Main La Nuit du Renard

La Nuit du Renard

Year:
2014
Language:
french
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1

La Nuit du monde

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.35 MB
2

La Nuit Des Longs Couteaux

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 334 KB
© Éditions Albin Michel, 1979

pour la traduction française



Version originale :

A STRANGER IS WATCHING

© Mary Higgins Clark, 1977

Publié avec l’accord de l’éditeur original

Simon & Schuster, New York.





ISBN : 978-2-226-30528-2





Centre national du livre





Du même auteur



aux Éditions Albin Michel

LA NUIT DU RENARD

Grand Prix de littérature policière 1980

LA CLINIQUE DU DOCTEUR H

UN CRI DANS LA NUIT

LA MAISON DU GUET

LE DÉMON DU PASSÉ

NE PLEURE PAS, MA BELLE

DORS MA JOLIE

LE FANTÔME DE LADY MARGARET

RECHERCHE JEUNE FEMME

AIMANT DANSER

NOUS N’IRONS PLUS AU BOIS

UN JOUR TU VERRAS

SOUVIENS-TOI

CE QUE VIVENT LES ROSES

DOUCE NUIT

LA MAISON DU CLAIR DE LUNE

JOYEUX NOËL, MERRY CHRISTMAS

NI VUE NI CONNUE

TU M’APPARTIENS

UNE SI LONGUE NUIT

ET NOUS NOUS REVERRONS

AVANT DE TE DIRE ADIEU

DANS LA RUE OÙ VIT CELLE QUE J’AIME

TOI QUE J’AIMAIS TANT

LE BILLET GAGNANT

UNE SECONDE CHANCE

ENTRE HIER ET DEMAIN



En collaboration avec Carol Higgins Clark

TROIS JOURS AVANT NOËL

CE SOIR JE VEILLERAI SUR TOI





COLLECTION « SPÉCIAL SUSPENSE »





En souvenir joyeux de Warren

et pour

Marilyn, Warren, David, Carol et Patricia





Ta mère, en ce miroir que tu lui es,

rappelle le gracieux avril de son bel âge.

SHAKESPEARE, Sonnet no III





1





Il était assis, immobile devant la télévision dans la chambre 932 de l’hôtel Biltmore. Le réveil avait sonné à 6 heures, mais il était debout depuis longtemps. Le vent froid et sinistre qui faisait trembler les vitres l’avait sorti d’un sommeil agité.

Les actualités du matin avaient commencé, mais il n’avait pas monté le son. Ni les nouvelles ni les éditions spéciales ne l’intéressaient. Il voulait juste regarder l’interview.

Mal à l’aise sur sa chaise trop raide, il croisait et décroisait les jambes. Il s’était douché, rasé, et avait mis le costume de tergal vert qu’il portait en arrivant à l’hôtel la veille au soir. La pensée que le jour était enfin arrivé avait fait trembler sa main et il s’était légèrement coupé la lèvre en s; e rasant. Il saignait encore un peu, le goût salé du sang dans sa bouche lui donna un haut-le-cœur.

Il avait horreur du sang.

La nuit dernière, au bureau de réception de l’hôtel, il avait senti le regard du réceptionniste glisser sur ses vêtements. Il portait son pardessus sous le bras, pour dissimuler son aspect minable. Mais le costume était neuf.

Il avait fait des économies pour ça. Et pourtant l’homme l’avait regardé comme un pauvre type et lui avait demandé s’il avait fait une réservation.

Il n’avait jamais rempli de fiche dans un véritable hôtel, mais savait comment s’y prendre. « Oui, j’ai une réservation », avait-il affirmé d’un ton sec, et le réceptionniste avait paru hésiter un instant ; puis comme il n’avait pas de carte de crédit et proposait de payer comptant à l’avance, le sourire sarcastique était réapparu. « Je partirai mercredi matin », avait-il précisé.

La chambre coûtait cent quarante dollars pour les trois nuits. Il ne lui restait donc plus que trente dollars. C’était bien assez pour ces quelques jours et mercredi il aurait quatre-vingt-deux mille dollars.

Le visage de la femme flotta devant lui. Il cligna des paupières pour le chasser. Car ensuite viendraient les yeux, ces gros globes lumineux qui le suivaient partout, le surveillaient, jamais fermés.

Il aurait bien aimé une autre tasse de café. Très tôt ce matin, il avait appelé le garçon d’étage en suivant attentivement les instructions. On lui avait apporté du café et il en restait un peu ; mais il avait lavé la tasse, la soucoupe et le verre de jus d’orange, rincé la cafetière et mis le plateau par terre dans le couloir.

Un spot publicitaire se terminait. Soudain intéressé, il se pencha vers l’écran. L’interview allait commencer. Voilà. Il tourna le bouton du son vers la droite.

Le visage familier de Tom Brokaw, présentateur des actualités, remplit l’écran. Grave, la voix posée, il commença. « Le rétablissement de la peine capitale est devenu la question la plus brûlante et la plus controversée dans ce pays depuis la guerre du Viet-nam. Dans cinquante-deux heures très exactement, le 24 mars à 11 h 30, aura lieu la sixième exécution de l’année ; le jeune Ronald Thompson, âgé de dix-neuf ans, mourra sur la chaise électrique. Nos invités… »

La caméra recula sur les deux personnes assises de part et d’autre de Tom Brokaw. L’homme à droite avait une trentaine d’années. Ses cheveux cendrés, parsemés de fils gris, étaient un peu décoiffés. Il avait les mains jointes, doigts écartés et pointés vers le haut. Son menton posé sur le bout des doigts lui donnait une attitude de prière qu’accentuaient des sourcils sombres, arqués sur des yeux d’un bleu hivernal.

La jeune femme de l’autre côté se tenait très droite sur sa chaise. Un chignon lâche retenait sur sa nuque des cheveux couleur de miel. Ses poings serrés reposaient sui ses genoux. Elle s’humecta les lèvres et repoussa une mèche de cheveux.

Tom Brokaw disait : « Au cours de leur précédente entrevue sur ce plateau, nos invités avaient très clairement exposé leur point de vue sur la peine capitale. Sharon Martin, journaliste, est également l’auteur du best-seller Le Crime de la peine capitale. Steven Peterson, rédacteur en chef du magazine L’Evénement, est l’une des personnalités les plus écoutées dans le monde des médias à encourager le rétablissement de la peine capitale dans ce pays. »

Sa voix s’anima. Il se tourna vers Steve. « Commençons par vous, monsieur Peterson. Après avoir constaté l’émotion du public au cours des dernières exécutions, pensez-vous toujours que votre position soit justifiée ? »

Steve se pencha en avant. Quand il répondit, ce fut d’une voix très calme. « Absolument », affirma-t-il.

Le présentateur se tourna vers son autre invitée. « Et vous, Sharon Martin, quelle est votre opinion ? »

Sharon bougea légèrement pour faire face à son interlocuteur. Elle était crevée. Elle avait travaillé vingt heures par jour ce mois dernier. Elle avait contacté des gens importants – sénateurs, membres du Congrès, juges, membres d’organisations philanthropiques –, tenu des conférences dans les universités, dans les clubs féminins, pressant chacun d’écrire ou de télégraphier au gouverneur du Connecticut pour protester contre l’exécution de Ronald Thompson. La réaction obtenue avait été énorme. Elle avait vraiment cru que le gouverneur allait revenir sur sa décision. Elle chercha ses mots.

« Je pense, dit-elle, je crois que nous, notre pays, avons reculé d’un pas de géant vers le Moyen Age. » Elle souleva la pile de journaux à côté d’elle. « Regardez les titres de ce matin. Analysez-les ! Ils sont assoiffés de sang. » Elle les feuilleta d’un geste rapide. « Celui-ci… “Le Connecticut met à l’épreuve la chaise électrique”, et celui-là… “Dix-neuf ans : il meurt mercredi” et encore, “L’assassin condamné clame son innocence”. Ils sont tous pareils, du sensationnel ! de la violence ! » Elle se mordit les lèvres, sa voix se brisa.

Steve lui jeta un regard bref. Ils venaient juste d’apprendre que le gouverneur annonçait publiquement son refus définitif d’accorder à Thompson un autre délai d’exécution. La nouvelle avait anéanti Sharon. Ce serait un miracle si elle ne tombait pas malade après. Ils n’auraient pas dû accepter de venir à l’émission aujourd’hui. La décision du gouverneur rendait la présence de Sharon inutile, et Dieu sait si Steve aurait préféré ne pas être là. Il devait pourtant dire quelque chose.

« Je pense que tout honnête homme déplore le sensationnel et la nécessité de la peine de mort, dit-il. Mais n’oubliez pas qu’on ne l’applique jamais sans prendre en considération toutes les circonstances atténuantes. Il n’y a pas de peine capitale obligatoire.

– Croyez-vous que toutes ces circonstances aient été prises en considération dans le cas de Ronald Thompson, demanda vivement Brokaw, à savoir le fait qu’il venait à peine d’avoir dix-sept ans quand il a commis ce meurtre et ne dépendait donc plus du tribunal pour enfants ? »

Steve répondit : « Comme vous pouvez vous en douter, je ne ferai aucun commentaire sur le cas de Thompson. Ce serait parfaitement inopportun.

– Je comprends votre souci, monsieur Peterson, dit le présentateur, mais vous aviez pris position sur cette question il y a bien des années… » Il s’arrêta avant de poursuivre d’un ton impassible : « Avant que Ronald Thompson n’assassine votre femme. »

Avant que Ronald Thompson n’assassine votre femme. La brutalité des mots surprenait encore Steve. Deux ans et demi après, il ressentait encore le choc et l’atrocité de la mort de Nina, étouffée par l’inconnu qui avait pénétré chez eux, par les mains qui avaient impitoyablement tordu l’écharpe autour de son cou.

S’efforçant de chasser l’image de son esprit, il regarda droit devant lui. « Il fut un temps où j’espérais que la suppression de la peine de mort dans notre pays pourrait devenir définitive. Mais, comme vous venez de le faire remarquer, bien avant la tragédie qui a frappé ma propre famille, j’en étais venu à la conclusion que si nous voulions protéger le droit le plus fondamental de l’homme… la liberté d’aller et de venir sans crainte, la liberté d’être en sécurité dans nos foyers, nous devions arrêter les auteurs de violences. Malheureusement, il semble n’y avoir qu’une seule manière d’arrêter des meurtriers potentiels : les traiter avec l’implacabilité dont ils font preuve à l’égard de leurs victimes. Et depuis la première exécution, il y a deux ans, le nombre des meurtres a considérablement baissé dans les grandes villes de notre pays. »

Sharon se pencha en avant. « Vous en parlez d’une façon tellement rationnelle, s’écria-t-elle. Vous rendez-vous compte que quarante-cinq pour cent des meurtres sont commis par des jeunes de moins de vingt-cinq ans qui pour la plupart ont une vie familiale désastreuse et souffrent d’un grand facteur d’instabilité ? »

Le spectateur solitaire dans la chambre 932 de l’hôtel Biltmore quitta des yeux Steve Peterson pour contempler la jeune femme. C’était elle, l’écrivain que l’on voyait partout avec Steve. Elle ne ressemblait pas du tout à sa femme ; elle était manifestement plus grande, avec un corps mince et élancé de sportive. La femme de Steve était petite et menue ; elle avait une poitrine ronde et des cheveux noirs de jais qui bouclaient sur son front et ses oreilles quand elle remuait la tête.

Les yeux de Sharon Martin lui rappelaient la couleur de l’océan le jour où il était à la plage, l’été dernier. Il avait entendu dire que Jones Beach était la plage idéale pour rencontrer des filles, mais, pour lui, ça n’avait pas marché. Celle qu’il avait commencé de draguer dans l’eau s’était mise à appeler, « Bob ! », et une minute plus tard ce type s’était amené en lui demandant de quoi il s’agissait. Pour finir, il avait apporté sa couverture sur le sable et s’était contenté de contempler l’océan, regardant changer les couleurs. Vert. C’était cela. Un vert troublant, moucheté de bleu. Il aimait les yeux de cette couleur.

Que disait Steve ? Ah ! oui, qu’il avait pitié des victimes et non de leurs meurtriers, qu’il avait pitié de « ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre » !

« Ma sympathie va aussi vers eux », s’écria Sharon. Mais ce n’est pas l’un ou l’autre. Ne comprenez-vous pas que l’emprisonnement à vie serait une peine suffisante pour tous les Ronald Thompson de ce monde ? » Elle oubliait Tom Brokaw, elle oubliait les caméras et, une fois encore, s’efforçait de convaincre Steve. « Comment pouvez-vous… vous si compatissant… vous qui donnez tant de prix à la vie… vouloir jouer le rôle de Dieu ? » demanda-t-elle. « Comment quelqu’un peut-il prétendre jouer le rôle de Dieu ? »

La discussion prenait le même tour qu’il y a six mois, quand ils s’étaient rencontrés à cette émission. Tom Brokaw finit par dire : « Notre temps d’antenne est bientôt terminé. Pouvons-nous conclure en disant que malgré les rassemblements, les émeutes dans les prisons, les manifestations d’étudiants qui ont lieu régulièrement dans tout le pays, vous persistez à soutenir, monsieur Peterson, que la vive régression du meurtre gratuit justifie la peine de mort ?

– Je crois au droit moral… au devoir… de la société de se protéger elle-même, et au devoir du gouvernement de protéger la liberté sacrée de ses citoyens, déclara Steve.

– Sharon Martin ? » Brokaw se tourna vers elle.

