Main La Nuit Des Longs Couteaux

La Nuit Des Longs Couteaux

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6 heures du matin, le 30 juin 1934. La pension tranquille de BadWiessee où dorment les chefs des Sections d'assaut est cernée. Lesfidèles de Hitler, sa force de frappe, ses compagnons des temps decombat, sont désormais des hommes à abattre. Hitler en personne dirigece règlement de comptes, l'arme au poing. Dans la nuit du 29 au 30 juin, dans la chaude journée d'été qui suit, les exécutions, les assassinatsse multiplient dans toute l'Allemagne. Ernst Röhm, le chef d'état-majorde la SA, l'allié des heures sombres, l'homme que le Führer tutoyait, en est la plus illustre victime. Heure par heure, Max Gallo restitue cette " Nuit des longs couteaux " qui vit triompher les SS et s'établirdéfinitivement la dictature nazie. Interrogeant archives et témoins,retournant sur les lieux de l'action, il restitue l'atmosphèred'angoisse et de terreur, il éclaire les rivalités, les calculspolitiques, les trahisons qui ont conduit à cette purge meurtrière. Unrécit qui démonte le mécanisme infernal du IIIe Reich. Biographie de l'auteur Né en 1932, Max Gallo est historien, romancier et homme politique. Il a été éditorialiste à L'Express, directeur de la rédaction du Matin deParis, et il intervient régulièrement sur les ondes de France Culture.Ses nombreux ouvrages d'histoire, de fiction et de réflexion politiqueont connu un grand succès. Il est membre de l'Académie française depuisle 31 mai 2007.
Year:
2012
Language:
french
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1

La Nuit du Renard

Year:
2014
Language:
french
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2

La Nuit des libertés

Language:
french
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MAX GALLO





LA NUIT DES LONGS COUTEAUX





DU MEME AUTEUR



Chez le même éditeur :

ROMANS



Le cortège des vainqueurs, 1972

Un pas vers la mer, 1973



HISTOIRE. ESSAIS



La grande peur de 1989, 1966

Gauchisme, réformisme et révolution, 1968

Histoire de l'Espagne franquiste, 1969

La nuit des longs couteaux, 1970

Tombeau pour la Commune, 1971



En collaboration avec Martin Gray

Au nom de tous les miens, 1971



Chez d'autres éditeurs :

L’Italie de Mussolini, Perrin, 1964

L'affaire d’Ethiopie, Le Centurion, 1967

Maximilien Robespierre, Perrin, 1968

Cinquième colonne 1930-1940, Pion, 1970





MAX GALLO





LA NUIT DES LONGS COUTEAUX



30 juin 1934





Sélectionné par le CLUB POUR VOUS - HACHETTE





SOMMAIRE



AVERTISSEMENT ............................................................................................ 9



PROLOGUE..................................................................................................... 10



PREMIÈRE PARTIE



LA NUIT RHÉNANE



1. Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen, entre 14 heures et 21 heures ... 20



2. Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 21 h 30… 33



3. Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 22 heures... 50



4. Vendredi 29 juin. Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 22 h 30… 58



5. Vendredi 29 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 23 heures ... 74



6. Samedi 30 juin 1934.Godesberg. Hôtel Dreesen.Vers 0 heure... 88



DEUXIÈME PARTIE



CE MOIS QUI MEURT EN CE JOUR QUI COMMENCE



1. Samedi 30 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen. 1 heure... 93



2. Samedi 30 juin 1934. Godesberg. Hôtel Dreesen. 1 h 15 ... 102



3. Samedi 30 juin 1934. Route de Godesberg & Bonn-Hangelar 1 h 30... 109



4. Samedi 30 juin 1934. Aéroport de Bonn-Hangelar : 1 h 45… 117



5. Samedi 30 juin 1934. Aéroport de Bonn-Hangelar : 1 h 30… 126



6. Samedi 30 juin 1934. En vol au-dessus de Taunus : 2 h 30… 142



7. Samedi 30 juin 1934. En vol au-dessus d'Augsbourg : 3 h 30... 157



TROISIÈME PARTIE



« JUSQU'; A BRULER LA CHAIR VIVE »



1. Samedi 30 juin 1934. Munich. Entre 4 heures et 6 heures… 161



2. Samedi 30 juin 1934. Bad Wiessee, pension Hauselbauer, 6 h 30 ... 166



3. Samedi 30 juin 1934. Berlin, dans la matinée... 174



4. Samedi 30 juin 1934. Munich, 10 heures - 20 heures ... 187



5. Samedi 30 juin 1934. Munich, Gleiwitz, Breslau, Brème... 195



6. Samedi 30 juin 1934. Berlin. Fin de l'après-midi ... 199



7. Nuit du samedi 30 juin 1934. Du dimanche 1" juillet au lundi 2 juillet,

vers 4 heures du matin… 206



ÉPILOGUE … 215



« CETTE FOIS, NOUS ALLONS LEUR RÉGLER LEUR COMPTE »



ANNEXES … 234



1. Extraits du discours du ministre d'Etat et chef d'état-major Ernst Rœhm au corps diplomatique et à la presse étrangère à Berlin, le 18 avril 1934 ... 234



2. Extraits du discours prononcé par le chancelier Hitler devant le Reichstag à l'Opéra Krool le 13 juillet 1934 à 20 heures... 237



Bibliographie ... 247

Photos … 250





« La nuit a été singulière : où nous dormions, Nos cheminées étaient renversées par le vent, Et dit-on, furent entendues des lamentations Dans l'air, avec d'étranges cris de mort, Et qui prophétisaient en terribles accents D'horribles rébellions, confus événements, nouvellement éclos pour des époques noires. »



Lennox in Macbeth II, 3 trad. de P.J. Jouve Club français du livre.



« Comment ne point penser à Richard le Troisième ?

Jamais depuis le temps de Lancastre et Tudor,

Jamais on n'avait vu la même Hitoire de flamme et de mort »



Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d'Arturo Ui.





« On ne cachait pas que, cette fois, la révolution devrait être sanglante ; on parlait pour la désigner de la Nuit des longs couteaux. »



Adolf Hitler, le 13 juillet 1934.



« J'étais responsable de la nation allemande et, en conséquence c'est moi qui, pendant vingt-quatre heures, étais à moi seul, le Justicier suprême du peuple allemand.



Dans tous les temps et ailleurs, on a décimé les mutins... J'ai donné l'ordre de fusiller les principaux coupables et j'ai donné l'ordre aussi de cautériser les abcès de notre empoisonnement intérieur et de l'empoisonnement étranger jusqu'à brûler la chair vive... »



Adolf Hitler, le 13 juillet 1934.



« Ce n'est pas un beau crime... Du sang, de la volupté et de la mort ? Ah que non point ! On y sent la complicité, la trahison, l'hypocrisie. Ces cadavres sont exhibés dans la fange et les meurtriers se sont ménagés un alibi. Le bourreau se fait pudibond. Il ne tue pas seulement : il prêche. Il a toléré le stupre et l'orgie, et, quand il croit avoir à se défendre lui-même, c'est au nom de la vertu qu'il frappe. Vieille Allemagne... tu n'as pas mérité ça. »



Journal Le Temps, 3 juillet 1934.





Avertissement



Ce texte est un récit historique. C'est-à-dire que, délibérément, nous avons tenté de recréer l'événement non seulement dans ses causes générales ou dans ses mécanismes politiques mais aussi en évoquant les attitudes, les pensées, les visages de tel ou tel acteur ou encore en décrivant la couleur du ciel et les paysages qui servent de cadre à ces jours tragiques. Ce parti pris nous l'avons choisi peut-être pour dépasser un temps la rigueur un peu abstraite de l'analyse et surtout pour tenter de faire renaître un climat, un régime et une époque qui, Brecht ne s'y est pas trompé, renvoient à Shakespeare irrésistiblement.



Pour construire ce récit nous avons utilisé plusieurs sources. Les archives de l'Institut d'histoire contemporaine de Munich, les documents publiés à l'occasion de tel ou tel procès, les journaux du temps, les Mémoires des protagonistes, les études historiques relatives à l'événement lui-même et au IIIeme Reich. Enfin nous avons interrogé ceux des acteurs, grands ou anonymes, que nous avons pu retrouver et qui ont accepté de répondre à nos questions. Nous avons aussi parcouru les lieux de l'action.



Tous ces éléments nous les avons fondus ensemble, ordonnés comme dans un scénario où les temps se chevauchent, se télescopent, où le passé se mêle au présent car l'événement court, se construit minute après minute mais il concentre à chaque instant toute l'histoire déjà vécue. Et ne pas évoquer cette histoire c'est rendre l’événement obscur, incompréhensible.



Au lecteur de dire si ce puzzle et cette totalité qu'est une journée historique sont clairement reconstitués ici.



Qu'il soit répété que ce livre doit être pris pour ce qu'il a voulu être, un récit, et que notre ami germaniste Jacques Celerne soit remercié pour l'aide qu'il nous a apportée.



Max GALLO





PROLOGUE





Dans la prison de Stadelheim, à Munich, un peloton de S.S. a pris position dans la cour. C'est la fin de l'après-midi du samedi 30 juin 1934. Rapidement le Gruppenführer Sepp Dietrich parcourt les couloirs de la prison. Derrière les portes des cellules les hommes qui jusqu'à hier soir étaient ses camarades ou ses chefs attendent depuis plusieurs heures qu'on décide de leur sort. Sepp Dietrich sait qu'ils vont mourir. A chacun d'eux, détournant son regard il va lancer :



« Vous avez été condamné à mort par le Führer pour haute trahison. Heil Hitler »



Et il se fait ouvrir une autre porte ignorant les cris et les jurons. Déjà on entraîne dans la cour le premier prisonnier et l'officier SS qui commande le peloton de l'Ordre Noir crie dans la lumière rousse de juin :



« Le Führer l'exige. En joue. Feu. »



Edmund Schmid, Gruppenführer de la Sturmabteilung — l'armée des Sections d'Assaut —, cellule 497. Fusillé.

Hans Joachim von Spreti-Weilbach, Standartenführer S.A., cellule 501. Fusillé.

Hans Peter von Heydebreck, Gruppenführer S.A., cellule 502. Fusillé.

Hans Hayn, Gruppenführer S.A., cellule 503. Fusillé.

August Schneidhuber, Obergruppenführer S.A., préfet de police de Munich, cellule 504. Fusillé.



Quelques heures plus tard, un homme au visage balafré, sera abattu dans une cellule voisine portant le n° 474, par deux S.S. C'est Ernst Rœhm, ministre du Reich, l'un des fondateurs du parti nazi, chef d'Etat-major de la S.A. A Berlin, des tueurs assassinent le général Schleicher, ancien chancelier du Reich et sa femme. Ils abattent son adjoint au ministère de la Guerre, le général Bredow, ancien chef du Ministeramt, et un tueur solitaire liquide d'une balle dans le dos, dans son bureau du ministère des Transports, le Ministerialdirektor Klausener.



LA FIN D'UNE SEMAINE D'ETE



D'autres, beaucoup d'autres tombent : Jung, secrétaire particulier de Franz von Papen, vice-chancelier du Reich ; Gregor Strasser compagnon de Hitler depuis les premiers jours. Tous, illustres ou modestes, fusillés ou abattus entre le samedi 30 juin 1934 et le lundi 2 juillet durant cette longue nuit de l'histoire allemande, la Nuit des longs couteaux où tombent des hommes qui paraissaient les plus nazis parmi les nazis, les plus proches alliés de Hitler, ses camarades — Strasser, Rœhm — ou ceux qui semblaient les mieux protégés, les généraux Schleicher et Bredow.



