Main La nuit du violoncelliste
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La nuit du violoncelliste

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french
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1

La nuit du Vojd

Year:
2015
Language:
french
File:
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2

La nuit du Vojd

Language:
french
File:
EPUB, 234 KB
La nuit du violoncelliste

romans accélérés





Catalogage avant publication de BAnQ et de BAC


Lévy, Bernard, 1944-

La nuit du violoncelliste

ISBN 978-2-89741-032-2 978-2-89741-034-6 ePub

I. Titre.


PS8573.E965N84 2015 C843’.54 C2015-941349-4

PS9573.E965N84 2015

Nous remercions le Conseil des arts du Canada ainsi que la Société de développement des entreprises culturelles du Québec pour l’aide apportée à notre programme de publication. Nous reconnaissons également l’aide financière du gouvernement du Canada, par l’entremise du Fonds du livre du Canada, pour nos activités d’édition.

Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.





Illustrations de la couverture et pages intérieures: Bernard Lévy

Maquette de la couverture: Raymond Martin

Mise en pages: Julia Marinescu


Distribution:

Canada

Europe francophone



Dimedia

D.N.M. (Distribution du Nouveau Monde)



www.dimedia.com

www.librairieduquebec.fr





Dépôt légal: BAnQ et BAC, 4e trimestre 2015

Imprimé au Canada




© Copyright 2015

Les Éditions Triptyque

2200, rue Marie-Anne Est

Montréal (Québec) H2H 1N1, Canada

Téléphone: 514 597-1666

Courriel: triptyque@editiontriptyque.com

Site Internet: www.triptyque.qc.ca





Bernard Lévy





La nuit du violoncelliste


romans accélérés





Du même auteur chez Triptyque:

Le souffle court, 2014 (nouvelles)

Un sourire incertain, 1996 (récits)

Comment se comprendre autrement que par erreur?, en coédition avec Babel Éditeur, France, 1996 (dialogues)





TABLE DES MATIÈRES


EN GUISE DE PRÉFACE, CONVERSATION IMAGINAIRE

FANFARE

LA NUIT DU VIOLONCELLISTE

LA SYMPHONIE DÉCONCERTANTE

NICANOR

MADAME FRANÇOISE DULONG-GALTHIER, SOPRANO

LA MUSIQUE DES SPHÈRES

MONSIEUR T

PORTÉ À L’ÉCRAN

CARTES POSTALES

LE CRI





EN GUISE DE PRÉFACE, CONVERSATION IMAGINAIRE





«Si l’on te proposait d’incarner le héros d’un roman, accepterais-tu d’entrer dans la peau du personnage principal d’un roman accéléré?»

Cette question, Ludovico Tagliotti, l’édit; eur bien connu, aurait pu la poser (en la transposant, bien sûr, à la deuxième personne du pluriel) aux curieux et aux lecteurs d’une de ses soirées littéraires si courues. Peutêtre la lancera-t-il un jour aux amateurs friands de discussions et de débats enflammés. En attendant, c’est à moi qu’il l’a adressée, cette question, moi, l’auteur de la dizaine de romans que je me suis risqué à appeler romans accélérés, regroupés derrière le titre de l’un d’entre eux: La nuit du violoncelliste.

*

Ludovico et moi sommes de vieux amis. Nous étions assis face à face dans le train qui nous ramenait à Montréal après un court séjour à Toronto où nous avions partagé le plaisir d’assouvir notre passion commune pour la course à pied en assistant à la rencontre internationale d’athlétisme qui avait réuni les meilleurs coureurs de l’année en prélude aux championnats du monde et aux Jeux olympiques. Loyaux mais impitoyables adversaires, nous avons foulé naguère avec de mémorables succès les pistes des stades; aujourd’hui, du haut des gradins, nous apprécions et comparons ensemble en fins connaisseurs les performances des champions actuels.

Il est devenu éditeur; moi, je gagne ma vie grâce à des travaux d’écriture alimentaires pour la plupart.

J’avais confié à Ludovico qu’il me fallait rédiger une préface pour prévenir les lecteurs de ce qui les attendrait au tournant des pages de La nuit du violoncelliste. Tout en relevant que j’avais fait preuve d’un certain aplomb en qualifiant mes histoires de romans accélérés, il considérait lui aussi qu’en l’occurrence la rédaction d’une préface ne serait pas superflue; du même souffle, il se réjouissait à l’idée que mes justifications accompagneraient d’un peu de piquant la publication du livre. Peut-être même provoqueraient-elles quelques remous au sein d’un monde littéraire qu’il jugeait un peu étale ces derniers temps.

*

À la question de Ludovico, j’ai répondu:

— Je ne suis aucun des personnages de mes romans accélérés, mais je pourrais être chacun d’eux comme dans n’importe quel roman.

— Cette réponse me paraît insuffisante, m’at-il amicalement reproché. La plupart de tes personnages sont lisses: ils n’ont pas de passé; on ignore à peu près tout de leur personnalité (goûts, travers, amours…); tu passes sous silence leur apparence physique ou alors tu l’esquisses à peine; souvent, tu ne mentionnes même pas leur nom.

— Ces manques constituent quelques-unes des caractéristiques du roman accéléré, ai-je répliqué. Le déroulement de la trame narrative n’est pas freiné par des descriptions qui ne concourent pas directement à l’action. Mais – heureuse surprise–les personnages n’en sont pas désincarnés pour autant. Ils prennent leur consistance autrement. Leur tempérament (patient, franc, autoritaire, généreux, méchant, débonnaire, colérique, hypocrite, impétueux…) et leur relief (émouvant, drôle, charmant, candide…) se révèlent certes par leurs actions, mais davantage par les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres, et surtout par leur comportement face à des situations très singulières.

Évidemment, Ludovico a parfaitement compris mes intentions. Cependant, en éditeur chevronné rompu aux coquetteries d’écrivains, il ne pouvait s’empêcher de me rappeler les risques de contresens, voire de malentendus que déclenchent les innovations vite traitées d’hérésies quand elles contestent les usages éprouvés des milieux littéraires.

*

Sans doute toute ma vie ai-je été trop sage. Je n’ai guère cherché à m’imposer. Je suis resté en marge de toute activité publique qui m’aurait exposé à des critiques. J’ai toujours esquivé les controverses et leurs blessures. Ai-je eu tort? Ai-je eu raison? J’ai résolu de sortir de ma réserve.

*

Ludovico m’observait. Dehors, la campagne ontarienne défilait impassible dans le jour déclinant. Il ferait bientôt nuit. Je lisais dans les yeux de mon ami le souci d’éclaircir ce qu’il nommait avec un brin de bienveillante ironie dans la voix mes nouveautés. Très lentement, il m’a demandé:

— Si tu avais à définir le roman accéléré, que dirais-tu en quelques mots?

J’attendais cette question. Je répondis posément:

— Les romans accélérés sont des romans qu’on lit les yeux fermés.

Un silence a suivi ma déclaration. Je voyais bien que Ludovico, les sourcils relevés et le front plissé, hésitait à taxer mes propos de provocation, de plaisanterie ou de métaphore. Il cherchait en vain le deuxième degré, à supposer qu’il y en eût un.

Au bout d’une longue minute, il a émis son verdict:

— Ça, c’est original!

Qu’attendre de mieux d’un ami qu’un jugement si favorable? Il a ajouté alors:

— Mais de là à en faire un succès de librairie…

Son expérience d’éditeur l’inclinait à modérer son enthousiasme. Son sens pratique a vite repris le dessus:

— Des romans à lire les yeux fermés, a-t-il murmuré, je veux bien, mais à défaut de démonstration technique (évidemment impossible à établir), il faut aligner des arguments convaincants.

— Convaincants? me suis-je écrié, tu es trop modeste!

C’était à mon tour de souligner la faiblesse des modalités d’action qu’il envisageait de mettre en œuvre.

— Plus que convaincants, alors…

Il s’est aussitôt rattrapé:

— J’y suis: il s’agit de déployer une batterie d’arguments d’une force égale à la démesure des avatars des romans accélérés.

— Alors…

— Il faut recourir à des arguments… ex-tra-vagants!

— Voilà.

*

Je convenais qu’il pouvait paraître bien présomptueux d’affirmer que le roman accéléré instaure un espace qui offre au lecteur une vision nette les yeux fermés par la seule vertu d’avoir exposé à sa vue des séries de lettres noires formant des mots alignés comme sur n’importe quelle page imprimée. Et pourtant…

— Il faut faire accepter le principe de fermer les yeux, suggérai-je.

— Quitte à interrompre la lecture, souffla Ludovico toujours rationnel.

— Plutôt pour la prolonger, concédai-je.

— C’est franchement fou, tu sais.

— Au moins avoue que ce n’est pas banal.

— Tu t’égares. Dépêche-toi de revenir aux arguments.

— Soit.

— Affirmerais-tu que le roman accéléré est conçu comme un stimulant de l’imagination?

— De l’imagination, oui; pas de la rêverie!

Je songeais que dans le roman accéléré, le prodige tient aux agencements des mots puisque leurs arrangements confèrent à la narration la propriété de faire surgir des images insolites que peut revendiquer comme siennes celle ou celui qui les forme.

*

Notre conversation s’était animée. L’éditeur, réticent à l’égard des romans accélérés au début du voyage, sentait que montait en lui une sensation qu’il n’avait pas connue depuis longtemps. Un tumulte d’impressions confuses se chamaillaient dans sa tête. Elles étaient dominées toutefois par le sentiment qu’il se passait quelque chose «à ne rater à aucun prix».

J’ai tenté de détourner un moment le cours de la conversation.

— Serais-tu étonné de découvrir en regardant par la fenêtre un cheval galopant à côté de la voie ferrée? ai-je abruptement demandé à mon vieil ami.

— Ce cheval, m’a-t-il répondu, cherche à rejoindre ses frères. Regarde, ils se sont engouffrés dans le wagon derrière le nôtre. Ils ne vont plus tarder à nous rendre visite.

— Ce ne sont pas des chevaux sauvages, lui aije fait remarquer: ils ont une selle sur le dos.

— Mais où sont donc les cavaliers?

— Pas très loin. Ils sont assis dans la voiture qui nous précède.

— On leur aura refusé d’emmener leurs bêtes avec eux.

— Eh, c’est qu’il ne faut pas prendre les chevaux pour des bagages!

— Voilà pourquoi ils sont fidèles à leurs maîtres.

— Ils refusent à bon escient de rester confinés dans des wagons séparés.

— Quant au pur-sang qui nous accompagne, dehors, bénéficiant momentanément de la vitesse réduite du train, il ne semble pas vouloir profiter de sa liberté.

Nous aurions pu, Ludovico et moi, poursuivre encore longtemps cette histoire impromptue. Si je l’avais amorcée subitement ainsi devant lui, c’était pour lui donner un avant-goût de ce qui pouvait déclencher un roman accéléré. Un peu agacé, il avait quand même facilement joué le jeu.

*

Ma diversion ne l’a pas décontenancé. En quête des éclaircissements qui étaient les sujets de notre conversation, il a enchaîné avec une nouvelle question:

— Comment justifier les perpétuels jeux d’emboîtements et de déboîtements qui émaillent chaque page de tes romans accélérés?

— Ces jeux, comme tu les appelles, lui ai-je expliqué, se dressent comme des remparts contre l’incessant mitraillage d’images stéréotypées, fragmentées, fugitives, évanescentes, impersonnelles qui assaillent sans répit les populations de toute la planète…

— Comme tu y vas, mon vieux! s’est-il esclaffé.

— … Avec pour effet l’oblitération de toute imagerie personnelle issue d’une réflexion sur soi et les autres, bref d’une pensée et, par là, d’une mémoire individuelle.

— Quelle hauteur!

J’étais lancé. Il me fallait un point d’orgue:

— Mais quoi? Cette hauteur, c’est celle qui s’empare à bras-le-corps de la littérature quand la littérature mène là où ni la philosophie ni la science ne peuvent aller!

— C’est plus qu’ambitieux un projet pareil!

— C’est extravagant.

— Est-ce seulement plausible?

— Juge par toi-même. Tente l’expérience: laissetoi happer par les péripéties où te conduit le roman de ton choix.

— Très vite les événements s’accumulent et se bousculent.

— Pour mieux les apprécier, pourquoi, juste un moment, ne pas fermer les yeux?

— Dès lors, ce ne sont plus ni des phrases ni des mots qui défilent dans ma tête, mais des images.

— Fixes ou mobiles, elles ont en plus pour particularité d’être associées et assorties à des sons.

— Musique des mots: l’air est connu. Assonances, trames rythmiques: procédés fort classiques…

— Oui, oui, bien sûr, mais ces vieux trucs trouvent dans le roman accéléré un nouvel emploi. Les caractères typographiques, fils d’écritures sages ou folles, fixes ou animées, brûlantes ou douces qui se frôlent, s’entrechoquent, se caressent, se froissent ou se fracassent, t’invitent à ouïr non leur bruit mais leur bruitage.

— Sans même devoir tendre l’oreille?

*

Imperturbable, Ludovico me forcait, une fois de plus, à lui donner une justification. J’obtempérai.

— Dans le roman accéléré, les images sonores résonnent mot à mot et ligne à ligne avec de fines nuances. D’où l’importance et la pertinence de leur musicalité.

