Main La nuit du Vojd

La nuit du Vojd

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1

La nuit du violoncelliste

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2

La Nuit en Vérité

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2013
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french
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Table des Matières

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Dédicace

I - Histoire d’Ivan Zamiatine

II - Suite et fin de l’histoire d’Ivan Zamiatine





© 2010, Éditions Jean-Claude Lattès

Première édition janvier 2010

978-2-709-63157-0





www.editions-jclattes.fr





À ma chère femme et amie Christina





I


Histoire d’Ivan Zamiatine

Pour parler de son patron, mon père utilisait un curieux surnom. Il disait « le Vojd », un mot russe (ВОЖДЬ) qui signifie le chef ou le guide. Tous ses collègues faisaient de même.

Lorsque mon père prononçait ce mot étrange par sa brièveté et la signification grandiose que je lui supposais, il y avait dans sa voix une émotion mystique et un enthousiasme enfantin qui me faisaient dire que ce Vojd devait être une sorte de Dieu. Tout nous venait du Vojd : notre appartement, notre limousine, cette aisance qui nous distinguait du reste de nos concitoyens que j’apercevais derrière les vitres fumées de notre voiture conduite par notre chauffeur, un homme toujours aimable, aux petits soins pour moi.

Grâce au Vojd, j’étais inscrit dans la meilleure école de la capitale. Certains élèves étaient les fils de collègues de mon père. Entre nous, nous parlions parfois du Vojd, répétant les panégyriques entendus à la maison. Pendant longtemps, malgré certaines réflexions qui me venaient à l’esprit, il me fut inconcevable d’émettre la moindre critique contre le Vojd. Je sentais que cela ne se faisait pas, de la même façon que chez les superstitieux, on ne prononce jamais de blasphèmes de crainte de réveiller quelque mauvaise colère dans le ciel. Je n’admirais pas le Vojd. Je lui reprochais de retenir trop longtemps mon père et de le tracasser. Souvent, dans la nuit, le téléphone sonnait et me réveillait. C’était le Vojd ou l’un de ses apôtres qui demandait à mon père de se rendre immédiatement à son bureau. Je me levais parfois. De la fenêtre, j’apercevais une grosse voiture noire qui l’attendait, l’avalait, l’emmenait dans le froid. Mon père se dépêchait de s’habiller; , et cette hâte, lorsque je fus en âge de la percevoir, me décevait. Était-il donc possible qu’il fût moins puissant que le Vojd ? J’aurais tellement voulu qu’une fois seulement, mon père refusât de se lever. Mais tous les désirs du Vojd étaient des impératifs aussi absolus que les lois constitutionnelles.

Par bonheur, ma mère était rarement astreinte aux obligations mondaines de mon père, de sorte qu’elle venait me chercher à l’école, alors que mes camarades étaient attendus par des domestiques. J’eus grâce à elle le sentiment d’appartenir à une vraie famille. Je ne lui en fus pas assez reconnaissant. Sa présence à mes côtés me semblait naturelle ; celle de mon père, toujours occupé par son travail, avait pour moi infiniment plus de prix. Je le craignais pourtant : c’était un homme taciturne, rarement souriant, devant lequel je me sentais timide et maladroit. L’obséquiosité dont les tiers l’entouraient, le regard étonné des adultes lorsque je donnais mon nom, toutes ces marques de respect dont il était l’objet m’impressionnaient et me le faisaient aimer comme on aime peut-être Dieu, avec le sentiment qu’à ses côtés je touchais à quelque chose d’unique. Tout en m’intimidant, mon père me rassurait. Il me disait : « Ce n’est rien. Nous allons arranger cela. » Et ces simples mots suffisaient déjà à m’apaiser.

J’étais incapable de dire qui il était. Son existence à elle seule suffisait à donner un sens à la mienne. Malgré ses absences fréquentes, ou plutôt à cause d’elles, ma mère m’en parlait toujours. « Quand ton père saura ça, si ton père était là… » Il était impossible de l’oublier : durant toute mon enfance, il fut mon Vojd.

Une seule fois, je vis le vrai Vojd, à l’occasion d’une fête où il me remit en personne un magnifique train électrique. Il était au milieu de ses collaborateurs, ni plus beau, ni plus laid qu’eux. J’eus tôt fait d’oublier son visage. Plus tard, je m’aperçus que sa photo figurait régulièrement dans les journaux, mais je fus incapable de faire le lien entre son image et l’homme que j’avais rencontré.

À neuf ans, on m’enfila un uniforme et je dus me plier à une discipline quasi militaire durant les fins de semaine. Des adultes habillés du même uniforme nous enseignaient la morale, l’entraide et la bonté. Nous devions ensuite exécuter des tâches d’intérêt public. J’aurais préféré rester à la maison et me consacrer à l’activité qui me plaisait alors le plus : la lecture. Contrairement à beaucoup de ses pareils, mon père était très cultivé et me donna à lire très tôt les classiques de la littérature russe et de la littérature française. Il me légua aussi le goût de l’histoire, en particulier celui de la Révolution russe de 1917. J’étais incollable sur le sujet et m’attirai ainsi, à l’université, la sympathie du Parti. J’y fis alors la connaissance de mon meilleur ami surnommé Gontcharov en raison de son amour démesuré pour l’auteur du même nom.

Grâce à mes lectures, j’acquis de l’éloquence, du vocabulaire, peut-être une certaine finesse de pensée, même si ces pensées n’étaient pas les miennes, mais celles que j’entendais rabâcher chaque jour. On m’apprécia, on m’invita, on me cita en exemple. Adolescence assez curieuse : intérieurement, comme il se doit à cet âge, j’étais révolté, tandis qu’à l’extérieur, et même devant mon père, je me montrais soumis et parfaitement intégré à notre vie sociale. Je gardais pour moi le sentiment de révolte que j’éprouvais à l’égard du Vojd. Son autoritarisme, ses exigences, et la fascination qu’il exerçait sur mon père me semblaient une oppression inadmissible.

Seul exutoire à ma colère, je me liais à des gens qui, comme moi, aimaient lire et tenaient des propos que ma famille aurait estimé déplacés. Gontcharov était de ceux-là.

Nous étions inséparables. Bien qu’il fût un militant acharné, nous parlions rarement de politique, préférant les questions philosophiques et littéraires. Nous partagions la même timidité vis-à-vis des femmes. Nos caractères étaient cependant différents. Mes passions restaient encadrées par mes obligations scolaires ou sociales, celles de Gontcharov étaient dévorantes. Il lui était impossible de se maîtriser. Il aima ainsi, désespérément, une étudiante en mathématiques, du nom de Nathalie. La jeune femme aurait peut-être été sensible à son amour, si elle n’avait pas eu vingt ans et préféré les hommes plus âgés et indifférents. Gontcharov me la présenta : elle était effectivement très belle, si belle que l’amitié, pendant toutes ces années, m’empêcha de me rapprocher d’elle. J’avais trop peur de commencer à l’aimer. De toute façon, j’avais en matière amoureuse une retenue instinctive, ne pouvant m’empêcher, lorsque le sentiment me portait, d’éprouver une vague culpabilité vis-à-vis de mes parents ou de mes professeurs.

Cette soumission ne m’était pas pénible, car je voulais réussir. J’aimais l’excellence. À l’école, les cancres me faisaient horreur. Ils étaient à mes yeux l’incarnation de l’échec, ce mot que mon père ne prononçait jamais sans une moue de dégoût. Il m’avait très tôt inculqué l’idée que son estime pour moi disparaîtrait si jamais je devenais un médiocre. Aussi travaillais-je comme il le fallait, avec méthode, sans passion, ce qui plut à mes proches que rien n’effrayait plus que la passion, « ce désordre de l’âme » comme disait mon père. Lui avait pourtant une passion : le Vojd en personne, mais il ne la voyait pas.





À vingt-deux ans, ayant réussi tous mes diplômes, alors que Gontcharov, lui, avait échoué, j’appartenais enfin à cette « élite » dont les journaux parlaient à longueur de pages. Il me fallait maintenant trouver un emploi.

Tout naturellement, je décidai de servir le Vojd, en entrant dans l’Organisation, la structure la plus prestigieuse de sa société. Sans passion véritable, résiste-t-on aux sirènes du prestige et de l’argent ? Aux autres, à votre père surtout, qui vous disent qu’il n’y a pas de meilleure place que celle-là, que répondre ? D’autant, pensais-je, qu’il me serait toujours possible d’avoir une vie où je pourrais continuer à lire, à rêver, à faire autre chose, et – qui sait ? – à aimer une femme qui ne serait pas Nathalie.

Mon père parla de moi au directeur de l’Organisation, avec lequel il entretenait des relations cordiales. Cette démarche lui coûta, car il le méprisait. Il l’appelait ironiquement « notre cher Beria ». Il nous avait dit, à une époque où il était encore improbable que je sois un jour à son service : « Il n’a aucune pitié. Tout le monde le sait et pourtant tous les journaux vantent sa compétence. Certains disent même qu’il est le dauphin du Vojd, mais rien n’est moins sûr, car le Vojd est bien plus malin que lui. Un jour, tu verras, il sera lui aussi supprimé. Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. » Ledit directeur, surnommé aussi « le Dog », pour « Directeur de l’Organisation Générale », avait cependant accueilli la proposition de mon père avec amitié. Après l’avoir examiné, il lui téléphona en personne pour donner son accord et constater, comme il le dit lui-même, que j’avais « le pedigree ». Peu après, mon père, satisfait du devoir accompli, prit sa retraite. Son départ ne donna lieu à aucune célébration officielle. Le Vojd ne le reçut pas. Aucun article ne parut dans la presse pour relater sa carrière. Cela ne manqua pas de m’étonner. Preuve de son exceptionnelle valeur, il était un des rares de sa génération à avoir échappé aux purges massives engagées depuis vingt ans. Il aurait été normal que son départ donnât lieu à une grande fête. Mais non, il n’y eut rien.





En entrant dans l’Organisation, élément non négligeable aux yeux de mon père, je me mettais a priori à l’abri des purges, puisque j’allais justement appartenir au département qui les préparait. L’objectif de l’Organisation est en effet de découvrir les défaillances des hommes et des systèmes, de les éradiquer et de sanctionner les responsables. Il ne suffisait cependant pas d’entrer dans l’Organisation ; il fallait encore y suivre une formation avant une admission définitive ou un renvoi infamant. Du fait de mes études économiques, le directeur me fit entrer dans le secteur industriel, le plus important pour nous. Pendant deux ans, je me familiarisai avec la comptabilité, la finance et le fonctionnement des usines. Je voyageais beaucoup, en Ukraine et dans les États baltes où nous étions implantés depuis peu. Des cours de psychologie et de gestion du personnel m’apprirent l’art d’interroger les salariés pour les pousser à avouer leurs défaillances.

Nous ne devions en avoir aucune, nous étions l’élite. Combien de fois nous a-t-on répété que l’Organisation n’acceptait que les purs ? Je notais toutes ces belles paroles avec soin, mais elles glissaient sur moi comme un patin sur du parquet ciré lorsque je songeais à ma propre vie. Lors des pauses que j’attendais avec impatience, je prenais garde, devant les autres élèves, de dire que cette morale était essentielle. J’en rajoutais, donnant des arguments que l’instructeur n’avait même pas mentionnés, avec le sentiment assez agréable de tromper l’Organisation. J’en retirai l’idée que je pourrais aisément la circonvenir. Lorsque ma formation fut achevée, j’attendis la confirmation de mon admission sans m’inquiéter, jusqu’au jour où j’appris que Dog en personne souhaitait me voir.





Je me retrouvai dans un bureau immense, violemment éclairé par des lustres en cristal de Bohême. Un mobilier en acajou dessinait ses reliefs tranchants sur les murs blancs. Trois hautes fenêtres dominaient la grande place presque déserte. J’étais assis dans un large fauteuil de cuir, face à un petit homme chauve à lunettes que je voyais pour la première fois et qui n’avait même pas daigné lever la tête. C’était Dog, « notre cher Beria » comme disait mon père, le soutien indéfectible du Vojd. Soudain, il redressa la tête et me dit : « Ivan Zamiatine, nous vous prenons ! » Je le remerciai longuement en lui disant combien j’étais heureux de travailler désormais sous sa direction.

Je me demande encore comment j’ai pu dire ces énormités sans rougir. La figure de Dog, avec son nez pointu, ses petites lunettes rondes cerclées de métal, restait impassible, mais je croyais deviner que mes platitudes lui plaisaient. Si mon père ne m’avait vanté son exceptionnelle intelligence, j’aurais estimé que cet homme était non seulement un vaniteux, mais aussi un imbécile. Dog était vaniteux, mais d’une vanité très particulière. Son plaisir, en m’écoutant dévider mes compliments, était bien réel, non pour leur contenu auquel il ne devait prêter aucune attention, mais plutôt à l’idée que j’étais contraint de me plier à cet exercice. Cela lui prouvait sa toute-puissance et mon insignifiance.