Et le IIIeme Reich, le monde entier, surpris, ignorant les détails et le nombre des victimes s'interrogent, manquant d'informations précises, formulant les hypothèses les plus contradictoires. C'est que la mort nazie a frappé comme tant de fois elle le fera encore, à la fin d'une semaine, quand dans les capitales les responsables sont loin des ministères vides où ne demeurent que quelques fonctionnaires subalternes chargés d'expédier les affaires courantes, qu'il faut des heures pour trouver telle ou telle personnalité en promenade ; la mort nazie frappe en ces fins de semaine du printemps et de l'été quand les rédacteurs en chef dorment tranquillement sur leurs éditions dominicales déjà bouclées puisqu'il ne peut rien se passer d'important ; quand les villes sont désertées, que la vie publique est suspendue, la garde relâchée. Alors frappe la mort nazie comme un éclair inattendu.



Il fait si beau, si chaud sur toute l'Europe en ce samedi 30 juin 1934 et ce dimanche 1er juillet A Nogent, c'est dans le miroitement du fleuve, les canoteurs et les grappes de danseurs, la foule de la grande foire joyeuse de l'été. Autour de Londres et dans ses parcs l'herbe est drue et elle n'est pas humide : on y court pieds nus, on s'y allonge.



Sur les grèves des lacs berlinois, la foule est dense : femmes aux corps lourds, enfants blonds. L'oriflamme nazie flotte au mât des plages dans la brise tiède. A Berlin, ce samedi matin la radio annonce une température de 30°. Ce n'est que dans la soirée de samedi et surtout le dimanche que l'on apprend que des salves de peloton, des coups de revolver, ont sèchement claqué, décimant les rangs de la Sturmabteilung, l'armée des Sections d'Assaut



Pourtant le dimanche 1er juillet, dans l'après-midi, Berlin est toujours calme : promeneurs, consommateurs dans les cafés sont aussi nombreux que les autres dimanches. Sur Unter den Linden, c'est l'aller et retour des couples renouvelés. Au Kranzler, le célèbre café, il est impossible de trouver une table : c'est un dimanche d'été. La bière blanche berlinoise, teintée de sirop de framboise, coule à flots.



Presque trop d'indifférence. Les journaux du soir annoncent discrètement quelques décès. Des camions chargés de Schutzstaffeln, les S.S. noirs, passent. Mais personne ne commente ou ne cherche à savoir. Le Führer Adolf Hitler donne une garden-party très élégante dans les jardins de la Chancellerie du Reich. Tout va bien.



Anxieux, aux aguets dans ce calme apparent, les journalistes et les diplomates étrangers cherchent à savoir, à comprendre. Les interrogations affluent venant de leurs rédactions et des ministères. Combien de morts ? Qui ? Pourquoi ? On demande si X ou Y, ancien chancelier, fait ou ne fait pas partie des victimes. L'émotion, la surprise, l'indignation s'expriment ouvertement André François-Poncet l'ambassadeur de France, a dîné, il y a peu avec le capitaine Rœhm, chef d’Etat-major des S.A., mais François-Poncet est en vacances à Paris et il ne peut donner au ministère des Affaires étrangères que son impression sur ce Munichois de 57 ans qui est entré au Parti en même temps que Hitler et a aidé le futur chancelier dans ses premiers pas politiques.



« Je n'avais aucune idée des manœuvres de Rœhm, raconte François-Poncet Je ne me doutais pas de l'acuité qu'avait revêtue son conflit avec Hitler. J'avais toujours éprouvé à son égard une extrême répugnance et l'avais évité autant que j'avais pu, malgré le rôle éminent qu'il jouait dans le IIIeme Reich. Le chef du protocole, von Bassewitz, me l'avait reproché et, sur ses instances, je n'avais pas refusé de le rencontrer à une soirée. L'entrevue avait été peu cordiale et l'entretien sans intérêt [1] ». Mais Rœhm a été abattu.



On murmure aussi des noms de généraux, l'un qui fut chancelier, des noms de hauts fonctionnaires, et parfois à ces personnalités se mêle le nom d'un inconnu, d'un juif dont on a retrouvé le corps, d'un aubergiste, puis c'est à nouveau le nom de l'un des fondateurs du parti, Gregor Strasser lui-même. Tous abattus sans explication par des équipes de tueurs sans passion, méthodiques et glacés. Abattus devant leurs portes, devant témoin, et parfois l'épouse a payé de sa vie un mouvement trop brusque. Les cadavres sont restés là, dans une entrée, un bureau de ministère, sur le bord d'une route, dans un bois ou à demi enfoncés dans l'eau d'un marécage. Quelques heures plus tard, la police est arrivée, les corps ont été emportés ou bien plusieurs jours après on les a découverts par hasard. On a tué à Munich, à Berlin, en Silésie. Des pelotons d'exécution ont fonctionné dans les cours des casernes. Quelques dizaines ou quelques centaines de victimes ? Des hommes sont morts en criant Heil Hitler, d'autres en maudissant le Führer. On a été sans égards pour les proches, sans pitié pour les victimes : on a tué des hommes dans leur lit et on en a égorgé d'autres dans des caves. Les Nazis ont-ils, au cours de cette nuit, selon la logique implacable des révolutions, commencé à s'entredévorer ?



A Rome, le baron Pompeo Aloisi, aristocrate devenu chef de cabinet de Mussolini, est perplexe. Il y a moins de quinze jours, le 14 juin, à Venise, il a assisté à la première rencontre entre le Duce et le Führer. Rien ne laissait soupçonner les événements. Malgré quelques rumeurs, les Sections d'Assaut semblaient toujours l'une des forces sur lesquelles s'appuyait le régime. Les hommes en chemise brune et leur chef, le capitaine Rœhm, n'avaient-ils pas aidé Hitler à conquérir le pouvoir en contrôlant les rues des villes allemandes ? Maintenant, en ce 1er juillet, Aloisi note dans son journal : « La répression a été très dure car sur treize généraux de corps d'armée des Sections d'Assaut sept ont été fusillés. » Au fur et à mesure que, au poste privilégié qu'il occupe, Aloisi reçoit des renseignements nouveaux, il s'étonne davantage des circonstances de la tuerie. « Une Saint-Barthélemy allemande », dira Otto Strasser, le frère de Gregor. Mussolini ne cache pas son mépris. « Pendant les arrestations, lui a précisé Aloisi, il s'est passé des scènes répugnantes. » Le Duce avec sa virilité orgueilleuse de Latin a déjà insisté sur cet aspect. « Une des caractéristiques de la révolte, a-t-il conclu, est que la majeure partie des dirigeants étaient tous des pédérastes, à commencer par Rœhm. »



Rœhm « avait quelque chose de repoussant » dit André François-Poncet qui, à Berlin était le plus élégant et le plus spirituel des ambassadeurs. « Un banquier très versé dans la société berlinoise, raconte-t-il, et qui se plaisait à réunir autour de sa table les personnalités les plus diverses de l'ancien et du nouveau régime, m'avait instamment prié d'aller dîner chez lui pour faire plus ample connaissance avec Rœhm, j'avais accepté... »



L'ambassadeur de France, digne, hautain même, souverain dans ses manières et par son intelligence se rend donc à l'invitation. Le dîner n'est en rien clandestin. « II était servi par Horcher, le restaurateur le plus couru de Berlin. » François-Poncet attend donc le capitaine Rœhm. « Il était venu, se souvient-il, accompagné de six ou huit jeunes gens frappants par leur élégance et leur beauté. Le chef des S.A. me les présenta comme ses aides de camp. » Mais la surprise passée, François-Poncet s'ennuie, « Le repas avait été morne. La conversation insignifiante. J'avais trouvé Rœhm lourd et endormi. Il ne s'était animé que pour se plaindre de son état de santé et de ses rhumatismes qu'il se proposait d'aller soigner à Wiessee si bien qu'en rentrant chez moi, je pestais contre notre amphitryon ; je le rendais responsable de l'ennui de cette soirée. » Mais plus tard, repensant à ce dîner et à son hôte berlinois, François-Poncet ajoute : « Lui et moi, après le 30 juin, en étions les seuls survivants ; et lui-même ne dut son salut qu'au fait qu'il réussit à s'enfuir en Angleterre [2]. »



ERNST RŒHM



Rœhm exécuté, Rœhm, chef d'Etat-major des S.A. depuis le 5 janvier 1931, nommé à ce poste clé par le Führer en personne.



Le 2 décembre 1933, Hitler l'a même fait entrer dans son cabinet comme ministre sans portefeuille. Rœhm, on le voit partout en uniforme de S.A., passant en revue les unités de cette immense troupe de 2 500 000 hommes qu'il a constituée. Il parade, il parle, orgueilleusement provocant. Les mots les plus neutres deviennent chez lui, violents, durs, choquants presque. Peut-être est-ce à cause de sa laideur qui est au-delà même de la laideur. Le crâne est toujours rasé, le visage est gros, joufflu, vulgaire, parcouru d'une large cicatrice qui enserre le menton et le nez. Le bout de celui-ci, résultat d'une de ces opérations de chirurgie faciale qu'on pratiquait sur les « gueules cassées », pointe, rond, rouge, caricatural. Rœhm est là, pourtant, avec quelque chose de poupin dans cette physionomie violente et rude. Il est là, entouré de beaux jeunes gens aux joues lisses, aux yeux doux, aux profils de médailles, aux mains soignées, serrés dans leurs uniformes bien coupés. Rœhm est là, avec son visage difficile à supporter, un visage animal, là debout, avec son ventre proéminent que semble mal contenir le baudrier des S.A.



