici. Elle grossit très vite, en largeur plus qu’en 		 hauteur, courte sur pattes, agile et molle, avec un panache de queue aussi long 		 qu’elle, des oreilles basses, un nez bref velouté.

Elle joue un peu féroce, s’exaspère vite et semble 		 savourer sa colère comme un plaisir, les yeux clos, les dents serrées, les 		 pattes refermées violemment sur sa proie. Elle vise volontiers le visage et 		 nous regarde aux prunelles sans faiblir, avec de doux yeux menaçants, verts 		 comme la feuille cendrée du jeune saule...

Elle foule gaiement, comme on brasse la pâte à pain, 		 la profonde toison de la grande chienne colley ; elle sympathise avec des 		 danois, des bouledogues, même avec des enfants bruyants. Mais certains sons 		 musicaux, certains bruits sournois, à peine perceptibles, l’affolent, et tout 		 son pelage s’effare, se moire d’épis nerveux... Elle bâille longuement, si l’on 		 ouvre et ferme devant elle une paire de ciseaux. Elle est toute pénétrée de 		 superstitions orientales : deux doigts, tendus en cornes, suffisent à la 		 mettre en déroute – mais j’ai pendu à son collier, pour la rassurer, une petite 		 fourche en corail rose...

Une Shâh très maniérée, en somme. Une princesse de 		 harem, qui ne rêve pas d’évasion. Une Shâh très femelle, coquette, pudibonde, 		 occupée de sa beauté qui croît chaque jour. Fut-il jamais une plus magnifique 		 Shâh ? Ardoisée le matin, elle devient pervenche à midi, et s’irise de 		 mauve, de gris perle, d’argent et d’acier, comme un pigeon au soleil... Le 		 soir, elle se fait ombre, fumée, nuage ; elle flotte impalpable et se 		 jette, comme une écharpe transparente, au dossier d’un fauteuil. Elle glisse le 		 long du mur comme le reflet d’un poisson nacré...

C’est l’heure où nous l’espérons fée, lutin 		 d’Orient, gennia ou efrit... Nous lui dédions des supplications enfantines et 		 tout empoisonnées de littérature : nous allons jusqu’à la nommer 		 Shéhérazade ! Mais les temps ne sont point accomplis, et la Shâh 		 merveilleuse ne rejette pas encore sa robe électrique et soyeuse, ses 		 moustaches en brins d’aigrette, sa queue d’écureuil bleu, ni ses griffes de 		 jade poli.


*

« Faites bien attention ! n’ouvrez pas son 		 panier dans le train !

– Si, si ! ouvrez le panier dès que le train 		 sera en marche. Autrement, la Shâh aura une crise d’épilepsie !

– Donnez-lui du lait dans le wagon !

– Non, non ! ne lui donnez pas de lait en 		 route ! Elle aura le mal de mer !

– Et ne la lâchez, là-bas, qu’au bout de deux 		 jours ! Sans quoi, elle filera à travers champs, et vous ne la reverrez 		 plus.

– Quelle plaisanterie ! N’en croyez rien, et 		 lâchez-la dès votre arrivée à la campagne : un chat – à plus forte raison 		 une Shâh – reconnaît toujours sa maison... »

Lourds de responsabilités, accablés sous les 		 recommandations contradictoires, nous emmenons le démon familier et tyrannique, 		 le joyau fragile, la précieuse Shâh, vers la mer grise et verte, vers le 		 printemps de Bretagne, si pressé de fleurir qu’il devance parfois le printemps 		 du Midi.

Mars commence à peine et déjà le chèvrefeuille 		 accroché aux rochers, suspendu au-dessus de la vague blanchissante, ouvre ses 		 feuilles brunes et vertes, comme autant de rondes oreilles guetteuses... Il y a 		 des primevères pâles, comme dédorées, et des fragons piquants à fruits 		 rouges ; il y a des violettes et du gazon d’Espagne, sec et rose, qui sent 		 la fleur d’abricotier... Il y a...

Mais il y a aussi, sur le toit de notre maison, une 		 équipe de couvreurs, et dans la chambre à coucher, des parqueteurs à demi 		 nus ; et dans le cabinet de toilette, deux plâtriers goguenards font un 		 puzzle avec des carreaux de faïence blanche et bleue. Il y a aussi, dans 		 la cour, de diaboliques jeunes garçons qui remuent un lait épais de chaux vive, 		 une crème pralinée en ciment, qui activent la flamme d’une forge...

« Mon Dieu ! et la Shâh ! La Shâh 		 avec tous ces gens ! Elle ne va plus manger, ni boire, ni dormir... Elle 		 va mourir de peur, elle est si délicate ! Et d’ailleurs, où 		 est-elle ? Où est la Shâh ? où est la Shâh ? »

La Shâh est perdue – naturellement ! 		 Lamentons-nous, avant toute chose. Puis courons, volons, précipitons-nous. 		 Interrogeons le puits, le bois profond, le grenier ténébreux, la cave moisie, 		 l’écurie, le garage, les rochers du Grand-Nez, ceux du Petit-Nez ! 		 Promettons des récompenses aux mitrons plâtreux qui gâchent le mortier ! 		 Accusons le chien de garde, et lançons la bull sans flair sur une piste 		 imaginaire ! Écoutons le vent, qui sèche nos larmes muettes ! 		 Exhalons notre tourment en reproches amers :

« Je vous l’avais bien dit ! il ne fallait 		 pas laisser sortir si tôt la Shâh !

– Pourquoi crier ? La Shâh est perdue. 		 D’ailleurs, en venant ici, j’avais un pressentiment... Elle n’aurait pas dû 		 quitter Paris, cette Shâh d’une essence supérieure, cette Shâh que tout blesse, 		 une lumière trop vive, un coup de vent, un éclat de voix... cette Shâh qui 		 mangeait dans un bol de Chine et qui buvait dans un verre de Venise...

– Assez ! rentrons, et laissez-moi pleurer 		 tranquillement ma Shâh, ma belle Shâh ! »

Revenons, en effet, vers la maison. Et taisons-nous 		 soudain, au tournant de l’allée, taisons-nous, pour regarder « de tous nos 		 yeux » !

Au milieu d’un cercle d’ouvriers qui déjeunent, 		 assis par terre, – parmi les godillots empâtés de boue, les 		 « grimpants » raidis de plâtre, les cottes bleues, les bourgerons 		 déteints –, entre les litres de cidre et de vinasse, les papiers gras et les 		 couteaux à manche de buis – très à l’aise, souriante, la queue en cierge et les 		 moustaches en croissant, dans un vacarme de jurements et de gros rires, – la 		 Shâh, la divine Shâh, lestée de croûtes de fromage, de lard rance et de peaux 		 de cervelas, ronronne, vire après son panache et joue à épater les maçons.





Le matou



« J’avais un nom, un nom bref et fourré, un nom 		 d’angora précieux, je l’ai laissé sur les toits, au creux glougloutant des 		 gouttières, sur la mousse écorchée des vieux murs : je suis le matou.

« Qu’ai-je à faire d’un autre nom ? 		 Celui-là suffit à mon orgueil. Ceux pour qui je fus autrefois “Sidi”, le 		 seigneur Chat, ne m’appellent pas : ils savent que je n’obéis à personne. 		 Ils parlent de moi et disent : “le matou”. Je viens quand je veux, et les 		 maîtres de ce logis ne sont pas les miens.

« Je suis si beau que je ne souris presque 		 jamais. L’argent, le mauve un peu gris des glycines pâlies au soleil, le violet 		 orageux de l’ardoise neuve jouent dans ma toison persane. Un crâne large et 		 bas, des joues de lion, et quels sourcils pesantsau-dessus de quels yeux roux, 		 mornes et magnifiques !... Un seul détail frivole dans toute cette sévère 		 beauté : mon nez délicat, mon nez trop court d’angora, humide et bleu 		 comme une petite prune...

« Je ne souris presque jamais, même quand je 		 joue. Je condescends à briser, d’une patte royale, quelque bibelot que j’ai 		 l’air de châtier, et si j’étends cette lourde patte sur mon fils, infant 		 irrévérencieux, il semble que ce soit pour le rejeter au néant... 		 Attendiez-vous de moi que je minaude sur les tapis, comme la Shâh, ma petite 		 sultane que je délaisse ?

« Je suis le matou. Je mène la vie inquiète de 		 ceux que l’amour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à 		 conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, 		 avec un appétit méthodique, et tel qu’un athlète entraîné, qui vainc sans hâte 		 et sans fureur.

« C’est le matin que je rentre chez vous. Je 		 tombe avec l’aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à 		 l’heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je glisse sur le 		 toit incliné, jusqu’au balcon de bois ; je me pose au bord de votre 		 fenêtre entrouverte, comme un bouquet d’hiver ; respirez sur moi toute la 		 nuit de décembre et son parfum de cimetière frais ! Tout à l’heure, quand 		 je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l’odeur des buis amers, du sang 		 séché, le musc fauve...

« Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma 		 toison. Il y a une plaie cuisante à ma gorge, et je ne lèche même pas la peau 		 fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières 		 sur mes beaux yeux d’oiseau nocturne, dormir n’importe où, tombé sur le flanc 		 comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et 		 de feuilles sèches, comme un faune repu...

« Je dors, je dors... Une secousse électrique 		 me dresse parfois, – je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, – puis je 		 retombe... Même à l’heure où je m’éveille tout à fait, vers la fin du jour, je 		 semble absent et traversé de rêves ; j’ai l’œil vers la fenêtre, l’oreille 		 vers la porte...

« Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je 		 franchis le seuil, tous les soirs à la même heure, et je m’éloigne, tête basse, 		 moins en élu qu’en banni... Je m’éloigne, balancé comme une pesante chenille, 		 entre les flaques frissonnantes, en couchant mes oreilles sous le vent. Je m’en 		 vais, insensible à la neige. Je m’arrête un instant, non que j’hésite, mais 		 j’écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l’air obscur, j’y 		 lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et 		 qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m’eût soudain rendu frénétique, je 		 bondis... On m’aperçoit un instant sur le faîte d’un mur, on me devine là-haut, 		 rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée – et puis on ne me 		 voit plus...