« Je crois la peine de mort dénuée de sens, indigne de l’homme civilisé. Je crois que nous pouvons préserver la sécurité des foyers et de la rue en mettant les grands criminels hors d’état de nuire, en leur infligeant des peines rapides et sûres, en votant les emprunts qui permettront de créer les centres de délinquants nécessaires et de rémunérer le personnel employé. Je crois que c’est notre respect pour la vie, pour toute vie, qui est la preuve finale que nous agissons en tant qu’individus et en tant que société. »

Tom Brokaw conclut en hâte. « Sharon Martin, Steven Peterson, merci de vous être joints à nous sur ce plateau. Nous reprendrons le cours de nos émissions après cette annonce… »

La télévision dans la chambre 932 du Biltmore s’éteignit net. Un long moment, l’homme robuste et musclé dans son costume à carreaux verts resta assis le regard fixé sur l’écran obscurci. Une fois de plus, il repensa à son plan : d’abord porter les photos et la valise dans la pièce secrète de Grand Central Station1, et en dernier lieu y emmener Neil, le fils de Steve Peterson, cette nuit même. Mais, auparavant, il devait prendre une décision. Sharon Martin serait chez Steve ce soir. Elle devait garder Neil jusqu’au retour de son père.

Il avait pensé l’éliminer sur place.

Mais le pourrait-il ? Elle était si belle.

Il revit ses yeux, la couleur de l’océan, troublante, tendre.

Il lui avait semblé qu’en regardant les caméras, elle regardait vers lui.

On aurait dit qu’elle l’appelait.

Peut-être l’aimait-elle ?

Si elle ne l’aimait pas, il serait facile de se débarrasser d’elle.

Il la laisserait à Grand Central avec le gosse mercredi matin.

À 11 h 30, quand la bombe éclaterait, de Sharon Martin, non plus, il ne resterait rien.





* * *



1.

Grand Central Station : gare principale de New York. (N.d.T.).





2





Ils quittèrent ensemble le studio, marchant à quelques pas l’un de l’autre. La cape de tweed de Sharon pesait lourd sur ses épaules. Elle avait les pieds et les mains glacés. Elle enleva ses gants et constata que la bague ancienne avec une pierre de lune que lui avait donnée Steve pour Noël avait une fois de plus sali son doigt. Certaines peaux ont un taux d’acidité tel qu’elles ont toujours ce problème au contact de l’or.

Steve la dépassa et lui ouvrit la porte. Ils marchèrent dans le petit matin aigre. Il faisait très froid et la neige commençait à tomber, épaisse, frappant leurs visages de ses flocons glacés.

« Je vais t’appeler un taxi, dit-il.

– Non. Je préfère marcher.

– C’est idiot. Tu as l’air morte de fatigue.

– Cela m’éclaircira les idées. Oh ! Steve, comment peux-tu être si positif… si sûr de toi… si sévère !

– Ne recommençons pas, chérie.

– Nous devons recommencer !

– Non, pas maintenant. » Steve la regarda, à la fois impatient et inquiet. Sharon avait les yeux brillants, striés de rouge ; le maquillage de télévision n’avait pas camouflé la pâleur qu’accentuait maintenant la neige fondant sur ses joues et son front.

« Tu devrais rentrer te reposer, dit-il. Tu en as besoin.

– Il faut que je rende mon papier.

– Bon, essaye de dormir quelques heures. Pourras-tu venir à la maison vers six heures moins le quart ?

– Steve, je ne suis pas sûre…

– Moi si. Nous ne nous sommes pas vus depuis trois semaines. Les Lufts comptent sortir pour leur anniversaire et je veux être à la maison ce soir avec toi et avec Neil. »

Ignorant les gens qui se pressaient dans les immeubles de Rockefeller Center, Steve prit le visage de Sharon entre ses mains. Elle avait un air triste et bouleversé. Il dit d’un ton grave : « Je t’aime, Sharon, tu le sais. Tu m’as horriblement manqué ces dernières semaines. Il faut que nous parlions de nous deux.

– Steve, nous n’avons pas les mêmes idées. Nous… »

Il se pencha et l’embrassa. Ses lèvres restaient froides. Il sentit son corps se contracter. Se séparant d’elle, il héla un taxi. Quand la voiture se gara le long du trottoir, il ouvrit la porte et donna au chauffeur l’adresse du New Dispatch. Avant de refermer, il demanda : « Je peux compter sur toi ce soir ? »

Elle hocha la tête sans rien dire. Steve attendit que le taxi tourne dans la Cinquième avenue et marcha rapidement en direction de l’ouest. Il avait dormi au Gotham Hotel la nuit dernière, car il devait être au studio à 6 h 30, et il désirait téléphoner à Neil avant son départ pour l’école. Il s’inquiétait chaque fois qu’il devait s’absenter. Neil faisait encore des cauchemars, ses crises d’asthme le réveillaient souvent. Mme Lufts appelait toujours immédiatement le médecin, mais néanmoins…

L’hiver était si rude, si humide. Au printemps, peut-être, lorsqu’il pourrait sortir, Neil reprendrait des forces. Il était toujours si pâle.

Le printemps ! Mon Dieu, c’était le printemps ! L’équinoxe vernal s’était installé cette nuit et l’hiver était officiellement terminé. Qui l’aurait supposé étant donné les prévisions météorologiques ?

Au bout de la rue, Steve tourna en direction du nord. Il se souvenait de sa première rencontre avec Sharon, six mois auparavant. Quand il était venu la chercher chez elle, le premier soir, elle avait eu envie de marcher jusqu’au restaurant la « Tavern on The Green » en passant par Central Park. Il l’avait prévenue qu’il faisait un peu plus froid, que c’était le premier jour d’automne.

« Merveilleux ! s’était-elle exclamée. Je commençais justement à en avoir assez de l’été. » Pendant les premiers mètres, ils étaient restés presque silencieux. Il admirait sa façon de marcher, d’accorder si bien son pas au sien, sa mince silhouette bien prise dans le tailleur ceinturé dont la couleur s’harmonisait avec ses cheveux. Il se souvenait qu’une brise fraîche faisait tomber les premières feuilles et que le soleil couchant accentuait le bleu profond du ciel d’automne.

« Par une nuit comme celle-là, je pense toujours à cet air de l’opérette Camelot, lui avait-elle dit. Vous savez, Si jamais je te quittais. » Elle avait chantonné doucement : « Comment partir en automne, je ne saurai jamais. Je t’ai vu resplendir dès la morsure de l’automne. Je te connais en automne et ne peux m’en aller… » Elle avait une jolie voix de contralto.

Si jamais je te quittais…

Etait-il tombé amoureux d’elle à cette minute même ?

La soirée avait été si parfaite. Ils s’étaient attardés à bavarder après le dîner, tandis qu’autour d’eux les gens entraient et sortaient.

De quoi avaient-ils parlé ? De tout. Son père était ingénieur dans une compagnie pétrolière. Ses deux sœurs étaient nées à l’étranger. Elles étaient maintenant mariées.

« Comment y avez-vous échappé ? » Il devait poser la question. Tous deux savaient bien qu’elle signifiait en réalité : « Y a-t-il quelqu’un dans votre vie ? »

Mais il n’y avait personne. Elle avait passé la plupart de son temps à voyager pour son ancien journal avant de devenir éditorialiste. C’était intéressant et très amusant et les sept années qui avaient suivi l’université s’étaient écoulées sans qu’elle s’en aperçoive.

Ils étaient rentrés chez elle à pied et, au second carrefour, s’étaient pris par la main. Elle l’avait invité à prendre un dernier verre, mettant une très légère emphase dans « dernier verre ».

Pendant qu’il préparait les boissons, elle avait allumé le petit bois dans la cheminée et ils étaient restés assis côte à côte à regarder le feu.

Steve gardait un souvenir intense de cette nuit-là, de la façon dont le feu faisait briller l’or de ses cheveux, jetait des ombres sur son profil droit, illuminait son rare et beau sourire. Il avait failli la prendre dans ses bras, mais l’avait simplement embrassée doucement en partant. « Samedi, si vous êtes libre… » Il avait attendu.

« Je suis libre.

– Je vous appellerai dans la matinée. »

Et sur le chemin du retour, il avait su que la solitude infinie de ces deux dernières années allait peut-être se dissiper. Si jamais je te quittais… Ne me quitte pas, Sharon.

Il était huit heures moins le quart quand il pénétra au 1347 de l’avenue des Amériques. Les employés de L’Evénement n’avaient pas pour habitude d’être matinaux. Les couloirs étaient déserts. Saluant le gardien devant l’ascenseur, Steve monta dans son bureau du trente-sixième étage et téléphona chez lui.

Mme Lufts répondit. « Oh ! Neil va très bien ! Il est en train de prendre son petit déjeuner, de grignoter, devrais-je dire. Neil, c’est ton père. »

Neil prit l’appareil. « Hello, papa, quand rentres-tu à la maison ?

– À 8 h 30. J’ai une réunion à 5 heures de l’après-midi. Les Lufts vont toujours au cinéma, n’est-ce pas ?

– Oui, je crois.

– Sharon sera à la maison avant 6 heures afin qu’ils puissent partir.

– Je sais, tu me l’as dit. » La voix de Neil était neutre.

« Bon. Passe une bonne journée, mon petit. Et couvre-toi bien. Il commence à faire froid ici Est-ce que vous avez déjà de la neige ?

– Non, c’est juste un peu couvert.

– Bon. À ce soir.

– Au revoir, papa. »

Steve fronça les sourcils. Il avait du mal à se rappeler le temps où Neil était un enfant plein d’entrain et de joie de vivre. La mort de Nina avait tout changé. Il voulait que Neil et Sharon se rapprochent l’un de l’autre. Sharon faisait vraiment tout ce qu’elle pouvait pour briser la réserve de Neil, mais il ne cédait pas d’un pouce. Pas encore, du moins.

Du temps. Tout prenait du temps. Avec un soupir, Steve se tourna vers la table qui se trouvait derrière son bureau et prit l’éditorial sur lequel il avait travaillé la nuit précédente.





3





L’occupant de la chambre 932 quitta le Biltmore à 9 h 30. Il sortit sur la Quarante-quatrième rue et prit à l’est vers la Deuxième avenue. Le vent vif, porteur de neige, pressait les passants, les faisait se recroqueviller, le cou enfoui dans leurs cols relevés.

C’était un temps qui lui convenait, le genre de temps où personne ne prête attention à ce que vous faites.

Sa première halte fut une boutique de fripier sur la Deuxième avenue, après la Trente-quatrième rue. Négligeant les autobus qui se succédaient à quelques minutes d’intervalle, il fit à pied les quatorze blocs. Marcher était un bon exercice, et il était essentiel de rester en forme.

La boutique était vide à l’exception de la vieille vendeuse qui lisait d’un air morne le journal du matin. « Vous désirez quelque chose de particulier ? demanda-t-elle.

– Non. Je jette juste un coup d’œil. » Il repéra les cintres des manteaux de femme et s’en approcha. Fouillant parmi les vêtements usagés, il choisit un manteau de laine gris froncé, très ample et qui lui parut assez long. Sharon Martin était plutôt grande, se dit-il. Il y avait un rayon de foulards pliés près des cintres. Il prit le plus grand, un rectangle d’un bleu délavé.

La femme fourra ses achats dans un sac en plastique.

Le magasin de surplus militaire était à côté. C’était commode. Au rayon du camping, il acheta un grand sac de marin en toile épaisse. Il le choisit avec le plus grand soin, suffisamment grand pour contenir le garçon, suffisamment épais pour que l’on ne puisse pas deviner ce qu’il contenait, suffisamment large pour laisser assez d’air quand la corde serait nouée.

Dans un supermarché de la Première avenue, il acheta six rouleaux de larges bandes de coton et deux pelotes de corde. Il ramena tous ses achats au Biltmore. Le lit de la chambre était fait et il y avait des serviettes de toilette propres dans la salle de bains.

Des yeux, il s’assura que la femme de ménage n’avait pas touché au placard : ses autres chaussures étaient dans la position exacte où il les avait laissées, l’une dépassant à peine l’autre, à deux doigts de la vieille valise noire à double serrure debout dans le coin.

Il ferma la porte de la chambre à clé et mit les paquets sur le lit. Avec d’infinies précautions, il sortit la valise du placard et la posa au pied du lit. Il prit une clé dans son portefeuille et ouvrit la valise.

Il en vérifia minutieusement le contenu : les photos, la poudre, le réveil, les fils métalliques, le détonateur, le couteau de chasse, et le revolver. Satisfait, il referma la valise.

Il quitta la chambre, emportant la valise et le sac en plastique. Cette fois, il traversa le hall inférieur du Biltmore et prit la galerie souterraine qui menait au niveau supérieur de Grand Central Station. Le flot matinal des voyageurs de banlieue était passé, mais il y avait encore beaucoup de monde. Les gens s’empressaient au départ et à l’arrivée des trains, traversaient la gare pour rejoindre la Quarante-deuxième rue ou Park Avenue, s’attardaient dans les boutiques de la galerie, les guichets de pari mutuel, les self-services et les kiosques à journaux.

D’un pas alerte, il descendit vers le niveau inférieur et se retrouva sur le quai 112 où arrivaient et partaient les trains de Mount Vernon. Il n’y avait pas de train annoncé avant dix-huit minutes et le quai était désert. Un rapide coup d’œil l’assura qu’aucun garde ne regardait dans sa direction, et il disparut dans les escaliers qui descendaient sur le quai.