Lui, il fixe ses interlocuteurs avec audace et insolence, avec l'autorité du Chef, du maître qu'il est, avec tranquillité et orgueil. « Je suis soldat dit-il, je considère le monde de mon point de vue de soldat, c'est-à-dire d'un point de vue volontairement militaire. Ce qu'il y a d'important pour moi dans un mouvement c'est l'élément militaire. »





Son visage, ses balafres ce sont ses preuves, ses décorations, la signature de sa vie. 1908, sous-lieutenant. 1914, le voici en Lorraine, officier sur le front, officier de troupe entraînant les soldats dans la boue, le froid et le fer. Le 2 juin 1916, capitaine, il part à l'assaut de l'ouvrage de Thiaumont, l'une des fortifications de la ceinture de Verdun. Blessé gravement, le voici enlaidi, confirmé dans sa peau pour cette vocation militaire. Front roumain, front français, l'armistice et la honte. Il est avec le colonel von Epp de ces hommes des Freikorps, les corps francs, qui luttent pour ne pas avoir combattu en vain pendant quatre ans. Officier de la petite armée de l'armistice, il organise les Gardes Civiques bavaroises pour écraser les « rouges », ces spartakistes persuadés qu'ils peuvent rééditer dans l'Allemagne vaincue et humiliée la révolution russe. Rœhm des années 20, dans le brouillard des hivers bavarois, armant ces milices de l'ordre. Il entre pour le compte de l'armée au Parti Ouvrier Allemand, le futur parti nazi. Là, dans ce milieu de déclassés fanatiques, il rencontre un ancien combattant des premières lignes, pâle, malingre, mais le regard exalté, la passion nationaliste et l'ambition visionnaire brûlant sa vie, un orateur magnétique au débit saccadé : Adolf Hitler, qu'il choisit comme propagandiste du parti. Rœhm abattu le 2 juillet 1934 par deux officiers des S.S. sur l'ordre de Hitler. Chancelier du Reich. Pourtant, six mois avant ce sinistre samedi de juin, quand commence la Nuit des longs couteaux, Rœhm a reçu le 31 décembre 1933, de son Führer une lettre que la presse a rendue publique. Gœring, Goebbels, Hess, Himmler, en tout douze personnes reçurent aussi une lettre de Hitler, ce jour-là, qui marquait, après un an passé à la chancellerie, la reconnaissance de Hitler à ses fidèles camarades. La lettre du Chancelier à Rœhm était nette, elle sonnait franc :





Mon cher Chef d'Etat-major,



« J'ai pu mener le combat du mouvement national-socialiste et de la Révolution nationale-socialiste grâce à la S.A. qui a écrasé la terreur rouge. Si l'armée doit garantir la protection du pays contre le monde extérieur, la S.A. doit assurer la victoire de la Révolution nationale-socialiste, l’existence de l'Etat national-socialiste et l'union de notre peuple dans la sphère intérieure. Lorsque je t’ai appelé à ton poste actuel, mon cher Chef d'Etat-major, la S.A. traversait une crise sérieuse. C'est en tout premier lieu à tes services que cet instrument politique doit d'être devenu en quelques années la puissance qui m'a permis de livrer l'ultime combat pour le pouvoir et de mettre à genoux l’adversaire marxiste. C'est pourquoi à la fin de cette année qui a connu la Révolution nationale-socialiste, je me dois de te remercier mon cher Ernst Rœhm, pour les inestimables services que tu as rendus au nationalisme et au peuple allemand. Sache que je rends grâce à la Destinée de pouvoir donner à un homme tel que toi le nom d'ami et de frère d'armes.



Avec toute mon amitié, toute ma reconnaissance et toute ma considération.



Ton Adolf Hitler »



Rœhm parmi les douze chefs nazis que Hitler vient de distinguer est le seul qui ait eu le privilège d'être tutoyé. « Je rends grâce à la Destinée », écrit Hitler : six mois plus tard, sur son ordre, Rœhm sera abattu. Telle est la Destinée.



LE DISCOURS DU 13 JUILLET 1934



Ernst Rœhm : exécution sommaire donc. Traître au nazisme et au Führer ou trahi par le chef machiavélique qui l'entourait d'égards pour mieux le perdre, comme dans un drame shakespearien où le meurtre, l'hypocrisie et la bassesse se mêlent dans les intrigues pour le pouvoir ?



Hitler attendra près de deux semaines, deux longues semaines après la nuit sanglante, pour donner au peuple allemand l'explication officielle des événements.



La chaleur depuis les derniers jours de juin n'a fait qu'augmenter. Le vendredi 13 juillet, une atmosphère lourde écrase ainsi la capitale du Reich. Le Reichstag est convoqué pour le soir. A partir de 19 heures, des voitures officielles, descendent les députés nazis en uniforme, devant l'Opéra Kroll, à l'ouest de la Kœnigplatz, entre les jardins du Tiergarten et la Spree, dans ce quartier de Berlin aéré et calme. Ils se rassemblent, pénètrent par groupes compacts dans l'Opéra, lourde bâtisse de style néo-classique construite à la fin du XIXeme siècle et où, depuis l'incendie des bâtiments du Reichstag le 27 février 1933, siège le Parlement. Les saluts nazis se succèdent, les uniformes noirs et blancs se mêlent. C'est un monde d'hommes vigoureux, autour de la cinquantaine, les cheveux coupés courts, les gestes sûrs, la parole haute. Ils sont les vainqueurs depuis le 30 janvier 1933. Et ils sont aussi depuis le 30 juin 1934 des hommes qui ont échappé à une première épuration.



Quand Hitler entre et se dirige vers la tribune — gardée par des S.S. car on craint un attentat — tout le monde est debout et salue. André François-Poncet remarque que Hitler est « blême, les traits tirés ». Gœring, président en titre du Reichstag, ouvre la séance à 20 heures et immédiatement passe la parole au Führer qui est déjà à la tribune. Décor d'opéra, loges, fauteuils d'orchestre occupés par les députés en uniforme et le Chancelier qui, nerveusement tient le pupitre placé devant lui puis tend le bras, le poing serré.



« Députés, hommes du Reichstag allemand ! » lance-t-il.



La voix est dure, « plus rauque que d'habitude » se souvient André François-Poncet. Les mots sont lancés comme des ordres ou des coups. Prononcer un discours pour Adolf Hitler est un acte de violence.



Je dois, dit-il, « devant ce forum le plus qualifié de la nation, donner au peuple des éclaircissements sur les événements qui, je le souhaite, demeureront pour l'éternité, dans notre histoire, un souvenir aussi plein d'enseignement qu'il l'est de tristesse ». Dehors dans le Tiergarten, la foule stationne le long des allées fraîches, autour de la Kœnigsplatz. Le discours est retransmis par la radio. Maintenant, puisque le Führer s'explique, le peuple allemand a le droit et le devoir de connaître ce qui a eu lieu au cours de cette nuit de juin.



« Mon exposé sera franc et sans ménagement, continue Hitler, il faudra cependant que je m'impose certaines réserves et ce seront les seules, celles que me dicte le souci de ne pas franchir les limites tracées par le sens des intérêts du Reich, par le sentiment de la pudeur ».



Chaque Berlinois, devant l'Opéra Kroll, en ce vendredi 13 juillet 1934 sait quelque chose : certains journaux ont franchement décrit les « scènes répugnantes » dont parlait le diplomate italien Aloisi. Ces exécutions étaient donc aussi un acte de purification. La purification par le sang et la mort.



« Ce n'étaient plus seulement, martèle Hitler, les intentions de Rœhm, mais maintenant aussi son attitude extérieure qui marquaient son éloignement du Parti. Tous les principes qui ont fait notre grandeur perdirent pour lui leur sens. La vie que le chef d'Etat-major et, avec lui un certain nombre de chefs, commencèrent à mener était intolérable du point de vue national-socialiste. Il n'y avait pas seulement à redouter que lui et ses amis violent toutes les lois de la bienséance, mais que la contagion s'exerce dans les milieux les plus étendus. »



Le capitaine Rœhm, celui que le Chancelier tutoyait comme son plus ancien et son plus fidèle camarade c'était donc transformé en six mois en ce ferment, cet « abcès » qu'il faut détruire. La voix du Chancelier devient plus rauque, plus dure. « Les mutineries se jugent par leurs propres lois, martèle-t-il. J'ai donné l'ordre de fusiller les principaux coupables et j'ai donné l'ordre aussi de cautériser les abcès de notre empoisonnement intérieur et de l'empoisonnement étranger, jusqu'à brûler la chair vive. J'ai également donné l'ordre de tuer aussitôt tout rebelle qui, lors de son arrestation, essaierait de résister... »



« Fusiller, brûler la chair vive, tuer aussitôt. » Les mots claquent, les mots disent la violence de la nuit passée, il y a treize jours, seulement. « L'action est terminée depuis le dimanche 1er juillet dans la nuit. Un état normal est rétabli », ajoute le Chancelier, l'affaire est close. Les badauds peuvent regarder partir les députés ; on applaudit et salue les dignitaires : Hitler, Gœring, Himmler, Hess. Puis Berlin s'endort. Le « Justicier suprême du peuple allemand » a parlé. Hans Kluge se souvient de ce 13 juillet. Il était alors un jeune homme de 18 ans, maigre, blond, enthousiaste. Il habitait avec ses parents près de la Kœnigsplatz. Des groupes partaient en chantant ; la radio transmettait le discours du Chancelier Hitler. Le Führer s'en était pris à « un journaliste étranger qui profite de notre hospitalité et proteste au nom des femmes et des enfants fusillés et réclame vengeance en leur nom.» Hans Kluge se souvient, il avait injurié ce journaliste partial qui trahissait l'hospitalité allemande. En fait il ne savait pas, il ne lisait pas de journaux étrangers. Il n'imaginait même pas que, depuis le 1er juillet, la presse internationale dans son ensemble condamnait les méthodes hitlériennes.



Le Temps, pondéré et austère organe des milieux financiers français, officieux porte-parole du ministère des Affaires étrangères, écrit le 2 juillet que « ces scènes sanglantes » se déroulent « dans une atmosphère à la fois tragique et délétère de Bas Empire ». Le lendemain le journal ajoute : « Ce n'est pas un beau crime... C'est une affaire de police des mœurs. On y sent la culpabilité, la trahison, l'hypocrisie. Ces cadavres sont exhibés dans la fange et les meurtriers se sont ménagé un alibi. Le bourreau se fait pudibond. Il ne tue pas seulement il prêche. Il a toléré le stupre et l'orgie... »



A Londres, à New York, à Chicago, les mêmes mots reviennent. Là, c'est d'un « retour aux méthodes politiques du Moyen Age » qu'il est question. Ici, on indique que les « gangsters de Chicago sont plus honnêtes ». « Turpitudes morales », « sauvageries », « pourriture du nazisme », « férocité calculée et par là même plus répugnante », « despotes orientaux et médiévaux » : la presse internationale est sans excuses pour les nazis. La Pravda, qui n'est pas encore le quotidien d'une Union soviétique en proie aux purges et aux procès, dénonce « les événements du 30 juin qui rappellent les mœurs de l'Equateur ou de Panama ».



Cependant, ce 13 juillet, accroché rageusement à la tribune de l'Opéra Kroll, Hitler poursuit son discours-justification. Dans la salle les députés applaudissent longuement, violemment, Hitler poussé par cette passion qu'il déchaîne, parle de plus en plus rapidement « Si enfin, s'écrie-t-il, un journal anglais déclare que j'ai été pris d'une crise de nerfs, ceci aussi serait aisément vérifiable. Je puis déclarer à ce journaliste famélique que, jamais, même pendant la guerre, je n'ai eu de crise de nerfs... »



La voix est rauque, dure. « Je suis prêt moi-même à assumer devant l'histoire la responsabilité des décisions que j'ai dû prendre pour sauver ce qui nous est le plus précieux au monde : le peuple allemand et le Reich allemand. »



L'auditoire se lève comme un seul bloc, les applaudissements déferlent En ce vendredi 13 juillet soir d'été, alors que par les rues voisines de l'Opéra Kroll, dans les allées du Tiergarten, les groupes s'en vont en chantant ces décisions que le Führer revendique « devant l'histoire », les députés nazis les approuvent par acclamations dans la salle où brillent les grands lustres de cristal taillé.



Mais ces décisions qui ont provoqué les exécutions et les assassinats, elles ont surgi, au terme d'une longue histoire, un autre vendredi, le vendredi 29 juin 1934, au bord du Rhin, à Bad Godesberg. C'est là, dans une soirée orageuse, sur la terrasse d'un hôtel, qu'a commencé la Nuit des longs couteaux.





Première partie



LA NUIT RHÉNANE



Du vendredi 29 juin 14 heures au

samedi 30 juin 1934 1 heure





1





VENDREDI 29 JUIN 1934



Godesberg. Hôtel Dreesen,

entre 14 heures et 21 heures





SUR LES BORDS DU RHIN



Au nord, à une centaine de kilomètres, il y a la Ruhr. Parfois quand le vent s'engouffre dans la vallée du Rhin, le vent aigre et humide du nord-est, il porte jusqu'ici à Godesberg les fumées grises de la Ruhr, chargées d'oxyde de carbone et d'odeurs de soufre.