Ce qu’il pouvait penser de moi m’était toutefois indifférent. Dog ne me faisait pas peur. J’avais toujours entendu son nom prononcé par mes proches. Mon père m’avait conté quelques anecdotes sur l’enfance de Dog et les complexes physiques dont il souffrait. Surtout, mon éducation m’avait appris à ne pas craindre le pouvoir et ses représentants. J’avais de l’aisance, le sourire facile, une posture, qui me faisait d’ailleurs reconnaître bien vite par les puissants comme un des leurs. Dog était craint par le personnel comme le diable en personne. Je ne comprenais pas pourquoi : il ne payait pas de mine avec sa figure maladive, petit comme un moujik contrefait, enfoui dans son fauteuil qui lui faisait office de berceau.





Lorsque, satisfait de mes flatteries, je me tus, Dog laissa couler un sourire sur ses lèvres, un trait plus allongé que de coutume. « Vous commencerez dans deux jours, me dit-il. Au fait, vous saluerez votre père de ma part. » Je l’assurai que je n’y manquerais pas, avec un air de bon fils sur le visage. Il m’annonça que j’étais affecté pour une durée indéterminée à l’usine de chars de la ville de X***, une de nos plus grosses unités de production située à trois cents kilomètres de la capitale. « Votre mission, ajouta-t-il, consistera à vérifier que cette usine, essentielle pour nous dans le contexte actuel, est bien gérée. Les informations que j’ai reçues me laissent penser qu’il s’y passe de drôles de choses qu’il vous faudra examiner. Nous prendrons alors les mesures qui s’imposent… »

Je savais depuis ma formation en quoi consistaient ces mesures, mais ce n’était encore pour moi que des mots. Je ne répondis rien, mais je fis passer dans mon regard quelque chose de dur. « J’ai désigné V chef de cette mission. C’est un de nos meilleurs agents qui connaît toutes les ficelles du métier. Je pense que vous vous entendrez très bien avec lui. »

Par un hochement de tête, il me fit comprendre que l’entretien était terminé. Je me levai et saluai silencieusement, ayant senti qu’une parole de ma part aurait été déplacée. Je pensai en le quittant que Dog m’avait apprécié et que mes relations avec lui seraient excellentes si je me débrouillais bien.

Sitôt dehors, sa secrétaire, une créature blonde aux gros seins, me fit un petit signe. « Suivez-moi, je vais vous conduire à votre nouveau service. » Elle avait un postérieur avantageux que même son uniforme n’arrivait pas à gâcher totalement, et que j’aurais suivi jusqu’en enfer. Dog devait en user fréquemment s’il fallait croire certaines rumeurs. Je descendis d’un étage et m’enfonçai dans un dédale de couloirs, croisant quelques personnes qui s’effaçaient devant moi et baissaient la tête, car, me voyant accompagné par la secrétaire de Dog, ils savaient d’où je venais et ce que je ferais.

Je ne me rendais pas compte encore à quel point ma situation était exceptionnelle. Elle me plaçait soudain, sans que je l’eusse voulu vraiment, non pas en haut de la hiérarchie, mais à part, de sorte que même les cadres les plus importants pouvaient avoir des raisons de me craindre. À l’entrée d’un couloir, la secrétaire de Dog me confia à une autre secrétaire nettement moins plaisante. C’était une femme entre deux âges, avec des avant-bras de boucher et un ventre d’haltérophile difficilement contenu par sa jupe. Je lui fis mon plus gracieux sourire, un sourire que je m’étais obligé à lui adresser par humanité. La grosse femme ne fut pas aimable pour autant. Au contraire. Elle devait en avoir assez de ces politesses qui ne signifiaient rien. On lui souriait ainsi parce qu’elle était laide, de la même manière qu’on se fait doux avec un handicapé, qu’on a les plus grands égards pour une vieille dame, ou que l’on vante exagérément l’intelligence d’un débile léger. À son accueil froid, je compris aussi qu’elle avait l’habitude de croiser des gens comme moi et ne les craignait pas. Je repris ma route avec elle et je vis des gens de mon âge qui me toisèrent. Ils étaient de mon espèce, sans peur vis-à-vis de leurs pareils. Ces gens bien peignés, à lunettes, j’en avais l’habitude, mais je ne portais pas de lunettes et n’étais pas toujours bien peigné. J’étais serein. L’atmosphère des bureaux que je traversais était paisible. Rien ne laissait penser qu’il pouvait s’y produire les choses que mon père m’avait parfois contées. J’étais encore ignorant, insouciant, n’ayant connu que des petits soucis familiaux, des punitions de principe et surtout le sentiment que personne ne me voulait de mal.





Je mis à profit les deux derniers jours qui me restaient avant mon départ pour voir mes amis, surtout Gontcharov. Depuis son échec à l’université, il était commis dans une épicerie parce que, disait-il, cela lui laissait le temps de lire et de militer. Son objectif était désormais d’entrer dans l’administration publique, à un poste qui n’impliquerait aucune responsabilité et lui laisserait du temps. Lorsqu’il parlait de politique, il s’enflammait, utilisant une phraséologie qui avait le don de nous exaspérer, même si nous en avions l’habitude. Il n’avait pas de mots assez durs contre le capitalisme et envoyait allègrement ses suppôts au diable pour des supplices qu’il souhaitait éternels. Et pourtant, cet homme était la bonté même, toujours disponible, soucieux d’aider ceux qui en avaient besoin. Je l’enviais de ce temps qu’il consacrait à la lecture. Mais lorsque je me penchais réellement sur son cas et que je comprenais que toute sa culture, toute sa pureté, ne le mèneraient jamais à rien, sinon à pérorer dans des cafés devant de moins en moins d’auditeurs, mes regrets d’une vie plus livresque s’estompaient.

Je vis Gontcharov le soir même de mon admission dans l’Organisation, ainsi que mes deux autres meilleurs amis surnommés Dosto et Tourgui. Je leur annonçai ma nomination autour d’une bouteille de vodka, ma boisson préférée. Ils me félicitèrent chaleureusement. Dosto déclara qu’ils étaient désormais tranquilles quant à leur avenir puisque ma brillante carrière me permettrait de les aider. Je fis serment d’être solidaire puis nous passâmes à autre chose. Quand nous ne discutions pas de littérature, nous parlions de femmes. Gontcharov, malgré la dialectique matérialiste, avait l’âme romantique ce soir-là. Il parlait d’autant plus des femmes qu’il n’en avait pas, ni moi d’ailleurs, mais pour d’autres raisons.

Mon cœur, cependant, gardait une faiblesse pour Nathalie. Avec le temps, mon ami avait renoncé à la conquérir et s’en était fait une amie. « Au moins, m’avait-il dit, je continue à la voir, elle me dit ses secrets, des choses qu’elle ne dirait jamais à ses amants. » Il montrait une telle joie en prononçant ces mots que j’étais partagé entre la pitié et une certaine admiration. Gontcharov n’avait aucune amertume. Sa vie n’était pas drôle, mais il était toujours enthousiaste.

Peu avant mon admission définitive à l’Organisation, j’avais eu l’occasion de parler longuement à Nathalie. Mon succès était alors en vue, j’avais été détendu et drôle, content de moi et du monde. Gontcharov, entre nous deux, était resté silencieux toute la soirée. Un silence sans hostilité ou jalousie, bien au contraire. Il souriait, riait, visiblement heureux de nous voir ensemble. Ah, Gontcharov, quel ami délicieux tu faisais ! Ce soir-là, j’ai compris qu’il me cédait Nathalie par amitié, par amour aussi, certain, me confia-t-il peu après, qu’avec moi elle ne souffrirait pas et qu’il pourrait continuer à la voir.

Sans parler de sa beauté, Nathalie avait tout pour me plaire : un esprit clair, logique, simple, intéressé aussi bien aux problèmes concrets de l’économie qu’à l’art, la littérature, et la science. Toute la nuit, nous avions parlé de la situation politique, de mathématiques (elle était en sixième année), et de nos auteurs préférés : tous ces sujets qui, plus tard, lorsque la relation est engagée, deviennent sans importance, mais qui sont, au début, les seuls petits cailloux blancs susceptibles de nous amener à toucher l’autre. Nous ne pensions plus à Gontcharov. Parfois, comme l’on fait avec un enfant assis à la table des adultes, et dont on se souvient soudain de la présence, je lui avais flanqué une bourrade et l’avais plaisanté. De temps en temps, il avait bien tenté quelques mots, mais bien vite nous avions cessé de prêter attention à lui. Au moment de me séparer de Nathalie, je lui avais dit : « Il faut nous revoir. » Elle avait approuvé, et j’avais compris que je ne lui étais pas indifférent.

C’était à moi de prendre une initiative. Gontcharov m’engagea vivement à l’appeler : « Tu lui annonceras ta nomination, et tu l’inviteras à prendre un verre pour fêter ça. » C’était une bonne idée ; je ne la mis pas en pratique, tout simplement parce que je n’aimais pas encore suffisamment Nathalie.

La nuit fut blanche comme un morceau de glace dans de la vodka. Le lendemain après-midi, mes amis m’accompagnèrent au train, un vieux train poussiéreux où s’entassaient des centaines de gens aux figures luisantes. C’était l’heure des départs et tous montaient, un peu voûtés, dans les wagons avec l’impression angoissante de retrouver l’hostilité du monde dans la laideur de leurs compagnons de compartiments. Mes amis trop attristés ne voulurent pas rester jusqu’au bout. Je promis de leur écrire. Ils promirent de faire de même. Gontcharov, qui était un sentimental, versa quelques larmes et me donna un livre pour le train : Enfance de Gorki. Il me dit : « Tu n’oublieras pas ton vieux copain, hein ? » Puis je les vis remonter le quai. Déjà ils discutaient entre eux de projets auxquels je ne participerais pas, de livres que je ne lirais pas, de toute une vie à laquelle je ne serais plus associé. Ils m’oublieraient.





Pourquoi, à cet instant où j’avais tant envie de les rejoindre, où j’ai senti que ma vie prenait un tournant qui ne me satisfaisait pas, ne suis-je pas redescendu du wagon ? Rien ne m’obligeait à partir. Je ne me suis pas posé la question, habitué à considérer le sentiment comme une faiblesse passagère, et l’effort comme la promesse d’un bonheur à venir : mauvaise éducation qui m’avait été prodiguée avec les meilleures intentions du monde. On avait fait à ma raison la part belle, au détriment de l’impression et de la sensation.



Je débarquai à X*** vers sept heures du soir, et ce fut à pied que je me rendis à l’hôtel qui m’était réservé, traversant des rues désertes, sans âme, car tout ce qui était ancien avait été détruit par la guerre et l’industrialisation sauvage. Ainsi défilait devant moi l’éventail de tout ce que les trente dernières années avaient produit de plus affreux en architecture. Les immeubles à dix étages, en béton et en briques, étaient criblés de fenêtres étroites aux lueurs jaunes, palpitantes, agonisantes. Ici ou là, des maisonnettes inhabitées s’effondraient sur elles-mêmes. Par malchance, il pleuvait à torrent sur les pavés luisants. Je marchais, glacé, en songeant à la capitale.

J’arrivai enfin. L’hôtel se trouvait sur la place principale au milieu de laquelle trônait, en remplacement de l’église détruite pendant la guerre, un affreux bâtiment en béton de six étages. Il se dressait face à des demeures du xixe siècle ayant survécu par miracle au désastre des temps nouveaux. L’église de X*** qui datait du xiiie avait été, selon les témoignages d’avant-guerre, une des plus belles constructions du pays. Je n’avais aucune sympathie pour la religion, mais je devais reconnaître que notre nouveau monde ne savait plus construire que du laid, un laid géométrique à angles coupants, rationnel, et en matériaux composites. Cela gênait un peu mes convictions modernistes, car, autant le dire, j’aimais l’art du passé, ce soin que les hommes avaient mis à rendre beau tout ce qu’ils faisaient, jusqu’aux objets les plus quotidiens. Désormais la production de masse, dont le Vojd était un ardent promoteur, ne laissait plus de place à l’esthétique, c’est-à-dire à l’inutile. Mon hôtel gris et bétonné lui aussi était bordé de maisons à porches et colonnades qui s’effritaient lentement, pluie après pluie, dans l’indifférence.





Le hall de l’hôtel, le meilleur de la contrée, était violemment éclairé par des plafonniers en bulles de verre. La réception était à gauche, le reste de la salle occupé par de gros fauteuils en cuir et des tables basses. Quelques clients, en costumes sombres, y lisaient le journal et fumaient. Je me présentai au concierge de l’hôtel, un homme désagréable, sentant le linge humide. Quelque chose dans son expression butée me rappela la secrétaire de notre département. Je me gardai bien de sourire, et ce fut d’un ton sec que je donnai mon nom. L’homme se fit plus affable. Il devait savoir d’où je venais et ce que je faisais. Il m’assura que je n’aurais pas à me plaindre de ma chambre. Puis il m’y conduisit. Au moment de me laisser, il me tendit une enveloppe fermée : « Il m’a chargé de vous la remettre ; j’allais oublier. »

Le tenancier referma la porte, et je me retrouvai seul, dans une chambre de quinze mètres carrés. La douche et les toilettes étaient installées dans un réduit à droite de l’entrée. De ma fenêtre qui donnait dans la cour, je ne vis par-delà les toits que quelques lumières glauques éclairant des ruelles. Je m’assis sur mon lit, la lettre dans la main. Je me sentais étranger à tout : à l’odeur du produit ménager qui régnait subtilement dans la pièce, à la décoration sans goût, aux gens enfin vivant dans cette contrée inconnue.





