Main La Nuit en Vérité
Due to the technical work on the site downloading books (as well as file conversion and sending books to email/kindle) may be unstable from May, 27 to May, 28 Also, for users who have an active donation now, we will extend the donation period.

La Nuit en Vérité

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 355 KB
Download (epub, 355 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La nuit du Vojd

Language:
french
File:
EPUB, 234 KB
2

La Nuit du Loup

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 249 KB
© Éditions Albin Michel, 2013

ISBN 978-2-226-29297-1





Pour Christophe G.





« Pour la première fois il y eut comme une pierre tombée dans la solitude indéfinie de ses rêveries : c’était là, contre quoi on ne pouvait rien faire, c’était la réalité. »

Robert MUSIL,

Les Désarrois de l’élève Törless.





« Être vainqueur, c’est vivre. »

Gabriel CHEVALLIER,

La Peur.





L’appartement était très grand. Très vieux. Refait à neuf. Il était en plein cœur de Paris, derrière les jardins du Palais-Royal, tout près des Tuileries. Un Paris idéal. Entre le Louvre et la Comédie-Française. Inévitable pour les circuits touristiques. Il y avait des fontaines. Des bistros en terrasse. Des librairies et des jardins. Il y avait beaucoup de circulation, car la rue de Rivoli était presque inévitable, on était obligé un jour ou l’autre d’y passer, c’était un organe vital, une artère, le mot est juste car le sang y battait et le rythme était soutenu, puissant. Les bus étaient souvent bloqués aux carrefours et les voitures lancées grillaient les feux rouges.

Une vie agitée.

Mais le grand appartement était bien situé, on n’y entendait jamais, absolument jamais, le bruit de la circulation rue de Rivoli. Même quand les fenêtres étaient ouvertes. Même quand il y avait du vent. L’appartement était comme une montagne au-dessus d’une vallée. Il dominait. Étanche aux jacassements et au fracas d’en bas.



L’appartement était clos et se suffisait à lui-même. Il occupait toute la vie de Liouba, qui le nettoyait chaque jour.





Enzo n’était jamais à l’heure au collège. Il y arrivait toujours trop tôt ou trop tard. Ça n’était jamais quand il fallait. Jamais le bon tempo. Certains arrivaient en avance, mais ça n’était pas en avance, puisqu’ils traînaient. Entre eux. Dès qu’ils se voyaient ils marchaient les uns vers les autres, déjà ils souriaient, vaguement, un sourire ironique et joyeux, et puis ils levaient une main, chacun au même instant, dans une synchronicité parfaite, et leurs mains se frappaient, leur salut était un pact; e de complicité. Ils n’étaient jamais en retard ou en avance. Ils étaient là et c’était toujours leur place, ils allaient en cours sans y penser.

Enzo se demandait s’ils étaient nés comme ça. À l’aise. Ensemble. Tout était à leur mesure. Le collège. Les profs. Les interclasses. La cantine. La cour. Et ça n’était pas nouveau. À l’école primaire déjà, ils étaient chez eux. Rien ne pouvait les surprendre. Enzo les regardait comme un enfant à qui l’on a mis un brassard avec un numéro dessus, mais il n’avait jamais su quand il devait entrer sur le terrain. Quelqu’un le lui avait-il dit ? C’était possible. Mais il n’avait pas entendu. Il avait passé des années à passer son tour, sans comprendre pourquoi. Bien sûr il avait eu de brèves amitiés, et quelques parties de ballon avec les autres, quand il était en CM1, et en CM2 aussi. Il avait eu un ou deux fous rires avec des copains, en cours de chant par exemple, et il avait ressenti cette protection naturelle du groupe, instantanée et puissante. Le groupe pouvait tout faire. Il pouvait renverser un prof et le mettre à terre. Enzo en avait vu un pleurer. Un autre balancer des craies, casser une règle en deux et puis sortir. Vaincu et minable.



Enzo préférait arriver en retard plutôt qu’en avance. En avance c’était le pire bien souvent. Sauf quand il pleuvait ou qu’il faisait très froid. Ces jours-là les élèves arrivaient juste pour rentrer en cours, toujours le bon tempo, le sens inné de l’heure, et ils n’avaient pas le temps de se croiser dans la cour, Enzo et eux. Et parfois l’enfant avait le sentiment qu’ils l’avaient oublié.

Ça ne durait jamais longtemps. Très vite ils se souvenaient de son existence. S’il était tombé malade, s’il n’était plus venu, s’il avait disparu, Enzo leur aurait terriblement manqué. On pourrait même dire qu’ils lui en auraient voulu. Qu’ils ne lui auraient jamais pardonné cette absence.

Mais cela n’arriverait pas.

Liouba tenait à ce que son fils apprenne au prestigieux collège tout ce dont elle ne se souvenait plus. Qu’il ait le savoir, et la chance d’utiliser ce savoir. Et elle n’aurait pas supporté de l’avoir dans les pattes quand elle nettoyait le grand appartement. Elle était seule en son royaume. Et jamais elle ne baissait la garde.





Ce jour-là il avait beaucoup plu. Quand il pleuvait il y avait un bref moment de poésie dans les jardins du Palais-Royal, et puis très vite il pleuvait trop, la poésie était gâchée, à la place il y avait de la boue, une lumière voilée, le soir arrivait en plein après-midi et plus rien n’avait de sens. Enzo aimait bien cela. La déroute. La déveine que les autres ressentaient. Quand il pleuvait trop et qu’il était chez lui, Enzo se mettait toujours à la fenêtre. Un souvenir. Quand il était petit, c’est Liouba qui l’entraînait, c’était leur moment de théâtre, comme elle disait, le nez collé à la vitre ils riaient, bien à l’abri l’un contre l’autre, à regarder ceux qui se faisaient saucer.



Ce jour-là il avait beaucoup plu et Enzo ne s’était pas mis à la fenêtre. Il avait été surpris par la pluie en rentrant du collège et il était comme les autres : trempé et agacé. Laissant des traces dans les escaliers et ôtant ses chaussures sur le palier, bien avant de mettre la clef dans la serrure. Dès qu’il était entré il avait entendu les rires et les éclats de voix, les piaillements habituels de Liouba et de ses copines. Elles prenaient le thé dans la cuisine et Enzo savait qu’il devait aller les saluer, ne pas faire honte à Liouba, car il était comme une extension de sa mère, sa place en ce monde : Voilà mon fils ! disait-elle toujours en relevant un peu le menton, et personne n’aurait osé ne pas la féliciter, car « Voilà mon fils » était prononcé comme une sorte de défi, elle aurait pu aussi bien dire Et voilà le travail ! ou bien Qui dit mieux ?, et ses amies, qui pour la plupart connaissaient Enzo depuis qu’il était né, félicitaient toujours Liouba, comme si l’enfant venait de naître et qu’elles le voyaient pour la première fois. C’était sans doute pour cela qu’elles ne lui demandaient jamais son avis sur rien, elles s’adressaient à lui comme si tout dialogue était impossible, comme s’il n’avait jamais appris à parler. Elles disaient : Oh qu’il est beau ton fils Liouba, et cela suffisait, Liouba était satisfaite et Enzo pouvait partir dans sa chambre.



On était vendredi soir. Il y aurait deux jours sans école. Et tant pis s’il pleuvait, ou plutôt tant mieux, Enzo ne sortirait pas. Il resterait dans l’appartement comme un enfant malade. Un animal dans son trou. Inatteignable et invisible. Quelle ironie. Être gros et invisible. Mais pourquoi pas ? Ça n’était pas si difficile, l’enfant avait été surpris la première fois qu’il s’en était rendu compte. C’était en cours de gym. Il portait cet affreux survêtement noir informe (Liouba l’habillait toujours de noir, pour deux raisons : la première était que le noir, disait-elle, était « chic », la deuxième, que ça maigrissait) et ces baskets soldées au Décathlon des Halles, alors que les autres élèves formaient un troupeau de gars branchés et identiques. Nike. Adidas. Nike. Adidas. Adidas. Nike. Leurs baskets étaient magnifiques. Avec leurs semelles à plusieurs strates et leurs coussinets aérodynamiques, elles étaient antistatiques et confortables. Ils n’y prenaient pas garde, et Enzo pensait que sa mère se trompait : ce n’était pas le noir qui était chic, c’était l’indifférence. Porter des baskets Nike et s’en foutre. Ce jour-là en cours de gym il fallait monter à la corde lisse, Enzo ne comprenait pas pourquoi il devait apprendre ça, monter à la corde lisse, quand, dans une vie, doit-on se hisser tout en haut d’une corde ? Et où y a-t-il des cordes ? Apprendre à courir, à sauter, à nager, Enzo pouvait le comprendre, mais monter à la corde lisse ? Quand il avait été désigné, ça avait fait rire les autres, et il y avait de quoi. Faire monter Enzo à la corde c’était un peu comme accrocher de la gélatine sur une tige : ça s’écroulait forcément, c’était couru d’avance et il avait compris que ça les fasse marrer, c’était drôle, il ne pouvait le nier, il était incompatible avec cet exercice, c’était physiologique, mais le prof l’avait désigné parce que son job était de faire marcher des élèves sur une poutre, sauter sur un cheval d’arçons et monter à la corde lisse. Il avait mis son chronomètre en marche et il attendait. Enzo avait les mains tellement moites que la corde glissait entre ses paumes, et autour de ses mollets elle s’échappait comme un animal farceur, impossible de la caler, ses pieds battaient l’air tout autour et elle fuyait, c’était comme un gag, les pieds d’Enzo se cognant, tressautant, et la corde qui se dérobait toujours. Même le prof avait été gagné par le fou rire car il était évident que lui non plus ne regardait plus Enzo, sa grosseur, son survêtement noir informe, mais ses pieds qui faisaient un numéro de claquettes dans le vide. Quelques élèves tapaient des mains en rythme, un avait sorti son portable et filmait en douce, Enzo avait terriblement mal aux bras mais tous regardaient ses pieds, qui sautillaient comme si on avait allumé un bûcher juste en dessous, et c’est là que c’était venu, dans ce découragement, cette certitude que jamais il ne décollerait, jamais il ne progresserait d’un seul centimètre sur cette corde lisse : son esprit s’était barré ailleurs. Et Enzo était devenu invisible. Cela était peut-être dû à la fatigue, à l’immense lassitude de savoir qu’il ne parviendrait jamais à caler la corde entre ses pieds et à grimper, et soudain, il avait pensé à autre chose. Soudain, il n’était plus là. Il s’était vu haut, bien plus haut que le sommet de la corde lisse, bien plus haut que le gymnase, il était entre deux galaxies qui n’avaient pas de nom et qui lui disaient une chose, une seule : C’est déjà fini.



Jamais, dans aucun des livres que lisait Enzo (et Dieu sait s’il lisait, tellement, que Liouba pensait que sa grosseur venait aussi de là, sa mollesse était due au fait qu’il était toujours posé sur ses fesses), dans aucune histoire il n’avait lu pareille formule magique : « C’est déjà fini. » Et il avait su que tous les élèves assis sur le revêtement du gymnase étaient morts. Leurs rires devant ses pieds frétillants et dansotants étaient déjà anciens, et disparus, ne perdurant dans aucune mémoire, même le film sur le téléphone portable n’avait ni réalité ni consistance. Leur vie était en retard. Comme la lumière d’une étoile. On la reçoit quand c’est déjà fini. Over. Terminé. Mort. Et si Enzo lui-même parvenait à oublier cet instant, sa honte, sa douleur, les crampes dans ses pieds virevoltants, si Enzo parvenait à oublier son envie de pleurer et sa lassitude du collège, du groupe, de la gymnastique, s’il parvenait à effacer cela de sa mémoire, alors ce serait réellement fini. Le monde n’en porterait aucune trace. Ça n’aurait jamais eu lieu.





Hélas, Enzo n’y parvint jamais tout à fait. Il ne fut jamais totalement amnésique de ce cours de gym avec la corde lisse, mais ce qu’il retint de cette heure où il avait été le seul élève à travailler, c’est que durant quelques secondes, il avait réussi à s’échapper. Et il avait hâte de recommencer. Voir dans quelles circonstances l’expérience pouvait se répéter. Surplomber le monde depuis l’espace noir entre deux galaxies. Et être au calme.