— Ce n’est donc nullement un hasard si toutes les histoires qui composent la suite de romans accélérés La nuit du violoncelliste ont pour trame, contexte ou prétexte, la musique ou ce qui parfois en tient lieu: cri, râle, murmure, chant, hurlement, parasitages divers…

— Comme tout roman, le roman accéléré met en scène des personnages: compositeur de musique, chef d’État, clochard, journaliste, employé de bureau. Comme dans tout roman, ils s’interrogent sur leur existence. Ils monologuent sur leur sort, ils s’apostrophent les uns les autres à moins que le narrateur les interpelle; ils questionnent les soubresauts de leur vie sur un mode que domine l’ironie. «Tu jouais?» demande au violoncelliste sa fiancée. «J’essayais», répond-il. Elle rétorque alors: «Et comment va l’Himalaya, aujourd’hui?»

— Dans chaque cas, les événements enclenchent la narration.

— Et aussitôt l’accélèrent.

— Ils l’arrêtent parfois à cause d’un obstacle ou d’un accident.

— Oui, mais, sitôt le contretemps surmonté, l’action redémarre, les péripéties reprennent leur élan et accélèrent davantage encore la course du récit. Je songe au personnage central de Porté à l’écran: «Narrateur, je raconte […] Héros, je change le destin […] Faire-valoir, je ne te ressemble pas […] Amoureux, je soupire […] Traître, je désigne du doigt un conspirateur…»

*

La nuit est tombée. Nous avons allumé les veilleuses au-dessus de nos têtes. Leur sourde clarté a contribué à adoucir notre conversation. J’ai lu quelques extraits du manuscrit. Et soudain, Ludovico m’a interrompu:

— Le mot accéléré serait-il trompeur?

Il posait la question clé.

— Je te dois un aveu, lui ai-je déclaré: le roman accéléré n’est probablement pas plus accéléré que la peinture cubiste une peinture constituée de la représentation d’objets à six faces égales. Tiens: on pourrait aisément remplacer accéléré par des adjectifs comme rapide, express, direct qui s’appliquent communément aux autobus, aux avions ou aux trains.

— À tout prendre, la lecture des romans accélérés serait idéalement recommandée aux usagers des moyens de transport.

— Comme il serait naturel de pouvoir se procurer ces romans dans les gares, dans les stations de métro ou par le truchement de machines distributrices intégrées aux abribus!

— Au moins, tu ne t’interdis aucun public.

Je ne demanderais pas mieux, en effet, que de voir mes livres émerger au-dessus de leurs vêtements dans les sacs de bagages des voyageurs dans les salles d’attente. Rien ne me réjouirait davantage que d’observer tous les passagers d’un vol transocéanique, calés dans leur fauteuil, les yeux clos, comblés par leur lecture.

*

Pendant que je rêvassais ainsi, Ludovico n’avait pas perdu de vue qu’il fallait poursuivre l’inventaire des quelques traits percutants de mes romans accélérés.

— Admettrais-tu, reprit-il, que les romans accélérés se composent de chapitres courts?

— Très courts, oui.

— Certains se réduisent à une phrase.

— Telle est la loi du genre.

— S’agit-il d’un genre d’ailleurs?

— Les lecteurs décideront.

— Tu souhaites, je suppose, que les auteurs qui s’engageront, après toi, sur les pistes du roman accéléré accréditent son état de forme narrative particulière.

— À leur suite, je l’espère, les critiques scelleront un jour cette légitimité.

— Impétueuse prédiction de jeune homme!

— Comprends-moi bien: je n’ai pas la prétention de suggérer que le roman accéléré puisse revendiquer la prérogative d’introduire des codes qui fonderaient une connivence nouvelle entre le lecteur et le texte.

— Ce n’est donc pas un genre nouveau qu’instaure le roman accéléré.

— Il ne me revient pas d’en juger. Il s’érige plutôt, selon moi, comme une riposte narquoise aux accablantes vérités fondées sur les peurs qui régentent les mœurs et la vie des individus de ce début du XXIe siècle.

— Comment?

— Le roman accéléré ouvre certaines perspectives qui, je crois, valent la peine d’être retenues. Par exemple, il favorise la progression non linéaire du récit. Tirée de Fanfare, je t’en propose une brève illustration: «Tu ne saurais dire lequel du paysage ou du train se distancie de toi […] Tu clignes des yeux […] Tu te vois alors courtisant Marceline.»

— Écarts et ruptures abondent ainsi.

— Le roman accéléré s’agrémente d’autres fantaisies, notamment celles qu’actionnent les rouages d’une logique de la contradiction du type de deux choses l’autre. Ainsi, dans Monsieur T: «La bonne volonté d’une machine à calculer saurait-elle énoncer avec exactitude qui dit quoi à qui? Rien ni personne ne le garantit. Mais pourquoi? Vous comprendrez quand vous serez plus grand.»

— Ce genre de procédé défie le bon sens.

— Comme l’idée du premier sauteur en hauteur qui s’est présenté dos à la barre à franchir. Contradictoire, le procédé en question ébrèche et renforce le pacte de vraisemblance avec le lecteur. Il le surprend sans le perdre et demeure en bonne intelligence avec lui.

— Jolie gageure. Je parie que tu comptes sur le lecteur pour la gagner.

— Pour maintenir le lecteur en alerte, je compte sur la tonicité et la vélocité croissante des phénomènes qui surgissent au fil des pages.

*

La séduction ne va pas sans quelques atouts supplémentaires.

— Ceux du cinéma, n’est-ce pas?

— Sans empiéter sur ce terrain, le roman accéléré offre, en effet, une vision cinématographique du récit. Mais je m’empresse de préciser qu’il garde la maîtrise de la composition propre au roman en accordant la prépondérance à l’action des personnages placés dans des situations que l’auteur construit et transforme de façon inattendue, mais pas forcément déroutante.

— Séducteur, le roman accéléré loge à l’enseigne de la fantaisie.

— Oui, la fantaisie, mais définie comme une rupture avec les connivences et les convenances.

— Pour moi, toute extravagance admise, il verse volontiers dans l’ironie douce-amère.

— Tu me contrains à reconnaître que le roman accéléré affiche un parti pris de légèreté et que, par là, il sème, en toute désinvolture, ses germes d’autocritique.

— Tu auras beau dire, sa célérité et ses accrocs (arrêts brusques, reprises abruptes, dégringolades échevelées, ascensions fulgurantes) irriguent et marquent d’une encre indélébile l’histoire qu’emporte le courant (flux et torrent) de son écriture.

— Sa vitesse privilégie la concision.

— Reconnaîtrais-tu quelque influence de forme ou de fond qu’exerceraient les messages condensés qui circulent sur les plateformes des réseaux de communication électroniques?

— Nullement. La dynamique du roman accéléré relève d’un tout autre ordre. Dans la séquence passé-présent-futur propre à tout récit, le passé sert de bougie d’allumage, mais c’est le présent qui propulse et catapulte les personnages vers un futur immédiat, d’ailleurs guère futuriste malgré son caractère conditionnel, mais plus plausible que toute science-fiction.

— Toujours ambitieux!

— Bon, je t’offre un dernier paradoxe: le roman accéléré exige d’être lu sans se presser.

— Lentement?

— Très lentement.

— Tu me fais sourire.

— Es-tu toujours aussi sceptique?

— Regarde: je ferme les yeux.

*

Juste avant que nous nous séparions, sur le quai de la gare, Ludovico m’a donné un ultime conseil. «Dans ta préface, m’a-t-il confié, tu devrais prévenir tes lecteurs et leur dire: Si vous avez un train à prendre et que vous emportez avec vous un roman accéléré, méfiez-vous, sa destination n’est probablement pas celle que vous aurez prévue.»





FANFARE





CHAPITRE I


Un train passe et repasse, au loin, dans la campagne. Il siffle, il chuinte. Il s’éloigne. Il revient. Il valse…

Tu le regardes courir. Tu le regardes danser. Tu l’accompagnes des yeux et…

… Soudain, tu constates que tu es à bord du train. Ce n’est plus le convoi que tu distingues au loin avec pour fond le paysage mais le paysage qui vient au-devant de toi. Et voilà même qu’il se déplie le paysage. Flatteur, il s’ouvre et se déploie en ton honneur à mesure que le train le traverse comme la lame qui s’engage dans la miche de pain.





CHAPITRE II


Changeant d’humeur, le décor creuse au milieu de la plaine un lit où s’engouffre un impétueux cours d’eau. Futée, la locomotive déjoue ce piège; suivie de tous ses wagons-moutons, elle saute par-dessus la rivière – en vol plané! – et reprend sa course, sans la moindre secousse, d’un mouvement amorti enchaîné comparable à celui d’un gymnaste qui, après une étourdissante pirouette, dès son contact avec le sol, poursuit en souplesse ses acrobaties.

Tout le convoi s’enroule au flanc d’une montagne. Il ralentit et va au pas d’un marcheur non à cause de la pente à gravir, mais pour laisser des jeunes filles te jeter des bouquets de fleurs. Tu leur souris derrière la fenêtre du poste de commande où tu es installé. Tu baisses la vitre et tu leur envoies des baisers et des poignées de bonbons que des enfants surgis tout à coup, nul ne sait d’où ni comment, cueillent au vol en criant de joie.





CHAPITRE III


Puis le train reprend de la vitesse. On cogne à ta porte. «Entrez», réponds-tu machinalement. Tu tournes la tête: un gros tambour sur le ventre, un saltimbanque s’introduit laborieusement dans la cabine. Tu le reconnais à son bicorne et aux galons de son habit couvert de grelots. Juché sur son dos, un singe coiffé d’un képi jaune canari et affublé d’une redingote à rayures rouges embouche un clairon. À deux, ils te donnent une aubade. Le premier, armé d’un maillet, percute résolument sa grosse caisse que couronnent deux cymbales de cuivre, l’autre égrène les notes entraînantes de l’hymne national.

Pendant qu’ils jouent, tu regardes à nouveau dehors. Des pur-sang sellés galopent maintenant sous ta fenêtre. Tu aimerais bien deviner où sont passés leurs cavaliers. Les bêtes rivalisent de vitesse avec le train comme jadis, il y a deux siècles, au moment de la naissance du chemin de fer. Le train mugit en réponse aux chevaux qui hennissent. Tu te grises de la musique militaire qu’accompagnent le roulement régulier des roues du convoi et le clapotis des sabots des chevaux. Au grondement sourd et grave des boggies du train fait écho le galop délicat des coursiers. Côte à côte, bêtes et machine, chair contre métal: fraternelle mais inéquitable rivalité.

D’un geste tu as congédié le saltimbanque. Lui et son singe sont partis proposer leur tintamarre ailleurs.





CHAPITRE IV


Il est temps que les cavaliers quittent les marchepieds du convoi. Ils saisissent leurs montures par la crinière comme tu l’as vu faire des écuyers dans un cirque et les enfourchent avant de s’éloigner et de disparaître dans un bosquet opportunément posté pour absorber leur sortie de scène.

Tu ne saurais dire, une fois encore, lequel du paysage ou du train se distancie de toi. Tu écartes le dilemme car une préoccupation plus sérieuse appelle ton attention. Sur ta droite, en effet, le ruisseau que tu longes maintenant t’inquiète un peu: ses méandres courtisent certes le convoi, mais ses flots indociles le pourlèchent de trop près. Tu regardes en retrait et tu devines que ses eaux limoneuses éclaboussent les portières des wagons derrière toi: submergent-elles déjà la voie? Te submergeront-elles avant d’arriver à destination? Tu décides d’augmenter l’allure. Aussitôt, la poussée de plus en plus puissante qui te cale davantage à ton siège témoigne de l’accélération du train. Ainsi s’évanouit la menace. Facile, n’estce pas? Tu souris d’une telle désinvolture et tu murmures: «Comme la vitesse se joue de tous les périls!» Facile, en effet. Facile.

Tu clignes des yeux. Brusquement alors, devant toi, le paysage s’illumine. Éclairé par des centaines de projecteurs, il se fendille de toute part comme si tu avais jeté un gros caillou dans un miroir. Ses innombrables ramifications brillent comme celles d’une étoile. Tu regardes ce miroir éclaté avec la délictueuse impression de faire marche arrière. Le paysage défile à l’envers comme un film qu’on rembobine. Et puis, il s’estompe et se dissout. Tu te vois alors courtisant Marceline.





CHAPITRE V


Marceline est un parfum. Son parfum et non son image sollicite ton souvenir. Voilà ce que tu crois distinguer. Jugement hâtif. À vrai dire, c’est le double jeu de sa fragrance tantôt appliquée à épanouir sa physionomie, tantôt employée à la brouiller qui agace et alerte ta mémoire.

Un miroir et ses mille éclats reconstituent son visage. Ses yeux, son nez, sa bouche s’approchent de toi… Non, c’est toi qui t’avances. Marceline te laisse faire. Tu es si près maintenant que ce ne sont ni ses traits ni même les pores de sa peau où court un léger frémissement qui te fascinent: c’est son parfum. Marceline t’enveloppe de sa senteur intime. Rien jamais ne t’a saisi autant que cette fragrance qui ne correspond à celle d’aucune fleur, d’aucun bouquet, d’aucun boisé: à rien de végétal. C’est une odeur de femme. Précisément, elle exhale l’essence troublante d’une femme qui se déshabille. Chaque geste qu’elle accomplit pour retirer un vêtement – lever un bras, soulever une jambe, la moindre contorsion de son corps – libère un goût salé où se mêlent des nuances de rocailles, de grains de sable et d’embruns impossibles à définir, mais qui t’enfièvrent. Bientôt, tu laisses l’efflorescence de milliers de fragments de saveurs cribler ton odorat et t’éblouir comme le feraient, pour ta vue, les innombrables piqûres de lumière que renverraient les éclats d’un miroir en miettes. Trêve de lyrisme: c’est une odeur de peau qui flatte tes narines. Elle aiguise l’appétit que tu montres pour Marceline.

