Main La Nuit du Loup

La Nuit du Loup

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Year:
2016
Language:
french
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1

La Nuit en Vérité

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 355 KB
2

La Nuit du monde

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french
File:
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LA PATRIE DES FOURMIS

NAPOLÉON VII

LES MYSTÈRES DE L’OPÉRA

L’AGONIE DE PROSERPINE

PROBLÈMES OCULAIRES

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PRÉPARATIFS DE VOYAGE / LA VILLE DES PIGEONS

LE CHASSEUR DE LIONS

LE CHTEAU DE LA LETTRE CODÉE


du même auteur

dans la collection Titres

MONSTRE AIMÉ





JAVIER TOMEO


LA NUIT DU LOUP

Traduit de l’espagnol

par Denise L AROUTIS

www.christianbourgois-editeur.com


CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊





Pour Carlos Cañeque,

qui a suivi avec une inégalable abnégation

la venue au monde de ce nouveau-né littéraire.





Table des matières

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44





1


Jeudi, trente novembre, fête de saint André, Andrés, Andrew, etc. Dernier jour du mois, comme chacun sait. Après novembre, ce sera décembre, lequel a trente et un jours, dernier mois de l’année. Et c’est reparti pour un tour.

Peu de gens savent, par contre, que le soleil a fait surface ce matin à sept heures dix-sept pétantes et qu’il se couchera à seize heures cinquante, c’est-à-dire à cinq heures moins dix. C’est, en tout cas, ce que vient de lire Macario sur la page du jour. Moins de vingt ou vingt-cinq minutes après que le soleil aura plongé, peut-être avant (en fonction du ciel, s’il est plus ou moins couvert), la nuit sera tombée.

La page web dit aussi que novembre est un mois consacré aux âmes du purgatoire, que saint Andrés était fils d’un pêcheur nommé Jonas, qu’il fut un des douze apôtres et;  connut une grande allégresse quand il aperçut la croix sur laquelle il devait mourir.

« Ce n’est pas de la petite bière », se dit Macario.

Et il reprend sa navigation sur Internet. À franchement parler, il ne sait pas faire grand-chose d’autre dans la vie. Il visite la Transylvanie, pays de Dracula, croise le roi des vampires dans un des interminables corridors du château et le salue d’une brève inclinaison de tête. Il se retrouve ensuite dans les pages consacrées au loup-garou, devenu son sujet préféré depuis quelque temps, et lit qu’une simple étoile à cinq branches peinte avec le sang d’un animal suffit à le tenir éloigné. Il lit aussi que les loups-garous peuvent être transitoires, par suite d’une malédiction, ou congénitaux, parce que nés loups-garous.

« Je n’ai encore rien d’un loup-garou », plaisante-t-il, en rajustant son dentier.

Après avoir mangé – il s’est contenté de haricots au chorizo en boîte et d’une bière –, il retourne dans la savane africaine et apprend que les girafes, si fières de leur très long cou, n’ont que sept vertèbres cervicales, comme presque tous les autres animaux. Il envoie ensuite quelques courriels, mais personne ne prend la peine de lui répondre.

« Je suis sûr, se rassure-t-il, que tous ces cons se souviennent parfaitement de moi. Les lignes sont saturées, c’est pour ça que je n’ai pas de réponse. »

À cinq heures et quart, il glisse son téléphone portable dans la poche arrière de son pantalon, jette une couverture sur ses épaules, sort de chez lui et affronte la lande. On pourrait dire en d’autres termes qu’il sort de l’espace virtuel – bien que les haricots au chorizo n’aient rien de virtuel – et pénètre dans un espace bien réel et concret sur lequel, en ce moment, la brise souffle et la nuit commence à tomber.

Devant sa maison passe un large chemin qui, cinq cents mètres plus loin, bifurque en deux voies possibles. Celle de gauche conduit jusqu’au village, le sentier de droite ne conduit nulle part et peut-être est-ce là son plus grand charme.

« Ce n’est pas ma faute », se justifient agréablement les voyageurs quand ils touchent le bout de ce sentier et constatent qu’il n’y a plus rien après.

Il ne fait pas froid – compte tenu de ce que l’hiver approche, en tout cas –, mais il ne voit pas plus loin que le bout de son nez avec ce brouillard, aussi lui faut-il avancer lentement, en traînant les pieds. Il n’est pas pressé, personne ne l’attend, il veut juste se dégourdir les jambes. Quand il arrive au point où le chemin se divise en deux, il choisit la voie de gauche, c’est-à-dire celle qui conduit au village.

Le brouillard devient de plus en plus dense et il doit avancer les bras tendus devant lui, en guise de pare-chocs, pour ne pas se cogner dans le mur de pierre qui longe le chemin. Il a l’impression d’avancer à l’intérieur d’un nuage. Il entend au-dessus de sa tête le croassement d’un corbeau, arrive à l’ancien arrêt d’autobus et pense au vieil autocar vert qui jusqu’à il y a deux ans faisait l’aller-retour entre la ville et ici.

« Qui sait où se trouve maintenant cette guimbarde », soupire-t-il.

Il s’assied sur le banc qui se trouve sous l’abribus et se palpe les oreilles. Il lui semble quelquefois qu’elles sont un peu plus grandes chaque jour, mais il se fait sûrement des idées, aucune de ses connaissances n’ayant les oreilles qui grandissent de minute en minute.

« Il faudra que je regarde aussi si Internet a des informations sur les oreilles », se propose-t-il tout haut.

« Croa, croa ! » croasse le corbeau, qui vient de se poser sur le toit de l’abribus.

« Il y a fort à parier, mon cher Macario, se dit-il ensuite en se tripotant les lobes, que la ville est toujours au même endroit.

— Elle peut bien rester où elle voudra, je n’ai pas l’intention d’y aller voir », se répond-il aussitôt en changeant de voix.

Ce n’est pas la première fois qu’il tient conversation avec lui-même et se raconte des histoires plus ou moins drôles. Vivre seul n’a pas que des désavantages. Un garçon peut se poser tout haut les questions qu’il veut puis se répondre ce qui lui plaît sans qu’on aille le prendre pour un fou. Il n’y a rien de mieux pour passer le temps, surtout quand on n’a pas son ordinateur sous la main et que la lune ne brille pas sur la lande.

Il se lève, ses deux mains prenant appui sur ses genoux, et se remet en marche vers l’abribus suivant, à trois cents mètres. Là-bas, il fera demi-tour, rentrera chez lui et se remettra à naviguer sur son ordinateur. Peut-être même, cette nuit, ira-t-il faire un tour à Madagascar qui, après le Groenland, la Nouvelle-Guinée et Bornéo, est la plus grande île du monde mais sur laquelle 4,32 pour mille seulement de la population a accès à Internet.





2


Or, ce soir, un imprévu survient. En quittant l’abribus, Macario met le pied dans un trou et se tord la cheville. Ce sont des choses qui arrivent. De ces choses qui bouleversent tous nos plans quand nous nous y attendons le moins.

Sa promenade est terminée. Il ne tient pas debout. C’est grave, sa cheville commence à enfler. Fort probablement s’agit-il d’une entorse avec fracture, ce qui signifie que l’os est déplacé. Il veut utiliser son portable pour appeler au secours, mais celui-ci ne fonctionne pas. Batterie à plat. Il pourrait peut-être couvrir à cloche-pied la distance qui le sépare de sa maison et téléphoner pour demander du secours, mais il juge cette solution ridicule et même assez humiliante.

Il se rassied sous l’abribus et se tient la cheville à deux mains. Il pense à saint Andrés et essaie de prendre exemple sur son courage. Internet l’explique très bien : les bourreaux attachèrent Andrés sur une croix en X et le saint mit deux jours à mourir, mais, une demi-heure avant de rendre son dernier soupir, une lumière descendit du ciel, baigna son corps et éblouit tous les spectateurs qui assistaient à son martyre.

Le corbeau, sur ces entrefaites, recommence à croasser. Les corbeaux ne croassent pas à cette heure-ci, ce n’est pas normal. Sans doute celui-ci a-t-il perdu ce soir sa compagne dans le brouillard et ne s’habitue-t-il pas à la solitude. Il ne veut pas être seul et proteste. C’est une explication possible parmi d’autres. Il pourrait, par exemple, désapprouver Macario qui a l’habitude de lire chaque matin la vie du saint du jour, avant même d’avoir fait réchauffer le reste de café de la veille.

« Croa, croa, croa ! Qui croit aujourd’hui à ces choses-là ? » le tance-t-il.

Macario n’a jamais vu de corbeau en face, mais il sait (il l’a lu sur Internet) que ces oiseaux ont un bec très dur, légèrement arqué, couvert sur son tiers supérieur de crins durs et noirs. Il se rappelle que chaque corbeau, pour orgueilleux qu’il soit de ses croassements, n’est autre que l’ombre oubliée d’un homme mort.

« Il n’y a pas de quoi se vanter », pense-t-il, bien qu’il ait très mal à la cheville.

Il veut dire par là qu’une fois morts les corbeaux n’ont guère de chance qu’on se souvienne d’eux dans un monde où même les enfants oublient leurs parents défunts.

La lune doit bien être quelque part, mais elle ne se montre pas. À cette heure-ci, elle est encore collée à l’horizon, où elle rassemble ses forces avant de commencer son ascension. Dans la partie du ciel où il n’y a pas de nuages s’allument peu à peu les premières étoiles.

« Attention aux étoiles, elles ne sont pas à prendre à la légère », se dit Macario.

Les étoiles sont d’immenses sphères de gaz qui émettent leur propre lumière. Si elles n’étaient pas si importantes, Internet ne leur consacrerait pas presque cinq millions de pages.

« Croa, croa, croa ! » répète le corbeau, qui ne bouge pas de l’abribus.

Les hommes ont du mal à comprendre le langage des corbeaux, mais il est probable qu’eux comprennent le langage des hommes. Ils écoutent ce qu’ils disent et en tirent leurs conclusions. Autrefois, des voyants étaient capables de distinguer dans leurs croassements jusqu’à soixante-quatre modulations différentes, chacune avec une signification particulière.

« Croa, croa, croa ! »

« Le cou des girafes n’a que sept os », se rappelle Macario, pour penser à autre chose qu’à sa cheville blessée.





3


Quelqu’un profère une malédiction au milieu des ténèbres. Ce quelqu’un est à moins de vingt mètres, mais il ne peut pas voir Macario, car, en plus de l’obscurité, le chemin fait un coude et des oliviers viennent s’interposer entre les deux hommes.

« J’ai dû me casser la cheville ! » se plaint l’inconnu à haute voix, comme s’il savait que Macario est là pour l’entendre.

En tout cas, il ne s’agit pas d’une fracture ouverte. L’homme connaît un peu la question. Il s’assure au toucher que l’os n’a pas percé la peau. La coïncidence, quoi qu’il en soit, ne laisse pas d’être saisissante. Deux hommes immobilisés sur un chemin solitaire à cause d’un simple faux pas et à qui personne ne peut donner un coup de main.

« Ah ! Ah ! » gémit l’inconnu.

Macario craque une allumette et consulte sa montre à gousset. Quand il habitait en ville, il disait à qui voulait l’entendre que la montre avait appartenu à son grand-père, alors qu’il l’avait payée quatre sous chez le brocanteur de son quartier. Elle indique cinq heures quarante-cinq minutes précises. Quarante-cinq minutes ont passé depuis qu’il est sorti de chez lui. Il tourne les yeux dans la direction d’où proviennent les lamentations du promeneur solitaire et essaie de le rassurer.

« Ne laissez pas vos nerfs vous gagner », lui recommande-t-il en mettant ses mains en porte-voix.

Il ajoute qu’il s’est, lui aussi, tordu la cheville, que lui non plus ne peut pas faire un pas et qu’ils n’ont plus qu’à prendre leur situation avec philosophie, c’est le mieux qu’il leur reste à faire. Le lot des humains est tel qu’ils se retrouvent boiteux au moment le moins opportun, et juste quand leur portable dont ils pourraient se servir pour appeler au secours n’a pas de réseau ou une batterie à plat.

« Serrez votre cheville à deux mains », lui conseille-t-il.

La pleine lune fait son apparition et c’est, pour Macario, comme si une belle femme le réconfortait et lui passait la main sur le front. Il l’a attendue toute la semaine. Il a même eu une érection en pleine nuit, mais c’était peut-être pour d’autres raisons.

Elle est un peu rouge sur le bord inférieur, comme ensanglantée, mais jamais Macario n’irait jusqu’à dire qu’elle est tachée de sang. Internet l’explique parfaitement : l’atmosphère absorbe toutes les couleurs qui servent à éclairer la lune quand elle est à l’horizon… sauf le rouge, la seule qui, au final, se reflète à sa surface. C’est pourquoi nous la voyons rouge. Pas plus mystérieux que ça. Point de sang, n’en déplaise aux romantiques. La nuit avançant, cette lune montera dans le ciel et brillera enfin tout là-haut comme une pièce d’argent.

« Il y a une explication à tout », se dit Macario, tandis que l’inconnu continue à geindre.

Ce n’est pas une raison pour s’imaginer que le monde a perdu tous ses mystères et que les hommes sont aujourd’hui capables de tout comprendre. Il ne faut pas prêter attention à ces ramenards qui disent que la lune est désormais un monde frère, couvert de cratères et de montagnes annulaires depuis que Galilée l’a pinée avec sa saloperie de télescope.