Le quai tournait en U au bout de la voie ferrée. De l’autre côté, une rampe menait dans les profondeurs de la gare. Contournant la voie, il marcha vers la rampe. Ses mouvements devenaient plus rapides, furtifs. Les bruits changeaient dans cet autre univers. Au-dessus, la gare bourdonnait des allées et venues de milliers de voyageurs. Ici, un générateur trépidait, des ventilateurs ronflaient, l’eau suintait sur le sol humide. Les formes silencieuses, étiques, de quelques chats miteux se faufilaient subrepticement dans le tunnel qui passait non loin de là sous Park Avenue. Une rumeur sourde et continue provenait de la voie d’évitement où les trains venaient tourner et souffler avant de prendre leur départ.

Il poursuivit sa descente progressive jusqu’au pied d’un escalier métallique, gravit les marches à pas feutrés, posant avec application un pied l’un après l’autre. Un garde venait de temps à autre inspecter l’endroit. La lumière était très faible, mais on ne savait jamais…

Au bout du petit palier se dressait une lourde porte en fer. Il posa délicatement la valise et le sac par terre, chercha la clé dans son portefeuille. Pressé, nerveux, il l’introduisit dans la serrure. Le pêne céda avec réticence et la porte s’ouvrit.

Il faisait très noir à l’intérieur. Il tâtonna à la recherche de l’interrupteur et, sans le lâcher, se baissa pour tirer la valise et le sac dans la pièce. La porte se referma sans bruit.

L’obscurité était totale. Il pouvait à peine deviner les contours de la pièce. Une odeur de moisi dominait. Avec un long soupir, l’intrus s’efforça de se décontracter. Il prêta l’oreille aux bruits de la gare mais ils étaient trop éloignés, et on ne les discernait qu’en faisant un effort pour les écouter.

Tout allait bien.

Il poussa l’interrupteur et une lumière lugubre envahit la pièce. Un néon poussiéreux éclairait le plafond et les murs lépreux, projetant de grandes ombres obscures dans les coins. La pièce était en forme de L, une pièce en ciment, avec des murs en ciment d’où pendaient des lambeaux écaillés de peinture grise. À gauche de la porte se trouvaient deux énormes vieux bacs à vaisselle. L’eau en gouttant des robinets avait creusé des rigoles de rouille dans l’épaisse croûte de saleté. Au milieu de la pièce, des planches irrégulières et étroitement clouées enfermaient un appareil en forme de cheminée, un monte-plats. Une porte étroite à l’extrême droite du L était entrebâillée, révélant des cabinets crasseux.

Il savait qu’ils fonctionnaient. Il était venu la semaine dernière dans cette pièce, pour la première fois depuis vingt ans, et avait vérifié la lumière et la tuyauterie. Quelque chose l’avait poussé à venir ici, quelque chose lui avait rappelé cette pièce quand il avait conçu son plan.

Un vieux lit de camp bancal penchait contre le mur du fond, un cageot retourné à côté. Le lit et le cageot l’ennuyaient. Quelqu’un, un jour, avait découvert la pièce et s’y était installé. Mais la poussière sur le lit et le relent d’humidité étaient la preuve que l’endroit était resté fermé depuis des mois, peut-être même des années.

Il n’était pas venu ici depuis l’âge de seize ans, plus de la moitié de sa vie. Cette pièce servait alors à l’Oyster Bar Situé directement sous la cuisine de ce restaurant, le vieux monte-plats transportait des montagnes de vaisselle graisseuse destinée à être lavée dans les deux grands éviers, puis séchée et remontée.

Il y a des années, la cuisine de l’Oyster Bar avait été refaite et équipée de machines à laver. Et on avait condamné la pièce. C’était aussi bien. Qui voudrait travailler dans ce trou infect ?

Mais elle pouvait encore servir.

Quand il avait cherché où cacher le fils de Peterson jusqu’au paiement de la rançon, il s’était souvenu de cette pièce. À l’examen, elle lui avait paru parfaite pour son plan. Du temps où il y travaillait, les mains gonflées, irritées par les détergents, l’eau et les grands torchons mouillés, la gare fourmillait de gens bien habillés qui rentraient chez eux, dans leurs voitures et leurs maisons de luxe, ou qui venaient s’asseoir au restaurant devant des assiettes pleines de crevettes, de clams, d’huîtres et de poissons grillés, qu’il devait ensuite nettoyer sans que personne ne lui prêtât jamais attention.

Il ferait en sorte que chacun, dans Grand Central, à New York, dans le monde entier, le remarque, lui. Après mercredi, jamais plus on ne l’oublierait.

Il lui avait été facile d’entrer dans la pièce. Une empreinte de cire de la vieille serrure rouillée. Ensuite, il avait fabriqué une clé. À présent, il pouvait aller et venir à sa guise.

Cette nuit, Sharon Martin et le gosse seraient là, avec lui. Grand Central Station. La gare la plus animée du monde. Le meilleur endroit au monde pour cacher quelqu’un.

Il éclata de rire. Il pouvait rire maintenant. Il se sentait lucide, fort, en pleine forme. Les murs lépreux, le lit bancal, l’eau suintante et les planches fendues l’excitaient.

Ici, il était le maître, l’organisateur. Il avait tout prévu pour avoir son argent. Il allait clore les yeux pour toujours. Il ne pouvait plus continuer à rêver de ces yeux. Il ne le supportait plus. Ils étaient devenus un réel danger.

Mercredi. Mercredi matin à 11 h 30, dans exactement quarante-huit heures. Il s’envolerait pour l’Arizona où personne ne le connaissait. Il n’était plus en sécurité à Carley. On y posait trop de questions.

Mais là-bas, avec l’argent… les yeux disparus… et si Sharon l’aimait, il l’emmènerait avec lui.

Il porta la valise devant le lit de camp et la posa avec soin à plat sur le sol. Il l’ouvrit, en retira le petit magnétophone et l’appareil-photo qu’il glissa dans la poche gauche de son vieux pardessus brun déformé. Le couteau de chasse et le revolver dans la poche droite. Aucun renflement n’était visible à travers l’épaisseur du tissu.

Il prit le sac en plastique, en disposa méthodiquement le contenu sur le lit. Le manteau, le foulard, la corde, le sparadrap et les bandes. Il les fourra dans le sac de marin. Puis il retira le paquet de photos géantes soigneusement enroulées, les déroula, les étala, lissant, aplatissant la courbure de chacune. Son regard s’attarda. Un sourire de réminiscence, rêveur, étira ses lèvres minces.

Il appliqua les trois premières photos sur le mur, au-dessus du lit de camp, les fixa avec du sparadrap. Il contempla la quatrième avant de l’enrouler de nouveau lentement.

Pas encore, décida-t-il.

Le temps passait. Par précaution, il éteignit la lumière avant d’entrouvrir la porte de quelques centimètres. Il écouta. Il n’y avait pas un bruit de pas.

Se glissant dehors, il descendit sans bruit les marches métalliques et passa en hâte devant le générateur trépidant, les ventilateurs ronflants, le tunnel béant, remonta la rampe, contourna la voie de Mount Vernon, monta au niveau inférieur de Grand Central Station. Là, il se mêla à la foule, silhouette musclée d’un homme dans la force de l’âge, le torse bombé, la démarche raide. Dans son visage gercé, boursouflé, aux pommettes saillantes, aux lèvres minces et serrées, les paupières lourdes ne dissimulaient qu’à moitié des yeux pâles au regard fureteur.

Un billet à la main, il se pressa vers le niveau supérieur d’où partait le train pour Carley, Connecticut.





4





Neil attendait le car de l’école au coin de la rue. Il savait que Mme Lufts le regardait par la fenêtre. Il détestait cela. Aucun de ses amis n’était surveillé par sa mère comme il l’était par Mme Lufts. On aurait dit qu’il était au jardin d’enfants et non à la grande école.

Si jamais il pleuvait, il était forcé d’attendre l’arrivée du car à la maison. Il détestait cela aussi. Il avait l’air d’une poule mouillée. Il avait bien essayé de l’expliquer à son père, mais celui-ci n’avait pas compris. Il avait simplement répondu que Neil devait faire attention à cause de ses crises d’asthme.

Sandy Parker était en huitième. Il habitait une rue plus loin, mais prenait le car à cet arrêt. Il voulait toujours s’asseoir à côté de Neil. Neil aurait préféré qu’il se mette autre part. Sandy parlait toujours de choses dont Neil ne voulait pas parler.

Au moment où le car arrivait, Sandy apparut tout essoufflé, ses livres glissant de ses bras. Neil tenta de se faufiler vers une place dans le fond, mais Sandy l’appela : « Ici, Neil. Il y a deux places. » Le car était bruyant. Tous les enfants parlaient le plus haut possible. Sandy ne parlait pas fort, mais on ne manquait pas un seul des mots qu’il prononçait.

Il était surexcité. À peine assis, il annonça : « On a vu ton père aux actualités, au petit déjeuner.

– Mon père ? » Neil secoua la tête. « Tu te fiches de moi ?

– Non, c’est vrai. La dame que j’ai vue chez toi y était aussi, Sharon Martin. Ils se disputaient.

– Pourquoi ? » Neil n’avait pas envie de poser de questions. Il n’était jamais sûr de pouvoir croire Sandy.

« Parce qu’elle croit qu’il ne faut pas tuer les criminels et que ton père pense le contraire. Mon père dit qu’il a raison. Il dit que le type qui a tué ta mère doit griller. » Sandy répéta le mot avec emphase : « Griller ! »

Neil se tourna vers la fenêtre. Il appuya son front contre la vitre froide. Il avait envie d’être à ce soir. Il n’aimait pas rester seul avec les Lufts. Ils étaient gentils avec lui, mais ils se disputaient beaucoup ; M. Lufts allait au bar du coin, et Mme Lufts se mettait en fureur, même si elle essayait de le dissimuler devant Neil.

« Tu n’es pas content qu’ils tuent Ronald Thompson mercredi ? insista Sandy.

– Non… enfin… je n’y pense pas », fit Neil à voix basse.

Ce n’était pas vrai. Il y pensait. Il en rêvait aussi, toujours le même rêve. Il jouait avec ses trains en haut dans sa chambre. Maman était à la cuisine, occupée à ranger les provisions. Il commençait à faire nuit. Un de ses trains avait déraillé et il avait coupé le courant.

C’était à ce moment qu’il avait entendu un bruit bizarre, comme un cri, mais pas très fort. Il avait descendu les escaliers en courant. Il faisait presque noir dans le salon, mais il l’avait vue. Maman. Ses bras essayaient de repousser quelqu’un. Elle faisait des bruits affreux, étouffés. L’homme serrait quelque chose autour de son cou.

Neil était resté sur le pas de la porte. Il voulait l’aider mais il ne pouvait pas bouger. Il voulait appeler au secours, mais il ne pouvait pas émettre un son. Il s’était mis à respirer comme maman, des drôles de gargouillements, et puis ses genoux étaient devenus tout mous. L’homme s’était retourné en l’entendant et il avait laissé tomber maman.

Neil tombait aussi. Il sentait qu’il tombait. Ensuite, la pièce était devenue plus claire. Maman était allongée par terre. Sa langue sortait, sa figure était bleue, ses yeux fixes. L’homme était agenouillé près d’elle maintenant ; il avait les mains sur sa gorge. Il avait levé les yeux vers Neil et s’était enfui, mais Neil avait pu bien voir son visage. Couvert de sueur et terrifié.

Neil avait dû tout raconter aux policiers et reconnaître l’homme au procès. Ensuite, papa avait dit : « Essaye d’oublier, Neil. Souviens-toi de tous les jours heureux avec maman. » Mais il ne pouvait pas oublier. Il faisait toujours le même rêve et il se réveillait avec une crise d’asthme.

Maintenant, papa allait peut-être se marier avec Sharon. Sandy lui avait raconté que tout le monde disait que son père allait se remarier. Sandy disait qu’une femme n’a pas envie des enfants des autres, surtout quand ils sont souvent malades.

M. et Mme Lufts parlaient tout le temps de partir en Floride. Neil se demandait si papa le laisserait aux Lufts quand il épouserait Sharon. Il espérait que non. Malheureux, il regarda par la fenêtre, tellement perdu dans ses pensées que Sandy dut lui donner un coup de coude quand le car s’arrêta devant l’école.





5





Le taxi freina en crissant devant l’immeuble du journal News Dispatch sur la Quarante-deuxième rue est. Sharon fouilla dans son sac, sortit deux dollars et régla le chauffeur.

La neige avait momentanément cessé de tomber mais il faisait de plus en plus froid et le trottoir était glissant.

Elle se rendit tout de suite à la salle de rédaction, déjà bourdonnante des préparatifs de l’édition de l’après-midi. Il y avait une note dans son casier. Le rédacteur en chef adjoint désirait la voir immédiatement.

Troublée par l’urgence du message, elle traversa en hâte la salle bruyante. Il était seul dans son petit bureau encombré. « Entrez et fermez la porte. » Il lui fit signe de s’asseoir. « Vous avez votre papier pour aujourd’hui ?

– Oui.

– Vous encouragez à multiplier les appels pour inciter le gouverneur Greene à commuer la peine de Thompson, n’est-ce pas ?

– Bien sûr. J’y ai pensé. Je vais changer l’introduction. Le fait que Mme Greene ait dit qu’elle refusait d’accorder un autre délai d’exécution peut nous aider. Cela risque de pousser encore plus de gens à l’action. Nous avons encore quarante-huit heures.

– Laissez tomber. »

Sharon le regarda, médusée. « Comment ça, “laissez tomber” ? Vous m’avez toujours soutenue dans cette affaire.