Il pleuvait et Enzo n’avait qu’une envie : s’asseoir dans son lit avec des tartines de Nutella et un livre de Jack London. Mais prendre le pot de Nutella devant ses copines était comme insulter publiquement Liouba, la désigner comme ce qu’elle craignait le plus : une mauvaise mère. Bien sûr, il y avait des pots de Nutella dans les placards. Bien sûr, c’était Liouba elle-même qui les achetait, « ces saloperies », comme elle disait, mais elle avait cette capacité incroyable de dissocier ses actes de ses convictions, aussi pouvait-elle interdire à Enzo le Nutella qu’elle lui avait elle-même acheté. Qu’il le prenne donc en cachette, la nuit s’il le fallait, mais qu’elle n’en sache rien. C’est injuste, disait-elle parfois, un petit blond maigrichon qui mange une glace, ça n’est rien, mais toi Enzo, sitôt que tu mords dedans on se dit que tu l’as bien cherché. Non c’est injuste, c’est vrai, et pourtant, personne ne peut penser autre chose, on ne peut en vouloir à personne : on te voit manger du chocolat on est écœuré, et toi non plus tu n’y es pour rien, tout le monde aime le chocolat, j’aime le chocolat, je ne pourrais pas passer une journée sans en manger, pas une seule. Enzo était d’accord. C’était vrai. Un gros qui mord dans une glace ou une tartine de Nutella semble n’avoir fait que ça depuis qu’il est né. Un gros essoufflé après avoir couru est pathétique et lamentable, tandis qu’un garçon tout fin et essoufflé qui se tient les hanches en grimaçant, c’est joli, on voit tout de suite qu’il vient de battre un record. C’est forcément pour son bien, c’est sain et profitable cet essoufflement. Mais un gros, il semblerait qu’il va mourir sur l’heure, non ? Il pourrait mourir sur l’heure, avec son cœur entouré de gras, tout enveloppé de cette masse visqueuse, une main blanche et humide qui chercherait à l’écraser comme une noix entre deux pinces. Enzo avait vu des photos. Un élève lui avait envoyé sur son téléphone portable la photo d’« un cœur de gros », recouvert d’une masse jaunâtre comme du beurre rance. Enzo n’était pas si gros que ça, pas autant que les autres le disaient, le docteur ne parlait jamais d’« obésité », il disait « surpoids attention Enzo surpoids », c’était juste avant la ligne d’obésité, qu’Enzo savait ne pas avoir franchie, mais ça, personne ne voulait le savoir, aussi l’enfant n’expliquait-il pas la différence entre surpoids et obésité, bien qu’il sache qu’il était simplement plus lourd que les autres, et que si les autres eux-mêmes se mettaient à manger du Nutella la nuit, très vite ils seraient tous pareils, et au lieu de recevoir « un cœur de gros » sur son téléphone portable, il recevrait « un cœur », ce qu’il pourrait légitimement prendre comme un message d’amour.

Encore une fois, on pouvait faire bien des choses avec cette foutue réalité, on pouvait l’embellir, comme dans les romans, et le pire était qu’elle se laissait faire à un point étonnant. Mais cette envie de lire tout en mangeant du Nutella, assis sur son lit tandis qu’au-dehors il pleuvait et que deux jours sans école s’ouvraient à lui, cette envie-là était aussi réelle que puissante. Enzo ne parvenait pas à penser à autre chose. Il avait faim. Il retourna dans la cuisine. Depuis le couloir, il les entendait. Il les aimait bien, toutes ces filles qui se prenaient pour des princesses sitôt que Liouba leur ouvrait la porte du grand appartement. Elles n’osaient rien toucher, elles hochaient la tête en silence, parfois l’une d’elles murmurait Putain c’est beau, et Liouba pinçait les lèvres avec un petit air entendu, non seulement putain c’était beau, mais en plus, elle était responsable de tout ça : les tapis afghans, les vases chinois, le cristal de Bohême, les statuettes africaines, la table en lave de volcan d’Italie, Le monde entier dans une seule pièce les filles, c’est moi qui vous le dis ! et elle faisait le tour du globe rien qu’en passant le doigt dessus.





Depuis la porte de la cuisine Enzo les regardait et se demandait quel âge elles avaient, les copines de sa mère. Elles n’étaient pas si vieilles, elles avaient à peu près l’âge de Liouba, qui l’avait eu à dix-sept ans et était encore « dans les vingt » comme elle disait (elle avait fêté ses vingt-neuf ans en novembre). J’ai encore l’âge de m’amuser, non ? Ne m’appelle pas maman devant les autres, Enzo, j’ai même pas la trentaine, bon Dieu ! Liouba s’accrochait à ses vingt-neuf ans comme si juste après il y avait une chute inévitable qui la ferait atterrir dans un immense filet se resserrant un peu plus chaque année, le piège du temps qui marquerait de ses rets son visage, son corps, et alors il faudrait acheter les premières crèmes antirides, et ne plus s’entendre appeler « mademoiselle », et renoncer au grand amour, qui sait ? Déjà qu’avec un gosse…, soupirait parfois Liouba, qui pouvait tout aussi bien changer d’avis et prétendre qu’avoir un gosse « ça te pose ». Parfois, Enzo était un plus. Parfois, un moins. Parfois Liouba l’appelait « mon bébé », et quand elle avait oublié de faire le repas, ou que le frigidaire était vide, elle soufflait : Oh ? J’ai quand même droit à ma vie, non ? et Enzo ne voyait pas le rapport. D’ailleurs il aimait bien quand elle avait oublié de faire à manger, car alors elle commandait des pizzas et lui donnait même l’autorisation de boire du coca, ainsi c’était une belle soirée, et ils étaient heureux.





On ne savait jamais de quoi Liouba et ses amies allaient parler. Elles avaient cette capacité étonnante de pouvoir parler de tout, absolument tout, avec le même sérieux. Elles pouvaient évoquer les syndicats qui s’en foutaient plein les poches, comme le prix des pommes : 4,90 euros le kilo de pommes, on est d’accord les filles, ça vous met LA pomme à un euro, soit presque 7 francs une seule pomme, on est bien d’accord ?, ou la tenue d’un vernis à ongles. Dès qu’elles abordaient un sujet, il devenait important. Dès qu’elles pensaient à quelque chose, elles l’avaient à cœur. Enzo les avait même entendues débattre de la qualité des serviettes hygiéniques de nuit, il était reparti aussi vite que possible, son cœur enrobé de gras pesait dans sa poitrine, et quand il avait dû, une heure plus tard, venir leur dire au revoir ainsi que Liouba et la politesse l’exigeaient, elles discutaient de la préfecture de police et des lois injustes concernant les émigrés. (Ce qui n’avait pas empêché la plus virulente d’entre elles, qui leur promettait de leur apporter les derniers formulaires concernant les passeports biométriques, de s’interrompre, saisie par l’incroyable beauté d’un col en faux lapin que portait une autre, sur sa doudoune verte.)





Ce jour-là, elles parlaient de la pluie, c’était la fin de la journée, elles n’avaient plus grand-chose à se dire depuis deux heures qu’elles étaient ensemble dans l’immense cuisine dont par instinct elles n’occupaient qu’une toute petite partie, toujours la même, la table en bois usé près de la fenêtre, ignorant les hauts tabourets de cuir derrière le comptoir en marbre de Carrare. Elles parlaient de la pluie et Enzo sut qu’elles auraient pu avoir envie elles aussi de manger du chocolat en lisant au lit. Les rafales venaient taper contre la vitre, elles tenaient leur mug des deux mains, c’était bon de n’avoir rien de plus important en tête que le temps qu’il faisait, et qui était le même pour tous, sans injustice.



La cuisine sentait le pain grillé, l’enfant aimait ça autant que l’odeur des oignons frits quand il rentrait du collège et que Liouba s’était mise en cuisine pour lui. Les filles regardèrent Enzo avec une fatigue tranquille, il dit qu’il n’avait pas goûté, qu’il avait envie de tartines de Nutella, et Liouba poussa un long soupir, qui ne lui était en rien adressé, Liouba soupirait toujours quand il lui demandait quelque chose devant ses copines, elle aimait leur montrer à quel point ça ne s’arrêtait jamais quand on avait un gosse, pas une minute à elle, pas un instant de répit. Elle dit Non. Pas de goûter, on mange bientôt, recommence pas avec ça Enzo. L’enfant regarda ailleurs en se mordant les lèvres, il y avait des moments où regarder Liouba quand elle parlait pouvait la mettre de mauvaise humeur, quelque chose dans la présence d’Enzo la blessait au plus profond, et il ne fallait pas insister. Il dit Très bien très bien ok, en regardant les tomettes noires et blanches, et sortit en adressant un petit salut de la main. Il est mignon, dit une fille avec un air désolé. Oui, répondit Liouba. Et Enzo alla taper dans ses réserves. Il avait des paquets de gâteaux et de céréales sous son lit, ce que savait parfaitement Liouba, et parfois elle les jetait tous en hurlant, parfois elle les poussait contre le mur quand elle passait l’aspirateur, parfois Enzo la soupçonnait de taper dedans elle aussi, la réserve sous son lit faisait partie de ces choses dont sa mère ne savait ni comment se dépêtrer, ni ce qu’elle devait en penser. Bien sûr, c’était mal. Mais elle fermait les yeux parfois, à cause de cette fatigue qu’il y avait à éduquer sans cesse son fils, à devoir tout lui apprendre absolument tout de la vie, et elle qui avait encore « dans les vingt » n’en savait pas tant. J’ai pas réponse à tout, avouait-elle parfois avec des larmes au coin des yeux, et Enzo la prenait contre lui et disait C’est pas grave m’man, et il sentait les épaules de sa mère qui se relâchaient, elle disait C’est vrai on s’en fout après tout, et pour quelques instants elle oubliait le rôle impossible de la bonne mère. Elle avait vingt ans et des poussières. C’est tout.





Pour s’endormir, Enzo pensait souvent à ce qu’il aimait. Enzo aimait marcher le long des quais. Tous les jours, sous toutes les lumières, à toutes les heures, Paris était beau. L’enfant aimait imaginer les milliers de passants qui avaient été là avant lui, et les milliers qui seraient là après. Il leur offrait la ville, il disait Je vous la donne, je vous donne tout, l’île de la Cité, le pont des Arts, l’Académie française, et puis les péniches et les pavés, la mousse des berges, les bouchons de liège et les traces d’huile sur l’eau sale, l’abandon des saules pleureurs et les cris des mouettes, les cloches des églises, mes pas, mes grosses fesses, mes poils moches sous mon nez, mes mauvaises pensées, mes mauvaises habitudes, oh tellement de mauvaises habitudes, et puis ma mère tiens, je vous donne ma mère aussi, faites-la rire, faites-la danser elle adore ça et c’est de son âge et pour longtemps, j’aimerais qu’elle danse longtemps et qu’elle soit chez elle. Une fois. Alors il regardait tous ces immeubles, ces hôtels particuliers, ces bureaux, ces musées, et le théâtre du Châtelet, et il se demandait quand il y aurait un endroit pour sa mère. Il n’avait jamais aimé le grand appartement. Il n’avait pas aimé tous les Merci qu’il avait fallu dire pour pouvoir rentrer dedans, tous ces mots que Liouba répétait sans cesse : Oh merci c’est merveilleux mais que c’est beau pu… que c’est beau je veux dire oh oui on va être bien, hein Enzo ? Dis quelque chose, bon D… dis merci, à la fin ! Dans la vie, se disait Enzo, il y a ceux qui disent merci et ceux qui se croient généreux, mais dire merci était la vraie générosité. Dire merci était gentil, un véritable effort. Être celui à qui on doit le dire, à qui on doit tout, n’est rien, mais remercier encore et encore, parce que sans ça on est fichu, parce que sans ça on est un ingrat un salaud même pas éduqué, alors ça oui Enzo trouvait que c’était difficile. Lui, par exemple, n’avait jamais aimé le grand appartement, ça ne lui plaisait pas de dormir dans la même chambre que sa mère, comment expliquer ça ? Comment dire : Merci mais j’ai honte le soir, vous comprenez… mes mauvaises habitudes, merci, je peux pas m’en empêcher chaque soir je me jure que c’est la dernière fois, que plus jamais oh mon Dieu non plus jamais je ne recommencerai mais je recommence et ma mère… merci… quelle offense qui me pardonnera cette offense… Merci. Lui, par exemple, qui offrait Paris à tous les passants, ceux d’hier et de demain, personne ne lui disait merci et ça tombait bien, il détestait ce mot, il avait souvent envie de dire « merde » à la place, ça le faisait marrer parfois quand il imaginait ça : Oh merde, quel bel appartement vraiment merde me masturber à côté de ma mère qui dort mais merde c’est vraiment trop vous croyez pas, en tout cas merde encore, mille merdes à vous ! Et elle, quand elle rentrait de boîte de nuit le samedi soir, c’était pas mieux, les chaussures à la main, tout doucement, avec sa mauvaise haleine de mauvais cocktails elle se penchait sur lui et il l’entendait dire tout bas Il dort, et les efforts qu’il faisait pour respirer par le ventre, son gros ventre, pour rester zen et ne bouger ni les paupières ni les lèvres, et il entendait avec quelle délicatesse, quels efforts pour quelqu’un qui avait bu et dansé des heures, Liouba posait ses chaussures et prenait la couette sur son lit, allait la poser dans le grand salon cosmopolite où un type l’attendait et repartait au petit jour. L’enfant restait seul dans la chambre mais pas question d’en profiter oh non, c’était des nuits qu’il n’aimait pas, il avait toujours peur qu’on fasse du mal à sa mère, qui ne se méfiait de personne et riait de son petit rire rauque et gamin sitôt qu’on lui disait « ma belle » ou « ma jolie ». Même le fromager pouvait la faire rougir, elle semblait n’attendre que ça, un mot flatteur, elle était toujours prête à y croire, mais c’était un gouffre sans fond, il n’y en avait jamais assez, elle attendait trop de choses de trop de monde, et comment ne pas être blessée sans cesse quand l’indifférence d’un simple commerçant vous fait mal ?