Je porte au creux de mes conquêtes une lame

Sans cesse elle ouvre mes blessures

au seuil des miroirs brisés

Ces vers du poète national te viennent à l’esprit. Comme les autres enfants de ton village, tu les as appris par cœur sans en comprendre ni le sens ni la portée. Ils scandent les bouffées de parfums qui harcèlent ta respiration au rythme du roulis du train.





CHAPITRE VI


Marceline s’est offerte merveilleusement nue devant toi. Elle t’a toisé avec un air de défi et de gourmandise. Elle s’est écriée: «À nous deux!» Son enthousiasme, sa jeunesse, sa liberté, sa fougue, son effronterie t’ont – est-il temps de te l’avouer? – effarouché. Elle prenait l’initiative, la belle, la gaillarde Marceline. Elle supplantait tes prérogatives de mâle.

«À nous deux!» À cette provocation de mousquetaire qui n’était qu’un jeu, tu le savais, tu n’as pasvoulu répondre. En fait, pris de court, tu n’as pas voulu répondre… tout de suite. Voilà pourquoi tu ne regardes pas l’éblouissante Marceline en face. Tu préfères son reflet que te prodigue le grand miroir placé derrière elle. Tu goûtes le plaisir de la contempler de dos certes, mais tout entière. Tes yeux suivent sa silhouette, liane sinueuse et sensuelle, grâce à l’illusoire distance de son reflet; tu tentes de différer un peu le corps à corps auquel elle t’invite. Elle se rend compte de ton manège: «Idiot!» gronde-t-elle. Tu demeures impassible. «Ne regarde pas la glace!» t’ordonne-t-elle. Et comme tu ne détaches pas tes yeux du miroir, elle pivote sur elle-même et jette le premier objet qui lui tombe sous la main: un bronze à l’effigie d’un auguste général. À l’impact sec et mat du projectile répond la musique grêle et cristalline d’une vitre où s’éparpillent mille portraits miniatures de Marceline. La belle se tourne à nouveau vers toi: elle est furieuse. Elle reprend ses vêtements et disparaît.

Tu ne l’as jamais revue. Sans doute aujourd’hui, après tu ne sais combien d’années, ne la reconnaîtrais-tu pas si tu la croisais. Il ne te reste d’elle que son parfum. Il prolonge vers toi sa peau dont tu te souviens à peine de la couleur: une sorte de bleu, te semble-t-il, qui rappelle le bleu dont se sert souvent un peintre de tes amis. Mais ne tirait-elle pas plutôt sur le mauve, sa peau? Miroir oublieux de ta mémoire.

Quel cinéma, tout de même, cette histoire avec Marceline!





CHAPITRE VII


Quant au miroir… Quel miroir? Regarde: devant toi, depuis un bon moment déjà, un écran diffuse une image toute d’ombres et de grenailles.

Tu as compris que tu traverses une zone de brouillard. Tu murmures: «On n’y voit goutte!» Tu sais que tu n’as rien à craindre. Les détecteurs qui habillent le convoi peuvent repérer le moindre obstacle; ils permettent, par exemple, de profiler la présence d’un animal, de la taille même d’un insecte, à des dizaines de kilomètres. Ils émettront alors des ondes qui éloigneront de la voie les bêtes, qu’elles soient grosses ou minuscules; tu ne cours aucun danger de collision.

Nullement inquiet, tu savoures dans tes oreilles le son cotonneux qui te donne une idée de l’épaisseur des brumes que tranche la locomotive. Le son n’est pas uni: agrémentant le chuintement des larmes de bruine qui caressent le train, tu distingues le crépitement amplifié des colonies de coccinelles saluant le passage du convoi. Tu penses un instant: «Les coccinelles n’intéressent guère que les biologistes et les poètes.» Tu pourrais, si tu le voulais, transformer le son en image. Tu n’en éprouves ni le désir ni le besoin.





CHAPITRE VIII


On frappe à nouveau à la porte de ta cabine. Un serveur vient t’apporter un café. Tu espères qu’on l’a concocté comme tu l’aimes. Au contact de tes doigts sur la tasse, tu déduis qu’il est chaud mais pas brûlant. C’est bon signe. Tu approches tes lèvres et tu absorbes une première gorgée. Oui, c’est bien ça, on l’a préparé selon tes instructions: relevé d’un soupçon de sucre et d’une pincée de cardamome. L’arôme te transporte dans des lieux familiers qui, à toi seul, crois-tu, réservent leurs faveurs.

Oui, te voici sur la terrasse blanche que tu affectionnes tant et d’où tu domines la mer. Tu y discernes des embarcations légères en grand nombre: elles accompagnent un immense paquebot qui vogue indifférent aux remous des flots. Et puis, tu te laisses bercer par le ronronnement de la ville. Au-dessus de toi, un oiseau cingle le ciel et un avion se perd à l’horizon.

Bientôt, le café que tu sirotes avec délectation te sort un peu de ta léthargique paresse. Que dois-tu penser de ces rumeurs d’attentat dont on t’a informé au départ du train? Que dois-tu faire surtout pour trouver les conspirateurs? Marceline songerait-elle à se venger? Ah! Mais qu’elles sont assommantes ces questions! D’un geste, tu les chasses.

Tu voudrais que le voyage ne s’arrête jamais. Il te suffirait de fermer les yeux, songes-tu, pour que le train roule, roule, roule. Mais aussitôt tu te rends compte que tu t’égares; tu rectifies alors cette idée folle et tu marmonnes, mais sans plus de sagesse: «Non, un voyage sans fin me conduirait trop loin de l’itinéraire prévu…» Et tu ajoutes sans rire: «… et qui sait vers quels destinataires!» Quoique, songes-tu encore, s’il suffisait de clore les yeux…





CHAPITRE IX


Or, justement, ils étaient fermés, tes yeux.





CHAPITRE X


Tu te réveilles. Tu ne sais depuis combien de temps le train somnole en arrêt complet. A-t-il seulement démarré? Vaine question. Dehors, la foule se presse. Qui sont donc tous ces gens avec, au bout de leurs bras, des drapeaux et des bouquets de fleurs? Et derrière eux que fait donc cette fanfare avec, en tête, le saltimbanque et sa grosse caisse? Et tous ces gardes à cheval? Et la femme bleue là-bas: qui attend-elle? Quel triomphe célèbre cet envol de milliers de coccinelles, véritable nuée de confettis vivants de toutes les couleurs? Et sous les nuages, pour qui sont ces avions qui raturent le ciel?

— Monsieur le président…

— Oui.

— Vous avez un discours à prononcer.

— Fort bien, réponds-tu, le plus naturellement du monde.

Et, sans perdre ton sang-froid, tu demandes:

— Et que dois-je déclarer?

Comme tu n’obtiens pas de réponse immédiatement, tu t’impatientes un peu:

— Excusez-moi, reprends-tu, quelqu’un m’a-til préparé un boniment de circonstance?

— Un boniment? Non, monsieur le président.

— Alors je vais pouvoir improviser quelque chose?

— Bien sûr, monsieur le président, vous n’aurez qu’à regarder l’écran, devant vous.

Tu as l’habitude de ces appareils qu’on appelle des souffleurs où défile discrètement le texte ou les notes de tes discours. Mais ce n’est pas de ce dispositif dont te parle ton conseiller. Tu enchaînes:

— Et sur cet écran…

— Vous verrez les images d’un paysage tel que le perçoit le conducteur d’un train animé d’une vitesse…

— D’une vitesse?

— D’une très-très grande vitesse.

— Fort bien. Et les images…

— Il s’agit d’images en trois dimensions, mobiles et si vraies qu’elles se confondent avec les lieux mêmes qu’elles représentent au point de vous donner la sensation que vous y évoluez vous-même. Vous n’avez donc qu’à relater ce qui se déroule devant vous. L’effet sur les foules est souvent extraordinaire. Mais si vous manquez d’inspiration, un texte s’affichera en surimpression pour vous aider.

— Et ce texte…

— Il est d’un vieil écrivain surréaliste. Mais rassurez-vous, sa prose est de celles qui propulsent les meilleurs romans.

— Des romans éclatés, j’imagine.

— On les appelle des romans accélérés.

— Des romans de gare, en somme.

— Il n’y a plus de gare, monsieur le président. Les romans dont je vous parle se lisent en fermant les yeux.





LA NUIT DU VIOLONCELLISTE





CHAPITRE I


Ce serait la nuit. Tu saurais qu’il fait nuit non à cause du sommeil qui te guette mais à la présence bienveillante de l’abat-jour allumé au-dessus de tes partitions, juste à côté du violoncelle.

Ce serait la nuit et il pleuvrait.

Tu entends les gouttes frapper les vitres et même tambouriner aux carreaux de la porte de ta maison.

Il pleut souvent quand tu décides de jouer. Tu as remarqué cette coïncidence.

L’humidité assouplit tes jointures; la pluie avive ton inspiration; tu es sensible aussi aux frissons éployés des jets d’eau, à la fraîche effronterie d’une rigole, aux gargarismes turbulents d’une canalisation domestique. Peu importe.

Tu n’as pas besoin de regarder par la fenêtre pour savoir qu’il fait nuit et qu’il pleut.

Tu commences à jouer. Aussitôt, le bruit, dehors, disparaît et l’éclairage de la lampe se laisse oublier, car tu lui tournes le dos.

Tu entres dans l’espace dont ton archet embroche les volutes, esquive les pointes; tu arpentes l’espace dont ton poignet retourne les sillons; tu explores l’espace dont ton oreille arrondit les escarpements, escalade les pics et survole les plateaux. Dans cet espace, nulle géométrie que tu connaisses n’obéit. Pentes, ruptures, glissades, arrêts, reprises, virevoltes, entrelacements, évanescences: tu aimes te laisser surprendre par l’excès de toutes les libertés.





CHAPITRE II


Tu tirerais de surprenantes résonances de ton instrument qui répondrait aux percussions de tes doigts et de la paume de tes mains, ou bien encore qui se ferait l’écho de ton souffle, mais telle n’est pas ton intention. Tu ne souhaites pas métamorphoser ton violoncelle en tam-tam ou en sifflet africain. Tu préfères sa voix de baryton basse que tu accompagnes à bouche fermée: Mmmmmm, mmmmmm… Cette voix et le murmure inégal qui chemine avec elle s’accordent mieux à la nuit où tu n’as pas sommeil, et que tes yeux ouverts inlassablement égratignent. Nulle mesure commensurable ne fait obstacle à ton bonheur et moins la nuit que la pluie, moins la pluie que la nuit.

Dans la mélodie qui fascine ton archet, la friction horizontale que guide ta main chuchote d’indéfinissables formes que tu ne nommes pas parce qu’elles sont fugaces et que, nommées, elles ne reviendraient pas; elles ne reviendraient pas te courtiser ni flatter ton amour-propre. Pour un peu, tu te vanterais d’apprivoiser ces sylphides, ces capricieuses, ces passagères (tu te risques à les nommer quand même) qui ne frôlent que toi, rien que toi – n’est-ce pas? Tu aimes les sons comme tu aimerais des visiteurs fraternels et tu caresses les cordes du violoncelle de tes doigts, rude caresse qui rend une plainte rauque.





CHAPITRE III


Personne ne vient te déranger dans la méditation de ton espace sans réelle configuration ou, plutôt, comme tu préfères le dire, ton espace à la géométrie sans image et sans maître.

Tu joues. Il pleut.

Plus tu joues, plus il pleut.

Plus il pleut, plus tu murmures quelque chose, plus tu fredonnes quelque chose avec obstination. Plaisir de l’improvisation. Clair-obscur de ta demielucidité.

Ton archet dérape dans les flaques de pluie de la nuit. Ton archet? Non, toi. C’est toi qui glisses, toi qui te liquéfies et qui te coules dans tes morphologies impossibles à expliquer. Mais tu te moques bien de savoir si tes voisins et tes amis entendent quoi que ce soit à ta musique.





CHAPITRE IV


Tu joues et il pleut. Il pleut et tous les violoncelles du monde pleurent en même temps ou chantent à contretemps comme toi: baaariton, bâââsse.

Tu trouves ça drôle. Qu’est ce qu’il y a à comprendre à ça? Tu ne trouves rien à dire. Tu t’en fiches. Tu es plongé dans l’eau de ton violoncelle et tu n’imagines pas pourquoi tu te dérangerais pour offrir un parapluie à ta voisine qui pianote à ta porte en do dièse majeur et grelotte dehors, toute nue peut-être, sous la pluie dont tu n’entends plus le clapotis.

Sous la pluie? Diable, non: sous la neige!





CHAPITRE V


Tu te diriges vers la porte, laissant là ton violoncelle, ses cordes et ton excursion dans des topologies accidentées et accidentelles aussi nocturnes et pluvieuses qu’inouïes. Tu interromps ta composition, tu troques tes escalades et tes glissades contre des «toc-toc» impérieux qui forcent ton obéissance.

Bah! Il a l’habitude, ton instrument; oui, il s’est fait une raison de n’être plus qu’un objet abandonné dans son coin en tête-à-tête avec le lutrin où s’écorne une partition résignée, elle aussi, à ne pas souffler mot.