– J’ai dit : laissez tomber. Après avoir pris sa décision, Mme Greene a elle-même appelé le vieux et l’a envoyé au diable, déclarant que nous faisions délibérément du sensationnel pour faire vendre le journal. Elle a dit qu’elle n’était pas non plus partisane de la peine capitale, mais qu’elle n’avait aucun droit d’intervenir dans le jugement de la Cour sans nouvelles preuves. Elle a ajouté que si nous voulions faire campagne pour modifier la Constitution, c’était notre droit, et qu’elle nous soutiendrait. Mais, par contre, que nos pressions pour qu’elle intervienne dans un cas particulier prouvaient une conception fantaisiste de la justice. Le vieux a fini par lui donner raison. »

Sharon sentit son estomac se tordre comme si on l’avait battue. Pendant quelques secondes, elle eut peur de vomir. Serrant les lèvres, elle lutta contre le spasme qui lui contractait la gorge. Le rédacteur lui lança un regard inquiet. « Ça va, Sharon ? Vous êtes toute pâle. »

Elle refoula difficilement le goût d’amertume.

« Ça va.

– Je peux trouver quelqu’un pour assurer le reportage sur la réunion de demain. Vous devriez vous reposer pendant quelques jours.

– Non. » Le débat à l’Assemblée législative du Massachusetts portait sur l’abolition de la peine de mort dans l’État. Elle tenait à y assister.

« Comme vous voulez. Remettez votre papier et rentrez chez vous. » Sa voix prit un ton compatissant. « Je suis désolé, Sharon. Un amendement constitutionnel prendra des années et je pensais que si nous obtenions que Mme Greene soit la première à accorder une commutation de peine capitale, on aurait pu suivre la même démarche à chaque fois. Mais je comprends sa position. »

Sharon lança : « Et moi, je comprends que le meurtre légalisé est loin d’être contesté, si ce n’est dans l’abstrait. » Sans attendre sa réaction, elle se leva et quitta la pièce. De retour à son bureau, elle prit dans la poche de sa sacoche les feuilles dactylographiées de l’article sur lequel elle avait travaillé une grande partie de la nuit. Elle déchira soigneusement les pages en deux, en quatre, et en huit. Elle les regarda voltiger dans la corbeille à papier défoncée.

Plaçant une feuille de papier vierge sur la machine à écrire, elle commença à taper. « Une fois de plus, la Société va exercer un privilège récemment reconquis, le droit de tuer. Il y a près de deux cents ans, le philosophe français Voltaire écrivait : “Je ne propose pas sans doute l’encouragement du meurtre, mais le moyen de le punir sans un meurtre nouveau.”

« Si vous pensez que la peine de mort doit être abolie par la Constitution… »

Elle écrivit deux longues heures sans bouger, coupant des paragraphes entiers, rajoutant des phrases, corrigeant. L’article terminé, elle le retapa, le remit à la rédaction, quitta le journal et héla un taxi. « Quatre-vingt-quinzième rue, juste après Central Park West, s’il vous plaît », dit-elle.

Le taxi tourna dans l’avenue des Amériques et entra dans Central Park South. Sharon contemplait d’un air sombre les nouveaux flocons de neige qui se posaient sur l’herbe. Si cela continuait, demain les enfants viendraient faire de la luge.

Le mois dernier, Steve avait apporté ses patins à glace et ils étaient allés patiner à la patinoire Wollman. Neil devait l’accompagner. Après le patinage, Sharon avait projeté d’aller au zoo et de dîner au restaurant la « Tavern on the Green ». Mais, à la dernière minute, Neil avait prétexté qu’il ne se sentait pas bien et il était resté à la maison. Il ne l’aimait pas. C’était évident.

« Voilà, mademoiselle.

– Comment ? Oh ! excusez-moi ! » Ils s’engageaient dans la Quatre-vingt-quinzième rue. « La troisième maison à gauche. » Elle habitait le rez-de-chaussée sur jardin d’un immeuble de trois étages en pierre brune qui avait été rénové.

Le taxi s’arrêta devant la porte. Le chauffeur, un homme mince et grisonnant, lui jeta un regard interrogateur par-dessus l’épaule. « Ça va donc si mal ? Vous avez l’air à plat. »

Elle esquissa un sourire. « C’est le temps, je suppose. » Un œil sur le compteur, elle chercha de la monnaie dans sa poche et laissa un généreux pourboire.

Le chauffeur tendit le bras en arrière pour lui ouvrir la porte. « Bon sang, avec un temps pareil, vous allez voir la tête des gens aux heures de pointe ! Et si jamais il se met à neiger pour de bon… Si vous voulez mon avis, vous feriez mieux de rester chez vous.

– Je dois partir dans le Connecticut ce soir.

– J’aime autant que ce soit vous que moi. Merci, m’dame. »

Angie, sa femme de ménage qui passait deux matins par semaine, venait visiblement de partir. Il flottait une légère odeur de cire ; la cheminée avait été balayée, les plantes arrosées et soignées. Comme toujours, l’appartement offrait à Sharon un accueil calme et chaleureux. Les tons bleus et rouges du vieux tapis d’Orient de sa grand-mère avaient joliment passé. Elle avait recouvert en bleu le canapé et le fauteuil achetés d’occasion, travail qu’elle avait fait avec amour pendant quatre week-ends, dont elle s’était plutôt bien sortie. Quant aux tableaux et gravures sur les murs et au-dessus de la cheminée, elle les avait trouvés petit à petit chez les brocanteurs, dans les salles de vente ou au cours de ses voyages en Europe.

Steve aimait cette pièce. Il remarquait à chaque fois le moindre changement. « Tu as un vrai don pour arranger une maison », lui disait-il.

Elle entra machinalement dans la chambre et commença à se déshabiller. Elle allait prendre une douche, se faire une tasse de thé et essayer de dormir un peu. Pour l’instant, elle était incapable de penser de manière cohérente.

Il était presque midi quand elle se mit au lit et elle régla la sonnerie du réveil sur 15 h 30. Le sommeil fut long à venir. Ronald Thompson. Elle était tellement sûre que le gouverneur commuerait sa peine. Il ne faisait aucun doute qu’il était coupable, et le nier lui avait certainement nui. Mais, à l’exception d’une autre histoire sérieuse quand il avait quinze ans, son casier judiciaire était vierge. Et il était si jeune.

Steve. C’étaient des gens comme Steve qui faisaient l’opinion publique. C’était la réputation d’intégrité de Steve, sa loyauté, qui lui attiraient l’attention du public.

Aimait-elle Steve ?

Oui.

Beaucoup ?

Oui, infiniment.

Avait-elle envie de l’épouser ? Ils allaient devoir en parler ce soir. Elle savait que c’était la raison pour laquelle Steve voulait qu’elle reste chez lui cette nuit. Et il désirait tellement que Neil s’attache à elle. Mais ce n’était pas facile ; on ne force pas l’affection. Neil était sur ses gardes avec elle, si peu confiant. Est-ce parce qu’il ne l’aimait pas, ou réagissait-il ainsi avec toutes les femmes qui détournaient son père de lui ? Elle n’aurait su le dire.

Aimerait-elle vivre à Carley ? Elle aimait tant New York, elle l’aimait sept jours sur sept. Mais Steve n’accepterait pas de faire venir Neil en ville.

Elle commençait à peine à réussir comme écrivain. Son livre en était à la sixième édition. Refusé par toutes les grandes maisons d’édition, il avait été directement publié en livre de poche. Mais les critiques et les ventes s’étaient révélées exceptionnellement bonnes.

Etait-ce vraiment le moment de se marier ? De se marier avec un homme dont le fils la rejetait ?

Steve. Inconsciemment, elle toucha son visage, se rappelant la chaleur des grandes mains douces quand il l’avait quittée ce matin. Ils étaient si désespérément amoureux l’un de l’autre…

Mais comment accepterait-elle le côté inflexible, obstiné de son caractère ?

Elle finit par s’assoupir. Presque aussitôt, elle se mit à rêver. Elle écrivait un article. Elle était sur le point de le terminer. C’était important de le terminer. Mais elle avait beau frapper de toutes ses forces sur les touches de la machine, pas un mot ne s’imprimait sur le papier. C’est alors que Steve entrait. Il tirait un jeune homme par le bras. Elle s’efforçait toujours de faire venir les mots sur le papier. Steve obligeait le garçon à s’asseoir. « Je suis navré, lui répétait-il, mais c’est nécessaire. Vous devez comprendre que c’est nécessaire. » Et tandis que Sharon tentait en vain de crier, Steve entravait de chaînes les poignets et les chevilles du jeune homme et tendait la main vers l’interrupteur.

Le son d’une voix rauque la réveilla, la sienne, qui hurlait : « Non… non… non… »





6





À six heures moins cinq, dans les rues de Carley, Connecticut, quelques rares personnes s’engouffraient dans les magasins, sans se soucier d’autre chose que d’échapper au froid neigeux de la nuit.

L’homme, immobile dans l’ombre à l’angle du parking du restaurant Cabin, passait parfaitement inaperçu. Le visage cinglé par la neige, il scrutait sans cesse les alentours. Il était là depuis bientôt vingt minutes et il avait les pieds glacés.

Agacé, il changea de position, et le bout de son soulier heurta le sac de toile à ses pieds. Il tâtonna les armes dans la poche de son pardessus. Elles étaient là, sous sa main. Il hocha la tête, satisfait.

Les Lufts allaient arriver d’un moment à l’autre. Il avait téléphoné au restaurant et s’était fait confirmer la réservation pour 6 heures. Ils avaient l’intention de dîner avant d’aller voir Autant en emporte le vent de Selznick. Le film se jouait au Carley Square Theater, juste de l’autre côté de la rue. La séance de 4 heures était déjà commencée. Ils iraient à celle de 7 h 30.

Il se raidit. Une voiture entrait dans le parking. Il recula derrière la bordure d’épicéas. C’était leur break. Il les regarda se garer près de l’entrée du restaurant. Le conducteur sortit et contourna la voiture pour aider sa femme à marcher sur le bitume glissant. Courbés contre le vent, accrochés l’un à l’autre, le pas maladroit, les Lufts se hâtaient vers la porte du restaurant.

Il attendit qu’ils soient bien entrés pour ramasser son sac. En quelques foulées, il fit le tour du parking, prenant soin de rester caché par le massif d’arbres. Il traversa la rue et courut derrière le cinéma.

Une cinquantaine de voitures étaient garées. Il se dirigea vers une Chevrolet marron foncé, vieille de huit ans, discrètement garée dans le coin le plus reculé.

Ouvrir la porte ne lui prit qu’une minute. Il se glissa sur le siège, mit la clef dans le contact et tourna. Le moteur ronfla à régime régulier. Il eut un sourire imperceptible et après un dernier regard aux alentours déserts, fit démarrer la voiture. La rue était vide et il passa devant le cinéma sans allumer les phares. Quatre minutes plus tard, la vieille berline marron s’engageait dans l’allée circulaire de la maison des Peterson sur Driftwood Lane et se garait derrière une petite Vega rouge.





7





Le trajet de Manhattan à Carley prenait habituellement moins d’une heure, mais les prévisions météorologiques alarmantes avaient poussé les habitants de la banlieue à quitter New York plus tôt. Avec la densité de la circulation et les plaques de verglas sur les autoroutes, Sharon mit presque une heure vingt pour arriver chez Steve. Mais elle se souciait peu de cette lenteur exaspérante. Elle pensait seulement à ce qu’elle allait dire à Steve. « Cela ne peut pas marcher pour nous… Nous n’avons pas les mêmes idées… Neil n’acceptera jamais… Ce serait plus simple de ne plus nous voir. »

La maison de Steve, une maison de style colonial en bois, blanche avec des volets noirs, oppressait Sharon. La lumière de la véranda était trop crue. Les arbustes le long des murs étaient trop hauts. Sharon savait que Steve et Nina y avaient à peine vécu quelques semaines avant la mort de la jeune femme, et que lui n’avait fait aucune des transformations projetées en l’achetant.

Elle gara sa voiture après les marches du perron et se prépara inconsciemment au feu roulant de l’accueil de Mme Lufts et à la froideur de Neil. Mais ce serait la dernière fois. Cette pensée accrut sa mélancolie.

De toute évidence, Mme Lufts surveillait son arrivée. La porte d’entrée s’ouvrit dès que Sharon descendit de voiture. « Mademoiselle Martin, mon Dieu, ça fait plaisir de vous voir. » La silhouette trapue de la femme emplissait le seuil de la porte. Son visage aux traits menus, ses yeux brillants et curieux, lui donnaient l’air d’un écureuil. Elle portait un lourd manteau de drap rouge et des bottillons de caoutchouc.

« Bonjour, madame Lufts. » Sharon la précéda dans la maison. Mme Lufts avait cette habitude de se tenir toujours si près de vous qu’on avait à chaque fois l’impression d’étouffer. Elle recula juste assez pour laisser passer Sharon.

« C’est vraiment gentil à vous de venir, dit-elle. Voilà, donnez-moi votre cape. J’adore les capes. Elles vous donnent un air charmant et féminin, vous ne trouvez pas ? »

Sharon posa son sac et son nécessaire de voyage dans l’entrée. Elle retira ses gants. « Sans doute, oui, je n’y ai jamais pensé. » Elle jeta un coup d’œil dans le salon. « Oh !… »

Neil était assis, jambes croisées, sur le tapis, des magazines épars autour de lui, une paire de ciseaux à bouts ronds à la main. Ses cheveux, du même blond cendré que ceux de son père, lui retombaient sur le front, dégageant son cou mince et vulnérable. Ses maigres épaules pointaient sous la chemise de flanelle marron et blanche. Il était très pâle, excepté les traces rouges autour des immenses yeux bruns pleins de larmes.