Enzo aimait marcher le long des quais, près des pêcheurs qui ne pêchaient rien, et il pensait au chagrin qu’avait eu Liouba le jour où il avait fait mine de ne pas la voir dans la rue, une fois qu’il rentrait chez lui, marchant à côté de Charles, un camarade de primaire qui avait redoublé, et à qui il expliquait le rythme du collège et comment il fallait s’y prendre : C’est un peu la vie d’étudiant là-bas, jamais les mêmes horaires, huit profs différents, t’as intérêt à être hyper-organisé, je t’aiderai l’année prochaine gars, tu peux compter sur moi, je te laisserai pas tomber mon frère. Enzo savait qu’il en faisait trop et Charles aussi le savait, c’était un moment surjoué, mais pourquoi ne pas y croire, Enzo se serait damné pour défendre n’importe quel camarade contre n’importe quel moulin à vent. Et sa mère, sur le trottoir d’en face, avec son maquillage bleu, son slim panthère, ses cheveux trop blonds et son faux sac Vuitton, quelle catastrophe, comme il l’avait détestée alors ! Si seulement elle avait accepté qu’Enzo l’appelle plus souvent « maman », jamais elle ne se serait habillée avec autant de mauvais goût, si seulement elle avait compris qu’elle ne serait jamais à la hauteur des femmes du quartier, le premier arrondissement, le premier, MAMAN ! C’est chic ! Est-ce qu’elle était aveugle ? Est-ce qu’elle fermait les yeux sous les arcades du Palais-Royal devant les boutiques Stella McCartney et Shiseido ? Elle achetait son pain et ses cigarettes rue du Faubourg-Saint-Honoré, et elle n’avait toujours rien compris, rien appris ? Elle avait traversé sans rien dire, l’offense en plein cœur, elle n’avait pas bronché, elle qui aurait pu, qui aurait eu le droit de gifler son fils, de le ramener à la maison en le tirant par l’oreille, elle avait juste relevé la tête et calé son faux sac Vuitton contre son épaule, comme on cale un fusil, et quand l’enfant était rentré, elle n’avait rien dit non plus, n’avait exprimé aucune colère, au contraire, elle lui avait souri plus que de coutume, un sourire doux et calme qu’Enzo ne lui connaissait même pas, et quand elle l’avait regardé manger, elle avait eu de ces petits hochements de tête qui semblaient approuver tout ce qu’il faisait, et l’enfant avait été mal à l’aise. Elle le regardait non pas comme s’ils avaient été à quelques centimètres l’un de l’autre, sur la petite table en bois usé de l’immense cuisine, non, elle le regardait comme un objet qu’elle aurait posé sur une étagère, un tableau qu’elle aurait cloué au mur et dont elle évaluerait l’effet esthétique. Elle était dissociée de lui. C’était la première fois. Et ça avait été pour Enzo la pire des punitions.





Oui, il fallait qu’Enzo pense à ce qu’il aimait pour s’endormir, y pense avec acharnement, comme agrippé au rebord de la nuit. Est-ce que tout le monde faisait ça ? Est-ce que la nuit était la même pour tous ? Il n’avait jamais entendu personne raconter une frayeur qui soit proche de la sienne. Ses peurs ne ressemblaient pas à celles des autres, qui étaient des peurs communes et transmissibles, certains disaient : Jamais 13 à table, je tiens ça de ma grand-mère, Mon père m’a toujours dit de me méfier des femmes rousses. Il y avait aussi des cauchemars de ruelles sombres, de trains qui ne partaient pas. La phobie des serpents ou de la foule. C’était le summum de leurs frayeurs. Personne ne semblait avoir les mêmes peurs qu’Enzo. Personne ne racontait ses nuits comme il aurait pu les raconter, et au réveil, on lui demandait s’il avait bien dormi. Il aurait préféré qu’on lui demande d’où il revenait.

Les profs disaient : Tu as laissé ta tête sur le lavabo ? On s’est levé du pied gauche ?, le genre de phrases que l’enfant avait envie de dessiner, car peut-être que si on avait montré concrètement aux profs ce qu’ils disaient, ils se seraient rendu compte que ce n’était que des conneries. Des conneries sans fioritures, sans scories, des conneries à l’état pur. Non, Enzo n’oubliait pas sa tête sur le lavabo. Enzo ne faisait ni des beaux rêves, ni des cauchemars. La nuit, Enzo avait un corps flottant, trop sensible, un esprit décuplé… Comment expliquer ça ? La nuit murmurait des choses invisibles à l’enfant, c’était comme un souffle, il le ressentait, présent et mouvant, cela avait la forme d’un petit nuage. À qui aurait-il pu dire cela : la nuit, ça souffle et ça fait peur.



Le problème n’était pas que ça souffle. Le problème était : pourquoi est-ce que ça fait peur ? Pourquoi est-ce que ça n’est pas rassurant, au contraire ? Cela avait commencé dans le grand appartement. Avant, l’enfant s’endormait en lisant au lit, et ses peurs étaient d’aller à l’école, de ne plus se souvenir de sa récitation, et aussi de ne pas savoir combien de temps Liouba et lui allaient rester. Il avait déménagé six fois depuis qu’il était né, changé d’école quatre fois, et souvent il se faisait penser à un escargot : gras, lent, avec sa maison sur le dos (quelques livres, des fringues, ses affaires de classe, et sa vie était bouclée). Dans une classe, il était toujours celui qui arrivait : Alors, nous avons un nouveau venu, Enzo Popov, on ne rit pas, Enzo Popov, on va le mettre… on va le mettre… bon on verra plus tard. Il était toujours « le nouveau », dans des lieux qui se ressemblaient. Les murs étaient hauts, les fenêtres petites, les instituteurs avaient « des yeux derrière la tête », et ils n’aimaient pas « qu’on fasse le malin ». Les élèves étaient liés par groupes de trois ou quatre, selon les affinités, sauf quand Enzo arrivait, ils formaient alors un seul groupe, une classe unie. Contre lui. L’enfant le comprenait : un gros qui s’appelle Enzo Popov, ça fait rire instantanément, c’est un rire comme la peur, évident et transmissible, on ne peut pas expliquer pourquoi, mais de tout temps et pour toutes les générations, un gros qui s’appelle Popov, c’est à mourir de rire.



Dans le grand appartement, Enzo dormait près de Liouba, dont le lit était si proche du sien que souvent elle lui en fichait une quand elle se retournait (et Dieu sait si elle se retournait, elle faisait des bonds, balançait ses jambes, grognait, on aurait dit une jeune girafe en cage). Elle n’entendait rien, le souffle de la nuit ne passait apparemment pas par elle, il contournait son lit pour murmurer directement à l’oreille de son fils. Peut-être que s’il avait donné des coups de pied et de poing comme sa mère, le souffle l’aurait évité lui aussi. Mais cet enfant trop gros, trop immobile, qui tentait de penser à ce qu’il aimait, était la cible idéale, quelque chose dans son aspect donnait envie de se poser, ce ventre qui dépassait du pyjama, ce cou épais, ces cuisses de porcelet, le souffle sûrement se disait : Tiens, mais je ne serais pas mal du tout sur cette île, ce bébé baleine, cette dune… Est-ce qu’on pouvait confondre Enzo avec la nature, est-ce qu’il avait l’air échappé des eaux, de quoi avait-il l’air ? De quoi est-ce que j’ai l’air ? se demandait-il souvent, et cela sans se regarder dans la glace, mais en se palpant quand il était allongé, car, pensait-il, c’est ainsi qu’il se ressemblait le plus, étalé, à terre. Et se regarder nu, face au miroir, jamais il ne le ferait, jamais il ne serait ce garçon qui en lui faisant face lui ferait honte. Enzo ne voulait pas être son ennemi. Il voulait aimer le jour, la nuit, la peur, Liouba, et lui-même si c’était possible.





Il n’y eut pas deux jours de pluie, ce week-end-là. Le samedi l’enfant se réveilla, un rayon de soleil sur la joue, comme une caresse timide. Il resta un peu au lit, attendant que ça chauffe plus, mais on était début avril et le soleil était lointain, alors il se dit : Lève-toi, mon petit, et cela le fit sourire, qui aurait pu lui dire Lève-toi, mon petit au XXIe siècle ? Pourtant, c’est comme cela qu’il aurait aimé qu’on s’adresse à lui parfois, avec cette autorité calme, aussi avait-il tout un stock de ce qu’il appelait « les ordres anciens » qu’il piochait dans les livres et s’adressait à lui-même : Allons, ne fais pas l’ingrat ! Approche, mon enfant, Tu es en âge de comprendre jeune homme. Il en riait parfois, car c’était aussi tendre que ridicule.



Il y avait un courant froid dans l’appartement, et Enzo sut que Liouba faisait les vitres du salon, pour la deuxième fois de la semaine. Elle y mettait une telle ferveur, il avait toujours peur qu’elle tombe, quand il voyait son buste penché au-dehors près des hautes branches du marronnier, il pouvait comprendre cette tentation : se lancer dans les branches de l’arbre et advienne que pourra. L’enfant regardait sa mère depuis le seuil, elle portait un simple tee-shirt, lui frissonnait tant l’air du dehors était vif, mais elle était en sueur, comme toujours quand elle faisait le ménage, toujours on aurait dit que sa vie était en jeu, qu’elle se battait contre les objets, et elle transpirait comme transpire un athlète. Peut-être que sans ce combat elle n’aurait jamais trouvé la force de se lever chaque matin pour faire ses huit heures. Car elle faisait ses huit heures. Pourquoi ? Enzo lui avait demandé : Puisqu’ils ne sont pas là, pourquoi est-ce que tu fais trente-cinq heures de ménage toutes les semaines ? Il s’attendait à la réponse : Parce que je suis payée pour, ou : Je remplis mon contrat, ce genre de choses tout à fait en accord avec le sens de l’honneur de Liouba, mais elle avait ouvert les yeux avec stupeur et avait murmuré : Parce qu’ils pourraient revenir, et Enzo n’avait jamais imaginé cela. Pour lui, si sa mère avait remercié en boucle quand elle avait eu ce travail (elle disait « quand on m’a offert le poste »), c’est parce qu’elle avait trouvé la planque : elle était logée avec son fils dans un grand appartement des beaux quartiers pour faire le ménage de patrons absents. Mais la vérité, c’est qu’elle avait peur d’eux. Quand elle nettoyait la cuvette des w-c, quand elle faisait les vitres, elle avait peur d’eux. Quand elle commençait sa journée, quand elle prenait sa pause, elle avait peur d’eux. Elle ne se battait pas contre les objets, elle n’avait pas la tentation de se jeter dans les branches du marronnier, elle luttait contre un ennemi invisible qui la surveillait, toujours elle était sous le regard des maîtres de céans, à qui elle devait tout : le gîte, le couvert et la paye au noir. Elle vivait comme une femme mise sur écoute, et Enzo se demandait si cela n’était pas en rapport avec ses origines russes, ce qu’il ne lui demanderait jamais, car il était interdit de parler à Liouba de son lieu de naissance, de ses parents, il ne lui échappait jamais un mot de russe, pas même un juron, et à part son nom et son prénom, rien ne la désignait comme étrangère. Elle n’avait aucun accent. Enzo ne savait rien à la vérité, pas même qui était son propre père. Liouba le savait-elle ? À dix-sept ans on n’a pas tant d’amants, à moins… À moins qu’il ne soit pas né d’un amant. Mais cela, Enzo ne voulait même pas y penser. Il se disait que s’il était né, c’est qu’il l’avait sûrement voulu. Liouba ne lui avait jamais parlé de son père. Pas une remarque, une allusion, et ce n’était pas une absence, c’était un blanc. Enzo pensait que sa mère lui avait tout dit quand il était né, elle avait lâché la vérité au-dessus de son berceau, et c’était à lui de se remémorer l’histoire qui lui avait été soufflée à l’oreille, le secret de sa naissance, qu’il avait gardé quelque part en lui… mais où ? Ne sois pas impatient, que diable ! se disait-il. Mais cela ne le faisait pas rire. Pas du tout.



Liouba faisait les vitres du salon et Enzo voulait lui dire bonjour, ce qui n’était pas simple, car elle sursautait sans cesse, elle hurlait littéralement dès qu’on s’adressait à elle, car on la surprenait toujours. Elle s’en plaignait elle-même, elle ne supportait pas ses propres cris, elle hurlait et aussitôt s’excusait en disant : Mais tu le sais, tu le sais pourtant…, et ne finissait pas sa phrase. Oui, Enzo le savait pourtant qu’il ne fallait pas s’adresser à elle avant qu’elle ne vous ait vu, mais hélas parfois elle sursautait aussi quand elle vous voyait, et cela avant même que vous ayez pu dire un seul mot, et l’enfant était saisi de frayeur à son tour, car même en anticipant le cri strident, effroyable de sa mère, il en était surpris à chaque fois et dans ces moments-là remerciait son cœur d’être protégé par tant de gras, car s’il avait été plus léger sûrement son cœur se serait décroché, il l’aurait recraché par la bouche. Mais si Liouba sursautait et hurlait à chaque fois qu’on la surprenait, ce n’était pas par peur que les patrons surgissent, c’était à cause de cette concentration acharnée qu’elle mettait en toute chose, et laver les vitres était en soi un exercice d’autohypnose. Si elle faisait monter une mayonnaise, tournait une béchamel, son poignet s’activait, et son esprit était emporté. Ce qu’elle ignorait, c’est à quel point Enzo appréhendait de s’adresser à elle et les précautions qu’il prenait : frapper doucement à la porte, tousser un peu, la prévenir de loin avant d’entrer, tout ça n’avait jamais empêché les hurlements de Liouba, et parfois il se surprenait à dire « c’est moi » avec les deux mains en l’air. Parfois aussi, cela les faisait marrer tous les deux, sa mère riait comme si elle était passée à côté d’une catastrophe, quel soulagement, ça n’était rien encore une fois, et quand ils riaient ainsi, Enzo sentait à quel point leur différence d’âge était mince.