J’ouvris la lettre. Elle émanait de V, mon chef de mission : quatre lignes d’une écriture penchée et pointue. Il espérait que j’avais fait bon voyage et me conviait à dîner le soir même à vingt heures trente, dans le restaurant de l’hôtel. Je regardai ma montre. Il me restait une demi-heure. Je me changeai pour une tenue plus stricte, me coiffai, fronçai les sourcils devant la glace pour me rendre compte de l’effet, et descendis au restaurant avec une avance de dix minutes. En arrivant dans la salle, je ne vis que trois personnes dont aucune ne semblait correspondre à l’apparence d’un chef de mission. Je m’assis à une table placée en face de la porte d’entrée.

À vingt heures trente précises, un homme de trente-cinq ans, vêtu simplement d’un pull à col roulé et d’un pantalon en velours, fit son entrée et se dirigea vers moi, un sourire aux lèvres : il fallait croire que j’avais le physique d’un employé de l’Organisation ou, ce qui était plus probable, qu’il avait obtenu ma photographie.

V était plutôt petit, des yeux bleus, des cheveux raides et blonds coupés court, une raie à gauche, et une mèche à droite qui tombait un peu sur son front bombé. Le sourire qu’il m’avait adressé était si artificiel que les autres traits de son visage n’avaient pas bougé. Son regard était froid. Je me levai. Il me fit signe de me rasseoir : « Je ne suis pas évêque », me dit-il, d’une voix ironique. V prit place et commanda aussitôt une bouteille de vin. Se penchant vers moi, les coudes appuyés sur la table et les mains jointes, il me posa quelques questions sur mon passé. Il se penchait et parlait doucement. « C’est toujours difficile la première mission. On est loin de sa famille, dans des petites villes. » Je répondis sans hésiter, en le regardant dans les yeux, que je ne ressentais aucune tristesse, et que si j’avais pu en ressentir, la curiosité l’avait balayée. Parfaite réponse. V daigna m’adresser un nouveau sourire puis, se rejetant en arrière, il lut la carte des menus.

« Que prendrez-vous ?

– Comme vous. »

Il appela le serveur, un pauvre bougre voûté qui aurait dû être à la retraite depuis longtemps. Il passa la commande d’un ton neutre, doux en apparence, mais qui, par l’absence de toute tonalité, me parut implacable. J’appris un peu plus tard qu’il était un de nos plus redoutables inquisiteurs. On appréciait son zèle en haut lieu, surtout parce qu’il appuyait ses réquisitoires sur des faits qui ne souffraient jamais la discussion, même de la part de certains dirigeants qui cherchaient à protéger leurs créatures. Devant la charge de V, il ne restait qu’à se taire, sauf à se compromettre soi-même.

Lorsque le vin fut servi, il but à ma santé. Reposant son verre, il dit : « Nous allons passer aux choses sérieuses. » Je me penchai à mon tour vers lui pour manifester mon intérêt. Il m’expliqua la situation en quelques mots. Depuis quelques mois, l’usine de chars de X*** connaissait une baisse de 7 % en moyenne de sa production par rapport à l’année précédente. C’était particulièrement fâcheux, car le Vojd considérait l’armement comme un des axes de notre développement.

Récemment, le Vojd avait été averti des difficultés de l’usine par son directeur qui avait expressément demandé l’aide de l’Organisation afin de trouver les responsables et prendre les sanctions adéquates. Cela ne me choquait pas. À cette époque, je ne doutais pas un instant de la culpabilité des personnes condamnées par l’Organisation. Et V semblait être un agent objectif, sans parti pris.

L’ambiance du dîner fut cordiale ; j’aimais le vin, lui aussi, et nous eûmes tôt fait de terminer la bouteille. Il en commanda une autre. Je notai qu’il buvait vite. C’était d’ailleurs la seule précipitation qu’il montrait. Mais son propos ne s’en ressentit pas. Il continuait de parler avec le ton monocorde d’un moine lisant à voix haute la Bible dans le réfectoire de son monastère. Aucun de ses propos n’était inutile. Il me fallait enregistrer une quantité d’informations que j’avais peur d’oublier. Lorsque je lui demandai si je pouvais prendre des notes, sa figure se crispa : « Vous n’en avez pas besoin. Il suffit de retenir. » Je me le tins pour dit et redoublai d’attention.





Notre enquête concernait une des usines les plus importantes du pays. Produisant des chars commandés par l’État, elle était placée, du fait de son activité sensible, sous l’autorité d’un Directeur Général (appelé Dirgé par ses cadres), qui avait été un membre éminent de l’Organisation. L’organigramme était composé de cinq directions : l’approvisionnement, la production, les finances, le personnel, et enfin la direction commerciale, département croupion puisque notre seul client était l’État.

Nous devions étudier le fonctionnement de l’entreprise pour déterminer la cause de cette baisse de la production. « J’ai ma petite idée là-dessus, et Dog l’approuve a priori. À mon avis, le problème se trouve dans l’approvisionnement. Le directeur est un certain Grossmann, un vieux qui, à cause de son ancienneté, n’en fait qu’à sa tête. Je suis persuadé qu’il a commis des erreurs et les a cachées. J’ai décidé de porter notre effort sur lui et sa clique, car c’est une clique, ils se connaissent tous depuis des dizaines d’années. Le bonhomme n’est pas facile. Il vous prendra de haut. Il se croit protégé, le pauvre, parce qu’il a été très proche du Vojd en un temps où nous étions encore en culotte courte. Il pense que cela le gardera de tout ennui, mais chez nous les relations ne comptent pas. Vous le savez. » Il se tut et me regarda avec ironie. Son dernier propos avait le ton déplaisant d’une menace. Il devait savoir qui était mon père et le rôle assez considérable qu’il avait joué auprès du Vojd dans le secteur agroalimentaire.

V poursuivait déjà : « Nous le prendrons en douceur, avec la méthode habituelle, en resserrant petit à petit le filet. Après il changera de ton, vous verrez. Tous les soirs, vous me rendrez compte de votre travail. Regardez tout. C’est crucial au début. Les gens sont encore troublés par votre présence. Ensuite, ils se fabriquent un masque. Parlez avec les ouvriers quand vous le pouvez, montrez-leur qu’ils n’ont rien à craindre de nous, et que ce sont leurs responsables qui sont visés. Tous ceux qui ont des responsabilités sont suspects et j’entends bien qu’ils se sentent menacés. »

V me sourit, mais d’une manière si brusque que je me sentis mal à l’aise. Il me proposa alors de nous appeler par nos prénoms et de nous tutoyer. C’est un usage chez nous. On se tutoie facilement, quel que soit le grade. Notre milieu se doit d’être fraternel, et ce tutoiement est une des preuves que le monde a changé, que le salarié est réconcilié avec l’entreprise et ses chefs. Je n’étais pas assez intoxiqué pour ignorer que ce « tu » n’était qu’un leurre destiné aux employés et aux cadres moyens. Les haut gradés, en effet, se fichent qu’on les appelle par leurs prénoms, ou même qu’on les tutoie : leur pouvoir est ailleurs.

En me souhaitant bonne nuit, V me proposa de commencer le lendemain à dix heures, pour me remettre de mon voyage et m’organiser. Je refusai vigoureusement : je n’étais pas fatigué. « Très bien, Ivan, à demain à huit heures dans le hall de l’hôtel. » J’avais compris qu’il ne fallait accepter aucune proposition sympathique de sa part.

Sitôt dans ma chambre, je me couchai, mais ne pus dormir avant une heure avancée. Mes pensées tournaient en rond, mêlant le visage de V, celui de ma mère, et de Gontcharov. J’étais mal à l’aise. V était d’un sérieux effrayant qui me faisait craindre d’être percé à jour. Je n’étais pas un traître, bien sûr, mais je n’étais pas tout entier dans ce que je faisais et paraissais être. Un aspect rassurant était que mon travail ne consistait pour le moment qu’à constater les irrégularités et les déclarer, sans avoir à les juger. Mais pour combien de temps ? Je pressentais qu’un aspect moral interviendrait à un moment ou un autre, qu’il me faudrait revendiquer ou au contraire enterrer. Soudain, le sommeil vint, mais il me sembla que je pensais encore, si bien que je me réveillai très fatigué.



Je revis V à la sortie de l’hôtel le lendemain. Il tombait une pluie froide. Il portait un costume sombre à rayures bien coupé, une chemise blanche et une cravate noire. Je m’étais habillé de la même manière. Aucune règle ne précisait ce que notre tenue devait être mais tout le monde, du moins au sommet de l’Organisation, s’habillait ainsi. Nous n’eûmes qu’à traverser la place pour nous retrouver au siège de l’usine. Ses dimensions n’avaient rien de commun avec notre siège de la capitale, mais il se dégageait la même impression de lourdeur et de puissance. Des gardes de la sécurité se tenaient devant l’entrée. À l’intérieur, dans le hall presque vide, une jeune femme se précipita et nous fit monter jusqu’au dernier étage. Elle était nerveuse et souriante. « Attendez ici, je vais prévenir que vous êtes arrivés. » Il ne fallut pas plus d’une minute pour voir apparaître le directeur général, un homme grand, de belle allure, vêtu comme nous, et marchant à grands pas. Un physique d’acteur, les cheveux noirs gominés, tirés en arrière, une belle tête antique, nez droit, front large et sourcils broussailleux, quelqu’un qui me parut avoir tout pour lui et que j’enviai un peu.

Qu’il avait l’air content de nous voir, ce directeur ! Par la suite, je devais m’apercevoir que ceux que nous vérifions ont toujours l’air heureux de nous voir. Ils sont démonstratifs, cordiaux, mais l’on apprend vite à deviner sous cet apprêt une angoisse qu’ils dissimulent par de grands gestes, des attentions excessives. L’homme s’arrêta devant V et lui serra la main. « Tu n’as pas changé, vieux camarade ! » lui dit-il. V sourit comme il pouvait, c’est-à-dire très peu, et répondit : « Toi non plus. » L’autre, que nous appellerons Dirgé, se tourna vers moi. « Voilà la relève ? Je ne crois pas vous connaître. » V me nomma. « C’est votre première mission, je crois ? » reprit Dirgé, prouvant ainsi que je ne lui étais pas aussi inconnu qu’il le disait. Il nous fit entrer dans son bureau qui dominait toute la ville. Il parut un peu gêné par les dimensions de la pièce. Il nous expliqua qu’il avait voulu s’installer dans un bureau plus modeste, avant de changer d’avis, car, selon lui, les symboles d’autorité étaient importants à X***.

Il avait cessé de pleuvoir. On voyait dans le ciel étamé monter les fumées jaunes soufflées par les unités de production de la banlieue. X*** est au centre d’une des plus importantes régions industrielles du pays. Dirgé nous fit asseoir dans un canapé en tissu, tandis qu’il prenait un fauteuil. Il alluma un cigare et nous proposa du café. Sa secrétaire, créature plantureuse comme celle de Dog, nous en apporta. Nous étions silencieux, dans la lumière blanche du bureau, un sourire apprêté sur les lèvres comme de vieux amis qui se retrouvent après beaucoup d’années.

« Je suis content de te voir, dit Dirgé lorsque nous fûmes servis. Il était temps de venir. Cela ne va pas très bien ici. » V ne répondit rien. Dirgé nous décrivit alors la situation que je connaissais déjà. Selon lui, il fallait fouiller du côté de l’approvisionnement, chez Grossmann. Il se pouvait, dit-il, que des erreurs graves aient été commises à ce niveau, mais ce n’était qu’une hypothèse. V approuva d’un signe de tête : « Oui, c’est tout à fait possible, et c’est d’ailleurs dans ce sens qu’Ivan va porter l’essentiel de ses efforts. » Dirgé me sourit. Il avait de l’aisance, il devait plaire aux femmes et, de fait, ses succès féminins avaient été innombrables. Mais il avait dû se montrer plus sage car une de ses liaisons avec la femme d’un haut dirigeant avait contrarié le Vojd.

Le Vojd est très prude en ces matières. On ne lui connaît d’ailleurs aucun écart sexuel. Le Vojd a perdu successivement ses deux épouses sans afficher la moindre tristesse, mais cette froideur a été attribuée à de la pudeur. Depuis, il vit en la seule compagnie de sa gouvernante. Certains affirment qu’il couche avec elle de temps à autre, mais rien ne permet d’en être sûr.

