Main La Nuit du monde

La Nuit du monde

Version 103948 - 2014-09-19 02:43:00 +0200
Year:
2013
Language:
french
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File:
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Du même auteur

ROMANS



Beau regard

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1990

et « Points », n° P766



L’Horloge universelle

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1992



Hémisphère Nord

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1995

et « Points », no P1034



L’Artiste, la Servante et le Savant

Deux monologues

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1997



La Géométrie des sentiments

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1998

et « Points », no P1413



L’Oculiste noyé

Récits

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2001



Tripp

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2002



Le Mal du pays

Autobiographie de la Belgique

Seuil, 2003

et « Points », n° P1287

Le Cousin de Fragonard

Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2006

et « Points », no P2049





ESSAIS



Le Visage regardé

ou Lewis Carroll, dessinateur et photographe

Créatis, 1982

rééd. Complexe, 2003



Diane Arbus ou le rêve du naufrage

Chêne, 1985

rééd. Perrin, 2006



Bill Brandt

Belfond / Paris-Audiovisuel,

coll. « Les grands photographes », 1990



Jacques Henri Lartigue, les tourments du funambule

Dessin, peinture et photographie

La Différence, 2003



Magritte et la photographie

Ludion, 2005





OUVRAGES ILLUSTRÉS



Le Théâtre des réalités

Contrejour / Metz pour la photographie, 1985



L’Écart constant

Didascalies, 1986

François Kollar

Philippe Sers, coll. « Avant-garde et art », 1989



René-Jacques

Mission du Patrimoine photographique

La Manufacture, coll. « Donations », 1991



Robert Doisneau, portrait de Saint-Denis

Calmann-Lévy, 1991



Denise Colomb

Mission du Patrimoine photographique

La Manufacture, coll. « Donations », 1992



Double vie, double vue

Actes Sud / Fondation Cartier pour l’art contemporain, 1996



Topor rit encore

Maison européenne de la photographie, 1999



Herb Ritts

Actes Sud / Fondation Cartier pour l’art contemporain, 1999



New York, USA

Photographies de Dolorès Marat

Marval, 2002



François-Marie Banier

Photographies

Gallimard, 2003



L’Œil de Simenon

Galerie nationale du Jeu de paume ; / Omnibus, 2004

Jean Fabre, le temps emprunté

Actes Sud, 2007





RECUEILS DE TEXTES



L’Œil vivant

52 critiques parues dans Le Monde

Les Cahiers de la photographie, n° 21, 1988



L’Œil multiple

170 entretiens, portraits et critiques photographiques

parus dans Le Monde

La Manufacture, 1992



L’Œil complice

25 préfaces sur la photographie de 1983 à 1993

Marval, 1994



L’Œil ouvert

Un parcours photographique 1983-1998

Nathan, 1998





DIVERS



Le Journal d’Aurore

Extraits

La Pierre d’Alun, 1994

rééd. (complétée) Maelström, 2008



La Belgique : le roman d’un pays

Gallimard, coll. « Découvertes », 2005



La Spéctaculaire Histoire des rois des Belges

Perrin, 2007

et Tempus, 2009





SUR L’AUTEUR



Patrick Roegiers ou les anamorphoses d’Orphée

Alain Goldschmidt

Luce Wilquin, 2006





ISBN 978-2-02-102380-0





© Éditions du Seuil, janvier 2010





www.editionsduseuil.fr




www.fictionetcie.com




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo





Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.





À ceux qui lisent.





« Ulysse n’a jamais été plus loin que le titre. »

James Joyce

lettre du 6 février 1907,

à Stanislas Joyce, Lettres III.



« Cette nuit, j’ai mis le mot “fin”. […]

Maintenant, je peux mourir. »

Marcel Proust, printemps 1922

in Céleste Albaret, Monsieur Proust.



« L’amitié est un artifice social, comme le capitonnage d’un fauteuil ou la distribution des poubelles […]. »

Samuel Beckett, Proust.





Table des matières

Couverture

Du même auteur

Copyright

Dédicace

Première partie - La soirée du Ritz

Premier chapitre

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Deuxième partie - L’enterrement de Marcel

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32





Première partie


La soirée du Ritz




* * *





* * *





Premier chapitre





La soirée battait son plein lorsque s’était présenté dans le hall étincelant du Ritz un personnage irréel que l’on n’attendait plus. Salué par le portier en jaquette et gibus qui l’escortait comme un revenant, il semblait venu de très loin et s’avançait avec une lenteur apprêtée, en glissant sur la pointe des pieds, telle une apparition. Il ne comptait pas sortir ce soir-là car il ne s’était pas couché depuis cinquante heures et avait bu dix-huit tasses de café pour se tenir éveillé, si bien qu’il titubait sur ses jambes, mais n’était pas « désendormi » parce qu’il avait travaillé tout le jour sans s’arrêter et ne s’était levé qu’à dix heures du soir. Il avait longuement tourné en rond selon son habitude, tant il voulait être certain de trouver l’assistance au complet quand il arriverait. Une des raisons de son retard était la difficulté qu’il éprouvait à s’habiller dès lors qu’il avait décidé de sortir. En effet, il devait revêtir, par crainte d’attraper froid, un tricot, voire deux, sous sa chemise, en dissimuler l’épaisseur, nouer sa cravate en essayant de boutonner ses bottines, les quitter pour revenir à la cravate dont le nœud s’était défait, puis recommencer à lacer l’autre bottine, tout en veillant à ne pas oublier ses boutons de manchettes et à ne pas se tromper de chaussettes.



Ainsi affété comme une gravure de mode, emmitonné dans cet accoutrement d’une autre époque, il enfilait sur sa chemise de nuit sa pelisse hors d’âge, pour ne pas dire hors d’usage, qui était doublée de vison et à col de loutre élimé car il ne supportait pas les vêtements neufs, sur laquelle il passait ensuite sa lourde redingote croisée en laine presque noire à revers de velours qu’il portait hiver comme été, ainsi qu’un manteau de vigogne gris perle trop clair, avec doublure en satin parme, fermé par une double série de trois boutons, puis un autre confectionné exprès pour ses vacances à Cabourg, où il se rendait en train et couchait selon son habitude au dernier étage du Grand Hôtel où de « terribles pluies » le gênaient, puis un cinquième doublé de carreaux noirs et blancs, et trois autres encore qui les couvraient tous, mais il aurait pu en endosser davantage, si bien qu’il portait l’un sur l’autre huit manteaux comme autant de mois successifs, le dernier étant un paletot d’été léger, doublé de violet. Malgré cet amas de pelures pareilles à un oignon, et bien qu’on fût en mai, il grelottait de froid. Son cou débordait du haut col lustré de la chemise, empesée et bâillante, bourrée de coton hydrophile qui saillait comme d’un ours en peluche crevé ainsi que d’ouate protectrice perçant de son plastron bombé, en surplomb du gilet aux boutons dépareillés et du pantalon en accordéon à moitié retroussé qui cassait sur ses souliers aussi fins que des escarpins moulant des pieds de femme.



Déguisé autant qu’habillé, carrossé sous cette carapace pesante, chancelant et hagard, le dos voûté, le thorax rentré, légèrement penché, il avait franchi sans encombre la porte du salon feutré à travers laquelle passaient à peine ses épaules en portemanteau et s’était effondré, à bout de forces, sur un divan recouvert de tussor au bord duquel il semblait tenir par miracle. On aurait dit qu’il lévitait entre deux chaises, sans se poser, comme s’il était entré par effraction, ou qu’il s’était assis par mégarde sur des aiguilles à tricoter. Engoncé dans le col de son pardessus de base emmailloté des sept autres dont ressortaient, Dieu sait comment, les manches trop longues couvrant les mains glacées aux doigts raides rivés sur les genoux, il offrait de détailler à loisir son menton lourd, ses yeux en amande aux prunelles brillantes, cernés de mauve par l’insomnie, qui étincelaient d’une lueur de braise, son visage albuginé, barbouillé de fard, poudré, pimponné, d’une pâleur lunaire, aux lèvres rougies au carmin, aux oreilles anxieuses, aux joues creusées, aux pommettes bombées, son long nez busqué aux narines frémissantes, obombré par les cheveux noir d’encre ou aile de corbeau, sans fil blanc, dont il était si fier, mais épais et mal coupés, non taillés depuis des mois, enfin, la barbe presque bleue qui semblait postiche comme celle que colle avant l’entrée en scène un acteur pour tenir son rôle, ainsi que la virgule des sourcils et la cédille de la moustache attestant qu’il traitait sa figure comme une œuvre.



Mais de quelle planète venait-il donc ?



Fidèle à sa réputation de dilettante de salon ou de lucubrateur nocturne, il avait l’air dans la lune, qu’on appelait la courrière des morts. L’astre avait pour lui le visage de l’enfance, et, appuyé sur son coude gauche, les sourcils de jais froncés, tenant de la main placée en éventail sur la bouche une cigarette qu’il ne fumait pas, il faisait mine de fermer les yeux. Mais son regard boutonné, aux prunelles dilatées, veillait sous les paupières en capote de fiacre. Son visage au teint de lait était appuyé sur l’avant-bras. Il avait l’air d’un enfant très vieux négligé par sa mère et qui sentait le moisi. Mais aussi de quelqu’un qui n’a pas vu le jour depuis des années et, malgré les pelisses amoncelées sur son dos, l’échine voûtée, la cage thoracique anormalement cambrée, claquait des dents et, comme s’il soufflait un vent glacial, frissonnait jusqu’à la moelle bien que trois semaines avant sa venue on eût veillé à fermer toutes les fenêtres du restaurant et de la galerie comme il l’avait recommandé.





Chapitre 2





Son nom qui s’énonçait « Prou » s’était aussitôt répandu comme une traînée de poudre : « C’est Marcel Proust ! » Mais l’on disait aussi « Proust du Ritz » ou « le petit Proust du Ritz ». C’était un habitué du palace de la place Vendôme, carrefour de la haute société, qui était devenu son quartier général ainsi que son second domicile. Il en savait tous les recoins, les cuisines, les couloirs et la cave où il délogeait les cafards, pschittt !, actionnait les douches de salle de bains, pschiiiiit !, dont était muni chaque appartement, si bien qu’il avait songé à en occuper un à l’année. Mais on entendait avec une intensité égale à celle du cri des baleines le vlouf ! des chasses d’eau, le broooeeewww de la baignoire qui se vidait, le cloc ! clop ! floc ! plic ! ploc ! du robinet qui gouttait – ah, les problèmes de plomberie ! –, le clang-clang des tuyaux du chauffage, le boïng du ressort, le crouic du matelas qui grinçait, le ploc des ventouses, le clop du bouchon, le crr-crr du parquet, le clic-clac de l’interrupteur, le bling du verre sur la console, le cling de la fiole, le clac-clac des dents, le cloc ! du dentier mal ajusté, le chtoc d’un coup ou le schlong d’une baffe en pleine poire, le badaboum de la chute, le tic-tac-tic-tac du réveil, le chchch ! de celui qui voulait dormir, le crac-zim-boum du galant saisi par le démon de midi.



– Qu’est-ce que le Ritz ?

– C’est Paris.

– Et qu’est-ce que Paris ?

– C’est le Ritz !



Proust, qui détestait la tonalité de son nom et exigeait que l’on dise « Marcel Proust » et non « Proust » tout court, ou qu’on le prononce avec un l, connaissait le maître d’hôtel, les portiers, les bagagistes, le cuisinier, le voiturier, les plongeurs, le sommelier, le caviste, les valets de chambre et de pied, qui se pliaient en quatre pour combler ses désirs et le servir même après minuit. Ce qui n’était pas offert à tout le monde. Mais il venait du « tiroir d’en haut » et, croisant le directeur à une heure indue, il s’inquiétait : « Comment, vous êtes encore là si tard ? » Ce dernier, fort obligeamment, lui répondait : « Mais c’est trop tôt pour vous. » Il abreuvait de faramineux pourboires les gens de maison qui le flattaient et faisaient des courbettes. Ainsi, s’étant un jour approché du concierge, il avait demandé : « Pourriez-vous me prêter cinquante francs ? » Et il avait ajouté illico : « Gardez-les. C’était pour vous. » Il trouvait le métier d’hôtelier un des plus humains qui soient et savait comme personne que la vie de l’hôtel, où les hommes se fuient, était l’image même de la société. Les rites du Ritz n’avaient pas de secret pour lui. Il y faisait quérir des glaces facturées huit cent cinquante francs pièce, de la bière fraîche, commandait un gigot, du bœuf à la vinaigrette ou un melon frais embué de porto 345 (un nectar !), qu’il dégustait seul ou avec des amis dans un salon retenu à son nom. Ou une petite salle à manger privée, aux lampions à demi éteints qui tenaient à l’écart le chahut assourdissant des soupeuses et des soupeurs. Jusqu’à trois fois par semaine, il offrait des dîners fastueux auxquels il avait fini par renoncer, n’y assistant plus en personne et préférant buvoter une flûte de champagne au chaud dans son lit.