Liouba avait les lèvres serrées, elle passait son chiffon inlassablement sur la vitre, au même endroit exactement, alors Enzo renonça à lui parler, car comment expliquer aux flics que sa mère soit morte en tombant par la fenêtre simplement parce qu’il lui avait dit bonjour ? C’était trop compliqué pour la police française, et humiliant pour une fille jeune comme Liouba : mourir le chiffon à la main ! (Il la connaissait, elle ne l’aurait pas lâché, la peur que les patrons reviennent au moment même où elle se serait écrasée sur le trottoir et la soupçonnent de ne pas avoir fait ses heures.)





Dans la cuisine, le petit déjeuner de Monsieur était prêt sur le plateau en argent, pas celui de Madame. Madame le prenait au lit, donc si elle rentrait, Liouba aurait bien le temps de s’y mettre. Mais Monsieur était toujours pressé et il aimait que Liouba anticipe, c’était un verbe qu’il lâchait à tout bout de champ : « anticiper », et Enzo soupçonnait sa mère de l’avoir attrapé, comme on attrape un virus. Il se prépara un petit déjeuner de samedi matin, lent et délicieux. Dehors les oiseaux se réjouissaient que la pluie ait cessé et piaillaient en désordre dans les peupliers de la cour. Tout était bien. Le samedi sa mère finissait à 10 heures et ils avaient prévu d’aller au cinéma l’après-midi, un film avec Julia Roberts sur les Champs-Élysées, une séance à laquelle Enzo était sûr de ne croiser aucun élève de sa classe. Ainsi, le week-end serait vraiment ce qu’il se promettait d’être : une trêve. L’enfant étala le Nutella sur le pain grillé et se dit qu’il avait eu raison de s’acharner à naître.





Et puis ce fut lundi. Lundi matin. Cours d’anglais à 8 heures avec monsieur Martin, que les élèves appelaient « Martine », évidemment, puis il y aurait deux heures de math avec madame Sanchez, une heure de gym avec le vieux monsieur Gilles et ainsi de suite jusqu’au soir. Avant de partir, Enzo regarda Liouba décrocher les rideaux, une petite fourmi accrochée à un tronc d’arbre, Maman pourquoi fais-tu ça, tu les as lavés il y a pas dix jours ces rideaux, va te recoucher, va prendre un bain chaud, va voir Paris, les vitrines des grands magasins et les camelots que tu aimes tant, pensait l’enfant, mais inutile de le dire, c’était un combat perdu d’avance et il ne voulait pas que sa mère croie qu’il trouvait son travail absurde, surtout qu’elle ne croie pas ça, il n’était pas loin de l’admirer au contraire.



Liouba hissait les bras, tentait de décrocher les rideaux trop hauts et trop lourds, elle tirait un petit bout de langue comme toujours en cas de concentration extrême, Enzo renonça à lui dire au revoir, il ne voulait pas qu’elle commence sa journée par avoir peur, et il sourit en pensant qu’à la corde lisse sa mère aurait été première de la classe.



Tous les matins on franchit des grilles, des portes, des tourniquets, tous les matins on va quelque part, mais qui en a envie ? Les élèves du collège semblaient en avoir envie. Ils entraient dans la cour du même pas qu’ils avaient marché dans la rue, ils ne voyaient pas la frontière, ils glissaient littéralement de la rue à la cour, de chez eux au collège, sans efforts ni appréhension. Enzo ne pensait à rien, son corps pensait pour lui, il avait des fourmis dans les cuisses et tellement mal au ventre qu’il craignait de devoir se ruer aux toilettes avant le premier cours. Les toilettes étaient ce qu’on pouvait faire de pire dans ce prestigieux collège, on les nettoyait de loin et au jet d’eau, c’était des lieux glacés et puants, pas des lieux d’aisances, pas du tout, des lieux de gêne et d’embarras, qui disaient clairement que chier au collège était une faute de goût. Mais le lundi matin il n’était pas rare qu’Enzo s’y rue et s’y soulage tout en regardant sa montre, mon Dieu combien de temps cela allait-il prendre, et son sac à dos posé par terre déjà mouillé et puant, et pas de papier évidemment, il arrachait une feuille d’un cahier et sa crotte glissait dessus, et c’était l’odeur de l’école : l’humiliation et la merde.



Enzo aimait bien le cours d’anglais. C’était une langue qu’il trouvait distinguée et polie, il aimait dire « darling », « I’m sorry so sorry », ou « shit » en faisant glisser le mot, qui devenait une chute, une reddition, tout était beau en anglais, les gros mots mincissaient sous l’effet de la prononciation, la langue contre les dents quel raffinement, l’enfant rêvait en regardant les photos dans le livre, Buckingham Palace, Hyde Park… Il le sentit dans son dos. Le signal. Le petit coup de règle qui signifiait : On est là et on t’a pas oublié. Enzo avait pris soin de s’asseoir à une table derrière laquelle il n’y avait personne, mais un élève avait changé de place apparemment et s’était assis juste derrière lui. La semaine commençait, avec le coup de règle sur la colonne vertébrale, les choses se mettaient en place, et Enzo allait devoir faire comme s’il ne se passait rien. Il devait se vider de tout sentiment, et la concentration qu’il y mettait l’empêchait de suivre le cours, et alors qu’il voulait ne fixer que monsieur Martin, debout devant le tableau des verbes irréguliers, il jeta des coups d’œil furtifs dans la classe, avec ce sourire imbécile qu’il détestait, mais c’était plus fort que lui, souvent il souriait au début des hostilités, ses lèvres se contractaient sous le coup de l’angoisse et lui donnaient l’air d’un benêt, il aurait été tellement plus malin d’afficher une moue dédaigneuse, une petite bouche anglaise pleine de shit glissants et hautains, mais il prenait l’air idiot de celui qui n’a pas compris qu’on lui veut du mal et n’est pas loin de remercier, oui ! Il reconnaissait dans son sourire mécanique le sourire de Liouba quand on lui avait « offert le poste », c’était un sourire de remercieur, un sourire de : Ça va aller vous en faites pas, un sourire de : On se comprend vous et moi, toutes ces tentatives pour être sur un pied d’égalité avec des gens qui riaient rien qu’à entendre votre nom. (Les patrons n’appelaient jamais Liouba par son prénom, Madame l’avait baptisée « Baba » parce que ça lui rappelait sa nounou, et Monsieur « Lila » parce que c’était plus joli, et tous deux enchaînaient en chœur : Et puis c’est plus facile à retenir, ce qu’Enzo trouvait idiot, trois prénoms c’est plus difficile à se remémorer qu’un seul.)



Il souriait. Les autres riaient. Par petits éclats dispersés, les épaules tombantes, ils échangeaient des coups d’œil joyeux. Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas être heureux avec eux ? se demandait l’enfant. On rit de soi-même parfois, non ? Mais il n’y avait pas de quoi rire. Il en avait assez. Il était trop tôt, et pourtant il le savait, le lundi matin était le jour le plus cruel, ça tombait toujours sur Enzo, on ne voyait que lui, le gros en noir. C’était des garçons et des filles qui sortaient à peine de l’enfance et ils n’aimaient pas ceux qui la leur rappelaient. Enzo, avec ses joues rebondies, ses fesses aussi épaisses que s’il avait eu des couches, Enzo avec son sourire compatissant et sa gentillesse embarrassée, était tout ce qu’ils voulaient oublier, eux qui étaient en sixième, les nouveaux du collège, et avaient besoin « d’un plus petit que soi », comme dit la fable. L’enfant savait qu’il ne maigrirait jamais (Mais c’est dans ton sang maintenant, tu comprends, dans ton sang, il est bourré de sucre, le docteur l’a dit, qu’est-ce que tu peux faire puisque ça coule à l’intérieur ? disait Liouba avec une espèce de frayeur respectueuse) et ne changerait jamais de nom. Ni de surnoms. Enzo popote. Enzo chochiotte. Enzo popo. Est-ce que ces garçons et ces filles savaient seulement où était la Russie ?



Alors qu’il se retournait légèrement, cherchant malgré lui un allié dans la classe, un élève fit tomber sa trousse. Il se baissa pour la ramasser et reçut un coup dans la nuque. Monsieur Martin demanda le silence car un grand rire camouflé circulait dans la classe et l’ambiance était changée. Enzo avait mal au ventre. Ses intestins devenaient son pire ennemi, une pieuvre qui changeait en merde toute son angoisse. Monsieur Martin lui demanda de se lever pour réciter le verbe « to be » au prétérit. Le silence se fit instantanément dans la classe. Enzo n’avait aucune chance de s’en sortir, il le savait : s’il récitait sans se tromper, on le traiterait de fayot, s’il faisait une erreur, de cancre. C’est déjà fini, se dit-il. Mais au travail de la pieuvre, il sut que ça commençait au contraire. Dans la salle l’air s’était condensé, ça sentait la colle et l’haleine du matin, on ne se serait pas cru dans un collège des beaux quartiers, ça aurait pu être n’importe où dans le monde et depuis toujours : une salle de classe dans laquelle il y avait trop de monde et pas assez de passion, trop d’ennui et aucune joie. C’était le pays de l’apprentissage et de la bêtise, des satisfactions de groupe, avec ses convictions faciles, ses amitiés de caste, de jeunes adolescents à la conscience endormie, qui n’avaient pas envie de s’encombrer de remords, voulaient sortir de l’enfance et se ruer dans l’âge adulte, sans avoir flâné, sans avoir dérivé dans la marge, car la marge était le lieu effrayant entre tous, le lieu redouté et banni, de la différence.



Et Enzo se tenait devant eux, redoutant de péter, tout simplement, étant soudain réduit à cette pensée. À cette frayeur terrible. I was, you were, dit-il d’une voix si faible pour un corps si gros, et il sentait l’attention et l’impatience du groupe qui ne s’était pas encore mis d’accord sur la sanction : cancre ou fayot, et le laissait venir. Enzo était fatigué. Il enviait sa mère qui luttait toute seule contre la poussière dans l’appartement cosmopolite. Il enviait ses copines qui vendaient des chaussettes chez Tati, du maquillage à domicile et des cuisines par téléphone. Il enviait le marronnier derrière les vitres propres. Les oiseaux en désordre dans les peupliers. Les pêcheurs apathiques sur les quais. Il enviait le monde entier qui n’était pas là, qui n’était pas lui, avec ces garçons et ces filles qui ne savaient plus pourquoi ils le haïssaient, mais s’y tenaient parce que c’était la règle tout simplement. Il les voyait sans les entendre, apparemment ils riaient tous tandis que monsieur Martin lui gueulait dessus, les yeux levés au ciel, Gueule mon gars, ma petite Martine, si tu savais ce qu’ils disent de toi. You were, he was, we were, we were…, est-ce que ça n’était pas une chanson ? Nous étions. C’est ça, le sens, the meaning ! Nous étions. Nous étions dans la même classe et il y avait deux groupes : eux. Et moi. Ils étaient, eux, au pluriel, et moi au singulier. J’étais singulier et ils étaient les figurants, ils figuraient les élèves, parce qu’il fallait bien en placer, sans quoi on aurait payé les profs à rien foutre pour Enzo tout seul, Enzo tout seul…



La sonnerie fit sursauter l’enfant et le groupe éclata comme sous l’effet d’une fragmentation. Enzo rassembla ses affaires. Il était neuf heures moins cinq. C’était l’heure du cours de math. Et alors, la chanson lui revint : « The way we were », avec la voix de Barbra Streisand, une voix comme une confidence. Enzo aimait les chanteuses. Toutes. Barbra Streisand. Maria Callas. Dalida. Vanessa Paradis. Il aimait quand il comprenait les paroles et aussi quand il ne les comprenait pas, quand il sentait le frisson de la chanteuse et savait ce qu’il signifiait, et toujours il se demandait comment elle faisait pour ne pas se laisser emporter par l’émotion, comment Dalida n’éclatait pas en sanglots en chantant « Elle va mourir la mamma ! », et comment la Callas pouvait aller si haut et si loin sans oublier d’y mettre la douleur du monde, et comment elles faisaient toutes pour chanter avec l’orchestre, ni en avance, ni en retard, à la même seconde exactement, c’est ça la vie, se dit l’enfant tandis qu’il marchait dans les couloirs du collège, c’est penser à tout sans oublier de souffrir et offrir cette souffrance, la déposer dans le cœur des autres, pour qu’ils ne se relèvent plus, qu’ils restent scotchés à leur siège en hurlant « une autre une autre », suppliant d’avoir mal encore, et il arriva dans la salle 12 sans même y penser. Il avait oublié l’heure d’avant. Il chantait. Comme une fille. Et ça, personne ne pourrait jamais s’en moquer. Personne ne pourrait le lui prendre. Parce que c’était son secret.