« C’est la sauvage saison de l’amour qui nous 		 sèvre de toute autre joie et multiplie diaboliquement dans les jardins nos 		 femelles maigries. Ce n’est pas celle-ci que je convoite, blanche et mince, 		 plutôt que celle-là, flambée d’orange et de brun comme une tulipe, plutôt que 		 cette autre, noire et brillante comme une anguille mouillée... Hélas ! 		 c’est celle-ci, et celle-là, et cette autre... Si je ne les terrasse, mes 		 rivaux les prendront. Je les veux toutes, sans les préférer ni les reconnaître. 		 Le sanglot de celle qui subit ma cruelle étreinte, je ne l’entends déjà plus... 		 J’écoute, par-delà les toits, à travers le vent, la voix de la chatte qui 		 m’appelle et que je ne connais pas.

« Qu’elle est belle, la bien-aimée lointaine, 		 invisible et gémissante ! Entourez-la de murs, dérobez-la-moi longtemps, 		 que son parfum et sa voix seuls me possèdent !... Hélas ! il n’y a 		 point pour moi d’amoureuse inaccessible, et celle-ci encore sautera les 		 murailles pour me rejoindre. Peut-être que mes dents retrouveront, dans sa 		 nuque touffue, les marques qu’elles y laissèrent l’an passé...

« Les nuits d’amour sont longues... Je demeure 		 à mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans 		 sa maison. Elle est douce et bleue, et me ressemble trop. Écoute-t-elle, du 		 fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi ? Entend-elle, rugi 		 au plus fort d’un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré 		 des hommes ?

« Oui, cette nuit d’amour se fait longue. Je me 		 sens triste et plus seul qu’un dieu... Un souhait innocent de lumière, de 		 chaleur, de repos, traverse ma veille laborieuse... Qu’elle est lente à pâlir, 		 l’aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en 		 délire ! Il y a beaucoup d’années déjà que je règne, que j’aime et que je 		 tue... Il y a très longtemps que je suis beau... Je rêve, en boule, sur le mur 		 glacé de rosée... J’ai peur de paraître vieux.





La petite chienne à 			 vendre



Chez moi. Le marchand de chiens entre, tenant à la 		 main une boîte noire, percée d’un étroit judas grillé. Il est gros, 		 moustachu ; il sent le vin, le chenil et le phénol.



LE MARCHAND DE 			 CHIENS : Bonjour, madame ; et la santé ? J’apporte la 			 petite bête que je vous ai parlé dernièrement. Une vraie miniature, vous allez 			 m’en dire des nouvelles !... J’ai bien cru que je ne l’aurais pas, vous 			 savez ! Nous étions à trois dessus. Mais l’éleveur est un cousin de ma 			 femme, et j’en ai fait pour ainsi dire une affaire de famille. Tel que vous me 			 voyez, j’ai voyagé toute la nuit depuis Bruxelles avec ce petit bétail-là. Et 			 quel vilain temps !...



LA PETITE 			 CHIENNE, dans la boîte, 			 pendant que le marchand parle : Ouvrez-moi ! oh ! 			 ouvrez-moi !... je n’en puis plus... ouvrez-moi !... Depuis des 			 heures et des heures mortelles, je suis dans cette boîte, et il me semble que 			 je suis tout près de mourir... Ouvrez-moi ! le fracas des roues roule 			 encore dans ma tête, les secousses du voyage sans fin m’ont jetée contre les 			 murs de ma cage ; j’ai mal à mes oreilles, à mon museau fiévreux, à mes 			 pattes grelottantes... Si vous vouliez m’ouvrir !...



LE MARCHAND 			 : C’est une chienne, comme je vous l’avais dit. Treize mois, la maladie 			 faite, les oreilles coupées, propre à l’appartement... Voilà l’objet. (Il rabat un des côtés de la boîte noire 			 et appelle :) Kiss ! Kiss ! venez vite voir la dame, 			 venez vite !



LE MARCHAND 			 : Elle est un peu déconcertée, mais ça va se passer... Kiss ! 			 Kiss !...



LA PETITE 			 CHIENNE, blottie au fond 			 de la boîte, épouvantée : J’ai peur, j’ai peur ! C’est 			 encore l’homme...



LA PETITE 			 CHIENNE : C’est l’homme de cette nuit ! Dieu ! ces 			 mains !...



LE MARCHAND, 			 saisissant la petite chienne 			 : Prenez-la en mains, est-ce qu’elle les pèse, ses neuf cents 			 grammes ?



LA PETITE 			 CHIENNE : La lumière m’aveugle. Où suis-je ?



LE MARCHAND 			 : Et nette ! et gentille ! et gaie surtout ! un vrai petit 			 singe pour la gaîté ! Vous allez voir : Kiss ! Kiss !



Il 			 fait des agaceries à la petite chienne, la pince un peu, la secoue par 			 l’oreille.



LA PETITE 			 CHIENNE, palpitante : Encore !... Qu’ai-je 			 commis ? Je n’ai pas mordu, je n’ai pas crié : pourquoi me 			 tourmente-t-il ? Je me fais plus petite, et j’essaie, de mes yeux 			 suppliants, d’attendrir l’homme...



LE MARCHAND 			 : ... Que non, qu’elle n’a pas peur de moi, allez ! C’est une vraie 			 petite commère. Elle sait faire la belle et donner la patte : vous allez 			 voir, je vais la mettre sur la table...



LA PETITE 			 CHIENNE : Pitié, pitié ! que vais-je subir encore ? Il y 			 a là une personne inconnue, dont la voix est plus douce que celle de l’homme... 			 Est-ce pour elle que je suis ici ? ou bien dois-je repartir dans la boîte 			 noire, secouée au bras de l’homme affreux ?... Je vais implorer 			 l’inconnue, en tremblant, presque sans espoir.

Toi qui es là, et que je ne connais pas, toi qui 			 as passé sur ma tête chaude une main légère, tu vois, je suis là, toute petite, 			 au milieu d’une table. Il n’y a rien de plus faible et de plus misérable que 			 moi. Je n’ai pas de maître, je n’ai que des tourmenteurs. Je n’ai pas de 			 maison, je n’ai que cette prison noire, après la case puante, mais parée de 			 rubans bleus, dans la vitrine contre laquelle les passants riaient de moi... 			 Mon seul ami fut pendant quelques jours un chaton angora, malade et frileux, 			 qui a fini par mourir. J’ai faim. Je ne me souviens pas d’avoir mangé 			 aujourd’hui. Mais ils m’ont donné une pilule, parce que mon ventre me faisait 			 mal et que je souillais mon coussin sans pouvoir m’en empêcher. J’ai soif aussi 			 : ils ont oublié de me donner à boire. Mais surtout j’ai froid, et je 			 frissonne sans remède, tant il me semble que jamais plus je ne dormirai 			 enfermée dans la chaleur de deux bras aimants... Je n’ai pas même de nom... 			 Là-bas, d’où je viens, on me disait : « Mirette... », mais 			 l’homme, ici, appelle : « Kiss ! Kiss !... » Je suis 			 ce qu’il y a de plus abandonné, de plus triste au monde : une bête à 			 vendre... Ma gorge se serre. Trouveras-tu ma robe assez belle, couleur de 			 froment mûr, et mon masque de velours noir ?... Ne fais pas attention à 			 mes oreilles, qu’un méchant a taillées. Oublie-les. Ou bien crois que ce sont 			 de petites cornes, une coiffure bizarre qui fait rire. Le méchant m’a coupé 			 aussi la queue, et depuis ce temps-là je ne m’assois plus de la même façon. 			 Mais ces tortures-là sont anciennes et guéries : oublie-les...

Regarde mes yeux. Ne regarde que mes yeux ! 			 Ils sont si grands, tantôt bruns et dorés comme la noisette, tantôt noirs comme 			 l’eau dans l’ombre. Regarde-les ! Puisses-tu comprendre ce qu’ils 			 promettent ! Si tu m’aimais un jour, ils te verseraient la chaleur fidèle 			 d’un cœur qui bat d’anxiété... Si tu voulais, je resterais là, dans cette 			 chambre où le feu brille. Je me cacherais sous un meuble, et on laisserait 			 mourir en repos la petite chienne à vendre... Comment te séduire ? Tu ne 			 me trouves pas assez belle ?... Une dernière fois, je lève sur toi mes 			 yeux humides, et je te tends, comme on m’a appris, une petite patte 			 mendiante...



LE MARCHAND, 			 achevant un panégyrique 			 : ... C’est vous dire qu’à ce prix-là elle n’est pas chère. 			 C’est le prix que Mme Verdal m’a payé la sienne, qui pèse une bonne demi-livre 			 de plus. Savez-vous ce que je l’ai payée, moi ? le savez-vous ?... 			 Non, je ne vous le dirai pas, parce que vous auriez le droit de me traiter de 			 vieille bête ! On aime les chiens, ou on ne les aime pas, et moi, c’est ma 			 passion. Je les garderais tous, si j’avais les moyens, mais je n’ai pas les 			 moyens. Vous connaissez les chiens, vous savez aussi bien que moi ce qu’elle 			 vaut, cette brabançonne-là. Vous le savez même mieux que moi... Combien que 			 vous dites ?... Oh ! très bien. Très bien, très bien. Je vois que 			 madame est de bonne humeur ce matin, mais j’ai autre chose à faire que de 			 prendre du bon temps ! Ah ! si j’avais su... Je ne me serais pas 			 dérangé si loin de mon quartier pour m’entendre traiter comme un petit commis. 			 J’avais dans l’idée, en venant, de me laisser rabattre cinquante francs, mais 			 il y a des bornes... Allons, Kiss, revenez vite dans sa petite maison avec son 			 père !



Il prend la petite chienne.



LA PETITE 			 CHIENNE, raidie, les yeux 			 fermés : Ah ! je suis perdue !...