Mais en juin, le vent du nord-est ne souffle pas. Le Rhin ressemble alors, vu de la terrasse de l'hôtel Dreesen à Godesberg au début de l'après-midi, au fleuve d'autrefois: le Rhin des burgs et de la Lorelei, et le soleil chaud et tendre de juin le fait miroiter comme une tresse blonde. Sur la terrasse de l'hôtel Dreesen, souvent, des directeurs, venus des villes dures, noires, enfumées, venus des villes puissantes dont les noms résonnent comme des forges, Essen, Cologne, Bochum, Dortmund, Gelsenkirchen, des directeurs engourdis par le vin capricieux du Rhin, rêvent en regardant les paysages doux de juin.



La terrasse de l'hôtel Dreesen, ce Claridge de la bourgeoisie rhénane, est habituellement l'un de ces lieux calmes où les hommes d'affaires aiment à se rencontrer, entre hommes, dans la chaleur des conversations sérieuses, des alcools et des cigares. Les garçons du Dreesen sont stylés, silencieux, discrets. En semaine surtout, le Dreesen est le lieu rêvé pour un déjeuner important ou une rencontre clandestine, surtout au début de l'été.



Mais tous les étés ne se ressemblent pas et, ce 29 juin 1934, un vendredi, les quelques habitués qui achèvent de déjeuner au Dreesen sont totalement abandonnés. Le service est suspendu : seul le maître d'hôtel va et vient, inutile et désorienté... Le personnel a quitté son poste. Des curieux se sont glissés dans le hall et jusque sur la terrasse. Au premier rang, Walter Breitmann. Il était alors l'un des plus jeunes serveurs de l'hôtel. Il se souvient. Le maître d'hôtel tentait de le rappeler. En vain.



Walter Breitmann regarde fasciné les voitures noires, des Mercedes-Benz, dont deux sont décapotées, s'arrêter lentement devant le perron, faisant à peine crisser le gravier de l'allée. Le Führer ! Des applaudissements éclatent, des cris, Walter Breitmann applaudit aussi, puis il salue, le bras tendu, comme il le voit faire autour de lui. De la première voiture descend un homme massif, en uniforme des S.A., les Sections d'Assaut C'est l'Oberleutnant Wilhelm Brückner qui tient auprès d'Adolf Hitler les rôles de garde du corps, d'ordonnance et d'aide de camp. Dans les défilés, sur les tribunes, il est derrière le Führer, impassible, dominant de sa haute taille la silhouette du Chancelier.



Brückner, tout en se penchant vers la voiture, jette un regard circulaire sur la petite foule où Walter Breitmann, immobile, le bras tendu, attend. Maintenant Wilhelm Brückner ouvre la portière et Adolf Hitler descend à son tour. Les cris, les acclamations redoublent le Chancelier salue, le bras à demi levé ; le visage est sévère, il monte rapidement les quelques marches.



Le propriétaire de l'hôtel Dreesen le suit cependant que les portières des autres voitures claquent et que la première déjà, celle d'où est descendu Hitler, démarre lentement et va se ranger quelques dizaines de mètres plus loin. L'Oberleutnant Wilhelm Brûckner parle au propriétaire : Walter Breitmann observe la haute stature du nazi, sanglé dans son uniforme. Le propriétaire s'excuse par avance : on ne l'a prévenu qu'il y a quelques heures.



Le Führer visitait les camps de travail, une grande tournée d'inspection à travers tout le Gau du Rhin inférieur et de la Westphalie. Il avait rendu visite à l'Ecole régionale des cadres du R.A.D. (Service du Travail du Reich) à Schloss Buddenberg près de Lunen.



Il pleut sur Schloss Buddenberg, une pluie d'été, agréable, pareille à une vapeur tiède. C'est le matin, vers 10 heures, la foule est là, massée, elle crie, Heil, Sieg Heil, elle entoure la voiture découverte du Führer qui serre des mains de tous côtés, souriant Quand la voiture s'arrête devant le bâtiment central de l'Ecole, le directeur, le docteur Decker s'avance et souhaite la bienvenue. La pluie à ce moment a presque cessé : des flaques, l'herbe humide, une odeur de terre mouillée la rappellent encore.



Des centaines de jeunes gens sont là, les muscles tendus, leurs torses et leurs jambes nus, bronzés, luisants de sueur et de pluie, maigres et virils, les tempes et les nuques rasées, tendant leurs bras presque à l'horizontale pour le salut hitlérien. Le Chancelier Adolf Hitler passe lentement devant eux. Il porte un long manteau de cuir, et il tient sa casquette à la main. Ses cheveux mouillés paraissent encore plus noirs. Hierl, secrétaire d'Etat et Führer du R.A.D., est avec lui. Il marche quelques pas en arrière, silhouette enveloppée comme celle du Chancelier dans un manteau long qui étonne car, malgré l'humidité, il fait chaud, lourd, étouffant. Derrière les deux hommes, il y a Brückner, Dietrich, Schaub.



Bientôt les jeunes hommes s'élancent devant le Chancelier du Reich : les exercices de gymnastique font virevolter leurs corps. D'autres chantent en chœur, d'autres récitent des poèmes à la gloire de l'Allemagne nazie. Les chefs du parti regardent : la jeunesse est là devant eux, dans la fête de ses muscles, la jeunesse qu'ils ont entraînée avec eux.



Pourtant Hitler parait soucieux. Il salue à peine le docteur Decker quand le cortège officiel quitte l'Ecole, ses baraques décorées de guirlandes et ses stagiaires qui crient leurs Heil sonores et joyeux.



De Schloss Buddenberg on est passé au camp d'Olfen : même cérémonial, mêmes corps tendus dans la joie de la discipline physique et de la certitude morale. Devant les groupes formés en rectangle parfait, Hitler parle à voix basse à son aide de camp, des hommes courent Brückner donne des ordres. L'inspection est interrompue. Le Chancelier ne visitera pas les camps 210 et 211, il ne verra pas les travaux que les volontaires du R.A.D. ont entrepris sur la rivière Niers. Hierl s'y rendra. Brusquement le Führer vient de se décider à réunir une conférence à Godesberg. C'est Brückner qui choisit l'hôtel Dreesen,



Les dignitaires s'engouffrent dans les voitures. On reconnaît le Docteur Ley, le Führer du Front du Travail, Marrenbach, son aide de camp, et aussi le Docteur Dietrich, chef du service de presse du Chancelier.



Le cortège officiel a roulé vers Godesberg, rapidement. On ralentissait au passage des agglomérations. A la hâte, les chefs nazis locaux avaient rassemblé les habitants : partout des cris, des bras tendus et ces drapeaux rouges à croix gammée noire, fascinant emblème du nouveau Reich. « Comme un feu de poudre, raconteront les journalistes, la nouvelle parcourut les rues et les places : le Führer arrive, le Führer arrive ! En quelques instants, des milliers et des milliers de personnes se rassemblèrent le long de la route que suivait le Führer. Soudain des drapeaux et des fanions apparurent à toutes les fenêtres. »



A Godesberg même, dans les petites rues pittoresques de cette station thermale, les habitants se rassemblent, les drapeaux surgissent. Mais la voiture du Chancelier est déjà passée, il reste les nombreuses voitures officielles qui la suivent : celles des chefs du parti, des chefs des organisations nazies qui viennent de toutes les parties de l'Allemagne de l'Ouest et qui se rendent à l'hôtel Dreesen. C'est l'hôtel connu des bourgeois de la Ruhr et de Bonn, un hôtel tranquille et discret. Plus tard, en 1938, Hitler y rencontrera Neville Chamberlain au cours d'une des conférences de la dernière chance. En ce vendredi 29 juin 1934, le Dreesen n'est encore qu'un hôtel où Gustav Stresemann, ce fils de limonadier, ministre des Affaires étrangères, partisan d'une entente avec la France, est venu souvent se détendre, au temps de la République de Weimar, avant la tourmente qui a jeté bas ce régime : la grande crise de 1929.



Le propriétaire est honoré d'accueillir le nouveau Chancelier, Hitler. D'un geste emprunté, il montre le panorama qui s'ouvre sur Bonn, au loin vers le Nord, à une dizaine de kilomètres ; vers le Rhin qui forme un large méandre dans la plaine alluviale étalée sur la rive gauche. Le Führer aime les vastes paysages naturels. Il s'avance vers la terrasse qui domine le Rhin. Il fait bon. Les chefs nazis sont autour de lui.



Une dernière voiture s'arrête devant l'hôtel : c'est Hierl qui a visité quelques camps rapidement et a rejoint le plus vite qu'il a pu Godesberg. Il fait son rapport au Chancelier, puis tout le monde s'assied autour du Führer et la discussion commence.



On entend des éclats de voix, Hitler parle fort, à sa façon saccadée, brutale. Quelques heures passent Hitler maintenant s'est tu. Fatigué comme après chaque allocution ou conversation quand il se donne tout entier à sa passion. Vers la fin de l'après-midi alors que déjà des chefs S.S. et S.A. prennent congé en saluant, que les voitures viennent à intervalle régulier s'immobiliser devant le perron, le Führer se détend, il fait quelques pas vers le bord de la terrasse. Le Gauleiter de la région de Cologne - Aix-la-Chapelle, un homme d'une cinquantaine d'années, lui présente les fonctionnaires importants de la région et les Kreisleiter du Gau. La foule de curieux est toujours là, saluant criant agitant des drapeaux. Martial, manœuvrant avec la précision mécanique des vieilles unités prussiennes, un détachement du R.A.D. prend position devant l'hôtel.



Hitler sort sur le perron, il salue satisfait ces jeunes hommes à la fixité de statues puis les passe en revue. Alors la fanfare attaque des airs nazis et dans le crépuscule, six cents volontaires du Service du Travail allument leurs torches et forment au pied de la terrasse, une immense croix gammée de feu. Hitler s'appuie au rebord de marbre de la terrasse. Maintenant les musiciens jouent le grand Zapfenstreich (couvre-feu). Les torches brûlent et leurs flammes se couchent parfois sous la brise humide qui monte du fleuve, parfumée à l'odeur douceâtre du Rhin, odeur de vigne aussi et senteur de l'herbe. Les péniches noires qui se croisent dans la pénombre ont déjà allumé leurs feux de position.



En face, sur l'autre rive, les Siebengebirge (les Sept-Montagnes) dressent leurs sommets ronds comme des arapèdes, posées là, isolées, vestiges volcaniques : Drachenfels, Olberg, Petersberg, et la plus massive, le Lœwenburg. Le regard depuis Godesberg s'accroche à ces reliefs, à la vallée du Rhin, majestueuse, donnant l'impression vivante de la puissance, de la paix.



La nuit tombe : l'une des nuits les plus brèves de l'année. Sur la rive gauche ou sur la rive droite du fleuve, en amont en aval, l'histoire allemande est là, dressée, et les souvenirs se découpent sur l'horizon avec les tours hautaines. La Godesburg, ces ruines du château de l'électeur de Cologne auquel l'ombre rend leur vigueur ; plus loin encore, visible, on discerne la pyramide gothique du Hochkreuz. Le Chancelier regarde longuement, les conversations se sont tues, puis il félicite Brückner de son choix. La Ruhr, sa grisaille aux couleurs de métal rouillé et de charbon, la Ruhr si proche parait pourtant un autre monde, ici au pays des vignes et des châteaux.