S’il avait une tendresse « ritzienne » pour le Ritz, Proust dînait aussi au Crillon, place de la Concorde, ou chez Ciro, rue Daunou, appelé itou Ciro’s. Et, bien sûr, Larue, place de la Madeleine, aujourd’hui disparu, qui était en vogue comme le Café Anglais, 13, boulevard des Italiens, et le Café de la Paix, que les Schiff jugeaient correct le midi, mais pas le soir à cause d’un orchestre si bruyant qu’on ne s’entendait plus. Il y rédigeait sa correspondance devant un chocolat mousseux ou dînait selon son habitude dans une salle privée. Heureux temps ! Inséparable du temple du parisianisme élégant qui était son chez-soi, il disait simplement : « On n’est pas bousculé ; j’y ai mes habitudes. » Mais ses largesses étaient moins gratuites qu’il ne paraissait et il indemnisait au prix fort les informations soutirées au petit personnel qui groomait à son profit. Il récoltait des pépites dont il faisait le miel de son roman auprès des chasseurs, serveurs, livreurs, portiers (mémoire des clients), liftiers (passeurs d’ascension sociale), femmes de chambre (dresseuses d’oreille), garçons d’étage (mouchards des couloirs) en gilet rayé à manches qui gagnaient du galon, avec qui il conversait à plaisir et qu’il appelait par leur prénom, comblait de faveurs après avoir fait leur conquête. Certains dont il s’amourachait devenaient ses amants et s’incrustaient chez lui. Tous lui filaient les tuyaux dont il avait besoin, y compris le veilleur de nuit qui connaissait les lieux comme sa poche et qu’il escortait dans sa ronde quand il n’y avait plus un chat. Le Ritz était son observatoire en mondanités et lui fournissait les anecdotes qu’il n’aurait grappillées nulle part ailleurs. « Je suis un peu concierge », concédait celui que l’on dénommait à raison « monsieur fouilleur de détails ».





Chapitre 3





Voilà pourquoi se déroulait fictivement – comme il se doit dans un roman –, au Ritz, la festinante soirée du jeudi 18 mai 1922 après la représentation d’une pièce de chambre d’Igor Stravinski intitulée le Renard et qu’offraient en tant que mécènes des gensdelettres et amis des zarts Violet et Sydney Schiff qui se targuaient d’avoir révélé son œuvre en Angleterre. Proust ne les avait pas revus depuis leur dernier passage à Paris, quelques mois plus tôt, à l’occasion duquel il leur avait réservé la chambre numéro 12 du palace, mais ils étaient descendus dans un autre hôtel et – comble d’ironie – un homonyme, prénommé Mortimer, y logeait ce soir-là. Proust, qui était la politesse personnifiée, s’était bien gardé de le rappeler, tout comme Schiff en voyant sa mine cireuse, ses yeux de velours et ses cheveux noir de jais mal coupés, se retenait d’avouer qu’il le trouvait changé et le reconnaissait à peine dans ce fébricitant état. Et, avisant la maîtresse de maison, sans s’excuser de son retard, il lui avait offert avec une distinction de fantôme le gros bouquet de violettes, comme il y en a à Parme ou dans le Midi, qu’il tenait dans les bras en s’inclinant et en susurrant d’une voix fluette :

– Oh, j’espère que cela vous fait plaisir, ma chère Violet.

Puis, sur sa lancée, il avait ajouté :

– Vous êtes resplendissante.



C’était sa première sortie depuis qu’il s’était brûlé l’œsophage en absorbant une trop forte dose d’adrénaline pure, non diluée, ce qui avait embrasé le tube digestif et l’estomac, l’avait fait souffrir le martyre des jours durant, mais sa fièvre pour la première fois depuis longtemps était tombée comme la saleté diurne dont il attendait le déclin pour mettre le nez dehors à cause de son asthme qui se marquait par la fièvre ou le rhume des foins au printemps, au point qu’il redoutait le muguet ou l’abord d’un tiers qui d’aventure aurait frôlé un œillet, puis à cause de l’asthme d’été et du rhume d’automne causé par les fleurs des marronniers, dont il avait eu à dix ans la première crise, certaines durant dix-neuf heures, le temps qu’il fallait pour se rendre sur la Côte d’Azur, d’autres dont il sortait épuisé s’éternisant trente, quarante ou cinquante heures d’affilée.



Tout cela venait des barres parallèles où, à huit ans, il s’était cassé le nez qui restait légèrement dévié et avait été dix fois cautérisé afin de curer le tissu érectile et de freiner la nocuité du pollen qui déclenchait des crises de sternutations si fortes qu’il éternuait sans s’arrêter. Secoué des pieds à la tête, il atchoumait jusqu’à épuisement. L’expuition catarrhale était d’autant plus stridente qu’elle était longtemps contenue. Combien de mouchoirs n’usait-il pas ? Il ne les voulait qu’élimés, les plus fins possible, transparents à force d’avoir été lavés, repassés, puis empilés dans l’armoire de la chambre où ne se faisait quasiment pas le ménage, la poussière déposée s’avérant moins nocive que les miasmes volants.



Il avait la phobie de l’extérieur et la manie de la propreté. Usant d’un pulvérisateur à eucalyptus pour consulter les livres de sa bibliothèque, il avait acquis une étuve à formol où il plongeait pendant deux heures toutes les lettres qu’il ouvrait avec des gants qu’il gardait par peur des poignées de main quand il recevait un visiteur sur la santé duquel il avait un doute. Il craignait d’attraper la rougeole ou la coqueluche comme la fille de sa concierge, contrainte à huit jours de repos forcé. Autant que la flore piquante ou les orties grièches qui causent des démangeaisons, il abominait les microbes et les poux, moins parce qu’ils empestent que « parce qu’ils n’ont pas d’âme ». Mais aussi l’odeur des waters, les poubelles, les cheminées bouchées qui fument et le laissaient pantois. Ce n’était rien à côté de son état émotionnel, plus contagieux que tout. Il ne parlait jamais en mangeant, de crainte de s’étrangler, n’utilisait ni savon ni crème à cause de l’asthme et de sa peau délicate, tamponnait ses pommettes avec des serviettes œil-de-perdrix en fil, mouillées, très chaudes, en tas de vingt sur la table de toilette, qu’il ne dépliait qu’une fois car elles gerçaient l’épiderme. Et qui enrobaient de même sa chemise posée dans le four, rôtie au point qu’elle était presque brûlante. L’année d’avant, il avait perdu le sens thermique pendant une vague de chaleur telle qu’on avait annulé la revue du 14 juillet ! Percé par le froid, complètement givré, il gloglotait malgré les sept couvertures de laine, le couvre-pieds ouatiné, les couvre-lits brodés, la courtepointe.





Chapitre 4





Proust était né le 10 juillet 1871, mais faisait plus que son âge. C’était un « filsàmaman » qui le mignotait et le couvait quand il partait à l’école, et ce n’est qu’après le départ de celle qu’il mentionnait avec une majuscule qu’il avait entamé à trente-quatre ans son grand œuvre prévu pour compter cent mille pages, dont il avait conçu le projet dès 1908, qui croisait l’existence de plus de cinq cents personnages, avait pour titre À la recherche du temps perdu auquel il venait de mettre le mot « fin », au début du printemps 1922. Cette même année avait eu lieu la partition du pays d’où venait celui qui avait gagné le premier, de sa démarche élastique, le petit salon rouge cerise, sorte de boudoir purpurin, aux prolixes dorures, où l’avait emmené à sa suite Schniff’s, gentilhomme à l’air gourmé, d’allure vernissée, mondainement vêtu, aussi poli qu’une table de marbre, qui lui avait d’abord présenté son épouse, plate comme une limande dans sa robe aubergine avivant sa peau laiteuse piquée de taches de rousseur, de même teinte que sa chevelure châtaine (couleur de l’élite) – était-elle innée ou teinte ou henné ? – et ses yeux de gazelle aux longs cils recourbés, qui s’était exclamée :

– Comme je suis contente de vous voir, monsieur Djoice.

Et il avait courtoisement répondu :

– Oh, comment allez-vous, madame Sniff ?



Il ne se souvenait pas d’avoir rencontré son mari qu’il confondait avec Ettore Schmitz, vrai nom d’Italo Svevo, qui avait en partie servi de modèle à Bloom, patron d’une usine fabriquant de la peinture inoxydable pour coques de bateaux, à Trieste, où Joyce avait été professeur à l’école Berlitz dirigée par Almidano Artifoni, et où Nora, continuellement en pleurs, n’osait pas sortir dans la rue, détestant le climat et le mode de vie. Ou avec le libraire Schimpff ou encore les Schiltz fréquentés dans le quartier de Schipfe lorsqu’il résidait à Zurich, où il avait logé, ce n’était pas un hasard, à l’hôtel Döblin, si proche de Dubh Linn, la « mare noire ». Schniff’s n’était point parent du poète Schilde, mais l’auteur de romans parus à Londres sous le nom de Stephen Hudson, homonyme de W. H. Hudson que Pound appréciait et plaçait sur le même plan que Joyce, dont le second héros s’appelait au choix Stephen le Héros, Stephen Dedalus ou Stephen le Poseur. Joyce en personne se confondait avec ce bohème irlandais et l’on appelait Schniff’s par erreur Sidney Hudson quand on confondait son pseudonyme et son patronyme ou Stephen Schniff’s quand on accolait son prénom à son nom de plume.



Quel quiproquo !



Schniff’s était vêtu d’une redingote bleu nuit à queue-de-pie, d’une cravate rose et d’une chemise au col à coins cassés que léchait le duvet de ses cheveux d’un blanc jaunâtre, de même teinte que sa fine moustache d’aristocrate ou de banquier nanti, ses favoris frisés et ses sourcils horizontaux semblables à des poils de navet. Il sirotait du champagne, auquel Joyce résistait mal et qu’il coupait de petits blocs de fromage pour éliminer les bulles sans dégrader le goût. Sa moitié, assise sur le canapé à côté d’une table en merisier clair comme une potiche en faïence, se tenait coitement et guignait Joyce, tout rétrignolé sur son siège, la tête rejetée en arrière, les yeux baissés sous les grosses lentilles, les jambes croisées – sa pose habituelle –, la cheville gauche placée sur le genou droit, qui frottait l’une sur l’autre ses longues mains étroites et baguées qu’il nouait souvent sur les rotules ou bien calait sous le menton. Sans être adepte de la chirognomonie, il pensait qu’elles n’étaient « pas (absolument) une partie du corps ». Indices parlants de la personnalité, les siennes attiraient l’attention parce qu’il arborait au médium et à l’annulaire gauche, en plus de l’alliance qu’il portait sans être marié, des bagues de pierres gracieusement serties qui, tel un talisman, étaient censées le protéger du risque de devenir aveugle. Et il observait celles aux doigts bizarrement raidis et écartés de Proust qui, refoulant la mollesse des efféminés, lui avait tendu exprès une main ferme et virile pour ne pas être pris pour un inverti.





Chapitre 5





Joyce pesait cinquante et un kilos et mesurait environ un mètre soixante-dix. Il était arrivé le 8 juillet 1920 gare de Lyon pour finir son livre qui devait s’appeler Ulysse à Dublin, pensait repartir après une ou deux semaines, avait passé un mois, du matin au soir, à chercher un logement et avait fini par dégoter un meublé sans confort, sans électricité et même sans baignoire, qu’il appelait son « sacré bordel ». Il ne menait pas une vie de bourgeois, mais de « bourjoyce », néologisme qui justifiait ses incessants changements de domicile, sans jalons où s’amarrer, en quête d’une patrie perdue, taxant les logis délaissés dans les cités étrangères où il ne faisait que passer d’« encriers hantés ». Après des années de bourlingue, il se sentait chez lui à Paris, la capitale du plaisir, mais aussi la « dernière des villes humaines », où il était venu une première fois vingt ans plus tôt et qu’il avait quitté après avoir emprunté de l’argent au marchand de champagne Douce auquel il donnait des cours d’anglais pour environ une livre par mois, afin de regagner l’Irlande le 12 avril 1903, jour de Pâques, pour voir sa mère décédée d’un cancer du foie à l’âge de quarante-quatre ans.



Vivre en France, le plus beau pays sur terre, lui semblait proche du bonheur et il se sentait stimulé par le climat intellectuel qui régnait alors à Paris, la capitale des arts et de l’avant-garde, le centre de l’univers littéraire et, pour tout dire, le nombril culturel du monde où circulait une tension pareille à celle qui existe sur un champ de courses. Il avait appris à déguster des croissants le matin, à peler des œufs durs sur le comptoir des bistrots, appréciait les petites femmes des boulevards, faisait les bouquinistes sur les quais et gargotait dans les cabarets, tel le Jockey, à Montparnasse, où il éclusait des whiskies et se rinçait le goulot en claquant du clapet, clap ! Mais il ne mondanisait ni ne parisiannait pas pour autant. Raide comme un passe-lacet, il ne se tapait pas la cloche au Ritz, ne faisait pas de plantureux repas dînatoires, mais se calait les amygdales chez Michaud, près de son logis. Ou au Café Francis, place de l’Alma, et aux Trianons, en face de la gare Montparnasse. Ce qui prêtait parfois à quiproquo car il parlait italien à la maison et élevait sa progéniture dans cette langue, mais parlait anglais dehors et ne comprenait pas toujours bien le français. Un jour, on lui avait proposé des truffes : « En croûte, elles sont délicieuses. Mais il y en a en salade. » Il avait cru qu’il s’agissait de trèfles, symboles de l’Irlande, et non de truffes, ignorant qu’en France on les mange en salade. Puis, comme on insistait : « Des escargots ? », il avait répondu : « À la petite cuiller. » « Des radis ? – J’en ai pas ! » Il était fauché comme les blés. Et, pour finir : « Les pissenlits ? – Par la racine ! » Mais en expert du langage il se demandait si on disait « mon cul sur la commode » ou « mon cul sur le buffet ». Joyce trouvait que l’ordinaire était extraordinaire et la sensation d’être en dehors de la vie normale s’accroissait par son accent qui donnait l’impression d’être all’estero (à l’étranger).