LA PETITE 			 CHIENNE, revenant à elle 			 : Où est-il ? où est-il ? où va-t-on 			 m’emporter ? Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! Je puis 			 encore mordre avant de succomber... Où est-il ? Je n’entends plus sa voix 			 terrifiante. Voici la chambre où il m’amena tout à l’heure. Qui me tient ? 			 Deux bras précautionneux me bercent, et une douce main palpe ma fièvre... Je 			 n’ose pas regarder... Une cuiller tinte contre une tasse. À boire ! à 			 boire !... Ah ! ce lait tiède !... Encore, encore !... Qui 			 remplit une seconde fois cette soucoupe ? C’est donc toi, toi que j’ai 			 suppliée tout à l’heure ? As-tu donc deviné ce que disent les yeux d’une 			 bête à vendre ? Les tiens sont tristes, et comme tu secoues la tête ! 			 Permets que je caresse ta main qui m’a soignée... Chut ! n’est-ce pas lui 			 qui revient ? S’il allait revenir et me prendre ?... Non, cela n’est 			 pas possible... Laisse que je consulte tes yeux ?... Tu ne ris pas, tu ne 			 pousses pas de petits cris autour de moi, avec des battements de mains et des 			 baisers maladroits, comme celles qui se sont amusées de moi un instant, pour me 			 rendre après à l’homme... Tu es triste, et tu me serres contre toi, c’est pour 			 me défendre ?... Garde-moi ! je me donne. Nous sommes seules. Veille 			 sur ma confiance, sur mon sommeil qui en est le gage. Ne me quitte pas ! 			 Car je suis faible et malade, et je ne pourrais dormir aujourd’hui hors de ton 			 sein, où j’ai retrouvé un peu de la chaleur maternelle...





La chienne trop petite



LA CHIENNE, avec éclat : Oui, 		 c’est moi qui ai fait pipi sur le tapis ! Et après ?...

C’est moi, et point une autre. Ce n’est pas la bull, 		 ce n’est pas la colley jaune, ni la shipperke aux yeux sournois, ni la terrière 		 farceuse, – c’est moi. Qu’est-ce que vous y pouvez ? Vous êtes là, tous, à 		 dire : « Oh ! » autour de moi, et à joindre les mains 		 d’indignation. Et puis ?...

J’ai fait pipi sur le tapis ! Je l’ai même fait 		 exprès, par désœuvrement, par bravade. Il n’y a pas une heure que je me 		 promenais dans la rue, occupant tout le trottoir de mes yeux arrogants, et 		 consternant, par mon effrayante petitesse, trois danois gris à colliers 		 turquoise, veules au bout de leurs chaînes.

Vous m’avez vue, tous ! J’ai mordu le 		 concierge, j’ai traversé la rue malgré vos cris, poursuivi un chat énorme, 		 déchiqueté un vieux journal délicieux qui sentait le lard rance et le poisson, 		 et pieusement rapporté à la maison un petit os verdâtre, odorant, rare... Où 		 l’ai-je mis ? Je ne sais plus. Me voici. Je viens de faire pipi sur le 		 tapis !

Vous ne me trouverez pas l’ombre d’une excuse ! 		 Non, je n’ai pas mal au ventre. Non, je n’ai pas lapé trop d’eau dans la tasse 		 bleue. Non, je n’ai pas froid, ni chaud, ni la fièvre, et mon nez est plus 		 frais qu’un grain de raisin sous la rosée d’octobre...

Qu’allez-vous m’infliger ? J’attends !

Fourrez-moi le nez dedans, si vous pouvez. Je n’ai 		 pas de nez... Ou battez-moi, si vous osez. Il n’y a pas de place pour la moitié 		 d’une claque sur tout mon corps.

Je suis trop petite, voilà, je suis trop petite. Je 		 suis plus petite que tous les chiens, plus petite que le chat, que le perroquet 		 dans la cage, que la tortue bombée qui raye en grinçant la mosaïque de la 		 terrasse. N’espérez pas que je grossirai ! Deux étés ont passé déjà sur ma 		 tête sans ajouter une once à mon poids risible. Je suis légère dans la main 		 comme un oiseau, mais dure et toute cordée de muscles. Une outrecuidance 		 d’insecte est en moi. J’ai la bravoure d’une fourmi batailleuse, sur qui le 		 danger passe énorme et négligeable. Je ne le vois pas, je suis trop petite. 		 Myope, je brave un petit morceau de tous les risques, j’aboie autour d’une 		 patte de gros chien, je me fâche contre un fragment de jambe. Une roue de 		 voiture m’a frôlée, mais je n’ai pas vu la voiture – je suis trop petite.

Que vous êtes grands autour de moi, penchés comme 		 des arbres, et lourds, et lentement agités d’un scandale à demi feint ! 		 Déjà, la mare minuscule sèche sur le tapis, et vous n’avez pas encore pris un 		 parti ? Ce n’est plus ma faute que vous voyez, mais moi seule. Une 		 responsabilité écrasante pèse sur vous tous – celle de protéger, de prolonger, 		 d’embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d’elfe.

Comme vous craignez de me perdre ! Une 		 superstition amoureuse vous incline vers moi. Ah ! ah ! quand je suis 		 entrée ici, vous ne saviez pas qui j’étais ? Une chienne à reflet, de poil 		 de taupe, et minuscule, voilà tout ce que vous aviez vu d’abord ?

Le temps de guérir mon abattement d’arrivée, le 		 temps de dépouiller cette enveloppe anonyme de tristesse, de défiance, de 		 fièvre nerveuse, que toute bête à vendre porte comme une lugubre chemise – et 		 je me suis révélée à vous !

Avouez-le : vous avez pu croire, les premières 		 semaines, que le démon était entré chez vous ? Point de repos, point de 		 repos pour personne ! Une humeur fureteuse et grognon de marcassin me 		 menait de chambre en chambre, le moindre frôlement contre la porte m’arrachait 		 des cris râpeux de chauve-souris... Tentiez-vous de me laisser seule ? 		 vous me retrouviez à demi étouffée de rage – mais deux d’entre vous portent les 		 cicatrices dont je récompensai leur zèle à me secourir avec sollicitude...

Point de repos !... C’est le temps où je 		 m’évadais, comme par magie, chaque fois que s’ouvrait la porte de la rue. Je me 		 glissais, d’une course aplatie de rat, dans l’entrebâillement, ou je rampais, 		 grise, dans l’ombre d’une jambe, sous l’ourlet d’une jupe.

M’avez-vous cherchée ! Je vous ai vus 		 haletants, oubliant de dîner, et criant les yeux pleins de larmes : 		 « Mirette ! » Vous m’avez repêchée dans un ruisseau plein, 		 dénichée sous l’établi du menuisier d’en face, et chez le tapissier, et dans la 		 maison du terre-neuve, et dans le giron de la crémière qui m’abreuvait de lait 		 chaud.

Point de repos !... Je me suis noyée, presque, 		 dans un tub, j’ai brûlé mon nez à la bouilloire ; un morceau d’éponge, 		 avalé en secret, m’a mise à deux doigts de ma fin... Souvenez-vous, en 		 soupirant de fatigue, de ces jours empoisonnés !

Ce n’était point assez : je voulus vos nuits 		 sans sommeil. Vers deux heures du matin, je m’éveillais – vous vous 		 rappelez ? – pour exiger ma balle en caoutchouc, la patte de lapin, le 		 vieux gant de peau déchiré... Jamais douce, jamais câline, je jouais comme on 		 se bat, à en mourir, et mon sommeil fourbu n’assurait pas votre quiétude, car 		 je tombais de rêve en cauchemar, de cauchemar en convulsions nerveuses...

Vous n’avez pas oublié ce temps d’épreuve, ni la 		 veilleuse allumée sous le lait parfumé de fleur d’orange, ni la potion au 		 bromure que je recrachais en râlant, ni le sirop Rami que j’acceptais dans une 		 cuillère, mais que je refusais dans une soucoupe ?

Toute autre que moi vous eût lassés. Vous me berciez 		 avec angoisse dans vos bras : « Mon Dieu ! elle est si 		 petite ! »

Si petite ?... j’emplissais déjà votre 		 univers...

Ô vous, mes maîtres souples et bien dressés, je vous 		 rends ici justice, devant ce pipi qui sèche sur le tapis : vous avez 		 longuement mérité votre récompense ! Je vous l’ai donnée, et telle qu’elle 		 combla, en une heure, des semaines de patience. Souvenez-vous, quand je ne 		 serai plus avec vous, du jour où mon regard, appuyé sur l’un de vous, ne fut 		 plus celui d’une chienne trop petite, enragée d’un orgueil de naine et d’une 		 allégresse de farfadet, mais celui d’une amie qui se donne ! Je me 		 souviens, moi, de ma soudaine gravité, et de cette suavité accablante qui me 		 couchait toute sur une de vos mains tendues !... C’en était fait : 		 je vous aimais. Je savourais l’irrémédiable mélancolie de chérir qui vous aime, 		 et, par avance, l’amertume des séparations nécessaires, la crainte affreuse de 		 perdre ce que l’on a douté de posséder jamais...

Usez de moi, à présent, comme j’use de vous. Vous ne 		 pouvez me demander trop. Mon cœur, gros comme un cœur de rossignol, bat et se 		 consume d’aimer. J’ai gardé, pour vous plaire, ma gaieté d’insecte puissant et 		 le goût d’une tyrannie bénévole. Je fais parfois pipi sur le tapis, par 		 désœuvrement. Je cours encore sur le bord des tables, pour vous entendre crier 		 : « Ah ! » tandis que vous tendez tous les mains vers moi 		 – je feins de m’élancer dans la pièce d’eau, pour vous voir pâlir un peu ; 		 mais c’est pour vous reconquérir, après, d’un regard où rayonne mon âme de 		 lutin tendre, léger comme une flamme, trop petit pour tomber, trop petit pour 		 mourir...





Lola



Dans ma loge, tous les soirs, j’entendais, sur les 		 marches de fer qui conduisent au plateau, un tic-tac de grosses béquilles.

Pourtant, le programme ne comportait aucun 		 « numéro d’amputé »... J’ouvrais ma porte, pour voir le petit cheval 		 nain grimper l’escalier, de ses pieds adroits, non ferrés. L’âne blanc le 		 suivait, sabotant sec, et puis le danois bringé, aux grosses pattes molles, et 		 puis le caniche beige, et les fox-terriers.