Vendredi 29 juin 1934. Toute la journée, sur la vallée du Rhin, il a fait lourd. Le matin il a plu. Pas un souffle de vent. Des masses blanc sale de nuages ont obscurci le ciel, se mêlant au-dessus de la Ruhr aux fumées noires des aciéries. Peut-être est-ce la moiteur épaisse de l'été allemand qui donne à Hitler ce teint terreux, ce regard vague qui ne se fixe pas. On devine une peau humide. Peu à peu cependant, sur cette terrasse dominant le Rhin, l'artère disputée et chantée de la vie germanique, il semble se détendre, s'apaiser. Walter Breitmann a repris sa place. De temps à autre, il passe sur la terrasse ou réussit à regarder. On s'affaire autour de la table près de laquelle le Führer s'est assis, il rejette souvent la tête en arrière paraissant regarder le ciel. La nuit apporte une sensation physique, visuelle, de fraîcheur. Maintenant le fleuve est une simple traînée plus noire encore.



Hitler sourit, il interroge l'une des serveuses avec la bienveillante et pourtant distante autorité dont il est capable quand il parle avec des hommes ou des femmes de ce peuple qui l'a accepté depuis le 30 janvier 1933, il y a plus d'un an déjà, comme Chancelier du Reich. La serveuse est tout émue, elle répond par monosyllabes en souriant un peu niaisement. Sa famille, ses affaires, l'avenir, le Führer paraît pris par le questionnaire auquel il la soumet. Pourtant le regard est lointain, les mots viennent rapides, les interrogations se succèdent, mais les réponses hésitantes de cette femme sont-elles entendues ?



Au bord du Rhin, alors que la nuit s'étend sur l'Allemagne, cette nuit d'été, court intervalle sombre entre des chaleurs éclatantes, le Chancelier Hitler sait que chaque minute compte. Peut-être parle-t-il pour laisser sa réflexion cheminer, couverte, en lui-même. Peut-être est-il là, loin de l'agitation des villes de la Ruhr, loin aussi de la lourdeur compassée des fastes officiels berlinois, là sur cette terrasse enveloppée par les senteurs rhénanes, parce qu'en lui, la décision doit surgir, décision qui sera brutale comme un couperet, brûlante comme un fer rouge dans la chair vive. A moins que, déjà, les ordres n'aient été donnés et que cet entracte au bord du Rhin ne soit qu'un dernier répit laissé aux victimes désignées déjà, pour endormir leur méfiance !



Brückner passe la commande du souper, puis il se lève, demande le téléphone. Le Chancelier le suit du regard. A nouveau, c'est la tension qui se lit sur son visage. Il se tasse dans le fauteuil qui fait face au panorama, la tête enfoncée dans les épaules, et celles-ci soulevées légèrement, avec un air de malade qui a froid. Il se tait, méditatif. Parfois, un curieux s'avance prudemment jusqu'aux abords de la terrasse pour voir le Führer. Des S.S. et des inspecteurs vêtus de longs manteaux de cuir sont là qui veillent On s'écarte. L'homme frêle assis, enveloppé dans la légère nuit d'été, est au centre des regards, au cœur de l'Allemagne, et il paraît être absent. Immobile, le menton dans la main, le visage légèrement bouffi, ses cheveux noirs plaqués, il est un homme quelconque, pensif. Ni Walter Breitmann ni personne parmi les serveurs et les employés de l'hôtel Dreesen ne sait que des camions chargés de S.S. s'apprêtent à quitter Berlin, que la nuit qui commence au bord du Rhin paisible et souverain sera celle des crimes et des exécutions. Le Chancelier tassé, fatigué, qui se repose de ses tournées d'inspection en Westphalie, paraît somnoler, rêver. Il peut pourtant d'un bout à l'autre de l'Allemagne, de Hambourg à Munich, de Brème à Breslau, de Berlin à Cologne, déchaîner la violence ou la retenir. Mais tout n'est-il pas déjà enclenché ?



Vendredi 29 juin 1934, Godesberg, vers 20 heures.



C'est le silence, le calme et la douceur rhénane ; seulement le bruit de conversations à voix basse entrecoupées de rires polis, le ronronnement régulier d'un moteur qui monte de la vallée et le pas de l'Oberleutnant Wilhelm Brückner qui revient



LES SECTIONS D'ASSAUT



Le jeune Walter Breitmann regarde l'Oberleutnant traverser d'un pas lent et long la salle puis se diriger vers le Chancelier qui tourne la tête. Une conversation s'engage à voix basse et Brückner repart vers le téléphone de l'hôtel Dreesen. Le dîner a été servi. Le Chancelier mange peu comme à son habitude. A Brückner qui, une fois de plus, reparaît sur la terrasse il demande des nouvelles de Viktor Lutze qu'il a convoqué à Godesberg. Brückner pense qu'on a pu le joindre. Hitler se détend un peu: avec Lutze, il tient un fidèle de la Sturmabteilung. Cet Obergruppenführer est le chef du Gau de Hanovre. Il est donc l'un des dix hommes placés à la tête des circonscriptions de la S.A. qui contrôlent l'Allemagne. Homme quelconque, effacé, au visage de bon élève discipliné. Selon son chef Ernst Rœhm, Viktor Lutze n'est qu'un « exécutant capable et consciencieux qui manque d'envergure ».



Brückner le confirme au Führer, Viktor Lutze sera là dès que possible, le temps de rouler de Hanovre à Godesberg, quelque trois cents kilomètres de route sans aucune difficulté. Dans quelques heures Viktor Lutze se présentera : il suffira de lui donner des ordres. Le Chancelier se plonge à nouveau dans le silence. Quand l'Obergruppenführer S.A. Viktor Lutze apparaîtra, le choix devra être fait. Les S.A. du capitaine Rœhm devront s'y plier. Combien sont-ils ces hommes en chemise brune, à la casquette à visière et qui portent sur le bras gauche, au-dessus du coude le brassard à croix gammée ? 2 500 000, 3 000 000 ? A peine 100 000 ? Ils font la puissance du capitaine Rœhm, qui, outre les S.A., a directement ou indirectement sous ses ordres les Schutzstaffeln (S.S. = sections de protection), qui de 280 en 1929 sont peut-être 50 000 à la prise du pouvoir en janvier 1933 et 300 000 en juin 1934, le N.S.K.K. (Corps automobile national-socialiste), les Hitler-Jugend (1 500 000), soit en tout près de 5 000 000 d'hommes alors que le Generaloberst von Blomberg, ministre de la Guerre, n'a que 300 000 hommes sous ses ordres. L'essentiel pourtant ce sont les S.A. Ce sont eux qui font la force de Rœhm.



Le Chancelier, alors qu'il attend sur la terrasse de l'hôtel Dreesen qu'arrive Lutze, qu'arrivent les nouvelles de Berlin, qu'arrive dans la nuit du 29 juin 1934 le moment où il faudra faire le geste du destin, le Chancelier ne peut que penser à tous ces hommes en uniforme, et dont la règle est l'obéissance jusqu'à la mort à sa personne. Il ne peut que penser à ces S.A., dont Rœhm dans le dernier grand discours qu'il prononce le 18 avril 1934, à Berlin devant la presse étrangère, a dit qu'ils avaient été « non pas une bande de conjurés intrépides mais une armée de croyants et de martyrs, d'agitateurs et de soldats ». Les « soldats politiques » d'Adolf Hitler. « Le Führer nous a donné, disait Rœhm, le drapeau rouge à croix gammée, symbole nouveau de l'avenir allemand, il a donné la chemise brune que revêt le S.A. dans le combat, les honneurs et dans la mort. Par l'éclat de la couleur, la chemise brune distingue pour tous le S.A. de la masse. C'est dans ce fait qu'elle trouve sa justification: elle est le signe distinctif du S.A. Elle permet à l'ami comme à l'ennemi de reconnaître au premier coup d'œil celui qui croit à la conception du monde national-socialiste ».



Ce soir, les S.A., ces « soldats politiques » qui, comme le dit Rœhm, « ont ouvert à coups de poing à l'idée nationale-socialiste la voie de l'avenir, la voie qui mène à la victoire », ces hommes, leur sort est en question et il se joue sur cette terrasse de l'hôtel Dreesen qui domine le Rhin.



Mais il faut jouer à coup sûr. Rœhm l'a dit et répété, « les S.A. ne sont pas une institution de moralité pour l'éducation de jeunes filles, mais une association de rudes combattants ».



Le Chancelier, alors que passent les heures qui le rapprochent du choix, peut se souvenir de ce petit service d'ordre né à l'initiative de Ernst Rœhm, l'officier expérimenté, le 3 août 1921, quand il avait fallu avec les premiers S.A. défendre les réunions du Parti et empêcher les adversaires de tenir les leurs. Section d'Assaut recrutée parmi les durs, les anciens des Freikorps, venus de la brigade de marine du capitaine Ehrhardt et de von Löwenfeld, du Corps des Chasseurs du général Maerker ou de, l'organisation Escherich. Avant d'être les S.A., ils avaient été les combattants de ces nouvelles « grandes compagnies » qui menaient dans les landes des bords de la Baltique, face aux Polonais ou dans les villes, contre les marins et les ouvriers en révolution, des combats incertains, à demi clandestins, avec ces mitrailleuses lourdes que l'armée fournissait, avec cet armement et cet uniforme de hasard qui donnaient à ces troupes aguerries, faites d'anciens combattants de moins de trente ans, l'allure de bandes d'aventuriers maigres et nerveux, de réprouvés se déplaçant dans les brouillards du Nord, et dans l'Allemagne en anarchie comme dans un empire à conquérir.



Le premier chef des S.A., le lieutenant de vaisseau H. Klintzsch était d'ailleurs un ancien de la « brigade Ehrhardt ». Von Killinger, meurtrier du signataire de l'armistice, Erzberger, Heines qui abattit le ministre Rathenau vinrent aux S.A. Puis était arrivé, en mars 1923, Hermann Gœring, l'as de la chasse allemande, au visage d'une éblouissante beauté que la drogue et l'embonpoint n'avaient pas encore affaissé. Et quand dans les rues froides et grises de Munich, le 9 novembre 1923, le premier putsch nazi se produit, les S.A. sont là, derrière leurs chefs. Interdits, après l'échec du putsch, comme le Parti, les S.A. sont reconstituées par Rœhm, toujours prêt à construire une troupe de combattants : ils deviennent le Frontbanner puis à nouveau les S.A. en 1925 : neuf ans seulement et pourtant tout a changé.



1925 : Ce temps proche et lointain où le Parti national-socialiste paraissait se déchirer : Goebbels demandait l'exclusion du Parti du « petit-bourgeois Hitler », Gregor Strasser qui avait permis au Parti de gagner le Nord de l'Allemagne, parlait du socialisme, de bolchevisme national et s'éloignait de la prudence de Hitler, décidé à s'appuyer sur les forces conservatrices. Et puis il y avait Rœhm qui voulait subordonner le Parti aux S.A., transformer le Parti en un nouveau corps franc, Rœhm, militaire d'abord et toujours. Hitler avait choisi et Rœhm, déçu et discipliné, soldat et aventurier, avait quitté l'Allemagne pour devenir organisateur et instructeur de l'armée bolivienne.