« Neil, dis bonjour à Sharon », ordonna Mme Lufts.

Il leva les yeux, indifférent. « Bonjour, Sharon. » Sa voix était basse et tremblante.

Il semblait si petit, si triste, si décharné. Sharon faillit le prendre dans ses bras, mais elle savait qu’il la repousserait.

Mme Lufts toussota. « Je veux bien être pendue si je comprends. Il s’est mis à pleurer il y a quelques minutes à peine. Et il refuse de dire pourquoi. On ne sait jamais ce qui se passe dans cette petite tête. Bon, vous ou son père vous en tirerez peut-être quelque chose. » Sa voix monta d’une octave. « Billll !… »

Sharon sursauta, les tympans transpercés. Sans plus attendre, elle alla rejoindre Neil dans le salon. « Qu’es-tu en train de découper ? demanda-t-elle.

– Oh ! rien, des espèces de photos d’animaux ! » Neil ne la regardait plus. Elle savait qu’il était gêné qu’on l’ait vu pleurer.

« Je prendrais volontiers un verre de sherry, et puis je pourrais t’aider si tu veux. Tu as envie d’un coca ou de quelque chose ?

– Non. » Neil hésita, ajouta comme à regret : « Merci.

– Servez-vous, dit Mme Lufts. Faites comme chez vous. Vous connaissez la maison. J’ai préparé tout ce qui était marqué sur la liste que M. Peterson avait laissée, le steak, la vinaigrette, les asperges et la glace. Tout est dans le réfrigérateur. Je m’excuse d’être aussi pressée, mais nous dînons au restaurant avant le cinéma. Bill !…

– J’arrive, Dora. » Le ton de la voix était contrarié. Bill Lufts montait du sous-sol. « Je vérifiais les fenêtres, dit-il. Je voulais voir si elles étaient bien fermées. Bonjour, mademoiselle Martin.

– Bonjour, monsieur Lufts. Comment allez-vous ? » C’était un homme d’une soixantaine d’années, petit, assez gros, aux yeux d’un bleu délavé. La couperose faisait des taches révélatrices sur les joues et les ailes du nez. Sharon se souvint que Steve s’inquiétait du penchant de Bill Lufts pour la boisson.

« Bill, tu vas te dépêcher, oui ? » Sa femme donnait des signes d’impatience. « Tu sais bien que je déteste avaler mon repas en quatrième vitesse et nous allons être en retard. La seule fois où tu me sors, c’est le jour de notre anniversaire ; tu pourrais au moins t’activer.

– Bon ! bon ! » Bill soupira et fit un signe de tête vers Sharon. « À tout à l’heure, mademoiselle Martin.

– Amusez-vous bien. » Sharon le suivit dans l’entrée. « Et, ah ! oui, bon anniversaire !

– Prends ton chapeau, Bill. Tu vas attraper la crève… Quoi ? Oh ! merci, merci, mademoiselle Martin ! Dès que je serai assise bien tranquille devant mon assiette, alors je commencerai à trouver que c’est un anniversaire. Mais pour le moment, avec toute cette bousculade…

– Dora, c’est toi qui as voulu voir ce film.

– Bon. Je suis prête. Amusez-vous bien tous les deux. Neil, montre ton carnet de notes à Sharon. Il travaille très bien ; tu seras bien sage, n’est-ce pas, Neil ? Je lui ai donné un goûter pour tenir jusqu’au dîner, mais il n’y a presque pas touché. Il a un appétit d’oiseau. Ça va, Bill, ça va, j’arrive. »

Ils s’en allèrent enfin. Sharon frissonna au courant d’air glacial qui s’engouffra dans l’entrée avant qu’elle ne referme la porte derrière eux. Elle retourna dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et prit la bouteille de sherry. Elle hésita, sortit un carton de lait. Neil avait bien dit qu’il ne voulait rien, mais elle allait lui préparer un chocolat chaud.

Pendant que le lait chauffait, elle but son sherry à petites gorgées et jeta un coup d’œil autour d’elle. Mme Lufts faisait de son mieux, mais elle ne savait pas tenir une maison et la cuisine n’était pas très nette. Il y avait des miettes de pain autour du grille-pain et sur le buffet. Le dessus de la cuisinière avait besoin d’un sérieux nettoyage. En fait, toute la maison avait besoin d’être retapée.

Le dos de la propriété donnait sur la mer, sur Long Island Sound. « Il faudrait couper ces arbres qui bouchent la vue, pensa Sharon, fermer la véranda par des baies vitrées pour agrandir le salon, abattre une grande partie des cloisons et faire un coin pour le petit déjeuner… » Elle se reprit. Ce n’était pas ses affaires. C’était seulement que la maison et Neil et même Steve avaient un air tellement abandonné.

Mais ce n’était pas à elle de les changer. La pensée de ne plus voir Steve, de ne plus attendre ses coups de téléphone, de ne plus sentir ses bras forts et doux autour d’elle, de ne plus voir cet air soudain insouciant envahir son visage quand elle plaisantait, l’emplit d’un sentiment désolé de solitude. C’est sans doute ce que l’on ressent lorsqu’il faut quitter quelqu’un, pensa-t-elle. Que ressentait Mme Thompson, sachant que son unique enfant allait mourir après-demain ?

Elle connaissait le numéro de téléphone de Mme Thompson. Elle l’avait interviewée quand elle s’était décidée à s’occuper du cas de Ron. Durant son dernier voyage, elle avait maintes fois essayé de la joindre pour lui annoncer que beaucoup de gens très importants avaient promis d’intervenir auprès du gouverneur. Mais elle ne l’avait jamais trouvée chez elle. Sans doute parce que Mme Thompson était elle-même en train de faire une pétition auprès des habitants de Fairfield County.

Pauvre femme. Elle avait tant espéré de la visite de Sharon, mais elle avait eu l’air bouleversée en apprenant que la journaliste ne croyait pas en l’innocence de Ron.

Mais quelle mère pourrait croire son fils capable d’un meurtre ? Mme Thompson était peut-être chez elle aujourd’hui. Peut-être serait-elle heureuse de parler à quelqu’un qui avait tenté de sauver Ron ?

Sharon baissa la flamme sous la casserole, alla vers le téléphone accroché au mur de la cuisine et composa le numéro. On décrocha à la première sonnerie. La voix de Mme Thompson était étonnamment calme. « Allô !

– Madame Thompson, ici Sharon Martin. Je voulais vous dire à quel point je suis navrée, et vous demander s’il y a quelque chose que je puisse faire…

– Vous en avez fait assez, mademoiselle Martin. » L’amertume dans la voix de la femme surprit Sharon. « Si mon fils meurt mercredi, sachez que je vous tiens pour responsable. Je vous avais demandé de ne pas vous en mêler.

– Madame Thompson, je ne comprends pas…

– Je veux dire, dans tous les articles que vous avez écrits, vous répétiez qu’aucun doute ne subsistait sur la culpabilité de Ronald mais que là n’était pas la question. Mais c’était la question, mademoiselle Martin ! » La voix monta d’un ton. « C’est la question ! Il y avait énormément de gens qui connaissaient mon fils, qui savaient qu’il était incapable de faire du mal à qui que ce soit, qui s’efforçaient d’obtenir sa grâce. Mais vous… vous avez empêché le gouverneur d’examiner son cas uniquement sur les faits… Nous n’abandonnons pas, et je crois que Dieu m’épargnera, mais si jamais mon fils meurt, je ne réponds pas de ce que je vous ferai. »

La communication fut coupée. Stupéfaite, Sharon regarda fixement le récepteur qu’elle tenait dans sa main. Mme Thompson pouvait-elle vraiment croire ?… Elle raccrocha machinalement l’appareil.

Le lait bouillait dans la casserole. D’un geste mécanique, elle prit la boîte de Nesquick dans le placard et en versa une pleine cuillerée à café dans un bol. Elle ajouta le lait, remua et mit la casserole dans l’évier.

Encore sous le coup de l’accusation de Mme Thompson, elle s’avança vers le salon.

On sonnait à la porte.

Neil se précipita avant qu’elle ne puisse l’arrêter. « C’est peut-être papa. » Il semblait soulagé.

Il ne veut pas se trouver seul avec moi, pensa Sharon. Elle l’entendit faire jouer la double serrure et une sensation d’alarme la traversa. « Neil, attends, cria-t-elle. Demande qui c’est. Ton père a sa clé. »

Elle posa précipitamment le bol de chocolat et son verre de sherry sur la table près de la cheminée et courut dans l’entrée.

Neil lui obéit. Une main sur le bouton de la porte, il hésitait. Il cria : « Qui est-ce ?

– M. Bill Lufts est-il là ? demanda une voix. J’apporte le générateur qu’il a commandé pour le bateau de M. Peterson.

– Oh ! c’est très bien ! dit Neil à Sharon. M. Lufts l’attendait. »

Il tourna la poignée de la porte. À peine entrouverte, celle-ci fut violemment repoussée, plaquant Neil contre le mur. Interdite, Sharon regarda l’homme pénétrer dans la maison et refermer la porte derrière lui d’un geste fulgurant. Neil tomba par terre en suffoquant. Instinctivement, Sharon se précipita vers lui. Elle l’aida à se relever, et, un bras passé autour de l’enfant, fit face à l’intrus.

Deux impressions très distinctes se gravèrent dans son esprit. La première fut le regard fixe, étincelant, de l’inconnu. La seconde, le revolver à canon long et mince qu’il pointait vers sa tête.





8





La réunion dans la salle de conférences de L’Evénement se prolongea jusqu’à 19 h 30. Le sujet principal de l’entretien portait sur le rapport que Nielson venait de présenter. Il était très favorable. Deux sur trois des lecteurs interviewés âgés de vingt-cinq à quarante ans et ayant fait des études supérieures préféraient L’Evénement à Time ou à Newsweek. En outre, la diffusion avait dépassé de quinze pour cent celle de l’année dernière et la nouvelle publicité régionale marchait bien.

À la fin de la réunion, Bradley, le directeur de la publication, se leva. « Je crois que nous pouvons être satisfaits de ces statistiques, dit-il. Nous avons travaillé dur pendant près de trois ans, mais nous avons réussi. Ce n’est pas facile de lancer un magazine ces temps-ci et, pour ma part, je désire dire qu’à mon avis, la direction créatrice de Steve Peterson a été le facteur décisif de notre succès. »

Après la réunion, Steve descendit en ascenseur avec Bradley. « Merci, Brad, dit-il, c’était très généreux de votre part. »

Le plus âgé des deux hommes haussa les épaules. « Ce n’était que juste. Nous avons réussi, Steve. Nous allons enfin commencer à gagner décemment notre vie. Ce n’est pas trop tôt. Je sais que cela n’a pas été facile pour vous. »

Steve eut un sourire sardonique. « Non, en effet. »

La porte de l’ascenseur s’ouvrit sur le hall principal.

« Bonsoir, Brad. Je file. Je veux attraper le train de 19 h 30…

– Une minute, Steve. Je vous ai vu aux actualités ce matin.

– Oui.

– Je vous ai trouvé très bon. Mais Sharon aussi. Et personnellement, j’avoue que je partage ses opinions.

– Beaucoup de gens également.

– Je l’aime bien, Steve. Elle est vraiment astucieuse… Et fichtrement belle aussi. Une fille formidable.

– C’est vrai.

– Steve, je sais ce que vous avez traversé ces deux dernières années. Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais Sharon serait bien pour vous… et pour Neil. Ne laissez pas les conflits, si forts soient-ils, se dresser entre vous deux.

– C’est mon souhait le plus vif, répondit calmement Steve. Et maintenant, au moins, je peux offrir à Sharon autre chose qu’un type complètement fauché avec charge de famille.

– Allons, elle a une sacrée chance de vous avoir, vous et Neil ! Venez, ma voiture est dehors. Je vous dépose à Grand Central.

– Epatant. Sharon est à la maison et je ne voudrais pas rater le train. »

La limousine de Bradley était devant la porte. Le chauffeur se faufila rapidement à travers les embouteillages du centre de la ville. Steve se renversa dans le siège et soupira.

« Vous avez l’air éreinté, Steve. Cette affaire Thompson vous a rudement éprouvé. »

Steve haussa les épaules. « C’est exact. Tout a resurgi. Tous les journaux, dans le Connecticut, ressortent la… mort de Nina. Je sais que les enfants en parlent à l’école. Je m’inquiète de ce que peut entendre Neil. Et je suis navré pour la mère de Thompson… pour lui aussi.

– Pourquoi n’emmenez-vous pas Neil pendant quelques jours, jusqu’à ce que tout soit terminé ? »

Steve réfléchit. « Je devrais le faire. Ce serait sans doute une bonne chose. »

La limousine s’arrêta sur Vanderbilt Avenue, devant Grand Central Station. Bradley Robertson secoua la tête. « Vous êtes trop jeune pour vous en souvenir, Steve, mais dans les années trente, Grand Central était la plaque tournante de tous les transports de ce pays. Il y avait même un feuilleton à la radio… » Il ferma les yeux. « Grand Central Station, carrefour d’un million de vies privées, c’était le slogan. »

Steve rit. « Et vint ensuite l’âge du jet. » Il ouvrit la porte. « Merci de m’avoir déposé. »

Sortant sa carte d’abonnement, il traversa rapidement la gare. Il avait cinq minutes avant le départ du train et il voulait téléphoner chez lui pour prévenir Sharon qu’il prenait bien le train de 19 h 30.