Cela se voyait à la manière dont il était habillé. Il portait une veste bleu canard cintrée à la taille d’où dépassaient les manchettes de sa chemise bleu pâle à lignes roses et blanches ainsi qu’un extraordinaire gilet à ramage coloré que ceignait un nœud papillon à pois qu’il nouait aussi l’après-midi, ce qui passait pour une audace vestimentaire comme celle de mettre des costumes dépareillés, avec le pantalon d’un costume et la veste d’un autre. Un falzar de flanelle grise flemmardait sur des sandales de toile blanche qui le soulageaient parce que les chaussures neuves lui comprimaient les orteils, qu’il avait l’habitude de beaucoup marcher et que les souliers de tennis lui offraient du confort. Proust trouvait absurde de mettre des tennis en ville le soir et, en le voyant avachi sur son siège, le menton à peine relevé, il l’imaginait courir à toutes jambes sur le court du boulevard Bineau, à Neuilly, et taper la balle de toutes ses forces en hélant les « han » de poitrine d’un bûcheron. Les souliers sont la part du vêtement qui exprime le mieux l’humiliation et Joyce les chaussait pour flâner dans Paris où il cheminait d’un pas languide comme un S majuscule qu’évoquait sa silhouette de héron surfant sur les flots, d’échassier perché sur des pattes filiformes, en balançant une canne effilée qu’il tenait du bout des doigts avec une nonchalance étudiée, jusqu’au jour où Nora, dégoûtée de ces vieilles godasses qui faisaient chlop, chlop, les avait flanquées à la poubelle.



Vlaf !





Chapitre 6





Proust avait la chair de poule et la peau qui dépassait du gant gris perle avait un aspect flétri et gras, aussi blanc que celle d’une cuisse de poulet. C’était tout ce qu’il mangeotait, du bout des doigts, du blanc de volaille ultratendre. La propriétaire du logement de cinq pièces, au quatrième étage, 44, rue Hamelin, où il avait emménagé le 1er octobre 1919, s’appelait Boulet et non pas Poulet, nom du quatuor composé de jeunes musiciens qu’il avait fait venir chez lui en 1916, vers une heure du matin, pour un unique concert donné non point dans sa chambre à coucher, mais dans son salon, où il avait écouté, étendu sur un divan, le quatuor à cordes de César Franck ainsi que le dernier quatuor de Beethoven qu’il appelait le « vieux sourd ». Cela changeait du zinzin de l’orchestre Marchetti. Ils lui avaient coûté les yeux de la tête. C’était un opéra de les rassembler. Après leur avoir offert de la bière glacée et des frites, il les avait fait raccompagner tous les quatre avec leurs instruments dans un taxi et ils l’avaient remercié, sans se faire prier, le lendemain d’un mot aimable pourvu de leurs signatures.



Joyce ne pouvait s’offrir une telle fantaisie et, ne festivant point, compensait la modicité de ses revenus par l’excentricité de sa mise et la bizarrerie de son comportement. Il avait un penchant à l’extravagance et se déguisait en lui-même. C’était sa manière de donner le change. Le sur-mesure, en effet, n’était pas pour lui. Il n’avait qu’un complet qui avait connu des jours meilleurs et l’aurait de bon gré échangé contre celui que réclamait cet acteur amateur qui l’avait traité de filou et avait prétendument acquis un costume neuf pour jouer dans la pièce de sa compagnie The English Players. Il était alors responsable de la troupe théâtrale qui subsistait sans subvention et creusait des déficits malgré le succès et l’appui de personnalités qui saluaient leurs efforts. Pound lui en avait envoyé un aux épaules étroites qu’il était bien aise d’endosser l’hiver car il était en laine, ainsi qu’une paire de chaussures usagées pour remplacer ses ribouis de bourlingueur. Longtemps il avait porté une cravate grise d’un kilomètre qui flottait autour de lui et cachait la saleté de sa chemise au col usé jusqu’à la corde qu’il mettait afin d’économiser les frais de blanchissage.



En 1906, à Rome, qui le rebutait tant que même le Tibre l’effrayait, il avait été gratte-papier dans une banque comme son beau-frère était caissier et n’osait pas ôter sa jaquette à cause d’un pantalon qui crevait de rire et l’obligeait à rester assis sur une chaise cannée sans coussin. Il aurait voulu commander un chapeau chez Tress, à Londres, des chaussures de Norwell, à Perth, en Écosse, et acheter des vêtements neufs, à Dublin, mais il n’avait pas les moyens de s’offrir ce voyage et ne voulait pas qu’on le sache. Cela l’aurait mis en état d’infériorité vis-à-vis de ses éditeurs et il avait honte de ses habits râpés sur la coupe desquels il était intraitable. Tout comme Proust qui ne posait jamais une semelle dans la rue, ne foulait que des tapis moelleux et des parquets cirés, ne supportait pas les souliers usés ni les bottines neuves. Rompant le silence, alors qu’il méconnaissait l’angliche, n’avait jamais vu l’Angleterre, prononçait « bôtiful » et n’aurait pu commander une côtelette dans une taverne, mais était littérairement bien élevé, il lui avait soudain demandé :

– Voyez-vous du monde à Paris, cher Joyce ?

Lequel avait répondu avec un humour typiquement irlandais :

– On m’a présenté à des tas de gens sur lesquels j’ai tout fait, sauf, semble-t-il, une bonne impression.



Joyce était un véritable Irlandais. Il était né le 2 février 1882, à Rathgar, faubourg du sud de Dublin, qu’il ne faut pas confondre avec Rathfarnham où était né Synge, qu’il citait dans « Synge Street » et « Synge le chemineau ». « Votre nom sera célèbre si vous le racontez », disait-il. Et il était très fier d’avoir un y dans le sien comme W. B. Yeats qui avait gravé ses initiales dans l’arbre aux autographes, les siennes étant J. J., Jiji en toutes lettres, ou J’y. J’y, comme dans abbey et whisky, sa marque favorite étant le John Jameson & Sons, ou J. J. & S. « En Jameson qui existe depuis 1780 vit toute l’âme irlandaise. » On l’appelait « sun Jimmy » (Jimmy joyeux) ou « sunny Jim » (Jim radieux) dans son enfance qui n’avait pas toujours été heureuse, ainsi que « Gussie », ce qui rapproche Jim de gemme (son talent en avait le dur éclat) et s’entend dans ses private jokes « Germ’s Choice » ou « Jhem Joïze ». « Moi, Joice, je l’étais. » Joug (en anglais : yoke) se dit aussi joke (plaisanterie), ou joye en vieux français, et même jouis dans le jargon joycien. On disait signor Yoyce, en italien. Et, en Suisse, Yoyce, Zoyz ou Joyse. Voire Djoysse, Dzoice avec z et Djoytsch avec six consonnes. En allemand, Joyce devenait Zoyce, Zois, Zoisse ou Tscheuus comme Zeus (dieu), en Schwyzerdütsch du canton de Schwyz, sabir suisse imprononçable par le nombre des w, y et Z. Partout son patronyme, imprononçable en chaque langue, s’écrivait différemment selon sa formulation.

Changer une lettre, voilà le secret de la littérature.



En jouant avec son pince-nez, le bras pendu le long du corps, les jambes croisées, il s’interrogeait : « Y a-t-il un rapport entre une personne et le nom qu’elle porte ? » Joie en allemand se dit Freud, qu’il connaissait de nom et aurait pu croiser à Trieste où il avait séjourné. « Trieste, c’est triste » ou « Triste Trieste », pensait-il de cette ville où il avait voulu écouler du tweed du Donegal et importer des fusées volantes aussi scintillantes que son style de pyroboliste étincelant. Joyce était un pur Irlandais distinguable à sa trogne cylindrique, son front bulbeux, son teint rosbif, ses tifs blondasses peignés en arrière, coiffés parfois d’une casquette de yachtman, ses yeux de vache, son nez criblé de boutons et de cicatrices. Il assenait avec un humour cent pour cent irlandais des obscénités aux moments les plus incongrus, chantait de manière irlandaise les ballades et les chants folkloriques irlandais, les vieilles rengaines (ses poèmes étaient des complaintes), les chansons à boire aux strophes grivoises et buvait sec comme souvent les Irlandais qui ont une chaussure dans la bouche éludent le l dans alone ou milk, prisent les sons o et ou, ont du mal avec le th, disent « t’ing » pour thing et book ou look avec un oo long. En bon Irlandais, il détestait la boxe, la lutte, le football et le rugby, sports anglais, aimait le cricket avec ses règles, ses traditions, ses bons joueurs et, dans son adolescence, il était doué pour la course, les épreuves de vitesse et d’endurance, ce qui l’avait aidé à mener à bien son grand œuvre. On l’accusait d’être demi-Irlandais, trop Irlandais, plus Irlandais que les Irlandais et anti-Irlandais ! Il ripostait : « Être Irlandais, c’est être non anglais. Pour moi, une épingle de sûreté est plus importante qu’un poème épique anglais. » Selon Swift, le Rabelais irlandais à qui on l’avait comparé et dont il avait fait le docteur Swift, « il fallait brûler tout ce qui venait d’Angleterre, sauf le charbon ». Il aimait l’esprit féroce de l’auteur satirique de The Battle of the Books (La Bataille des livres) et affirmait avec force qu’« être anti-Anglais n’était pas être pro-Irlandais ».





Chapitre 7





Joyce était superstitieux comme tout Irlandais qui se respecte. Il croyait au trèfle à quatre feuilles, avait la manie du nombre 13 et avait calculé que le prénom de Proust débutait par un m, treizième lettre de l’alphabet. Il était terrifié par le bond devant lui d’un chat noir comme celui d’Adrienne Monnier, qui s’appelait Lucky, et plus encore par celui d’un rat sous son nez au point qu’il s’était évanoui un soir à Paris quand Nora avait décrit un logement qu’elle venait de visiter : « On n’aurait pas pu y loger un… rat ! » Il citait celui qu’invoque Hamlet pour tuer Claudius, dissimulé derrière une courtine. « Les souris curieuses ne couinent jamais. » Et il avait reporté, sans l’aide d’un gramophone, le froissis du rongeur foulant le gravier du cimetière de Rahoon, à la périphérie de Galway, le son rt tiré du mot rattle (rat), rtststr ou tstscrr, simulant le pprrpffrrppfff furtif du mouvement que l’on suivait au ratodrome où avaient lieu des courses de rats, porte de Champerret. Proust avait un jour demandé qu’on apporte une cage à rats. On les avait fouettés avec des baguettes sous ses yeux. Et, en un rite sadique, véritable supplice, aux cris de « sales bêtes ! sales bêtes ! », il avait percé avec des épingles à chapeau ou des aiguilles à tricoter les muridés criblés de boutons rouges qui agonisaient et crrrrra… vaient au sortir des ratières comme le porc-épic aux poils piquants, l’âne ou le kangourou – exquis ! – que l’on boulottait les hivers rigoureux à Paris quand il n’y avait plus rien à se mettre sous la dent. Même l’éléphant du Jardin des Plantes avait été débité trente francs le kilo en 1871, année de sa naissance, et son père avait guéri de ses mains les cholériques et attrapé le virus qu’il avait découvert et décrit dans son ouvrage La Défense de l’Europe contre la peste, fléau propagé sur les rafiots par les rats qui après infestèrent les hôpitaux.





« Il y a deux sortes de rats

Les rats maigres et les rats gras

Les gras restent contents chez eux

Les maigres vont sous d’autres cieux. »




(Heinrich Heine.)



Depuis son enfance, Proust les avait en horreur. Il ne souffrait pas la vue des souris blanches au museau rose ou des rats grouillant dans leurs trous, traqués par les Irish terriers dressés contre eux et nommés ratiers. Cela ne l’empêchait pas d’appeler parfois son amoureux « mon rat ». Était-ce en rapport avec les rats d’hôtel dévaliseurs de clients qui espionnaient à son profit, les rats de bibliothèque comme il avait voulu l’être en devenant bibliothécaire, mais trop de poussière souillait les livres pour ses poumons, et il avait renoncé tout comme il avait cessé de rêver à vingt ans d’être employé au Louvre, conservateur de musée, et même inspecteur des Beaux-Arts, les ratiers ou ratés mondains qui cancanaient dans son dos, se gorgeant des potins qui bruissaient dans les salons et attisaient sous le manteau sa réputation de « romancier de bordel » ?