« Là encore, attention à la lune, pense Macario. Tu ne vois pas qu’un jour elle en ait marre de nous tourner autour ? »

« Croa, croa ! » croasse le corbeau.

Il ne serait donc pas mauvais de lui souhaiter la bienvenue et de lui présenter ses hommages. Macario ferme les yeux, inspire deux ou trois fois de suite par le nez et sent une grande lumière blanche lui entrer par la tête et se poser sur son cœur. D’après Internet, cette même lumière devrait ressortir ensuite par la paume des mains, mais il n’en est rien.

« Chaque chose en son temps », se console-t-il.

Et sur ces entrefaites le promeneur solitaire interrompt ses lamentations et lui demande s’il est bien sûr que son portable ne marche pas.

« Je ne serais pas plus surpris que ça si on me disait qu’il reste un loup lâché dans la nature par ici », dit-il ensuite.

Sans doute veut-il plaisanter. Il s’agit d’un homme assez gras, avec le regard doux et velouté d’un zébu. Un de ces garçons qui ne mettent presque jamais les pieds hors la ville et n’ont pas la moindre idée de ce qu’il y a au-delà des dernières usines des faubourgs. En d’autres termes, un de ces individus qui connaissent les bas quartiers comme leur poche et ont appris les nombreux secrets de la grande cité – ils savent par cœur, par exemple, la liste des correspondances de métro –, mais qui ne connaissent pas d’autres fleurs que celles qui poussent entre les pavés et ignorent même que le soleil se lève à l’est tous les matins.

Macario dit que le dernier loup a disparu de cette région il y a au moins cent ans. Le plus vieil habitant du pays, dit-il, ne se souvient pas d’avoir vu un loup sur ces terres.

« En tout cas jusqu’à cette nuit », précise-t-il en faisant tinter les petites pièces qu’il a dans la poche.

Il n’a pas fini sa phrase que le corbeau croasse trois fois de suite. Il n’ose pas prendre son vol dans ces ténèbres, pauvre bête. Il a peur de se tromper de direction et de se réveiller demain matin au-dessus d’Istanbul.

« Croa, croa, croa ! » croasse-t-il.

Sa compagne est très loin maintenant et elle ne peut l’entendre. Et même si elle l’entendait, elle se dirait sûrement qu’elle a mieux à faire que de perdre son temps à chercher son chemin en sens inverse pour retourner à leur olivier commun.





4


Il y a déjà plusieurs mois que le corbeau et sa compagne (elle avait les ailes un peu plus courtes que lui) ont construit leur nid avec des branches d’arbustes, des racines et de la mousse, et l’ont garni d’herbe sèche. Ils se posaient ensemble à côté des vaches pour manger le placenta des mères qui venaient de mettre bas.

« Croa, croa, croa ! » croasse-t-il.

S’il faisait jour, on le verrait, plumes du cou hérissées, queue déployée. Les corbeaux ne sont jamais de bonne humeur ou, s’ils le sont, ils le cachent bien. Macario se rappelle une fable dans laquelle un autre corbeau joue le rôle de la nuit, un renard, le rôle de l’aurore, et un fromage, celui de la lune blanche. La fable, qu’il a lue sur Internet, est très simple : le renard demande au corbeau de croasser, ce con de corbeau obéit et laisse tomber le fromage qu’il tenait dans son bec. Inutile de préciser ce que le renard fait avec le fromage.

« C’était le fromage, se remémore-t-il encore, de la joie et de l’espérance. »

Le promeneur solitaire, pendant ce temps, continue à gémir sur son manque de chance. Il lui arrive tout le temps des catastrophes comme celle-là, et il cite en exemple les types qui tombent à la renverse et se cassent le nez.

Macario le console, tôt ou tard il viendra bien quelqu’un qui les tirera de ce mauvais pas. Tout en sachant que c’est peu probable étant donné qu’il ne passe plus personne de ce côté depuis des mois. Les automobilistes préfèrent gagner le village par la route asphaltée qui contourne la lande, même si ça représente un détour.

« Le diable a une tête de lapin », soupire le promeneur solitaire.

Il précise qu’il s’est tordu la cheville droite et Macario lui répond que lui, c’est la gauche, même s’il est, dans la situation où ils se trouvent, plus absurde que jamais de parler de droite et de gauche. Il conseille au promeneur solitaire d’avancer de quelques mètres à cloche-pied, mais l’homme préfère attendre, des fois que sa cheville se remettrait en place toute seule, petit à petit.

« Ce qui m’inquiète le plus pour l’instant, ce sont les loups », répète-t-il.

Macario lui redit qu’on n’a pas vu de loup dans la région depuis des années et qu’il serait le premier à le savoir s’il y en avait.

« C’est ce que vous croyez », grommelle l’inconnu.

Il ne parle pas en l’air, il se juge assez entendu en la matière. Il n’a pas eu besoin d’aller voir sur Internet pour savoir tout ce qu’il sait sur les loups et les loups-garous. Au cours des quinze dernières années, il a vu tous les films de Dracula et de loups-garous qui sont passés au cinéma de son quartier et à la télévision, et il est capable de faire la différence entre les loups qui naissent loups et ces hommes atteints de mélancolie qui finissent par se transformer en lycanthropes.

« Les lycanthropes, dit-il en caressant sa cheville blessée, sont des individus mélancoliques qui fuient les autres hommes et se réfugient dans la solitude.

— Je n’en ai jamais vu par ici, dit Macario.

— Le véritable loup-garou, continue le promeneur solitaire, n’est pas un homme, mais ce n’est pas non plus un loup. »

« C’est ce qui existe de pire, pense Macario. Ne pas avoir les idées nettes sur ce qu’on est dans ce monde. »

« Croa ! Croa ! » croasse le corbeau.

Cet oiseau serait-il en train de vaticiner et n’aimerait-il pas l’avenir qu’il entrevoit ? Macario passe son doigt sur ses dents de plastique.

« Vous croyez, demande-t-il, qu’un homme comme moi peut aussi se transformer en loup ?

— Ha ! Ha ! Ha ! En voilà une idée ! s’écrie l’inconnu. D’où sortez-vous ça ?

— Certaines nuits, je rêve que j’ai les canines qui poussent.

— Vous feriez mieux de rêver à autre chose. Les loups-garous ne rigolent pas tous les jours. En tout cas, dans les films, ils ne rigolent pas du tout. Ils se réveillent tout nus le matin et n’ont aucun souvenir de ce qu’ils ont fait la nuit. Vous imaginez le tableau. Quand ils sentent qu’ils vont se transformer en loup, il leur arrive de s’enfermer à double tour dans une chambre ou de s’enchaîner à la grille de la fenêtre.

— Et si j’étais un loup-garou indépendant ? Si j’étais le genre à refuser de s’enchaîner ?

— Croa, croa, croa ! croasse encore une fois le corbeau.

— Tous les loups-garous que j’ai vus au cinéma s’attachaient quelque part, dit le promeneur solitaire.

— Je vais vous faire une confidence, poursuit Macario, qui voudrait pousser l’inconnu à le prendre au sérieux. Il y a une semaine de ça, la lune était à son premier quartier, je me suis surpris dans la glace, les yeux noirs, obliques, un peu injectés de sang. Je me disais : “Comment est-ce possible ? N’avais-je pas les yeux bleus ce matin ?” »

Le promeneur solitaire commence à se demander si Macario n’est pas un peu fêlé.

« Ah, mais il me semble que ce n’est pas normal, ce que vous me racontez là, dit-il, ayant décidé d’abonder dans son sens. Les yeux ne changent pas de couleur si facilement. »

Au fond, ce qu’il attend, c’est qu’une lumière s’allume qui éclaire tout autour de lui d’un coup et que quelqu’un annonce que c’était une mauvaise blague et qu’il peut retourner au village sur ses deux pieds, comme si de rien n’était. Mais le paysage ne s’éclaire pas et aucune voix ne vient le consoler.

« Ce qu’il nous faut maintenant, dit-il, c’est que quelqu’un passe et qu’il nous donne un coup de main. »

Le plus probable, pense Macario, c’est qu’il a affaire à un de ces voyageurs de commerce qui débarquent de temps en temps dans les villages et entubent tout ce qui bouge.





5


Le promeneur solitaire veut savoir où se trouve la maison la plus proche et Macario répond que cette maison est justement la sienne.

« Elle est à moins de cinq cents mètres, dit-il. Elle n’a pas une seule fenêtre, mais je possède, en plus de mon portable, un téléphone fixe, un ordinateur avec un million de livres téléchargés, un téléviseur de vingt-trois pouces et un télescope. L’ennui, c’est que je ne peux pas bouger de là. Il ne nous reste plus qu’à attendre.

— Dans ce genre d’accident, remarque l’inconnu, en se rengorgeant, le mieux, c’est d’immobiliser la cheville avec un bandage de sparadrap en huit. »

La pleine lune sourit toujours. Il s’en faut de beaucoup qu’elle soit installée dans la région la plus haute du ciel, mais, ce soir, elle paraît porter quelque chose de spécial entre ses mains. Elle feint de se moquer de ces deux hommes et de leurs problèmes, mais Macario sait qu’elle fait semblant.

« Et puis, ajoute le promeneur solitaire, il faut éviter de se déchausser car la chaussure est utile pour immobiliser le pied. »

Ils ne se voient pas, c’est vrai, mais ils peuvent parler et s’entendre sans avoir besoin de forcer la voix. Au moins se consolent-ils réciproquement et ce n’est pas négligeable, surtout par les temps qui courent. Macario explique au promeneur solitaire qu’il y a moins de deux ans un car passait sur ce même chemin, qui allait de T à Q, mais qu’il a été supprimé, faute de passagers.

Il se caresse doucement la cheville des deux mains, constate que la douleur cède du terrain et demande au promeneur solitaire s’il en va de même pour lui.

« Jusqu’à un certain point », répond ce dernier.

Réponse stupide entre toutes et qui ne signifie pas grand-chose. La vérité, c’est qu’en ce moment les deux hommes ne peuvent surmonter leur douleur sans serrer les dents.

« Ce qui se passe, ajoute l’inconnu, c’est qu’il existe des physiologies hors du commun chez lesquelles la douleur cède de manière presque spontanée. »

Sur Internet, Macario a également lu des choses à propos de la douleur qui n’est en fin de compte qu’un des moyens que possède l’organisme pour exprimer un déséquilibre. Il se rappelle aussi, bien que ça n’ait aucun rapport avec ce qui leur arrive, que la céphalée sinusale est due à l’inflammation des conduits des sinus paranasaux qui se trouvent derrière les joues, le nez et les yeux, laquelle est cause de douleur dans la partie frontale de la tête et du visage.

« Sans oublier, dit l’inconnu, agitant ce qu’il a sans doute appris des années plus tôt dans un manuel de premier secours, que le système nerveux est un réseau sans commencement ni fin complètement interconnecté. »

À en juger par sa voix, Macario renifle plutôt un type de droite, assez enveloppé. Le genre d’asticot qui a pioché trois ou quatre notions dans un vieux livre de médecine et saisit la moindre occasion pour s’en gargariser. Sur ces entrefaites, voici que la lune se cache derrière un nuage, qu’un grillon commence à chanter et qu’un autre lui répond un peu plus loin. Mais ils ne sont pas à l’unisson. L’un chante d’abord et l’autre lui répond.

« Ils se racontent sûrement des trucs », pense Macario.

Il ne trouve pas normal non plus que les grillons chantent à cette époque de l’année, aussi commence-t-il à soupçonner que ce soir, pour cause de pleine lune, d’aucuns se plaisent à enfreindre certaines règles. Il passe encore une fois son doigt sur ses dents – le geste de celui qui veut vérifier au toucher le fil d’une lame de couteau – et demande à l’inconnu d’où il tient que le bandage de sparadrap en huit est le plus adéquat pour tenir une cheville. L’homme répond qu’il a fait son service militaire dans la Croix-Rouge et qu’on lui a appris, entre autres choses, que, lorsqu’on se tord la cheville, il vaut mieux éviter de se déchausser et de se masser avec des onguents ou des pommades.

« À propos de douleur, l’interrompt Macario, vous n’êtes pas sans savoir que la douleur rend les crabes plus beaux. »

Il lui arrive de lâcher abruptement ce qui lui passe par la tête, même si c’est hors sujet, mais cette fois il a recours à ce proverbe, qu’il a noté dans son carnet à couverture rouge, pour dédramatiser la situation.

« Je ne comprends pas, dit le promeneur inconnu.

— Les crabes, lui explique Macario, deviennent rouges quand on les plonge dans une marmite d’eau bouillante et sont donc plus beaux. Ils passent un mauvais quart d’heure, mais au moins ils ont pris une belle couleur.

— Vous trouvez que le rouge est plus beau que le bleu ? »

Au ton qu’il a pris pour poser cette question, il semblerait qu’il n’aime pas trop le rouge, en tout cas le rouge des crabes bouillis.

« Des goûts et des couleurs, récite Macario, faisant tinter une nouvelle fois la ferraille qu’il a dans sa poche, on ne discute pas. »

Un parmi les cinquante proverbes qu’il a recopiés dans son carnet à couverture rouge. Il les a trouvés sur Internet au cours des derniers mois. La question des couleurs, en fait, est très compliquée. Par exemple, que le rouge – les autres couleurs non plus, d’ailleurs – n’existe pas en vrai et ne soit qu’une sensation produite par l’énergie lumineuse que créent certaines longueurs d’onde, voilà qui le dépasse.