Il eut un geste de lassitude. « Ne te raconte pas d’histoires, pensa-t-il. Tu as simplement envie de lui parler, de t’assurer qu’elle n’a pas changé d’avis et qu’elle est bien là. » Il entra dans une cabine téléphonique. Il n’avait pas assez de monnaie et appela en P.C.V.

Le téléphone sonna une fois… deux… trois fois.

La téléphoniste intervint. « Je fais votre numéro, mais ça ne répond pas.

– Il y a sûrement quelqu’un. Essayez encore, s’il vous plaît.

– Bien, monsieur. »

La sonnerie continua, harcelante. À la cinquième fois, la téléphoniste revint en ligne. « Ça ne répond toujours pas, monsieur. Voulez-vous rappeler plus tard ?

– Mademoiselle, soyez gentille de vérifier le numéro. Etes-vous certaine d’avoir fait le 203 565 1313 ?

– Je vais le composer encore une fois, monsieur. »

Steve contemplait l’appareil dans sa main. Où pouvaient-ils donc être ? Si Sharon n’était pas venue, les Lufts avaient peut-être demandé aux Perry de garder Neil.

Non. Sharon lui aurait téléphoné si elle avait décidé de ne pas venir chez lui. À moins que Neil n’ait eu une nouvelle crise d’asthme… et s’il avait fallu le transporter d’urgence à l’hôpital ?

Cela n’aurait rien d’étonnant s’il avait entendu parler de l’exécution de Thompson à l’école.

Neil avait des cauchemars de plus en plus fréquents ces temps-ci.

Il était 19 h 29. Le train partait dans une minute. Il le manquerait s’il se mettait à téléphoner au docteur, à l’hôpital ou aux Perry, et devrait attendre quarante-cinq minutes avant le prochain.

La ligne était peut-être en dérangement à cause du mauvais temps. On ne s’en apercevait pas tout de suite, parfois.

Steve composa le numéro des Perry, puis changea d’idée. Il raccrocha, traversa la gare au pas de course. Dévalant quatre à quatre les escaliers qui menaient au quai, il monta dans le train au moment où les portes se refermaient.

Au même instant, un homme et une femme passaient devant la cabine téléphonique qu’il venait de quitter. La femme portait un long manteau gris déformé. Un foulard d’un bleu crasseux lui couvrait la tête. L’homme avait un bras passé autour d’elle. De l’autre main, il agrippait un gros sac de toile kaki.





9





Sharon regardait fixement les mains puissantes qui tenaient le revolver, les yeux fureteurs qui glissaient du salon aux escaliers et s’attardaient sur son corps.

« Que voulez-vous ? » murmura-t-elle. Au creux de son bras, elle sentait le corps de Neil agité de violents soubresauts. Elle resserra son étreinte, le pressa contre elle.

« Vous êtes Sharon Martin. » C’était une constatation. La voix était monocorde, sans inflexion. Sharon sentit une boule lui serrer la gorge. Elle fit un effort pour avaler. « Que voulez-vous ? » répéta-t-elle. Le léger sifflement continu dans la respiration de Neil… et si la peur lui donnait une de ses crises d’asthme ? Elle essaya de se montrer coopérative. « Je dois avoir quatre-vingt-dix dollars dans mon sac…

– Fermez-la. »

Le ton uniforme la glaça. L’inconnu laissa tomber le sac qu’il portait. C’était un grand sac de toile kaki, du genre sac de marin. Il fouilla dans sa poche et en tira une pelote de corde et un rouleau de larges bandes. Il les laissa tomber à côté d’elle. « Bandez les yeux du gosse et attachez-le, ordonna-t-il.

– Non ! Je ne peux pas faire ça !

– Vous feriez mieux de le faire ! »

Sharon baissa les yeux sur Neil. Il dévisageait l’homme. Ses yeux étaient vitreux, les pupilles énormes. Elle se souvint qu’après la mort de sa mère, il était resté dans un état de choc profond.

« Neil… je… » Comment l’aider, le rassurer ?

« Assieds-toi. » L’ordre s’adressait à Neil, tranchant. L’enfant leva un regard suppliant vers Sharon, et s’assit sans protester sur la dernière marche de l’escalier.

Sharon s’agenouilla à côté de lui. « Neil, n’aie pas peur. Je suis avec toi. » À mains tremblantes, elle saisit l’une des bandes et l’enroula autour de ses yeux, l’attachant derrière la tête.

Elle leva les yeux. L’inconnu fixait Neil. Le revolver était pointé sur lui. Elle entendit un déclic ; attira Neil contre elle, lui faisant un bouclier de son corps. « Non… non… pas ça. »

L’inconnu la regarda ; il abaissa lentement le revolver, le laissant pendre au bout de son bras. Il avait failli tuer Neil, pensa-t-elle. Il était prêt à le tuer.

« Attachez-le, Sharon. » Il y avait une sorte de familiarité dans le ton de commandement.

Les mains tremblantes, elle obéit. Elle attacha les poignets de l’enfant, essayant de serrer le moins possible pour ne pas couper la circulation. Et une fois les mains de l’enfant liées, elle les pressa entre les siennes.

L’homme passa derrière elle, coupa la corde avec son couteau. « Dépêchez-vous… attachez-lui les pieds. »

L’énervement perçait dans sa voix. Elle se hâta d’obéir. Les genoux de Neil tremblaient si fort qu’il avait du mal à garder les jambes jointes. Elle enroula la corde autour de ses chevilles et la noua.

« Bâillonnez-le !

– Il va s’étouffer, il est asthmatique… » La protestation mourut sur ses lèvres. Le visage de l’homme avait changé, il était plus pâle, tendu. Ses pommettes hautes battaient sous la peau tirée. Il était sur le point de perdre son sang-froid. Désespérément, elle bâillonna la bouche de Neil, laissant le tissu le plus lâche qu’elle put. Pourvu qu’il ne s’étrangle pas…

Une main la sépara brutalement de l’enfant. Elle tomba à la renverse. L’homme se penchait sur elle, enfonçait un genou dans son dos. Il lui tira les bras en arrière. La corde lui scia les poignets. Elle ouvrit la bouche pour se plaindre, sentit un tampon de tissu l’asphyxier. Il serra brutalement une bande de gaze sur sa bouche et ses joues, l’attacha derrière sa tête.

Elle ne pouvait plus respirer. S’il vous plaît… Non… Les mains glissaient sur ses cuisses, s’attardaient. Il lui joignait les jambes ; la corde mordit dans le cuir souple des bottes.

Elle se sentit soulevée. Sa tête retomba en arrière. Qu’allait-il faire d’elle ?

La porte d’entrée s’ouvrit. L’air froid et humide lui cingla le visage. Elle pesait soixante kilos, mais le ravisseur descendit à la hâte les marches glissantes du perron comme si elle était aussi légère qu’une plume. Il faisait si sombre. Il avait sans doute éteint les lumières de l’extérieur. Elle sentit ses épaules heurter quelque chose de froid, de métallique. Une voiture. Elle s’efforça d’inspirer profondément par le nez ; d’habituer ses yeux à l’obscurité. Il fallait garder les idées claires, ne pas s’affoler, réfléchir.

Le grincement d’une porte qu’on ouvre. Sharon se sentit tomber. Sa tête rebondit contre un cendrier ouvert. Ses genoux et ses chevilles encaissèrent le choc quand elle heurta le plancher. Il flottait une odeur de moisi. Elle était à l’arrière d’une voiture.

Elle entendit le crissement des pas s’éloigner. L’homme retournait dans la maison. Neil ! Qu’allait-il faire à Neil ? Sharon chercha de toutes ses forces à libérer ses mains. La douleur monta le long de ses bras. La corde pénétrait dans ses poignets. Elle revit la façon dont l’intrus avait regardé Neil, dont il avait relâché le cran de sécurité du revolver.

Les minutes passèrent. Je vous en prie, mon Dieu, je vous en supplie… Un bruit de porte. Le crissement des pas qui se rapprochent de la voiture. La porte avant droite qui s’ouvre. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité. Dans l’ombre, elle percevait sa silhouette. Il portait quelque chose… le sac de toile. Oh ! mon Dieu, Neil était dans le sac ! Elle en était sûre.

Il se penchait dans la voiture, jetait le sac sur le siège, le repoussait sur le plancher. Sharon entendit le son mat et sourd. Il allait blesser Neil. Il allait lui faire mal. La porte se refermait. Les pas faisaient le tour de la voiture. La porte du conducteur s’ouvrait, se refermait avec un bruit sec. Les ombres bougeaient. Elle entendait une respiration rêche. Il se penchait sur elle, la regardait.

Sharon sentit quelque chose tomber sur elle, quelque chose qui lui grattait la joue… une couverture ou un manteau. Elle bougea la tête, cherchant à se dégager du relent âcre, suffocant, de transpiration.

Le moteur ronfla. La voiture démarra.

Se concentrer sur les directions. Se souvenir de chaque détail. Plus tard, la police voudrait savoir. La voiture tournait à gauche dans la rue. Il faisait froid, si froid. Sharon frissonna et le tremblement resserra les nœuds, enfonça plus profondément les cordes dans ses jambes, ses bras, ses poignets. Ses membres protestaient. Arrête de bouger ! Reste calme ! Ne t’affole pas !

La neige. Il neigeait toujours, il y aurait des traces pendant un certain temps. Mais non. Il y avait trop de neige fondue mêlée aux flocons. Elle l’entendait sur les vitres. Où allaient-ils ?

Le bâillon. Elle suffoquait. Respirer lentement par le nez. Neil. Comment respirait-il dans le sac ? Il devait étouffer.

La voiture accéléra. Où les emmenait-il ?





10





Roger Perry jetait un regard distrait par la fenêtre du salon sur Driftwood Lane. Il faisait un temps de chien et c’était bon d’être à la maison. Il était rentré depuis un quart d’heure et la neige tombait de plus en plus fort.

Bizarre, toute la journée un sentiment d’appréhension l’avait rongé. Glenda n’était pas bien depuis deux semaines. C’était ça. Il s’amusait souvent à lui dire qu’elle faisait partie de ces femmes qui embellissent à chacun de leurs anniversaires. Ses cheveux, aujourd’hui d’un beau gris argenté, mettaient en valeur des yeux couleur de bleuet et un teint ravissant. Elle avait la taille 44 quand les garçons étaient petits, mais il y a dix ans elle avait minci jusqu’au 38. « Pour faire bonne figure sur mes vieux jours », plaisantait-elle. Mais, ce matin, en lui portant son café au lit, il avait remarqué à quel point elle était pâle, combien son visage avait maigri. Il avait téléphoné au docteur de son bureau et tous deux avaient convenu que c’était l’exécution de mercredi qui la tourmentait. Son témoignage avait contribué à faire condamner le jeune Ronald Thompson.

Roger secoua la tête. C’était une histoire atroce. Atroce pour ce malheureux garçon, pour tous ceux qui y étaient impliqués. Steve… le petit Neil… la mère de Thompson… Glenda. Glenda ne supportait pas cette épreuve. Elle avait eu un infarctus tout de suite après avoir témoigné au procès. Roger repoussa la pensée qu’une seconde attaque pouvait être mortelle. Glenda n’avait que cinquante-huit ans. Maintenant que les garçons étaient partis, il voulait vivre ces années avec elle. Il en était incapable sans elle.

Il était heureux qu’elle ait enfin accepté de prendre une femme de ménage. Mme Vogler devait commencer demain matin et viendrait tous les jours de 9 heures à 13 heures. Ainsi, Glenda pourrait se reposer sans se soucier de la maison.

Il se retourna en entendant Glenda entrer dans la pièce. Elle portait un petit plateau.

« J’allais le faire, protesta-t-il.

– Ça ne fait rien. Tu as l’air d’en avoir besoin. » Elle lui tendit un whisky et se tint affectueusement à ses côtés devant la fenêtre.

« J’en ai besoin, en effet. Merci, chérie. » Il remarqua qu’elle buvait un coca. Si Glenda ne prenait pas un verre de whisky avec lui, cela ne signifiait qu’une seule chose. « Tu as eu mal, aujourd’hui ? » Ce n’était pas une question.

« Un peu.

– Combien de trinitrines as-tu pris ?

– Seulement deux. Ne t’inquiète pas, je vais bien. Oh ! regarde ! C’est bizarre !

– Quoi ? » Ne change pas de sujet, pensa Roger.

« La maison de Steve. Les lumières de l’extérieur sont éteintes.

– Voilà pourquoi elle me semblait si sombre », remarqua Roger. Il s’arrêta. « Pourtant, je mettrai ma main au feu qu’elles étaient allumées quand je suis rentré.

– Je me demande qui a pu éteindre. » Glenda était troublée. « Dora Lufts est si nerveuse. Tu devrais peut-être y faire un saut…

– Oh ! je ne peux pas faire ça, chérie ! Je suis sûr qu’il y a une explication très simple. »

Elle soupira. « Je suppose. C’est seulement que… eh bien, tout ce qui est arrivé… m’obsède tellement ces temps-ci.

– Je sais. » Il passa un bras réconfortant autour de ses épaules, sentit la tension de tout son corps. « Assieds-toi et détends-toi…

– Attends, Roger. Regarde ! » Elle se pencha en avant. « Il y a une voiture qui sort de chez Steve. Les phares ne sont pas allumés. Je me demande qui…

– Maintenant, arrête de te demander et viens t’asseoir. » Le ton de Roger était ferme. « Je vais chercher du fromage.