Elle n’est pas nue ta voisine, elle est belle – c’est presque pareil – elle est belle dans son imperméable de plastique où s’écoulent, comme de brillantes perles, l’eau de la pluie ou de la neige déjà fondue. Tu es ravi, comblé, saisi par sa présence et tu ne peux cacher ton étonnement:

— Toi? Déjà? Si tôt?

— Quoi: tu n’es pas content de me voir?

— Non, non. Je veux dire…

Tu ne sais quoi lui dire. Mais si, tu sais: «Entre, entre vite!» Bien sûr. Tu as trouvé les trois mots qu’il faut.

Et la voilà dans tes bras. Et te voici trempé. Elle rit de te voir tout mouillé. Elle a jeté un coup d’œil à la ronde et elle a aperçu dans leur coin le violoncelle esseulé, la partition renfrognée, le lutrin digne comme un majordome et l’abat-jour pas très stable qui donne à la lampe un air de mauvais garçon.

— Tu jouais? te demande-t-elle.

— J’essayais… (Tu es modeste.)

— Et comment va l’Himalaya, aujourd’hui?

Ironique, elle connaît tes ascèses et les ascensions où te mènent tes corps à corps avec ton violoncelle; elle n’ignore rien des cimes ni des abîmes de tes somptueuses délectations. Ce n’est pas un secret pour elle. Elle «sait» aussi pour les cascades, les gargouilles, la pluie…

— Il pleuvait tout à l’heure, te risques-tu à avancer en guise de justification.

— Il neige, maintenant, répond-elle.

Évidemment, tu ne perçois nul reproche dans cette rectification; tu entends simplement le prélude d’une invitation à changer d’instrument, à goûter une autre musique. Pourtant, avant de passer à d’autres voluptés, tu songes un instant à ce long crescendo apparu avant qu’elle cogne au carreau, celle dont le baiser maintenant te soude étroitement à elle. Tu songes à ce crescendo soudain brisé et renaissant de ton archet en une gerbe jaillissante et brûlante pour retomber – étoiles incandescentes, sylphides ou traînées passagères – dans le lit des eaux fraîches et franches d’un lac légèrement frissonnant. Griseries, griseries de veilleur illuminé subjugué par la nuit…





CHAPITRE VI


Tu ouvres la porte. Elle n’est ni belle ni nue ta voisine. Elle a enfilé une robe de chambre mauve et chaussé d’épaisses pantoufles de laine écossaise pour te rappeler amicalement qu’entre son appartement et le tien les cloisons sont minces, c’est pourquoi tu devrais être gentil et jouer moins fort; être plus gentil encore, si possible, et t’abstenir de jouer parce que ta musique empêche les enfants de dormir et l’empêche de dormir elle aussi. Tu as compris. Tu hoches la tête. «Il est tard», préciset-elle.

Tu n’as pas idée de l’heure qu’il est; tu ne t’en soucies guère. Il neige. Il fait nuit. Justement, la qualité du silence quand il neige, la nuit, est de celles que tu qualifies d’affectueuses: idéale, en somme, pour jouer du violoncelle en sourdine.





CHAPITRE VII


Elle est partie, ta voisine.

Ta porte refermée, envolées tes géométries? Évanouies les fricatives effractions dans tes espaces à double et triple panoplies? Non! Non! Non! Tu peux transcrire de mémoire à la pointe de ton crayon sur tes feuilles enchifrenées (papier à musique si mal traité) le moindre sursaut surgi des étirements de ton archet, du vibrato tenu a diminuendo d’une corde pincée longtemps. Tu te rappelles maintenant les péripéties de cette course, car c’est bien ainsi, une course, qu’on nomme l’ascension d’une montagne et pourquoi pas alors tes vagabondages au milieu des figures qu’entaillent des angles prenant la fuite dans une catastrophe de rideaux déchirés et de vêtements effilochés? Volumes, hypervolumes de sons déformables: où en étais-tu quand tu imaginais ta voisine s’offrant à toi sitôt franchi le seuil de ta porte? Ah oui, c’est ça, oui tu retrouves et tu renoues avec plaisir et tendresse les lignes fluides qui courent à «la surface émouvante des eaux fraîches et franches d’un lac légèrement frissonnant». Un tel lyrisme, tu n’en veux pas parce qu’il te noierait, mais, bon nageur, tu décides d’y plonger quand même.





CHAPITRE VIII


Marcher sur l’eau: tu n’y songes pas un instant. Mais comment atteindre l’autre rive? Quelle rive d’ailleurs? Quelle nécessité t’obligera jamais à accoster quelque part? Tu enfourches ton violoncelle comme une monture marine. Esquif de bois et de cordage, il consent à te porter à condition que tu godilles avec l’archet. Il ne consent pas longtemps, il prend l’eau par les ouïes comme un navire par ses hublots. Et vous voilà, l’animal et toi chevauchant les fonds lacustres. Les sons ici sont étouffés: nulle crainte de déranger la voisine et ses enfants. Tu entends au loin le chant d’une baleine (les eaux du lac sont salées). Une baleine en ces contrées? Et toi alors, que fais-tu là? Chut! Tu lui as promis d’être discret; compréhensive, elle gardera ton secret. Elle aime la voix de ton instrument qui sonne comme une lointaine trompe marine. Curieuse et souple malgré son imposante corpulence, la baleine tourne autour de toi et de ton violoncelle dont les notes font onduler doucement la nuit perpétuelle des profondeurs, ta nuit fluide et floue qui te conduit au gré de ses sourds velours et de ses lourds ondoiements de l’aube au crépuscule et du soir jusqu’au matin.





CHAPITRE IX


Mystèredel’inspiration!Tudérives.Tudivagues. Tu dialogues avec une baleine maintenant. Ton violoncelle se prend pour un hippocampe géant. Tu t’éprends de sirènes qu’habille un imperméable incrusté de minuscules étoiles de mer.

Tu sais depuis longtemps que ta musique ne vient pas de ton archet ni des cordes ni non plus de l’essence du bois de ton instrument. Elle ne vient pas davantage de ton bras ou de ta main. Tu n’as plus la présomption de croire qu’elle émergerait même d’une prouesse intellectuelle. Te voici sérieux tout à coup: la fatigue sans doute.

Tu reprends le fil de tes pensées. Tu songeais à l’inspiration… Ah oui, l’inspiration…





CHAPITRE X


L’inspiration? Tu t’en moques. C’est d’ailleurs pourquoi tu inspires profondément en fermant les yeux. L’ins-pi-ra-tion: tu ne peux prononcer ces quatre syllabes sans que surgisse un sourire narquois sur tes lèvres. Tu sais qu’elle dépend du temps qu’il fait, l’inspiration. Elle tient, chez toi, à l’eau qui coule et, par exemple, au goût d’une framboise cueillie sous une averse. Elle tient aussi au vent qui, sifflant à tes oreilles, aère ton esprit et le grise un peu quelquefois. Elle tient à la jupe d’un coquelicot qui se balance sur le talus mouillé d’une route isolée. Elle tient à ton amoureuse qui a promis de t’écouter jouer la prochaine fois que tu l’inviteras à dîner. Elle tient, tu l’avoues, aux récriminations que tu mijotes à l’égard d’un musicien que tu n’aimes pas et que tu déclares fort mauvais. Elle tient à ta voisine parfois si avenante qui exerce le beau et rare métier de dégustatrice: l’autre jour, rien qu’en auscultant la robe d’une crème anglaise, elle en a décliné, pour toi, tous les arômes qu’on pouvait en attendre, te donnant ainsi une idée de sa grande virtuosité en la matière… Ta voisine: ton amoureuse lui crèverait les yeux!





CHAPITRE XI


Pourquoi garder la lampe allumée? Il doit faire jour maintenant. Mais tu as fermé les rideaux pour rester dans le noir, pour prolonger un peu la nuit. Quelqu’un (tu ignores quand, tu ignores où), quelqu’un, tu en es sûr, quelqu’un un soir qui ressemblera ou ne ressemblera pas à un soir sans sommeil, quelqu’un interprètera ta musique. Ce soir-là, toi et lui serez en tête-à-tête. Ce soir-là, vous serez peut-être plus nombreux, vous serez trois ou quatre. Mais – qui sait? – peut-être le soliste jouerat-il devant une salle comble… Devant cinq cents, six cents personnes? Davantage? Peu importe. Ce soir-là, il ne sera même pas nécessaire que tu aies rendez-vous avec la pluie. Mais pour le moment, tu es satisfait. La nuit a été bonne. «Mmmmmm, mmmmmm…», voilà ce que tu fredonnes à bouche fermée de ta voix de baryton basse.

Que dehors il neige ou qu’il vente, «Mmmmmm, mmmmmm…», tu prends momentanément congé de ton cher violoncelle. Et que nulle voisine ne s’avise de frapper à ta porte! Heureux et fatigué, tu veux dormir. Tu fermes les yeux, tu t’endors aussitôt et tu rêves que demain, il pleuvra encore, il pleuvra longtemps, il pleuvra des cordes, bien sûr.

… Mais il ne pleut plus et le jour qui se lève berce ton sommeil céleste.





LA SYMPHONIE DÉCONCERTANTE


Divertimento





PRÉLUDE


«Y a-t-il un peintre dans la salle?»

Personne ne se manifeste pour répondre à la question posée par… par qui donc? Par un personnage tout de noir vêtu (col roulé noir, pantalon noir, souliers noirs): un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, au sourire un peu contraint.

Il n’a pas pris la peine de se nommer ni d’indiquer à quel titre il prend la parole. Il a surgi des coulisses, côté jardin; après avoir contourné les chaises et les pupitres qui lui font obstacle, il s’est arrêté au centre de la scène. Bien droit, les mains derrière le dos, il a attendu que le brouhaha des conversations s’estompe par la vertu de sa seule présence. Dans un silence approximatif, il a posé sa question sur le ton d’un appel, d’une voix forte et bien timbrée. Sans rien ajouter de plus.

Au bout de quelques instants, comme il n’obtient pas de réponse sinon un vague murmure, il répète: «Y a-t-il un peintre dans la salle?» Il pose de nouveau la question mais, cette fois, avec un peu plus d’insistance pour rallier peut-être celles et ceux qui auraient été inattentifs ou trop surpris pour comprendre du premier coup. Il n’obtient guère qu’un murmure sourd et plutôt réprobateur. Mais pas de réponse. Si, tout de même: une interrogation s’élève soudain de la salle:

— Un peintre?

— Oui, un peintre!

— Un peintre en bâtiment?

— Oh! Un artiste peintre serait préférable, mais à défaut…

Cet accommodement déclenche quelques éclats de rire; un nouveau murmure parcourt l’assemblée, mais de peintre point: nul artiste, nul artisan ne se déclare.

Je suis dans la salle. Je ne suis pas peintre. Je suis un simple observateur, je suis journaliste. Bien placé, au parterre, assis au centre du septième rang, légèrement à gauche, j’attends que les musiciens fassent leur entrée. Ils sont en retard. Comme d’habitude. Je n’ai aucune raison de m’impatienter. Les fidèles des soirées de l’Espace Diapason non plus.





CHAPITRE I


On a besoin d’un peintre un soir de concert! La belle affaire! Une telle requête n’a rien d’incongru pour tous ceux qui connaissent les concerts Son et couleur, concerts où les instruments ont la particularité d’être branchés à des appareils qui projettent des images sur des écrans géants répartis sur la scène et dans la salle. Formes abstraites ou figuratives, fixes ou animées, issues de sons purs ou mélangés, ces images s’accordent aux variations des ondes acoustiques. Ce genre de manifestations, d’abord limitées à des cercles restreints d’initiés, a acquis une popularité qui supplante celle des comédies musicales les plus racoleuses.

Amateur de musique expérimentale, je me suis laissé attirer par les prouesses de l’Ensemble concertant, formation connue pour ses «explorations d’espaces acoustiques originaux». Son chef ne s’est-il pas engagé à produire des œuvres dont le «paysage sonore ne ressemblerait à rien qui existât»? Superbe ambition! Sur la foi de cette promesse, il attire chaque semaine une petite centaine de mélomanes curieux, comme moi, d’aventures musicales inédites. Or, depuis qu’il a cédé à la mode du mixage son/image, ses concerts se déroulent dans des salles que remplissent deux mille ou trois mille fanatiques. Ce soir, nous sommes à peu près ce nombre. D’après les propos que lui prête l’article que j’ai signé dans le principal journal du matin, il caresse sérieusement le projet d’organiser une tournée qui le conduira dans les stades de football du monde entier, seuls endroits désormais susceptibles d’accueillir sinon de contenir cent ou cent vingt mille enragés. Déroutantes confidences de la part d’un homme que j’ai connu plus réservé… «Mais enfin, se justifie-t-il sans gêne, le rayonnement de la musique a ses contraintes!» Qui s’en plaindrait?





CHAPITRE II


Je ne connais ni les compositeurs ni leurs œuvres. Comme la plupart des amateurs, j’en suis réduit à lire les notices du programme. Les titres des morceaux qui vont être interprétés me paraissent dénués du mystère qui souvent accompagne les créations de notre époque. Ils évoquent la vie de tous les jours; j’en ai pour preuve les Variations domestiques de Jacques Maisonneuve, un concerto pour piano et orchestre de chambre qui doit ouvrir la soirée; d’autres titres rappellent des objets d’usage commun comme Grille-pain de l’Américain Bill Cooker ou des applications spécialisées comme Torréfaction de l’Italien Mario Percolati; certains titres reprennent des formules d’un prosaïsme binaires comme Avec ou sans sel du Chinois Gong Tsé Bang ou répétitif comme Encore une fois de l’Égyptienne Fayida Mafish. Le programme indique que ces œuvres seront «enchaînées comme une pièce d’un seul tenant».