Enzo s’était assis à côté des pêcheurs de l’île de la Cité. Il les avait salués d’un mouvement de tête et s’était posé sur une pierre. Il y avait dans l’air ces brefs courants de chaleur des premiers jours de printemps, et la réapparition soudaine des oiseaux. Ça avait été une dure journée au collège, un lundi qui avait tenu sa promesse de journée pourrie. Enzo se demandait ce qui, en lui, attirait tant d’hostilité, est-ce qu’on le fuyait par instinct, qu’est-ce qui en lui donnait envie de se venger ? Il avait demandé une fois à Charles, qui devait bien savoir ce qu’on lui reprochait puisque cela durait depuis le primaire, mais Charles avait baissé les yeux en bafouillant qu’il ne savait pas, alors Enzo avait compris qu’il savait et que ça ne devait pas être facile à dire. Il avait posé les questions : – C’est parce que je suis gros ? – Un peu. Mais c’est pas ça. – C’est mon nom ? Charles avait haussé les épaules : – Le nom… disons que ça rajoute… – La profession de ma mère ? Ma mère ? Le look de ma mère ? Le nom de ma mère ? – Oublie ta mère, avait dit Charles. Il savait donc. Enzo avait continué : – Mon visage, mes fringues, ma voix, mes bonnes notes en français, mes mauvaises notes en gym… ? Charles l’avait arrêté : – C’est ton odeur, ils disent que c’est ton odeur qu’ils ne peuvent pas supporter.



L’enfant n’avait jamais pensé à ça. Il y avait donc en lui un élément qui suscitait le dégoût, et qu’il n’avait jamais remarqué. Ce qui le constituait lui était étranger. Il avait alors cherché à savoir qui il était, des pieds à la tête, à connaître son aspect, son odeur, sa silhouette, il aurait aimé s’enregistrer et découvrir sa voix, il écoutait le bruit de ses pas, observait sa façon de marcher, de rentrer dans une pièce, d’ouvrir une porte, il essayait de manger sans bruit, de déglutir en silence, de se pincer le nez quand il éternuait, de retenir sa toux, de retenir ses pets, de maîtriser son rire, sa voix qui muait, son sourire idiot, puis il s’était mis à se renifler : les pieds bien sûr, les aisselles, le sexe, les mains, l’haleine, les plis des genoux (ça n’avait pas été facile à atteindre, mais il pensait que cela pouvait venir de ce qu’il ne voyait pas, ce qui n’était pas devant lui, mais derrière), il était devenu l’observateur d’un corps qui soudain parlait à sa place. Cela avait duré quelques semaines, et cette obsession, loin de le rapprocher de lui-même, l’en avait éloigné, la méfiance avait remplacé la spontanéité, et cela avait été une bonne leçon : pour la première fois l’enfant avait compris que s’il n’y prenait pas garde, l’ennemi viendrait de l’intérieur, et lui qui aimait tant de choses, pourquoi se détesterait-il ? Il avait eu beau se renifler de partout, il n’avait pas trouvé de quoi se détourner en sentant sa peau, et s’il dégageait une puanteur, alors il était comme ces fermiers qui supportent l’odeur du crottin, ces poissonniers qui se fichent de sentir le maquereau, il avait intégré sa senteur, et il devait se résoudre à cette tragédie : ignorer ce qu’il sentait. Il avait demandé à Liouba de changer de lessive. Il avait acheté des lingettes qu’il passait plusieurs fois par jour sous ses aisselles, il avait économisé sur son argent de poche pour un déodorant et une eau de Cologne sucrée qui avait suscité de nouvelles injures, il avait jeté le flacon avec soulagement, il détestait l’odeur de l’eau de Cologne, Liouba avait dit à ses copines : Voilà pas que mon gosse est amoureux, c’est vraiment l’âge bête, et elles avaient répondu : Ça passera tu verras, et c’était passé plus vite qu’elles ne l’espéraient. Mais Enzo, malgré la confidence arrachée à Charles, n’était pas persuadé que son odeur soit seule en cause. Il y avait plus que cela. On l’avait pris en grippe. On ne pouvait pas le sentir. Et la cause, peut-être, ne lui appartenait pas.





Des touristes se prenaient en photo sur le Pont-Neuf, et l’enfant songeait à tous ces albums dans le monde entier où une fille souriait sur le Pont-Neuf, il imaginait le Japon, l’Australie, l’Amérique, l’île de Pâques, les Bermudes, avec la photo d’une fille devant le Pont-Neuf. Et lui, assis juste en dessous. Invisible mais présent sur toutes, alors peut-être la fille dirait : Il y a une tache sur la photo. Qu’est-ce que c’est cet éclat de lumière en dessous ?, et personne ne se douterait qu’il y avait un petit gros qui regardait les gens, un petit gros qui ne connaissait pas son odeur mais aurait pu dire que les pêcheurs sentaient le caoutchouc, l’eau le pétrole, la pierre l’urine, et que le ciel ne sentait rien, et c’est peut-être pour ça qu’on devait y être bien, c’est peut-être pour ça qu’on y envoyait les morts, un monde immense qui n’en finissait jamais d’avancer, avec des planètes en expansion, des étoiles bleues, des soleils naissants, et tout ça, sans odeur. L’univers, les scientifiques l’étudiaient, construisaient des télescopes grands comme des ascenseurs, des ordinateurs plus intelligents qu’eux, mais jamais personne n’avait songé à renifler l’infini.



Enzo se dit que la fille sur la photo internationale, la fille aux yeux bridés, à la peau noire, au sourire immense, aux cheveux en pétard, la fille amoureuse, la fille en voyage de noces, la fille déçue, la fille au talon cassé, la fille ne donnerait jamais son odeur à la photo, mais tenterait peut-être un jour de percer le mystère du petit éclat au bas du cliché : Enzo l’invisible qui se tenait tout près, entre l’eau et le ciel, sur cette île de la Cité à laquelle ni les guerres ni les incendies ni les inondations n’avaient jamais ôté l’essentiel – sa forme de berceau géant, dans lequel Enzo était léger comme un môme qui ne connaît la vie que depuis une poignée d’années.





Quand il était né, Enzo lui avait déchiré le corps. Liouba avait mis six mois à s’en remettre. Il y avait au centre d’elle-même une zone incandescente, elle portait en son sein un volcan en sommeil, et jamais plus elle ne regarderait les hommes sans penser aux ravages que leurs caresses faisaient naître dans les corps sensibles. Son fils pesait 4 kilos à la naissance, elle n’en faisait pas 40. La souris a accouché d’une montagne, avait dit la sage-femme en lui montrant comment s’occuper du bébé, les gestes et la technique pour ne plus avoir peur de lui. Liouba n’avait pas peur de lui, elle était fatiguée et aurait voulu dormir cent ans, se réveiller dans un château qui se serait endormi avec elle, par respect pour sa vie ravagée. C’était l’inverse qui s’était passé. Au lieu de s’endormir tous ensemble, les gens autour s’activaient comme si une course contre la montre s’était déclenchée à peine l’enfant venu au monde. Liouba regardait son fils et voyait bien qu’il n’en demandait pas tant. Il était calme. Attentif. Et patient. Les autres bébés braillaient, pris d’un désespoir aigu, inconsolable, et il fallait parfois deux infirmières et une puéricultrice pour venir à bout de tant de détresse. Liouba pensait que quelque chose clochait chez ces femmes-là, ces mères stupéfaites par les cris stridents qui sortaient de nourrissons gros comme des crevettes et qui tenaient sur un avant-bras. Il s’y était préparé, dit Liouba à une copine en désignant Enzo endormi au milieu du fracas, il m’a bouffée de l’intérieur et maintenant il est pépère. Les autres mômes sont désespérés. Lui, il a fait ses réserves, et je suis sûre qu’il rigole en douce.



Liouba emmenait le bébé partout avec elle. Au restaurant, dans les bars, au bowling, et même au cinéma où elle lui donnait le sein pour qu’il ne braille pas. Il vivait entre ses copines et elle, les yeux grands ouverts sur le monde enfumé d’adolescentes prises entre l’amertume d’une vie ordinaire et l’excitation face à un avenir improbable. Enzo, muet dans son berceau, leur donnait de l’assurance. Il était leur mascotte et il n’était pas rare que l’une d’elles l’emprunte quelques heures à Liouba quand elle devait se rendre à un rendez-vous avec un patron trop entreprenant, une mère hostile ou une assistante sociale revêche. Le bébé était lourd, mais l’avoir dans les bras vous « posait là », comme disaient ces filles qui attendaient que le monde les regarde, mais avec ou sans enfant contre elles, elles étaient bien trop fragiles pour intéresser une société qui rêvait d’en découdre. Très vite Enzo les encombra, elles le rendirent à Liouba, qui ne sut plus trop quoi en faire. Il s’était mis debout et se cognait partout, trébuchait, dégringolait, échappait ; d’accessoire, le bébé s’était mué en petit garçon, et ça c’était vraiment une terre inconnue. Alors avait commencé le temps de la débrouille et de l’improvisation. Liouba observait autour d’elle et apprenait par mimétisme : il y avait toute une gamme de sons et de cris chez les jeunes mères, qu’elle imitait à ravir mais pas toujours à bon escient. Quand un enfant tombait ou mangeait du sable, le cri maternel lui semblait à la fois affolé et légèrement réprobateur. Quand un enfant en mordait un autre, le cri semblait fier et mécontent. La palette était large et la différence bien mince entre l’orgueil et la colère, les mères, Liouba le voyait, revendiquaient des enfants insupportables, hurlaient contre une marmaille qu’elles adoraient et tapaient des morveux qu’elles dévoraient ensuite de baisers, ce qui la révulsait, ce geste-là, elle ne l’imitait pas. Elle ne tapait jamais son fils.



Tu es le garçon avec lequel j’ai vécu le plus longtemps, disait Liouba à Enzo. Douze ans ! Elle avait fait ça ! Elle l’avait gardé contre elle et elle lui avait tout appris, marcher, manger, parler, et elle avait paré à tout : il n’avait jamais eu faim. Il n’avait jamais eu froid. Elle avait oublié de l’inscrire à l’école à temps (elle ignorait qu’on pouvait inscrire un enfant en milieu d’année, et à l’âge d’entrer en maternelle, Enzo et elle naviguaient entre deux adresses), mais après, il avait eu ses beaux habits noirs, un sac à dos, des livres recouverts, elle lui faisait parfois réciter ses leçons et elle regardait les livrets scolaires avec une solennité qu’elle croyait impressionnante mais qui dénonçait son ignorance. Assieds-toi quand je te parle ! avait-elle commencé par dire à son fils quand il lui avait donné le bulletin du collège. Elle s’était raclé la gorge, regrettant de ne pas avoir de lunettes, regrettant ce petit geste sévère, mais sa vue était parfaite, aussi pour alourdir l’atmosphère elle avait marqué des silences pesants entre deux réflexions décalées : Enzo ! 9 sur 20 de moyenne en histoire, venant de toi, j’attendais mieux ! Tu me déçois, tu le sais ça ? Et du bout du doigt Enzo lui avait montré la colonne : 9 sur 20 c’est la moyenne de la classe, m’man, regarde, moi j’ai 11. Et elle avait souri : Je me disais aussi… Puis, un peu déstabilisée par son erreur, elle avait laissé passer du temps et avait dit tout bas : 12,73 de moyenne générale, merde, comment ils arrivent à calculer 12,73 de moyenne… C’est les ordinateurs, non ? Elle avait posé le bulletin et regardé Enzo avec une sévérité inquiète : Qu’est-ce qui t’a manqué pour atteindre les 12,74 ? Et Enzo sentait le rire de sa mère prêt à éclater, quelle mascarade ces bulletins scolaires, on pouvait les lire sans les ouvrir, les « peut mieux faire » et « attention aux bavardages », toutes ces formules qui s’adressaient à tous et à personne, oui, heureusement que l’ordinateur y mettait un peu du sien. J’ai raté le 74, m’man, mais la prochaine fois j’aurai 13 sur 20, je te le promets. Liouba mordait ses lèvres, Enzo savait à quoi elle pensait, le 74 était le numéro du bus qui allait de Clichy aux berges de la Seine, et elle murmura : Ne rate plus jamais le 74 mon fils, puis soupira d’aise parce que c’était fini. Elle pouvait signer. Elle adorait ça, signer, le nombre de fois où elle demandait à Enzo : Tu n’as rien à me faire signer ? Vraiment ? C’est bizarre… Elle aimait lire les mots des profs sur le carnet de liaison, mais ne pouvait s’empêcher de les commenter, et Enzo se retrouvait avec des « Bravo ! », « Vous m’en voyez satisfaite », à la suite des : « Pour cause de stage, madame Sanchez sera absente le lundi 25 », « Les élèves sont priés d’apporter leur bonnet de bain pour le cours de natation ». Et l’enfant avait eu beau lui répéter que cela ne se faisait pas : Tu signes et c’est tout, elle lui disait qu’il n’y comprenait rien, les profs n’étaient pas si sûrs d’eux qu’ils le laissaient paraître, il y avait beaucoup de dépressions nerveuses dans la profession et si tous les parents faisaient comme elle, Hein, Enzo, tu imagines : si tous les parents faisaient comme moi !





L’enfant savait que rien ne viendrait mettre Liouba Popov dans le rang, et elle aurait pu signer des lois, des décrets ou des armistices, jamais les autres, grands ou petits, puissants ou ordinaires, ne la considéreraient comme des leurs. Elle venait d’ailleurs. Et tôt ou tard on le lui rappellerait. Et si tous les parents faisaient comme elle, avec cette bonne volonté et toutes ces erreurs, ces contradictions et ce besoin d’être aimé, alors… on serait dans un beau pétrin, se disait-il, mais au moins on saurait à quoi s’en tenir. La vie serait un désordre annoncé dans lequel personne ne ressemblerait à personne. Et ça. Ce serait sa principale qualité.