– Le brie est sur la table. » Ignorant la pression affectueuse de la main de Roger sur son coude, Glenda chercha ses lunettes dans sa longue jupe molletonnée. Les glissant sur son nez, elle se pencha à nouveau et observa attentivement le contour sombre et calme de la maison d’en face. Mais la voiture qu’elle avait vue sortir de l’allée des Peterson avait déjà dépassé la fenêtre et disparaissait au bout de la rue, dans la neige tourbillonnante.





11





« Après tout, demain est un autre jour. » Accroupie sur la dernière marche de l’escalier, un soupçon d’espoir dans la voix, Scarlett O’Hara murmurait les derniers mots, et la musique s’amplifia en crescendo tandis que la dernière image du film se dissipait dans une longue vue de Tara.

Marian Vogler soupira. La musique mourut lentement et les lumières de la salle se rallumèrent. On ne fait plus de film comme ça, pensa-t-elle. Elle ne voudrait jamais voir aucune suite à Autant en emporte le vent. Ça ne pourrait être qu’une déception.

Elle se leva à contrecœur. Il était temps de revenir sur terre. Son visage avenant, parsemé de taches de rousseur, reprit peu à peu son expression préoccupée tandis qu’elle remontait l’allée vers la sortie.

Chacun des enfants avait besoin de nouveaux vêtements. Dieu merci, Jim avait fini par accepter qu’elle prenne cette place de femme de ménage.

Il pouvait s’arranger pour se faire conduire à l’usine et lui laisser la voiture. Elle déposerait les enfants à l’école et aurait le temps de faire le ménage chez elle avant d’aller chez les Perry. Elle commençait demain. Ça la rendait un peu nerveuse. Elle n’avait pas travaillé depuis douze ans… depuis la naissance du petit Jim. Mais s’il y a une chose qu’elle savait, c’était comment briquer une maison.

Elle quitta la chaleur du cinéma pour le froid mordant de ce soir de mars. Frissonnant, elle tourna à droite et marcha d’un pas vif. De minuscules gouttes de neige fondue mêlées à la neige lui piquaient le visage et elle se blottit dans le col de fourrure râpée de son manteau.

Elle avait laissé la voiture dans le parking derrière le cinéma. Dieu soit loué, ils avaient décidé de dépenser l’argent pour la faire réparer. Elle avait huit ans, mais la carrosserie était encore bonne et, comme le disait Jim, mieux valait dépenser quatre cents dollars pour la faire remettre en état que d’acheter une mauvaise occasion pour le même prix.

Marian avait marché si vite qu’elle précédait de loin la foule qui sortait du cinéma. Impatiente, elle se hâta dans le parking. Jim avait promis de préparer le dîner et elle avait faim.

Mais cela lui avait fait du bien de sortir. Il avait senti qu’elle était déprimée et lui avait dit : « Trois dollars, c’est ni la fortune ni la ruine, et je m’occuperai des enfants. Amuse-toi bien, mon chou, et t’en fais pas pour l’argent. »

Ses paroles résonnaient encore aux oreilles de Marian pendant qu’elle ralentissait le pas en fronçant les sourcils. Elle était sûre d’avoir garé la voiture par là, à droite. Elle se souvenait d’avoir vu la publicité dans la vitrine de la banque, celle qui disait : « Nous disons oui à votre emprunt. » Tu parles, pensa-t-elle. Oui, si tu n’en as pas besoin, non si tu en crèves.

Elle avait garé la voiture par là. Elle l’avait garée là. Elle pouvait voir la vitrine de la banque, éclairée à présent, la publicité visible même à travers la neige.

Dix minutes plus tard, Marian appelait Jim du poste de police. Refoulant les larmes de colère et de désespoir qui se pressaient dans sa gorge, elle hoqueta : « Jim… Jim… non… je vais bien… mais Jim, il y a un… un salaud qui nous a volé la voiture. »





12





La neige tombait de plus en plus dru. Tout en conduisant, il étudia une fois de plus son plan. À cette heure, on avait dû s’apercevoir de la disparition de la voiture. La femme avait sans doute parcouru une partie du parking pour s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée d’endroit. Ensuite, elle avait appelé la police ou téléphoné chez elle. Le temps qu’on envoie un message radio aux voitures de patrouille, il serait hors de portée de ces fouineurs de flics du Connecticut.

D’ailleurs, qui pouvait s’intéresser à ce tas de ferraille ? Les flics eux-mêmes n’en reviendraient pas quand ils entendraient un appel pour une voiture volée de deux cents dollars.

Avoir Sharon Martin pour lui seul ! Sa peau en luisait d’excitation. Il se souvint de la bouffée de chaleur qui l’avait envahi quand il l’avait attachée. Elle était très mince, mais la courbe de ses cuisses et de ses hanches était douce. Il s’en était aperçu à travers l’épaisse jupe de laine. Elle avait eu l’air hostile et épouvanté quand il l’avait portée à la voiture, mais il était sûr qu’elle avait délibérément blotti sa tête contre lui.

Il avait pris l’autoroute du Connecticut, puis l’autoroute sud River Parkway et ensuite celle de Cross County en direction de l’autoroute Henry Hudson. Il se sentait en sécurité sur les routes à grande circulation. Mais, plus il approchait du périphérique West Side vers le centre de Manhattan, plus il prenait du retard. Supposons, supposons seulement qu’ils soient déjà en train de rechercher la voiture !

Les autres conducteurs roulaient lentement. Les imbéciles ! Ils avaient peur des routes glissantes, peur de prendre des risques. Et ils le retardaient, lui créaient des ennuis. Le battement vibrait sous sa pommette. Il le sentit s’accélérer, pressa son doigt dessus. Il avait espéré arriver à la gare au plus tard à 19 heures, avant que ne s’écoule le flot des voyageurs de banlieue. Ils seraient passés inaperçus.

Il était 19 h 10 quand il avait quitté le périphérique du West Side sur la Quarante-sixième rue. Il longea un demi-bloc à l’est, et vira rapidement dans une impasse qui aboutissait à un entrepôt. Là, il n’y avait pas de gardien et il en avait pour une minute à peine.

Il stoppa la voiture, éteignit les phares. Une neige poudreuse, fine, lui piqua les yeux et la figure quand il ouvrit la porte. Froid. Il faisait diablement froid.

Ses yeux perçants firent le tour du parking. Tout était sombre. Satisfait, il tendit la main à l’arrière de la voiture et attrapa le manteau qu’il avait jeté sur Sharon. Il sentit sur lui l’éclat foudroyant de ses yeux. Avec un petit rire, il sortit son minuscule appareil photo et prit un instantané. Le flash aveugla la jeune femme. Il tira ensuite de sa poche intérieure une lampe électrique, allongea la main tout au fond de la voiture, et alluma.

Il fit jouer l’étroit pinceau lumineux dans les yeux de Sharon, le balayant à deux centimètres de son visage, de haut en bas, jusqu’à ce qu’elle ferme les paupières et tente de détourner la tête.

C’était bon de la taquiner. Avec un ricanement bref, muet, il la saisit par les épaules et la mit à plat ventre. Quelques rapides coups de couteau tranchèrent les cordes de ses poignets et de ses chevilles. Un faible soupir, étouffé par le bâillon, un tremblement de tout le corps…

« Ça fait du bien, n’est-ce pas, Sharon ? murmura-t-il. À présent, je vais ôter le bâillon. Un seul cri, et le gosse y passe. Compris ? »

Il n’attendit pas son signe d’acquiescement pour couper le tissu noué derrière sa tête. Sharon recracha le tampon de gaze. Elle retint à peine un gémissement. « Neil… Je vous en supplie… » Son murmure était presque inaudible. « Il va étouffer…

– Ça dépend de vous. » L’inconnu la fit sortir et la soutint debout près de la voiture. Sharon perçut vaguement la neige sur sa figure. Elle était trop étourdie. Ses bras et ses jambes étaient rompus. Elle chancela, sentit qu’il la retenait rudement.

« Mettez ça. » La voix était différente à présent… pressée.

Elle tendit la main, toucha un tissu rugueux, graisseux… le manteau qu’il avait jeté sur elle. Elle leva le bras. L’homme lui enfila une manche, puis l’autre.

« Mettez ce foulard. »

Il était si sale. Elle essaya de le plier. Il était trop épais, en laine. Ses doigts arrivèrent tant bien que mal à le nouer sous le menton.

« Retournez dans la voiture. Plus vite nous irons, plus vite le gosse sera libéré du bâillon. » Il la poussa brutalement sur le siège avant. Le sac de toile kaki était par terre. Elle trébucha, tâchant de ne pas le heurter avec ses bottes. Penchée en avant, elle parcourut le sac de ses mains, sentit le contour de la tête de Neil.

La corde n’était pas attachée. Au moins, Neil avait de l’air. « Neil, Neil, je suis là, tout ira bien, Neil… »

L’avait-elle senti bouger ? Ô mon Dieu, faites qu’il ne s’étouffe pas !

L’inconnu fit vivement le tour de la voiture, monta à la place du conducteur, tourna la clé de contact. La voiture démarra prudemment.

Nous sommes dans le centre ! Cette constatation surprit Sharon, l’aida à reprendre ses esprits. Elle devait rester calme. Elle devait faire tout ce qu’ordonnait l’homme. La voiture approchait de Broadway. Elle voyait l’horloge de Times Square. 19 h 20… Il n’était que 19 h 20.

La veille à cette heure-ci, elle venait juste de rentrer de Washington. Elle avait pris une douche, mis des côtelettes de mouton sur le feu et ouvert une bouteille de chablis. Elle était fatiguée et tendue et voulait se reposer avant d’écrire son article

Et elle pensait à Steve ; combien elle avait souffert de ne pas le voir pendant ces trois semaines de séparation.

Il avait téléphoné. Le son de sa voix lui avait procuré un étrange mélange de plaisir et d’angoisse. Mais il avait été bref, presque impersonnel. « Hello… je voulais seulement m’assurer que tu étais bien rentrée. Il paraît qu’il fait un temps détestable à Washington et que ça vient vers nous. Je te retrouverai au studio. » Il s’était tu et avait ajouté : « Tu m’as manqué. N’oublie pas que tu restes avec nous ce soir. »

Elle avait raccroché, encore plus impatiente de le revoir après lui avoir parlé ; et, néanmoins, elle se sentait déprimée et inquiète. Que désirait-elle en fait ? Qu’allait-il penser en rentrant à la maison et en découvrant qu’ils n’étaient pas là ? Oh ! Steve !

Ils s’arrêtèrent à un feu rouge sur la Sixième avenue. Une voiture de patrouille arrivait à leur hauteur. Sharon dévisagea le jeune conducteur qui repoussait sa casquette sur son front. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre et leurs yeux se croisèrent. La voiture démarra. Elle garda les yeux fixés sur le policier, voulant le forcer à la regarder, à se rendre compte que quelque chose n’allait pas.

Elle sentit un objet pointu lui entrer dans les côtes et tourna la tête. L’inconnu tenait son couteau à la main.

« Si jamais on nous suit, vous le prenez en premier. J’ai tout mon temps pour le gosse. »

Il avait un ton neutre, glacial. La voiture de patrouille était juste derrière eux. Le gyrophare s’était mis à clignoter. La sirène mugit. « Non ! s’il vous plaît… » D’un coup d’accélérateur, elle les dépassa et disparut au bloc suivant.

Ils descendirent la Cinquième avenue. Il y avait très peu de piétons. Il faisait trop mauvais, trop froid, pour marcher dans New York.

La voiture vira à gauche sur la Quarante-quatrième rue. Où les emmenait-il ? La Quarante-quatrième était une impasse. Elle s’arrêtait devant Grand Central. L’ignorait-il ?

L’homme passa deux blocs, jusqu’à Vanderbilt Avenue et prit à droite. Il se gara près de l’entrée de l’hôtel Biltmore, juste en face de la gare.

« On est arrivés, prononça-t-il à voix basse. Nous allons rentrer dans la gare. Vous marcherez près de moi. Ne tentez rien. Je vais porter le sac, et si quelqu’un nous remarque, j’y enfonce le couteau. » Il observait Sharon. Ses yeux luisaient à nouveau. Le battement palpitait sur sa joue. « Compris ? »

Elle hocha la tête. Neil l’entendait-il ?

« Attendez une minute. » Il l’examinait. Il plongea la main dans la boîte à gants et en sortit une paire de lunettes noires. « Mettez ça. »

Il ouvrit la porte, jeta un regard autour de lui et sortit rapidement. La rue était déserte. Seuls quelques taxis stationnaient devant la gare. Personne pour les voir ou faire attention à eux.

Il va nous faire prendre un train, pensa Sharon. Nous serons à des kilomètres avant que l’on commence à nous rechercher.

Elle sentit une douleur cuisante dans sa main gauche. La bague ! La pierre de lune que Steve lui avait offerte pour Noël… Elle s’était tournée sur le côté quand il lui avait attaché les mains. La monture ancienne en or lui avait entaillé le doigt. Presque sans y penser, Sharon fit glisser l’anneau. Elle eut juste le temps de le glisser à moitié dans le coussin du siège avant que la porte ne s’ouvrît.

Elle vacilla sur le trottoir glissant. L’homme agrippa son poignet d’une main et inspecta l’intérieur de la voiture. Il se pencha, ramassa le bâillon qu’il avait ôté de sa bouche, les cordes coupées. Sharon retint sa respiration. Mais il ne remarqua pas la bague.

Il se baissa, souleva le sac de marin, tira sur la corde et noua les deux bouts. Neil allait étouffer dans ce sac fermé.