La Viennoise rondelette, qui régissait le 		 « cirque miniature », veillait, ensuite, à l’ascension du petit ours, 		 toujours récalcitrant et comme désespéré, qui étreignait les montants de 		 l’échelle et gémissait sourdement, en enfant qu’on mène au cachot. Deux singes 		 suivaient, en falbalas de soie et paillettes, fleurant le poulailler mal tenu. 		 Tous montaient avec des soupirs étouffés, des grognements contenus, des jurons 		 à voix basse ; ils s’en allaient attendre l’heure du travail 		 quotidien.

Je ne voulais plus les voir là-haut, captifs et 		 sages ; le spectacle de leur résignation m’était devenu intolérable. Je 		 savais que le petit cheval, martingalé, essayait en vain d’encenser et 		 détendait sans cesse une jambe de devant, avec un geste ataxique. Je savais 		 qu’un des singes, mélancolique et faible, appuyait enfantinement sa tête à 		 l’épaule de son compagnon, en fermant les yeux ; que le danois stupide 		 regardait devant lui, sombre et fixe ; que le vieux caniche battait de la 		 queue avec une bienveillance sénile ; que l’ours, surtout, le petit ours, 		 prenait sa tête à deux mains en geignant et pleurait tout bas, parce qu’une 		 courroie très fine, bouclée autour de son museau, lui coupait presque la 		 lèvre.

J’aurais voulu oublier ce groupe misérable, harnaché 		 de cuir blanc et de grelots, paré de rubans, ces gueules haletantes, ces 		 haleines âpres de bêtes à jeun, je ne voulais plus voir, ni plaindre, cette 		 douleur animale que je ne pouvais secourir. Je restais en bas, avec Lola.

Lola ne venait pas me rejoindre tout de suite. Elle 		 attendait que le sourd travail d’ascension se fût tu, que le dernier 		 fox-terrier eût caché, au tournant de l’échelle, son derrière blanc de lapin. 		 Puis elle poussait ma porte entrebâillée, du bout de son museau insinuant.

Elle était si blanche que ma loge sordide 		 s’éclairait. Un long, long corps de lévrier, blanc de neige, la nuque, les 		 coudes, les cuisses et la queue hérissés d’un argent fin, d’un flottant poil 		 brillant comme du fil de verre. Elle entrait et levait vers moi ses prunelles 		 mêlées de brun et d’orange, dont la rare couleur eût suffi à émouvoir. Sa 		 langue rose et sèche pendait un peu, et elle haletait doucement, de soif...

« Donne-moi à boire... Donne-moi à boire, 		 quoiqu’on l’ait défendu... Mes compagnons ont soif aussi, là-haut, on ne doit 		 pas boire avant le travail... Mais, toi, donne-moi à boire... »

Elle lapait l’eau tièdie, dans la cuvette de zinc 		 que je rinçais pour elle. Elle lapait avec une distinction qui semblait, comme 		 tous ses gestes, affectée, et j’avais honte, devant elle, du bord écaillé de la 		 cuvette, du broc cabossé, du mur gras qu’elle évitait de frôler...

Pendant qu’elle buvait, je regardais ses petites 		 oreilles en forme d’ailes, ses pattes dures comme celles d’un cerf, ses reins 		 sans chair et ses beaux ongles, blancs comme son poil...

Désaltérée, elle détournait de la cuvette son 		 pudique museau effilé, et me livrait un peu plus longtemps son regard où je ne 		 pouvais rien lire, sinon une vague inquiétude, une sorte de prière farouche... 		 Puis elle montait toute seule vers le plateau, où son rôle se bornait, 		 d’ailleurs, à une figuration honorable, à quelques sauts de barrière qu’elle 		 accomplissait élégamment, avec une puissance dissimulée et paresseuse. La rampe 		 avivait l’or de ses yeux, et elle répondait à chaque claquement de la 		 chambrière par une grimace nerveuse, un menaçant sourire qui découvrait des 		 gencives roses et des dents parfaites.

Pendant presque un mois, elle ne me demanda rien que 		 l’eau fade et tiède dans la cuvette écaillée. Chaque soir, je lui disais, sans 		 paroles : « Prends. Je voudrais te donner tout ce qui t’est dû. Car 		 tu m’as reconnue, et tu m’as demandé à boire, toi qui ne parles à personne, pas 		 même à la dame viennoise qui noue, d’une main potelée et autoritaire, un 		 collier bleu à ton cou de serpent... »

Le vingt-neuvième jour, j’embrassai, chagrine, la 		 chienne sur son front satiné et plat, et le trentième jour... je l’achetai.

« Belle, mais pas savante », me confia la 		 dame viennoise. Elle gazouilla pour Lola, en manière d’adieu, des gentillesses 		 austro-hongroises ; la chienne se tenait debout auprès de moi, sérieuse, 		 et regardait droit devant elle, avec un air dur, en louchant un peu. Et puis, 		 je pris la laisse pendante, et je marchai, et les longs fuseaux secs, armés de 		 griffes blanches, mesurèrent leurs pas sur les miens...

Elle me suivit moins qu’elle ne m’accompagna, et je 		 soulevais, pour qu’elle ne lui pesât point, la chaîne de cette princesse 		 prisonnière. Sa rançon, que j’avais payée, suffirait-elle à la faire 		 mienne ?

Ce jour-là, Lola ne mangea pas et refusa de boire 		 l’eau fraîche que je lui offris dans un bol blanc acheté tout exprès. Mais elle 		 tourna languissamment son cou onduleux, son museau fiévreux et fin vers la 		 vieille cuvette écaillée. Elle y but, et releva vers moi son généreux regard, 		 pailleté comme une liqueur étincelante :

« Je ne suis pas une princesse enchaînée, mais 		 une chienne, une vraie chienne, au cœur de chienne. Je suis innocente de toute 		 cette beauté que l’on voit trop, et qui t’a fait envie. Est-ce pour elle seule 		 que tu m’as achetée ? Est-ce pour ma robe d’argent, mon ventre en arceau 		 qui avale l’air, ma poitrine en carène, mes os secs et sonores, nus sous ma 		 chair avare et légère ? Ma démarche t’enchante, et aussi le bond 		 harmonieux dont je semble franchir à la fois et couronner un portique 		 invisible, et tu me nommes princesse enchaînée, chimère, beau serpent, 		 cheval-fée... et te voilà interdite devant moi... Je ne suis qu’une chienne au 		 cœur de chienne, orgueilleuse, malade de tendresse, et tremblant de se donner 		 trop vite. C’est moi qui tremble, parce que tu m’as échangée, à jamais, contre 		 ce peu d’eau tiédie que ta main versa, tous les soirs, au fond d’une cuvette 		 écaillée... »





Chiens savants



« Tiens-la ! Tiens-la !... Ah ! 		 la rosse, elle l’a encore mouchée ! »

Manette vient d’échapper au machiniste et de sauter 		 sur Cora, qui s’y attendait. Mais la petite fox est douée d’une rapidité de 		 projectile, et ses dents ont percé, à travers le poil épais de la colley, un 		 peu de la peau du cou. Cora ne riposte pas tout de suite ; l’oreille 		 tendue vers la sonnette de scène, les babines retroussées jusqu’aux yeux, elle 		 menace seulement sa camarade d’une grimace de renard féroce et d’un petit râle 		 étranglé, doux comme un ronron de gros chat.

Dans les bras de son maître, Manette hérisse les 		 poils de son échine comme des soies de porc et s’étrangle à dire des choses 		 abominables...

« A’ vont se bouffer ! dit le 		 machiniste.

– Penses-tu ? réplique Harry’s. Elles sont plus 		 sérieuses que ça. Les colliers, vite ! »

Il noue au cou de Cora le ruban bleu pâle qui fait 		 valoir sa robe couleur de froment mûr, et le machiniste boucle sur le dos de 		 Manette un harnais de carlin, en velours vert, clouté d’or, alourdi de 		 médailles et de grelots.

« Tiens-la serré, le temps que j’enfile mon 		 dolman... »

Le gilet de tricot cachou, bruni par la sueur, 		 disparaît sous un dolman saphir, matelassé aux épaules, qui étrangle la taille. 		 Cora, retenue par le machiniste, râle plus haut et vise, au-dessus d’elle, le 		 train postérieur de Manette, de Manette convulsée, effrayante, les yeux 		 injectés et les oreilles coquillées en arrière.

« Une bonne tripotée, ça les calmerait 		 pas ? hasarde le garçon en cotte bleue.

– Jamais avant le travail ! » tranche 		 Harry’s, catégorique.

Derrière le rideau baissé, il vérifie l’équilibre 		 des barrières qui limitent une piste d’obstacles en miniature, consolide la 		 haie et la banquette, passe un chiffon de laine sur les barres nickelées des 		 tremplins où rebondira la colley jaune. C’est lui aussi qui remonte de sa loge 		 une série de cerceaux de papier, humides d’un collage hâtif.

« Je fais tout moi-même ! déclare-t-il. 		 L’œil du maître !... »

Dans son dos, l’accessoiriste hausse les épaules 		 :

« L’œil du maître, oui ! Et nib de 		 pourboire à l’équipe ! »

L’« équipe », composée de deux hommes, 		 n’en garde pas rancune à Harry’s, qui touche quinze francs par jour.

« Quinze francs pour trois gueules et dix 		 pattes, c’est pas besef ! » concède l’accessoiriste.

Trois gueules, dix pattes et deux cents kilos de 		 bagages. Tout ça tourne, toute l’année, à la faveur de demi-tarifs en troisième 		 classe. L’an dernier, il y avait une « gueule » de plus, celle du 		 caniche blanc qui est mort : un vieux cabot hors d’âge, routier fini, qui 		 connaissait tous les établissements de France et de l’étranger. Harry’s le 		 regrette et vante encore les mérites de défunt Charlot.