On dit que lorsqu’il louait l’appartement au quatrième étage du 8 bis, rue Laurent-Pichat, occupé par Réjane (de son vrai nom Gabrielle Réju) dont il collectionnait les photos et qu’il avait applaudie en mars 1881 dans Germinie Lacerteux, il se rinçait l’œil et s’adonnait au voyeurisme en épiant les voisins qui faisaient l’amour et poussaient de tels cris qu’il avait d’abord cru à un assassinat. Il avait un penchant pour les trous de serrure et avait cédé en 1906 une partie du mobilier de ses parents à la maison Bailly, garde-meubles, 10, place Saint-Sulpice, et plus tard une autre à un bordel masculin, maison d’abattage ou baisodrome, où il avait été pris par la police au cours d’une descente. Potins ! On ragote de même qu’il boxonnait avec des « hommes à hommes » dans un claque près de la Bourse et dans un clandé nommé maison de bains, mais qui était un hôtel de passe, rue Godot-de-Mauroy, dans le quartier de la Madeleine, qui avait déménagé ensuite à l’hôtel Marigny, 11, rue de l’Arcade, où il se livrait à l’encanaillement des sens avec des mâles désinstruits qu’il conviait par missives cachetées à la cire en ajoutant un h, et en priant instamment que ne livre pas son adresse le maître d’hôtel du Ritz, l’illustre palace servant de lieu de drague et de liaisons secrètes.



Ergo-Gluck !



Être homosexuel était alors traité comme une affection sensuelle et Proust, qui souffrait que ses amis convolent, tombait amoureux d’éphèbes mariés, de bons et jolis garçons, de solides gaillards qu’il couvrait d’une affection (quasi) platonique, comme son ancien valet suédois blond, Ernst Forssgren, adonis d’un mètre quatre-vingt-dix, avec qui il jouait aux dames et non aux échecs qui lui « mettaient trop le cerveau à l’épreuve ». Il le battait à plates coutures, mais cela lui était égal, car il estimait qu’au jeu l’essentiel est de perdre. L’homosexualité de Charlus pour lequel il avait inventé le mot « charlisme » et l’adverbe « charlieusement » n’était pas pour lui un vice ou une perversion. Le terme ne figure au vocabulaire que depuis 1907 et il l’avait confessé dans une phrase de quinze cents mots qui était la plus longue qu’il eût jamais écrite, comme s’il avait peur d’arriver au bout et n’osait pas mettre un point final. Proust ne pensait pas à mal et il avait adressé des « french letters » à un de ses amis intimes baptisé « my little Master » sans savoir qu’il s’agissait de capotes anglaises. Il prétendait ne jamais s’être « enrhumé », autrement dit ne point avoir eu de maladie vénérienne, et avait projeté d’écrire un essai sur la pédérastie ou « l’amour défendu », malaisé à faire admettre, mais il ne voyait pas pourquoi l’amour des hommes était inqualifiable. C’était une position innée. D’aucuns l’imputaient à une erreur de la nature ou à une folie du système nerveux. La subissaient ceux qui ont la lune dans la tête et lorsque Joyce, excité par le sujet, lui avait à brûle-pourpoint demandé :

– Est-ce une question de goût, de glande ou de tact ?

D’une voix incolore, il avait répondu :

– Non pas, c’est une question d’habitude.





Chapitre 8





Un de ses soupirants était Alfred Agostinelli qui exerçait quand il l’avait rencontré l’emploi de chauffeur pour la compagnie de taxis Unic basée à Monaco. Il traitait de « scaphandrier des routes » ou de « nonne de la vitesse » ce beau brun au physique de garçon coiffeur ou de chanteur italien qui avait dix demi-frères et sœurs et que son patron qualifiait de « garçon d’une intelligence délicieuse ». On disait mécanicien pour définir le hardi métier de conducteur et le bellâtre, arriviste à tous crins, n’était qu’un ouvreur de portières à la petite semaine que Proust fait apparaître deux mille trois cent soixante fois dans son roman sous le prénom d’Albertine. Il vivait avec lui comme un « boulet de canon » et, goûtant les progrès de la vie moderne, faisait en automobile de fortifiantes promenades hygiéniques. Grisé par la vélocité et la volupté de la course, fendant l’air et le vent, il parcourait en trombe la campagne normande avec ses herbages, ses hortensias et ses pommiers à cidre, ses cuvettes et ses fermes à colombages, ses prairies verdoyantes et ses vergers en fleurs, qu’il avait visitée lors d’une excursion à Caen, fasciné par l’allure du pilote encapuchonné tel un moine, blindé dans sa mante de caoutchouc comme lui-même emmantelé était survêtu dans ce salon, girant sa « roue de direction » large comme une rosace, excité par la stridence de la trompe, filant sur la route au risque d’échouer dans un pré contre un pommier ou d’emboutir dans un virage une vache égarée.



Meûh !



Le fringant Apollon, surnommé le « pou volant » par sa femme Anna qu’il appelait Nana, voulait accéder à l’état de « fou volant » en devenant pilote d’avion. Proust lui avait payé des cours de pilotage et lui avait offert en cadeau un aéroplane de vingt-sept mille francs, plus qu’une Rolls-Royce, muant d’un bond l’homme-auto en homme-avion. Quelle évasion ! Autoplanant à bord de l’engin de ses rêves, Agostinelli qui avait des ailes aux talons comme Icare s’était inscrit sous un faux nom dans une école de pilotage, à Buc. Swann ! Pourquoi filer vers le soleil qui transmue les hommes en beurre sinon pour se brûler les ailes ? En faisant brrrrr ! avec les lèvres comme Proust faisait cric-crac en jouant du poignet pour ouvrir sa porte, il s’était envolé comme le fils de Dédale aux ailerons collés de cire molle et s’était écaché le 30 mai 1914 lors d’un vol en solo au-dessus de la Méditerranée aussi calme qu’un lac, malgré l’interdiction de son moniteur qui lui avait enjoint de surplomber l’aérodrome. Un tel vol était risqué pour un débutant. L’avion n’était pas un planeur de papier. S’étant aventuré sur la mer, flottant dans le ciel d’airain, l’effronté navigateur s’apprêtait à descendre. Il avait actionné d’un coup le palonnier comme celui qui oiselle d’un élan alaire, mais avait omis de prendre de la hauteur et de la célérité avant d’amorcer une boucle et d’entamer un allant descensionnel. C’est l’inverse qui était alors arrivé. Au moment d’obliquer pour regagner la terre, l’altitude étant trop basse, le monoplan avait piqué du nez, toupillant telle une feuille morte, chutant à une vitesse vertigineuse dans la Méditerranée que l’intrépide écervelé était censé survoler.



Chute mémorable !…



Il s’était fracassé sur les flots bleus, incliné sur l’aile droite, à quelque cent mètres du rivage où les badauds musards assistaient ébahis à son naufrage. Plouf-ouf ! Comme Icare choyant de l’éther, s’abîmant au sein des vagues, châtiment des téméraires promis à l’échec, Agostinelli qui ne savait pas plus nager que Proust – y songe-t-on ? – avait sombré aussi vite que l’appareil à bord duquel il voulait planer. Comme dans une vision de cauchemar, il s’agrippait à la carlingue, cabré sur le siège de l’épave en train de sombrer, gesticulait et hélait au secours, faisait des signes de détresse. S’arrimant aux flots, il suffoquait comme un lecteur risque-tout se noyait dans la prose de Proust et l’infinie digression de ses phrases réputées impubliables. Seule sa chevalière d’or marquée A. A. émergeait encore, puis il s’était englouti avec ses économies alors qu’avançait une barque. Trop tard ! Son ombre avait disparu. « Il a coulé comme un camembert », s’était gaussé Joyce qui disait dans un livre que la mort en mer était la plus douce, sinon la moins amère. Agostinelli n’avait pas reparu. Son frère avait supplié de dépêcher des scaphandriers pour le repêcher et l’on avait poussé les recherches le samedi jusqu’à minuit. L’épave de l’appareil remontée en surface était aussi vide que vain l’espoir de le retrouver vivant. On avait repéré son corps une semaine plus tard, le dimanche 7 juin, à dix kilomètres au nord-est du crash, entre Antibes et Cannes, à trois cents mètres du rivage. Des pêcheurs l’avaient vu qui flottait à la surface de l’onde azur bercée de reflets scintillants (futile étincelle de gloire), décomposé, les yeux dévorés par les poissons qui s’étaient régalés, le nez rongé, les bouts de doigt rognés – horrible charcutis ! –, moulé dans les lambeaux de sa salopette kaki, sa chemise grise en charpie, son pantalon noir lacéré, avec en poche son précieux magot, traîné à terre par les plongeurs de Toulon.



Avait-il jamais eu une pensée dans le caboulot ? Quel asticot ! Émile, un de ses frères, avait raconté à Proust l’atroce fin à vingt-six ans de celui qu’il tenait pour « l’être que j’ai sans doute le plus aimé ». Cette disparition l’avait anéanti et laissé fou de chagrin. C’était pour lui une épreuve plus terrible que toutes celles qu’il avait corrigées. Il en était si meurtri que lorsqu’il prenait un taxi il souhaitait que l’autobus qui venait sur lui le réduise en bouillie. Quelle informité !





Chapitre 9





Joyce, comme Proust, avait des lubies bizarres. Comment l’en guérir ? Autant exiger d’une tornade de faire office de bouillotte. Il avait peur du noir, des orages et de la foudre et se réfugiait sous une table ou dans une armoire jusqu’à ce que le calme soit revenu. Il détestait voyager isolé, passer seul la nuit du Nouvel An, croiser une nonne en rue, craignait les routes désertes, la mer démontée, les chevaux au galop, les stylos dont l’encre gicle, l’odeur des désinfectants et les fœtus morts, les animaux crevés et les oiseaux éventrés dont le dégoûtaient les organes internes. Et surtout il avait peur des chiens, que le père de son père avait tenté de lui faire aimer très tôt mais qu’il trouvait des bêtes détestables et lâches. Cela venait de l’enfance, quand il jouait sur la plage avec son frère à lancer des cailloux dans l’eau et avait été attaqué par un terrier irlandais au poil doux, qui passait pour un bon compagnon et l’avait cruellement mordu au menton, creusé par une cicatrice que marquait sa barbiche. Il prenait depuis ses précautions et s’éloignait à la vue d’un passant dont la voix était proche de l’aboiement qu’il appelait « lastration », aussi rare en français qu’en anglais, aboyer venant de latrare, bien qu’il eût longtemps cru que celui qui aboie n’est pas méchant. Il sortait avec des pierres (« mes munitions ») dans les poches de son paletot pour se défendre des molosses ou des dogues féroces à la langue pendante et aux yeux riboulants, qui rongent de gros os, grognent si on approche, plantent leurs crocs dans les joues des marmots qu’ils mordent jusqu’au sang. Dog est la métathèse de God (Dieu), ce qui amusait Proust qui avait envisagé de tenir la rubrique des chiens écrasés au Figaro, alors qu’il n’y a pas plus de toutous dans la Recherche que de dipsomane ou de banqueroutier.



Proust était un piètre boursicoteur et n’avait aucun sens des affaires. Il avait hérité de son père une belle fortune moins coquette à ses yeux que les dents parfaites, sorte de perles opalines ceignant le collier des gencives, qu’il avait reçues de sa mère. Il avait longtemps vécu au-dessous du chirurgien dentiste qui occupait l’appartement du troisième étage, au 102, boulevard Haussmann, où les mécaniciens fabriquaient toute la journée des prothèses en faisant un potin du diable, et dont l’épouse qui jouait de la harpe, emblème traditionnel de l’Irlande, était une fervente admiratrice. Lui-même se brossait les dents cinquante fois par jour à s’en décrocher la mâchoire. Il éclaboussait la glace et, mouillant son col de chemise, piquetait sa cravate de la poudre dentifrice très blanche achetée à la pharmacie Leclerc d’après une prescription de son père. Il n’avait jamais eu mal aux dents, au contraire de Joyce dont les canines pourries s’effritaient et choyaient comme des châtaignes gâtées. Il avait des rages dentaires à se rouler par terre, n’avalait pas la soupe à l’oignon qu’il adorait si elle était trop chaude, se forçait à gober des huîtres, du caramel, du charbon afin de renforcer l’émail des incisives aussi creuses que des coquillages. Sa peur était de finir comme un vieil édenté et il avait subi dix-sept extractions avant la pose d’un dentier dont il avait besoin pour mastiquer et parler correctement et qu’il malaxait, cling-clang ! comme le faisait son père, aussi adroit du coude que lui, qui grinçait des canines quand il avait trop bu (« Pour boire, je ne me suis jamais laissé distancer »). Cela revenait sans cesse dans ses lettres, avec les vêtements, les chaussures et les couvre-chaussures en caoutchouc qu’il lui arrivait de marchander. Lors d’un séjour à Paris, un spécialiste new-yorkais l’avait examiné à la demande d’Ezra Pound. Après avoir effectué une radiographie, il avait conseillé l’extraction de toutes ses molaires. Joyce avait réagi en haussant les épaules. « De toute façon, elles ne valent rien. »



Depuis deux ans, il souffrait d’un ulcère à l’estomac qui lui faisait très mal. Cela venait sûrement de son penchant pour la boisson. Les médecins lui interdisaient de boire, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il ne buvait que le soir, s’abstenait la journée, n’aimait que le bianco (frascati, riesling, fendant du Valais, moselle, muscadet, rüdesheimer), qu’il comparait à l’électricité, mais qui saoule plus vite, et il se disait qu’il aurait dû boire du vin rouge, vu que ses yeux l’étaient constamment et saignaient parfois. À vingt-cinq ans, il avait souffert de synéchies (inflammations de la cornée), ainsi que d’une iritis rhumatismale causant des douleurs intolérables. En 1910, il avait quitté l’Irlande avec un bandeau noir sur les yeux et il était resté couché dans une pièce obscure pendant près de deux mois. C’est à Zurich – où il s’était installé en octobre 1918 au-dessus de la boutique d’un opticien – qu’après maints ravages oculaires il avait été frappé par une attaque de glaucome, rue de la Gare. Et il avait réussi non sans peine à éviter une opération onéreuse qui lui aurait coûté un occhio della testa (un œil de la tête). L’idée de voir scier des bouts de sa rétine ne lui souriait pas. Il portait du matin au soir des lunettes noires, se réjouissait de sortir sans, n’allait pas à la campagne afin d’être toujours à deux pas d’un médecin. Son œil suppurant était aussi irritable que son propriétaire, comme lui-même le disait, et il avait finalement subi une intervention, qui avait duré trois jours, à Zurich où le docteur Vogt l’avait pris en main, mais qui n’était pas complètement réussie. Ses yeux étaient en si piteux état que Nora devait lui faire la lecture, et il était affecté par son départ avec les enfants. « Mon amour, mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu laissé seul ? »



Povero me !