Les S.S. avait alors commencé leur croissance : groupe de choc au service exclusif de Hitler, garde personnelle à la fidélité et à la discipline absolues et qui, le 6 janvier 1929, reçoivent pour chef un homme au visage inexpressif, aux yeux dissimulés derrière des lunettes cerclées de fer : Heinrich Himmler. « Jamais je n'ai pu accrocher son regard toujours fuyant et clignant derrière son pince-nez », disait de lui Alfred Rosenberg.



Mais ce fils de bourgeois, ce catholique devenu Reichführer S.S. réussit à construire un ordre, l'Ordre noir, qui, pas à pas, mêlant le mysticisme fanatique à la terreur, va accroître sa puissance.



Pourtant, en 1931, le Führer avait dû rappeler Rœhm pour organiser la Sturmabteilung, qui grossissait au rythme même des succès électoraux nazis : 100 000 hommes vers 1930, 300 000 vers 1933, 2 500 000 à 3 000 000 en 1934, aujourd'hui.



Maintenant ils sont partout, ils sont l'armée privée du Führer, l'armée qui a ses unités motorisées, ses escadrilles d'avions. L'organisation en Gruppen, Standarten, Sturme est efficace, elle enserre le pays dans les mailles de la violence et de la terreur.



Pas de place dans les rues, dans les salles de réunion pour les adversaires des nazis: tel est le mot d'ordre des S.A. Déjà, quelques mois à peine après leur fondation, le 4 novembre 1921, ils étaient intervenus au Hofbräuhaus.



Adolf Hitler lui-même a raconté dans Mein Kampf cette réunion qui vit naître l'action des S.A. « Quand je pénétrai, à 8 heures moins un quart, dans le vestibule du Hofbräuhaus l'intention de sabotage ne pouvait plus faire de doute... La salle était archipleine... La petite Section d'Assaut m'attendait dans le vestibule. Je fis fermer les portes de la grande salle et je dis à nos quarante-cinq ou quarante-six hommes de se mettre au garde-à-vous. Je déclarai alors à mes gars que c'était la première fois qu'ils devaient prouver leur fidélité au mouvement, quoi qu'il arrive aucun de nous ne devait quitter la salle. Un Heil proféré trois fois d'un ton plus âpre et plus rauque que d'habitude répondit à mes paroles ». Hitler parle puis sur un mot la bagarre éclate.

« La danse n'avait pas encore commencé, continue-t-il, que mes hommes de la Section d'Assaut — qui s'appelèrent ainsi depuis ce jour-là — se lancèrent à l'attaque. Comme des loups ils se jetèrent sur leurs adversaires par meutes de huit à dix et commencèrent en effet à les chasser de la salle en les rouant de coups. Cinq minutes après, tous étaient couverts de sang. C'étaient des hommes ! J'ai appris à les connaître en cette occasion : à leur tête mon brave Maurice ; mon secrétaire particulier Hess, bien d'autres qui grièvement atteints attaquaient toujours tant qu'ils pouvaient se tenir debout » Tel fut selon le Führer, l'acte de baptême des S.A.



Ces hommes ne se recrutent pas parmi les timides ou les tendres ni même parmi les petits-bourgeois guindés : la crise économique a été, à partir de 1929, le vivier dans lequel les Sections d'Assaut ont puisé les mécontents : chômeurs, ouvriers du « Lumpenproletariat » qui reçoivent un uniforme, une solde et qui trouvent dans les S.A. une organisation accueillante qui promet « la révolution ».



Il faut se battre et les risques se multiplient : contre les socialistes organisés dans la Bannière d'Empire, contre les communistes rassemblés dans la Ligue Rouge des Combattants du Front On s'observe, on défile avec fanfares et étendards, on lance des pierres. La police le plus souvent favorable aux S.A., tente parfois de séparer les camps, mais elle est vite débordée ou complice. Et les incidents succèdent aux incidents. Une violence entraîne l'autre : on se venge. A Essen, les communistes enterrent l'un des leurs et quand le cortège passe devant la Braunes Haus où un S.A. monte la garde, ils le menacent d'une exécution sommaire ; on échange des coups de feu. Un S.A. est capturé, on pense l'abattre contre un mur. Ailleurs ce sont des cadavres de syndicalistes qu'on retrouve dans les marécages. Là ce sont encore des rixes dans des débits de boisson. Quand un « rouge » est tué il y a toujours une excuse pour le S.A. A Essen, c'est en tombant que le S.A. ivre Kiewski a appuyé involontairement sur la gâchette de son revolver : le communiste Ney a été abattu.



Dans l'euphorie du 30 janvier 1933, quand défilent sous les fenêtres du nouveau Chancelier, Hitler, les milliers de partisans du Reich qui crient leur joie, les S.A. comprennent que les derniers obstacles à leur violence sont tombés. Les tribunaux condamnent sans hésiter leurs adversaires. Un foyer S.A. (S.A. Heim) est-il attaqué à coups de pierre, les sentinelles répondent à coups de feu et les agresseurs supposés — car l'attaque n'est pas prouvée — sont condamnés à mort ou à la détention à perpétuité. Et les effectifs des S.A. gonflent : quand on porte la chemise brune la violence devient héroïsme. Des délinquants, des obsédés sexuels, les bas-fonds qui surnagent quand la société est bouleversée, adhèrent et se mêlent aux S.A. du rang, entraînés à la violence et au sadisme.



Les rues sont parcourues par leurs bandes en uniforme, « Judas, crève », crient-ils. Ils montent la garde devant les magasins juifs, pour décourager les clients. Ils collectent des fonds au bénéfice du nazisme ou simplement à leur profit, et qui pourrait refuser ? D'ailleurs le 22 février 1933, par décision de Goering, ministre de l'Intérieur et bientôt Président du Conseil de Prusse, 25 000 S.A. et 15 000 S.S. sont constitués en police auxiliaire. Comme l'écrivait Goering le 17 février, donnant ses instructions aux forces de l'ordre : « Les policiers qui font usage de leurs armes en accomplissant leur devoir seront couverts par moi, sans égard aux conséquences de l'usage de leurs armes. Mais celui qui se dérobe par suite d'une délicatesse mal comprise doit s'attendre à des peines disciplinaires ». La voie était libre. Les S.A. pouvaient chanter le Horst Wessel Lied, qui rappelle le souvenir d'un héros S.A., par ailleurs ancien souteneur, tué au cours d'une rixe.



Les temps ont changé depuis ce jour de juillet 1932 où pour recruter de nouveaux adhérents les S.A. organisaient des concerts, comme dans cette petite ville où l'affiche suivante est placardée le samedi 2 juillet 1932.



« Soirée de marches militaires avec recrutement S.A. donnée par la musique de l'étendard 82 (44 exécutants)

Attractions présentées par les S.A. Le chef d'étendard parlera de la « volonté de se défendre, chemin de la liberté ».

— Les SA. héritiers de Fesprit de 1914

— Soirée exceptionnelle pour des cœurs de soldats

— La soirée commencera par un défilé de propagande à travers la ville.



Sturmbann 1/82 ;... Standarte 82.



Aujourd'hui le pouvoir est entre leurs mains. L'heure est aux avantages, aux places. De toutes parts accourent les nouveaux adhérents. Parfois ce sont d'anciens socialistes ou communistes qui, dans l'organisation S.A., cherchent à faire oublier leur opinion passée. Rœhm n'a pas hésité à dire, provocant comme à son habitude : « J'affirme que parmi les communistes, surtout parmi les membres des « Anciens Combattants rouges », il y a beaucoup d'excellents soldats ». D'ailleurs selon certains de leurs adversaires quelques Sections d'Assaut méritent le nom de « Beefsteak-Stürme », bruns dehors et rouges à l'intérieur !



Mais pour ceux des opposants qui n'acceptent pas ce sont les camps et les tortures. Les S.A. sont parmi les premiers à soumettre leurs prisonniers à la question. Rudolf Diels, monarchiste, un temps chef de la police politique secrète de Prusse par la volonté de Hermann Gœring, réussit à visiter les caves où les S.A. enferment leurs prisonniers. Le spectacle est hallucinant : les victimes meurent de faim, les os brisés, le visage tuméfié, le corps couvert de plaies infectées. Il réussit à en sauver quelques-uns, à les faire monter dans les voitures de la police. « Comme de gros tas d'argile, des poupées ridicules aux yeux sans vie et à la tête brûlante, ils pendaient, collés les uns aux autres, sur les bancs du car de police. Les policiers étaient devenus muets à la vue de cet enfer. » Parfois les S.A. ont obligé les prisonniers à grimper dans les arbres et à crier à intervalles réguliers comme des oiseaux perchés. Visitant pour enquête le cachot souterrain de la forteresse de Wuppertal, Rudolf Diels est horrifié : « L'épouvante me saisit comme devant l'apparition de spectres », dit-il. Les prisonniers sont debout devant lui, « les visages aux meurtrissures jaunes, vertes et bleues n'avaient plus rien d'humain ». Tout à coup, alors que Diels s'apitoie sur le sort d'un prisonnier, surgissent, « parés d'uniformes resplendissants, sur la poitrine et autour du cou des médailles anciennes et nouvelles, Ernst, un des chefs S.A. à Berlin et sa suite ». Ils pénètrent en riant et en bavardant dans la pièce sinistre.



« Qu'est-ce que vous venez foutre ici ? » hurle Ernst

« Les S.A. ne sont pas des jeunes filles », disait Rœhm. En effet.



Dans toute la Prusse, sans prêter attention à Gœring, les S.A. agissent. Dans le seul Berlin on compte une cinquantaine de lieux de toutes sortes, caves, entrepôts, remises, garages, qui sont devenus des prisons où l'on frappe, où l'on tue. En province, à Sonnenburg, Barnim, Königswusterhausen, Wuppertal, Kemma, partout ce sont les mêmes plaintes qui s'élèvent des cachots tenus par les S.A. Rudolf Diels réussit dans la plupart des cas à faire libérer les prisonniers, il obtient la fermeture des prisons de la Sturmabteilung. Non sans mal, non sans susciter entre la police politique de Prusse dont il est le chef et les S.A., et aussi entre Gœring et Rœhm, de solides et tenaces inimitiés.



C'est que les S.A., qu'ils pratiquent la torture ou égorgent des adversaires, qu'ils se livrent au pillage d'un appartement ou à de petites vexations, ont le sentiment d'avoir tous les droits puisqu'ils ont été les artisans de la victoire nazie. Ils peuvent casser des dents ou des vitres, enlever un homme et l'abattre dans une cave ou une forêt, ils peuvent comme lors de cette parade à Berlin, systématiquement empêcher de voir les jeunes filles des organisations nazies de jeunesse en se plaçant résolument devant elles et rire grassement en proposant : « Passez la tête entre nos jambes si vous voulez regarder. »



Ils sont les S.A., Rœhm n'a-t-il pas répété : « Les bataillons bruns ont été l'école du national-socialisme... La S.A. a ouvert la voie du pouvoir au chef suprême des S.A. : Adolf Hitler ».



Pourtant Rœhm lui-même, le 31 juillet 1933, est contraint, sous la pression des partisans nazis de l'ordre, de recommander à ses S.A. le respect de certaines règles. « Je m'efforce, écrit-il, de conserver et de garantir en tous sens les droits des S.A. en tant que troupe de la Révolution nationale-socialiste... Je couvre également de ma responsabilité toute action effectuée par des S.A. qui sans être conforme aux dispositions légales en cours, sert les intérêts exclusifs des S.A. Dans le contexte il y a lieu de considérer qu'il est permis au chef S.A. compétent d'exécuter'jusqu'à douze membres d'une organisation ennemie pour expier l'assassinat d'un S.A. perpétré par cette organisation.