« Ils exagèrent parfois sur Internet, dit-il, tandis que le promeneur solitaire essaie de distinguer une lumière dans les ténèbres. Parce que, voyons, pouvez-vous m’expliquer ce qu’on entend par “les couleurs n’existent pas” ?

— On entend qu’elles n’existent pas, c’est tout, répond l’inconnu.

— Que nous sommes condamnés à vivre dans un monde sans couleurs ? Que tout ça, c’est une invention de notre imagination ? »

Le croassement du corbeau le ramène à la réalité. Peut-être cet oiseau est-il un des derniers représentants d’une vieille race magique. On l’aurait placé là, sur l’abribus, pour le ramener, lui, Macario, à la raison et l’empêcher de trop rêver ?

« Ah, bon sang, si je pouvais me transformer sur-le-champ en crabe ! s’écrie le promeneur solitaire. Au moins, je parviendrais à me déplacer, ne serait-ce qu’à reculons. »

Macario a pensé quelquefois, lui aussi, à des choses de ce genre, par exemple à une sorte de système hydraulique qui permettrait aux gens d’avancer en même temps qu’ils reculent, ou aussi à la possibilité d’inventer un escalier magique qui permettrait aux asthmatiques et aux vieux en général de monter jusqu’au troisième étage tout en descendant.

« Et que font les crabes avant de se retrouver dans la casserole pleine d’eau bouillante ? se demande-t-il maintenant. Avancent-ils en reculant ? Reculent-ils en avançant ? »

Avancer en reculant ou reculer en avançant, on s’en fiche. Le résultat revient au même. Ça ne vaut pas le coup de s’en faire pour si peu. Macario oublie les crabes et demande à l’inconnu d’avancer de quelques mètres à cloche-pied.

« Vous avancez vers le sud et j’en fais autant vers le nord, dit-il. Vous voyez comme c’est facile. Nous nous retrouverons à mi-chemin en moins de deux. »





6


Pas plus compliqué que ça. Macario se met à sautiller en direction du nord et le promeneur solitaire clopine en direction du sud, mais la fatigue se fait vite sentir. Ils n’ont pas trop la forme, ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, l’inconnu déteste lui aussi sauter à cloche-pied, il en a un peu honte, et puis il est trop gros. Macario retourne s’asseoir sur le banc de bois qui se trouve sous l’abribus et se fait de nouveau la réflexion qu’il n’est décidément pas normal que les grillons chantent en cette saison.

« Hé ! Hé ! » crie de nouveau le promeneur solitaire.

Macario lui conseille de ne pas tant s’égosiller, étant donné qu’ils sont bien trop loin du village et hors de portée de voix.

« Et si personne ne passe par ici de toute la nuit, dit le promeneur solitaire, vous imaginez ?

— Je vous le répète, soyons philosophes, lui conseille Macario. Nous ferons passer le temps en nous racontant des histoires amusantes. Vous m’en racontez à moi, moi, je vous en raconte à vous, et voilà. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’avoir quelqu’un à qui parler, comprenez-vous. Je vis depuis deux ans réfugié dans ce trou perdu.

— Et vous ne vous sentez pas seul ?

— Quand j’allume la télé, répond Macario, c’est comme si ma maison se remplissait de joyeux lurons. C’est épatant pour ça, la télévision. Vous saisissez ce que je veux vous dire ?

— Plus ou moins, dit le promeneur solitaire.

— Croa ! Croa ! » croasse le corbeau.

Encore ce corbeau… Il se dit qu’il n’est pas normal que les corbeaux croassent après le coucher du soleil. Il a même cru entendre ululer un hibou tout à l’heure.

« Puisque vous avez abordé vous-même la question des loups, poursuit Macario, je vous avoue qu’ils m’intéressent beaucoup moi aussi. Certaines nuits de pleine lune, j’éteins ma télé, je m’assieds devant ma porte et il me semble les entendre hurler au loin. Je sais très bien qu’il n’en reste pas un seul dans la région, mais c’est comme s’il y en avait.

— Croa, croa, croa ! »

Macario se rappelle que ce corbeau et ceux de son espèce ne pourront pas boire une seule goutte d’eau pendant tout le mois d’août. C’est le châtiment qui leur a été imposé pour ne pas avoir rejoint l’arche de Noé.

« Croa, croa, croa ! »

Le promeneur solitaire cherche une position plus confortable et dit que, n’était sa cheville, il finirait par s’endormir. C’est une façon de faire comprendre qu’il prend enfin la situation avec calme. Macario le met en garde, il n’est pas bon de dormir au clair de lune, car même les hommes les plus sensés courent le risque de se réveiller fous.

« Pas plus qu’il n’est bon de dormir dans un champ de fèves », ajoute-t-il alors qu’il sait pertinemment qu’on ne trouverait pas à deux cents kilomètres à la ronde le moindre carré de fèves.

L’inconnu se racle la gorge et explique à Macario qu’il est né dans le nord du pays, plus exactement dans une région où les forêts grouillent encore de loups et où les gens croient dur comme fer à l’existence des lycanthropes.

« Au temps de mon grand-père, dit-il, on a pris un marchand de peaux de lapin qui se transformait la nuit en loup-garou. »

Il ferme les yeux et revoit les épaisses forêts de son enfance, les arbres alignés comme une armée de spectres qui n’attendent que la voix qui leur ordonnera de se mettre en marche.

« Dans mon village, il reste encore des vieux qui se souviennent de lui, ajoute-t-il.

— Sûrement qu’il voulait se donner de l’importance en racontant qu’il était un loup, remarque Macario.

— Croa, croa, croa ! » croasse le corbeau.

Croiriez-vous qu’il y a quelques semaines à peine cet oiseau solitaire, le cou tendu, les plumes de la gorge hérissées, s’inclinait devant sa femelle ? Il a même eu la délicatesse, à un moment donné, de lui titiller la tête avec son bec. S’est-il donné tout ce mal pour des prunes ?

« Pour faire la différence entre les vampires et les loups-garous, ce n’est pas sorcier, dit le promeneur solitaire. Les loups-garous se transforment lors de nuits comme celle-ci, les nuits de pleine lune, ils sont inconscients, ils attaquent au petit bonheur. Les vampires sont des vampires en permanence et ils ne s’attaquent qu’aux gens.

— J’aime bien la pleine lune, dit Macario, mais je préférerais que nous parlions d’autre chose. Par exemple, nous pourrions nous raconter des blagues. Le temps passera à toute vitesse, vous verrez. »

Le promeneur solitaire avoue que toutes les blagues qu’on lui raconte lui entrent par une oreille et ressortent par l’autre, et qu’en plus il se considère non pas comme quelqu’un de marrant, mais plutôt d’assez sinistre. Macario, au contraire, se rappelle toutes les bonnes histoires qu’il a lues sur Internet au cours des dernières semaines et, quand l’occasion se présente, il a le chic pour les raconter. Il a même pensé les recopier dans son livre à couverture rouge, ne serait-ce que pour se les raconter à lui-même pendant les longues nuits d’hiver. Pas des blagues dégoûtantes, des gentilles, le genre qu’on peut raconter devant les enfants quand on a une famille. Justement maintenant, par exemple, il s’en rappelle une qui a à voir avec le conte du Petit Chaperon rouge.

« Alors voilà, dit-il, imaginez que le jour arrive où le Petit Chaperon rouge épouse le Prince Bleu et qu’au bout de neuf mois leur naît un premier enfant. De quelle couleur sera ce bébé ?

— Violet, répond le promeneur solitaire.

— Ha ! Ha ! Violet ! Exact ! Hein ! Qu’est-ce que vous en dites ? Combien de femmes ont un bébé violet dans le monde ?

— Peu, quatre ou cinq maxi.

— Il n’empêche, j’ai toujours trouvé que le Chaperon rouge était très imprudent de discutailler avec le méchant loup féroce. On ne doit jamais parler à des inconnus. Certains disent que ce loup a fini par se la farcir.

— C’est vous qui êtes grossier maintenant, réplique le promeneur solitaire avec bonne humeur. N’oubliez pas que, nous aussi, nous nous parlons, alors que nous ne nous connaissons pas. Et que nous ne pouvons même pas nous voir. Nous nous connaissons moins que le Chaperon rouge et le loup.

— Vous avez raison, admet Macario, en levant les yeux vers la lune. Mais tant pis, ce qui m’embête le plus, c’est que nous ayons encore une fois parlé de loups. Vous comprenez ? Je me demande ce qu’elle a de plus que les autres, cette pleine lune, pour nous faire parler de loups. Vous croyez que c’est une pleine lune comme celle des autres nuits ? »

Le hibou s’est rapproché. Prudemment, il avance d’olivier en olivier, avec ses grands yeux ouverts.





7


Le promeneur solitaire a l’impression que les ténèbres commencent à tourner lentement autour d’un point qui demeure immobile.

« Ce que je ne comprends pas, lance Macario, sur ces entrefaites, c’est pourquoi vous avez dit tout à l’heure que le diable a une tête de lapin. Première fois que j’entends ça.

— Pour vous dire la vérité, je n’en sais rien non plus », répond le promeneur.

Il aurait pu lui révéler que c’était une phrase que sa mère répétait souvent, par exemple quand elle allait pour allumer le gaz et ne trouvait pas la boîte d’allumettes à sa place, mais il ne veut pas entrer dans les détails.

Il réfléchit un instant et décide que le moment est venu de se présenter. Deux hommes ne devraient pas se parler si longtemps en ignorant comment ils s’appellent et ce qu’ils font dans la vie. C’est déjà un point de départ pour que, petit à petit, par la suite, ils entrent dans les confidences et apprennent à mieux se connaître.

Le promeneur solitaire se présente donc en déclarant qu’il s’appelle Ismael T, assureur. Il est arrivé au village ce matin même dans son utilitaire qu’il a garé sur la place de l’église, à l’ombre du clocher, il a travaillé jusqu’à une heure de l’après-midi et a réussi à faire souscrire le boulanger et le forgeron à une police d’assurance chacun. Après manger, il s’est offert une sieste de presque deux heures, est sorti de l’hôtel pour faire un tour dans les environs, et il ne marchait pas depuis une demi-heure qu’il a mis, lui aussi, le pied où il ne fallait pas et s’est tordu la cheville.

« C’est sûrement pour ça que j’ai dit tout à l’heure que le diable a une tête de lapin, se justifie-t-il. Il surgit quelquefois là où on s’y attend le moins, et avec l’air de ne pas y toucher encore, tellement il est vicelard.

— Le fait est que le diable a de multiples visages, remarque Macario. Il choisit celui qu’il préfère. Ce pourrait même être la pleine lune qui est là.

— J’ai le sentiment que vous avez vu, vous aussi, beaucoup de films d’horreur.

— Croa, croa, croa ! approuve le corbeau.

— De toute façon, ajoute Ismael en levant les yeux, cette lune me fait froid dans le dos à moi aussi. »

Macario n’est pas exactement du même avis. Il s’est trop avancé tout à l’heure. La lune ne peut pas être un des travestissements du diable. Elle est là-haut en réalité pour donner de la force aux hommes. Elle leur sert même, certaines nuits, de consolation et les aide à croire qu’il existe quelque part un monde meilleur.

« Je ne peux nier qu’elle me fait parfois un peu peur, avoue-t-il, ce qui ne m’empêche pas de la trouver belle. N’est-ce pas la même chose qui nous arrive avec les femmes ?

— Croa, croa, croa ! » croasse le corbeau avec plus de force.

Peut-être annonce-t-elle pour cette nuit un événement inattendu de tous et désespère-t-elle d’être comprise par les hommes.

« C’est si vrai, proclame solennellement Macario, que si la lune n’existait pas, nous serions obligés de l’inventer. »

Ismael lui demande si l’on peut dire la même chose de la nouvelle lune, qui est ronde, elle aussi, et Macario, évitant de se compromettre, répond que la lune, quelle que soit la phase dans laquelle elle se trouve, est toujours un objet céleste fascinant.

« Vous n’êtes pas sans savoir que la Lune, explique-t-il, ne met que vingt-sept jours, sept heures et quarante-trois minutes à faire le tour de la Terre. »

Ismael lui demande comment il se fait qu’il soit au courant de tant de choses et Macario répond qu’il n’a aucun mérite : pour savoir tout ce qu’il sait, il lui a suffi de s’abonner à Internet et de passer quelques heures chaque jour assis devant son ordinateur.

« Tant pis si j’ai pris quelques kilos, ajoute-t-il.

— Croa, croa, croa ! » croasse le corbeau, comme s’il le félicitait.

Qui nierait qu’en ce monde, à part la cyberaddiction, beaucoup de choses, les plus simples et les plus irréfutables en apparence, sont capables de nous rendre fous. Par exemple, le chant de ces deux grillons, qui continuent à se raconter des histoires auxquelles les hommes ne comprendront jamais rien.

« Pourquoi ? se demande Macario, pourquoi, ce soir, ne chantent-ils pas à l’unisson, comme ils le font les autres soirs ? Pourquoi, pendant que l’un chante, l’autre s’arrête-t-il et écoute ? »

« Croa, croa ! insiste le corbeau.

— Pour en revenir à la lune, continue Macario, sachez qu’elle a, lorsqu’elle est pleine, plus de pouvoir parce qu’elle agit comme un canal par lequel l’énergie solaire passe jusqu’aux hommes. Certains animaux règlent même leurs migrations sur le cycle lunaire.