Tout cela était néfaste à sa vision car leur absence le livrait à lui-même. Giorgio, son fils, auquel il avait légué sa vocation de baryton, qui mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, était aussi myope que lui. Et il avait baptisé du nom de la patronne protectrice des yeux, tant il redoutait la cécité qui était le point extrême de la détresse, de la misère et de la solitude, sa fille Lucia ou Lucy, en vrai Lucie Anne, qui pâtissait des changements d’école et des incessants délogements de la famille. Joyce avait coutume de dire qu’il ne voyait pas les choses, mais qu’il les absorbait. Il avait continûment l’impression que c’était le soir, ce qui l’angoissait. Ses crises d’yeux que surveillait le docteur Borsch le plaçaient dans une situation financière angoissante. Elles l’empêchaient de travailler et de réfléchir au plan de son œuvre car il pensait avec les yeux autant qu’on les pansait. Mais son œil interne n’oubliait rien. « L’œil est vital. Imaginer, c’est voir. Ce que je ne vois pas, je l’invente. »





Chapitre 10





Proust, à pareille période, s’était aussi plaint de « souffrances des yeux », mais refusait de consulter un spécialiste pour ce qui n’était selon lui qu’une banale presbytie. Il avait envoyé chez l’opticien, à sa place, Céleste qui lui avait rapporté une douzaine de paires de lunettes avec les verres montés d’avance afin de lire et il avait négligé de retourner celles qui ne lui servaient pas, ayant gardé celles qui convenaient. Et qui traînaient à côté du lit en cuivre à barreaux au métal terni par le dépôt de la poudre Legras, de l’armoire à glace en palissandre, des candélabres en bois doré, des trois petites tables croulantes de livres, du bureau en poirier noirci aux tiroirs filetés en laiton où il n’écrivait jamais, des rideaux bleus qui filtraient la clarté du jour, du beau paravent à décor chinois et à cinq feuilles disposé à sa tête, du papier peint qui pendait du mur comme des chandelles de glace dans sa chambre perfumée qui sentait le bouquin.



Il avait revendu les plaques de liège de son ancien logement à un marchand de bouchons, mais en avait fait placer d’autres et, comme il était frêle des tympans, se fourrait dans les oreilles des boules d’ivoire ou de coton ointes de vaseline. Rien n’était plus bruyant que le silence. La pénombre était la lumière. La chambre était son caveau. Résiliant l’univers oxygéné, il n’inhalait que les fumigations nocives de poudre Legras qu’il aspirait à l’état pur et qui suscitaient les hauts cris des voisins dont il n’avait que faire. Confit dans la naphtaline ou la pelure de radis pelé, recoquillé comme le colimaçon dans la coquille ou le zeste dans le cerneau de la noix, il s’emmitonnait dans son lit déodoré par la fumée et tissait sans dételer son arantèle telle une tarentule tramant les rets de sa toile. L’unité de lieu, c’était lui. Embotté dans ses longs caleçons roussis, ses chaussettes et ses gros chandails en laine des Pyrénées à boutons jetés sur les épaules, les pieds dans des chaussons chauffés par les bouillottes qu’il appelait ses « boules », il s’édredonnait dans la tranquillitude enliégée de son repaire où il orchestrait les apparences du monde, cerné de potions et de fioles, adossé à la montagne d’oreillers, soutenu par les ouvrages médicaux de son père, matelas de savoir calé dans le dos qui lui faisait un siège et le maintenait droit, le feu dans la cheminée couvant le cocon protecteur d’où il ne sortait que pour attraper un rhume.



Atchoum !



Nul n’avait le droit de frapper à sa porte. Il appelait avec une des poires de son lit. Ding ! Ding ! la sonnette tintait, ding-ding, à des heures indues, diiiiiiiiiiing, un coup, ding ! ça sonnaillait longtemps, ding, ding, ding, ding, ding, ding… Céleste accourait. De son vrai nom Gineste, native d’Auxillac, en Lozère, elle mesurait un mètre soixante-douze et avait trente et un an (nombre sourd). Elle les avait fêtés cinq jours avant car elle était née le 17 mai 1891. Certains l’appelaient « sainte nitouche » ou « la voix de son maître », mais lui l’appelait « Plouplou » et il la priait à son tour de l’appeler « Missou ». On aurait pu le confondre avec Mitsou de Colette qui le snobait et dont le mari l’avait reconnu aux Concerts Lamoureux. Collant Willy et Colette, ils auraient dû signer Willette ! Céleste, peu lettrée, n’avait pas lu le roman de son maître, mais elle lisait son écriture à l’envers. C’est renversant quand on y pense ! Elle ne savait par cœur qu’un poème transcrit de sa main et le provisionnait en bougies par cartons de cinq kilos ainsi qu’en papier à lettres par dix ou vingt boîtes à la fois. Elle disait poliment « monsieur Marcel », mettait des e muets partout et orthographiait son nom « monsieur Prouste ». Il avait toute confiance en elle, drinn ! Elle empaquetait les livres pour la poste, en rose pour les femmes, en bleu pour les hommes, et les livrait en mains propres, faisait la chambre où flottait toujours un brin d’humidité, avec l’acerbe relent de la nuit qu’il ne pouvait sentir, drinn drinn, pas le ménage ni la cuisine, dring-dring-dring, et non plus la lessive, les tricots, les mouchoirs râpés, quel chipot, quel train-train, drrrring, drrrrring ! ça drinnait, drrrrriiiiiiiinnnnn, rendait dingue, mais Céleste, corvéable, ne l’envoyait jamais dinguer, elle cuisait les frites et les rougets, trring, ne tolérait pas les cancans ni les ragots, drrrriiing ! voilà, voilà, veillait au grain (« pas de poil sur la compote ! »), dddriiiiiiiinnng, accourait au moindre tintement en ouatant son pas.

Ah, Céleste ! Qu’aurait-il donc fait sans elle ?





Chapitre 11





C’est elle qui lui avait annoncé en décembre 1919 qu’il avait le prix Goncourt, véritable « machine à réclames », pour lequel il avait reçu huit cent quatre-vingt-six lettres de félicitations et avait offert des « dîners de reconnaissance » au Ritz. Du jour au lendemain, il était devenu une marque déposée. Chacun connaissait ses goûts. Il se parfumait à l’eau de Cologne, commandait la poudre Legras chez le pharmacien de la rue de Sèze et ses cigarettes anti-asthmatiques à la pharmacie Leclerc, mettait des boules Quiès, portait sa bouilloire à réviser chez Morse, ses serviettes à laver chez Lavigne, seule blanchisserie adéquate, son linge sans coutures à la teinturerie Garobi. Le coiffeur François, du boulevard Malesherbes, lui coupait les cheveux qu’il taillait sinon lui-même avec des ciseaux à ongles. Quel coupe-tifs ! Ses montres provenaient de chez Boin-Taburet, il arborait des gilets Rasurel, des plastrons de soie de chez Charvet, d’un rose crémeux, et ses épais tricots venaient des Pyrénées, des Trois Quartiers ses gants très clairs à languettes noires ou de chevreau teinte ardoise, ses bottillons à boutons de chez Old England, à l’angle du boulevard des Capucines et de la rue Scribe, ses habits (jaquette, smoking, veston noir gansé) du Carnaval de Venise, sur les Grands Boulevards, non loin de l’Opéra, ses lavallières de chez Liberty and Co., les motifs de sa robe de chambre émanant de chez Fortuny. C’était un vrai homme-sandwich avant l’heure. Il fumait des cigarettes Espic, tassées dans un porte-cigarettes de chez Tiffany, écrivait avec des plumes Sergent-Major d’acier, souples, mais ne vivait pas de sa plume. Céleste allait retirer les livres à la librairie du quartier, Auguste Fontaine, rue de Laborde (ouverte jusqu’à vingt-trois heures) et achetait les fleurs chez Lemaître (nulle part ailleurs).



Il buvait de l’eau d’Évian ou du Vichy-cassis, prisait les petits-fours de chez Rebattet, rue du Faubourg-Saint-Honoré, aussi réputé pour ses glaces, mais achetait les sorbets à la fraise et à la framboise chez Poiré-Blanche, les plats cuisinés chez Larue, les pâtés chez Chevet, les rougets chez Prunier, avenue Victor-Hugo, ou était-ce au restaurant de la rue Duphot, les soles au poissonnier du Félix Potin place Saint-Augustin, les confitures chez Tanrade, la brioche (il en avait une) chez Bourdonneux, rue de Rome, les gaufres et les mirlitons chauds chez Lafosse, les chocolats chez Boissier, les macarons chez Ladurée, rue Royale, les fruits (poires ou raisins) chez Auger, boulevard Haussmann, sirotait du café Corselet, qui n’était pas du jus de chaussette mais un élixir de vie, bien corsé, préparé selon un cérémonial décrit maintes fois et inutile à répéter ici. Que d’efforts accomplis pour en arriver là ! On l’avait longtemps tenu pour un écrivain en marge, discrédité dans les cercles littéraires parisiens et de plus on l’avait agoni d’injures.



On l’avait accusé d’être un snob, un attardé, un imposteur, un oisif, un élitiste, un irrésolu, un indolent, un cloisonné, un soporifique. Ou un amateur, un mondain qui s’adonisait, un potineur qui salonnait, un échotier qui ragotait au Figaro où il signait ses articles Dominique, Horatio ou Tout-Paris, un concierge dilettante, un fumiste fantaisiste, un boulevardier transcendantal, un pasticheur littéraire, un barbouilleur de papier, un plagiaire impudent, un cuistre carriériste et un incorrigible flambeur. Il en prenait pour son rhume. Mais cela ne suffisait pas ! On le taxait de freluquet, de gigolo, de flatteur hystérique, de pédant oiseux et dispendieux, de velléitaire valétudinaire, d’obséquieux flagorneur, indifférent à tout, de parasite, de fréquenteur de duchesses, d’hermaphrodite du cœur, décortiqueur de sentiments, ciseleur de rien, mourant futile, hypocondre, ubéreux, réactionnaire raté et rebut social, moine immature, noceur impuissant, jouisseur invalide. Quoi encore ? Comme en se pastichant il avait raillé « cet immonde cochon de Proust », on l’avait traité de vieille Juive fardée, corrupteur de la pensée française, sa littérature étant qualifiée de blastème, de plasma, d’élément spongieux, d’informe et infâme magma, alors qu’il avait sacrifié sa vie et sa santé à son œuvre !



Son état déplorable s’aggravait par la prise des médicaments. Dès le matin, il s’injectait de la morphine et de l’adrénaline au compte-gouttes et absorbait un gramme de Trional pour régler son pouls détraqué. Il ingérait à plein gosier de l’aspirine, de l’euvalpine d’une goulée et de la spartéine d’une traite. Une fois par quinzaine, au milieu du dîner, il avalait une pilule de Cascarine Leprince qui l’expédiait sept ou huit fois à la garde-robe, et trente-six fois le lendemain. Proust n’en finissait pas de lâcher l’aiguillette. Quelle miction ! Il alternait somnifères et excitants pour sortir de l’état léthargique où le plongeaient les narcotiques aux effets flagrants sur son organisme mithridatisé par l’accoutumance. Son cœur était une vieille pompe, ses articulations rouillées, ses bronches du caoutchouc cuit. Il était sans cesse victime d’accidents et d’actes manqués aussi étranges que répétés. Il se brûlait au lit en renversant sa bouillotte ou s’empoisonnait à cause du pharmacien qui par erreur avait prescrit pour calmer l’anxiété des cachets de véronal dix fois trop forts qui auraient pu le tuer. Il avait eu naguère une inflammation du poignet à cause de ses mauvaises habitudes de travail. Ayant un bouton sur le nez, il l’avait enduit d’un désinfectant qui l’avait enflammé, la pustule avait un si vilain aspect qu’il craignait qu’elle ne contamine le cerveau atteint d’une tumeur et qu’il ne faille le trépaner, ce qu’avait refusé le docteur Babinski, neurologue réputé, père du signe des orteils, qui ignorait qui il était et lui avait benoîtement demandé :

– Exercez-vous une profession ? Laquelle ?