L’appartement était grand et certaines de ses portes, fermées à clef. On ne pouvait pas, par exemple, entrer dans le bureau de Monsieur. Monsieur, qui s’appelait Farid-Michel, ne voulait pas que Liouba y fasse le ménage, il disait qu’il avait « besoin de ce bordel, vous savez Lila, enfin non vous ne savez pas, mais une maison, un appartement, c’est un peu notre cerveau, si, si, eh bien moi, j’ai besoin de mon petit coin de bordel… On pourrait appeler ça mon inconscient, vous n’aimeriez pas nettoyer mon inconscient, Lila, n’est-ce pas ? », et Liouba était furieuse, elle ne supportait pas que les patrons parlent mal, et que Farid-Michel dise « bordel » en s’adressant à elle était une humiliation. Tout ça, pour noyer le poisson. Pourquoi ne disait-il pas franchement qu’elle n’était pas assez bien pour faire la poussière de sa bibliothèque ? Car il y avait une sacrée bibliothèque là-dedans, et son fils aurait été bien heureux de pouvoir dévorer quelques-uns de ces bouquins : Alors mon petit Enzo, disait Liouba en imitant le patron, vous n’aimeriez tout de même pas me grignoter la cervelle ? Ha, ha, ha ! Tous ces livres mon petit, je les ai dans le crâne, bordel ! Elle était furieuse et frustrée. Car il était beau, le bureau de Farid-Michel, et elle aurait aimé s’y consacrer avec ardeur, les vitres de la bibliothèque, si elle les avait lavées, le soleil de l’après-midi serait tombé pile-poil sur les auteurs américains, et les jours de pluie elle aurait ouvert la fenêtre, et dans cette odeur mouillée elle aurait astiqué le fauteuil club qui lui faisait penser aux vieux films et donnaient envie d’un alcool fort. Il y avait des photos de Farid-Michel partout dans ce bureau, et il était beau lui aussi. Les métis sont les plus classe, disait Liouba d’un air de connaisseuse, et Enzo se demandait alors, furtivement, honteusement, quelle sorte de garçons plaisaient à sa mère. Farid-Michel devait plaire à toutes les femmes, car il faisait tant de choses : du golf, de la natation, du ski, de la randonnée, des remises de diplômes, du farniente, des anniversaires, des grosses bouffes et des fêtes sur la plage : quelle femme n’aurait pas trouvé sur un de ces innombrables clichés un lien direct avec son passe-temps favori ou son idéal masculin ? Farid-Michel avait toutes les cartes en main, mais sur de nombreuses photos une femme se tenait à côté de lui et la plupart du temps elle était jolie et la plupart du temps c’était sa femme, Madame, Catherine, Cathie, Cath, etc.





Enzo aussi aurait aimé regarder les livres de Farid-Michel, qu’il n’aurait ni dérangés ni abîmés, il n’aurait lu que les titres et les auteurs, et l’inconscient de Monsieur aurait gardé son bordel intact. Les titres des romans faisaient rêver : Le Vagabond des étoiles, Souvenirs de la maison des morts, Illusions perdues, London, Dostoïevski, Balzac… Une bibliothèque est bien plus cosmopolite qu’un salon, se disait Enzo, elle est aussi plus difficile à ranger, et la nuit, bien plus mystérieuse qu’un tapis afghan. Les plus grands héros de la littérature endormis les uns contre les autres, leur souffle dans les livres fermés, les heures, les mois et les années d’écriture des auteurs qui s’étaient assis comme des élèves, chaque matin, le crayon à la main, le cahier raturé, les pages déchirées, le soin de Maupassant à décrire la tristesse d’une femme, la concentration de Dostoïevski pour se rappeler l’odeur exacte des bains des forçats, tous ces livres debout derrière des vitres que sa mère n’avait pas le droit de toucher, et pourtant l’enfant le savait : Liouba était digne de Balzac, de Flaubert, de Tolstoï et de Maupassant, il ne les avait pas tous lus, mais de toute façon il avait rendez-vous avec eux, et cette promesse lui gonflait le cœur, il aimait savoir qu’il était ignorant de récits qui allaient bouleverser sa vie, la changer peut-être. Qu'allait-il lui arriver quand il rencontrerait Anna Karénine ou le Grand Meaulnes ?



Sa mère aurait eu le droit de mêler sa sueur à celle des écrivains, eux aussi devaient transpirer sous les bras quand ils travaillaient à Guerre et Paix, ou aux Misérables, eux aussi étaient en autohypnose, et sûr que si leur môme débarquait pour réclamer une tartine de chocolat, ils devaient hurler de terreur et dire en se tenant le cœur des deux mains : « Mais tu le sais pourtant, tu le sais », et c’était la seule phrase qu’ils ne terminaient jamais.



Il y avait dans l’appartement ancien des pièces en trop, aussi Monsieur et Madame avaient-ils tout en double : chambre, bureau, dressing, salle de bains, chacun les siens. On n’aurait pas dit un mari et une femme mais deux siamois soulagés d’avoir leur indépendance, et Enzo savait que ça ne se passait pas comme ça chez tout le monde. Chez Charles par exemple, les parents partageaient la même chambre (dans laquelle Charles n’avait pas le droit d’entrer, jamais, même en frappant à la porte. Enzo ne l’enviait pas, ne jamais avoir vu sa mère se réveiller doit être étrange, et ne pas connaître la façon dont elle plie ses habits sur la chaise ou balance ses chaussures avec soulagement n’est pas la connaître tout à fait. Liouba sans maquillage et qui avait fini ses heures ressemblait un peu à ce qu’il s’imaginait d’elle avant sa naissance, une fille qui se couche le regard ailleurs, une brindille qui penche et s’abandonne).





Dans le grand appartement, très vieux, refait à neuf, Enzo trouvait parfois des traces d’avant : une tache de moisi sur le plafond de la salle à manger, le volet en bois gercé dans les w-c du personnel, une latte de parquet grinçante et pâle derrière la double porte du salon. Il aimait les toucher, les regarder, tout comme il aimait dans Paris imaginer le mélange d’une foule de Parisiens morts, vivants, et pas encore nés. Brouiller les cartes du temps et de l’espace était grisant et pas plus fou que de ranger les générations dans l’ordre, de penser qu’on se suivait tous à la queue leu leu avec résignation, comment croire ça alors que l’univers était engagé dans un chaos commencé depuis des milliards d’années et que lui seul menait la danse ? Si seulement Farid-Michel avait su à quel point le « bordel » dans son crâne n’était rien à côté du grand chambardement cosmique ! Est-ce que l’enfant aurait un jour l’audace de le lui dire ? Lui parler « à cœur ouvert », comme le patron le lui demandait parfois en passant son bras autour de ses épaules, d’un air de dire « on est copains », mais comment être copain avec un type qui a débaptisé votre mère ? Alors ? Ça va comment, Enzo ? Tu te plais bien ici ? L’adresse est bonne ? L’adresse est bonne et la bonne est ma mère. Enzo bloquait sa respiration pour ne pas répondre, il s’asphyxiait pour que rien ne sorte de sa bouche qui ne soit calibré ou correct, car il ne voulait pas faire honte à Liouba, il voulait donner aux patrons l’image d’un couple modèle – la mère travailleuse, le fils poli qui suivait bien en classe et qui mettrait bientôt les ordinateurs à niveau : ce serait 13, 15 ou 20, et rien d’autre dans ses bulletins, des chiffres ronds qui parlent à tout le monde. Tout va bien, répondait Enzo en balançant la tête, et doucement il se dégageait de l’emprise de Monsieur, qui mettait les deux mains dans ses poches et le regardait en réfléchissant : Tu veux l’adresse d’un bon médecin ? Non, mais un copain à moi, hein, il vous fera le tarif Sécu, sérieux Enzo, je passe un coup de fil et tu as rendez-vous demain. Enzo lâchait d’un seul coup tout l’air en rétention dans sa poitrine, sa poitrine de gros qui répondait : Je vais en parler à maman merci, et puis il partait se réfugier dans sa chambre, dans laquelle Monsieur ou Madame entrait dix fois par jour, jamais sans frapper, mais sans attendre toutefois le « Entrez » nécessaire, bien sûr ça aurait été étrange, autoriser les propriétaires à rentrer dans une pièce qui leur appartenait.



Il y avait les pièces fermées, les pièces en double et les pièces abandonnées, qu’on appelait remise, combles ou débarras. On y entassait des valises, des journaux, des matelas et des objets précieux venus du bout du monde et qui semblaient en rétention, comme des exilés sans papiers. Ces pièces-là vivaient sans personne, Liouba n’y faisait pas le ménage, les patrons y passaient furtivement, c’était des bras morts, les portes closes d’un grand couloir qui fuyait ailleurs, un ailleurs délaissé, comme laissé en suspens.





Il dort, chuchota Liouba, et elle tira sa couette, chancelant un peu sur ses hauts talons. Enzo respirait par le ventre et son cœur battait fort, un oiseau immense aux ailes repliées, c’était sourd et d’une amplitude étouffée. Liouba sentait la cendre froide et la cigarette grillée trop vite, une odeur aigre et vieille, Enzo pensa qu’elle abîmait ses cheveux, ses ongles et sa peau en fumant ainsi, et il le regretta. Elle ne prenait pas soin d’elle, c’était dommage. Il ouvrit à peine les yeux pour la regarder entre ses cils qui dessinaient de longs traits noirs entre sa mère et lui. Elle était si sérieuse, tentant d’enrouler la couette, engourdie et maladroite. L’enfant vit l’homme à ses côtés, qui la regardait sans l’aider, assistant à un rituel nouveau pour lui, il passait la main sur sa nuque, le corps légèrement déhanché, comme un qui n’a pas trouvé sa place, et comment l’aurait-il pu ? Aucun des trois n’était à l’aise. Mais c’était la soirée de Liouba, son samedi soir à elle, le seul moment de la semaine où elle osait être dans le salon sans le nettoyer. Il est beau, hein ? dit-elle, et Enzo ferma les yeux, gardant imprimés contre sa rétine les longs traits noirs, ses persiennes internes, et quand l’homme répondit : Oui il est très beau ton fils, il sut qu’il n’avait pas vingt ans. Alors les ailes de l’oiseau prisonnier lui déchirèrent la poitrine, il se retint de grimacer sous le coup de la douleur, et il commença à suer. C’est mon p’tit homme, bon on y va ? Quel besoin avait-elle de parler de lui, pourquoi ne mettait-elle pas la couette dans le salon avant d’aller en boîte ? Pourquoi ne venait-elle pas seule chercher la couette ? Pourquoi amenait-elle le type au pied du lit de son fils ?

Elle se cogna en sortant, dit un juron tout bas, rit un peu et le garçon rit aussi, et ils refermèrent la porte sans précaution. Enzo alluma la lumière. Passa le nez sur ses bras, ses aisselles, sa transpiration aigre ne lui déplaisait pas après tout, si familière et infaillible, sa deuxième peau. Liouba avait laissé ses chaussures près du lit, l’enfant en prit une dans sa main, une chaussure bleue, la couleur préférée de Liouba, avec des petits strass mal collés et une fine lanière en plastique. Le talon avait dévié, elle devait marcher de travers là-dessus… Ce garçon qui n’avait pas vingt ans, que venait-il chercher auprès d’elle ? Que venait-il prendre ? Pourquoi ne ramenait-elle pas un homme mûr qui aurait enroulé la couette à sa place en lui disant : « Plus jamais tu ne danseras sur des talons de travers », un homme qui aurait vu sa difficulté à danser en rythme à cause des chaussures que sa copine Caro lui avait conseillées chez Tati, et qui étaient copiées sur celles qu’Angelina Jolie portait à une soirée de bienfaisance, c’étaient des chaussures à regarder, pas à porter, ou alors comme le faisait Enzo : à la main. Mais surtout pas aux pieds.



Elle était venue. Elle l’avait présenté au type. Et maintenant il n’était plus sûr que cette visite soit anodine. Liouba transmettait un message en lui signalant qu’elle était rentrée, accompagnée d’un homme. L’enfant se leva et partit au salon. Entre la table basse du Mali et l’armoire japonaise, Liouba avait étalé sa couette. La lumière de la lune jetait des brillances dans les branches du marronnier et Enzo pensa aux sapins de Noël qui clignotent la nuit dans les salons déserts. Il savait ce que sa mère et l’inconnu faisaient, comme dans les films. Il savait pourquoi cela le bouleversait au point d’avoir envie de vomir. C’était interdit. Une frontière infranchissable, une barrière derrière laquelle la violence était admise, recherchée, et de cette violence partagée et incompréhensible, il était né. Il se bouchait les oreilles en regardant les éclats de lune dans le marronnier, sa mère était là, proche, lointaine, connue et inconnue, heureuse peut-être. Il voulait l’appeler. Avoir deux ans. Avouer sa peur. Se pisser dessus. Et il ne comprenait pas lui-même cette détresse infantile, comme si les années s’étaient effacées, celles de l’apprentissage et de la connaissance, de l’indépendance et de la réflexion. Il était plongé au cœur d’un désarroi dont il ne s’était jamais affranchi, et il voulait crier à l’aide. Il retirait les doigts de ses oreilles, les remettait, les retirait, et la vie balbutiait comme à la piscine, l’insonorité quand il avait la tête sous l’eau, alternée avec les échos métalliques quand il la sortait et dont le fracas était moins effrayant que le silence. C’était de ça qu’il avait peur : du silence de sa mère, du grand mystère qu’elle trimballait et dont il faisait partie. Il était une planète dont on n’expliquait pas l’apparition, un petit gros surgi dans une brindille qui avait besoin qu’on la maltraite le samedi soir. Il voulait que sa mère revienne et il savait qu’elle ne reviendrait pas, il savait que ce souhait déchirant était stupide, qu’il en aurait honte le lendemain matin, mais la détresse l’emportait sur la raison, et quand il entendit le cri fulgurant de Liouba, il vit surgir une épée dans la lumière du marronnier et partit en courant dans sa chambre.