De ma place, je salue quelques habitués de l’Ensemble concertant que je reconnais. Certains d’entre eux me désignent du doigt deux, trois vedettes de la chanson dont, fiers de me démontrer leur perspicacité, ils ont repéré le visage popularisé par les journaux à grand tirage. Deux rangées derrière la mienne, j’ai aperçu la ministre de la Culture entourée de conseillers et d’artistes comptant parmi ses favoris; j’ai remarqué six ou sept actrices et acteurs de cinéma, des annonceursphares de la télévision et quatre, cinq plantureuses figures du monde des affaires. Le maire occupe un siège au centre de la salle entouré de généraux en uniforme de parade et de quelques officiers de police. J’allais oublier quelques étoiles de la vie sportive locale: boxeurs, plongeuses, boulistes, skieurs acrobatiques… La présence d’un si beau parterre confirme la grande notoriété de la musique Son et couleur.





CHAPITRE III


«Y a-t-il un peintre dans la salle?» La question ne suscite que des commérages. D’habitude, ce n’est pas un peintre qu’on réclame sur un tel ton mais un médecin. Oui, car en quoi un peintre pourrait-il être de quelque secours un soir de concert? Pour guérir qui? Guérir comment? Qu’aurait-il donc à soigner, ce peintre thérapeute? Nul doute dans l’esprit des spectateurs qu’il y a des soins urgents à prodiguer sinon pourquoi le personnage qui se dresse droit comme un I sur la scène aurait-il lancé un appel public aussi vibrant à quelques minutes du début du concert?

À mezzo voce, d’un siège à l’autre, les commentaires vont bon train et progressivement forte et maintenant fortissimo d’une rangée à l’autre.

J’entends ma voisine, la célèbre cantatrice Kitir Kalam, s’étonner vertueusement:

— A-t-on idée de réclamer un peintre?

Son mari et néanmoins imprésario, le controversé Félix Guénane, répond à sa question par une question:

— Un peintre, un peintre: tu t’y connais en peinture, toi?

— Oh, un peu: Picasso, Rembrandt…

— Non, non, je te demande: as-tu jamais fait de la peinture?

— Bah, comme tout le monde à l’école mais enfin, j’étais toujours très… en fait plutôt pas très…

— C’est comme moi, incapable de reproduire une potiche!

— Aujourd’hui, quand on me parle de couleur, tu sais, c’est au sujet de ma voix…

— Couleur soprano, n’est-ce pas?

— À ne pas confondre avec le parfum!

— On mélange tout aujourd’hui.

Peut-être la chanteuse redoute-t-elle qu’on branche un jour un synthétiseur de couleurs à ses cordes vocales. L’idée m’effleure. Et aussitôt avec elle la pensée que la prima donna n’est venue au concert que pour juger de l’état d’avancement de la technologie des tessitures et des teintures vocales artificielles.

«On ne va pas attendre comme ça indéfiniment!» Je reconnais le ton éraillé d’Alan Koléfal, le joueur de hockey converti depuis peu en commentateur politique. «Quelqu’un devrait se dévouer!…» suggère-t-il assez fort pour être entendu à la ronde. Dans les foules, s’il y a toujours une personne audessus de tout soupçon pour offrir de généreux conseils, il n’y en a guère pour les appliquer; en revanche, il se trouve toujours de bonnes âmes pour considérer en détail et disséquer le problème à résoudre.





INTERMÈDE


On demande un peintre mais pourquoi pas un plombier zingueur? un serrurier? une voyante? un vitrier? un acupuncteur? un monte-en-l’air? un quincaillier? un poète? un prestidigitateur? un diamantaire? un physionomiste? un maître d’armes? une ravaudeuse? un pelleteur de nuages? un parapsychologue? une cosméticienne? un sémioticien? un informaticien? un marchand de couleurs? un expert? un généraliste pas nécessairement médecin? un spécialiste pas obligatoirement en tout genre? un ingénieur civil? un goûteur d’eau? un bricoleur? un accordeur de piano? une maquilleuse? un fil-de-fériste?

Papotages, rabachages, ergotages, cancanages, clavodages, sparages, baratinages… atermoiements!





CHAPITRE IV


Soudain, quelqu’un se lève au milieu du parterre et s’écrie d’une voix dominant bavardages et placotages:

— Un peintre? Mais pour quoi faire?

— Je ne sais pas exactement, lui répond le personnage qui occupe toujours la scène, je crois que c’est pour un piano.

— Pour un piano? Mais je m’y connais, moi, en piano: je suis accordeur de piano.

— Ce serait parfait si vous aviez aussi des notions de peinture…

— Je pourrais lui donner un coup de main, s’écrie quelqu’un du fond de la salle: je suis marchand de couleurs.

— À vous deux, messieurs, vous êtes l’homme de la situation: je vous invite à me suivre.

Faute de meilleurs candidats au poste de peintre, cet artisan et ce commerçant viennent d’arranger tout le monde et font figure de sauveurs providentiels de la soirée. Ils ont disparu dans les coulisses.





CHAPITRE V


De piano, comme celui que les appariteurs viennent de faire rouler sur la scène, nul n’en a jamais vu de semblable. C’est une œuvre d’art. Un enchevêtrement de fils et de câbles cuivrés et argentés s’écoule de ses entrailles. Mais surtout, il est peinturluré de tous les côtés. Il ne lui reste plus rien du solennel et majestueux piano de palissandre ou d’acajou aux reflets sombres et graves des concerts classiques. Il offre la dégaine décontractée et rassurante d’une vieille auto revenant d’un tour du monde, la carrosserie couverte de collants souvenirs des pays traversés. Ce piano rayonne de graffitis, de dégoulinures, de splashes, de zébrures, de pointillés blancs, rouges, verts, noirs, bleus, jaunes. Seul, pour autant que je puisse en juger, l’intérieur du couvercle est sage: il n’est sillonné que de bandes verticales monochromes en écho aux sept notes de la gamme: do-noir, ré-bleu, mi-vert, fa-jaune, sol-rouge, la-orange, si-blanc. De la queue du piano, des petits projecteurs (sans doute mal branchés) émettent des clignotements très aléatoires, un peu comme des signes de détresse ou comme les lumières sporadiques d’un billard électrique.

L’arrivée de l’instrument et de son escorte de techniciens, auxquels l’accordeur et le marchand se sont joints, fait sensation. On les applaudit aussi chaleureusement que s’ils avaient donné un récital éblouissant. Applaudissements nerveux qui libèrent les tensions d’une si longue attente. Ils cessent seulement quand les peintres de circonstance ont regagné leur place.

Avec plus d’une heure de retard, le concert va pouvoir commencer.





CHAPITRE VI


Le pianiste vient de faire son entrée. Vers lui convergent tous les regards et tous les espoirs: la première pièce au programme n’est-elle pas un concerto pour piano et quatuor à cordes? Certes le piano se trouve côté jardin nettement séparé des autres instruments mais, contrairement aux usages, on l’a disposé non à l’avant-plan mais en retrait, dans le fond de la scène. Il ne tire donc pas les instrumentistes, pas plus qu’il ne dialogue avec eux; il les conduit plutôt comme un attelage à quatre chevaux. Les spectateurs ne sont plus à une innovation ou à une hérésie près, ce soir. Ils ont hâte d’entendre de la musique. Au signal du premier violon, les musiciens ont attaqué les Variations domestiques, une œuvre qui, selon le programme, «critique l’espace sonore de la vie quotidienne».

Clarinette, flûte traversière, violoncelle et violon distillent des sons qui rappellent alternativement, «blb, brlb, blub, blp», le passage d’une eau turbulente dans un tuyau, et «clip, clap, clup», les clapotis délicats des ablutions dans… une baignoire. Le contraste chatouille l’oreille. Les spectateurs en fermeraient les yeux de plaisir si leur regard n’était sollicité ailleurs.

Dans son arrière-scène, que fait donc le pianiste? Depuis le début du concert, il trie les feuillets de sa partition. Heureusement, le quatuor couvre le bruit des pages que le soliste manipule sans ménagement, peu soucieux des inconvénients. Il ne semble pas trouver l’ordre qui convienne mais il ne se trouble pas pour si peu; imperturbable, il poursuit la recherche du classement adéquat sans se préoccuper de ses partenaires qui continuent avec une sourde application à siphonner des canalisations qui, selon leur calibre, se rengorgent à qui mieux mieux.

Voici maintenant que le pianiste se met en devoir d’ajuster l’abattant de son piano qui ne lui paraît pas assez élevé. Il s’est dressé sur la pointe des pieds et soutient à bout de bras le lourd panneau de bois en quête d’un angle qui donnera, penset-il, plus d’ampleur à la sonorité de son instrument. L’exercice exige force et adresse et puis aussi un sens de l’acrobatie que ne possède pas vraiment l’artiste puisque chacune de ses tentatives s’avère infructueuse. Il essaye encore, entre les pizzicati des cordes et les soupirs des vents, et rattrape du bout des doigts – arrachant une exclamation étouffée à la foule – le pesant panneau qui lui a échappé des mains. Il se serait écrasé certainement avec fracas sans la vivacité des réflexes du musicien. En frôlant ainsi la catastrophe, il attire ou plutôt maintient sur lui l’attention de toute la salle qui ne sait trop s’il faut rire de lui – comme on rirait d’un clown ou d’un pitre – ou se retenir de pouffer et de s’esclaffer des gli-gli, glou-glou, ficht-foucht, frichtr-frachtr, gulp, galp, golp et autres robinettogluties que diffuse toujours le quatuor avec une détermination souveraine.

Peut-être le public comprend-il alors qu’il fait partie du spectacle, car la plupart des gens ne peuvent réprimer un soupir à l’unisson quand le pianiste lâche enfin le couvercle qui ne tombe pas et reste fixé selon un angle, ma foi, tout à fait acceptable. L’interprète s’assoit enfin et commence à jouer.

Il fait entendre trois notes – do, sol, mi – et s’arrête net. Quelque chose semble le contrarier. Le voici à nouveau sur la pointe des pieds mais cette fois, jambes tendues, corps courbé, la tête entre ses bras lancés en avant comme un plongeur sur le point de basculer de son tremplin, il farfouille dans le ventre même de son instrument. Il s’efforce de libérer les cordes sans doute emmêlées – allez savoir. Comme elles sont branchées à un système de projection sur écran, il provoque des jaillissements de taches, de stries et d’éclairs de couleurs variées. Naturellement, pendant ce temps, le quatuor dont les instruments sont également branchés à des appareils de communication compliqués, n’en poursuit pas moins son exécution des Variations domestiques dans de délicats contrepoints de plancher qui grince, de cocotte-minute sifflante, d’aspirateur geignard.

Le pianiste vient de se rasseoir. Il tire quelques notes de son clavier auxquelles font simultanément écho sur les écrans des figures rectangulaires aussi fluorescentes que celles de berlingots de foire; ces quadrilatères balayent furtivement les toiles blanches de gauche à droite comme une phrase qui s’enfuirait. La surprise, c’est de constater que les quelques envolées sonores sorties du piano ne sont pas de pures improvisations: elles font bel et bien partie du concert comme l’atteste le continuo du quatuor que transpercent néanmoins sporadiquement des sonneries de téléphone provenant autant des coulisses que de la salle.

Le public suit la prestation avec un plaisir mitigé si j’en crois les visages qui m’entourent. À vrai dire, personne ne saurait qualifier ce qui se passe; j’observe quelques-uns des spectateurs assis à côté de moi: ils psalmodient des mots que je ne comprends pas; d’autres chuchotent leurs émois. Dans cette atmosphère de synagogue, j’entends tout de même distinctement: «Dis-moi, Kalam, est-ce que c’est une répétition ou dois-je croire que le concert est vraiment le concert?» Je ne perçois de la réponse qu’un vague: «Je ne sais pas si les musiciens ajustent leurs instruments…» Je laisse ces auditeurs à leurs incertitudes et je capte les propos de Raley Masbouth, le musicologue qui fait autorité à la télévision: «La transposition de la réalité est saisissante de vérité, ne trouvez-vous pas?» lance-t-il à son voisin, le redouté critique musical Kéfal Ralatoul qui lui souffle, entre deux mesures: «Sans doute, sans doute, mais pour moi les interprètes et le compositeur affichent une liberté, je veux dire une indépendance d’une virtuosité, d’une virtuosité…» Elle demeure inqualifiable, cette virtuosité.

Mon attention revient sur le pianiste. Il s’interrompt encore. Il se glisse entre les jambes de son instrument. À quatre pattes, il tente de débloquer une pédale. Il frappe à petits coups de marteau sur le manche d’un tournevis comme un sculpteur sur la tête de son ciseau. Il provoque des étincelles qui tirent des ah! et des oh! de la salle étonnée d’assister à un si joli feu d’artifice. Des applaudissements jaillissent quand le pianiste se rassoit après avoir réussi, semble-t-il, sa réparation. Pour un peu, on se croirait à un concert de jazz-pop après un solo de batterie particulièrement acrobatique salué par des acclamations nourries.