Il aurait aimé écrire des « petites choses amusantes », mais ne croyait ni aux bons sentiments ni au talent. Et soutenait qu’il n’avait pas l’esprit d’observation ni d’inspiration et une imagination nulle. Mais il relevait avec acuité les faits les moins signifiants de l’activité courante. Il lui arrivait de sortir en chemise de nuit pour observer les sculptures de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle alors qu’il n’avait pas mis le nez dehors depuis trois semaines, et tout comme il fuyait les rayons du soleil, le vent, la brume, le souffle de la mer et les embruns, il adorait la nature, les nuages, l’été, la campagne, les levers du jour, ainsi que les œufs durs ou à la béchamel, la teinte rose dans laquelle avait été peinturée sa cuisine, la nuit en chemin de fer, les jeux de cartes, les journaux illustrés, les pavés de Saint-Marc, Venise, les Sept Merveilles du monde, les cathédrales (« Savez-vous si les plombs d’un vitrail ont une influence sur l’ombre qu’ils projettent ? ») et les clochers, les avenues effilées, les indicateurs ferroviaires, les eaux mortes, les crépuscules, les oiseaux nocturnes, les donjons détruits, les petits ponts, les portes basses, les inscriptions sur la pierre, les taches sur les murs, les jardins oubliés, les chemins perdus, les coquillages sous globe, les choux à la crème, le bœuf mode de Françoise (cuisinière de la famille du narrateur), et les idées qu’il voulait aussi délectables que ses carottes, les phrases polies par l’onctuosité du style s’avérant aussi solides que sa gelée.





Chapitre 12





Joyce était fasciné par la sonorité des lieux et des noms qui comme les nombres avaient une signification particulière et il en était de même pour Proust qui prononçait le s de son nom et que les étymologies captivaient. Il avait un moment intitulé une partie de son roman « Noms de personnes », ainsi que « Noms de pays : le nom » et aussi « Noms de pays : le pays ». Mais il n’avait pas doté de patronyme son narrateur. Son prénom apparaît deux fois dans la Recherche et il priait qu’on le taise en sa présence (Marcel voulant dire « ami de cœur »). Il en aurait volontiers pris un autre, comme Marcel Leproust, Marcel Praoust ou Marcel Prévost qui avait connu le succès avec Les Lettres à Françoise et recevait par erreur celles qui lui étaient destinées. Son patronyme n’était pas plus ridicule que celui d’autres personnalités : le professeur Gaucher, le diplomate Truelle, le docteur Devoir, le critique Jaloux, l’administrateur Tronche chez Gallimard dont les jaquettes comme la NRF incarnaient le véritable esprit du temps. Ou le critique théâtral Jacques Madeleine (de son vrai nom Normand) qui avait monté en épingle Hygiène du neurasthénique, publié dans une collection savante, où figurait dans le régime alimentaire prescrit aux mélancoliques par son père la fameuse madeleine qu’il avait distraitement laissée choir dans sa tasse de tilleul.



Plouf !



Et sur laquelle à partir de réminiscences fulgurantes, sortes d’anamnésies ou rejaillissements inattendus des sensations, qu’il qualifiait de souvenirs involontaires, s’était bâtie son abyssale œuvre. Il avait bu une gorgée et avait porté à ses lèvres la tranche ramollie et de là s’étaient alors ébranlées les cloisons de la mémoire. Les souvenirs revenaient au rythme du tintement de la cuiller dans la tasse de porcelaine tandis qu’il dégustait la friande saveur des miettes du gâteau friable qui frôlait son palais et enfantait l’ivresse du passé. En lapant les gorgées infusées de tisane ou de tilleul, Proust buvait du petit-lait. Son cerveau en débordait. Il en vidait jusqu’à un litre par jour, fourni par le crémier au bas de l’escalier de service, porté à ébullition et ébouillonnant ses pensées. Faites de farine, de beurre, d’œufs, de sucre, sans oublier deux cuillerées d’eau de fleur d’oranger ou le zeste râpé d’un citron, les si délectables Petites Madeleines, coques de mie délicate et savoureuses gâteries, portant ses initiales inversées, coûtaient vingt francs le paquet de huit, mais il y en avait également de douze ou de trente.



Que serait-il advenu si, au lieu de ce régal craquant et succulent, il avait dégusté une bavaroise, des croquets aux amandes, du pain d’épice, du massepain, de la meringue, des macarons, des croquembouches, des puits d’amour, des gaufrettes, des galettes ou des gimblettes ? « Valaient-ils les gâteaux de chez Downes et la gelée Williams ? » s’interrogeait Joyce. C’est quand on le goûte qu’on sait si le pudding est bon. La célèbre madeleine trempée et suçotée n’était-elle que le substitut gustatif d’un fantasme anal ? L’effet était-il analogue avec un cake aux raisins ? Du pouding ou plum-pudding à la crème ? Des buns ? Des scones ? Des muffins ? Ou des dumplings que Violet Schniff’s, qui était un cordon-bleu, dégustait le petit doigt en l’air ? Vous prendrez bien un cookie, n’est-ce pas ? S’il avait dû exercer un métier manuel, Proust aurait aimé être boulanger et il comparait à un nougat indigeste son œuvre conçue telle une vaste symphonie, la création musicale étant un « discours sans mots ». Proust était un écrivain à musique qui traitait la mélodie des paroles et du verbe, l’harmonie des phrases et la concordance des syllabes comme un compositeur.



Il plaçait au plus haut la musique de Wagner dont il connaissait par cœur les opéras écoutés au théâtrophone, auquel il s’était abonné en 1911, assurant de suivre de son lit les spectacles transmis par téléphone – quoi de plus délicieux ? – et qui était le compositeur le plus cité dans la Recherche, à l’inverse de Joyce qui détestait les « wagneries » jugées obscènes (« Wagner pue le sexe ») depuis qu’il en avait éprouvé les artifices dans le chapitre « Les sirènes ». Mais il était boulimique dans ses goûts musicaux. Il adorait les chansons grivoises, les vieilles rengaines à la guimauve, tout comme Proust prisait les ritournelles raillées par les beaux esprits et avait écrit un Éloge de la mauvaise musique. Taraboum dié ! Taraboum dié ! Il louait les airs du music-hall, du Nouveau Cirque ou du Concert Parisien dans ses chroniques signées Bob, zim boum boum ou trim la la trim trim, les concerts d’opérette Coco, chéri ! voire Zizi Pompom, tsoin-tsoin, les chansonnettes du café-concert, dzing ! aux refrains ineptes et aux calembours idiots, aux thèmes populaires et aux couplets faciles – « L’aaamour est un bouquet de violeeettes !… » – (lui-même chantait comme une casserole), aux rythmes cadencés, youp la boum ! pondus en réaction aux mélodies qu’on endurait la tête dans les mains, à l’Opéra-Comique et aux Bouffes-Parisiens où l’on avait donné Dédé que des bringues et nigaudes pécores confondaient avec Néné. Ou Nêne pour lequel Ernest Pérochon avait eu le prix Goncourt en 1920. Et tous deux adoraient « Viens poupoule, viens poupoule » du chanteur Mayol.



Quel toupet !





Chapitre 13





Nous voici au numéro 13 que redoutait tant Joyce. Sa mère était morte le 13 août 1909. Il avait contemplé dans son cercueil le visage gris, ravagé par le mal, de celle qui avait été réduite à l’état de « loque nerveuse » après avoir mis au monde dix enfants, à raison d’un chaque année, cinq étant morts très jeunes. Il avait proposé de lui acheter un dentier avec l’argent gagné un an avant son décès et elle l’avait mis en garde lors de son premier séjour à l’étranger contre le fait d’absorber de l’eau si elle n’était pas filtrée ou bouillie. Mais il n’était pas du genre à verser de l’eau dans son vin. Proust gardait de la sienne une image d’éternelle jeunesse et non celle d’une vieille dame aphasique, accablée par les nausées et les bouffées de chaleur, torturée par les coliques néphrétiques dues aux calculs rénaux qui plombaient son teint, sujette aux vertiges, souffrant de crises de rhumatisme et frappée comme sa propre mère Adèle de terribles poussées d’urémie. Elle avait été opérée d’un cancer durant près de trois heures le mercredi 6 juillet 1898, se croyait guérie alors qu’elle ne l’était pas et s’était éteinte à cinquante-six ans le mardi 26 septembre 1905, sans un cheveu blanc comme son fils bien-aimé. Sur son lit de mort, en posant doucement la tête en larmes sur son sein, il avait sangloté : « Maman a emmené en mourant le petit Marcel. » Puis, avec des hoquets dans la voix, il avait prétendu : « C’est le ventre de ma mère, je n’y retourne plus. »



Était-ce si sûr ?



Joyce avait fini Ulysse en 1921, dont le total fait 13. Quel chemin pour en arriver là ! La critique s’était cassé les dents sur son œuvre et lui-même n’avait pas été épargné. On l’avait traité de pauvre type et de fou, de pitre, d’espion, d’ignoble bouffon, d’alcoolique incurable, d’anthropophage, de cocaïnomane, d’anarchiste et de dadaïste, de jésuite sec, d’étudiant qui grattait ses boutons, d’impuissant, de militant bolchevik, de pornographe lubrique, de scatologue obscène, d’érudit grossier, d’ignare cynique, de monstre boulimique et bordélique, de fumiste irlandais, de patriotard anti-Anglais, de charlatan littéraire, d’avant-gardiste illisible, de fouilleur de fumier, de géniteur incestueux, de destructeur du langage, de génie baveux et desséché, mordu de la fécalité, obsédé par lui-même. Et comme si ce n’était pas assez, on disait qu’il détenait cinq cinémas en Suisse, se lavait chaque jour dans la Seine, mettait des gants noirs pour dormir, avait quatre montres aux poignets et ne s’adressait aux gens que pour demander l’heure. Joyce en avait pris plein les gencives et il avait la dent dure contre ses concitoyens.



Et davantage contre l’Irlande, Ire-land, Erreland ou Errorland. Aire d’Errance, Ithaque patraque, verte parodie, paradis détraqué ! Il évitait de dire la Verte Erin, vieux nom poétique qui signifie « soie des vaches », ou Île verte qu’il trouvait aussi bête que Perfide Albion pour l’Angleterre. Et exécrait tout ce qui était vert dans la campagne irlandaise. Il haïssait ses haies, ses bocages, ses petits pois, ses haricots, ses légumes verts, sa nourriture infecte, son gigot bouilli avec des navets et des carottes, son vin qui était une infâme piquette, son folklore, ses châteaux en ruine et ses vieilles légendes, son provincialisme, son esprit de clocher et ses « prêtres en abondance », ses abbayes, saint Patrick, sa mer souillée par les algues, ses plages de sable sale ou de galets ardoise, ses parcs et ses collines bleues, ses pâturages boueux et ses champs de tourbe laborieusement labourés, ses bruyères et ses fougères, ses murets pierreux et ses vaches laitières, ses ballons de granite et ses pitons de quartzite, ses saumons sautillant dans les torrents, ses baies au clair de lune, ses monticules arides et ses landes rases, ses bogs rouges et ses wharfs, ses brumes et ses brimades, ses limericks et ses dentelles de Limerick, ses tissus, sa laine et son haleine, ses pubs poisseux, ses pochards, sa stout et sa Guinness (deux pence la pinte), sa crasse, ses bourgeois nullards, sa semaine hippique et ses latrines, son patriotisme, sa disette, sa misère, ses putains à deux sous, son argot et ses ragots, sa couardise et son climat mouillé.



– On dit qu’il ne pleut jamais en Irlande, avait risqué Proust.

– Sauf entre deux averses, avait répliqué Joyce qui soliloquait :



Joli pays ! Rentrer là-bas revient à pourrir, cette vieille truie dévore ses petits, ne jamais revoir le fumier natal, banni de l’aire philistine, apatride, renégat, vagabond, polyglotte, sommé d’ubiquiter sans fin, répudié par mes compatriotes bâtards et putassiers, pauvre nation martyre, traître terroir dont la bêtise est le mal vénérien, îlot perdu, rivage d’orphelins, terre reculée loin du monde et du bruit, aire d’isolation et de faim, seule raison de mon exil, condition de l’artiste, destin de l’écrivain, traînant une vie errante, suis partout chez moi, ne voyage pas par curiosité, pour apprendre ou découvrir, faire comme les autres, ou pour fuir, me trouver, voir des gens, parler mille langues, recréer le monde, suer dans mes pantoufles, pas mon genre, vraiment, parti pour tenter l’infortune, pas de cran pour quitter vers vingt ans, trente-sept mille quatre cent treize autres exilés cette année-là, en avoir tout autant, cran, n’être plus chez soi nulle part, ban, pour aimer son pays faut aimer autre chose que lui, la littérature est une vaste étendue, la langue est un État mondial, pauvre Irlande, Hellade du Nord, lande, les mots n’ont pas de patrie, truie, l’exil est mon lot, c’est sans consolation, sans, celui qui part devient seul, seul, l’écriture comme exil de soi-même, exil, l’être isolé n’est pas une île, il, est-il quelque part un seul homme au monde qui ne soit en exil ?



Eh bien, dépaysons-le !