Il resta au lit et le cri resta aussi, résonnant dans son crâne, imprimé et insistant. Il savait ce qu’il signifiait. Il l’avait vu dans les films et les autres disaient que les filles qui crient sont des salopes et qu’elles aiment ça. Des salopes heureuses, comment était-ce possible ? L’enfant savait d’instinct que c’était faux et pourtant ce cri ne correspondait à rien d’humain, il ne venait ni de la joie ni de la peur, et l’enfant pleurait de n’y rien comprendre, il était en colère, maintenant il avait besoin de savoir d’où il venait, de qui, pourquoi et quand, et pareil pour sa mère, et pour la mère de sa mère, il voulait des souvenirs, des explications et des photos, il voulait le roman d’une famille, il voulait qu’on lui raconte cette histoire-là pour s’endormir.



Il se coucha en chien de fusil, osa prendre son pouce dans sa bouche et se dit Dors, mon enfant, un soupir profond sortit de sa poitrine, il sécha d’un petit coup de langue une larme posée au coin de ses lèvres, il avait l’âge qu’il se donnait, et c’était bien. Il pensa à la première phrase du Vagabond des étoiles, il adorait les première et dernière phrases des livres qu’il recopiait dans un carnet et appelait « les dates du tombeau », le début et la fin. L’incipit du Vagabond des étoiles disait : « Bien souvent, au cours de mon existence, j’ai éprouvé une impression bizarre, comme si mon être se dédoublait… » La phrase était plus longue que ça… mais Enzo ne s’en souvenait plus, et c’est en la cherchant qu’il s’endormit enfin.

La nuit eut pitié de lui et retint les mauvais rêves, elle posa sur l’enfant une main si légère et pourtant si tendre que les heures qui le menèrent au jour furent liées entre elles sans heurt ni interruption, un joli bouquet d’insouciance.





Je lui dirai : Écoute Liouba, tu es ma mère. Tu es ma mère. Et puis… Et puis ça devenait difficile. Un gouffre qui se creusait dans son ventre, un trou dans le cœur, comme si parler de son père réveillait une peine qu’il portait en lui sans le savoir, un chagrin en sommeil qui se logeait là, attendant son heure. Quand a-t-on besoin de savoir qui est son père ? se demandait Enzo. À la naissance ? À douze ans ? Quand on est père à son tour ? Quand on meurt ? Quand on est mort ? On monte vers le royaume des morts et c’est un immense rendez-vous, tout le monde est là, alors il faut absolument que je demande un indice à ma mère, sans ça, comment le reconnaître ?

Écoute Liouba, tu es ma mère et moi un jour, je vais mourir. Il n’y a pas 36 possibilités : soit je meurs avant toi et c’est une mort brutale, style accident de la circulation, noyade, somnambulisme sur le balcon, soit tu meurs avant moi, c’est ce qu’on appelle « l’ordre des choses », mais justement, il faut les tirer au clair, ces choses, et tu dois me donner un renseignement sur mon père pour que je le retrouve dans la multitude des vivants ou des morts.



L’enfant regardait par la fenêtre de la salle de classe, décidé à parler le soir même à Liouba. Il regrettait son surpoids. Regrettait de ne plus tenir sur les genoux de sa mère, de ne plus savoir comment la prendre dans ses bras. Il avait envie de toucher ses cheveux longs. Ses pommettes, parce qu’elles étaient hautes et bien dessinées. Et c’est tout. Ses mains étaient abîmées, ses lèvres toutes fines et serrées, son corps minuscule et sans forme – elle disait qu’elle l’avait allaité, Enzo pensait qu’avec le lait il lui avait pris aussi la chair, tout le sein il avait fini par le gober, il avait mangé sa mère et elle ne semblait pas lui en vouloir, simplement elle était un peu moins heureuse que les autres, ou heureuse par petits instants qui viraient souvent à l’aigre et sans prévenir. Elle aussi devait avoir un chagrin en sommeil, une peine en cage qui lui donnait parfois l’air méchant et, tout de suite après, un peu effrayé d’elle-même, et alors elle demandait pardon. C’était peut-être à ce moment-là qu’Enzo devait exiger un indice sur son père, quand elle était dans la honte de son sale caractère et qu’elle avait besoin de la clémence de son fils.





Enzo sentit la classe, tout autour de lui, une agrégation indifférenciée qui s’appelait : les autres. Les autres qui voulaient toujours la même chose au même moment, les autres qui étaient d’accord, les autres qui n’étaient jamais loin. L’enfant perçut cette vague d’intérêt pour lui, sûrement les autres s’agaçaient qu’il regarde par la fenêtre, ils voulaient le ramener à la réalité, et la réalité ça n’était pas d’apprendre de qui il était le fils, mais de partager l’ennui commun et si possible, de le distraire. Il était plus utile à la classe que n’importe qui, la bêtise des autres s’appuyait sur lui, il était la cariatide de leur désœuvrement, et il sentit le crachat dans son cou. Il le laissa couler lentement, gluant et froid, jusqu’à son dos, et il pensa que son père devait avoir l’âge de son professeur, de son proviseur, du père des autres élèves, et qui sait s’ils n’avaient pas tous le même, un seul père dans les cieux et un seul père sur terre, tout-puissant et dictant la loi commune, et alors, quelle horreur, mes frères, mes sœurs, donnez-moi la main, la grande fraternité humaine, avec le crachat qui s’étirait maintenant en un filet vers le sillon de ses fesses, mes frères, mes sœurs, si nous faisons une ronde je briserai le cercle, je ne danserai pas en rythme, je m’envolerai, par la pensée, par la fenêtre, par patience et instinct de survie, je m’échapperai. Maintenant, l’enfant avait le crachat dans le slip, et il était atteint au plus profond de son être. Il rougit d’indignation, serra les poings et balança le livre et la trousse devant lui, et le cri qu’il retenait aurait pu détruire la classe, un cri entre la solitude et la rage. Mais même en retenant ce cri, il avait perdu. Il flottait dans la salle une onde de joie puissante. En jetant à terre le livre et la trousse, l’enfant venait d’offrir aux autres une victoire simple mais espérée de longue date, qui signifiait qu’ils avaient eu raison de choisir Enzo Popov, une victime idéale, sensible et stupide au point de se faire envoyer chez le directeur, avec son crachat dans le cul, pour un peu, ils l’auraient applaudi. La cyclothymie ça se soigne, mon garçon ! avait dit le professeur, alors qu’Enzo quittait la classe. « Mon garçon ». C’était la meilleure. Finalement, se dit Enzo en longeant les couloirs, ce doit être affreux d’avoir un père. Un chef de famille. La figure de l’autorité. Celui qui peut vous assener des punitions injustes et les terminer par « mon garçon ». Celui qui vous renvoie, qui vous mate, vous note et vous évalue, « mon garçon ». Ah ! Ils n’étaient pas si mal que ça, Liouba et lui, dans leur petite chambre, un tête-à-tête incertain peut-être mais dans lequel chacun avait droit à ses mystères et à ses chagrins. Devait-il quand même lui demander qui était son père ? Ne devait-il pas lui demander d’abord qui était son grand-père, c’était sûrement plus indolore, et aussi plus logique.





Enzo frappa à la porte du bureau du directeur, qui n’avait sans doute jamais été un enfant, qui avait toujours eu la voix de celui qui dit Entrez avec une fatigue sur la défensive et une déception inévitable. Un enfant-directeur, un adulte-directeur et pour finir un retraité-directeur chez qui plus personne n’entrerait jamais et qui finirait par mourir directeur-oublié, semblable à ceux d’avant et à ceux d’après, tous ces directeurs chez qui on entrait avec crainte et qui vous donnaient une envie immédiate de sortir de l’enfance.



Enzo resta debout devant le bureau aux multiples crayons, tampons et trombones. N’osa pas parler le premier. Le directeur se frottait les yeux comme si Enzo venait de sonner l’heure de la pause, puis il demanda tout bas ce qu’il avait fait. L’enfant hésita. Le directeur avait l’air très fatigué, c’était peut-être le moment de tout lui dire, les brimades, les claques, les crachats, son sac à dos utilisé comme ballon de foot, les photos qu’on prenait de lui et qui circulaient sur Facebook, les dimanches soir rongés par l’angoisse, les peurs nocturnes, les coliques et les envies de vomir, Tu m’as entendu ? Je te demande ce que tu as fait ?

– Est-ce que je pourrais vous parler ?

Le directeur cessa de se frotter les yeux et poussa un soupir qui signifiait « oui mais enchaîne », alors Enzo se lança :

– Je suis la tête de Turc dans cette classe, vous savez. On me… on me traite mal… Les autres me piquent mes affaires, me donnent des claques… enfin… je sais ce n’est pas bien d’être un mouchard, de venir tout vous rapporter, mais…

– Écoute, mon garçon, je sais d’où tu viens. Tu as beaucoup de chance d’être dans un collège du premier arrondissement, et si les autres testent un peu ta… différence, eh bien, je vais te donner un conseil : prends tout ça avec humour. Crois-moi, si tu prends tout ça avec humour, tu seras très vite des leurs. Allez, donne-moi le papier à signer et essaye de t’intégrer, la chance, mon garçon, ne passe jamais deux fois.



Enzo ne retourna pas en classe. Il laissa le temps s’écouler, caché dans un recoin du couloir. Ça n’était pas son poids, son nom, sa mère ou son odeur. C’était son origine sociale, qui les indignait tous. D’où il venait, Enzo l’ignorait et les autres ne le supportaient pas. C’était à eux qu’il fallait demander qui était son père, car ils avaient une conscience aiguë de la provenance de chacun et de sa place sur l’échiquier. On va te dire qui t’a posé là, mon petit Popo : c’est pas une cigogne, c’est pas une fée, c’est un… C’est un autre. Un pas pareil. Un qui t’a marqué au front. Tu ne le connais pas, mais tu lui ressembles. Nous, on lit en toi comme dans un livre ouvert. Non, ton père n’est pas le nôtre et la chance, comme dit si bien le directeur, c’est nous. Ce côté-là de la Seine, ce côté-là de la vie. Mon garçon.



Je devrais peut-être me voir avec leurs yeux pour savoir à quoi je ressemble, se disait l’enfant, sans y croire vraiment, car quelque chose clochait dans le discours du directeur. Il semblait au courant de son histoire sans qu’il ait eu besoin de la lui raconter jusqu’au bout, et très vite il l’avait interrompu. Il était le directeur d’une armée qu’il dirigeait et approuvait. Tout le monde devait savoir ce qui se passait, tout le monde devait se demander quand l’élève Popov se déciderait à s’intégrer. Le sens de l’humour…

Enzo pensa à Victor Hugo et à son enfant qui riait toujours. Et à qui, pour cela, on avait tailladé le visage. Dans sa main il y avait le mot signé du directeur. Ce soir, Liouba aussi aurait quelque chose à signer. Et elle n’en serait pas très fière. Elle ferait ses mimiques de mère épuisée et déçue. Mais lui, Enzo Popov, même s’il devait en souffrir chaque jour et ramener chaque soir des punitions et des avertissements, ne serait jamais l’Homme qui rit.





Il ne trouva pas Liouba ce soir-là, dans le grand appartement. Il marcha longtemps dans les couloirs, les pièces vides, dans un silence vaste comme l’horizon, et il ne sut pourquoi, il eut envie d’aller voir la mer. Il la connaissait par les films et les livres, mais il n’avait jamais tenu l’eau salée au creux de sa main. Il rêvait de s’allonger sur le dos, dans la mer, pour regarder le ciel. Il lui semblait que cela il pourrait le faire pendant des heures. Les autres ne parviendraient jamais à le distraire de ça, regarder le ciel, allongé dans l’eau lourde de l’océan, ce serait une autre solitude, douce et sans frayeur, il serait l’enfant des marées, un éléphant de mer, Enzo le gros, Enzo au cœur gras, qui n’aurait plus besoin de père. C’était quoi, un père ? Le père de Beethoven était alcoolique. Le père de Tchekhov un parâtre. Le père de Gorki le battait comme plâtre. Le père d’Aragon se faisait passer pour son parrain. Le père de Kafka le terrorisait. Si le père était celui qui vous donnait envie d’être ailleurs, alors Enzo n’était pas orphelin. Ce désir-là, il l’avait toujours eu, et cette évasion il la trouvait dans des livres écrits par tous ceux qui avaient connu leur père d’un peu trop près.