Dirgé avait donc abandonné la conquête des femmes connues et respectables pour se consacrer à des amours ancillaires jugées moins dangereuses. Il s’efforçait d’être discret, mais peine perdue, les informations continuaient à aboutir sur le bureau du Vojd. Dirgé, cependant, jouissait de la faveur du Vojd ; il était brillant, travailleur et savait susciter la sympathie par son sourire facile, cette force musculaire, cette énergie, qui donnaient à son allure de la légèreté et de l’assurance.





Avant même d’avoir examiné la première ligne du dossier, j’étais déjà enclin à juger Grossmann coupable. V et Dirgé le devinèrent à certains mots que je prononçais, et l’un comme l’autre, pour des raisons qui n’étaient pas forcément identiques, me parurent redoubler de prévenance à mon égard. Dirgé sortit le dernier rapport sur la production, et attira notre attention sur quelques chiffres. La production des chars avait encore baissé de 3 %, mais le cycle de fabrication ne semblait pas concerné. La durée de rotation des stocks des encours de production restait stable, tandis que les stocks de produits et de matières baissaient en volume. Cela pouvait conforter l’opinion de V et de Dirgé. Celui-ci, se sentant soutenu par V, soupira et dit : « S’il voulait saboter la production, il ne s’y prendrait pas autrement. »

Je tressaillis, surpris par cette accusation aussi grave pour celui qu’elle visait que pour celui qui la proférait. V ne bougea d’abord pas. Il laissa s’installer le silence puis, quittant lentement des yeux le document qu’il lisait, fixa Dirgé jusqu’au moment où celui-ci, malgré toute la pratique qu’il avait de ces échanges, baissa les yeux. Il venait de commettre une erreur qui pourrait lui coûter cher si Grossmann était déclaré innocent. V écrivit quelque chose sur un petit carnet qu’il tenait dans sa main et que je n’avais pas remarqué.

Dirgé se taisait. Il venait de comprendre que l’enquête n’excluait pas sa responsabilité et que son sort, qu’il avait cru assuré, ne l’était pas.

Le visage de V se détendit enfin : « Nous allons nous rendre à l’usine.

– Je vous accompagne », répondit Dirgé en se levant.

V lui prit la main pour l’obliger à se rasseoir.

« Ce n’est pas la peine pour l’instant. Reste à ton bureau. Tu as certainement autre chose à faire. »

Le ton était affable, presque amical, mais ne souffrait aucune contestation. L’autre s’inclina.

« Je te remercie. J’ai beaucoup de travail et cela m’arrange. »

Le ton était aimable, mais je sentis qu’il souffrait en prononçant ces paroles.

On s’étripe ainsi chez nous, en jouant de la nuance. Le plus étrange est que le cadre qui subit cette violence souffre mais l’accepte avec résignation. Cette attitude qui étonne les étrangers s’explique en grande partie par l’admiration presque hystérique que le Vojd suscite parmi les dirigeants. Grâce à lui, en effet, nous sommes passés du rien à une puissance économique qui compte désormais sur la scène du commerce mondial. Devant lui, les cadres se sentent petits et peu enclins à se défendre.

Dirgé, je dois l’admettre, était assez solide. En nous raccompagnant, il trouva la force de sourire et de plaisanter. Il nous serra vivement la main et nous fit reconduire à l’entrée de l’immeuble où une voiture nous attendait, avec un chauffeur, que V salua d’un petit geste amical.



La voiture traversa le centre-ville en moins de cinq minutes et pénétra dans la banlieue, encore plus misérable que la ville : des trottoirs défoncés, des routes à l’abandon, des maisons noires de crasse, puis des champs en friches où s’entassaient les ordures et des carcasses de véhicules.

J’étais silencieux, oppressé par ce que j’avais vu du pouvoir de V et par ce spectacle de fin du monde. V me toucha l’épaule. « Alors Ivan, tu dors, tu es inquiet ? » Je fis un non de la tête. « Je te sens troublé. Je vais t’expliquer. Tu te laisses tromper par les apparences, c’est normal, mais ne fais pas d’erreur, Ivan. Notre ami le Dirgé a l’air sûr de lui. Il se croit couvert parce qu’il a écrit au Vojd, mais, autant que tu le saches, nous avions déjà décidé de venir ici avant même qu’il ne nous écrive. Beaucoup de dirigeants croient se couvrir en annonçant eux-mêmes le problème. Ce qui est étonnant, c’est que Dirgé, si expérimenté, ait pu penser que cela l’aiderait. D’ailleurs, c’est si étonnant que je serais presque tenté de croire qu’il est sincère. À moins que ce soit plus compliqué, plus subtil, et qu’il ait écrit justement cette lettre pour que nous le croyions sincère. Dog m’a confié que le Vojd était très dubitatif. Il lui a dit : “Dirgé est moins malin depuis qu’il a quitté l’Organisation. Il croit que je vais tomber dans le panneau ?” Le Vojd a néanmoins répondu à la lettre de Dirgé, pour le rassurer. Il l’a remercié pour son rapport remarquable, je le cite, et lui a confirmé qu’il accédait à sa demande en lui envoyant tout de suite des agents pour y voir plus clair ! Dirgé n’est pas encore visé. Le Vojd n’a rien dit de précis là-dessus, mais rien n’est exclu non plus. »





Je regardai défiler les rues désertes et grises de X***. Peu à peu les maisons laissaient la place à des entrepôts et à des usines désaffectées. Le gouvernement avait investi dans des projets qu’il n’avait pu mener à bien, faute de moyens ou de stratégie claire. Ces constructions sinistres servaient de logements aux ouvriers de l’usine de chars vers laquelle nous roulions. Enfin, je vis des champs bordés de grillages et de barbelés sur lesquels de grands panneaux rouges indiquaient en lettres blanches Accès interdit. Puis j’aperçus les premiers bâtiments de l’usine. Ils se succédèrent pendant au moins deux kilomètres, toujours plus vastes et plus hauts, en tôles ou en briques. L’entrée était barrée par de hautes grilles. Une garde nombreuse surveillait les allées et venues. Elle nous laissa passer après avoir examiné les papiers du chauffeur.

Je pénétrai dans un monde qui m’était étranger, le monde du travail physique, de la sueur et de la fatigue, un monde que je n’avais jamais vu, sinon exprimé en chiffres et en statistiques. Les hommes que j’apercevais à travers les vitres de la voiture étaient sales, mal rasés, avec des traits épais, quelque chose de dur dans leurs regards. J’imaginai leurs vies dans cet horizon gris d’asphalte, de tôles et de couleurs délavées ; leurs loisirs limités à la fréquentation de bistrots crasseux, leurs rêves de posséder des biens aux prix inaccessibles réservés à une infime minorité, à moi… Le Vojd avait bien raison de dire à la radio, dans la presse, partout, que son unique préoccupation était le bien-être des travailleurs. Mais si les derniers chiffres de l’usine témoignaient d’une nette amélioration de leur situation, les résultats demeuraient modestes. Le Vojd était optimiste. Il nous avait affirmé que le seul chemin à suivre était celui de l’accroissement de la production.

V, à mes côtés, était comme moi tourné vers le sinistre spectacle, mais il pensait à autre chose. Ses yeux, rivés à la fenêtre, avaient les pupilles fixes, comme s’il n’avait regardé que la vitre. Il me parut à cet instant aussi inhumain qu’un buste de marbre. Il serrait dans ses mains son sinistre petit carnet qui avait coulé tant de destinées.





Après un temps qui me parut bien long, la voiture s’arrêta devant un bâtiment administratif de trois étages où travaillait le directeur financier que nous devions d’abord rencontrer. L’homme nous attendait sur le perron. Il portait une veste beige claire, une cravate de laine bleue qui s’arrêtait au milieu de sa chemise et un pantalon de velours. Personne, parmi les hauts dirigeants et ceux promis à le devenir, ne se vêtait ainsi. Le Vojd prônait ce qu’il appelait la simplicité des rapports humains. On tolérait désormais le pull, la chemise ouverte et même le pantalon de velours. Les naïfs analysaient ces évolutions comme la preuve d’une plus grande liberté donnée à l’individu. Curieusement, cette nouvelle « liberté » semblait ne concerner que les échelons moyens des cols blancs, tandis que les autres, ceux qui avaient le vent en poupe, continuaient à porter le costume d’une élégance de bon aloi, la seule entorse étant l’absence de cravates à certaines occasions.

L’apparence du directeur financier révélait aussitôt qu’il venait d’en bas et ne comptait pas parmi les élus. Il avait dû poursuivre des études médiocres, être d’un dévouement sans faille à la ligne du Vojd, bénéficier de promotions inespérées, peut-être à force de travail, plus vraisemblablement par chance, pour faire un exemple. Car chez nous, l’arbitraire se loge aussi bien dans les sanctions que dans les récompenses.

Le directeur financier nous attendait avec décontraction. Avec sa petite barbiche et ses yeux qui clignaient derrière des lunettes, il ressemblait au président Kalinine, l’homme au visage de nain, le valet de Staline. Il nous fit monter dans son bureau. V se montra aussi poli qu’il l’avait été avec le chauffeur. Il appela même le bienheureux par son prénom. Le bonhomme ne comptait pas. Un mot de V, envoyé au siège, aurait suffi à le détruire ; V n’avait aucune intention de l’écrire. On écrase une fourmi par mégarde, jamais en le voulant ou alors seulement par ennui. On la laisse vivre par indifférence, une indifférence que la fourmi, si elle pouvait penser comme ce directeur financier, prendrait pour de l’amour, car elle ne comprend rien au monde qui l’entoure. Quelqu’un a dit que pour dominer, « il vaut mieux être incompris que trop compris », ou quelque chose comme ça. Nous faisons mieux : on croit nous comprendre, on croit en notre amour. Nous ne cessons d’affirmer que nous voulons être compris. Nous donnons sans arrêt des explications avec une apparente sincérité, mais personne ne comprend rien à ce que nous sommes vraiment. De ce malentendu naît notre pouvoir, et jamais pouvoir, en ce monde, n’a été aussi bien assis. Le directeur ignorait le sens de notre mission, mais il avait confiance en notre justice. Sans doute mettait-il un peu trop de flagornerie dans sa politesse. Péché véniel : sa promiscuité avec nous le flattait.





V lui indiqua la liste des documents dont nous avions besoin. « Bien sûr, répondit le directeur, je vous les ferai apporter demain. » Pas un muscle du visage de V ne bougea. Il répéta simplement, avec un ton plus impérieux : « Il nous les faut tout de suite. » Cela suffit. Le directeur cessa de sourire et appela aussitôt un de ses comptables pour qu’il nous les apportât. V retrouva son sourire. Pendant que nous attendions les documents, il prit la peine d’interroger le directeur sur sa vie personnelle. Au bout de quelques minutes, nous savions tout du directeur financier, l’âge de sa femme, de ses enfants, les détails de sa carrière méritante. Rien n’est plus aisé que de s’attacher quelqu’un, il suffit de l’écouter et de lui poser des questions. Lorsqu’il nous parla de sa maison que sa femme avait si bien aménagée, je vis approcher ce moment où, éperdu d’affection pour le puissant qu’était V, il lui proposerait de la visiter. Il recevrait V comme jamais il n’avait reçu son meilleur ami.

Soudain le comptable, un monsieur entre deux âges, vêtu d’un costume lustré aux bras et sur le dessus des cuisses, entra les bras chargés de dossiers.

« Vous les porterez dans le bureau des deux enquêteurs », ordonna le directeur.

Puis se tournant vers nous :

« Je vous ai fait réserver une pièce avec deux bureaux, au bout du couloir. Je suis, bien entendu, à votre disposition si vous préférez avoir deux pièces. »

V hocha la tête. On aurait cru à son expression surprise qu’il était touché d’une telle sollicitude. D’un geste ample, le directeur lui fit comprendre que rien n’était plus normal. À ses yeux, V était un homme délicieux. V fut d’ailleurs, tout au long de la mission, charmant avec lui, et m’en parla toujours en termes amicaux. Il disait que ce genre d’homme était le ciment qui tenait la société.

Le comptable nous conduisit à nos bureaux, portant avec bonne humeur une quantité effroyable de papiers.

« Posez tout cela ici, dit V en montrant une table. C’est maintenant à ce jeune homme de travailler ! »

Le comptable fut content. V reconnaissait son ancienneté dans la maison en m’humiliant un peu. Il ne faut pas grand-chose pour flatter les petites gens. Napoléon excellait en cette matière. Jamais homme n’eut autant d’autorité et ne suscita autant d’amour. L’Empereur, avant les revues, se faisait donner les noms de certains soldats qui y participaient, et lorsqu’il les croisait, aidé par le signe d’un officier, il les appelait par leurs noms. Les soldats en pleuraient et allaient se faire tuer ensuite avec dévotion. Si en Russie les aristocrates s’étaient efforcés à ces exercices de pitié, alors la Grande Révolution n’aurait jamais eu lieu. Ils auraient perdu des privilèges trop voyants, trop archaïques, mais ils seraient devenus des hommes d’affaires que la masse aveugle aurait respectés. Ils n’avaient pas été aussi malins que V qui montrait de la bienveillance pour les faibles et de la sévérité pour les autres.