« Il savait tout faire, madame. La valse, le 		 saut périlleux, le tremplin, les trucs du chien calculateur, tout ! Il 		 m’en aurait appris, à moi qui en ai dressé quelques-uns, pourtant, des chiens 		 pour les cirques ! Il aimait son métier, et rien que ça, et il était 		 bouché pour le reste. Les derniers temps, vous n’en auriez pas donné quarante 		 sous, si vous l’aviez vu dans la journée, tout vieux, quatorze ans au moins, 		 tout raide de rhumatismes, avec les yeux qui pleuraient et son nez noir qui 		 tournait au gris. Il ne se réveillait qu’à l’heure de son travail, et c’est là 		 qu’il fallait le voir ! Je le maquillais comme une jeune première : 		 et le cosmétique noir au nez, et le crayon gras pour ses pauvres yeux 		 chassieux, et la poudre d’amidon tout partout pour le faire blanc de neige, et 		 les rubans bleus ! Ma parole, madame, il ressuscitait ! Pas plutôt 		 maquillé, il marchait sur ses pattes de derrière, il éternuait, il n’avait pas 		 de cesse qu’on frappe les trois coups... Sorti de scène, je l’enveloppais dans 		 une couverte et je le frictionnais à l’alcool. Je l’ai bien prolongé, mais ça 		 ne peut pas durer éternellement, un caniche savant !...

« Ces deux-là, mes chiennes, elles vont bien, 		 mais ce n’est plus ça. Elles aiment leur maître, elles craignent la cravache, 		 elles ont de la tête et de la conscience, mais l’amour-propre n’y est pas. 		 Elles font leur numéro comme elles tireraient une voiture, pas plus, pas moins. 		 C’est des travailleuses, c’est pas des artistes. À leur figure, on voit 		 qu’elles voudraient avoir déjà fini, et le public n’aime pas ça. Ou bien il 		 pense que les bêtes se moquent de lui, ou bien il ne se gêne pas pour dire 		 : “Pauvres bêtes ! ce qu’elles sont tristes ! Ce qu’on a dû les 		 martyriser pour leur apprendre tant de singeries !” Je voudrais les voir, 		 tous ces messieurs et ces dames de la Protectrice, en train de dresser des 		 chiens ! Ils feraient comme les camarades. Le sucre, la cravache ; la 		 cravache, le sucre ; et une bonne dose de patience : il n’y a pas à 		 sortir de là... »

Les deux « travailleuses », à cette heure, 		 ne se quittent pas de l’œil. Manette tremble nerveusement, perchée sur un 		 billot de bois bariolé ; Cora, en face d’elle, couche les oreilles comme 		 un chat fâché...

Sur une trille de timbre, l’orchestre interrompt la 		 lourde polka qui trompait l’attente du public, et commence une valse 		 lente ; comme obéissant à un signal, les chiennes rectifient leur attitude 		 : elles ont reconnu leur valse. Cora bat mollement de la queue, 		 dresse ses oreilles et prend cette expression neutre, aimable et ennuyée, qui 		 la fait ressembler aux portraits de l’impératrice Eugénie. Manette, insolente, 		 luisante, un peu trop grasse, guette la montée pénible du rideau, puis l’entrée 		 d’Harry’s, bâille, et halète déjà, d’agacement et de soif...

Le travail commence, sans incident, sans révolte. 		 Cora, avertie par un cinglement de mèche sous le ventre, ne triche pas au saut 		 des barrières. Manette marche sur les pattes de devant, valse, aboie, et saute 		 aussi les obstacles, debout sur le dos de la colley jaune. C’est de l’ouvrage 		 banal, mais correct ; il n’y a rien à redire.

Les gens grincheux reprocheraient peut-être à Cora 		 son indifférence princière, et à la petite fox son entrain factice... On voit 		 bien qu’ils n’ont pas, les gens grincheux, des mois de tournée dans les pattes, 		 et qu’ils ignorent le fourgon à chiens, l’auberge, la pâtée au pain qui gonfle 		 et ne nourrit pas, les longues heures d’arrêt dans les gares, les trop brèves 		 promenades hygiéniques, le collier de force, la muselière, l’attente surtout, 		 l’attente énervante de l’exercice, du départ, de la nourriture, de la raclée... 		 Ils ignorent, les spectateurs difficiles, que la vie des bêtes savantes se 		 passe à attendre, et qu’elles s’y consument...

Les deux chiennes n’attendent, ce soir, que la fin 		 du numéro. Mais dès la chute du rideau, quelle belle bataille ! Harry’s 		 arrive juste à temps pour les arracher l’une à l’autre, mouchetées de morsures 		 roses et leurs rubans en loques...

« C’est un genre, madame, un genre qu’elles ont 		 pris ici ! crie-t-il, furieux. Elles camaradent bien, d’habitude, elles 		 couchent ensemble, dans ma chambre, à l’hôtel. Seulement, ici, c’est une petite 		 ville, n’est-ce pas ? On n’y fait pas comme on veut. À l’hôtel, la 		 patronne m’a dit : “Je veux bien d’un chien, mais pas de deux !” 		 Alors, comme je suis juste, je laisse tantôt l’une, tantôt l’autre de mes 		 chiennes passer la nuit au théâtre, dans le panier cadenassé. Elles ont compris 		 tout de suite le roulement. Et c’est tous les soirs la comédie que vous venez 		 de voir. Dans la journée, elles sont douces comme des moutons ; à mesure 		 que l’heure de boucler approche, c’est à qui des deux ne restera pas dans le 		 panier grillé ; elles se mangeraient de jalousie ! Et vous ne voyez 		 rien ! Ce qui est un vrai spectacle, c’est la tête de celle que j’emmène 		 avec moi, qui fait exprès de japper, de sauter à côté du panier où j’enferme 		 l’autre ! Je n’aime pas l’injustice avec les bêtes, moi. Je pourrais faire 		 autrement que je le ferais, mais quand on ne peut pas, n’est-ce 		 pas ?... »

Je n’ai pas vu Manette, ce soir, partir, arrogante 		 et radieuse ; mais j’ai vu Cora, enfermée, figée dans un désespoir 		 contenu. Elle froissait contre l’osier sa toison blonde et tendait hors des 		 barreaux son doux museau de renard.

Elle écoutait s’éloigner le pas de son maître et le 		 grelot de Manette. Quand la porte de fer se referma sur eux, elle enfla sa 		 poitrine pour jeter un cri ; mais elle se souvint que j’étais là encore, 		 et je n’entendis qu’un profond soupir humain. Puis elle ferma les yeux 		 fièrement, et se coucha.





Nonoche




Pour Willy.





Le soleil descend derrière les sorbiers, grappés de 		 fruits verts qui tournent çà et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement 		 d’une longue journée de chaleur, dont les molles feuilles du tabac demeurent 		 évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais les 		 reines-claudes, vertes hier sous leur poudre d’argent, ont toutes, ce soir, une 		 joue d’ambre.

L’ombre des pigeons tournoie, énorme, sur le mur 		 tiède de la maison et éveille, d’un coup d’éventail, Nonoche qui dormait dans 		 sa corbeille...

Son poil a senti passer l’ombre d’un oiseau ! 		 Elle ne sait pas bien ce qui arrive. Elle a ouvert trop vite ses yeux japonais, 		 d’un vert qui met l’eau sous la langue. Elle a l’air bête comme une jeune fille 		 très jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que 		 jamais : un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois 		 points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose... Elle 		 baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remonte au visage dans un 		 sourire triangulaire ; contre elle, noyé en elle, roulé en escargot, 		 sommeille son fils.

« Qu’il est beau ! se dit-elle. Et 		 gros ! Aucun de mes enfants n’a été si beau. D’ailleurs je ne me souviens 		 plus d’eux... Il me tient chaud. »

Elle s’écarte, creuse le ventre avant de se lever, 		 pour que son fils ne s’éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, 		 s’assied et bâille, en montrant les stries fines d’un palais trois fois taché 		 de noir.

En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve 		 un air enfantin qui trompe sur son âge. Sa beauté solide restera longtemps 		 jeune, et rien dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle 		 qu’elle fut, en quatre portées, dix-huit fois mère. Assise, elle gonfle un 		 jabot éclatant, coloré d’orange, de noir et de blanc comme un plumage d’oiseau 		 rare. L’extrémité de son poil court et fourni brille, s’irise au soleil comme 		 fait l’hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à l’étonnement gracieux 		 de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées de brèves griffes en 		 cimeterre, savent fondre confiantes dans la main amie.

Futile, rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, 		 autoritaire, Nonoche rebute le profane et se donne aux seuls initiés qu’a 		 marqués le signe du Chat. Ceux-là même ne la comprennent pas tout de suite et 		 disent : « Quelle bête capricieuse ! » Caprice ? 		 point. Hyperesthésie nerveuse seulement. La joie de Nonoche est tout près des 		 larmes, et il n’y a guère de folle partie de ficelle ou de balle de laine qui 		 ne finisse en petite crise hystérique, avec morsures, griffes et feulements 		 rauques. Mais cette même crise cède sous une caresse bien placée, et parce 		 qu’une main adroite aura effleuré ses petites mamelles sensibles, Nonoche 		 furibonde s’effondrera sur le flanc, plus molle qu’une peau de lapin, toute 		 trépidante d’un ronron cristallin qu’elle file trop aigu et qui parfois la fait 		 tousser...

« Qu’il est beau ! se dit-elle en 		 contemplant son fils. La corbeille devient trop petite pour nous deux. C’est un 		 peu ridicule, un enfant si grand qui tète encore. Il tète avec des dents 		 pointues maintenant... Il sait boire à la soucoupe, il sait rugir à l’odeur de 		 la viande crue, il gratte à mon exemple la sciure du plat, d’une manière 		 anxieuse et précipitée où je me retrouve toute... Je ne vois plus rien à faire 		 pour lui, sauf de le sevrer. Comme il abîme ma troisième mamelle de 		 droite ! C’est une pitié. Le poil de mon ventre, tout autour, ressemble à 		 un champ de seigle versé sous la pluie ! Mais quoi ? quand ce grand 		 petit se jette sur mon ventre, les yeux clos comme un nouveau-né, quand il 		 arrange en gouttière autour de la tétine sa langue devenue trop large... qu’il 		 me pille et me morde et me boive, je n’ai pas la force de l’en 		 empêcher ! »

Le fils de Nonoche dort dans sa robe rayée, pattes 		 mortes et gorge à la renverse. On peut voir sous la lèvre relevée un bout de 		 langue, rouge d’avoir tété, et quatre petites dents très dures taillées dans un 		 silex transparent.

Nonoche soupire, bâille et enjambe son fils avec 		 précaution pour sortir de la corbeille. La tiédeur du perron est agréable aux 		 pattes. Une libellule grésille dans l’air, et ses ailes de gaze rêche frôlent 		 par bravade les oreilles de Nonoche qui frémit, fronce les sourcils et menace 		 du regard la bête au long corps en mosaïque de turquoises...