Le pianiste est à nouveau devant son clavier. Il plaque quelques accords parfaitement dans la ligne mélodique de ses partenaires. Des spectateurs – principalement aux balcons – accompagnent maintenant le rythme du concerto en battant des pieds. Je puis témoigner n’avoir jamais vu ça dans un concert de musique expérimentale. Assidu des soirées de l’Ensemble concertant, je jure que c’est toujours dans un silence respectueux que se déroulent toutes les prestations. D’ailleurs, un silence impressionnant succède d’habitude à l’exécution des pièces. Le chef et ses musiciens y perçoivent un signe de déférence plutôt que l’indice d’un délai destiné à s’assurer que le morceau est terminé. Nul spectateur n’aurait osé accompagner de quelque bruitage (battement des pieds ou des mains) la musique, sacro-sainte musique. Mais ce soir, l’invitation à «entrer» dans le concert est irrésistible puisque des capteurs renvoient les rumeurs de la salle sous forme de taches sur les écrans géants. Le désir de voir l’effet d’un éclat de voix, d’un coup de sifflet ou d’un cri est irrépressible.

Houlou Hou Hou Hou! Hi Hi Hé Hé Hi Hi Hi! Ha Ha Ha Ha Ha! Ouach! Les spectateurs ne se gênent pas pour strier de leurs rires, de leurs ricanements et de leurs onomatopées l’écran le plus proche, témoin visuel de leurs interventions gutturales, labiales, dentales. Et pendant ce temps, le pianiste attaque avec acharnement le clavier de son piano comme un coureur cycliste, en danseuse sur son vélo, soucieux – gravissant une côte – de rattraper son retard sur un peloton qui ne l’aurait pas attendu.





CHAPITRE VII


Comment des spectateurs se sont-ils procurés des clochettes? Je ne saurais le dire. J’ignore également d’où proviennent les casseroles, les poêles à frire et tous les ustensiles de cuisine qui se manifestent intempestivement par-dessus les cordes et le piano. J’entends, j’en suis certain, les voix à l’unisson de formations chorales réparties dans la salle émettre une seule note chacune: un do fondamental ici, un fa dièse là, un sol pas très assuré, plus loin. Derrière moi, la célèbre cantatrice Kalam Kitir s’est mise à échauffer sa voix dans des vibratos de long courrier. Je me cramponne à mon fauteuil comme pour un décollage. Je me retourne à demi et je constate que les places de l’accordeur de piano et du marchand de couleurs sont vides. Les occupants de quelques autres sièges manquent également. Ces gens ont-ils quitté la salle? L’ont-ils fuie?





CHAPITRE VIII


Les Variations domestiques sont à peine achevées que les musiciens de la composition Grille-pain font leur entrée sur scène en même temps que leurs collègues de l’équipe de Torréfaction. Pendant qu’éclatent leurs cuivres, je sens des gouttes de pluie tomber sur ma tête. Devant moi, un spectateur se lève et me dit, frappé sans doute par mon indifférence à tous ces événements: «Ne sentez-vous pas cette musique?» En effet, un arôme de pâtes brûlées s’est installé dans la salle. Des rayons laser percutent des gongs et des cymbales pendant que des ondes électroacoustiques amplifient à s’y méprendre le bruit de tranches de pain exposées à une grille incandescente. Sur les écrans, le public distingue clairement la mie de pain: elle passe du blanc au beige puis revêt la teinte dorée de toasts appétissants. Et soudain, l’écran prend feu.

C’est la panique. Les spectateurs se ruent vers les sorties. Hélas, les portes sont fermées. Le jeune homme tout de noir vêtu réapparaît sur la scène. Son visage affiche un sourire plus contraint que lors de sa première apparition. Il s’est emparé d’un micro et, surmontant les sons des instruments de musique, surmontant les hurlements de la foule, il dit: «Ne vous inquiétez pas, mesdames et messieurs, l’incendie est prévu, il fait partie du concert.» Comme il égrène ces mots, le plafond s’ouvre et des trombes d’eau tiède s’abattent sur les spectateurs, transformant en quelques secondes la salle en une piscine rafraîchissante. L’effet de surprise de cette inondation a pour avantage d’atténuer les hurlements. Des maîtres nageurs surgissent des coulisses et se mettent en devoir de distribuer des bouées et des maillots de bain. J’aperçois la tête de la ministre: elle est blême. Tous les notables du parterre expriment leur colère dans des mots que la bienséance m’oblige à censurer.

Jusque-là, je l’avoue, je n’ai guère apprécié la soirée. En revanche, je suis absolument ravi de la baignade qu’on nous offre. Je suis d’autant plus heureux de cette initiative que je songe – incorrigible puritain que je suis – qu’il n’y aura pas de dégâts à déplorer puisque les fauteuils en similicuir ne risquent pas d’être endommagés, pas plus que le sol dont les tommettes sont parfaitement étanches: l’Espace Diapason accueillera donc d’autres spectacles sitôt l’eau évacuée.

Les musiciens ont cessé de jouer. Les écrans sont redevenus blancs. Un silence ponctué seulement de clapotis a gagné l’assemblée.

Mes vêtements sont aussi trempés que ceux des nantis qui m’entourent. Mais plutôt que d’offrir une mine renfrognée ou furibonde, plutôt que de pester contre cette baignade imprévue, je me suis mis à rire. J’ai commencé à rire doucement puis franchement et sans retenue. Je me suis mis à rire aux éclats. Je ne me retiens pas de rire de joie.

Je suis le seul spectateur qui rie au milieu de gens dépités, furieux et dégoulinants. Mais mon hilarité gagne un, puis deux, puis dix, puis cent spectateurs d’abord aux balcons et bientôt dans toute la salle. Tout le monde se met à rire, à patauger, à s’asperger mutuellement à l’exception, bien sûr, de celles et ceux qui n’aiment pas l’eau. Beaucoup de gens se sont déshabillés: nus, ces femmes et ces hommes nagent plus à leur aise. Et le piano lui-même se met de la partie: il quitte la scène et dérive comme un radeau. Le pianiste, nu lui aussi, tire du ventre du piano des ballons de baudruche. On se livre à une bataille de ballons. En éclatant, ils déversent un liquide bleu, vert, jaune, rouge qui teinte les cheveux, les visages, les corps et les vêtements. Bonheur léger de l’aquarelle!





FINALE


— Est-ce un film que vous décrivez-là?

— Non, c’est un concert… un spectacle Son et couleur, une sorte de performance. On pourrait certainement en faire un film, mais pour le moment c’est un simple reportage…

— Un mauvais reportage!

— Comment ça?

— Nos lecteurs attendent des renseignements sur le marchand de couleurs et l’accordeur de piano. D’où viennent-ils? Que faisaient-ils là? Quelle responsabilité ont-ils dans cette histoire?

— Ils ont suscité une certaine euphorie, je pense, en peignant avec autant de liberté le piano, ses touches, ses cordes, son enveloppe de bois… Mais je crois que le pianiste un peu trop méticuleux a certainement contribué à provoquer le public.

— Ce n’est pas ce que je vous demande. Les avez-vous interrogés?

— Je n’en ai pas eu le temps. Et maintenant, j’ignore où ils sont.

— Et vous, quel est votre rôle dans cette affaire?

— Moi? Je me suis modestement contenté de décrire les événements. Si je n’ai pu aller plus loin, c’est qu’il m’a fallu me rendre au journal avant l’heure limite pour en rendre compte.

— Les victimes, avez-vous pensé aux victimes?

— Personne ne s’est noyé, me semble-t-il. L’évacuation (aussi bien de l’eau que des personnes) s’est déroulée dans la bonne humeur. Les gens en eu pour leur argent.

— Et leurs vêtements trempés: qui paiera le nettoyeur?

— Le propriétaire de la salle est assuré.

— Et les dommages matériels?

— L’inondation n’a pas causé de dégâts extraordinaires. Mais tout ça regarde mon collègue de la section des faits divers.

— Justement, c’est son article que je vais publier. Pas le vôtre.

— Pourtant les aspects artistiques du spectacle…

— Tout le monde se fiche bien des aspects artistiques. Les gens veulent savoir comment réagissent la ministre, le maire, les invités de marque…

— Les commentaires de tous ces dignitaires ont peu de valeur critique.

— Vous savez bien, depuis le décloisonnement des arts, que les critiques sont critiques en tout genre. Les reproches des officiels et des personnalités de marque valent bien ceux des critiques professionnels!

— Je le déplore un peu…

— Mais surtout, les lecteurs se demandent: doit-on interdire les spectacles Son et couleur?

— Est-ce que je sais, moi?

— Et vous avez intitulé votre article «Fantaisie déconcertante».

— Oui.

— Ce titre ne figure pas dans le programme de la soirée.

— Ni dans un répertoire musical ni dans un catalogue d’art, et alors?

— Alors, il n’est pas assez vrai. Il ne correspond pas aux événements de la soirée.

— Vous préféreriez «Scandale à l’opéra»? Ou bien «Incontinence»? Ou encore «Le tuyau brisé»? Car c’est une canalisation qui s’est rompue, n’est-ce pas?

— Votre collègue des faits divers semble accréditer cette hypothèse.

— Et on soupçonne l’accordeur de piano et le marchand de couleur de sabotage?

— Vous pensez que c’est un simple accident?

— Moi, je pense que c’est aux lecteurs de décider.





NICANOR





CHAPITRE I


Nicanor joue du violon dans la rue. Il neige. Un courant d’air glacé fait valser la poudrerie et la poussière des façades des maisons du carrefour.

En virtuose du slalom, l’archet du soliste évite du mieux qu’il le peut les flocons rageurs. L’artiste laisse faire l’archet même si, aux grincements qu’il émet, son violon se montre récalcitrant. Ils ont l’habitude du vent et du froid, Nicanor et son violon. Ne se sont-ils pas produits par des moins vingt degrés et des moins davantage encore? À moins quarante, l’artiste tire un grand orgueil à déclarer qu’il jouait pour le thermomètre à l’instar de certains athlètes qui se battent contre le chronomètre; la recette, concède-t-il, fut à la hauteur du mercure: basse, très basse.

Le secret de Nicanor? Il le livre volontiers à qui veut bien lui prêter l’oreille: son violon est tendu avec des cordes de guitare. Tout s’explique et je comprends soudain pourquoi son instrument sonne comme une corne de brume.

Aux fausses notes de Nicanor, ne donnez pas de fausse monnaie, vous ne récolteriez que de fausses joies. Nicanor brave le froid; il n’a que son archet pour vaincre. Il ne se plaint pas. Il se rit même des bourrasques et de la neige. Il laisse son violon gémir à sa place, non du froid, estime-t-il en poète, mais de l’excessive imprévisibilité de l’archet qui prétend répondre aux caprices de la météo. Le temps est rude; l’air de ses chansons accuse plus qu’il n’accompagne ses rigueurs. Musique, maestro!





CHAPITRE II


Depuis peu, Nicanor élève la voix. Il chante donc. Il a commencé en fredonnant de languissantes complaintes pour donner du cœur à son violon. Des témoins pensent que c’était pour réchauffer un peu l’atmosphère. D’autres ont compris qu’il a avalé un volcan. Vibrantes, ses cordes vocales rivalisent avec les pires tempêtes. À voir la hauteur des vagues qu’il soulève avec un simple mi bémol, il y aurait de quoi submerger un continent.

Et puis, il s’est pris au jeu. Ah, la voix de Nicanor! Terrible! Elle n’appartient à aucun registre connu. Plus personne dans le quartier n’ignore sa puissance tellurique. Oui, tellurique: quand Nicanor ouvre son tour de chant, la Terre inverse le sens de sa rotation. Et comme l’artiste se produit plusieurs fois par jour, l’événement dérègle les horloges et les calendriers. C’est à en perdre toute mesure. Il a pris une ampleur cataclysmique au point que j’ai surpris des voyantes à confirmer les calculs des meilleurs astrophysiciens en prédisant le plus sérieusement du monde qu’au rythme où il s’agite, l’axe de la planète s’inclinera encore de quelques degrés; en tout cas, il semble déjà ébranlé. Mais que la Terre penche un peu plus ou un peu moins, nul ne s’en soucie vraiment.





CHAPITRE III


Un producteur de spectacles exploite le phénomène Nicanor. Il a lancé un disque que diffusent sans vergogne toutes les radios de la planète. Aujourd’hui, des haut-parleurs diffusent sous toutes les latitudes, à tous les coins de rue, sur tous les continents, via des satellites et toutes sortes de relais, la voix de Nicanor, les gémissements de son violon qui ne s’accommode pas davantage ni des facéties ni des grimaces de son archet. Nicanor prouve que tout est possible à condition de ne ressembler à rien. Un peu plus et la musique du maestro empêcherait la Terre de tourner… Elle y parviendra peut-être un jour…

Il joue, il joue, il joue Nicanor sans se soucier le moins du monde des commentaires flatteurs, acerbes ou colériques; il chante, il chante, il chante sans égards pour les tympans chagrins, les ouragans, les tornades. Les esprits s’échauffent, Nicanor joue du violon; la Terre est encore loin de bouillir car Nicanor garde la tête froide. Demain, les foules folles s’arracheront ses chansonnettes dont personne ne sait les paroles qui s’effilochent sur des notes dont les accords ne méritent pas ce nom. Son archet sans doute en sera heureux; quant au violon, nul ne prête plus attention à ses récriminations de majordome offusqué: grincheux ou maussade, il fait partie de la fête.