Une fois seuls, V laissa échapper sa bile. « La mission sera difficile. Je sens une conspiration du silence. J’ai l’habitude, mais cette fois je sens une opacité rare. Je compte sur toi, Ivan. Le rapport que nous aurons à faire devra être implacable et précis. Dirgé et toute sa clique profitent du système. Je doute qu’on travaille ici comme il faut. Quand nous roulions, as-tu remarqué combien les ouvriers marchaient lentement ? Ce n’est pas de leur faute. Cela vient de plus haut. Regarde bien autour de toi. Observe le rythme du travail qui s’accomplit. Tu comprendras ce que je veux dire. »

J’approuvai, étonné de cette hargne soudaine. Il appartenait à cette nouvelle race d’hommes promue par le Vojd : des gens dévoués à la cause, sans faiblesse, et qui prennent tout ce qui les contrarie dans leur profession comme des affaires personnelles. Par un effet pervers, ces gens impitoyables réclament des privilèges exorbitants, au motif qu’ils sont purs et droits. Alibi éternel du pouvoir, mais le nôtre est si subtil que ses passe-droits restent invisibles à la masse.





Je demandai à V s’il avait l’intention de rencontrer Grossmann dans la journée. Il me répondit, plus calme, qu’il fallait attendre, afin de nous faire une première idée des problèmes et, surtout, de laisser ce M. Grossmann s’inquiéter de ne pas nous voir venir. S’il était coupable – V, me sembla-t-il, ne conserva ce « si » que par ironie –, l’attente lui serait intolérable. C’était une tactique que j’avais apprise pendant ma formation. L’instructeur, poète à ses heures, l’avait appelée « le piège du chasseur ». Elle consiste à ne pas inquiéter immédiatement le coupable désigné. Celui-ci, content de ne pas attirer l’attention, se détend, goûte au spectacle de ses collègues cuisinés par les vérificateurs. Mais s’ils sont blanchis, il les envie. Puis il s’étonne : pourquoi ne viennent-ils pas me voir, moi ? Il en vient à souhaiter d’être cuisiné à son tour, pour en finir, en espérant qu’il s’en sortira aussi bien que les autres. L’Organisation se rapproche de sa proie en faisant quelques incursions dans les services dont elle est le chef. Ils demandent à des secrétaires des documents, des précisions anodines, mais refusent obstinément d’avoir un entretien avec lui. Le chef comprend alors qu’il est visé, et que les inspecteurs se sont réservé son cas pour la fin. C’est à ce moment qu’il commence à se troubler, à commettre des erreurs, des erreurs qui s’ajoutent à celles déjà commises, car il y en a, forcément. L’Organisation ne s’attaque jamais sans raison à quelqu’un. Pour les chasseurs, c’est à la fois un travail et un jeu. Les enquêteurs font des paris entre eux, sans méchanceté, sur la capacité de la personne à tenir. Une fois sur deux, la victime vient elle-même se livrer. Elle veut être interrogée, elle veut se justifier. Mais de quoi ? Y a-t-il quelque chose dont elle ait à se justifier ? La question posée par les enquêteurs avec une brutalité calculée bouleverse le malheureux. Il sent qu’il faut lâcher du lest. Il est persuadé qu’un petit aveu montrera sa bonne volonté et suscitera l’indulgence. Nous n’avons aucune indulgence. Ce n’est pas forcément par cruauté. Il s’agit de déontologie. Celui qui a failli doit payer si l’Organisation en a décidé ainsi.





Dans le cadre de la stratégie décidée par V, il me fallait commencer par examiner le fonctionnement de la direction de la production, non pas dans l’optique d’y détecter des anomalies mais de déterminer une défaillance de la direction de l’approvisionnement. V, ce jour-là, me précisa que nous ne cherchions pas à mettre le directeur de la production en difficulté. Celui-ci n’avait de toute évidence rien à voir avec les problèmes de l’usine, ayant pris son poste récemment sur la recommandation de Dog en personne. Il fallait le préserver, car c’était indiscutablement un homme de grande valeur morale et professionnelle, jeune encore et plein d’avenir.

Les rapports entre la Production et l’Approvisionnement sont multiples. Dans l’ordre chronologique, c’est la production qui établit les commandes des matériaux dont elle aura besoin. V me demanda de reprendre les commandes des derniers mois, et de les répertorier, par ordre d’importance, pour vérifier ensuite la manière avec laquelle Grossmann les avait prises en charge. On m’apporta dans la journée les premiers fichiers que j’étudiai soigneusement. Un tel travail prenait beaucoup de temps. Je créais des tableaux, notais mes idées sur un petit carnet. Pour la première fois de ma vie, j’avais peur, je ne me sentais pas en sécurité face à V, cette redoutable machine intellectuelle capable, je n’en doutais pas, de me percer à jour.





En écrivant ces mots, j’ai envie de sourire. Qu’aurait-il donc pu « percer à jour » ? Tout au plus des intérêts divers, littéraires, un amour caché, un certain goût pour l’amitié. Mais, je le pressentais, cela n’est pas bien vu. Pour survivre, il faut être terne en toutes choses, sauf pour le travail, la passion unique de sa vie.





Le temps passa si vite qu’il fut soudain neuf heures du soir. Le directeur financier était encore là. Il errait dans le couloir, hésitant à nous annoncer son départ. V, que ce manège agaçait, sortit de son bureau et lui déclara gentiment qu’il pouvait partir. « Vous avez votre famille qui vous attend. C’est important ! » L’autre le regarda, cherchant l’ironie et le reproche, mais il ne trouva rien, et nous quitta détendu.

Il y a une chose qu’il faut reconnaître aux gens de l’espèce de V : ce sont des travailleurs acharnés, d’une énergie sans limites qui, si elle était investie dans le domaine de la science, produirait des miracles. Les horaires n’existent pas pour eux. Leur vie est dans leur travail, la famille n’étant qu’un délassement parmi d’autres. Le Vojd leur accorde des congés avec les primes et les avantages adéquats. Que font-ils de leurs journées libres ? Ils passent leur temps à dormir, à avoir des rapports sexuels fréquents, et à se tenir au courant de ce que le Vojd a dit. Ils lisent aussi de la littérature, mauvaise évidemment, pour se délasser.

Le Vojd donne l’exemple. Lorsqu’il est interrogé par les journalistes sur les livres qu’il lit, le Vojd cite toujours un ou deux romans à la guimauve, pleins de bons sentiments et de ces pensées éculées dont la presse est pleine, où il est question de l’injustice du monde et de la lutte de certains pour faire triompher le bien, de l’amour des hommes, et j’en passe. Le Vojd dit souvent que ces livres améliorent le sort de l’humanité. Tout le monde lit désormais ce genre d’ouvrages, des plus modestes aux plus privilégiés. Les conversations passées au tamis de cette idéologie bien-pensante sont d’une pauvreté effrayante, remplies de poncifs sur la tolérance, la bonté du pauvre et la méchanceté du riche. Pendant ce temps, les Vojd prospèrent. Là est la force de leur pouvoir.

Le spécialiste, le professeur, tout ce qui de près ou de loin ressemble à de l’érudition, sont moqués, tandis que les charlatans et les hypocrites sont portés au pinacle. Les élites encouragent cet appauvrissement de la réflexion et de la culture. Le Vojd le sait bien, qui, dans sa jeunesse, s’il faut en croire ses thuriféraires, a nourri sa pensée de livres dont il ne parle plus. Dostoïevski a enchanté ses nuits, mais il sait désormais combien cet auteur est nuisible pour la santé de l’individu et de la société.

Nous touchons là à ce qui fait la force de notre régime politique et économique : paradoxalement, en détruisant la valeur du livre, en niant qu’il pût être à la fois plaisant et difficile, nous avons oublié la réalité au profit du mot. On n’a jamais autant parlé du bien, de la culture, et jamais on ne les a autant méprisés. Sous les tsars de la sainte Russie, il en a été de même, certes, mais l’écart des richesses était trop visible, trop évident. Désormais, le pouvoir est aussi peu cultivé que la masse, s’exprime comme la masse, plaint la masse, parle à la masse, mais se réserve la jouissance de privilèges. Une clique de salauds, dont j’ai fait partie, vit sur le dos d’une population soumise, avide de plaisirs faciles. Une clique dominante qui se laisse tutoyer, fraye même avec les misérables ébahis, leur demande ce qu’ils pensent. Mais que pensent-ils ? Sans culture, ayant perdu le repère, même contestable, de la religion, l’idiot se croit intelligent, envahit les pages des journaux. Ce qu’il dit, même s’il se « révolte », n’a aucune importance : le pouvoir est ailleurs, avec V, avec Dog, avec le Vojd bien sûr, et il aurait pu être avec moi.



Pendant vingt jours, je ne levai pas la tête de mes dossiers : debout à six heures trente, petit déjeuner à sept, départ pour l’usine à sept heures trente, travail sans interruption – à l’exception d’une pause déjeuner de trente minutes – de huit heures à dix heures du soir, retour à l’hôtel à dix heures trente, un dîner rapide avec V pendant lequel nous échangions nos informations, enfin surtout les miennes, puis je me retrouvais à onze heures dans ma chambre, seul, libre. Libre ? Au début, en entrant dans ma chambre, mes pensées s’éloignaient aussitôt de V et de mes vérifications. Je téléphonais à mes parents puis à Gontcharov, souvent absent. Les sonneries dans le vide me pinçaient le cœur : mon ami devait être avec Tourgui, Dosto, ou bien Nathalie. Nathalie… Alors je prenais un roman et lisais jusqu’à une heure du matin en ayant l’impression exaltante d’être chez moi et d’y retrouver ma singularité. Cela, au moins, ne me serait jamais retiré, pensais-je avec un inexprimable sentiment de bien-être.

Mais pourquoi avais-je cette sensation ? N’était-ce pas justement parce que je me sentais agressé, assiégé par mon travail, les questions incessantes de V, les soucis qui, au fil des jours, prenaient une ampleur que seule ma volonté encore intacte me permettait de contenir ? J’allumais la radio, et j’écoutais tout bas des morceaux classiques, mélancoliques qui me faisaient songer à Nathalie dont l’éloignement me grandissait l’attrait. J’attendais qu’elle me téléphone.

Ce ne fut qu’au bout d’une semaine que je l’appelai, mais notre entretien fut convenu. « Tu vas bien ? Oui, et toi ? Beaucoup de travail. » Ce coup de fil que j’avais tant souhaité, imaginant qu’elle me dirait des mots tendres, que j’en ressortirais avec des forces supplémentaires, eut l’effet inverse : il me déprima en me faisant comprendre que mon éloignement avait compromis notre relation.

Puis cette pensée s’évanouit. Bientôt, il ne fut plus question de lire ou de rêver : trop de fatigue ou bien du travail à finir. V ne me laissait aucun répit. « Demain, me disait-il, alors qu’il était déjà huit heures du soir, il me faut tes conclusions sur ce problème. » J’aurais pu négocier un délai, mais mon caractère m’en empêchait : lui-même ne s’accordait aucun repos.

Même lorsque V me laissait tranquille, j’avais de plus en plus de mal à m’extraire de mon travail. Épuisé, je me sentais envahi par le souvenir de la journée et des problèmes en suspens. Je voyais des documents administratifs défiler devant moi, et je m’arrêtais à l’un d’eux pour y réfléchir. J’aurais pu reprendre un livre, je le faisais parfois d’ailleurs, mais je n’accrochais pas.

Gontcharov ne m’oubliait pas. Mais lorsque je lui racontais ma nouvelle existence et qu’il me disait « Tu es en train de t’abrutir », j’étais agacé : il parlait de ce qu’il ne connaissait pas. Pire, en me conseillant de faire autre chose, il semblait mépriser mon travail ; et je prenais sa remarque comme une insulte adressée à ma personnalité même. Je lui répondais alors vertement. Malgré cela, il me resta fidèle, brave Gontcharov. J’utilise le mot « brave » sans aucune ironie. Car il était brave, supportant mes sautes d’humeur avec le courage que donne l’amitié sincère. En aurais-je fait autant ? D’ailleurs, ayant compris dans quel état d’esprit je me trouvais, il arrêta ses critiques et chercha à me distraire en me racontant ses rencontres, ses lectures, et bien sûr ce qu’il savait de Nathalie. Elle parlait de moi, disait-il, elle éprouvait quelque chose, sans aucun doute. Alors, un moment, un court moment, une fenêtre s’ouvrait sur un matin à la campagne. Une envie terrible me venait de revoir Gontcharov et Nathalie.

V me mettait à l’épreuve. Je ne pouvais pas croire qu’il me faudrait vivre toujours ainsi. Une fois adoubé, je reviendrais à Nathalie, riche et glorieux, et j’aiderais Gontcharov. Je me trompais. Le travail est à l’Organisation ce que le sacerdoce est à la religion. S’en abstraire signifie tôt ou tard en sortir. Il faut laisser tout espoir à ce sujet. Les satis factions, et le bonheur qu’on trouve dans l’Organisation, sont ailleurs, dans ce pouvoir qu’on y possède.