« Regardez. » Elle fixa des yeux la lame à peine camouflée dans la large manche du pardessus. « Elle est pointée sur le cœur du gosse. Faites un geste et c’est pour lui. »

« Allons-y. » Son autre main posée sur son coude, il la força à traverser la rue à ses côtés. Ils formaient l’image d’un couple que le froid presse vers la gare, indéfinissable, anonyme, dans de pauvres vêtements usagés, avec un sac de toile pour tout bagage.

Même derrière les lunettes noires, les lumières de la gare firent ciller Sharon. Ils étaient dans la galerie supérieure qui surplombe le hall principal. Il y avait un kiosque à journaux à quelques pas sur leur gauche. Le vendeur leur jeta un regard indifférent. Ils descendirent au premier niveau. L’énorme affiche Kodak attira l’attention de Sharon. Elle disait : « Capturez la beauté là où vous la trouvez. »

Elle retint un rire nerveux. Capturez ? Capturez ? L’horloge. La fameuse horloge au-dessus du bureau de renseignements au milieu de la gare. On la voyait mal maintenant que l’on avait construit les guichets de la Caisse d’épargne. Sharon avait lu quelque part que lorsque les six lumières rouges au bas de l’horloge se mettaient à clignoter, elles indiquaient une urgence aux forces de police privée de Grand Central. Que penseraient-ils s’ils savaient ce qui se passait à cette minute même ?

Il était 19 h 29. Steve prenait le train de 19 h 30. Il était ici en ce moment… dans un train, dans cette gare, un train qui l’emmènerait dans une minute. Steve, avait-elle envie de hurler… Steve…

Les doigts d’acier s’enfoncèrent dans son bras. « Par ici. » Il la forçait à descendre l’escalier vers le niveau inférieur. L’heure de pointe était passée. Il n’y avait pas grand monde au niveau principal… il y en avait encore moins dans l’escalier. Si elle tentait de tomber… d’attirer l’attention sur eux ? Non… elle ne pouvait pas prendre ce risque, pas avec le bras de fer qui entourait le sac, pas avec le couteau prêt à plonger dans Neil…

Ils avaient atteint le niveau inférieur. Vers la droite, elle apercevait l’entrée de l’Oyster Bar. Elle y avait retrouvé Steve pour un rapide déjeuner le mois dernier. Assis au bar, ils avaient commandé deux potages aux huîtres bien chauds… Steve, trouve-nous, viens à notre secours…

Elle se sentit poussée vers la gauche. « Par ici maintenant… pas si vite… » Voie 112. Le panneau indiquait : « Mount Vernon 20 h 10. » Un train venait juste de partir. Pourquoi allait-il là ?

À gauche de la rampe qui descendait sur la voie, Sharon remarqua une misérable vieille femme. Elle tenait à la main un sac à provisions et était attifée d’une veste d’homme sur une jupe de laine en loques. Des bas de coton épais lui retombaient sur les jambes. La femme la regardait fixement. Relevait-elle quelque chose d’anormal ?

« Avancez… »

Ils descendaient la rampe vers le quai 112. Leurs pas résonnaient, bruit métallique sur les marches de fer. Le murmure des voix s’estompait, un courant d’air froid et humide balayait la chaleur de la gare.

Le quai était désert.

« Par ici. » Il la forçait à marcher plus vite, à contourner le bout du quai, là où se terminait la voie ferrée, à descendre une seconde rampe. De l’eau ruisselait tout près. Où allaient-ils ? Les verres noirs l’empêchaient de bien y voir. Des vibrations rythmées… une pompe… un compresseur… ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la gare… très loin sous terre. Qu’allait-il faire d’eux ? Elle entendait le grondement sourd des trains… il devait y avoir un tunnel pas très loin.

Le sol continuait à descendre. Le passage s’élargissait. Ils se trouvaient dans un endroit grand comme la moitié d’un terrain de football ; un endroit rempli de tuyaux énormes, de conduits, de moteurs ronflants. Sur la gauche, à environ cinq ou six mètres, s’élevait un escalier étroit.

« Montez… vite ! » Il respirait avec difficulté à présent. Elle l’entendait haleter derrière elle. Elle grimpa l’escalier, comptant inconsciemment les marches… dix… onze… douze… Elle était sur un petit palier face à une grosse porte métallique.

« Poussez-vous. » Elle sentit la lourdeur de son corps contre elle et eut un mouvement de recul. Il posa le sac et lui jeta un bref coup d’œil. Dans la faible lumière, les gouttes de sueur luisaient sur son front. Il sortit une clé, l’introduisit dans la serrure. Un grincement, et la poignée tourna. Il ouvrit la porte, la poussa devant lui. Elle l’entendit grogner en soulevant à nouveau le sac de toile. La porte se referma sur eux. Dans la froideur humide de l’obscurité, elle entendit le déclic d’un interrupteur.

Une demi-seconde, et un néon poussiéreux clignota au-dessus de leurs têtes.

Sharon parcourut des yeux la pièce repoussante de saleté. Des éviers pleins de rouille, une cage de planches clouées, un lit de camp affaissé, un cageot retourné, une vieille valise noire par terre.

« Où sommes-nous ? Que nous voulez-vous ? » Sa voix n’était qu’un murmure mais elle résonna dans ce cachot.

Son ravisseur ne répondit pas. La bousculant, il se rua sur le lit de camp, y déposa le sac de marin et fléchit les bras. Tombant à genoux, Sharon s’acharna sur la corde du sac.

Elle parvint enfin à la dénouer, sépara les bords du sac, les rabattit, cherchant le petit corps recroquevillé. Elle libéra la tête de Neil. Saisissant des deux mains le bâillon, elle le tira sous le menton.

Neil suffoqua, cherchant l’air, pantelant, hoquetant. Elle entendit le sifflement de sa respiration, perçut les sursauts de sa poitrine. La tête de l’enfant au creux de son bras, elle s’apprêtait à tirer sur le bandeau qui lui couvrait les yeux.

« Laissez ça. » L’ordre était tranchant, brutal.

« Je vous en prie, s’écria-t-elle. Il est malade… il va avoir une crise d’asthme. Ayez pitié de lui. »

Elle leva les yeux et se mordit les lèvres, retenant un cri.

Au-dessus du lit de camp, trois immenses photos étaient épinglées sur le mur.

Une jeune femme qui courait, les mains tendues en avant ; elle regardait derrière son épaule, la terreur peinte sur son visage… la bouche tordue en un hurlement.

Une femme blonde, étendue près d’une voiture, les jambes repliées sous elle.

Une très jeune fille aux cheveux noirs, une main posée sur sa gorge, un regard de détachement étonné dans ses yeux fixes.





13





Longtemps auparavant, Lally avait été institutrice dans le Nebraska. Le jour où elle s’était retrouvée à la retraite et seule, elle avait voulu visiter New York. Elle n’était jamais revenue chez elle.

Le soir de son arrivée à Grand Central Station fut le tournant de sa vie. Désorientée, apeurée, elle avait traversé l’immense hall de gare, son unique valise à la main ; elle avait levé les yeux et s’était arrêtée. Elle était sans doute l’une des seules personnes à avoir immédiatement remarqué que le ciel de la grande voûte avait été peint à l’envers. Les étoiles situées à l’orient étaient à l’occident.

Elle avait éclaté de rire, ses lèvres entrouvertes sur deux énormes dents de devant. Les gens avaient tourné la tête dans sa direction, et avaient rapidement poursuivi leur chemin. Leur réaction l’avait enchantée. Chez elle, si on avait vu Lally lever les yeux au ciel et éclater de rire toute seule, toute la ville en aurait parlé le lendemain.

Elle avait mis sa valise à la consigne et était montée se débarbouiller dans les toilettes pour femmes du niveau principal. Après avoir défroissé sa vieille jupe de laine marron, boutonné son gros cardigan, elle s’était peigné, mouillant et aplatissant ses cheveux courts et gris autour de son large visage au menton fuyant.

Pendant les six heures suivantes, Lally avait exploré la gare, prenant un plaisir enfantin à regarder les mouvements affairés et pressés de la foule. Elle avait mangé au bar de l’un des petits snacks bon marché, fait du lèche-vitrines dans les galeries qui menaient aux hôtels et avait fini par s’installer dans la salle d’attente principale.

Fascinée, elle avait regardé une jeune femme allaiter son bébé affamé, contemplé un jeune couple passionnément enlacé, suivi une partie de cartes que disputaient quatre joueurs.

La foule diminuait, enflait, diminuait, sous les signes du zodiaque. Il était presque minuit lorsqu’elle remarqua un groupe installé là depuis un bon bout de temps. Six hommes et une toute petite femme à tête d’oiseau qui parlaient avec une familiarité propre aux vieux amis.

La femme s’était aperçue qu’elle les observait et elle s’était dirigée vers elle. « Tu es nouvelle ici ? » Sa voix était rauque mais aimable. Un peu plus tôt, Lally l’avait vue prendre un journal dans une poubelle.

« Oui, dit-elle.

– Tu sais où aller ? »

Lally avait réservé une chambre dans une auberge de jeunesse, mais une sorte d’instinct l’avait fait mentir. « Non.

– Tu viens d’arriver ?

– Oui.

– Tu as de l’argent ?

– Pas beaucoup. » Autre mensonge.

« Bon. T’en fais pas. On va te montrer. On est des habitués. » Du bras, elle désignait le groupe derrière elle.

« Vous habitez près d’ici, alors ? » avait demandé Lally.

Un sourire avait lui bizarrement dans les yeux de la femme, découvrant une rangée de dents gâtées. « Non, nous habitons ici. Je m’appelle Rosie Bidwell. »

Tout au long de ses soixante-deux tristes années, Lally n’avait jamais eu de véritable amie. Ce que changea Rosie Bidwell. Très vite Lally fut acceptée comme l’une des leurs. Elle se débarrassa de sa valise et, comme Rosie, fourra tout ce qu’elle possédait dans des sacs à provisions. Elle apprit les coutumes… se nourrir pour presque rien dans les libres-services, prendre une douche de temps en temps dans les bains publics de Greenwich Village, dormir dans les asiles, ou dans les hôtels à un dollar la nuit, ou encore au centre de l’armée du salut.

Ou… dans sa pièce à Grand Central.

C’était le seul secret que Lally n’avait pas confié à Rosie. Exploratrice infatigable, elle s’était familiarisée avec chaque coin de sa gare. Elle montait les escaliers derrière les portes orange des quais et se promenait dans la zone sombre et caverneuse entre le sol du niveau supérieur et le plafond du niveau inférieur. Elle avait découvert l’escalier dérobé qui reliait les deux toilettes pour dames, et quand celle du bas était fermée pour réparations, elle se glissait souvent dans cet escalier et passait la nuit là, à l’insu de tout le monde.

Elle s’amusait même à marcher le long de la voie ferrée du tunnel, sous Park Avenue, aplatie contre la paroi de béton quand un train passait en rugissant, partageant des miettes de nourriture avec les chats affamés qui rôdaient dans le tunnel.

Mais un endroit la fascinait plus particulièrement dans les profondeurs de la gare ; les gardes l’appelaient Sing Sing. Au milieu des compresseurs, aérateurs, conduits de ventilation, générateurs qui trépidaient, grinçaient, gémissaient, on avait l’impression de faire partie du vrai battement de cœur de la gare. La porte sans inscription en haut de l’étroit escalier de Sing Sing l’intriguait. Avec circonspection, elle l’avait fait remarquer à l’un des gardes qui était devenu un bon ami. Rusty avait répondu que ce n’était qu’un misérable trou qu’on utilisait autrefois pour faire la vaisselle de l’Oyster Bar et qu’elle n’avait rien à faire là-dedans. Mais elle l’avait embêté jusqu’à ce qu’il lui montre la pièce.

L’endroit l’avait ravie. Les murs et le plafond lépreux, l’odeur de moisi, ne l’incommodaient pas. La pièce était grande. La lumière et les éviers fonctionnaient. Il y avait même un petit placard avec un cabinet de toilette. Elle avait immédiatement su que cet endroit comblerait le seul besoin qui lui restait, celui d’une intimité occasionnelle et totale.

« Chambre et bains, avait-elle dit. Rusty, laisse-moi dormir ici. »

Il avait eu l’air abasourdi. « Pas question ! On me foutrait à la porte. » Mais elle l’avait harcelé tant et si bien qu’il lui avait permis d’y passer une nuit. Puis, un jour, elle s’était arrangée pour lui dérober la clé quelques heures et elle en avait fait faire un double en cachette. Quand Rusty avait pris sa retraite, elle avait fait de cette pièce, sa pièce.

Petit à petit, Lally y avait transporté quelques affaires, un vieux lit de camp délabré, un matelas défoncé, un cageot.

Elle s’était mise à y séjourner régulièrement. C’était ce qu’elle préférait au monde, dormir dans le ventre obscur de Grand Central, recroquevillée au plus profond de sa gare, entendre le rugissement sourd et le roulement des trains diminuer à mesure qu’avançait la nuit, pour s’amplifier à nouveau dans le matin glacial.

Parfois, couchée là, elle se souvenait du Fantôme de l’Opéra qu’elle enseignait à ses élèves. « Et, sous ce bel Opéra doré, il y avait un autre monde, leur disait-elle, un monde noir et mystérieux, un monde de souterrains, d’égouts, et d’humidité, où un homme pouvait se dérober au monde entier. »

Le seul nuage à l’horizon, sa seule crainte, était qu’un jour on démolisse la gare. Quand le Comité pour la protection de Grand Central avait organisé la manifestation, Lally était restée inaperçue dans un coin, mais elle avait applaudi à tout rompre lorsque des