CHAPITRE IV


Nicanor joue du violon, je ne sais pas où, je ne sais pas quand. Il ne fréquente plus mon quartier. Mes voisins l’ont sans doute chassé. A-t-il été emporté par un coup de vent? S’est-il volatilisé? Non, il s’est intégralement numérisé. Un «clic» émis à Yokohama déclenche un ouragan à Jersey City. Le temps de ramasser les débris des immeubles effondrés, un tsunami balaye la Nouvelle-Orléans et fait trembler le sol à Vladivostok… Nicanor se doute-t-il de son pouvoir terrifiant? Qui arrêtera jamais sa «musique»?





MADAME FRANÇOISE DULONG-GALTHIER, SOPRANO


À Michel Dallaire, designer





CHAPITRE I


Chaque matin, quand je me réveille, j’entends les vocalises d’une soprano. À certaines syllabes, à certaines tonalités, une oreille même peu exercée reconnaîtrait les acrobaties vocales d’une soprano française. Or un matin, elle m’a réveillé: elle avait dans la gorge des inflexions de diva chinoise qui aurait fait un séjour en Russie après quelques escales en Grèce et des week-ends au Japon. Étrange sonorité que celle soutenue par des vocables que je reconnaissais pour avoir moi-même naguère étudié les langues auxquelles ils appartiennent! Cependant, en les articulant dans des registres d’intenses stridences, la cantatrice me donnait l’impression d’une perruche, polyglotte certes, mais surtout impatiente de prendre son petit-déjeuner.





CHAPITRE II


J’aime écouter madame Françoise Dulong-Galthier dans des airs d’opéras italiens, français, espagnols et même anglais. J’admets que sa prononciation anglaise n’est pas parfaite mais ses admirateurs lui pardonnent les légers défauts qu’ils ne retrouvent pas dans les autres idiomes où sa diction est sans reproche. Elle improvise parfois des arias, belle façon d’échauffer ses cordes vocales. Que dit-elle dans ces moments-là? C’est à l’avenant. Elle chante parfois le bonheur de se réveiller et le plaisir simple de se découvrir en vie; elle force un peu son vibrato pour exprimer son désir de revoir bien vite son amoureux qui ne dort pas avec elle parce qu’il n’aime pas se lever comme elle aux petites heures du jour.

Il est vrai – Ah Ah Ah AYÉDÉYÉAAIOU AYÉDÉYÉAAIOU – que les premières vocalises commencent dès cinq heures. Il est vrai que pour reposer ses muscles laryngés, la diva fredonne aussi – msstpt, rsstdt, fressmnl, grstlm – des onomatopées non syllabiques, mais plus contemporaines. Après avoir si bien postillonné, elle donne soudainement libre cours à sa contrariété de ne pas retrouver sa brosse (quelle brosse?) à temps ou sa brosse à dents: aussi minces que soient les cloisons qui séparent nos appartements, il est difficile parfois de bien distinguer entre les mots «temps» et «dent» surtout quand ils sont presque chuchotés.

Peu après, elle chante à nouveau, mais alors sur un mode dramatique. Elle hulule, en vérité, la crainte qui la tenaille et lui noue la gorge avant une audition dont l’enjeu serait un engagement important. Elle laisse passer une vive émotion de colorature en relisant une lettre, sûrement une litanie de conseils d’un vieil oncle que j’ai connu naguère imprésario; elle gronde de fureur en énumérant les détails d’une facture d’électricité pas encore payée à moins que ce ne soit le devis de la peinture de sa salle de bains. Envolées lyriques, decrescendo dramatique – AH AH AH DO MI SOL DO – tout se prête – AH HI AH AH OH HOOO – tout est prétexte à vocalises.

Et juste après, la diva fait semblant d’épancher sa déception d’avoir été abandonnée par l’un de ses soupirants. Quelle consolation trouver? Et où? Auprès de qui? Comment, oui, comment? – Qui pourrait bien me le dire? Douleur. Lamento. Déchirements de fausse ou de vraie tragicomédie. Délicieux exercices.





CHAPITRE III


Ces gymnastiques de la voix achevées, la journée peut commencer vraiment: aussitôt, le café s’impose et presto. Sur un air d’opéra que je ne reconnais pas, je l’entends réclamer à je ne sais qui: «Donnez-moi une tasse, une seule, une seule tasse, tout de suite, immé-dia-tement!» Le timbre de sa voix entre en parfaite résonance avec le délicat cycle rythmique des faïences. Je perçois fréquemment alors des tintinnabuli de verrerie brisée. Ô joie! Le test est concluant: son vibrato sonne absolument juste. Heureuse matinée! Heureuse artiste! Le verre se brise, mais pas la voix. Pour classique qu’il soit, le phénomène n’en est pas moins, aujourd’hui, tellement contemporain!

Un jour que je croisais madame Dulong-Galthier dans l’escalier de l’immeuble où nous cohabitons, et que je lui demandais des nouvelles de sa vaisselle, elle m’a gratifié d’une confidence que je révèle ici avant que les petits journaux en régalent leurs abonnés. «Il vaut mieux, m’a-t-elle déclaré, que des tasses, des soucoupes ou des assiettes s’ébrèchent, se cassent, se désagrègent: elles évitent ainsi à ma voix de s’étioler.» Cette raison, je l’avais presque devinée. «Kaparat!» s’écrirait-elle – vieille conjuration hébraïque. «Kaparat!», conjuration d’artiste. Conjuration parente des superstitions les plus primitives, les plus lointaines, les plus sacrées. Dans une vie où, pour des riens, éclatent les plus terribles orages, l’empilement vocal de ce mot, proféré plus que chanté comme une superposition d’octaves – Ka-Pa-Rat –, érige le plus formidable des paratonnerres!





CHAPITRE IV


J’irai écouter, ce soir, la soprano, ma voisine. Je sais qu’elle sera sublime. Comme toujours.

Je lui livrerai, bien sûr, dès aujourd’hui, un ensemble de porcelaines chinoises qui auront transité par la Russie après un séjour en Grèce et une escale au Japon. Il s’agit de porcelaines si fines dont le dessin est si bien conçu et la sensibilité si judicieusement calculée – elles sont signées par un designer célèbre – qu’elles s’émeuvent et s’émiettent en mille morceaux dans une musicalité délicieuse au moindre éclat de voix pourvu que sa tonalité soit juste. Alléluia!





LA MUSIQUE DES SPHÈRES





CHAPITRE I


S’il est vrai qu’il faut se lever le matin, s’apprêter pour sortir et peut-être au préalable déjeuner, marcher dans la rue, prendre son auto ou l’autobus, acheter puis lire un journal, ouvrir un parapluie, saluer un voisin, arriver à l’heure sur des lieux de travail, enlever son imperméable et l’accrocher à un portemanteau, saluer un collègue, enfiler une blouse, composer un numéro de téléphone, consulter ses courriels, s’asseoir, se lever, faire quelques pas, remercier, sourire, se passer la main dans les cheveux (pourquoi?), refaire quelques pas en sens inverse, se rasseoir, noter quelque chose, serrer cordialement une main, être dérangé par une conversation toute proche, reprendre un travail interrompu la veille, lire des instructions, demander des explications, sourire à nouveau en signe d’intelligence, prendre un air grave, ranger quelques feuilles ou quelques instruments, se concentrer un moment pour déterminer la suite à donner à un dossier volumineux, extraire une information utile d’une banque de données, faire une grimace, lire une circulaire, détacher une agrafe d’un paquet de papiers, se curer le nez, allumer une cigarette – la première n’a paraît-il pas le même goût que celle qui vient après, on ne la confondra pas non plus avec celle qui suit immédiatement le repas, etc. –, aller pisser, boire un café, en profiter pour en apporter un sucré sans lait mais avec des cigarettes à une collègue trop occupée, commenter la situation politique en dilettante, donner un avis d’expert sur l’équipe de football qui joue si bien – la défensive surtout – mais qui ne fait pas si bonne figure, se taire un moment, relire une circulaire et gueuler ne serait-ce que pour la forme, s’empresser ensuite de téléphoner pour inviter un ami et néanmoins collègue à partager sinon votre avis au moins le repas qu’il va falloir prendre parce qu’il est midi, s’il est vrai qu’il faut exécuter tous ces mouvements, il n’en est pas moins rigoureusement aussi vrai que dans la rue, tout à l’heure, quelqu’un vous a tendu un dépliant qui vantait les qualités d’une méthode pour reconnaître le chant des oiseaux; distraitement, vous avez fourré le papier dans votre poche.





CHAPITRE II


S’il est vrai que l’après-midi sera calquée sur la matinée, à cette différence que la cigarette après le repas aura précédé le café – inefficace précaution contre la somnolence qui vous gagne déjà (le Dr Harakiki, un expert japonais des relations de travail, n’estime-t-il pas, à ce sujet, qu’une sieste serait préférable?) –, s’il est vrai, quoi qu’il en soit, que, de retour au bureau, un courriel vous rappelle une réunion prévue depuis longtemps, mais avant, que vous devez téléphoner à un fournisseur (où est donc rangée la liste des arguments destinés à le faire réfléchir et fléchir et non l’inverse?), qu’après, il faudra annoncer le rabais obtenu – car vous ne doutez pas de votre succès – au client qui n’appréciera pas votre effort à sa juste valeur, mais qu’importe; et donc que vous avez laissé un message au fournisseur que vous n’avez pas pu joindre et que vous n’avez donc communiqué aucune heureuse nouvelle au client (ce sera pour plus tard ou pour demain), que la réunion s’est achevée sur l’idée qu’il faudrait en organiser une autre, et puis, qu’en rangeant des papiers vous avez constaté que vous n’avez pas répondu à l’invitation de participer au tournoi de golf et que vous n’avez toujours pas pris de décision au sujet de l’achat d’un nouveau photocopieur (il est trop tard aujourd’hui pour ce genre de préoccupation), qu’il est temps de dresser la liste des courses à ne pas oublier pour ce soir et que, parallèlement, vous avez rouvert le dossier entrouvert le matin sans davantage saisir la complexité des éléments qu’il contient, «demain, j’y verrai plus clair» avez-vous conclu, s’il est vrai que la journée touche à sa fin et, bien que fatigué, vous n’oublierez pas votre chapeau ni votre imperméable ou votre parapluie (les temps sont si incertains!), s’il est vrai qu’il faut accomplir tous ces gestes, ces gestes aussi vous plient, vous plissent, vous accomplissent dans les moindres détails. Seuls les poètes vont tête nue; les rues ne s’en plaignent pas et ne s’en portent pas plus mal. Et «rien, vous le savez, ne vous oblige madame, monsieur, à apprendre par cœur le chant des oiseaux…»; c’est ainsi que commence le texte du dépliant que vous venez de sortir de votre poche en marchant vers le métro, votre autobus ou votre voiture. Vous haussez les épaules: «Et qui donc m’empêcherait d’apprendre à reconnaître le chant des oiseaux?» Personne, voyons, personne… il ne manquerait plus que ça! Et puis, ça servirait à quoi?





CHAPITRE III


Les oiseaux, leurs chants, leurs habitats… Vous êtes trop épuisé après une si dure journée de travail pour songer à vous envoler avec des volatiles et moins encore à les entendre piailler, vous vous en tenez à répéter que, pour vous, à cette seconde de la journée, leur kilo de plumes pèse plus qu’un kilo de plomb.





CHAPITRE IV


Heureusement, ce soir, il y a un match de football qui s’annonce si passionnant qu’en le regardant vous vous assoupissez, anesthésié par l’écran du téléviseur. Vous dormez d’un sommeil malheureusement pas aussi serein qu’au temps des berceuses que votre mère vous chantait. Mais vous ne le saurez que le matin quand vous aurez réussi à vous lever, à vous apprêter pour sortir après avoir avalé peut-être un petit-déjeuner copieux ou frugal afin d’arriver à l’heure sur les lieux du travail où vous donnerez un avis d’expert à propos de l’équipe de football dont vous aurez appris dans le journal la victoire ou la déconvenue entre les pages donnant les cours de la Bourse et les fluctuations de la météo. Tout en vous acheminant vers le bureau, quelque chose vous intrigue; peu de chose à vrai dire: juste avant de quitter votre appartement, vous avez entendu à la radio un bref reportage (tout va si vite) sur l’extraordinaire succès remporté par un orchestre composé exclusivement d’oiseaux; pour attester la qualité exceptionnelle de la prestation qu’il évoquait ou simplement pour partager son enthousiasme avec les auditeurs, le journaliste a diffusé quelques mesures du concert si surprenant donné la veille par les bêtes à plumes. Vous n’êtes pas très sûr que ses propos relèvent ou non du canular; à moins que Les oiseaux ne soit le nom du groupe musical… Quoi qu’il en soit, c’était à n’en pas croire vos oreilles.





CHAPITRE V


Vous avez cherché en vain dans votre poche le dépliant qui vantait si bien la méthode pour reconnaître le chant des oiseaux. Bah, à midi, quand vous irez déjeuner de l’autre côté de la rue, quelqu’un vous tendra un autre dépliant. Méfiezvous, il pourrait promouvoir, cette fois, la musique des sphères. D’ici à ce que vous entendiez des voix, des élégies a cappella, des chants d’amour, il y aurait de quoi vous tourner la tête… Vous aimeriez tellement prendre congé des bousculades des trottoirs, flotter loin des embouteillages, vous propulser soudain hors de la voûte céleste, voguer vers d’autres mondes loin, très loin… Très haut, encore plus haut… Au-dessus de votre tête, contre les nuages lourds et gris qui menacent de vous arroser; vous êtes tranquille car vous avez votre parapluie; quant au parachute… cet accessoire vous paraît superflu. La musique des sphères… à quoi ressemble donc une telle musique? Ce n’est pas le moment de vous poser cette question. Dépêchezvous, on vous attend au bureau!