Je dépiautais des monceaux de papiers. Pendant ce temps, V explorait toute l’usine, à l’exception de la partie Approvisionnement. Il avait, vis-à-vis de tous, un immuable sourire et une sollicitude qui devait faire rêver plus d’une secrétaire. Les notes s’accumulaient dans son petit carnet. Parfois, lors de nos réunions quotidiennes, il le prenait et me précisait un point. Tandis que je dévidais mes conclusions qui confirmaient que la production faisait correctement son travail, il approuvait du chef, sans jamais montrer la moindre surprise, comme s’il avait su à l’avance tout ce que j’avais trouvé. Je me rendis compte que la véracité des données que je lui apportais n’avait aucune importance pourvu qu’elles fussent vraisemblables. Il prenait mes informations et les assemblait selon un plan qu’il avait décidé et que je ne connaissais pas. Parfois elles l’obligeaient à changer d’orientation. Peu importait, il modifiait aussitôt ce qu’il avait pensé pourvu que la tendance préalable ne fût pas remise en cause.





J’ai appris grâce à V que le savoir n’est plus utile à partir d’un certain niveau : il confirme ou infirme une opinion que l’on change aussitôt, tout en maintenant une direction initiale. Le tout, avec un supérieur, est de paraître sûr de soi. Au début, j’hésitais beaucoup en lui répondant : je consultais mes notes, je prenais mon temps. Cela l’énervait. Il conservait son calme parce que j’étais novice et ardent au travail, mais la raideur soudaine de son dos, et ses yeux qui se détournaient signifiaient assez que cette indulgence ne durerait pas. Je changeai de stratégie. À mon tour, je commençai à interpréter les faits bruts que mon enquête me livrait et toujours par rapport à ce que V voulait entendre. Dès qu’il m’interrogeait sur un point précis, je n’hésitais plus. J’éliminais les éléments qui pouvaient le contrarier pour retenir ceux qui lui plaisaient sans plus me torturer sur l’honnêteté de mon choix. Cette malhonnêté ne me gênait pas. Je la croyais inoffensive, sans signification morale, puisqu’elle ne concernait que mon travail, et que celui-ci, croyais-je encore, n’était pas ma vraie vie.





Les organisations totalitaires ne croient pas en la vérité. Elles font dire aux choses le tout et leur contraire, selon la nécessité politique ou économique. Plusieurs fois, le Vojd a châtié des dirigeants pour des actions qui leur auraient valu les plus grandes récompenses un peu plus tôt. Le Vojd a coutume de changer tous les trois ans de politique, sans que personne ne s’avise de l’absurdité de ces bouleversements. La finalité de tout cela, je crois, n’est autre que le mouvement lui-même, nécessaire au Vojd pour ne jamais laisser les hommes en paix. Cet arbitraire n’empêche pas la machine de tourner. Dès qu’une décision est prise, la société est mobilisée tout entière vers le nouvel objectif, de sorte que les difficultés finissent par être aplanies et que la réalité s’adapte à celle voulue par le Vojd.

V ne pensait pas autrement. Il avait arrêté que les problèmes de l’usine se trouvaient à la direction de l’approvisionnement. Le prouver n’était qu’une question de temps et de travail, où il s’agissait de s’investir totalement, afin de tordre l’acier trempé des faits.



Lorsque j’eus examiné les commandes de la direction de la production des trois dernières années, V me montra les lettres de relance adressées par cette même direction à celle de l’approvisionnement. Trois fois durant le trimestre dernier des pièces de la plus haute importance n’avaient pas été délivrées selon les quantités attendues. Rien ne prouvait que des erreurs aient été commises au niveau de l’approvisionnement, mais tout de même, c’était le premier indice de la culpabilité de Grossmann. Coupable, dans la bouche de V, avait un sens très large qui allait de la faute intentionnelle à des omissions accidentelles, mais il ignorait la gradation des peines. S’il n’avait tenu qu’à lui, il serait reparti aussitôt de X*** et aurait réclamé la tête de Grossmann. Mais il savait que Dog, malgré toute l’envie qu’il en avait, ne la lui aurait pas donnée. Il fallait des formes, il fallait des preuves, il fallait que la victime s’avouât coupable.





Un vendredi, comme nous étions invités à une fête organisée par les travailleurs, V se laissa aller à plaisanter avec tout le monde, à boire et à flatter les ouvrières. Il fut apprécié. J’entendis des commentaires : c’était un homme solide, fraternel, pas fier, un vrai camarade. Certains vieux ouvriers, un peu éméchés, mis en confiance, émirent des critiques sur le Dirgé et sur le directeur financier dont le comportement fut qualifié de « bourgeois ». V buvait du petit-lait ou plutôt du mousseux. Aucun ouvrier ne fit cependant la moindre critique sur Grossmann. Le soir, alors que je faisais cette remarque à V toujours éméché, il haussa les épaules : « D’abord, j’ai quelques éléments sur notre Dirgé, sur sa façon de commander et sa paresse, et cela pourra être indiqué dans le rapport, cela donne de la chair à tous nos chiffres. Ensuite, que personne ne m’ait parlé de Grossmann ne m’étonne pas. C’est encore une preuve de sa culpabilité. Soit il effraye les gens, soit il les achète. C’est tout. »





V m’envoya au département de production, afin de mieux me familiariser avec le cycle de fabrication. Il faut avoir vu ces kilomètres de chaînes où, sous des halls immenses, des milliers d’hommes s’agitent autour de mastodontes de fer, allant, tournant, revenant, en désordre dirait-on, alors que leurs mouvements obéissent à une discipline de fer. Tout doit être précis. Il en va de l’efficacité du char qui dépend d’un subtil équilibre entre sa mobilité, sa protection et sa puissance de feu. Dosage délicat qui nécessite à la fois les technologies les plus avancées et les plus rudimentaires. L’acier n’était certes pas produit dans l’usine, mais son coulage y était effectué dans les fonderies situées à quelques encablures. Dans le silence le plus absolu, des techniciens en blouses blanches montaient des systèmes de hautes technologies électriques et électroniques. Je fus très impressionné par l’immensité des lieux, l’énergie, le feu, et le mouvement, et ce fut ainsi que je pris conscience de la puissance humaine sur le monde, non pas de cette force spirituelle à laquelle j’étais familiarisé par ma culture, mais de cette énergie physique que l’homme est capable de multiplier par un extraordinaire effet de levier né de son intelligence. J’avais méprisé l’industrie jusqu’alors, pareil à ces nobles d’autrefois pour qui le travail autre qu’intellectuel était une infamie. Le spectacle qui m’était offert me prouva la stupidité de cette opinion. En regardant la pose des blindages, le ventre des chars aussi compliqué qu’un humain écorché, je songeai aussi au Vojd. C’était lui qui avait remis cette usine en marche, lui seul, en vérité, car il avait dû se battre avec ses conseillers pour imposer cet investissement. Écrasé par la grandeur du spectacle, je ne pouvais que la lier à l’idée du Vojd ; pour la première fois, je compris l’admiration de mon père pour ce patron hors du commun.





Il ne me fut pas possible de rencontrer le directeur de la production, mais deux de ses collabora teurs tentèrent de m’expliquer leur travail. Leur compétence était très large. Elle englobait à la fois la balistique, la technologie, les mathématiques. Mon attitude fut un mélange de respect et de force. Je ne leur cachai pas mon ignorance, tout en leur laissant entendre que, très vite, je serais capable de tout comprendre. J’étais jeune. Ils ne l’étaient plus. Je ne savais rien, ils savaient tout, et pourtant c’était à moi de rendre un verdict sur leur activité. C’était injuste, je le sentis au cours de mes premiers entretiens. Puis, l’habitude venant, j’oubliai ce sentiment. J’appartenais à l’élite. On me l’avait dit. On devient pédant aussi bien par la complaisance des autres que par sa propre bêtise.





À quelques jours de là, alors que j’achevais de rédiger mes conclusions sur la production, V me montra une lettre qu’il venait de recevoir. Elle émanait de notre cible. Grossmann en personne invitait V à se rendre rapidement dans ses bureaux pour discuter de sa mission. V s’esclaffa : « Il doit faire dans son froc, ce pauvre Grossmann ! » Je pris bientôt l’habitude de ces écarts qui se mutiplièrent au fur et à mesure que V se sentit plus à l’aise avec moi. Ils n’étaient que la manifestation de la violence qu’il dissimulait sous son impassibilité coutumière. Elle ne surgissait pas soudainement, sous l’effet d’une excitation, d’une blessure, comme c’est le cas pour le commun des mortels. Elle était perpétuellement disponible, à l’usage du Vojd. Dès que l’ennemi était désigné, V avait cette faculté rare de le haïr aussitôt et personnellement.

Sa vie se confondait avec celle du Vojd. Ses objectifs personnels étaient ceux de l’Organisation. D’ailleurs, lorsqu’il annonçait une action à mener, il disait « nous » et jamais « je ».





Peu de temps après, nous nous rendîmes à la direction de l’approvisionnement pour rencontrer enfin Grossmann. Il était tel que je l’avais imaginé : un homme plutôt maigre de près de soixante ans, le cheveu rare, voûté, avec de gros yeux noirs à moitié cachés sous des paupières tombantes. On eût dit son corps tassé par sa propre gravité, une masse tirée vers le bas. Il portait un costume sombre trop grand pour lui et un col de chemise qui bâillait malgré sa cravate. Il nous salua sans sourire. C’était la première fois qu’on ne nous souriait pas. Il devait savoir ce que nous pensions de lui. Il connaissait bien la maison. V m’avait donné quelques éléments de sa biographie.

Il avait eu dans sa vie la chance ou le malheur d’épouser une amie de la deuxième épouse du Vojd. À l’époque, celui-ci commençait sa carrière. Grossmann avait su lui plaire et profiter de son ascension fulgurante. Pendant toute une période, ils furent inséparables. Et puis il était tombé en disgrâce et avait été envoyé à X*** pour y prendre la direction de l’approvisionnement. D’une certaine manière, il avait eu de la chance, car beau coup à sa place auraient purement et simplement été éliminés. On ignorait les raisons de son exil, ou du moins V ne voulut pas m’en dire davantage. Depuis, Grossmann vivotait, seul, car sa femme était morte peu de temps après sa nomination à X***, dans des circonstances tragiques. Elle avait eu un accident de voiture à un endroit éloigné de X*** où elle n’aurait jamais dû être. L’enquête n’avait rien donné de plus. Certains, et surtout certaines car les femmes quoi qu’on en dise sont superstitieuses, avaient conclu que le Vojd portait malheur à ceux qu’il n’aimait plus. S’agissant du cas Grossmann, la « malédiction » semblait s’être arrêtée là, du moins jusqu’à maintenant, car si V était décidé « à lui faire la peau », ce n’était pas sans avoir reçu, d’une manière ou d’une autre, l’aval des plus hautes instances.





V montra clairement ses intentions en appelant Grossmann « monsieur », ce qui chez nous est devenu un terme presque infamant, comme l’était celui de « ci-devant » sous la Révolution française.

Grossmann nous fit asseoir et d’une voix éteinte nous demanda où nous en étions de notre mission. V sortit son petit carnet, prit son temps pour relire une page, et déclara enfin qu’il était convaincu de l’existence d’un problème de fond dans la gestion des stocks. L’examen sommaire de la direction de la production n’avait pas permis de détecter la moindre anomalie à son niveau ou seulement des broutilles. C’était donc en amont qu’il fallait chercher. « Donc chez vous, monsieur Grossmann. » Grossmann ne chercha pas à contester cette logique. « Oui, dit-il enfin, si vous voulez, allez-y, puisque vous ne chercherez pas ailleurs. » Il y avait un ton ironique dans cette parole que V ne pouvait pas laisser passer. Il fixa Grossmann avec un éclat de fer dans les yeux. Grossmann baissa les siens. Il ne cherchait visiblement pas à lutter, il fuyait.

« Que voulez-vous dire, monsieur Grossmann ? demanda V.

– Je me comprends très bien, répondit l’autre avec un soupçon d’agressivité.

– Certes, monsieur Grossmann, mais nous, nous ne comprenons pas.

– C’est vous qui inspectez, pas moi, non ? Alors je vous laisse faire votre travail. »

Il y eut un silence pesant. L’attitude de Grossmann me déconcertait. V reprit :

« Votre attitude n’est pas constructive, Grossmann. Comprenez bien, nous ne jouons pas. Nous voulons connaître les causes des difficultés actuelles du groupe et prendre les mesures adéquates. Il faut nous aider si vous savez quelque chose : c’est votre devoir. Tout autre comportement est inacceptable.

– Arrêtez vos histoires. Votre opinion est déjà faite. Alors ne me faites pas jouer une comédie. Je suis coupable, alors punissez-moi, mais pas de discours, de procédures.

– Quand vous avez dit qu’on ne cherchait pas ailleurs, que vouliez-vous dire exactement ?