— Vous devez faire allusion aux baleines, dit Ismael, qui ne veut pas être en reste.

— Si vous voulez, poursuit Macario sans se donner la peine de rectifier. Quant aux loups, je vous assure qu’ils ont disparu de ces contrées il y a de nombreuses années.

— Et je m’en réjouis, je vous assure, soupire Ismael.

— Croa, croa, croa ! croasse le corbeau en s’ébrouant.

— Il se pourrait aussi, rajoute Ismael pour justifier ses craintes, que la vie urbaine nous ait déshabitués de ces ténèbres qui nous font voir des loups partout. »

Macario rebondit sur les avantages qu’il y a à vivre dans les ténèbres, car, la nuit, tous les chats sont gris.

« Soit un mélange de blanc et de noir, ajoute-t-il pendant qu’Ismael caresse sa cheville blessée, et le blanc, en fin de compte, est la superposition de toutes les couleurs.

— Croa, croa, croa !

— Dans ce cas, poursuit Macario, pour quelle raison la plupart des animaux nocturnes voient-ils les objets en noir et blanc ?

— Je n’en sais rien, répond Ismael en lançant alentour un regard apeuré, mais moi, pour l’instant, je vois tout en noir.

— Le problème, rappelle Macario, se présente quand une des espèces de cônes que nous avons dans l’œil ne fonctionne pas bien. Il existe des personnes qui ne distinguent pas les couleurs. Certaines même ne voient pas le bleu et, pour elles, le monde est gris.

— Vous êtes sûr qu’il passera quelqu’un par ici cette nuit ? lui demande Ismael.

— J’ai toujours pensé que ce doit être triste de voir tout en gris, soupire Macario.

— Et s’il ne passait personne de toute la nuit ? »

Macario opte pour la sincérité.

« Si vous voulez la vérité, répond-il, il y a de fortes chances pour que nous devions dormir à la fraîche. La camionnette du laitier passera demain matin. Ça, ça ne rate pas.

— Ha ! Ha ! Ha ! » s’esclaffe Ismael, qui s’imagine que Macario ne parle pas sérieusement.





8


Macario comprend que le moment de se présenter est venu pour lui aussi. Il aurait même dû le faire avant. Il dit s’appeler Alejandro de la Iglesia et se définit comme un modeste retraité qui apprend chaque jour de nouvelles choses sur les pages d’Internet et, de plus, cultive la poésie lyrique. Il le proclame avec un certain orgueil.

« Il y a deux ans, explique-t-il, j’ai fui la ville, j’ai quitté tout le monde avec un pied de nez et je me suis installé dans ce paradis. »

« Il faut être fou pour donner à cette lande le nom de paradis », pense Ismael. Mais il s’en tient à ce qu’il a décidé, qui est d’abonder dans le sens de l’inconnu. Au fond, il ne fait pas autre chose avec certains de ses clients. Il demande à son inconnu pourquoi il a choisi un lieu si solitaire et Macario répond cette fois encore avec une phrase qu’il a notée dans son carnet à couverture rouge.

« La solitude nous apprend à mourir », dit-il d’une voix de gorge.

Et il se tait, attendant un commentaire d’Ismael.

« Croa, croa ! intervient le corbeau.

— Chaque semaine, reprend Macario, je vais au village, je tire quelques billets à la caisse automatique et j’achète tout ce dont j’ai besoin. »

Ismael déclare qu’il a du bol de vivre de ses rentes, c’est une chance même si on est un peu ric-rac. L’important, dans la vie, c’est de savoir faire avec. Il dit aussi qu’il a toujours habité la capitale et avoue qu’il vient pour la première fois dans la région, mais que ce n’est pas la première fois qu’il se tord la cheville droite. Il y a huit mois de ça, il s’est foulé la même cheville en descendant l’escalier d’un supermarché et s’est offert une bûche monumentale au milieu d’un tas de bonnes femmes.

« C’est ce qui m’a fait le plus mal, se rappelle-t-il.

— Pour une coïncidence, c’est une coïncidence, lance Macario, moi aussi je me suis foulé la cheville, l’an dernier, la gauche. Je ne sais pas pourquoi je me suis encore pété la même aujourd’hui.

— Peut-être parce que vous êtes de gauche », risque Ismael, histoire de se marrer un peu.

Macario confirme qu’en effet il est républicain jusqu’à la moelle des os, ce qui ne l’empêche pas d’être croyant.

« Justement aujourd’hui, ajoute-t-il, l’Église célèbre la Saint-Andrés. »

Andrés n’est pas un nom si rare. Ismael connaît en ville plusieurs personnes qui s’appellent Andrés. Quelques-uns de ses clients portent même ce nom.

« Il faut savoir, poursuit Macario, que ses bourreaux l’ont attaché sur la croix au lieu de le clouer afin qu’il mette plus longtemps à mourir. »

Et pendant ce temps, les grillons continuent à discuter et la nuit à tourner lentement autour des deux hommes. C’est comme si les ténèbres étaient vivantes et s’autodévoraient. « J’aurais dû téléphoner à ma femme avant de sortir du village », se dit Ismael.

« À la seconde où ces deux grillons chanteront à l’unisson, je saurai qu’ils ne sont plus d’accord », se dit Macario de son côté.

Il pourrait en raconter beaucoup encore à Ismael, sur les grillons, mais il préfère continuer à parler de saint Andrés. Il dit que, comparée à ce qu’eut à souffrir ce saint homme, leur aventure de ce soir est un enfantillage. Sans doute les bourreaux l’avaient-ils attaché si fort sur les branches de la croix qu’ils lui avaient cassé par la même occasion les deux chevilles et les deux poignets.

« Finalement, nous n’avons fait que nous fouler une seule cheville », dit-il.

Ce sont les plus gênés qui s’en vont, mais Ismael n’est pas d’humeur à le suivre sur ce terrain. Le moment est bien mal choisi pour parler de saints et de martyre.

« Si ces buissons étaient morts, nous pourrions allumer un grand feu, dit-il. Les flammes se verraient du village. Ce serait comme un phare.

— Croyez-le ou pas, dit Macario, se raccrochant une fois de plus où il peut, mais je connais par cœur tous les phares du pays.

— De quel pays parlez-vous ? » lui demande Ismael, qui s’embrouille ces derniers temps dans les États, les nations et les pays.

Voilà qui pourrait faire encore une belle discussion pour passer le temps, mais Macario ne se laisse pas piéger. Pourquoi parler à n’en plus finir de frivolités quand les grillons chantent et que les étoiles papillotent ?

« Comme vous ne l’ignorez pas, dit-il, les phares lancent un signal lumineux que les navires aperçoivent de très loin. »

Et il rappelle que le phare que les Bretons construisirent en 1932 au cap K, au nord-est de l’île de M, possède un faisceau lumineux situé à cent trente-deux mètres au-dessus du niveau de la mer et une lanterne de trois mètres et demi de diamètre qui est allumée quinze minutes après le coucher du soleil et éteinte quinze minutes avant son lever. Il pourrait donner d’autres renseignements de ce type sur d’autres phares, mais il ne veut pas pousser.

« En un sens, dit-il, ma maison est un peu comme un phare. Quand j’allume toutes les lumières, elle se voit de très loin.

— Je suis émerveillé par la quantité de dates et de chiffres que vous vous rappelez, observe Ismael.

— Je le fais sans effort, reconnaît Macario. Je lis les nombres une fois et je me les rappelle pour la vie. Voulez-vous que je vous récite la liste des mesures de poids des Romains de l’Antiquité et de leurs équivalents en grammes ? »





9


Il n’est pas si difficile que ça d’être du bon côté des choses. Ismael a toujours pensé que nous avons tous à l’intérieur de la tête deux petites roues, une blanche et une noire, et que, si nous faisons tourner la petite roue blanche, celle qui est près de la tempe droite, tout nous réussit, mieux en tout cas que si nous ne faisons tourner que la noire, laquelle est près de la tempe gauche.

« Je tâcherai de ne faire tourner que la petite roue blanche », se promet-il.

Il ferme les yeux et se caresse de nouveau la cheville pendant que le cercle des ténèbres continue à tourner autour de lui et se resserre de plus en plus. La douleur a disparu mais il se passera sans doute beaucoup de temps avant qu’il puisse poser le pied par terre.

« Je ne sais pas pour quelle raison, lui dit alors Macario, vous tous, à droite, vous vous imaginez que nous autres, les gens de gauche, nous sommes des mécréants. »

Encore un bon sujet de conversation possible. Ismael lui demande comment il a fait pour découvrir qu’il est de droite, vu qu’il ne le connaît pas et ne l’a jamais vu en face.

« Excusez-moi, répond Macario, mais je suis capable de repérer les gens de droite à la voix, et même à leur façon de prononcer les s. Vous zézayez.

— Ho ! Ho ! Ho ! » rit Ismael.

Il s’adosse au muret de pierre qui délimite le chemin et regarde derrière lui encore une fois. Le village est caché par un monticule et les lumières des maisons, qui ne sont pas nombreuses, ne se reflètent pas sur le ciel.

« Ho ! Ho ! Ho ! » rit-il encore.

Et cette façon de rire en o, chaque éclat de rire s’appuyant sur la voyelle o, vient conforter chez Macario l’idée qu’Ismael est un homme de droite.

« C’est une règle de trois qui ne rate jamais, explique-t-il. Tous les gens de droite, plus encore s’ils sont gros, quand ils rient rient en o, qui est aussi la plus grosse lettre de l’alphabet.

— Hé ! Hé ! Hé ! rit maintenant Ismael en changeant de voyelle pour l’embêter.

— Il se pourrait même, excusez si je me trompe, que vous soyez de ces hommes que leur embonpoint oblige à s’asseoir les jambes très écartées.

— Hé ! Hé ! Hé ! » rit encore Ismael.

Macario domine aussi le chapitre des voyelles. Il se rappelle que le o, voyelle qu’Ismael emploie habituellement quand il rit, est très différent du e, symbole de tous les bruits inextinguibles et de tout ce qui est dépourvu d’harmonie.

« Si le o était un homme, ce serait sûrement un de ces types qui s’empiffrent et rotent sans gêne.

— Arrêtez de me faire rire, je n’ai pas le cœur à ça », le supplie Ismael.

Macario ne comprend pas. Pour lui, c’est toujours le moment de s’en payer une bonne tranche. Or, dans la vie, les occasions de franche rigolade sont rares. Il ajoute, toujours à propos du o, que, pour le prononcer correctement, il convient de former un petit rond avec les lèvres, et qu’enfin le o est une voyelle copulative.

Il reconnaît que le moment, par contre, est mal choisi pour parler des voyelles copulatives, mais préfère dire la première chose qui lui passe par la tête, plutôt que de se taire et de supporter le supplice des grillons qui chantent comme s’ils étaient en plein mois d’août.

« À la façon dont vous vous exprimez, on voit que vous êtes poète », dit Ismael.

Macario se permet de lui expliquer encore que certaines conjonctions sont dites aussi copulatives non parce qu’elles copulent, mais parce qu’elles servent à relier et à enlacer les différentes propositions de la phrase grammaticale.

« Ho ! Ho ! Ho ! » rit de nouveau Ismael, toujours en o.

Mais son dernier éclat de rire se glace sur ses lèvres, car il lui a semblé voir une ombre se déplacer silencieusement entre les oliviers.





10


« Je crois qu’il y a quelqu’un derrière moi, murmure Ismael en frissonnant.

— Je crois, dit Macario qui ne l’a pas entendu parce qu’il parlait trop bas, qu’on appelle les obèses “obèses” à cause du o par lequel commence ce mot. Je ne nous vois pas dire que les gros, par exemple, sont ibèses, avec un i, la plus rachitique des voyelles.

— Croa ! Croa ! Croa ! » insiste le corbeau de l’abribus, alors qu’il sait que sa compagne ne lui répondra plus.

L’espace de deux minutes, Ismael garde les yeux fermés. Quand il les rouvre, il se convainc qu’il n’y a personne parmi les oliviers.

« Vous avez raison », dit-il.

Macario se met à divaguer à propos du corbeau. En réalité, il parle pour lui-même. L’oiseau qu’il a au-dessus de la tête le ramène au déluge universel.

« Il m’arrive de penser, dit-il, que Noé n’a pas eu une bonne idée en lâchant son corbeau. Et vous savez pourquoi ? Parce que ce pauvre oiseau a trouvé tellement de cadavres flottant sur l’eau qu’il n’a pas pu résister à la tentation de s’offrir un bon gueuleton et n’a plus eu envie de retourner dans l’arche.

— Croa, croa, croa ! »

Ce malheureux oiseau vous fendrait le cœur, en un sens. Après sa naissance, alors que sa bouche était encore violette à l’intérieur, avec des commissures jaunâtres, ce corbeau a passé cinq semaines au nid. Puis il a volé jusqu’aux montagnes du nord, où il a vécu en haut du col, entre les vents les plus violents du monde. Au printemps, quand les cerisiers ont fleuri, il est descendu sur la lande, s’est trouvé une compagne, ils ont bâti leur nid sur un eucalyptus solitaire et ont vécu les heures d’or de leur plénitude. Or ce corbeau provincial et décadent qui recherche aujourd’hui la protection d’un abribus abandonné est le descendant direct de cet autre corbeau universel qui prit congé de Noé avec un bras d’honneur.