Les montagnes bleuissent. Le fond de la vallée 		 s’enfume d’un brouillard blanc qui s’effile, se balance et s’étale comme une 		 onde. Une haleine fraîche monte déjà de ce lac impalpable, et le nez de Nonoche 		 s’avive et s’humecte. Au loin, une voix connue crie infatigablement, aiguë et 		 monotone : « Allons-v’nez – allons-v’nez – allons-v’nez... mes 		 vaches ! Allons-v’nez – allons-v’nez... » Des clarines sonnent, le 		 vent porte une paisible odeur d’étable, et Nonoche pense au seau de la traite, 		 au seau vide dont elle léchera la couronne d’écume collée aux bords... Un 		 miaulement de convoitise et de désœuvrement lui échappe. Elle s’ennuie. Depuis 		 quelque temps, chaque crépuscule ramène cette mélancolie agacée, ce vide et 		 vague désir... Un peu de toilette ? « Comme je suis 		 faite ! » Et la cuisse en l’air, Nonoche copie cette classique figure 		 de chahut qu’on appelle « le port d’armes ».

La première chauve-souris nage en zigzag dans l’air. 		 Elle vole bas et Nonoche peut distinguer deux yeux de rat, le velours roux du 		 ventre en figue... C’est encore une de ces bêtes où on ne comprend rien et dont 		 la conformation inspire une inquiétude méprisante. Par association d’idées, 		 Nonoche pense au hérisson, à la tortue, ces énigmes, et passe sur son oreille 		 une patte humide de salive, insoucieuse de présager la pluie pour demain.

Mais quelque chose arrête court son geste, quelque 		 chose oriente en avant ses oreilles, noircit le vert acide de ses 		 prunelles...

Du fond du bois où la nuit massive est descendue 		 d’un bloc, par-dessus l’or immobile des treilles, à travers tous les bruits 		 familiers, n’a-t-elle pas entendu venir jusqu’à elle, traînant, sauvage, 		 musical, insidieux, – l’Appel du Matou ?

Elle écoute... Plus rien. Elle s’est trompée... 		 Non ! L’appel retentit de nouveau, lointain, rauque et mélancolique à 		 faire pleurer, reconnaissable entre tous. Le cou tendu, Nonoche semble une 		 statue de chatte, et ses moustaches seules remuent faiblement, au battement de 		 ses narines. D’où vient-il, le tentateur ? Qu’ose-t-il demander et 		 promettre ? Il multiplie ses appels, il les module, se fait tendre, 		 menaçant, il se rapproche et pourtant reste invisible ; sa voix s’exhale 		 du bois noir, comme la voix même de l’ombre...

« Viens... ! Viens... ! Si tu ne 		 viens pas ton repos est perdu. Cette heure-ci n’est que la première, mais songe 		 que toutes les heures qui suivront seront pareilles à celle-ci, emplies de ma 		 voix, messagères de mon désir... Viens !

« Tu le sais, tu le sais que je puis me 		 lamenter durant des nuits entières, que je ne boirai plus, que je ne mangerai 		 plus, car mon désir suffit à ma vie et je me fortifie d’amour !... 		 Viens !...

« Tu ne connais pas mon visage et 		 qu’importe ! Avec orgueil, je t’apprends qui je suis : je suis le 		 long Matou déguenillé par dix étés, durci par dix hivers. Une de mes pattes 		 boite en souvenir d’une vieille blessure, mes narines balafrées grimacent et je 		 n’ai plus qu’une oreille, festonnée par la dent de mes rivaux.

« À force de coucher sur la terre, la terre m’a 		 donné sa couleur. J’ai tant rôdé que mes pattes semellées de corne sonnent sur 		 le sentier comme le sabot du chevreuil. Je marche à la manière des loups, le 		 train de derrière bas, suivi d’un tronçon de queue presque chauve... Mes flancs 		 vides se touchent et ma peau glisse autour de mes muscles secs, entraînés au 		 rapt et au viol... Et toute cette laideur me fait pareil à l’Amour ! 		 Viens !... Quand je paraîtrai à tes yeux, tu ne reconnaîtras rien de moi, 		 – que l’Amour !

« Mes dents courberont ta nuque rétive, je 		 souillerai ta robe, je t’infligerai autant de morsures que de caresses, 		 j’abolirai en toi le souvenir de ta demeure et tu seras, pendant des jours et 		 des nuits, ma sauvage compagne hurlante... jusqu’à l’heure plus noire où tu te 		 retrouveras seule, car j’aurai fui mystérieusement, las de toi, appelé par 		 celle que je ne connais pas, celle que je n’ai pas possédée encore... Alors tu 		 retourneras vers ton gîte, affamée, humble, vêtue de boue, les yeux pâles, 		 l’échine creusée comme si l’enfant y pesait déjà, et tu te réfugieras dans un 		 long sommeil tressaillant de rêves où ressuscitera notre amour... 		 Viens !... »

Nonoche écoute. Rien dans son attitude ne décèle 		 qu’elle lutte contre elle-même, car le tentateur pourrait la voir à travers 		 l’ombre, et le mensonge est la première parure d’une amoureuse... Elle écoute, 		 rien de plus...

Dans sa corbeille, l’obscurité éveille peu à peu son 		 fils qui se déroule, chenille velue, et tend des pattes tâtonnantes... Il se 		 dresse, maladroit, s’assied plus large que haut, avec une majesté puérile. Le 		 bleu hésitant de ses yeux, qui seront peut-être verts, peut-être vieil or, se 		 trouble d’inquiétude. Il dilate, pour mieux crier, son nez chamois où 		 aboutissent toutes les rayures convergentes de son visage... Mais il se tait, 		 malicieux et rassuré : il a vu le dos bigarré de sa mère, assise sur le 		 perron.

Debout sur ses quatre pattes courtaudes, fidèle à la 		 tradition qui lui enseigna cette danse barbare, il s’approche, les oreilles 		 renversées, le dos bossu, l’épaule de biais, par petits bonds de joujou 		 terrible, et fond sur Nonoche qui ne s’y attendait pas... La bonne farce ! 		 Elle en a presque crié. On va sûrement jouer comme des fous jusqu’au 		 dîner !

Mais un revers de patte nerveux a jeté l’assaillant 		 au bas du perron, et maintenant une grêle de tapes sèches s’abat sur lui, 		 commentées de fauves crachements et de regards en furie !... La tête 		 bourdonnante, poudré de sable, le fils de Nonoche se relève, si étonné qu’il 		 n’ose pas demander pourquoi, ni suivre celle qui ne sera plus jamais sa 		 nourrice et qui s’en va très digne, le long de la petite allée noire, vers le 		 bois hanté...





La mère chatte



« Un, deux, trois, quatre... Non, je me trompe. 		 Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Non, cinq. Où est le sixième ? Un, 		 deux, trois... Dieu, que c’est fatigant ! À présent, ils ne sont plus que 		 quatre. J’en deviendrai folle. Petits ! petits ! Mes fils, mes 		 filles, où êtes-vous ?

« Quel est celui qui se lamente entre le mur et 		 la caisse de géraniums ? Je ne dis pas cela parce que c’est mon fils, mais 		 il crie bien. Et pour le seul plaisir de crier, car il peut parfaitement se 		 dégager à reculons. Les autres ?... Un, deux, trois... Je tombe de 		 sommeil. Eux, ils ont tété et dormi, les voilà plus vifs qu’une portée de rats. 		 Je m’enroue à répéter le roucoulement qui les rassemble, ils ne m’obéissent 		 pas. À force de les chercher, je ne les vois plus, ou bien mon souci les 		 multiplie. Hier n’en ai-je pas compté, effarée, jusqu’à neuf ? Ce jardin 		 est leur perdition.

« Attention, vous, là-bas ! On ne passe 		 pas, on ne passe jamais sous la grille du chenil : combien de fois 		 faudra-t-il le redire ? Quand comprendrez-vous, enfant de la gouttière, 		 bâtard sans instinct, ce que vaut cette chienne ? Elle vous guette 		 derrière ses barreaux et vous goberait comme un mulot, quitte à s’écrier 		 ensuite : “Oh ! c’était un petit chat ? Quel dommage ! Je 		 me suis trompée !” Elle a des yeux doux, de velours orange, et 		 souvenez-vous de ne vous fier jamais à son sauvage sourire !... Par 		 contre, je vous accorde d’aller, tous, essayer vos griffes enfantines, encore 		 flexibles et transparentes, sur le flanc coriace et le museau de la bouledogue. 		 En dépit de sa laideur – j’ai honte pour elle quand je la regarde ! – elle 		 ne ferait pas de mal à une mouche : c’est à la lettre, car les mouches se 		 jouent de sa gueule en caverne, toujours béante, piège inoffensif dont le 		 ressort, chaque fois, happe le vide. Celle-là, roulez sous ses pattes, sous son 		 ventre, cardez-la comme un tapis, profitez de sa chaleur nauséabonde – elle est 		 votre servante monstrueuse, la laide négresse de mes enfants princiers.

« Petits, petits !... Un, deux, trois... 		 Sincèrement, je voudrais être de deux mois plus vieille ou de trois semaines 		 plus jeune. Il y a vingt jours, je les avais tous les six dans la corbeille, 		 aveugles et pelucheux ; ils ne savaient que ramper et, suspendus à mes 		 mamelles, onduler d’aise comme des sangsues. Une fièvre légère égayait mon 		 épuisement, j’étais une douce machine stupide et ronronnante qui allaitait, 		 léchait, mangeait et buvait avec un zèle borné. Comme c’était facile ! 		 Maintenant, ils sont terribles, et quand il faudrait sévir, ma sévérité désarme 		 rien qu’à les voir. Il n’y a rien au monde qui leur ressemble. Si petits, et 		 déjà pourvus des signes éclatants qui proclament la pureté d’une lignée sans 		 mésalliance ! Si jeunes, et portant en cierge leur queue massive, charnue 		 à la base comme une queue de petit mouton ! Azurés, bas sur pattes, le 		 rein court, gais debout et mélancoliques assis, à l’image de leur glorieux 		 père. Dans deux semaines, leurs prunelles d’un bleu provisoire vont se troubler 		 de paillettes d’or, d’aiguilles micacées d’un vert précieux. Ils cesseront 		 d’être pareils, l’œil grossier des hommes discernera les crânes larges des 		 jeunes matous, les nuques minces des chattes et leurs joues effilées ; une 		 susceptibilité hargneuse armera contre moi, et moi contre elles, ces petites 		 femelles ingénues... Quant à leur pelage, je n’en dirai rien, pour ne me point 		 louer moi-même. Sur leur tête, dans ce duvet bleu d’orage, quatre raies plus 		 foncées, capricieuses comme les ondes qui moirent un profond velours, s’irisent 		 ou fondent selon la lumière...