« Cette exécution est ordonnée par le Führer, elle sera faite brièvement et avec une rigueur martiale.

« Par contre j'ai eu connaissance de certaines informations, rares il est vrai, selon lesquelles des membres d'organisations S.A. — je ne veux pas les appeler des S.A. car ils ne le sont pas — se sont rendus coupables d'excès inouïs.

« Il faut compter parmi ces derniers : la satisfaction de vengeances personnelles, des sévices inadmissibles, des rapines, des vols et le pillage. »



Le capitaine Rœhm s'indigne contre « ces profanateurs de l'uniforme d'honneur des S.A. ». Et il menace de « la mort immédiate pour l'exemple (...) les chefs S.A. rendus responsables, s'ils font preuve d'une indulgence mal comprise et n'interviennent pas sans le moindre ménagement ».

Mais le 8 août, les S.A. ne font plus partie de la police auxiliaire mise sur pied par Gœring. Leur indiscipline ou leur force et leur indépendance menaçantes les ont-elles déjà écartés du pouvoir ?

C'était il y a un an, dans l'été 1933.





2





VENDREDI 29 JUIN 1934

Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 21 heures 30.



JOSEPH GOEBBELS



Devant l'hôtel Dreesen, une voiture vient de freiner brutalement Des policiers s'avancent avant même que le portier n'ait eu le temps de sortir sur le perron. Quand l'homme descend, tout le monde reconnaît Joseph Goebbels. Nerveux, semblant encore plus maigre et plus pâle qu'à l'habitude, il salue d'un geste brusque et se dirige vers Brückner qui est apparu lui aussi. Les deux hommes se serrent la main et l'Oberleutnant Brückner indique la terrasse où Goebbels va trouver le Führer. Goebbels se lisse les cheveux et en boitant monte les quelques marches. Walter Breitmann se souvient de ce visage osseux, à la peau tendue, aux joues creusées, un visage où les yeux brillants disent la volonté anxieuse de cet infirme malingre qui a su grâce à son intelligence vive, aux aguets, affûtée par l'infériorité physique, devenir, après avoir été le secrétaire de Gregor Strasser, le grand maître de la propagande du Parti nazi. Il a évincé son ancien patron, il l'a trahi et s'est rallié à Hitler quand les deux hommes se sont trouvés en conflit. Goebbels monte les marches, traînant sa jambe infirme, les mâchoires crispées, un sourire figé dévoilant ses dents qui paraissent, dans ce visage en lame de couteau, démesurées. Breitmann s'efface pour le laisser passer : Goebbels, petit sautillant brun, l'intellectuel du parti n'a pas le type aryen. Devenu ministre de la Propagande, il suscite toujours l'ironie des Alte Kämpfer, les vieux nazis qui croient d'abord à la force.



Mein lieber Gott, mach mich blind

Dass ich Goebbels arisch find.

(Dieu tout-puissant, ôte-moi la vue

Que je puisse croire Goebbels aryen.) chantent les S.A.



Si Joseph Goebbels est à Godesberg ce soir, c'est précisément à cause des S.A. Goebbels salue Hitler, s'assied auprès de lui et commence à parler en multipliant les gestes. Le Chancelier paraît distant, soupçonneux. Il écoute, il se tait, il regarde ce visage où le menton trop long, la bouche trop large, semblent perpétuellement et presque spasmodiquement en mouvement parce que le débit de la parole est rapide et que chaque mot provoque une contraction du visage, une grimace qui dessine de larges et profondes rides autour de la bouche, presque une crispation. Adolf Hitler se tait, il observe, il écoute. « J'étais plein de respectueuse admiration, dira Goebbels, évoquant cette soirée de Godesberg, pour cet homme sur lequel reposait la responsabilité du sort de millions d'êtres humains et que je voyais en train de peser un choix douloureux : d'un côté, le repos de l'Allemagne, de l'autre, ceux qui avaient été jusqu'à présent ses familiers. »



Joseph Goebbels est de ces familiers et Hitler le regarde. Le « boiteux », dans le Parti, n'est pas un dirigeant comme les autres. Il n'a pas de troupes à son service, ni S.A. ni S.S., il n'a que son intelligence manœuvrière qui lui permet de sentir où se trouve le camp des vainqueurs. Et puis, c'est un intellectuel, l'un des rares parmi les chefs nazis — avec Rosenberg — à avoir fréquenté une université et à y avoir acquis des diplômes : il est docteur en littérature. Mais dans la vie professionnelle c'est, à la sortie de l'université, bientôt l'échec : il ne réussit pas à obtenir ce poste de critique littéraire au Berliner Tageblatt, le journal des juifs, dit-il. Et le voici, amer, sceptique, aigri, qui se tourne vers le nazisme. Dans ce nouveau parti, où les valeurs sont encore rares, son cynisme et ses dons font merveille : là, il dévoile ses talents de propagandiste et d'organisateur. Mais, il est surtout habile à exploiter le côté « social » et « radical » du parti, ces quelques formules qui, dans le programme en 25 points, que Hitler avait établi en 1920 avec Anton Drexler, annonçaient que le nouveau parti n'était pas seulement national mais aussi socialiste. Il faut, disaient-elles, « abolir le revenu qui n'est pas le produit du travail et de l'effort. II faut briser l'esclavage du prêt à intérêt.. Nous exigeons la participation des employés aux bénéfices dans toutes les grandes entreprises... » Goebbels avait avec Gregor Strasser, popularisé cet aspect du premier programme nazi.



Et en ce soir du 29 juin 1934, Hitler regarde attentivement ce « nazi de gauche », ce familier, qu'il a joué contre Strasser — et il a gagné — et qui maintenant vient à lui, au bord du Rhin, alors qu'il faut briser ceux qui, naïvement parmi les S.A. notamment continuent à réclamer la « révolution ».



La révolution ? Le plus souvent cela veut dire des places, tout simplement des places que d'autres occupent. A Dantzig, peu après la prise du pouvoir, Hermann Rauschning, président du Sénat de la ville libre reçoit l'un de ces Alte Kämpfer, ces vieux combattants des premières heures du nazisme, qui réclament des avantages substantiels maintenant que Hitler est chancelier. L'homme hurle devant Rauschning: « Je ne redescendrai pas la pente une fois de plus ! Peut-être que vous, vous pouvez attendre. Vous n'êtes pas assis sur des charbons ardents. Pas de travail mon vieux, pas de travail ! Je resterai au sommet quoi qu'il m'en coûte. On ne peut arriver au sommet deux fois de suite ».



Ils veulent tout tout de suite, ces S.A. auxquels on a promis la révolution nationale et socialiste. Ils veulent parce que parmi eux il y a aussi des boutiquiers, la fin des grands magasins, ils veulent le pouvoir et la richesse, ils veulent que la révolution soit faite à leur profit. Or, le Parti nazi, maintenant parti de gouvernement se peuple de « gens respectables ». Hitler est en costume de cérémonie et eux, les rudes Alte Kämpfer, ne seront-ils pas les dindons de la victoire qu'ils ont obtenue ? Et rejoignent les Alte Kämpfer tous les mécontents, tous ceux qui espèrent tirer profit du changement de régime qui vient de se produire. Ils passent une visite médicale, ils prêtent serment et les voici incorporés dans les S.A. Parfois, on se sert directement : un homme abattu ou arrêté, c'est un appartement que l'on peut occuper, un emploi à prendre, des biens à distribuer entre S.A. Mais cela ne peut évidemment suffire.



Hitler lui-même, devant une telle poussée révolutionnaire, a été contraint de faire des promesses ambiguës. Il déclare aux S.A. de Kiel parmi les acclamations : « Vous devez être les garants de l'achèvement victorieux de cette révolution et elle ne sera victorieusement achevée que si le peuple allemand est éduqué à votre école ».



C'était le 7 mai 1933, dans la ville de Kiel, là où en 1918 les marins s'étaient révoltés contre leurs officiers, où les groupes spartakistes avaient essayé de recommencer Cronstadt. Mais depuis ?



Hitler regarde Goebbels qui s'explique toujours, qui renseigne son Führer sur la situation à Berlin d'où il arrive. Il n'a pas eu le temps de voir Gœring.



Il a pris l'avion, a atterri à Bonn-Hangelar, mais le Führer venait de partir pour sa tournée d'inspection des camps du R.A.D. A Essen, on lui a dit que le Führer était à l'hôtel Dreesen à Godesberg, qu'il avait tenu une conférence politique dans l'après-midi, alors il a immédiatement décidé de le rejoindre ici, à Godesberg. La musique du Service du Travail joue sur l'autre rive. Elle reprend périodiquement le Horst Wessel Lied et le Saar Lied. « Camarades, ceux des nôtres que le Front rouge et la Réaction ont abattu sont, en esprit, toujours parmi nous, et marchent dans nos rangs ». Puis viennent et reviennent des marches militaires : la Badenweilermarsch, le morceau préféré de Hitler.



Il fait frais, et dans l'obscurité, on devine que le ciel se couvre, il pourrait éclater l'un de ces orages brutaux de l'été. Goebbels parle : certes il a abandonné depuis 1926 Gregor Strasser qui refusait de lier le parti nazi à la droite traditionnelle. Il a rejoint le camp de Hitler qui, après l'échec du putsch de novembre 1923, sait qu'il faut conquérir le pouvoir avec l'appui des forces conservatrices, donc limiter le programme social et révolutionnaire à la démagogie antisémite. Mais sait-on jamais ? N'a-t-il pas trop longtemps gardé le contact avec Rœhm, n'est-il pas suspect ? Hitler se tait.



Goebbels parle. Il n'a plus rien de commun avec Ernst Rœhm. Rœhm qui, en juin 1933, lance une proclamation où il déclare : « Une victoire grandiose a été remportée, mais ce n'est pas la victoire. » Rœhm qui menace toujours : « Si les âmes petites-bourgeoises croient suffisant que l'appareil d'Etat ait changé de signe », elles se trompent. « Que cela leur convienne ou non, nous continuerons notre lutte. S'ils comprennent enfin quel est l'enjeu, nous lutterons avec eux, s'ils ne veulent pas : sans eux ! Et s'il le faut contre eux ! » Rœhm incorrigiblement provocant ; quand Gœring annonce le licenciement des policiers auxiliaires S.A., le chef d’Etat-major rassemble ses troupes. 6 août 1933, chaleur toujours de cette journée d'été d'il y a un an : 80 000 hommes au moins en uniforme brun, 80 000 membres des Sections d'Assaut sont groupés à Tempelhof, dans la banlieue de Berlin, près du champ d'aviation. Le ciel est couvert et l'atmosphère est lourde, brûlante de passion. Clameurs, approbations, hurlements, Rœhm ne mâche pas ses mots : « Celui qui s'imagine, s'écrie-t-il, que la tâche des Sections d'Assaut est terminée, devra se résigner à l'idée que nous sommes là et que nous resterons là, quoi qu'il advienne. »



Tel est le langage du chef d'Etat-major Rœhm. Mais les S.A. sont plus nets encore : « Il faut nettoyer la porcherie, disent-ils. Il y a des cochons qui en veulent trop, on va les écarter de la mangeoire, et plus vite que ça », et ils lèvent leurs mains épaisses habituées à bousculer et à frapper.