« Quoi qu’il en soit, poursuit Macario, les corbeaux ne méritent pas leur réputation d’ingratitude. En fait, ils sont dépourvus de ce cristal de magnétite que les colombes et les pigeons ont dans la tête et qui leur permet de s’orienter, y compris par temps couvert. Grâce à ce cristal, cette garce de colombe a pu retourner vers l’arche avec un rameau d’olivier dans le bec.

— Pourquoi la traitez-vous de garce ? lui demande Ismael.

— Elle a essayé de nous faire croire que la paix était possible en ce bas monde, répond Macario. Vous trouvez que ce n’est pas assez ? »

Ismael essaie de se lever mais à peine pose-t-il le pied par terre qu’il comprend qu’il ne peut toujours pas marcher. Il est hors de combat. Il est bien obligé de rester là où il est et d’écouter toutes les absurdités que veut bien lui asséner Macario. Il retombe sur le sol et jette encore un regard circulaire. L’ombre de tout à l’heure n’a pas réapparu. Peut-être la lumière de la lune – laquelle émerge encore une fois entre les nuages – joue-t-elle à créer autour de lui des présences qui n’existent pas.

« Voilà pourquoi tout le monde tient le corbeau pour le symbole de l’ingratitude », poursuit Macario.

L’oiseau garde le silence, peut-être en désaccord avec ces dernières paroles.

« Et si nous essayions de crier tous les deux en même temps ? » propose Ismael.

Macario lui répète ce qu’il lui a dit tout à l’heure : le village est trop loin. Et à cette heure-ci, tous les hommes sont chez eux et regardent la télé. Depuis un certain temps, il y a chaque soir une retransmission d’un match de football suivie d’un concours avec des douzaines de femmes qui montrent leurs nichons.

« Je suis sûr, dit-il, qu’ils n’entendraient pas tomber une douzaine de bombes. »

Il se palpe la cheville du bout des doigts et se dit qu’il est anormal que l’enflure diminue si rapidement. Mais en cette nuit de pleine lune, il se passe d’assez drôles de choses. Il lève le regard vers le firmament et se rappelle que chaque étoile produit une note de musique, et que toutes les étoiles ensemble composent la symphonie des sphères. Une mélodie qui commença avant l’apparition du premier homme et se terminera après la mort du dernier.





11


À peine entend-il parler de mort qu’Ismael reprend le collier. Aimable, mais ferme, gentil, mais pas fou. Les histoires de vampires et de loups-garous l’impressionnent, mais il reste un homme de son époque et ne crache pas sur l’occasion de placer ses billes.

« À propos de mort, rebondit-il. Vous avez une bonne assurance vie ? »

C’est ce qu’on lui a appris au sein de son entreprise, la plus importante du pays dans cette branche ; la tâche fondamentale du bon assureur est de définir le besoin de protection spécifique de l’usager.

« Je vous en parle, se justifie-t-il, parce que vous voyez ce qui arrive. On sort de chez soi pour faire un petit tour et, au moment où l’on s’y attend le moins, on met le pied dans un trou et on se tord la cheville. Vous vous rendez compte ? Vous auriez pu aussi bien vous casser le cou et rester raide pour toujours. »

Macario répond qu’il n’a jamais pris d’assurance vie parce que, avant, il vivait avec sa femme, mais maintenant il ne voit pas qui pourrait en bénéficier. Sa réponse est un peu triste et, pour se rattraper, il émet un petit rire en i qui est, selon son code personnel, la voyelle des maigrichons.

« Que voulez-vous, je ne peux pas m’en empêcher, dit-il. C’est tordant que deux types qui ne se voient même pas le cigare se fassent toutes ces confidences. »

Ismael reconnaît qu’il arrive à l’inconnu de dire des choses qui tiennent la route. Peut-être l’effet du hasard. Il cherche une position plus confortable, écarte une pierre qui lui rentrait dans le dos et pense une fois de plus à sa femme. Elle ne croira jamais ce qui lui arrive quand il le lui racontera, sûrement.

« Si vous voulez connaître le fond de ma pensée, dit Ismael, je vous dirai que je n’arrive pas à comprendre comment il se fait qu’un poète de gauche ait une telle dévotion pour saint Andrés.

— Ce n’est pas le seul saint de ma connaissance, dit Macario. Hier, vingt-neuf novembre, c’était la Saint-Saturnino. Saint Andrés fut ligoté sur une croix en X et on l’y laissa mourir. Saint Saturnino fut attaché à un taureau furieux qui le traîna sur le sol. »

Ismael lui avoue qu’il n’a jamais connu personne portant le nom de Saturnino.

« Je ne sais pas ce qui est pire, dit-il en cherchant à se rendre amusant, s’appeler Saturnino ou être ligoté sur une croix pour y mourir à petit feu. Mais dites-m’en plus sur ce saint, puisque vous semblez tout savoir. »

Vu la situation dans laquelle il se trouve, l’important est de parler à bâtons rompus. Il n’est pas bon de rester sans rien dire, le silence nous conduit à nous poser trop de questions. Par exemple, pourquoi avoir mis le pied dans ce trou et pas un peu plus loin ? Pourquoi personne ne vient-il les secourir ? Pourquoi a-t-il eu la bonne idée de sortir faire un tour au lieu de rester boire un coup au bistrot ? Pourquoi Macario a-t-il mis lui aussi le pied là où il ne fallait pas ? Pourquoi ne se sont-ils pas tordu la même cheville ? Pourquoi se sont-ils retrouvés sur cette route à quelques mètres l’un de l’autre ? Tout ce qui leur arrive aurait-il été programmé à l’avance ? Existerait-il vraiment quelqu’un dans les cintres qui tire les ficelles et anime les hommes à son idée ?

D’autres questions encore : et si Macario s’était trompé et qu’il restait un loup dans la région ? Est-il vrai que nos peurs, quand elles sont très fortes, finissent par devenir réalité ? Et si la lune, qui cette nuit brille d’un éclat différent, avait à voir avec tout ce qui se passe ?

« Allons, allons, ne vous faites pas prier, racontez-moi encore des choses sur saint Saturnino, insiste Ismael, en se donnant des claques sur les jambes. Je ne peux supporter ce silence.

— Un jour que saint Saturnino passait devant le Capitole avec d’autres membres de sa communauté, se remémore Macario en fermant les yeux, un groupe de païens se jeta sur eux. Saint Saturnino resta seul et fut traîné jusqu’à l’autel, où il refusa d’adorer les divinités païennes. Alors les païens se fâchèrent et l’attachèrent aux cornes d’un taureau.

— Que des choses comme ça aient pu se passer, c’est incroyable, déplore Ismael.

— Les païens excitèrent le taureau qui, jusqu’alors, était resté très calme, et l’animal furieux descendit les marches du Capitole en emportant derrière lui saint Saturnino… »

Il essaie de se rappeler d’autres détails de ce sacrifice mais, pour une fois, sa mémoire est défaillante et il préfère se taire plutôt que de raconter des faits dont il n’est pas sûr.

« Je crois que le pauvre garçon finit la tête éclatée », conclut-il.

Ismael a connu au régiment un sergent-chef qui s’appelait Saturio et il veut savoir si c’est le même nom que Saturnino. Macario lui explique que Saturio est une autre variante de Saturno, mais que Saturnino et Saturio furent deux saints différents.

« La fête de saint Saturio tombe le deux octobre, dit-il finalement, tandis que la lune continue à tracer sa route entre les nuages.





12


Macario consulte sa montre. Encore cinq minutes avant qu’il soit six heures. Il ne s’est pas passé une heure depuis qu’il est sorti de chez lui et il lui semble que ça fait un siècle qu’il est plongé dans ces ténèbres, par-dessus le marché devenu l’esclave des caprices d’une lune qui va et vient.

« Si vous voulez, dit-il, je peux vous raconter aussi saint Ismael qui, si je ne me trompe, est votre saint.

— Croa, croa, croa ! intervient le corbeau.

— Pour commencer, rappelle Macario, sa fête tombe le trente juin. »

Ismael hausse les épaules. Dans sa famille, où l’on est à moitié anglais, on ne fête que les anniversaires.

« Saint Ismael, poursuit Macario, était le fils d’Abraham et d’Agar, une esclave égyptienne qui eut douze enfants. Le nom d’Ismael vient d’un mot hébreu qui signifie écouter. On lui a sûrement donné ce nom parce qu’il aimait écouter.

— Eh bien, nous sommes deux, ment Ismael, en se pinçant maintenant le mollet. Moi aussi, j’aime écouter ce que disent les autres. On apprend sans lever le petit doigt. Pourquoi aurions-nous deux oreilles et une seule langue à la naissance, sinon ?

— Ma grand-mère le savait déjà, répond Macario à l’instant précis où la lune réapparaît. Nous avons une bouche et deux oreilles pour écouter plus et parler moins. Le proverbe le dit bien : “Le poisson meurt par la bouche.” Si les poissons n’ouvraient pas la bouche, ils ne mordraient pas à l’hameçon. Ma mère le disait, pour connaître un homme, il vaut mieux l’entendre que le voir.

— Croa, croa, croa ! » croasse le corbeau, comme s’il était d’accord avec la mère de Macario.

Pendant un bon moment, les deux hommes gardent le silence. Le hibou, maintenant posé sur un olivier planté au bord du chemin, en profite pour ajouter son grain de sel au concert nocturne. Une petite voix humble qui réclame, elle aussi, un créneau parmi les bruits de la nuit.

« Je commence à avoir un peu froid, se plaint Ismael.

— Moi, j’ai une couverture de laine, lui propose Macario. Si vous veniez jusqu’ici, je vous la prêterais un peu.

— Hououou, hououou », ulule le hibou en écarquillant les yeux.

Macario reprend son sérieux.

« À ce propos, n’allez pas vous imaginer que j’aie toujours été seul. J’ai eu une femme il y a longtemps, je crois vous l’avoir déjà dit, mais elle avait les yeux trop écartés et à la fin elle est partie avec un autre. »

Ismael ne comprend pas le rapport, mais, ne sachant pas à quoi il s’engage, il préfère ne pas poser la question.

« Hououou, hououou, hououou », insiste le hibou.

Ce ne sont que quatre ou six notes de musique différentes d’une sonorité très triste. Peut-être ce pauvre oiseau passe-t-il sa vie à se lamenter parce qu’il sait que toutes les autres créatures de la nuit le détestent. Il est d’ailleurs anormal qu’il ulule à cette époque de l’année.

« Elle s’appelait Carmen, dit Macario.

— Avec un c ou avec un k ? demande Ismael, pour dire quelque chose.

— Avec le c de cœur. Comme ça s’écrit depuis toujours.

— Je vous ai posé la question, se justifie Ismael, parce que j’ai deux clientes prénommées Carmen qui préfèrent écrire leur nom avec le k de kilo. »

Macario loue ces clientes pour leur bon goût. La lettre k lui a toujours paru une consonne mystérieuse. Il avoue même que c’est une de ses lettres favorites.

« Que diriez-vous si je vous récitais par cœur la liste des cinq pays du monde dont le nom commence par k ?

— Allez-y, l’encourage Ismael.

— Je vais vous les dire par ordre alphabétique : Kazakhstan, Kenya, Kirghizistan, Kiribati et Koweït.

— Il n’y en a que cinq ?

— Cinq, pas un de plus. N’en cherchez pas d’autre, vous n’en trouveriez pas. Ce sont les seuls au monde.

— Permettez-moi de vous redire que vous êtes un sacré phénomène, dit Ismael.

— Et je connais les drapeaux de ces cinq pays. Celui du Kenya, par exemple, a trois bandes : une noire, une rouge et une verte. Entre ces trois bandes, des raies blanches, plus étroites, symbolisent la paix. »





13


« Pour revenir à vos clientes, poursuit Macario, il me semble qu’écrit avec un k le nom de Carmen a une consonance plus guerrière.

— Ho ! Ho ! Ho ! rit Ismael. Vous avez raison ! On ne fait pas plus guerrières ! Ah, si vous les connaissiez !

— Même cœur me plaît davantage écrit avec un k, ajoute-t-il. Les battements de cœur écrit avec un k résonnent comme un roulement de tambour.

— Maintenant que vous le dites, je ne suis pas loin de penser comme vous, dit Ismael.

— L’origine de la lettre k remonte à l’alphabet phénicien, rappelle Macario, répétant au pied de la lettre ce qu’il a lu deux jours plus tôt sur l’écran de son ordinateur. Par la suite, transformée en kappa, elle est passée au grec, et du grec au latin. Dans sa forme archaïque phénicienne, la lettre suggère une main avec les cinq doigts écartés.

— Cinq doigts, c’est toujours cinq doigts », remarque Ismael qui ne sait plus quoi dire.

Autant le laisser se débonder au fur et à mesure, se dit-il.

« Et vous croyez que, de tout temps, les hommes ont eu cinq doigts à chaque main ?

— Je suppose que oui. Cinq doigts à chaque main. C’est-à-dire cinq à la main droite et cinq à la main gauche et, en plus, cinq à chaque pied. Au total, vingt doigts. Dans le temps habitait dans mon quartier un garçon qui avait six doigts à chaque main. Les gens se moquaient de lui.

— Et si je vous disais que le facteur de mon village n’avait que quatre doigts à la main gauche ?

— La mode des lettres et des facteurs est passée, remarque tristement Macario. Personne n’écrit plus de lettres. Rien que les banques. Vous avez déjà reçu des lettres d’amour, vous ? »

Ismael clôt ses grands yeux de zébu et, avec l’index et le pouce de la main droite, pince les bourrelets de graisse de son cou. Il avoue qu’en son temps celle qui est aujourd’hui sa femme lui écrivait deux lettres par jour, une le matin et une le soir.