« Où sont-ils ? Où sont-ils ? Un, 		 deux... Deux seulement ! Et les quatre autres ? Répondez, vous deux, 		 sottement occupés l’un à manger une ficelle, l’autre à chercher l’entrée de 		 cette caisse qui n’a pas de porte ! Oui, vous n’avez rien vu, rien 		 entendu, laids petits chats-huants que vous êtes, avec vos yeux 		 ronds !

« ... Ni dans la cuisine, ni dans le 		 bûcher ! Dans la cave ? Je cours, je descends, je flaire... rien... 		 Je remonte, le jardin m’éblouit... Où sont les deux que je gourmandais tout à 		 l’heure ? Perdus aussi ? Mes enfants, mes enfants ! Au secours, 		 ô Deux-Pattes, accourez, j’ai perdu tous mes enfants ! Ils jouaient, là, 		 tenez, dans la jungle de fusains : je ne les ai pas quittés, tout au plus 		 ai-je cédé, une minute, au plaisir de chanter leur naissante gloire, sur ce 		 mode amoureux, enflé d’images, où ressuscitent mes origines persanes... 		 Rendez-les-moi, ô Deux-Pattes puissants, dispensateurs du lait sucré et des 		 queues de sardines ! Cherchez avec moi, ne riez pas de ma misère, ne me 		 dites pas qu’entre un jour et le jour qui vient je perds et retrouve cent fois 		 mon sextuple trésor ! Je redoute, je prévois un malheur pire que la mort, 		 et vous n’ignorez pas que mon instinct de mère et de chatte me fait deux fois 		 infaillible !...

« Tiens !... D’où sort-il, 		 celui-ci ?... C’est, ma foi, mon lourdaud de premier, tout rond, suivi de 		 son frère sans malice. Et d’où vient celle-ci, petite femelle impudente, prête 		 à me braver et qui jure, déjà, en râlant de la gorge ? Un, deux, trois... 		 Trois, quatre, cinq... Viens, mon sixième, délicat et plus faible que les 		 autres, plus tendre aussi, et plus léché, toi pour qui je garde l’une de mes 		 lourdes mamelles d’en bas, inépuisable, dans le doux nid duveté de poil bleu 		 que te creusent mes pattes de derrière... Quatre, cinq, six... Assez, 		 assez ! Je n’en veux pas davantage ! Venez tous dans la corbeille, à 		 l’ombre fine de l’acacia. Dormons, ou prenez mon lait, en échange d’une heure 		 de répit – je n’ai pas dit de repos, car mon sommeil prolonge ma vigilance 		 éperdue, et c’est en rêve que je vous cherche et vous compte : un, deux, 		 trois, quatre... »





Le tentateur



Un crépuscule d’hiver. Le feu s’éteint. Le chat est 		 assis et rêve. Grand silence.



ELLE : 			 Chat ! Que regardes-tu dans ce coin ?



LE CHAT 			 : Rien. Le noir.



ELLE : 			 Tu t’ennuies ?



LE CHAT 			 : Non.



ELLE : 			 Moi, je m’ennuie...



LE CHAT 			 : Fais comme moi : regarde dans le noir.



ELLE : 			 Oh ! non... Veux-tu la balle de laine ?



LE CHAT 			 : Ce n’est pas l’heure. Je joue à autre chose. Fais comme moi : 			 joue. Ouvre tes yeux très grands, ne cligne pas, et regarde.



ELLE : 			 Mais regarder quoi ?



LE CHAT 			 : Regarde ! Ne cherche pas, n’appelle rien : tout va venir 			 devant toi... Que vois-tu ?



ELLE : 			 Presque rien... Un vase gris – je sais qu’il est là – et des roses couleur de 			 brume, devant la fenêtre... Le col élancé d’une lampe... Un rideau de soie qui 			 semble retenu et drapé par une main invisible.



LE CHAT 			 : Invisible ?



ELLE : 			 Oui... Je veux dire qu’il n’y a pas de main.



LE CHAT 			 : Pas de main ? Je la vois.



ELLE : 			 Ne me fais pas peur !



LE CHAT 			 : Ce n’est pas pour t’effrayer, c’est pour t’apprendre le jeu. Vois la 			 main qui soulève le rideau !



ELLE : 			 Non...



LE CHAT 			 : Une longue main, presque cachée par les plis du rideau, mais j’entends 			 le grincement léger des ongles dans la soie... Tu entends ?



ELLE : 			 Non...



LE CHAT 			 : Tu vas entendre. Écoute bien ! Écoute très fort ! que tes 			 oreilles remuent sous tes cheveux ! Tu entends ?



ELLE : 			 J’entends... Mais c’est le bruissement de mes cheveux contre mes oreilles.



LE CHAT 			 : Tu ne sais pas encore le jeu. Cela va venir... Ah ! le rideau a 			 remué ! Tu as vu ?



ELLE : 			 Je ne sais pas... Je ne suis pas sûre...



LE CHAT 			 : Si ! La main vient de relever un peu le rideau de soie. La fenêtre 			 est plus grande à présent, et bleue comme la neige sous la lune...



ELLE : 			 La neige... sous la lune...



LE CHAT 			 : C’est la neige sous la lune... Tu vois, maintenant, la main sur le 			 rideau ?



ELLE : 			 Oui...



LE CHAT 			 : Et quoi encore ?



ELLE : 			 Je vois aussi le col élancé de la l...



LE CHAT 			 : Chut !... de la bête serpentine, dressée contre la baie pleine 			 d’eau transparente...



ELLE, 			 faiblement : 			 Mais c’était de la neige...



LE CHAT, 			 impérieux : 			 C’est de l’eau transparente et bleue, à présent ! Joue le jeu, ou je te 			 laisse !



ELLE : 			 Ne me laisse pas !...



LE CHAT 			 : Joue le jeu, alors ! Le col élancé de la bête serpentine, tu le 			 vois qui se penche, se penche, et rampe vers...



ELLE, 			 docilement : ... 			 vers le vase gris où trempent les roses... Mais où sont-elles ?



LE CHAT 			 : Suis la bête ! Tu peux la suivre ?



ELLE : 			 Oui... attends... Elle rampe, elle est noire, mais, à chaque vague d’écailles 			 de son dos, s’allume un point de lumière mouillée... Viens ! Les roses 			 sont là. Tu les entends s’effeuiller ? Le glissement des pétales est si 			 doux contre les tiges... Dans l’obscurité, on dirait qu’une main douce descend 			 le long d’une jambe lisse...



LE CHAT 			 : Tu joues mal. Ce n’est pas la rose qui s’effeuille, c’est le glissement 			 soyeux d’une main douce, contre une jambe lisse.



ELLE, 			 en sursaut : 			 Non ! je ne veux pas ! Ou j’allume la lampe !



LE CHAT, 			 très doux : Ne 			 te fâche pas ! je me trompais. Ce sont des roses... Tout un jardin de 			 roses...



ELLE : 			 Oui, mais si pâle ! Couleur de cendre, et laiteux... Es-tu sûr qu’il soit 			 désert ?



LE CHAT 			 : Désert. Mais, au tournant de chaque allée, serpente le beau col de la 			 bête vipérine.



ELLE : 			 Que me parles-tu de la bête onduleuse ? C’est un ruisseau. Si mince, tu 			 vois ? comme un bracelet. Et murmurant, à donner soif ! Puis-je 			 boire ?



LE CHAT 			 : Ne bois pas ! C’est un serpent !



ELLE : À 			 mon bras alors ! ou à mon cou... Ah ! qu’il est doux ! On 			 dirait...



LE CHAT 			 :... la caresse d’une main lisse, au long d’une chair tiède qui 			 tressaille...



ELLE, 			 suppliante : 			 Non, non ! rends-moi la lumière ! J’ai peur !



LE CHAT, 			 très doux : 			 Comme tu es faible ! la nuit rassurante nous garde. Voile-toi de tes 			 cheveux, si tu veux. Mais personne ne verra combien, égarée, tu sembles chérir 			 ta crainte. Il n’y a personne dans les jardins où je te mène. Des allées où les 			 pas ne marquent point, des fleurs sans visage, et pas d’autre miroir que ce 			 vivier bleuâtre, là-bas...



ELLE : 			 Mais c’était la fenêtre bleue ?



LE CHAT 			 : ... Que ce vivier bleuâtre, où les queues des poissons égratignent le 			 reflet de la lune... Remue, du bout de ton pied nu, cette eau lourde où dort, 			 fraternel, le serpent qui glissa de ton bras... Descends une marche... encore 			 une marche... Tu veux te baigner ?



ELLE : 			 Que l’eau est douce !... Elle étreint mes chevilles comme deux bracelets 			 tièdes, et monte à mes genoux...



LE CHAT 			 : ... Comme deux mains soyeuses, dont la caresse tourne sur une chair 			 lisse...



ELLE : 			 Hélas !...



LE CHAT 			 : Ne te défends pas. Couche-toi, parmi les moires de l’eau et les anneaux 			 du serpent. Je t’abandonne ici. Je vais à mes jardins, où tu ne me suivras pas, 			 toi que le crépuscule, le rêve et le sommeil rejettent, implacablement, au même 			 voluptueux souvenir. Mais hésite, une autre fois, à troubler le songe éveillé 			 d’un Chat assis, à la nuit tombante, auprès d’un rideau de soie, entre une 			 lampe au col élancé et le vase où se fanent des roses...