Et il cognait avec sa canne en frêne, symptôme royal, arbre sacré de l’ancienne Irlande, qui lui avait fait écrire : « Stephen fait des moulinets avec sa canne de frêne dans sa main gauche. » Et tack ! Il la tenait à bout de bras tap tap tap, tap-tap-tap, et tack, frappant d’un coup le sol contre les MacCann d’Irlande et tous les MacDoblin de Dublin. Dante, qui avait ébauché à trente-quatre ans La Divine Comédie, avait mené joyeuse vie avant d’aborder une existence solitaire, d’errance et d’exil, loin de son ingrate patrie. Par homonymie, Joyce avait baptisé Dante, altération de auntie (tante), sa gouvernante Mrs Hearn Conway. Il se voulait le Dante de Dublin. Ah, Dublin, tout le malheur venait de là ! Dublin, sa « chère et sale Dublin ». Dublin, ville détestable. Dublin, triste berceau. Dublin, ville de rancœur et de malheur. Dublin, ville double et circulaire. Dublin, autour de laquelle gravitait son imagination. Dublin, ville maudite. Dublin, ville céleste et mélomane. Dublin, décor de son œuvre. Dublin, troisième ville d’Europe pour la tenue de ses bordels. Dublin, cité rêvée (et non de rêve). Dublin, qui englobait tous les lieux du monde. Dublin, qu’il fallait voir en fête, le jour de la Saint-Patrick. Dublin et sa devise, Citoyens obéissants, Ville heureuse. Dublin, la plus malpropre des villes. Dublin, misérable banlieue de la Terre. Dublin, centre de la paralysie du monde, Dublin, où rien n’arrivait le jour où se déroulait Ulysse. Dublin, cité d’arrière-garde, sénilement assoupie. Dublin, où la psychanalyse n’était pas admise. Dublin, qui était pour lui un astre. Dublin, métropole immonde. Dublin, antithèse de Paris. Dublin ou Dubh Linn, Döblin pour Berlin, Dublin, créée par les mots. Dublin, sur laquelle il écrirait toujours. Dublin, vaste univers. Dublin, merde pour Dublin ! Et il avait conclu : « Je ne retournerai pas à Dublin. »

Proust, très impressionné, avait demandé :

– Pourquoi ?

– Cela m’empêcherait d’écrire sur Dublin.



L’avait-il jamais quittée ?





Chapitre 14





C’était le personnage principal d’Ulysse qui relatait la journée banale d’un individu ordinaire, de huit heures du matin à trois heures de la nuit, le 16 juin 1904. Il s’appelait Leopold Bloom, nom très irlandais, qui se dit flower en anglais et fleur en français. Fils d’un émigré de Budapest, bourgeois moyen, d’âge mûr et de sens rassis, il pesait soixante-quinze kilos pour un mètre soixante-seize et exerçait la profession de courtier ou de placier en publicité. Après avoir petit-déjeuné de rognons de porc et copieusement déféqué, il effectuait quelque dix-huit miles (dont huit au moins à pied) dans la Dublin de 1904 où l’on suivait son itinéraire jalonné de haltes ou de stations plus ou moins longues. Intrépide marcheur, muni d’un savon acheté pour sa femme qui, tel un compagnon fidèle ou un talisman tutélaire, ne quittait pas sa poche arrière, Bloom n’avait pas l’air trop pressé et, comme Dédale, le faiseur de labyrinthes, pérégrinait avec une précision topographique telle que l’on pouvait épouser son odyssée sur un plan de la ville, seconde après seconde, minute par minute, avec un chronomètre. Et rebâtir Dublin si elle venait à disparaître, alors que Joyce avait conçu son œuvre sans aucun plan de travail car c’est « en écrivant qu’arrivent les bonnes choses ». Calqué sur les vingt-quatre chants d’Homère, l’ensemble était découpé en dix-huit épisodes ayant chacun un ton distinct, allant de la parodie à la transcription des rêves, des fantasmes ou des pensées les plus intimes, et s’achevait au retour du héros, passablement éméché, par une phrase de quarante mille mots, le tiers d’un roman ordinaire, sur quarante pages imponctuées, inspirée des lettres de Nora et dont le dernier mot était « oui ».



À raison de douze heures par jour, avec des pauses de cinq minutes quand il n’y voyait plus ou que son cerveau vacillait, Joyce avait mis seize ans à élaborer ce roman de sept cents pages qu’il avait rédigé à partir de douze kilos de notes amassées dans sa vieille valise, sur plus de vingt adresses, dans au moins trois pays. Levé à l’heure du laitier, malgré ses gueules de bois, il griffonnait de grosses lettres au crayon sur des bouts de papier qu’il noircissait des deux côtés ou en diagonale s’ils étaient pleins et glissait dans un livre ou dans son portefeuille, si bien qu’il ne savait plus où il les avait rangés, mais les retrouvait quand même. Il avait du mal à les décrypter y compris avec une loupe tant était ardue à déchiffrer son écriture qui n’était pas différente de celle penchée, cabossée, inégale, sinueuse, trigaudante, sédimentée de Proust, reprise ensuite par des machines à écrire qui tactaquaient. Joyce n’usait pas ses doigts sur cet engin, mais y viendrait plus tard. Il notait les termes curieux sur de petits calepins qu’il fourrait dans la poche de son gilet comme il le faisait pour ses comptes qu’il tenait avec un soin vétilleux. Il les approchait le plus près possible des yeux, le droit fermé, le gauche flou, dans toutes les positions, y compris les plus inconfortables, une jambe enroulée autour de l’autre, dans un fauteuil, affalé sur son lit ou en équilibre instable sur sa vétuste valise qui le suivait partout.



Expert en logodédalisme, Joyce était un fou du langage. Il connaissait neuf langues, l’italien, le français, l’allemand, le grec moderne, le latin, l’espagnol, le danois, l’hébreu et le yiddish, la plus onomatopéique de toutes. Il avait étudié le gallois, comparait le breton au gaélique, baragouinait le flamand, et quarante sabirs de son invention. Il utilisait en tout deux cent soixante mille mots et trente mille dissemblables dont il connaissait la généalogie sur le bout des ongles. La langue classique étant insuffisante et l’anglais ne charriant que des clichés, il pensait qu’il fallait en créer une et inventait cette langue étrangère dans laquelle s’écrivaient selon lui les grands livres. Il scrutait chaque ligne plus de cent fois, regimbait aux guillemets qui blessaient sa vue et qu’il jugeait fort laids, remplacés par des tirets plus seyants, moins longs que ceux qu’on utilise en français, les dialogues ainsi se lisant mieux, et de même il ôtait les accents qu’il appelait des épines ou des arêtes, qui passent mal dans le gosier, rayait les points de suspension, barrait le trait d’union car il voulait que les mots ne soit qu’un, jugeait, les ayant choisis, qu’il suffisait de les disposer dans le bon ordre pour leur faire dire ce qu’il désirait, rythmés par la ponctuation qui scandait le texte raturé, réécrit, maltraité, repris sans répit. Il en était de même pour Proust dont le procédé de création tant décrit pouvait se résumer ainsi…



… tricots, bouillotte, clochettes, burettes, chaufferettes, genoux en guise de pupitre, ni appui ni support, pas de note debout, rien qu’au lit, la table de travail, assis, souplesse du poignet, vélocité de la main malgré les heures dans la même position, ne bouge jamais la tête, là, dans la lumière, sous petit abat-jour vert de lampe, adossé aux livres, encrier en verre carré, un ou deux, quatre rainures dessus où poser porte-plume, une quinzaine à portée, un m’échappe, ne le ramasse pas, plumes avec creux dessus pour geler goutte d’encre, jamais de stylo, montre, feuilles volantes, pile de calepins, papier administratif ou à dessin, dos de faire-part, agendas, cahiers de notes format réduit, pages étroites servant de brouillons, pense-bêtes, bribes de courrier, parfois croquis, feuilles réglées, marge à gauche, les derniers cartonnés, toile épaisse, papier de moins bonne qualité, recto, verso, sans rature, cinq ou six lettres par jour, plusieurs pages, truffées de parenthèses, repentirs, phrases de quatre mètres, ajouts constants, rallonges, corrections, volutes rêveuses, détours flexueux sans retour à la ligne, vilains pataraphes, colle et ciseaux, couper-coller, copier-couper, coller-copier, feuillets encollés, soupe de folios, paperasouilles, arabesques de mots, placards, renvois, guirlandes, grappes ou stalagmites, cotillons, pliages en accordéon, zigzags de l’expression, sans rapport avec les paperoles (lui-même n’employait jamais le mot) jointes dans des carnets de toile, confondues avec les rajouts dans les livrets d’écolier de moleskine noire, numérotés, chiffres blancs, tracés au doigt, passages révisés, plus de place, manuscrits doublés, enrichis à l’infini, jusqu’au point final.

– C’est admirable, avait dit Joyce, vraiment ému.



Il savait que sa langue multilingue serait incomprise et qu’on qualifierait son grand œuvre de « sodomie linguistique ». Proust non plus n’écrivait pas comme Mouezi-Eon, au grand dam de Gaston Gallimard, né la même année que Céleste, qui le définissait comme « l’homme le plus compliqué de Paris ». Il affectionnait les mots en « age » sans accent circonflexe – métaphore du temps ? – tels effaçages, ajoutages, amorçages, réfléchissage, ou ces téléphonages dont il était si assidu qu’il fallait un préposé pour son seul usage (« Nous causons, ne nous coupez pas, mademoiselle »). Ou snobinage, moribondage, coulage du nez ou fumage pour fumée, ainsi que copiateurs, polissonnades, sanchopancesque et louchonneries, désignant les tirades qui font loucher. Il orthographiait « peut être » sans trait d’union et « promenadedominicale » en un mot, écrivait « bonçouar », « tramouay », « nenufar », « médekin », « mécrédi » ou « kimetière » (il y allait tout droit) comme ça lui chantait. Et « Finisterre » pour Finistère, « faire du malch », « je ne suis pas fâsché » ou « fé trop cho pour sla » (ah, la sincérité des écrivains !) et, piqué de « gaminauderies », se disait « babifié » quand il était baba, appelait « Bouls-ni-Bouls », « Buchnibus » ou « Bunchtnibus » (lui-même étant « Buncht ») son ami le compositeur Reynaldo Hahn à qui le liait un idiome bizarre. C’était aussi le cas de Joyce qui écrivait « mes compriments » ou « satrément ascucieux », « naboc » pour bacon, « kimetier », « runefal » pour funeral, « syndacalists », « gintlemin » ou « lithérathure », « quiauraitpuêtre » en un mot, « Sheekspair », « Shakespher » ou « Chiksper ».



Fameux baragouin !





Chapitre 15





Sylvia Beach lui avait été présentée trois jours après son arrivée et avait d’emblée proposé de publier Ulysse, tentative d’explication du monde, épopée du corps humain, vaste opéra comprenant tous les livres qui n’en formaient qu’un, sorte d’encyclopédie géante, qui voulait révolutionner la littérature mondiale et qu’il avait commencée en mars 1914. Il avait longtemps cru qu’il n’en sortirait jamais. S’y étaient attelés vingt-six compositeurs français qui ne savaient pas un mot d’anglais, quelques volontaires et lui qui ajoutait un tiers du texte final dans les marges des épreuves. Neuf dactylos s’étaient épuisées sur certains épisodes dont celui de « Circé », l’une avait refusé de taper un écrit aussi scandaleux, une autre avait sonné à sa porte et lui avait flanqué les feuillets à la tête, le mari d’une troisième avait déchiré et brûlé en partie le manuscrit après l’avoir découvert, ce qui l’avait forcé à combler les pans disparus et à tout recomposer de tête. Quelle remémoration ! Le résultat était un désastre. On avait altéré le sens, cassé le rythme, déponctué les phrases, retiré les tirets, ôté les virgules, accru la vulgarité, relié les lignes, mutilé les w, ajouté les points, guillemeté les répliques, chapitré les alinéas, faussé le parler des gens, les codes en Irlande étant très définis. L’imprimeur dijonnais avait été débordé par cette lave verbale, sorte de langage aussi secret que l’ogham. C’était aussi arrivé à Proust qui avait vu son manuscrit apostillé, marginé, massacré par le correcteur cacographe André Breton qui avait vingt-six ans en 1922. En passant d’une main à l’autre, son tapuscrit lui avait joué de vilains tours. On avait tapé « conservation » pour conversation, « resté longtemps sur la voie » au lieu de rester longtemps sans la voir, « Bergson » pour Bergotte, sa Maman qui l’« embrasait » au lieu de l’embarrassait par ses questions. Erreur égale au moins aux fameuses vertèbres placées sur le front !



Las !