« Croa ! Croa ! Croa ! » croasse le corbeau de l’abribus. Et le hibou, un peu plus loin, ne veut pas être en reste et produit une série de houououou en culotte de velours.

« Ma femme et moi, ajoute Ismael en se frictionnant les muscles, nous sommes tombés follement amoureux au premier coup d’œil. Et nous le sommes restés avec les années. Amoureux comme deux tourterelles.

— Vous en êtes sûr ? lui demande Macario. Vous avez la certitude que votre femme vous aime ? »

Le clair de lune finit par lui tourner la tête. Il le pénètre subtilement par tous les pores de la peau et lui tord les viscères à l’intérieur. Macario ne peut pas l’empêcher. Sa respiration même est plus difficile que celle qu’on attendrait chez un simple bronchitique.

« Que signifie follement pour vous ?

— Le mot parle de lui-même, répond Ismael. Follement signifie follement.

— Très bien. Vous vous aimez follement. Pour l’instant, je n’en disconviens pas. Mais pour ce qui est des tourterelles, je les préfère quand on me les sert à l’étouffée, avec des petits oignons et du poivron vert.

— Ho ! Ho ! Ho ! rit Ismael.

— De toute façon, dit Macario qui se sent de plus en plus mal, je suis sûr qu’à l’époque, je parle du temps où vous avez connu votre femme, vous n’étiez pas aussi gros que maintenant.

— Je ne faisais même pas soixante-dix kilos, reconnaît Ismael.

— Il me semble, dit Macario qui ne se contrôle plus, que vous êtes maintenant si gros qu’il me serait désagréable de vous voir. Vous pesez combien ? Quatre-vingt-dix kilos ? Quatre-vingt-quinze ? Plus de cent ? »

Ismael pense que Macario plaisante, à supposer que les fous soient capables de plaisanter. Il admet avoir quelques kilos de trop, mais dit que demain, justement, en rentrant chez lui, il se mettra au régime. Sa femme en a prévu un pour lui à base de légumes et de laxatifs. Pas de barres chocolatées, pas de graisses, pas de beurre.

« Si nous nous revoyons un jour, vous me trouverez avec vingt ou vingt-cinq kilos de moins. »

Macario fait ses calculs. Si cet homme avoue qu’il a vingt kilos de trop, se dit-il, le plus probable est qu’il en pèse plus de quatre-vingt-dix à l’heure qu’il est.

« Encore faut-il que nous sortions d’ici un jour », ajoute Ismael.

Sur ce, il est pris d’un fou rire en s’imaginant cette scène étrange où il serait à jamais sur la lande, dans la nuit, en grande conversation avec un individu dont il ne verrait même pas la tête.

« Vous aurez beau dire, reprend-il, quand c’est de l’amour véritable, on se fiche de la balance. »





14


La lune se cache et Macario retrouve son calme. Il reste un moment silencieux, puis, repensant à ce qu’Ismael vient de dire sur l’amour, il se rappelle ce qu’il a lu sur Internet.

« “L’amour véritable, déclame-t-il, est un état intermédiaire entre le posséder et le non-posséder. Quand on ne l’a pas, on voudrait l’avoir, mais quand on l’a enfin, on finit par s’ennuyer.”

— Qui a osé écrire une connerie pareille ? » demande Ismael.

Macario serre le bout de sa langue entre ses dents, comme s’il se la mordait, mais sa mémoire flanche et il n’arrive pas à s’en souvenir. Il est furieux d’être coupé dans son élan et prononce le premier nom qui lui vient à l’esprit.

« Je crois que c’est Napoléon, mais je n’en suis pas sûr, dit-il.

— Alors, il a vraiment tapé à côté de la plaque, rétorque Ismael. Je vous assure que je ne m’ennuierais pas auprès de ma femme même si je vivais mille ans avec elle.

— Croa, croa, croa ! croasse le corbeau.

— Voyez comme je l’aime. J’ai décidé de me faire transformer en diamant après ma mort. Je serai serti sur une bague et, de cette façon, elle me gardera toujours sur elle. Nous irons partout ensemble et, quand nous serons seuls, elle pourra me dire des mots doux.

— J’ai lu quelque chose là-dessus, se remémore Macario en fermant les yeux. Le défunt est incinéré et ses cendres sont transformées en diamant. Certains ne se résignent pas à devenir poussière et préfèrent être sertis dans une bague.

— Croa, croa, croa ! Et pourquoi pas en jais ! proteste le corbeau.

— Une entreprise suisse a déposé le brevet il y a plusieurs années, se rappelle encore Macario, sans rouvrir les yeux. Les cendres du défunt sont soumises à de hautes températures et de fortes pressions, et elles se transforment en cette pierre précieuse que la nature met mille à trois mille millions d’années à créer. En moins de deux semaines, le cadavre devient un beau diamant bleuté. Vous comprenez ? L’immortalité du diamant !

— Croa, croa, croa ! insiste le corbeau.

— Les nuances du diamant, poursuit Macario, dépendent du taux de bore différent chez chaque personne. De toute façon, votre femme pourra demander un certificat à l’Institut de gemmologie. »

Ismael approuve de plusieurs hochements de tête.

« Le plus important, à mon avis, dit-il, c’est que les diamants prennent de la valeur avec le temps. C’est la façon la plus belle et la plus pratique de prouver son amour pour quelqu’un.

— Ne serait-ce pas la raison pour laquelle vous êtes si gros ? Pour que le diamant que l’on fera un jour avec votre corps soit plus gros ?

— Ho ! Ho ! Ho ! rit Ismael. Vous, rien ne vous échappe !

— Croa, croa, croa ! répète le corbeau, comme s’il s’y connaissait aussi en diamants et en immortalité.

— Ce que je ne sais pas encore, reconnaît Ismael d’un ton préoccupé, c’est ce que ma femme pensera de mon idée. Vous ne voyez pas que ça la dégoûte…

— Ne vous en faites pas pour ça, je suis sûr qu’elle sera d’accord. Après tout, un diamant, c’est toujours un diamant. C’est mieux que de conserver de vous quelques os pour lesquels personne ne donnerait trois sous. »





15


Au-dessus des deux hommes, la lumière scintillante d’un avion traverse le firmament. Chaque jour, à cette heure-ci, il fend le ciel d’est en ouest, mais Macario sait que dans quelques instants un autre avion passera en sens inverse, c’est-à-dire d’ouest en est. Ils doivent voler à trois ou quatre mille mètres d’altitude, encore loin des étoiles.

« En tout cas, pense-t-il, tandis que la lune se cache et qu’il recommence à respirer librement, le pilote le sait. Il lui suffit de jeter un coup d’œil à son altimètre. »

L’altimètre, se rappelle-t-il, est une simple boîte cylindrique contenant diverses capsules anéroïdes, de cuivre le plus souvent, servant de membranes hermétiques.

« De toute façon, remarque Ismael qui rumine le problème de l’obésité, il ne manque pas de gens pour penser que les gros sont plus sympathiques et plus faciles d’abord. Vous pouvez toujours chercher un gros qui ait mauvais caractère. C’est réservé aux gens desséchés. »

Macario change son portable de poche. Il aurait dû recharger la batterie avant de sortir de chez lui. Il a envie de le jeter à la tête du hibou qui s’est posé sur un autre olivier.

« Gros ou maigres, croyez-moi, réplique Macario, nous n’aurions pas à nous en faire si nous étions des courges. »

Ismael lui demande de quoi les courges sont capables et Macario lui répond que, quand les plans de courge ne peuvent plus se tenir droits, ils se laissent tomber au sol et avancent en rampant dans la direction qui leur convient le plus.

« Si nous étions des courges, nous pourrions ramper jusqu’à chez moi et téléphoner pour appeler au secours.

— L’ennui, c’est que les plans de courge ne peuvent pas téléphoner », commente Ismael.

Puis il demande si les courges, en plus de ramper, sont aussi des plantes carnivores. Macario répond qu’elles ne le sont pas mais il en profite pour signaler que seules les plantes qui attirent, capturent, tuent et digèrent leurs proies, c’est-à-dire qui ont des enzymes digestives, sont de vraies plantes carnivores.

« De toute façon, hasarde-t-il, il s’agit plus d’un syndrome que d’une mutation génétique.

— Croa, croa ! » approuve le corbeau.

Ismael se passe les mains sur le visage et tire sa peau vers l’arrière du bout des doigts. L’inconnu peut bien parler à tort et à travers, il s’en moque. L’important, c’est qu’il ne se taise pas et maintienne un certain niveau de conversation.

« Vous qui savez tant de choses, peut-être m’expliquerez-vous un petit mystère que je n’ai jamais pu éclaircir. La question que je vais vous poser est très simple : les végétariens, d’après vous, ont-ils le droit de manger des plantes carnivores ?

— Je n’ai aucune certitude là-dessus, répond Macario avec franchise. Tout dépend du végétarien, probablement. Demain, je regarderai ce qu’en dit Internet. »

Ismael réfléchit un instant et, pour la première fois, se décide à poser une question dérangeante.

« Êtes-vous sûr que les gens d’Internet vous disent toujours la vérité ? Et s’ils mélangeaient les vérités et les mensonges ? Comment distingueriez-vous les uns des autres ? Et si, par exemple, tout ce qu’ils vous racontent sur les courges n’était pas vrai ?

— Je ne vois pas pourquoi ils me tromperaient, répond tranquillement Macario. Après tout, je suis un citoyen et je paie mes impôts.

— Et si tout ce que dit Internet n’était que des inventions d’un quarteron de manipulateurs pour nous maintenir plus que jamais dans l’erreur ? continue Ismael, tandis que la lune navigue invisible entre les nuages.

— Ne me faites pas penser à ces choses-là maintenant, murmure Macario, tout en sachant qu’Ismael ne peut pas l’entendre.

— Croa, croa, croa ! » insiste le corbeau.

À sa façon, cet oiseau est l’Internet de la lande. Il en raconte lui aussi tant et plus aux humains, même si presque personne ne le comprend.





16


Maintenant, c’est au tour de Macario de penser qu’Ismael plaisante. Pour la première fois de sa vie, il rencontre quelqu’un qui se méfie d’Internet.

« D’accord, d’accord, rectifie Ismael, comprenant qu’il est allé trop loin. Tout ce que dit Internet est vrai, supposons. Mais vous ne trouvez pas que ces gens exagèrent un peu ?

— Donnez-moi un exemple, lui demande Macario.

— Ce qu’ils disent sur les crabes et l’eau bouillante, ça ne va pas. Car vous l’avez lu aussi sur Internet, je suppose. Comment des crabes deviendraient-ils si rouges ? En plus, vous croyez vraiment que le rouge est plus beau que le bleu ? »

À cet instant, la lune fait une apparition triomphale et dicte sa réponse à Macario.

« Je préfère le rouge, dit-il, il accélère la circulation du sang et améliore le rythme respiratoire. Très efficace contre la dépression saisonnière, il est le Père de la Vitalité.

— Ho ! Ho ! Ho ! rit Ismael. Voyez-vous ça, ma femme préfère aussi le butane, qui est assez proche du rouge.

— Vous voulez sans doute dire qu’elle préfère la couleur orange des bouteilles de butane, précise Macario.

— Exact. Elle en raffole. Vous allez voir jusqu’où ça va, elle a absolument tenu l’année dernière à ce que nous peignions en butane tous les murs de notre appartement. Même la voiture, maintenant, est butane. Nous sommes un couple heureux, nous n’avons aucun problème, je vous l’assure, mais je me demande parfois comment il est possible que fonctionne du feu de Dieu un ménage où le mari préfère le bleu et où la femme est dingue du butane.

— Pourquoi préférez-vous le bleu ? lui demande Macario.

— Parce que c’est la couleur des gens pratiques, techniques et fonctionnels. La couleur des gens ordonnés et sérieux. Si vous procédiez à une enquête, vous constateriez que quatre-vingt-dix pour cent des assureurs préfèrent le bleu, et je suis du nombre.

— Moi, j’ai horreur du bleu, précise Macario, c’est la couleur des orgueilleux. »

Encore une fois, il se trouve à la merci de la lune. Il a les dents qui grincent et sent ses ongles pousser, ou c’est tout comme.

« Et puis, ajoute-t-il, c’est la couleur de l’uniforme de la police.

— Ça, c’est vrai », admet prudemment Ismael.

La lune, qui sourit d’un air innocent, se cache entre les nuages et Macario retrouve son calme. Le corbeau de l’abribus fait bouffer ses plumes, bascule la tête vers l’arrière et plante un regard mauvais sur les étoiles.

« Croa, croa ! croasse-t-il.

— En y repensant, le bleu ne m’enthousiasme pas, moi non plus », avoue Ismael.

Il sent que la situation empire de seconde en seconde et tente de se mettre debout, mais sa cheville ne le soutient pas. Il lui faudra faire preuve de patience et continuer à attendre.





17


Macario se palpe de nouveau les oreilles. Il y a quelques jours, il a lu sur Internet qu’existe un insecte nommé perce-oreille qui a la réputation d’incuber ses œufs dans l’oreille des gens. C’est une petite bestiole rouge et brun-noir, dont le corps se termine en une espèce de petits ciseaux.

« Imaginez maintenant, dit Ismael, qui s’est rassis, que dans quinze ans quelqu’un passe par ici et trouve les deux squelettes que nous serons devenus.