Le soir glissait dans l’appartement. L’enfant eut l’impression qu’il tendait vers lui ses couleurs grises, comme une main. Il ouvrit la fenêtre et reçut l’air froid sur son visage, alors il se mit à pleurer doucement, sans penser à rien. Puis dans ces heures douces qui déclinaient il s’entendit sangloter comme un gros bébé sans pudeur, J’en ai marre, oh j’en ai trop marre, help help help, et les pleurs le tiraient vers le dehors, il lui semblait vomir sa peine, il était fatigué du collège, fatigué des autres, fatigué c’est tout. Les yeux fermés, il pleura à gros bouillons son découragement et cette fatigue immense qui lui donnaient envie de se coucher pour ne plus jamais se lever, ne plus jamais revoir les autres, ça n’était pas « déjà fini », il le savait, ça commençait à peine, et après la sixième il y aurait la cinquième, la quatrième, la troisième, mais ça ne pouvait pas être ça sa vie, quatre ans encore, il n’irait pas non, il n’irait pas dans ces quatre années-là, J’en ai marre, oh j’en ai trop marre, help help help, il passait sa manche sous son nez, se mouchait dans le survêtement noir si chic si moche, puis il y eut une rémission. Il rouvrit les yeux. Il ne pleurait plus. Le soir l’avait fui, lui aussi, la nuit avait pris sa place, un noir soutenu par une lumière fragile mais pure, et il faisait un peu moins froid. Il avait mal à la tête, il était idiot, la bouche ouverte, le nez bouché, et cet épuisement qui était le sien… Il referma doucement la fenêtre, comme s’il se résignait soudain, tête baissée, il aurait pu sortir à reculons, courbé, comme un valet soumis, mais pour aller où, « remplir quel office », comme disaient les livres ? Il alla s’asseoir sur son lit, car c’était le seul endroit où il avait le droit de se poser sans devoir le nettoyer après. (Liouba exigeait qu’il retape les coussins du canapé ou passe une brosse sur les dossiers des chaises quand il s’était assis dessus, car bien sûr « ils pourraient revenir », comme ils le faisaient toujours, à l’improviste, puisqu’ils étaient chez eux.)



Il avait l’air d’un vieillard, assis au bord du lit, le dos rond, le ventre proéminent, le visage rougi, il avait l’air qu’ont tous ceux qui ne savent plus où aller. Il regardait ses mains, sans y penser, la paume, le dos, les ongles rongés, et il entendit un objet tomber dans la pièce d’à côté, le débarras. Liouba devait être rentrée. Il se redressa, toussa pour chasser les petits débris de chagrin, et soupira en passant sa main dans ses cheveux, comme si mieux coiffé il avait eu l’air moins triste. Il attendit que sa mère sorte du débarras et le rejoigne, mais elle ne le fit pas. Liouba venait toujours poser son sac à main dans la chambre et mettre ses chaussons quand elle rentrait. Elle ne vint pas. Il repensa au mot du directeur, il le signerait lui-même, il s’en foutait maintenant, Liouba aurait exigé des explications et un peu de repentance, « Si tous les parents faisaient comme moi », bien sûr, bien sûr, si tous les parents faisaient le ménage dans le premier arrondissement avec des chaussures Tati et une allure de fille de l’Est… Il ne voulait pas penser ça de sa mère, se laisser contaminer par le dédain des autres. Quand cesse-t-on de croire aux poèmes de fête des Mères ? Un après-midi entier à lui écrire en lettres bâtons TU ES LA PLUS BELLE DES MAMANS. Il y croyait alors. Il voulait y croire, encore. Elle était belle à vous renverser le cœur. Maigre, mal habillée et mal chaussée, c’est sûr, mais elle ne s’en plaignait pas, faisait comme si ça lui allait à merveille toutes ces merdes à 9,99 euros dans les bacs sur les trottoirs à Barbès, et c’était ça, la véritable élégance : porter des habits moches avec le sourire. Avoir mal aux pieds et danser quand même.

L’enfant sentit son cœur se gonfler de tendresse, il sortit de la chambre pour voir sa mère. Quand il passa devant le débarras, il entendit du bruit, encore, qu’est-ce qu’elle farfouillait là-dedans, ou peut-être… les patrons étaient rentrés ! Farid-Michel rangeait ses valises, ou Catherine-Cathy-Cath suspendait ses manteaux. Ils avaient dû envoyer Liouba faire les courses pour le dîner, et elle devait filer comme une souris égarée entre les rayons, à toute vitesse, les yeux exorbités. TU ES LA PLUS BELLE DES MAMANS. Qu’est-ce qu’il devait faire ? La rejoindre, mais où ? Fromager. Supérette. Caviste. Pâtisserie. Poissonnier. Chinois. Italien. Thaï. Qu’est-ce qu’ils voulaient manger les patrons, ce soir ? « Vous n’avez pas anticipé notre retour, Lila ? C’est bien, j’ai horreur du gâchis, on revient d’Afrique, si vous saviez… » Et combien seraient-ils ? Parfois leurs amis venaient fêter leur retour et recevoir quelques cadeaux et boire longtemps et fumer des cigares énormes qu’ils éteignaient dans les plantes (« Mais si, ça fait de l’engrais, écoute ! Je connais Castro, quand même ! »). Enzo les regardait et les écoutait, il n’en perdait pas une miette, depuis la cuisine il entendait tout, il voyait ceux qui s’isolaient dans le couloir pour chuchoter, celles qui sortaient des toilettes en pleurant, ceux qui s’embrassaient sur le balcon, il voyait ce monde grouillant d’adultes qui avaient la vie avec eux, étaient toujours en mouvement, et quand ils parlaient leurs corps faisaient de grands gestes, leurs voix portaient loin, ils riaient en se tapant sur l’épaule, parfois ils s’insultaient, se fâchaient, revenaient, et n’étaient jamais mal à l’aise. Ils avaient créé un monde. Ils savaient comment s’y prendre et rien ne leur faisait peur, ils connaissaient Untel et Untel, des docteurs, des avocats et des hommes politiques, c’était un réseau de bonnes adresses et tout avait une solution. Le directeur du collège ne devait être pour eux qu’un gratte-papier minable, et après un coup de fil au cabinet du ministre, il lui en aurait fallu de l’humour pour prendre son blâme avec le sourire.



L’appartement était vide. Personne ne revenait, de nulle part. Il n’y avait ni valises dans l’entrée, ni air nouveau et parfumé, et le caddy de Liouba était dans la buanderie. C’était un silence étrange. Une couverture posée là, un grand plaid tout doux dans lequel Enzo aurait voulu se pelotonner et dormir. Il ouvrit la porte du débarras, une pièce dans laquelle il ne se souvenait pas être entré un jour et qui lui souffla un courant d’air glacé à la figure. Comment un chat avait-il pu entrer là-dedans ? La fenêtre était fermée, en partie obstruée par des piles de vieux journaux. Enzo regarda sous le lit, un lit une place avec des barreaux en fer chapeautés de boules de laiton. Dessus on avait posé des boîtes en carton, du linge, et partout dans la pièce les objets semblaient avoir été lancés par une main pressée et distraite. Tout était brouillé. Des manteaux sous plastique. Un chandelier brisé. Des fleurs séchées et des chaussures pointues. L’enfant rit et son rire le surprit : cette pièce qui rassemblait plus d’objets qu’elle ne pouvait en contenir lui faisait penser aux Marx Brothers et à la petite cabine du bateau dans laquelle tout le monde entrait en dépit des lois de la physique, et c’était drôle. On se disait Oh là là ce n’est pas possible ! Oh là là ils vont mourir étouffés là-dedans. Mais celui qui s’étouffait, c’était le spectateur hilare sur son siège, parce qu’il y croyait, bien plus que les acteurs et tous ceux qui faisaient les trucages. Il y avait dans les salles de cinéma des vieux et des tout-petits qui riaient au film des Marx Brothers, depuis des dizaines et des dizaines d’années, qui grandissaient et vieillissaient en riant au gag de la cabine du bateau, et Groucho pliait les genoux et ne se relevait jamais.



C’était drôle de penser que Groucho et ses frères étaient plus vivants que le directeur du collège. Et Enzo comprit ce que signifiait le clin d’œil énorme de Groucho à la caméra : il savait ! La bonne blague ! Il savait qu’il serait toujours là. Le père des Marx Brothers devait être gentil. Il avait fait coup sur coup cinq fils à sa femme et puis après il s’était arrêté, car la troupe était constituée. Tous les pères ne sont pas alcooliques et violents. Certains sont distraits. D’autres prévoyants. Ils aiment que leur nom leur survive. Ils font des garçons et constituent des troupes. Le père d’Enzo n’avait rien constitué du tout. Si ! Bien sûr que si ! Le père d’Enzo, en prenant ses jambes à son cou, avait constitué une famille solide et soudée : Liouba et Enzo Popov. Douze années de vie commune et pas une séparation. Enzo avait lu dans le dictionnaire que Popov était un physicien très connu qui s’intéressait aux orages. Et aussi un nageur, champion olympique. Tous les deux aimaient l’eau. Enzo se dit qu’il irait voir la mer, bientôt. Et peut-être saurait-il alors à quoi s’en tenir.





Pour s’endormir cette nuit-là, l’enfant s’imagina marcher tout au bord de l’eau, en équilibre le long des quais, droit, les bras écartés, le regard clair, comme un prophète. Il marchait sur un fil dans la nuit de Paris, traversant les lumières, passant sous les ponts des grands hommes et les ponts des poètes, et la statue de la Liberté ne désarmait jamais, son flambeau tendu si minuscule. Enzo avançait dans une nuit tiède, un cil de lune était posé dans le ciel, quelques oubliés étaient allongés sur les trottoirs, au-dessus des bouches du métro, dans les cabines téléphoniques, sous les distributeurs automatiques, des hommes, des femmes et des enfants à bout de force qui souriaient au passage de l’enfant, Tiens voilà le prophète Enzo Popov, fils de savant et d’athlète ! Alors Enzo quitta le rebord des quais, le cœur battant, prêt à l’aventure, et il marcha sur l’eau. Il leur offrit ce joli spectacle nocturne, et les sans-âge, sans-domicile, sans-avenir, sans-dents lui crièrent que c’était comme ça qu’il allait rejoindre la mer, en suivant la Seine, et qu’il verrait les étoiles transpercer le ciel pour le guider jusqu’à la plage quand les lumières des rues, des tours et des enseignes auraient disparu.

Il y eut un cri déchirant, et l’enfant quitta le fleuve et revint dans sa chambre. Le cri se prolongeait, un son de gorge plein de haine et de fureur. Enzo demeurait immobile et terrifié. C’était une plainte puissante, chantée avec une férocité ancienne, et on aurait dit que la nuit était tout entière contenue dans ce râle. L’enfant ne l’avait jamais entendu auparavant. Était-il allé trop loin dans ses rêves, avait-il blasphémé en marchant sur l’eau, quelqu’un se vengeait-il ? Il lui semblait maintenant que le cri mourait, vraiment. Il souffrait de se rendre et en perdant sa puissance perdait sa pureté, il ressemblait à un feu qui meurt, incandescent et féroce. Enzo était prisonnier de sa peur comme d’un corset. Il ne pouvait même pas tourner le visage vers sa mère, tendre la main vers elle ou lui demander de l’aide. Tout juste s’il pouvait avaler sa salive, respirer normalement. Il entendit marcher sur le toit et comprit qu’il avait simplement entendu des chats. On disait que la saison des amours variait en fonction de la lumière. Plus il y avait de lumière, plus les chats avaient besoin de s’accoupler. Ils se battaient la nuit pour se reproduire le jour. Au soleil.



L’enfant repensa au cri de sa mère dans le salon. À cette violence qui fait naître les enfants. Et qui perdure. Partout et tout le temps. Cette violence, comment lui échapper ? Est-ce que les chats étaient entrés dans la maison ? Il n’avait pas trouvé celui qui avait fait du bruit dans le débarras. Il ne s’expliquait ni par où il était entré, ni par où il était sorti. Le cri de combat et d’amour du chat, seul Enzo l’avait entendu, Liouba dormait d’un sommeil lointain, elle n’était plus là, où était-elle ?

Il alluma sa lampe de chevet et s’assit pour la regarder dormir. Ses cheveux blonds dessinaient des algues douces sur son visage. « Fils de savant et d’athlète. » Est-ce qu’un scientifique qui étudie l’orage pouvait aimer Liouba Popov ? Ou un type imberbe avec un maillot aérodynamique et des muscles énormes ? Elle avait quelque chose d’une sirène, son buste émergeant du drap, elle pouvait plaire à un nageur ou à un savant. Il comprenait qu’on ait envie de la soulever comme une ondine et de la garder contre soi, mais seulement quand elle dormait. Les yeux ouverts, elle était déjà moins fréquentable, elle faisait un peu peur, avec son air inquiet et vaguement courroucé. Comment faire pour l’emmener à la mer ? Comment la décider à cette folie ? L’enfant pensait que s’il la plongeait dans l’eau, sa mère retrouverait son sourire, celui qu’elle devait avoir avant qu’il ne s’incruste dans son ventre et lui gobe la poitrine. Son sourire de fille qui blague avec ses copines, danse le samedi soir et se fait les ongles en regardant la téléréalité. Sa mère quand elle dormait lui échappait et cela le faisait souffrir. Elle disait qu’il était l