Joyce avait accepté cette version finale corrigée le 30 janvier et le livre avait été publié par Shakespeare and Company. Tous ses ouvrages paraissant le jour de son anniversaire, Ulysse était paru le 2 février 1922, jour de ses quarante ans, qu’il avait fêté avec faste. Le premier tirage était de mille cent exemplaires, éditionnés avec soin, le volume pesait un kilo et demi, comptait sept cent trente-deux pages et entre une à six coquilles ou erreurs typographiques par page, soit environ deux mille cinq cents fautes. La couverture bleu cobalt, comme celle du drapeau grec, avec des lettres blanches, ne faisait pas l’effet magique des îles posées sur la mer qu’il avait escompté. L’édition ordinaire était épuisée un mois après sa parution et lui l’était tout autant, vidé par cette « Odyssoyce » ou « Odyssjoyce », qu’il comparait à un océan, mais qui pour beaucoup n’était qu’une flaque ou un étang. Joyce, qui avait travaillé plus de vingt mille heures en tout, voulait occuper les critiques trois cents ans et exigeait que les lecteurs vouent leur vie entière à le lire, lui-même ayant eu autant de peine à enfanter son chef-d’œuvre qu’ils en mettraient à le digérer. « Si Ulysse n’est pas fait pour être lu, la vie n’est pas faite pour être vécue. » Son livre était consacré comme la plus éminente création du roman moderne, mais on l’accusait aussi d’avoir détruit tout le XIXe siècle. Et il n’était pas plus riche pour autant. Il n’avait pas reçu d’à-valoir, touchait soixante-six pour cent des bénéfices nets (des haricots !) et espérait enfin gagner des sous, mais il devait plus de quarante mille francs à l’éditrice Sylvia Beach, ou « miss Bitch » (salope, en anglais), comme il la traitait galamment. Baste ! Il était aussitôt devenu un monument ou plutôt, comme il disait, une vespasienne, pisseux édicule, enceinte de sa renommée. Son nom scandaleusement célèbre exhalait partout un parfum grisant. On lui demandait s’il se prenait pour Ulysse ou s’il était le héros du livre, comme si l’œuvre et l’auteur n’étaient pas distincts. Joyce était au pinacle et, comme Proust, succombait sous la gratulation bien qu’Adrienne Monnier, la boulotte, fût rétive à son génie comme à la Recherche, mais elle arguait qu’il n’y avait « point de chagrin qu’un éclair au chocolat ne puisse soulager ».



« Bravo, bravissimo », s’était-il donc écrié, ravi qu’Ulysse soit tenu pour un chef-d’œuvre de la littérature moderne. Il jubilait que dans sa contrée d’origine on célébrât le Bloomsdsay (jour de Bloom), le 16 juin, en hommage à son héros, devenu hors du commun, tapé dans un avis nécrologique L. Bloom ou O’Bloom, Bloompudding ou Bloomville, ô Leo ! Leopopold, Ellipod Bommol, old Ollebo M. P. ou Molldopeloob. Ou Plouploupold Bloom et, plus fleuri, Plouploupoldy Tweedledum ou Tweedledeefleury ! On épousait à la lettre les escales du trajet suivi par Bloom, jadis vilipendé par les bigots, désormais vénéré comme un modèle national. Son livre était qualifié de Bloomiade ou Bloomery, on commémorait le Bloomsyear et un jour Bloomscentury, longeait le Bloomsland autour de Parnell Square, où pérégrinaient les protagonistes d’Ulysse, qu’on visitait avec une brochure à la main (Ulysses’ Map of Dublin, qui devenait la Joyce Country). On émigrait sur l’île Joyce ou dans Joycetown en compagnie de la Joycity. Tout un peuple ! Et, comme il avait le vin gai, il avait esquissé deux pas de danse, un en avant, un de côté, sorte de tricotet qu’il avait accompagné en fredonnant un air entraînant.



Ta ra ta ta ! ta ra ta ta !…





Chapitre 16





Joyce rossignolait à ses heures et débordait d’enthousiasme pour le ténor John Sullivan dont l’épouse était française et qu’il tenait pour le premier chanteur de sa génération. Il le soutenait avec ses faibles moyens, ébloui par sa voix débarbouillante, son souffle et sa diction, choqué par la modicité de ses cachets, aussi piètres que ses revenus d’écrivain sans le sou, et il le supportait en criant « Allez, Cork ! » de sa voix de Stentor, héros argien qui avait pris part au siège de Troie et dont la voix, selon Homère, était aussi forte que celle de cent hommes ensemble. Lorsqu’il était jeune, on comparait sa tessiture à celle du ténor italien Campanini et il avait envisagé de faire du chant sa carrière au point qu’un professeur du conservatoire de Dublin lui avait offert des leçons gratuites pendant trois ans contre un pourcentage sur les cachets de concerts durant dix ans, mais un chef qui fustigeait les airs d’opéra ponctués de couacs avait décrété : « Un ténor n’est pas un homme, mais une maladie ! »



Adieu, le bel canto !



En comparaison, la voix geignante et triste de Proust était d’une douceur extrême. Sorte de mélopée compassée, usée par les veilles, laminée par les suffocations, lustrée par l’insomnie, elle était proche de celle d’un ventriloque qui ne laisse fluer qu’un filet d’air. Il en exaltait la tonalité quand il pulsait de la lèvre inférieure sur le f pour dire « fatigué » ou « fat ». Proust, qui en avait ouï le timbre, l’avait analysée comme pour tous ses personnages. Il minaudait souvent « peut-être » ou « pour moi, du moins », ainsi que le lui avait appris sa Maman, tout comme Joyce, auquel il était ardu d’arracher une syllabe, avait pour expressions favorites « s’pas » ou « j’en sais rien ». Et il avait été atteint à diverses reprises de curieux troubles de la parole. Tels les loulous qui ajoutaient av, ag ou va entre deux syllabes et jacassaient « j’avavais » pour j’avais, « javeudavi » pour jeudi et « bavonjavour » pour bonjour, il jargonnait javanais. « C’est nelveux », serinait-il au médecin qui lui avait fait prononcer à la galopade « constantinopolitain » et « artilleur de l’artillerie » comme les personnages du Renard dont un canard qui coincoinait, des poulets qui piollaient et des poules qui caquetaient sous la crête du cocardier coq à carconcule qui cocoriquait, quoquelicoquait et cocoricottait ainsi :





« Coc coc, coc…

je suis coc, vous êtes un co…

coc cyage… coc-o-tte, cot, cot, codek…

quot ! quot !… ou côt, côt, côt… cooo-ot, coo-ot,

caquet des coquetantes et coquettes cocottes…

clocloquées par le coq picoléreux à crétonne de

crépon crénelée tel le coquelicot … couac couait… cot,

cot, codec… ah, la pécore qui décocte ! cocodêêê…

cotcotcodaquait et couac-couait la picpoquante en

cloque, cloc ! cloc… qui décoquetait… oh, le cocoricant

coq… quoi ? quoâ ? coua ? de la coccodèque à la coque

qu’a-coquine ce coquin de coq – cocorico, cocoricôôô !

– coquerico, Kokerikôôô… ko-ke-ri-koo ou coque-

licoq ! Quoquelicoq… coctique escroc… quel coco !

quel écho !… qui la croque, CRAC ! à la coque

sans couac… je suis coq, coq, coq coquelu…

coquille… coquet, je suis le

coq, coc… cocu. »



Joyce adorait le spectacle vivant et il ne partageait pas l’idée selon laquelle le théâtre était une forme d’art vulgaire, le public étant un tas d’abrutis parqués en rang, alors qu’un poème ou un roman isole le lecteur et lui offre d’y trouver ce qu’il y cherche. Il avait écrit une pièce en trois actes intitulée Les Exilés, qui n’avait tenu l’affiche qu’une fois tant était forte l’indignation soulevée dans le public et chez les critiques. Il en avait été meurtri. Mais il aimait le théâtre comme tout bon Irlandais et il s’installait au premier rang pour surveiller le jeu des acteurs qu’il était prêt à applaudir. Il s’abstenait de dîner avant de se rendre au spectacle (« Je me prépare pour un sacrement ») et avait envisagé de devenir comédien ambulant. Hélas ! il n’aurait pu l’être à cause de sa mauvaise vue. Ses yeux bleus irradiant de clarté étaient d’autant moins apparents sous les verres mats de la monture que le droit était atrophié et que le gauche était opaque. Ce que lui-même résumait ainsi : « Un verre comme une vitre, l’autre comme une loupe, le troisième à votre santé ! » Et, mettant en œuvre ses propos, il s’en était jeté un derrière la cravate.



Youp !





Chapitre 17





Le mois de mai était pour lui le mois du bonheur parce que c’était celui où il avait été conçu et il se réjouissait de converser avec l’auteur dont on l’avait si souvent rapproché alors qu’ils ne s’étaient pas lus l’un l’autre, ce que Proust n’avait de cesse de faire quand il aimait un auteur. Écrire, c’est lire. Joyce n’écrivait pour personne, Proust n’écrivait que pour lui. Mais leurs tempéraments se complétaient et leurs personnalités d’apparence si opposées n’étaient au fond pas si éloignées. Il y avait entre eux moins de divergences que de points communs et ils avaient à peu près la même conception de l’écriture et de la littérature, seule vie pleinement vécue. Tous deux prodigues du langage et virtuoses de la longueur, ils avaient la même exigence d’infini. La vie comme un livre, le livre comme un monde ! Chacun tenait son œuvre pour la plus fascinante jamais conçue et estimait qu’il ne restait rien à dire après lui. La première phrase du roman de Joyce comportait cinq mille mots et celui de Proust, qui en avait un million deux cent quarante mille, n’en comptait qu’une, reprise à n’en plus finir. Proust déroulait des phrases indébrouillables qui charriaient tout le langage, Joyce le réinventait en brassant toutes les langues. L’un était monoglotte, l’autre polyglotte. Joyce avait du monde une vision macroscopique, Proust une conception télescopique. Leurs vues divergeaient-elles sur quelques points ? L’écriture étant à leurs yeux une loupe braquée sur le temps, tous deux infligeaient les plus extravagantes distorsions à la durée. Proust allait à la ligne pour l’étirer à l’infini ; Joyce vocabulait à perte de vue pour l’anéantir. Chacun visait à s’établir hors de portée de ses outrages.



L’un était aussi sédentaire que l’autre était nomade. Vivre à l’hôtel pour Joyce était un calvaire, Proust y corrigeait ses épreuves sans y résider. Dans Ulysse pullulaient les adresses et les noms de rues alors que la Recherche était exempte de prix, de dates, de chiffres. Les événements réels comptaient peu dans leur ouvrage. Dans Ulysse, le naufrage d’un navire était expédié en une ligne alors que la tournée des lupanars qu’achevait Bloom, qui en avait plein les guibolles, exigeait deux cents pages. Et Proust insérait comme une incidence, au milieu d’une centaine de pages, une croisière qui durait un an. Tout était lié. Ulysse traitait de l’histoire de l’homme dans sa totalité et la Recherche traitait de la société dans toute sa complexité. Une page de l’un avait autant de mots qu’une page de l’autre. Proust tartinait du Proust à longueur de journée et Joyce pondait du Joyce pour l’éternité. Mais il n’aurait jamais imaginé un texte qui comptait à terme trois mille pages à partir d’une simple biscotte. Du flan ! Joyce savait son livre par cœur. Écrire pour lui aussi c’était d’abord se souvenir. « L’imagination n’est que le travail effectué sur le souvenir. » Proust précisait : « L’imagination, c’est le souvenir. » Et Joyce : « L’imagination EST la mémoire. » Aucun ne l’avait comme une écumoire et tous deux s’évaguaient dans le souvenir qu’ils affouillaient jusqu’à l’épuisement. Ils passaient leur vie à feuilleter le passé transcrit par la perception des sensations intérieures qui sont si difficiles à saisir. L’un, pour se remémorer, avait les « becquets », l’autre, pour garder sa mémoire… Beckett !



Tous deux étaient confiants dans leur génie. Le terme s’entendait d’une foule de façons et ils n’en avaient pas la même opinion. Joyce estimait qu’il n’y avait pas de critères pour distinguer le génie, « cette chose étrange »… tout en jugeant les gens qui en avaient peu gentils ni fréquentables, mais aussi torturés et archi-égoïstes (ce qu’il disait d’Ibsen) que lui. La vie des hommes hors norme ne valait pour lui que par leur anomalie et il en concluait qu’il était un génie hors du commun, sinon le seul génie original et le plus grand écrivain du XXe siècle. Proust pensait que c’était excessif. Il estimait que les hommes de génie étaient comme tout le monde et que lui-même était différent. Mais, en 1886, à la question : « Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ? » il avait répondu : « Pour la vie privée des génies », non des gens. Sa Maman, qui appelait son caractère craintif sa « timoserie », avait été longtemps seule à lui trouver du génie, mais lui disait qu’il n’en avait pas. « J’ai le génie de la tisane », riochait-il dans sa barbe. Le génie résidait dans sa maladie, mais il ne se plaignait pas de sa santé déficiente qui était l’objet de tous ses soins, et il s’isolait dans cette sorte d’agonie permanente qui était sa raison de vivre. Les yeux baissés tel un garçonnet timide, le pouce rentré à l’intérieur des phalanges, les paumes sur les rotules, il s’était excusé : « Ce n’est pas poli de parler de soi. » Puis, tourné vers Violet en lui lançant un œil amitieux, il s’était esclaffé : « Quand on rit, c’est qu’on guérit ! »



Tous deux façonnaient le monument de leur œuvre sur l’ébranlement continu de leur être. « Quelle souffrance pour en arriver là ! Personne ne soupçonne les douleurs que j’endure. Ah ! Si je pouvais me reposer… » avait-il repris, en décroisant les jambes. « Mais vous pouvez, voyons, cher Proust. Votre œuvre est terminée et presque entièrement publiée. » S