– J’ai dit ça moi ? J’ai écrit un texte en ce sens moi ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Si Joseph (il parlait du Vojd) veut en plus que je collabore à ma propre perte que vous avez déjà décidée pour des motifs qui m’échappent, qu’il ne compte pas sur moi ! »

À cet instant, il me parut formidable et fort. Il s’était penché sur son bureau et fixait V à son tour, en se payant le luxe d’une moue ironique.

Je jure qu’à cet instant ma sympathie allait à Grossmann, et qu’une espèce de honte, vive, trop courte, me prit la gorge. J’en suis rétrospectivement assez fier. Elle montrait qu’une part de moi continuait de ne pas appartenir à l’Organisation. Cela peut sembler ridicule, mais lorsque l’on porte un poids dont on ne se débarrassera plus, on se raccroche à ces petites lumières.





V se racla la gorge pour se laisser un peu de temps. Il était aussi interloqué que moi. Grossmann s’entêtait dans sa résignation ; il refusait de collaborer. Rien n’était plus intolérable et plus inattendu pour un homme comme V habitué à des suspects plus coopératifs. Pendant les formations que j’avais suivies dans l’Organisation, on nous avait expliqué que les vérifiés réagissaient en deux phases, mais toujours avec la ferme intention de montrer leur bonne volonté. Dans un premier temps, les « suspects » orientent les enquêteurs sur de fausses pistes, en donnant une version des faits et des explications minimisant leur rôle. Il faut faire semblant de les croire, car leurs révélations peuvent comporter des éléments nous permettant de découvrir d’autres coupables.

Quand nous estimons que le suspect n’a plus rien à nous apprendre sur ses collègues, nos interrogatoires deviennent plus pressants. Il se trouble. Il comprend que nous ne le lâcherons pas avant qu’il n’ait avoué quelque chose. Alors, se croyant malin, il reconnaît certaines fautes bénignes. D’ailleurs, nous lui confirmons, d’un air paternel, qu’elles le sont, bénignes. C’est un jeu sinistre. Nous sourions, nous l’encourageons comme un prêtre à avouer ses péchés, en sachant qu’il est en train de se perdre. Les informations qu’il nous livre nous permettent alors de remonter plus loin, de découvrir des fautes que nous n’aurions jamais connues s’il ne s’était trahi lui-même.

Enfin, lorsque nous estimons l’enquête achevée, nous le convoquons. Nous lui lisons les accusations portées contre lui. Le chef de l’Organisation est mis au courant et décide de la sanction, parfois avec une certaine mansuétude allant jusqu’à une relégation provisoire. Cela ne nous concerne plus. D’autres services se chargent de l’exécution de la sentence. Dans ce contexte, l’attitude de Grossmann ne collait pas avec nos schémas de pensée. V maîtrisa sa colère et se leva. « Je ne vous raccom pagne pas jusqu’à la sortie, nous dit Grossmann, j’ai beaucoup à faire encore jusqu’au moment où vous déciderez que je n’ai plus ma place ici. »

Dans le couloir, Grossmann s’arrêta près d’un bureau et nous montrant un vieil homme chenu, penché sur des liasses de papiers, nous déclara que nous pouvions nous adresser à lui si nous avions besoin de renseignements sur les bons de commandes et les factures. Le monsieur, en nous voyant, s’était levé et inclina poliment la tête pour nous saluer. V le regarda à peine. « Ivan, vous verrez avec lui. Il s’appelle ? » Alors nous entendîmes une petite voix qui répondait : « Je suis à votre disposition. » Il s’appelait C et je devais bientôt le revoir longuement.



Le soir venu, je m’attendis à la mauvaise humeur de V. Notre dîner fut au contraire des plus joyeux. V avait une bonne nouvelle à m’apprendre : nous étions convoqués le lendemain dans la capitale pour rencontrer un adjoint de Dog qui souhaitait faire un point sur la situation. « Cela tombe bien, dit V, nous arrivons à la deuxième étape de la mission. C’est une pause qui nous fera du bien. » De fait, j’étais épuisé et mes amis me manquaient. Je ne leur avais pas écrit et peu téléphoné, trop fatigué pour leur tenir des propos intelligents sur des livres que je n’avais pas eu le temps de lire. V semblait avoir oublié Grossmann. Comme je m’étonnais de son bon air, il voulut bien me dire que les gens de notre sorte se devaient de compartimenter leur existence. La tension était si forte, les objectifs si difficiles, qu’y penser sans arrêt pouvait menacer notre santé si nous ne savions plus nous détendre. « Il faut savoir s’aménager des périodes de relâchement. Tu poses la valise, tu la mets dans un coin et tu profites de ta liberté. » Puis il me posa des questions sur ma vie privée. Avais-je une petite amie ? Je répondis que je n’en avais pas le temps. Il sou pira : « Nous en sommes tous là, mon camarade. Pas le temps, toujours en mission, et pendant les missions, il ne s’agit pas de fricoter avec le personnel. » Je ne devais cependant pas m’en faire, ajouta-t-il, car notre position attirait selon lui les femmes. J’observai alors V d’un autre œil, en me demandant si cet homme que je considérais comme une machine était beau, pouvait plaire. Ses traits étaient réguliers. Quoique de petite taille, il dégageait une impression de force. Ses mouvements étaient toujours amples, élégants.

Il savait jouer de sa froideur, en y mettant une touche d’humanité d’autant plus remarquable qu’elle était rare et pouvait attirer une âme avide de protection. Les femmes aiment ces sortes d’individus cruels, qui ont pour elles des attentions qu’ils n’ont pour personne. Un instant, j’oubliai qui était V, et nous nous détendîmes en parlant des femmes de l’usine, de la secrétaire de Dirgé en particulier. V lui trouvait trop de poitrine. Il préférait, me dit-il, les petits seins et les bassins étroits. Je protestai avec vivacité. Rien ne valait les femmes avec de gros seins et un large bassin. « Voilà le premier sujet qui nous oppose », dit-il.

Il buvait et me faisait boire. Je sentais qu’il éprouvait pour moi une espèce de sympathie que je m’évertuais à faire grandir en jouant le jeu, mêlant aisance et retenue. J’inventai des histoires un peu salaces, des aventures multiples, tandis que lui me racontait les siennes. Il lui importait peu de se dévoiler. Ce genre d’histoires, à ses yeux, ne comptait pas. Ces soudaines confidences n’avaient pas d’autre objet que de me flatter. J’éprouvai de la satisfaction en croyant avoir percé un peu la cuirasse de mon chef.





Le lendemain, nous étions dans le bureau de l’adjoint de Dog qui nous accueillit en nous offrant du café, du très bon café. Il était gras, avenant, rien d’un adjoint de Dog, comme on peut se le représenter, un de ces hommes qui, en polo, le ventre bien rond, évoquent la joie de vivre et le match de foot le samedi après-midi. Il était si gras qu’on l’appelait partout Gros Lard. Il écouta l’exposé de V sans l’interrompre. V lui indiqua en conclusion que notre enquête n’avait rien donné au niveau de la production, ce qui prouvait, en négatif, la culpabilité de Grossmann et de sa clique.

Notre interlocuteur avait un bon et large sourire. « Bon travail, dit-il. Mais vous savez comment est notre ami Dog, un perfectionniste, toujours plus. Il faudra que votre rapport soit un peu plus substantiel, si vous me comprenez. »

Il souriait, mais le ton de sa voix ne prêtait pas à rire.

« Dog m’a encore dit hier soir qu’il attend beaucoup de votre travail. L’armement est essentiel pour nos projets d’expansion. Vous le savez autant que moi. Alors, coincez Grossmann de manière irréfutable. C’est impératif, vous compre nez ? J’adhère à vos premières conclusions, mais il y a encore du chemin. Il y a quelques années, on se serait contenté de présomptions, mais le Vojd tient à ce que tout soit fait dans les formes. »

Sa voix était à nouveau joyeuse. Il nous avait menacés. Il faut toujours demander plus aux individus, et le plus fort est qu’ils finissent toujours par donner.

L’effroyable – je dis maintenant que c’est effroyable, mais à l’époque, rien ne me semblait plus naturel –, c’est la méfiance intrinsèque du système autoritaire qui ne croit en personne. L’effort y est même suspect puisqu’il témoigne d’une force cachée par l’individu. D’un autre côté, si aucun effort n’est fourni, alors c’est pire.

L’adjoint nous donna congé, et me saluant avec, me sembla-t-il, un clin d’œil complice, il voulut bien me donner deux jours de repos avant de retourner à X***. À cet instant, j’éprouvai une joie sans borne à l’idée qu’on était content de moi. J’aimais le Vojd, Dog, V et même toute l’Organisation, pour le bonheur qu’ils me donnaient en reconnaissant, par ces deux jours de liberté, que j’avais bien travaillé. Je me sentis prêt à en faire davantage s’il le fallait. Ah, ce besoin de reconnaissance qui anime les hommes, plus que l’argent qui n’est qu’un moyen de cette reconnaissance, plus que les privilèges ! Des plus médiocres aux plus brillants, ce que l’on veut, c’est être reconnu, exister un moment, être admiré, aimé, estimé ! Un système totalitaire comme le nôtre excelle en ce domaine. Lentement, il dévore les esprits en les grisant, et si cela ne marche pas, alors il utilise la peur, autre moyen efficace de susciter l’effort de celui qui craint de la subir.

Dans notre système où, dès lors que le chef est plébiscité par l’assemblée, les pleins pouvoirs lui sont donnés avec un vernis de démocratie annuelle, il peut paraître étonnant que les gens comme Dog et V se soient acharnés à démontrer à tout prix que Grossmann était coupable. Qui aurait protesté s’il avait été supprimé sans commentaires ? Qui se souciait de Grossmann ? Lui-même, dans le passé, avait sans doute été mêlé à des éliminations honteuses. Et pourtant, Dog et le Vojd exigeaient des preuves, des aveux, par une étrange attirance pour les formes de la légalité. Souci de se dédouaner ? De punir avec le sentiment du devoir accompli ? Par jeu ? Qui saura pourquoi Staline n’eut de cesse d’obtenir la confession détaillée de Boukharine qu’il savait un mensonge, pourquoi il voulut ces mascarades de procès, pourquoi il créa de toutes pièces des complots dont ses victimes se reconnurent les acteurs ? Est-ce parce que le mal le plus absolu a besoin de déguisements pour se supporter lui-même ? Malgré toutes mes tentatives, je me heurte au mystère. L’Organisation nous demandait d’exiger les aveux écrits des coupables pour chaque infraction constatée, de la plus petite à la plus grave. Les malheureux signaient sans discuter, et nous pouvions alors, devant les syndicats et le monde, afficher notre parfaite bonne foi.





J’accompagnai V dans nos services pour régler encore quelques points avant de rejoindre mes parents. La dimension de notre siège ne cessait de m’étonner et il était question dans les prochains mois d’emménager dans un plus vaste encore. C’était un quadrilatère d’une dizaine d’étages, construit autour d’une cour intérieure et datant du xixe siècle. Le bâtiment s’ornait de quatre façades identiques, surchargées de colonnes, de pignons, de pilastres et de cariatides aux corps généreux. Les éléments de décoration étaient si nombreux qu’il se dégageait de cette prolifération une impression de chaos. Une porte cochère en bois massif dont la hauteur dépassait le deuxième étage ouvrait chaque côté. Pour le passant que j’avais été, le regard se portait toujours sur la porte gigantesque et noire, la seule surface nette et lisse de l’ensemble, et pourvu qu’à ce moment-là l’esprit fût rêveur, il la voyait comme une gueule de fauve grande ouverte. La façade s’organisait autour de cette gueule, pour créer le visage d’un monstre mi-homme, mi-fauve, où les yeux étaient un assemblage de fenêtres, les sourcils des ogives, et les dents les soutènements pointus des balcons. La peinture lavée par les pluies et les neiges formait une peau noire et verdâtre à cette figure étrange, qui semblait hurler des menaces à la ville. Par temps gris, il se dégageait de cet édifice trop grand une impression d’étrangeté qui grandissait encore, lorsque la nuit, des dizaines et des dizaines de fenêtres s’allumaient derrière les verres dépolis. On ne voyait rien à l’intérieur, sinon ces lueurs jaunes. Notre siège était une fourmilière toujours en activité. En raison de nos implantations étrangères, des gens y œuvraient jour et nuit pour répondre aux messages de nos agents d’Amérique et d’Asie.

Fermées et sombres, les quatre portes inquiétaient. Chaque matin, l’une d’elles s’ouvrait pour la limousine noire aux vitres fumées de Dog qui se rendait à son bureau. Le Vojd en avait un aussi, mais ne s’y rendait jamais, préférant celui qu’il s’était fait aménager dans sa demeure située au bord du fleuve. Le bureau du Vojd était une légende. La lumière ne s’y éteignait jamais, car la capacité de travail du Vojd était infinie. Celle de Dog aussi qui souvent rejoignait le maître très tard. Alors, dans la nuit, dans le fracas des gonds, une des portes du siège s’ouvrait soudain. Deux yeux blancs et brûlants se glissaient dans les ténèbres de la cour intérieure de l’immeuble. Après un court instant, la voiture noire de Dog se précipitait dehors, traversant les avenues désertes jusqu’au palais du Vojd. Tous les dirigeants se pliaient à cet exercice épuisant. Pour le Vojd, il n’y avait pas de vie privée. Notre vie à nous, élite de l’élite, était au siège.