— Ça ferait, au total, quatre cent douze os, sans compter les dents, précise Macario avec bonne humeur. Deux cent six pour moi et deux cent six pour vous. Ce n’est pas tant que ça. Vous voulez que je vous en récite la liste de mémoire ?

— Inutile que vous me récitiez tout. Dites-moi seulement s’il est vrai que nous avons un os appelé le marteau.

— Absolument, répond Macario. Et nous en avons un autre qui s’appelle l’enclume. Ces deux osselets se trouvent dans l’oreille.

— Croa, croa, croa ! » approuve le corbeau.

Macario n’oublie pas que cet oiseau peut se nourrir de maïs et de légumineuses, mais qu’en cas de nécessité il peut achever à coup de bec des brebis moribondes.

« Il n’empêche qu’en ce moment je m’inquiète surtout pour les os de la cheville, gémit Ismael. Même s’il pourrait bien s’agir des tendons, avec ce que nous avons. »

Comment Macario ne penserait-il pas aussitôt au fameux tendon d’Achille, qui connecte les muscles du mollet avec ceux du talon ?

« Vous avez déjà entendu parler d’un certain Achille ?

— Jamais, reconnaît Ismael.

— Le fameux héros grec qui participa à la guerre de Troie. Son seul point vulnérable se situait dans le talon, et c’est justement là que ses ennemis lui plantèrent la flèche qui l’expédia ad patres.

— Vous parlez d’une guerre ! observe Ismael. Il n’a pas eu de chance, ce pauvre garçon.

— Qui sait ? Qui sait ? Je crois que nous autres, poètes lyriques, nous en avons encore moins, constate Macario d’un ton lamentable. Nous sommes couverts de points vulnérables. On peut nous blesser partout. »

Ismael reste décidé à abonder dans son sens autant que faire se peut. Un bon assureur doit être capable de se colleter avec tous les genres de clients.

« Vous me pardonnerez mon ignorance, s’excuse-t-il, mais je ne comprends pas très bien cette expression, poète lyrique. Les types comme moi, on n’y connaît rien.

— Ce n’est pas la mer à boire, lui explique Macario. Les poètes sont dits lyriques quand ils parlent de leurs propres sentiments et de leur vie intime. “Lyrique”, comme vous l’imaginez bien, vient de lyre. »





18


Ismael avoue qu’il n’a jamais vu de lyre de sa vie. Aujourd’hui, on n’est entouré que de guitares électriques et de saxophones. Il se tait pendant quelques instants, croyant distinguer une nouvelle ombre qui se déplace derrière lui et bondit parmi les oliviers. Peut-être est-ce encore une idée qu’il se fait. Il élève un peu plus la voix et demande à Macario de continuer à lui raconter des choses sur les poètes lyriques.

« Je n’ai jamais eu l’occasion de connaître personnellement un poète, ni lyrique ni autre, précise-t-il. Ils sont tous comme vous ?

— Et je suis comment ? lui demande Macario.

— Je ne vous ai pas encore vu de près, mais je ne sais pas pourquoi je vous imagine chauve. Vous, vous m’imaginez gros et moi je vous imagine aussi assez gros et sans un poil sur le caillou.

— À la bonne heure, vous avez tapé dans le mille. Je suis de ceux dont le crâne brille quand ils mettent la tête sous une ampoule.

— Ma femme adore les chauves. Elle les trouve intéressants.

— Il se pourrait qu’un de ces jours je m’achète une perruque sur Internet, dit Macario. Ils font des promotions pour des rouges, des vertes et des bleues.

— Remarquez, observe Ismael, c’est normal que les poètes aient les cheveux qui tombent à force de penser sans arrêt. Ce n’est pas bon, vous savez, dans la vie il ne faut pas trop penser. »

Macario n’est pas d’accord. Il dit avoir connu, dans sa vie, des poètes avec la tignasse jusqu’aux épaules, ce qui ne veut pas du tout dire qu’ils pensaient moins ou étaient moins bons poètes que leurs collègues chauves.

« En fait, la bonne poésie dépend d’autre chose, dit-il. Elle ne dépend même pas de la vérité. Les poètes peuvent s’offrir le luxe de mentir. »

Ça aussi, il l’a lu sur Internet. Il ferme les yeux, fait tinter sa ferraille au fond de sa poche et se rappelle que la beauté est une certaine grâce ou splendeur des choses qui, par le moyen des sens, nous captive l’âme.

« Ou si vous préférez, ajoute-t-il, même si ce qu’il s’apprête à dire est un peu hors sujet, dans l’océan du mensonge ne s’agitent que des poissons morts. »

Encore un de ses proverbes favoris, russe en l’occurrence, qu’il a noté en lettres d’imprimerie dans son carnet à couverture rouge.

« Croa, croa, croa ! approuve le corbeau qui semble vouloir souligner toutes les grandes phrases de Macario.

— De temps en temps, vous dites de très belles choses, admet Ismael. Je suis sûr que ma femme aimerait les entendre. »

Il se pourrait après tout que le corbeau appelle au secours. Il n’ose pas bouger de l’abribus parce qu’il sait qu’il ne trouvera que des ennemis au-dehors. Comme le corbeau de la fable, il a volé leur viande aux dieux et maintenant aucun ne veut plus l’aider.

« Allons, courage, racontez-moi de belles choses et je vous promets qu’avant une demi-heure je vous aurai rejoint en deux bonds. Il me semble que ma cheville va beaucoup mieux.

— Évidemment, dit Macario, pensant encore à ses vieux camarades urbains, beaucoup de poètes lyriques n’ont jamais vu une lyre. »





19


Tandis que Macario pense aux poètes qu’il a laissés en ville, Ismael lève les yeux vers les étoiles et se dit que c’est bien joli, la poésie lyrique, mais qu’il n’a jamais eu besoin de réciter un poème à sa femme pour l’emmener au plumard.

« Crao, crao, crao ! » proteste le corbeau.

De manière inopinée, l’oiseau a changé de croassement. Il a interverti les voyelles. Peut-être n’a-t-il pas de raison particulière, ou bien alors la proximité du hibou l’inquiète-t-elle de plus en plus.

« Crao, crao, crao ! »

Les corbeaux n’ont certes pas toujours la même voix. S’il retrouve un jour sa femelle, celui-ci oubliera ses croassements de ce soir et lui demandera avec un rauque touk, touk, touk de mobiliser ses cinq sens pour l’incubation de ses œufs.

« Mais enfin, nous ne pouvons pas passer la nuit ici, décide tout à coup Macario, alerté peut-être par la nouvelle voix du corbeau. Je vais essayer de retourner jusqu’à la maison. Peu importe le temps que ça me prendra. Vous, ne bougez pas de là où vous êtes. En arrivant, je téléphonerai au poste de la garde civile et on nous enverra une ambulance.

— Je crois que vous feriez mieux de laisser votre cheville un peu tranquille, lui conseille Ismael qui ne veut pas rester seul. Il est trop tôt pour bouger. Je vous promets qu’en attendant un peu plus nous irons chez vous en nous donnant le bras. Je viens d’avoir une idée.

— Crao, crao, crao ! dit le corbeau comme s’il se méfiait de ce que ce type a à dire.

— Pour commencer, explique Ismael, nous nous placerons côte à côte. Puis je passerai mon bras droit autour de vos épaules et vous ferez de même avec votre bras gauche, c’est-à-dire que vous me passerez votre bras gauche autour des épaules. Vous me suivez ?

— À peu près.

— Nos corps formeront alors un bloc unique avec quatre jambes, deux valides et deux invalides.

— Je n’y comprends rien, répond Macario. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de bloc à quatre jambes ? »

L’éventualité que la lune fasse sa réapparition au moment le plus inattendu et le prenne comme qui dirait au dépourvu l’inquiète.

« Ce n’est pas plus compliqué que ça, explique Ismael. Les deux jambes blessées, soit ma jambe et votre jambe à la cheville foulée, se trouveront à l’intérieur de ce corps commun, soit dans la partie qui sera en dedans. Nous pourrons ensuite avancer à cloche-pied, en faisant peser notre masse corporelle respective sur les jambes extérieures, qui seront précisément ma jambe droite et votre jambe gauche. Vous comprenez maintenant ? »

Sûrement une des combines qu’il a apprises quand il faisait son service militaire à la Croix-Rouge, pense Macario. Il jette sa couverture sur sa tête, replie sa jambe saine et serre sa taille entre ses deux mains.

« D’accord, vous m’avez convaincu, accepte-t-il. Je ne bougerai pas pour l’instant de l’endroit où je suis.

— Crao, crao, crao ! » croasse le corbeau.

Et à cet instant précis la lune réapparaît. Elle est restée cachée trop longtemps. Peut-être, cette fois-ci, se montrera-t-elle plus bienveillante. Peut-être, à mesure que la nuit avance, perdra-t-elle de sa virulence et finira-t-elle par se mettre au service de tous les amoureux du monde. Macario ferme les yeux, ôte la couverture de sa tête, fait trois respirations profondes et écarte les bras en croix.

« Ça vaut le coup d’essayer », se dit-il.

Il reste cinq minutes sans bouger, mais cette fois-ci encore la lumière blanche n’entre pas dans sa tête pour aller s’installer dans son cœur. Il n’y a donc pas d’entente entre eux, il remet la couverture sur sa tête et décide de demeurer sous l’abribus.





20


« Et si vous essayiez de me réciter une de vos poésies ? Pourquoi pas votre poème préféré ? N’est-ce pas ce que les poètes aiment faire plus que tout ? »

C’est un coup inattendu, au-dessous de la ceinture. Macario est bouleversé. Il n’a guère eu l’occasion dans sa vie de réciter ses poèmes en public.

« Vous croyez que le moment est bien choisi ? Ici ? Maintenant ? »

Ismael répond qu’ils ne sauraient trouver un théâtre mieux adapté.

« Ici, au moins, personne ne rira de vous », dit-il.

L’idée n’est pas mauvaise. Les murs de l’abribus peuvent servir de caisse de résonance. L’embêtant, c’est que Macario ne sait pas quel poème choisir.

« Je vais vous réciter un sonnet que m’inspira la lune il y a quelques années, annonce-t-il enfin. Cette ensorceleuse, en effet, est très liée à tout ce que j’écris. Elle me mène par le bout du nez. Croiriez-vous que, depuis quelques jours, avant même le début de la pleine lune, je pète les plombs dès que je la vois briller ? Il ne m’en faut pas plus. Je dirai même qu’elle m’inspire dangereusement.

— Allez-y, l’encourage Ismael.

— Lune, petite lune, lune ! commence Macario. Oh ! lune lunaire… !

— Crao, crao, crao ! croasse le corbeau avant que le hibou commence à protester.

— Allez-y, allez-y ! insiste Ismael lorsque Macario se met à hésiter. Ne vous arrêtez pas maintenant ! »

Macario a changé d’idée. Le sonnet dédié à la lune ne le convainc pas tout à fait. Il l’a composé à une mauvaise période de sa vie, peu avant que Carmen, la femme aux yeux écartés, s’enfuie avec un autre. Il préfère réciter un autre poème qu’il a composé au cours d’une nuit d’orage, alors qu’il vivait avec Carmen en ville.

« Récitez ce que vous voulez, je suis sûr que ce sera bien », l’encourage Ismael.

Macario lève de nouveau les yeux vers la lune, qui vient de sortir de sa cachette avec son habituel sourire glacé, et attaque le premier vers de son Ode à l’éclair.

« Ô éclair impitoyable… !

— Croa ! » croasse le corbeau, une seule fois.

Macario ne peut continuer. Il a oublié le deuxième vers, ce qui ne laisse pas d’être bizarre chez un homme capable de se rappeler à la lettre près tout ce qu’il a lu sur Internet au cours des deux derniers mois. Peut-être est-ce la faute de la lune ? Ou bien qu’il commence cette nuit, justement, à perdre la mémoire. L’homme perd ses neurones à mesure qu’il prend de l’âge et c’est toujours pathétique. Que nous reste-t-il, s’est demandé un jour Macario, quand nous nous retrouvons dépourvus de nos plus beaux souvenirs ?

« Ô éclair sans pitié ! » reprend-il.

Et il reste court encore une fois. Il se passe la main sur le front et attend que la lune se cache de nouveau. C’est une chance qu’il y ait cette nuit tant de nuages dans le ciel.

« Ô éclair impitoyable, / Qui dans cette nuit amère… / Renversa l’aimable château de mes illusions… ! »

Cette fois il parvient à enchaîner sans problème le quatrième et le cinquième vers et tous les suivants jusqu’à la fin de l’ode.





21


Il reconnaît en son for intérieur que son Ode à l’éclair n’est pas si bien que ça. Carmen elle-même lui avait dit qu’elle faisait un peu ancien, alors qu’à l’époque ils dormaient dans le même lit et qu’elle lui faisait passer de bons moments. Dans le fond, on ne sait jamais quand les gens disent vraiment ce qu’ils ressentent et quand c’est l’envie qui les fait parler. Macario avait laissé derrière lui un tas d’envieux qui n’arrêtaient pas de conspirer et lui rendaient la vie impossible.