La chienne Bull



En quoi est-elle ? en bronze, en vieux bois de 		 Chine, noir, dur et huilé ? Ou en grès flammé, sombre, cuit très 		 longtemps ? Dans la pleine lumière, on distingue sur ses flancs des 		 « bringes » allongées, un peu rousses, comme des léchures de 		 feu...

Elle est chaude quand on la touche, et plus dure 		 qu’un meuble. Ses cuisses courtes sont toutes cordées de muscles, ni plus ni 		 moins qu’à un lutteur japonais.

Pour la figure, chacun en prend ce qu’il veut, et 		 libre à vous d’y retrouver, comme moi, la gueule en tire-lire d’un crapaud, un 		 front bossu de dauphin au-dessus de deux trous d’évent pour chasser l’eau – et 		 ces yeux de cochon, futés, bridés, et ce sourire d’enfant nègre ! Deux 		 grandes oreilles de chauve-souris coiffent le monstre, aptes à s’ouvrir, se 		 fermer, se plier en coquilles, s’orienter en avant, en arrière...

C’est Poucette qu’on la nomme, parce qu’elle est 		 très petite. « Petite, mais costaude » : elle porte avec 		 orgueil la même devise que Bubu de Montparnasse.

Quand elle marche, elle a l’air de nager, tant elle 		 meut délicatement ses courts et légers petits pieds d’éléphant. Mais quand elle 		 nage, elle a l’air de se noyer, verticale et les pattes battant l’eau comme des 		 palettes de moulin, avalant la vague par le nez, par la gueule, par les yeux et 		 les oreilles. Chaque fois, on se demande : « En 		 réchappera-t-elle ? » et son bain volontaire ressemble à un 		 suicide.

Goinfre, elle attrape au vol tout ce qui tombe. Elle 		 avale – plouc ! – les gros morceaux, mais mâche longuement les petits, et 		 boit cinquante fois le jour, en pensant à autre chose ; elle boit par 		 désœuvrement, pour tuer le temps et l’ennui, comme un terrassier se saoule 		 quand il n’a pas d’ouvrage.

L’oisiveté la ronge. Car elle se refuse à dormir 		 pendant que nous veillons. Si je lis, si j’écris, si je flâne au soleil à demi 		 assoupie, Poucette s’astreint à imiter mon silence, mon immobilité. Mais je 		 sens, j’entends tous ses muscles trembler d’impatience et elle ne ferme les 		 yeux que pour cacher le feu guetteur de son regard. Je ne me tiens pas de lui 		 crier, agacée :

« Dors ! ou prends un livre ! ou 		 brode au point de croix ! »

Mais rien ne l’intéresse – que moi. Elle me regarde 		 vivre, elle m’écoute penser, elle me juge – elle me gêne.

Il lui arrive de jouer avec un chien, de l’affoler 		 par une rapidité, une brutalité qui lui assurent presque toujours la victoire, 		 mais c’est pour revenir vers moi et me dire :

« Hein ? tu as vu comme je l’ai arrangé, 		 ce... chien ! »

Elle chasse le moineau, le canard sauvage, le crabe, 		 le lapin et la courtilière – mais c’est pour parader devant moi, trempée d’eau, 		 engluée de vase, et se pavaner orgueilleusement, un crabe tourteau pendu à sa 		 lèvre, sans crier, avec le sourire !

Que craint-elle ? Ni moi, ni vous, ni le feu du 		 ciel, ni la cravache, ni le fouet. Elle est toute orgueil, bravoure aveugle, 		 jalousie, amour caché. Elle m’interroge avidement, quand je rentre :

« D’où te vient cette odeur que je ne connais 		 pas ? Tu es seule, bien seule ? Tu ne ramènes pas une bête nouvelle, 		 qui s’installera dans notre maison ? Avec toi, sait-on jamais ?... 		 Surtout tu ne rapportes pas un chien, un petit chien caché dans ton manchon, 		 dans ce paquet, dans ce sac ? un petit chien qui vivrait sur tes genoux et 		 que tu embrasserais ? Gare ! regarde mes dents !... »

Je marmotte tout bas les mots de 		 « crampon » et de « sale caractère ». Et puis je hausse les 		 épaules et je caresse la dure tête ronde, toute chaude, qui se glisse sous ma 		 main, et je la plains, et je la console. Je la console de m’aimer, et d’avoir, 		 en m’aimant, perdu le repos...





Automne



Sur le balcon de bois, parmi la glycine défaite et 		 les fleurs aplaties d’une sauge rouge, emportées par la bourrasque de cette 		 nuit, ils gisaient, ce matin, comme les pétales d’un pavot effeuillé, les deux 		 papillons vert et rose. Ils vivaient encore un peu quand je les touchai, un 		 petit spasme repliait leurs pattes fragiles contre la fourrure précieuse de 		 leur thorax. L’un mourut très vite, l’autre prolongea quelques minutes la 		 vibration de ses antennes plumeuses, son tremblotement de fleur 		 électrisée...

Je les laisse là, sur le balcon de planches. Dès que 		 je tournerai le dos, les passereaux viendront, et je ne trouverai plus que huit 		 ailes prestement tranchées... Ils ont dû lutter contre le soudain automne, les 		 frileux bombyx peints de croissants rosés ; combien de fois ont-ils 		 cherché, collés à la cheminée tiède qui grimpe le long de ma maison, un abri 		 contre l’aube funeste d’octobre ?

Du haut du balcon, je vois rétrécir, chaque jour, 		 tous les jardins de ce coin de Passy paisible et menacé. Le mien perd son toit 		 de feuilles, et que reste-t-il du triple arceau de rosiers ? Un fer 		 rouillé, maigrement noué de tiges nues... Et ce que je nommais le « parc 		 du voisin », où l’on entendait rire et courir des enfants invisibles, 		 n’était-ce que cet enclos carré, ce massif d’arbres borné de murs hauts et 		 tristes ?

La vie aimable et provinciale qui s’épanouit ici 		 l’été abandonne les jardins et se resserre, comme intimidée, derrière les 		 fenêtres closes. En dépit du soleil revenu, il n’y aura plus, renversées au 		 dossier des fauteuils de paille, les jeunes filles dont je devinais, entre les 		 branches, les corsages clairs et les cheveux brillants.

Je les écoutais vivre, toutes proches, derrière un 		 rideau de feuilles. J’entendais tinter, sur une table de fer, les ciseaux à 		 broder, et le dé rouler sur le sable, et les pages froissées du magazine... Un 		 bruit gai de cuillers et de tasses me disait qu’il était cinq heures, et je 		 bâillais d’appétit... Il ne reste, autour de moi, que la desserte d’un long été 		 : un hamac vide oscille au vent, la grenouille d’un jeu de tonneau happe 		 la pluie. Sous les arbres dépenaillés tournent des allées sans mystère, et les 		 murs dévêtus découvrent les limites de nos paradis chichement mesurés.

J’ai peur de savoir, à présent, que la jeune fille 		 en rose, la svelte jardinière qui taillait les rosiers de l’autre côté de la 		 charmille, est laide... Je voudrais douter, jusqu’aux verdures prochaines, si 		 le couple uni, dont j’entendais la promenade lente, deux fois le jour, est 		 jeune ou vieux.

Les trois enfants qui chantent sur les marches d’un 		 perron, chez la dame en deuil, se taisent brusquement si je les regarde. Je les 		 gêne. Ils n’ignoraient pourtant pas, cet été, que j’étais ici ; mais je ne 		 savais pas lequel criait « merci » quand je rejetais, à travers la 		 haie d’acacias taillés, une balle égarée... Je les gêne, à présent, et ils 		 m’embarrassent – je ne vais plus oser, couverte d’un kimono et les cheveux 		 encore humides, traverser le jardin...

La maison, le feu, la lampe – un bouquet de dahlias 		 couleur de sang noir – les livres – les coussins –, les courts après-midi, le 		 soir vite venu qui bleuit la baie vitrée – allons ! il faut s’enfermer. 		 Déjà, sur la crête des murs, sur l’ardoise encore tiède des toits, paraissent, 		 queue en panache, oreilles circonspectes, la patte précautionneuse et l’œil 		 arrogant, les nouveaux maîtres de nos jardins – les chats.

Un long matou noir garde à toute heure le toit du 		 chenil vide, et la nuit douce, bleue d’un brouillard immobile qui sent la fumée 		 de bois vert et le potager, se peuple de petits fantômes veloutés. Des griffes 		 cardent l’écorce, une voix féline, basse, rauque, commence une plainte 		 saisissante et ne l’achève pas...

Le chat persan, jeté comme une écharpe de marabout 		 sur le bord de ma fenêtre, s’étire et chante, en l’honneur de sa femelle qui 		 somnole en bas, devant la cuisine. Il chante à la cantonade, à mi-voix, et 		 semble s’éveiller d’un sommeil de six mois. Il hume le vent à petits coups de 		 nez, la tête en arrière, et le jour n’est pas loin où ma maison va perdre sa 		 parure, ses deux hôtes fidèles et magnifiques, mes angoras argentés comme la 		 feuille de la sauge velue et du tremble gris, comme la toile d’araignée sous la 		 rosée, comme la fleur naissante du saule...

Déjà ils refusent de manger à la même assiette. En 		 attendant le périodique, l’inévitable délire, ils paradent l’un pour l’autre, 		 comme pour le seul plaisir de se rendre l’un à l’autre méconnaissables.

Le mâle déguise sa force, marche les reins bas, la 		 frange floconneuse de ses flancs balaye la terre. La chatte feint de l’oublier 		 et ne lui accorde plus, au jardin, la faveur d’un regard. Dans la maison, elle 		 devient protocolaire, intolérante, grimace haineusement s’il hésite à lui céder 		 le pas sur l’escalier. S’il s’installe sur le coussin qu’elle convoite, elle 		 éclate comme une châtaigne jetée au feu et le griffe au visage, en vraie petite 		 femelle lâche, visant les yeux et le tendre velours du nez.

Le mâle subit les dures règles du jeu et purge sa 		 peine, dont le temps est secrètement fixé. Écorché, humilié, il attend. Il faut 		 quelques jours encore, il faut que le soleil descende un peu vers l’horizon, 		 que l’acacia se décide à jeter, pièce à pièce, l’or voltigeant de ses monnaie