Qui ne connaissait pas l’endroit pouvait aisément s’y perdre. Labyrinthe de couloirs aboutis sant à des pièces aveugles. Des portes partout, des recoins obscurs et des petites pièces surchauffées, inattendues, sans parler des sous-sols que nous ne connaissions pas.

V était mon Virgile. Il connaissait cet enfer comme sa poche et me conduisit jusqu’à mon service. Il organisa aussitôt une réunion pour me présenter à mes pareils et discuter avec eux des autres missions qu’il supervisait. Elles avaient toutes le même but : coincer quelqu’un, lui faire cracher le morceau, accumuler les aveux. Les enquêteurs, exposant leurs résultats, parlaient exactement comme V, avec un calme menaçant dans la voix et de pâles sourires lorsque V lançait une plaisanterie, car on plaisantait aussi. Il était même recommandé de plaisanter pour favoriser un bon climat de travail. Je m’essayai à cet exercice lorsque mon tour fut venu d’intervenir. J’eus aussi la faveur de quelques pâles sourires. À la sortie de la réunion, certaines poignées de mains m’indiquèrent que j’avais été apprécié, qu’on me prenait maintenant pour un des « nôtres ». Peut-être l’étais-je d’ailleurs, et que seule l’illusion d’une vie encore personnelle m’empêchait de l’admettre. Au moment de nous séparer, V me tapota l’épaule : « Profite bien de tes deux jours pour te reposer. La tâche qui nous attend là-bas est loin d’être terminée. On se retrouve à X***. » Je le quittai avec regret. Cette petite tape sur l’épaule m’avait beaucoup ému.



Sitôt dehors, je me sentis bizarre, comme un malade qui sort de l’hôpital. À force de vivre entre quatre murs, au milieu de dossiers, j’avais oublié l’animation de la capitale. Je pressai le pas, impatient de retrouver mes parents. En arrivant chez eux, la petitesse de l’immeuble me frappa désagréablement, je ne sais pas pourquoi : ils avaient pourtant une habitation haut de gamme, dans un quartier tranquille.

Mon père m’ouvrit la porte et, nouvelle déception, je le trouvai éteint, vieux et fatigué. Il était content de me voir, mais sa voix naissait d’un souffle court. Cela ne faisait pas un mois que je l’avais quitté, mais ce laps de temps avait été suffisant pour me révéler ce que des années de promiscuité m’avaient caché : sa fatigue héritée d’années de travail intensif. J’avais dû le réveiller, alors qu’il se reposait dans le salon où la lumière du jour, filtrée par les rideaux blancs, donnait une lueur trouble et grise aux meubles et aux tapis. Ma mère, au contraire, en me voyant montra une joie presque juvénile. Sans même me laisser le temps de poser mes valises dans ma petite chambre, elle me fit asseoir et me servit mon gâteau préféré. Puis mes parents me questionnèrent sur mon travail, mon père surtout. Je m’aperçus bientôt que je répondais avec réticence. Lorsque papa me demanda quelle était mon opinion sur Dog, je me contentai de quelques mots évasifs. Je ne dis rien de Grossmann. Rien n’aurait pu autant faire plaisir à mon père que d’entendre des nouvelles qu’il aurait lentement digérées au cours des jours suivants. Mais il me sembla évident qu’il était impossible de trahir quoi que ce fût de l’Organisation. Ma mère, dans la cuisine, me confirma le dépérissement de mon père depuis mon départ. Le matin, il restait longtemps en robe de chambre, lisait le journal puis le reposait avec exaspération. Il mangeait trop et dormait l’après-midi bercé par la radio. Ma mère avait davantage de vitalité, mais cette vitalité se heurtait à la dépression de mon père. Il en résultait une impression de silence que même leurs voix ne parvenaient plus à briser. Bien vite, j’eus envie de sortir. Je vivais, moi. La pression que je subissais dans mon travail en était la preuve. Le mouvement auquel le Vojd m’obligeait était ma vie, la vie.





En retrouvant la rue, j’éprouvai une vague culpabilité de les avoir laissés là, tous les deux, eux qui s’étaient sans doute tellement réjouis de ma venue. Mon père surtout qui ne voyait plus personne, surtout pas ses anciens collègues. La vie est le travail : celui qui ne travaille plus est un mort pour ceux qui travaillent. Que dire à ces vieillards qui ne comprennent plus rien de ce qui se passe, ignorent les intrigues et les dernières promotions ? Parfois, on les invite : « Honneur aux anciens. » Les vivants leur font un simulacre de fête. « Tiens, Zamiatine, te voilà ? Tu as l’air en forme. Le repos te réussit. » Mieux vaut rester chez soi et mon père ne bougeait plus.





Le soir, je revis Gontcharov et les autres. Leur mode d’existence que j’avais mené et aimé me parut étriqué, un peu comme celui de mes parents. Rien n’avait changé. Ils continuaient de se voir dans les cafés, buvaient de la bière, et parlaient de littérature. Gontcharov pestait contre le monde entier, tandis que les autres approuvaient ou protestaient. Un auteur, un certain Jouannaud, venait de sortir un livre sur la toxicité des grandes œuvres littéraires dont on disait le plus grand bien. Un livre pouvait-il être toxique ? Question débattue à l’infini par le petit groupe, sauf par moi qui ne l’avais pas lu. Proust était un des plus grands écrivains de son siècle. Non, rétorquait quelqu’un, Proust n’était qu’un bourgeois. Le plus grand, c’était Tolstoï. Personne, mieux que Tolstoï, n’était arrivé aussi bien à coller à la réalité.

Quelle réalité ? avais-je soudain envie de demander. Il me semblait qu’ils discutaient de choses qu’ils ne connaissaient pas, que leurs conversations étaient vaines. Moi je ne bavardais plus. Je travaillais et mon travail, même s’ils pouvaient le mépriser, avait sur les autres hommes plus de conséquences que leurs discussions. Je ne niais pas encore l’intérêt de la littérature – cet amour subsistait, mais déjà corrompu, comme l’amour d’un jeune homme au contact du sexe –, mais j’estimais désormais que seuls les romans réalistes, qui éclairaient le lecteur sur le fonctionnement de la société, avaient encore de l’intérêt. Mon ami Gontcharov était en total désaccord avec moi. Il parla longuement des ressorts de l’âme et de l’amour que seule la littérature pouvait dévoiler. Je lui opposais les essais, l’histoire, tout en ne niant pas qu’il y eût de la beauté dans les romans. Gontcharov était décidément un sentimental.

À un moment, alors que nous avions un aparté, il me confia que Nathalie avait demandé de mes nouvelles. Cette information me fit plaisir tandis que le souvenir de Nathalie, son visage, sa grâce, me remontaient au cœur. Je battis en retraite, je me sentis plus indulgent. Après tout, qu’importait mon avis sur la littérature ? Même si je les convainquais en leur narrant mes expériences, cela ne changerait rien à leur vie et à la mienne. D’ailleurs, leur légèreté me plaisait : ils étaient protégés par leurs illusions, alors que j’avais commencé à perdre les miennes. Ce fut un sentiment de supériorité paternelle qui me saisit. J’étais dans le vrai, mais je comprenais aussi qu’ils avaient de la chance de vivre en croyant que dans notre monde nouveau, la beauté de l’écrit avait la moindre importance.





Nous changeâmes de conversation. Je m’enflammai pour l’équipe de football de la ville que le Vojd entretenait royalement. Mes camarades me suivirent sur ce chemin. Je me détendis, content de la diversion, en me sentant toujours aussi supérieur, de cette supériorité du citadin qui aime la campagne pour la simplicité qu’il lui suppose. Nous nous séparâmes, contents les uns des autres. Seul Gontcharov parut triste : « Nous avons à peine parlé », me dit-il. Cette réflexion puait une sentimentalité à laquelle je n’étais plus habitué. Si j’y répondais, j’étais certain que Gontcharov ne pourrait pas s’empêcher de s’épancher, de me raconter ses histoires et de me donner des conseils. Des conseils ! À cette idée, j’eus envie de lui répondre que sa mièvrerie m’exaspérait, mais je me retins. Je me contentai de rester silencieux. Puis, en me saluant, il eut encore le temps de murmurer : « Nathalie, ne l’oublie pas ! Elle voudrait tellement te voir. »

Alors, je rentrai à pied, songeant à Nathalie avec des transports d’ivrogne. Sa figure, auréolée par la blondeur de ses cheveux, me hantait. Indifférent à tout, je lui parlais avec une voix grave et inspirée qu’un spectateur aurait trouvée ridicule, mais que je trouvais sublime. Savait-elle que j’appartenais désormais à l’Organisation ? Je me promis de l’appeler pour avoir de ses nouvelles et, qui sait ? obtenir un rendez-vous.





Je l’appelai dès le lendemain matin, après le petit déjeuner que ma mère m’avait préparé. Nathalie parut contente de m’entendre, me posa beaucoup de questions, mais refusa de me voir, ayant, dit-elle, d’autres obligations. Elle paraissait désolée, sincère. Néanmoins, son refus me déprima, et je passai le reste de la journée dans ma chambre, angoissé à l’idée de mon prochain départ. Il ne m’avait fallu qu’une nuit pour perdre la joie que m’avait donnée mon travail. Mon environnement familial et amical y était pour quelque chose et, chose bizarre, j’en voulais un peu à mes parents et à mes amis.

Le dîner avec mes parents fut sinistre. Ils firent un effort pour paraître joyeux, mais ils pensaient aussi à mon départ. Mon père parla de la situation politique et économique. Ce fut pour la critiquer. Revenant au sujet de toute sa vie, il railla l’autoritarisme du Vojd. Je l’écoutais à peine. Il me revenait, du passé, le souvenir de son attachement pour l’homme qu’il critiquait maintenant. Ses propos désabusés me semblèrent assez méprisables et hypocrites. En même temps, parce qu’il était mon père, je sentis toute la peine qu’il y avait dans cet homme désormais écarté de la vie sociale. Je partis mécontent de moi et des autres. Il me tardait d’être replongé dans l’ambiance studieuse de notre mission, tout en appréhendant les premiers instants, pareil à celui qui hésite à plonger dans l’eau froide, en sachant qu’il s’y trouvera bien après les premiers frissons.



Un sentiment de paix m’envahit en entrant dans ma chambre d’hôtel le lendemain soir. Elle avait perdu son aspect hostile. Le fantôme de mes pensées y vivait et m’accueillait.

Regarde, me disait ce fantôme, ce fauteuil où tu as passé tant d’heures te reconnaît. Dans l’air flottent des relents familiers où se mêlent la poussière apprivoisée et ta propre odeur. Tu es chez toi, avec tes habitudes, tes rêves, tes soucis. Une heure peut-être, je restai allongé sur mon lit, songeant à Nathalie, à mes parents, à mon travail. Voici qu’à nouveau, avec l’ennui, s’installait l’angoisse. Vivement que je sois à nouveau absorbé dans mon travail, que je sois occupé, que les jours passent ! Je m’ennuyais. J’avais souhaité ce moment de solitude, et maintenant je n’avais de cesse d’espérer la venue de V pour me distraire.

Je me demande si nous n’avons pas ce désir secret d’être asservis, d’avoir un Vojd, tout simplement parce qu’il parle pour nous, pense pour nous et nous fait agir. Seuls, et un sentiment de vide nous gagne, passés les premiers moments d’euphorie. Je me levai, exaspéré, et j’allai à la réception pour savoir si V était déjà arrivé. L’hôte lier dont la figure désagréable avait cessé de me gêner me répondit que non.





Je sortis. X*** était une ville qui avait poussé trop vite, avec un centre minuscule et une banlieue qui n’en finissait pas. Près de la mairie, quelques magasins lépreux, un cinéma aux films indigents et quelques ombres qui passaient, des couples avec poussette, silencieux. Je m’ennuyais encore. Plusieurs fois, je repassai par les mêmes endroits, toujours plus vides. Enfin, j’avisai un café. J’y entrai. L’air y était saturé de fumée, de bière et d’odeurs grasses. Il y avait deux salles. Dans la première trônaient le bar et son patron, un homme d’une cinquantaine d’années. Mauvaise mine, yeux cernés, il me salua à peine. Je me préparais à pénétrer dans la salle du fond lorsque, y jetant un œil, je me reculai aussitôt : à une table, penché sur son verre, face à un autre homme, je venais d’apercevoir Grossmann. Sous la lumière blafarde, son teint était livide. Il discutait avec vivacité. Son interlocuteur l’approuvait par des signes de tête.

Nos consignes sont strictes : nous n’avons absolument