MONSIEUR T





CHAPITRE I


«Écoutez-moi», semble demander l’homme en uniforme. «Écoutez-moi», semble-t-il répéter. Mais ce qu’il dit est incompréhensible: «Taritito bulina titibupo.» Un passant étonné l’interroge: «Pourquoi parlez-vous comme ça?» L’homme en uniforme lui répond avec un naturel désarmant: «Timila catapuli isi mandi capi loli.» Alors, plutôt que de se détourner de ce drôle de personnage dont l’habit rappelle une livrée plus que la tenue d’un militaire ou d’un gendarme, le passant s’obstine à tenter à la fois de décrypter les paroles de cet interlocuteur surprenant et de lui venir en aide car, à en juger par son regard éberlué et ses gestes d’impuissance, l’étranger – il ne peut s’agir que d’un étranger – s’est égaré; c’est du moins ce que conclut le passant. «Comprenez-vous ce qu’il veut?» demande-t-il à une dame qui s’est approchée. «Il cherche probablement son chemin», lui répond la dame qui, à son tour, s’adresse à l’homme en uniforme: «Où voulez-vous aller?» l’interroge-t-elle avec autorité. «Laliglou lépadé sliva liapé chidila lala», lui explique-t-il. «Je crois que ce monsieur a besoin d’un interprète», juge la dame.





CHAPITRE II


Soudain apparaît un gros bonhomme, un carton pendu au cou. On peut y lire: «Écoutez-le! Écoutezle!» Il montre la pancarte à la dame.

— Mais oui, bien sûr, lui déclare-t-elle, je veux bien l’écouter. Je trouve d’ailleurs joli ce qu’il dit, ça ressemble à un air de clarinette… C’est joli la clarinette, mais ça ne parle pas. Et moi, je ne comprends rien de ce que me dit ce monsieur.

— Taisez-vous! ordonne le gros homme, vous comprendrez plus tard.

La dame vient de se rendre compte que l’homme obèse n’est pas muet et, qu’en plus, il parle la même langue qu’elle. Elle est pourtant vexée par ce qu’il vient de lui dire:

— Je ne suis pas une enfant pour comprendre plus tard.

— Pirabulo sinipi tacouli, reprend l’étranger.

— Tss, mssp,rp, rp glp, lmdbfrdzl, vrts, lmb, essaye, à tout hasard, un piéton à l’intention de l’homme en uniforme.

— Mlitli pilacro milati poumichi topila ticlir afidou, réplique-t-il.

— Cla psycholaron tsyphontan, affirme un autre passant comme on énumère une suite de médicaments.





CHAPITRE III


Un attroupement s’est formé. De bonnes âmes s’agglutinent autour de l’étranger coincé près du mur mitoyen d’une librairie de livres usagés et d’une boutique de chaussures de sport.

Beaucoup de gens parlent en même temps. Chacun invente maintenant des intonations et bientôt des onomatopées et des mots nouveaux qui ne recouvrent rien d’autre qu’un bonheur de sonorités et de rythmes plus ou moins harmonieux. Il faudrait un ordinateur pour décoder ces bouts de langage improvisés. Mais la bonne volonté d’une machine à calculer saurait-elle dire avec exactitude qui dit quoi à qui? Rien ni personne ne le garantit.

— Lampida socrou veli tapli catatri, reprend l’homme en uniforme.

— Chtung hajtlgrpang hichtrlbplatch olivbratine ha haventlr, lui explique un grand type.

— C’est inutile, lui indique l’homme à la pancarte.

— Mais pourquoi? proteste le grand type.

— Vous comprendrez sûrement quand vous serez plus grand, l’éclaire la dame en pleine connaissance de cause, qui n’a pas perdu un mot de l’échange.

— Mais moi, madame, contrairement à vous, réplique le gaillard du haut de ses deux mètres, moi, je sais jouer de la clarinette.

Joignant le geste à la parole, il sort d’une des poches intérieures de sa veste une superbe clarinette noire. Il l’essuie soigneusement avec un mouchoir et se met à jouer. Après à peine trois ou quatre mesures, les yeux de l’homme en uniforme – appelons-le monsieur Taritito – s’illuminent. Il s’émerveille en silence de constater que les propos sortis de l’instrument de musique s’accordent aux lumières pétillantes de son langage.

Quand le grand type cesse de souffler dans son instrument, monsieur Taritito prend la parole. Il s’adresse joyeusement au musicien qui amorce avec lui un dialogue enjoué et délicieux à entendre. La dame est stupéfaite: «Je ne comprends pas ce qu’ils disent, ces deux-là!» se désole-t-elle, prenant à témoin les badauds qui l’entourent. Le gros bonhomme la regarde avec pitié et l’invite à lire une fois encore l’inscription qui barre la pancarte pendue à son cou: «Écoutez-le! Écoutez-le!» Elle n’arrive pas à admettre qu’il suffit d’écouter. Hélas, elle veut comprendre. Tout. Tout de suite. Et puis comprendre quoi? À cette question qu’elle ne formule pas, elle donne la réponse qui naturellement va de soi: «Mais quelque chose, voyons!»

Pendant que monsieur Taritito et le joueur de clarinette poursuivent leur babil, la dame s’éloigne en grommelant que tout ça n’a pas de sens. Elle ne se rend pas compte qu’elle a raison. En effet, monsieur Taritito ne s’est probablement pas égaré: il ne cherche pas le nom d’une rue. S’il cherche quelque chose, c’est peut-être à attirer l’attention sur lui. Est-ce un artiste de rue? Rien ne l’indique. Mais il y aurait fort à parier qu’il n’a ni le courage ni l’humilité de clamer publiquement: «Je me sens très seul et j’aimerais bien engager la conversation avec quelqu’un.» Pourquoi? Probablement parce que de telles confidences trop vraies ou trop intimes ne se disent pas. En tout cas, pas tout à trac, comme ça. Car alors, une fois énoncées, adieu mystère, adieu plaisir, adieu… Tout serait fichu, non?





CHAPITRE IV


Il n’a que faire de bonnes paroles, monsieur Taritito. Il ne veut pas qu’on le réconforte ou qu’on le console. Il fuit tous les sujets de compassion. Il se réfugie dans la musique des mots. Tant mieux si on le prend pour un étranger. Tant mieux si on pense qu’il se moque du monde. Tant mieux si son comportement agace les gens qui l’observent et surtout ceux qui souhaiteraient tant l’aider. Il voudrait bien parler à quelqu’un, mais il n’a aucun sujet de tergiversation. Alors il invente un vocabulaire aléatoire, une syntaxe approximative, des intonations déroutantes, et propose le tout sans crier gare au beau milieu de la rue. Et aussitôt la rue s’anime. La surprise tient autant à l’étrangeté du personnage qu’à ses propos énigmatiques.

Ce Taritito n’est plus un jeune homme. À lire les plis et les rides de son visage mal rasé, il est difficile de lui donner un âge: quarante, cinquante, soixante ans? À contempler sa mince silhouette et ses vêtements défraîchis beaucoup trop grands pour lui, personne ne le prendrait pour un vagabond mais personne ne saurait le situer avec quelque exactitude non plus. D’où vient-il? Comment gagne-t-il sa vie?

Il n’effaroucherait pas un enfant avec ses petits yeux gris qu’ombragent des sourcils broussailleux. Il va tête nue. Sur le haut de son front et sur son crâne dégarni traînent, éparses, des touffes de cheveux indisciplinés. Au vrai, il n’effarouche personne parce qu’il ne demande rien.

Il émane de cet homme maigre de taille moyenne un air de bonté sucrée que relèvent de candides mimiques légèrement acidulées. Cet air, c’est celui qu’adoptent les touristes quand ils agrémentent leur indolence de promeneurs débonnaires d’une touche de sincère étonnement où perce un peu l’inquiétude de se sentir dépaysés.





CHAPITRE V


Monsieur Taritito a donc l’allure d’un étranger. Il n’interpelle pas le piéton qu’il croise: il lui parle franchement. Il s’adresse à lui avec naturel. Puis, fait demi-tour, lui emboîte le pas et l’accompagne. Il marche à côté de lui en baragouinant des propos anodins comme s’il soliloquait. Il hausse progressivement la voix jusqu’à ce que l’individu qu’il escorte prenne conscience que quelqu’un lui parle; le passant demande alors poliment de répéter ce qu’il vient d’entendre parce qu’il n’en a pas bien saisi le contenu.

Ainsi démarre la discussion. Les deux interlocuteurs s’arrêtent. Ils attirent l’attention d’un autre promeneur, puis d’un autre et d’un autre encore. Ils se prennent réciproquement à témoin. Un attroupement se forme. Certains curieux après une courte halte poursuivent leur chemin, d’autres se piquent au jeu et transforment bien vite le trottoir en forum d’où jaillissent des avis, des jugements, des opinions, des idées. Chacun tente d’exprimer quelque chose. C’est selon les tempéraments: qui avec des gestes, qui avec des mots extraits de langues connues, qui avec des sonorités tirées d’instruments à vent (clarinette, flûte, pipeau, sifflet) ou à percussion (boîte en carton, tambourin) et, finalement, la plupart dans des langages – sabirs, jargons, volapuks, charabias – improvisés.





CHAPITRE VI


Faute d’imagination, certaines personnes se contentent de répéter avec application les phrases de monsieur Taritito; la plupart du temps, toutefois, elles choisissent un autre mode: interrogatif, négatif, interro-négatif, exclamatif, suggestif, intempestif, congestif, digressif… L’effet rappelle celui que produit l’apprentissage accéléré d’une langue étrangère. Oh, les belles langues qui ont tant à dire même si elles ne disent rien de compréhensible, rien de précis, rien de fonctionnel! Elles tirent leur utilité, et probablement leur charme, du plaisir des sons que chacun s’applique à articuler de manière à ce qu’ils ne ressemblent à rien de déjà émis et entendu. Est-on sur le chantier de la tour de Babel reconstituée ou en voie de reconstruction? Pas du tout. Encore que le risque existe de réédifier un monument à la gloire de la confusion. Non, monsieur Taritito cache d’autres intentions plus corrosives, bien que modestes, plus étendues, bien que strictement locales.

«Primo: se faire écouter même s’il n’y a rien à comprendre. Secundo: retenir l’attention même s’il n’y a rien à apprendre. Voilà à quoi se résument les intentions de monsieur Taritito», lance à la cantonade un habitué fier d’avoir percé les mobiles des racolages de ce faux étranger. Mieux encore, des mélomanes en profitent pour gloser un peu et donner un avis d’expert. «Du jeu improvisé de sonorités vocales et instrumentales, estime l’un d’entre eux, sont nés les musiques et les langages.» Gentille utopie? Il y a des gens pour l’imaginer, d’autres pour le croire, d’autres pour le penser… N’est-ce pas plausible, après tout?





CHAPITRE VII


Les langues n’ont-elles pas germé de l’ordre aléatoire et arbitraire de voyelles et de consonnes? Pourquoi une nouvelle langue n’emprunterait-elle pas une voie semblable? Et pourquoi pas ici même sur ce trottoir, tout de suite, au milieu de tous ces passants? Il faut tirer parti du hasard car il ne se produit pas deux fois: il dépend de circonstances, de concours d’événements, de conjugaisons de formes heureuses, mais surtout uniques. Monsieur Taritito en conviendrait certainement. Alors, avant que les circonstances s’évanouissent avec leur ribambelle de vocables perchés sur leur échafaudage de règles élémentaires et de balbutiantes syntaxes, il faut profiter du moment opportun.

— Lalipi sigari tilo deplocatu bili moteja slipliva tuni clalu sra vonipil, avance-t-il sur un ton convaincant.

— Grano traron vlavi trigan para gonal trivan rodel, vient la réplique sans délai.

— Ndt prftt srjt vrsp grsm trstjf zrplf, difficile d’hésiter devant des mots semblables!

— Hotcliva cresguerif twivrastol butomril dzaviden fulu, le jeu se complexifie.

— Brt slgr?

— Viloputa bitulino vlom’burgur!

Des gens haussent les épaules, rient franchement de ces dialogues qu’ils prennent pour des farces, et s’éloignent. D’autres s’impatientent devant une plaisanterie qui leur semble un peu longue. Il arrive enfin que les esprits s’échauffent. La musique n’adoucit pas toujours les manières. Surtout la musique qui se plie et obéit à des mots qui n’ont de musical que l’indulgence d’oreilles vagabondes. Les attaques contre monsieur Taritito se font plus directes:

— Eh, bonhomme, me prends-tu pour un imbécile? l’apostrophe un énervé.

— Je n’aime pas qu’on se foute de ma gueule, moi!

— Va-t-il nous charrier longtemps comme ça, le bougre?

Les gens ne sont pas longtemps crédules et les jeux les plus innocents ont aussi leurs limites.

Monsieur Taritito ne tarde pas à essuyer des bourrades. Comme il ne réagit pas, quelqu’un aussitôt tente de le défendre et suscite une riposte d’abord