« Si tu écrivais la moitié de ce que tu écris, lui avait dit un jour le meneur de tous ces misérables, tu écrirais seulement la moitié de toutes les conneries que tu écris. »

Il avait dû retourner ces paroles dans tous les sens pour saisir ce que cet imbécile avait voulu dire. Quel intérêt y a-t-il à tout embrouiller de cette façon ? Certains ont du temps à perdre. Pour quelle raison font-ils ça ? Juste pour se donner de l’importance ? Croient-ils qu’ils seraient moins intéressants s’ils parlaient ou écrivaient clairement et si les gens les comprenaient au quart de tour ?

Macario préfère la clarté. Nommer les choses, les appeler par leur nom, pain le pain, vin le vin. C’est pourquoi il aime Internet et la façon qu’on y a d’expliquer. Les crabes que l’on jette dans une casserole d’eau bouillante deviennent rouges d’un coup. Point final. Il n’est pas nécessaire d’en rajouter pour comprendre combien la douleur peut transformer non seulement les crabes, mais encore les hommes.

Quoi qu’il en soit, mis à part le problème qui est de rendre ses vers compréhensibles au commun des mortels, Macario en a un autre au moment de les lire à haute voix : il ne peut pas réciter des poèmes trop longs parce qu’il a son dentier qui se décolle du voile du palais avant d’être parvenu à la fin.

Cette nuit, par exemple, il pourrait profiter du silence d’Ismael, qui pique du nez, pour lui réciter aussi son Chant à la tempête, mais il se sentait très inspiré quand il l’a composé et le résultat est qu’il est trop long.

« Allez-y, récitez ce que vous voulez », lui dit enfin Ismael en se caressant la cheville.

Macario s’éclaircit la gorge, prend une profonde inspiration et lève les yeux vers les étoiles.

« Cette lettre, heureuse puisqu’elle va vers vous, / Saura me rappeler à votre souvenir. / Je suis ce fantôme qui, parce qu’il vous plaît, / A juré d’être un jour, à vos côtés, vivant… »

Ces vers, à l’évidence, ne sont pas de lui, mais ici et maintenant il n’y a personne pour l’accuser de plagiat. Macario a écrit lui aussi quelques poèmes sur des amoureux éconduits qui rédigent des lettres d’amour, mais il reconnaît que le poème de Campoamor, qu’il a trouvé sur Internet, est plutôt meilleur que les siens. À peine a-t-il fini de réciter le dernier vers qu’Ismael lui fait plusieurs objections.

« Vous me pardonnerez, dit-il, mais je trouve que les poètes gâchent beaucoup de papier sur la droite et sur la gauche de ce qu’ils écrivent. »

Il veut user de mots plus précis, mais n’en trouve pas. Ce qu’il essaie sans doute de dire, c’est que les marges que les poètes laissent de chaque côté en écrivant un feuillet sont trop larges et qu’ils diraient peut-être la même chose s’ils enchaînaient les strophes les unes à la suite des autres, c’est-à-dire sans aller tout le temps à la ligne.

« Vous économiseriez beaucoup de papier », conclut-il.

Macario hoche plusieurs fois la tête. Ce que vient de dire Ismael est grave, mais il le prend de qui ça vient. Un simple assureur n’est pas obligé de s’y connaître en poésie. Ne demandons pas l’impossible, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Il lève encore une fois les yeux vers le ciel et, au lieu de défendre les poètes et leur gaspillage de papier, il se prend à divaguer et prétend qu’il est capable de distinguer depuis de nombreuses années des cygnes et des lions sur le firmament.

C’est une des multiples raisons qui lui ont fait quitter la ville. La surabondance de l’éclairage au néon l’empêchait de voir les étoiles et plus encore les constellations.

« Vous êtes chiés, les poètes, soupire Ismael.

— Je peux vous réciter d’autres poèmes sur la beauté des fleurs, lui propose Macario. Sur les roses, les œillets ou les lis. La fleur que vous voudrez. Choisissez celle que vous aimez le plus et je vous réciterai le poème qui va avec. S’il le faut, je l’inventerai en même temps que je réciterai, rien que pour vous.

— Allez-y, l’encourage Ismael. Choisissez-la vous-même. »

Macario introduit son pouce dans sa bouche et, du bout, presse sa prothèse contre son palais. Puis il s’éclaircit la voix et lève de nouveau les yeux vers les étoiles.

« Mais qu’est-ce qu’elles ont, mère, / Les fleurs du cimetière, / Quand le vent les agite, / On dirait qu’elles se touchent la bite.

— Je n’aime pas autant celui-là, dit Ismael. En plus, vous ne précisez pas quelles fleurs c’est.

— Vous ne l’aimez pas autant parce qu’il s’agit d’une parodie, lui explique Macario. En réalité, ces vers, que j’ai trouvés il y a quinze jours sur Internet, finissent par On dirait qu’elles pleurent.

— Je préfère la vraie fin », répond Ismael.





22


Le deuxième avion apparaît, il se dirige vers l’est, et le corbeau, qui sait qu’il ne peut pas voler si haut, crève de jalousie.

« Crao, crao, crao ! croasse-t-il.

— Si ce corbeau était dressé, dit Ismael, il pourrait porter au village un message attaché à une patte et être de retour en dix minutes.

— Sauf qu’à notre époque personne ne fait plus confiance aux corbeaux, réplique Macario. Souvenez-vous du corbeau de Noé. Sur l’arche, ils l’ont lâché et il n’est plus jamais revenu. Salut et bon vent.

— Enfin…, se lamente Ismael. Nous sommes coincés ici, sans pouvoir bouger, à écouter des croassements, à réciter de la poésie et à parler de l’air du temps. C’est tout ce que nous pouvons faire.

— J’ai l’impression que vous n’avez pas aimé mes poèmes. »

Ismael choisit de rester coi. Il se fiche désormais de ce que peut penser Macario.

« Hououou, ulule le hibou. Qui me transformera en émeraude ? »

« L’homme, pense Macario, devrait prendre modèle sur le hibou qui passe les nuits de pleine lune à attendre que se produise un miracle qui n’arrive jamais. » Et l’on n’entend plus les grillons. Sûrement se sont-ils dit tout ce qu’ils avaient à se dire. La nuit, cependant, demeure emplie de murmures et les deux hommes sont entourés de millions d’invisibles créatures aux yeux télescopiques et à la respiration trachéale.

« Si l’on y réfléchit calmement, dit Macario, c’est drôle que, grâce à notre cheville, nous nous soyons rencontrés sur ce chemin. Je suppose qu’il y a un sens derrière tout ça. Dans ce monde, il ne se passe rien qui n’ait une signification secrète. Les choses n’arrivent pas sans raison. Tout a une intention. Connaissez-vous la loi de l’intention et du désir ? Savez-vous que notre corps n’est pas indépendant du corps de l’univers ? »

Sujet, justement, pour lequel Internet ne se distingue pas par la clarté. Macario a pioché plusieurs fois la question, mais certains aspects lui échappent.

« Le fait est que vous commencez à m’inquiéter, dit Ismael. Ne m’en veuillez pas, mais je pense vraiment que vous avez trop lu. Vous êtes le gars le plus savant que j’aie jamais rencontré. Vous vous y retrouvez, dans tout ce que vous savez ? »

La lune flotte encore loin des nuages. Elle attend qu’il se passe quelque chose. Il ne faut donc pas se fier à son sourire, car tôt ou tard elle demandera des comptes à tous les noctambules de la terre. Macario se lève et fait une tentative pour se tenir debout sur la jambe droite, mais son genou cède sous le poids. Il se rassoit sur le banc et, encore une fois, lève les yeux vers le ciel. Il pourrait passer des années à compter les étoiles et n’arriverait pas à la moitié.

« Hou, hou, hou, fait le hibou pour lui rappeler qu’avec la chouette il est le plus savant des oiseaux.

— Combien d’étoiles avons-nous au-dessus de notre tête ? Un million ? Un milliard ? Cent milliards ? Cent mille fois cent milliards ?

— Internet ne le dit pas ? » lui demande Ismael.

Les deux grillons décident soudain de recommencer à discuter. Ni le corbeau ni le hibou ne donnent signe de vie pour l’instant. Macario continue de regarder le ciel.

« Voulez-vous que je vous raconte ce que nous disent les étoiles ?

— Allez-y, racontez-le-moi, répond Ismael, mais surtout ne partez pas. Je ne veux pas rester seul. »





23


À l’horizon, à peu près au-dessus du village, une lumière s’allume et s’éteint. « Quelqu’un nous envoie des signaux », pense Ismael. Mais la lumière s’éteint et ne se rallume plus.

« Voyons, voyons, commence à expliquer Macario, j’ai besoin avant toute chose de savoir quelles étoiles vous regardez en ce moment. N’oubliez pas que vous êtes encore hors de ma vue. Tournez-vous face au village et penchez la tête vers l’arrière. »

Ismael sait que le village est derrière lui, mais il se dit que ce n’est pas la peine de faire demi-tour.

« J’y suis, dit-il en élevant la voix.

— Très bien, nous regardons maintenant tous les deux vers le nord. Ce qui signifie que nous regardons à peu près le même morceau de firmament. Vous voyez l’étoile qui est au-dessus de votre tête ? »

Ismael prend son temps avant de répondre, comme s’il scrutait réellement le ciel.

« Je la vois, ment-il enfin.

— Cette étoile n’est rien de moins que l’étoile Polaire. C’est la plus brillante de la Petite Ourse. Si vous faites bien attention, vous verrez que toutes les autres semblent tourner autour d’elle.

— C’est vrai qu’elle est belle », dit Ismael, en se frottant les joues.

Macario répond qu’elle est non seulement belle, mais encore utile, parce qu’elle indique aux hommes la direction du pôle Nord.

« Grâce à cette étoile, dit-il, beaucoup d’hommes ont su s’orienter et trouver le chemin qui les ramènerait chez eux. »

Ismael se décide enfin à lever les yeux vers le ciel.

« En fait, avoue-t-il, je ne sais pas où vous voyez une ourse. »

D’après Macario, c’est la faute de la pleine lune qui empêche de voir les étoiles.

« Et puis le dessin des constellations est quelque chose qui doit se deviner, ajoute-t-il.

— Si ça se trouve, vous, les poètes lyriques, êtes les seuls à savoir le faire, dit Ismael.

— Un peu plus sur la gauche, continue Macario, se trouve la Grande Ourse. Cette constellation comprend sept étoiles. Les quatre de droite, qui forment un rectangle, représentent le cuissot de l’Ourse, et les trois autres représentent la queue.

— Que je sache, dit Ismael, en se donnant des claques sur les cuisses, les ourses n’ont pas de queue. Du moins, celle que j’ai vue au zoo n’avait pas de queue ni rien qui y ressemble.

— Leur queue n’est pas aussi longue que celle des chats, mais elles en ont une », dit Macario.

Puis il admet que la Grande Ourse aussi bien que les autres constellations pourraient s’appeler autrement.

« Ce que je peux vous affirmer, c’est qu’elles ont toutes une histoire. Regardez, par exemple, celle qui se trouve à peu près au-dessus de notre tête, qui est la constellation du Taureau. Vous la voyez ? »

Ismael s’adosse au muret de pierres qui délimite le chemin et ferme les yeux.

« Non, répond-il.

— Crao, crao, crao ! » croasse le corbeau.





24


Macario soupçonne que la lune lui donne en ce moment une série d’instructions qu’il n’est pas encore à même de comprendre. Il regarde derrière lui et regrette de ne pas avoir laissé allumée l’ampoule qui est au-dessus de la porte de sa maison et éclaire l’entrée. Il pourrait maintenant la voir briller au loin, telle une minuscule lune qui illuminerait pour lui les ténèbres sans rien exiger en échange.

« Crao, crao, crao ! insiste le corbeau. Je suis le plus bel oiseau de la terre !

— À franchement parler, je ne vois rien de ce que vous voyez, dit Ismael qui n’a pas encore rouvert les yeux.

— Pas même Aldébaran, qui est l’étoile la plus brillante du Taureau et ressemble à la pupille rouge d’un taureau ?

— Oui, oui, maintenant je la vois, s’écrie Ismael les yeux fermés.

— Eh bien, cette étoile qui paraît si petite est beaucoup plus grande que le Soleil. »

Ismael préfère garder les yeux fermés et penser de nouveau à sa femme. Son souvenir le réconforte. Son mariage avec elle a été le plus grand événement qui lui soit jamais arrivé. Si elle était assise à côté de lui en ce moment, il poserait sa tête sur ses seins, lui prendrait les mains et resterait au moins une heure sans rien dire. Il lui suffirait de faire cette simple chose pour que tous ses problèmes trouvent leur solution. En moins de cinq minutes, par exemple, une ambulance arriverait et l’emmènerait toutes sirènes hurlantes à l’hôpital le plus proche.

« Cent fois plus grande que le Soleil », précise Macario, bien qu’il n’en ait pas la certitude.

Ismael pense toujours à Genoveva. Il avait prévu de l’appeler ce même soir pour lui demander des nouvelles de sa migraine et lui dire qu’il ne se passe pas une minute sans qu’il pense à elle. Il voulait lui dire aussi qu’il a fait ses comptes et qu’ils pourraient passer quelques jours au ski à Noël grâce aux deux polices qu’il a placées ce matin.

« Pour commencer, je vais vous raconter l’histoire du Taureau, lui propose Macario pendant ce temps. Il y a cent mille ans, peut-être plus, existait un dieu plus puissant que les autres nommé Zeus. Il était assez porté sur la chose et, pour séduire Europe, qui était une princesse, il se transforma en un taureau à la peau blanche comme neige. Vous me suivez ?

— Je préfère les brunes, comm