LA DETERMINATION DES SECTIONS D'ASSAUT



Et Rœhm n'abdique pas. Suit-il ses troupes, les devance-t-il pour ne pas être débordé par elles et mieux canaliser la colère des hommes en chemise brune ou bien entretient-il leur hargne et leurs espoirs de butin pour disposer de leur soutien dans sa lutte personnelle pour le pouvoir ?



En novembre 1933, il récidive. Dans Berlin, enveloppé par un brouillard glacé les groupes de S.A. stationnent devant le bâtiment massif du Sportpalast. La salle est déjà pleine : 15 000 gradés de la Sturmabteilung sont là, massivement, impressionnants dans leur uniforme brun. Ils saluent le capitaine Rœhm quand il apparaît à la tribune et lance sans ménagement : « De nombreuses voix s'élèvent dans le camp bourgeois et prétendent que la S.A. a perdu toute raison d'être... Ils se trompent, ces messieurs ». Les S.A. se lèvent, acclament Rœhm avec enthousiasme. « Nous extirperons le vieil esprit bureaucratique et l'esprit petit-bourgeois par la douceur ou, si c'est nécessaire, sans douceur ». Nouvelles acclamations, nouveaux cris.



Puis les S.A. se répandent dans les rues et les brasseries. Bientôt, annoncent-ils, viendra la seconde révolution, la vraie révolution. Et ce sera la Nuit des longs couteaux. On l'attend.



Pas seulement les S.A., mais tous ceux qui craignent la prolongation des troubles. Durant cette Nuit des longs couteaux dont parlent les S.A., qui égorgera-t-on ? Cette nuit que veulent les chemises brunes, pour laquelle spontanément ils ont trouvé cette appellation sinistre, quand viendra-t-elle ? On a peur en ce début de l'année 1934. La prise du pouvoir par Hitler, il y a un an à peine, semble n'avoir été qu'un bon souvenir par rapport à ce qui se prépare dans l'armée brune. « Nous ne sommes pas un club bourgeois, rappelle Rœhm, je ne veux pas conduire des hommes qui plaisent aux boutiquiers, mais des révolutionnaires qui entraînent leur pays avec eux ». Mais les boutiquiers, mais le pays ont soif d'ordre et de paix civile. N'est-ce pas précisément pour cela qu’Hitler a été porté au pouvoir ?



Hitler écoute Goebbels. Sur la rive, les porteurs de torche du R.A.D. défilent maintenant en criant et en chantant en cadence. L'orage s'est rapproché : le tonnerre roule dans la vallée entre les collines et à l'horizon, vers Bonn, de brusques zébrures bleutées brisent l'obscurité et révèlent les nuages noirâtres qui arrivent sur Godesberg. L'ordre, la discipline, les voici vivants dans ce défilé, dans ces uniformes que l'on devine, dans ces chants et ces slogans lancés dans la nuit rhénane. Mais le capitaine Rœhm s'est obstiné.



Il a continué à défendre ses S.A. Déjà, jeune capitaine, dans la fange des tranchées, il se faisait auprès des officiers d'Etat-major, distants et seigneuriaux, l'interprète des fantassins, ses hommes dont il partageait la vie sous les éclats des obus français. Maintenant ses hommes sont les Chemises brunes et ils répètent avec un jeune S.A. de Hambourg ces mots qui sont la rancœur des Alte Kämpfer :



« Aujourd'hui, que nous avons réussi, que la victoire est à nous, que la canaille antiallemande est à nos genoux, vous êtes là aussi et vous criez plus fort que nous : Heil Hitler ! comme si vous étiez des combattants, dégoûtants, visqueux, vous vous insinuez dans nos rangs... Ce que nous avons conquis dans et par le sang vous tentez de le monnayer. »



Ces opportunistes qui accourent au nazisme victorieux, un mot a été forgé pour les désigner : ils sont les Märzgefallene qui s'accrochent à la victoire. Alors, la colère des S.A. éclate : « Ecoutez bien, hommes du passé, vous n'insulterez plus longtemps les Alte Kämpfer... »



Bientôt ce sera donc la Nuit des longs couteaux, la nuit du vrai règlement de comptes avec les « gardiens de la Réaction », comme disent les S.A. Et Rœhm se range aux côtés de ses hommes. Le 16 avril 1934, il défend les droits communs que le ministère de l'Intérieur veut chasser des S.A. Rœhm protège ses camarades.



« Lorsque, au cours des années de lutte qui précédèrent la prise du pouvoir, écrit-il, nous avions besoin d'hommes à poigne, alors des citoyens qui, dans le passé, s'étaient écartés du droit chemin sont venus grossir nos rangs. Ces hommes chargés d'un casier judiciaire venaient à nous parce qu'ils pensaient pouvoir effacer leurs fautes en servant dans les S.A... Mais maintenant beaucoup d'Alte Kämpfer des S.A. ont dû se retirer à cause de leurs antécédents judiciaires et cela dans le IIIeme Reich pour lequel ils ont risqué leur vie... Les esprits boutiquiers ne comprendront jamais que l'on puisse garder de tels éléments dans la Sturmabteilung. »



Rœhm au mois d'avril 1934, il y a seulement deux mois, Roehm se crispant dans la défense des S.A. : le vieux camarade de Hitler sent peu à peu dans ce printemps le Führer changer, s'éloigner des Alte Kämpfer et imprudemment avec le franc-parler du reître arrogant et bravache, il n'hésite pas à dire tout haut ce qu'il pense.



Quand il rencontre Rauschning, il s'emporte : « Adolf devient un homme du monde ! Il vient de se commander un habit noir... Il nous trahit tous, il ne fréquente plus que les réactionnaires. Il méprise ses anciens camarades ».



Camaraderie déçue, amitié jalouse de Rœhm, déception presque amoureuse du plus vieux des compagnons de Hitler, ce Rœhm qui est aussi un homosexuel, lié, au-delà des sentiments normaux, aux hommes en qui il a placé sa confiance. Rœhm qui s'entoure de jeunes fils de la noblesse qui constituent un brillant Etat-major aux visages d'anges pervers : baron von Falkenhausen, comte von Spreti, prince de Waldeck : tous aides de camp du capitaine Rœhm qui sait défendre ses fidèles, Rœhm qui parle trop.



Tous les matins, Rœhm fait une promenade à cheval dans le Tiergarten. Il va avec un ou deux compagnons, dans la fraîcheur d'avril, parcourir au trot, la Siegesallee, qui, décorée des 32 statues de souverains prussiens, traverse le parc berlinois du nord au sud. Puis l'allure ralentit, Rœhm mène son cheval au pas, les jambes tendues sur les étriers, le torse bombé, il parle, il pérore. Le groupe passe devant la fontaine Wrangel, le monument de Gœthe, celui à Lessing, on s'enfonce dans les allées qui mènent vers Potsdam et que les promeneurs évitent le soir, on franchit les petits cours d'eau qui parcourent le parc. « Un matin d'avril, dit l'un des compagnons habituels du capitaine, nous rencontrâmes un groupe de responsables du Parti. Rœhm les suivit des yeux d'un air méprisant et dit :



« — Regardez bien ces types-là ! Le Parti est devenu un hospice pour vieillards, ce n'est plus une force politique. Ces gens-là ont peut-être été utiles pour obtenir une décision, maintenant ils sont un poids mort. Nous devons nous en débarrasser rapidement Alors, alors seulement, pourra commencer la vraie révolution ».

Rœhm a parlé avec détermination, il presse sa monture qui prend le trot

« — Comment cela serait-il possible ? demande à Rœhm son compagnon.

« — J'ai mes S.A. »

Matin d'avril 1934 dans le Tiergarten.



LE DISCOURS DU 18 AVRIL 1934



Bien sûr Hitler et ceux qui l'appuient, ceux qui craignent les « longs couteaux » des tueurs et que rassure le Chancelier partisan de l'ordre et de la grande industrie, savent ce que pensent Rœhm et ses S.A. et ce qu'ils espèrent. D'ailleurs Rœhm ne dissimule rien. Le 18 avril 1934, celui que, privilège unique, le Führer tutoie, qui commande les forces les plus nombreuses du IIIeme Reich, celui qui est ministre d'Etat, chef d'Etat-major de la Sturmabteilung décide de frapper publiquement un grand coup. Il convoque le corps diplomatique et les journalistes étrangers pour une conférence de presse, officielle, à Berlin. Pas une ambassade n'est absente, tous les correspondants de presse sont là. Quand Rœhm se lève, trapu et rond dans son uniforme brun, le silence s'établit instantanément. Chacun ici comprend que, à l'occasion de ce discours, Rœhm s'adresse à l'Allemagne, à ses camarades qui sont au pouvoir et à Adolf Hitler.



Rœhm parle d'abord des principes du national-socialisme : « Le national-socialisme, s'écrie-t-il, signifie la rupture spirituelle avec la pensée de la Révolution française de 1789 ». Cela est banal et ressemble à ce que répète depuis des années Rosenberg, l'idéologue du Parti. L'intérêt décroît : se serait-on trompé sur Rœhm ?



Le capitaine fait une pause. Dans le grand salon brillamment éclairé où la chaleur est lourde, on toussote, les chaises remuent. Par les larges baies on aperçoit le jardin pris dans une lumière douce d'avril.



« Je vais vous parler de la Sturmabteilung et de sa nature ». Immédiatement tout le monde se fige, « La S.A. est l'héroïque incarnation de la volonté et de la pensée de la révolution allemande », commence Rœhm, puis il fait l'historique de la formation qu'il commande. « La loi de la S.A., continue-t-il, est nette : obéissance, jusqu'à la mort, au chef suprême de la S.A. Adolf Hitler. Mes biens et mon sang, mes forces et ma vie : tout pour l'Allemagne ».



Tout cela n'est encore que répétition de formules connues : il faut attendre. Rœhm parle de sa voix terne dans les intonations, mais puissante, voix d'officier habitué à donner des ordres, où l'accent bavarois transparaît. « Le combat de ces longues années, poursuit-il, jusqu'à la Révolution allemande, l'étape du parcours que nous franchissons en ce moment nous a enseigné la vigilance. Une longue expérience et souvent une expérience fort amère, nous a appris à reconnaître les ennemis déclarés et les ennemis secrets de la nouvelle Allemagne sous tous les masques ».



Cela ne signifie-t-il pas qu'ils peuvent aussi avoir pris le masque nazi ? Tout le monde dès lors ne peut-il pas être l'ennemi des S.A. ? Phrase maladroite, agressive de Rœhm, qui inquiète tous ceux qui ne sont pas avec lui, derrière lui, et ses S.A.



« Nous n'avons pas fait une révolution nationale, dit-il en haussant le ton, mais une révolution nationale-socialiste et nous mettons l'accent sur le mot socialiste ». Et le ton monte encore, inhabituel devant une assemblée de diplomates et de journalistes étrangers. « Réactionnaires, conformistes bourgeois, s'écrie-t-il,... nous avons envie de vomir lorsque nous pensons à eux. » Dans la salle, c'est le silence, un silence passionné et gêné comme si les mots et le ton ne convenaient pas, comme si Rœhm s'était trompé de public et de lieu et se croyait au Sportpalast. « La S.A., conclut-il, c'est la révolution nationale-socialiste ! » Des applaudissements éclatent venant des côtés et du fond de la salle où sont regroupés des gradés de la Sturmabteilung. Rœhm s'assied : ses aides de camp, surtout le comte von Spreti, le congratulent.



C'était il y a un peu plus de deux mois. Et, ce soir, sur la terrasse de l'hôtel Dreesen, entre Goebbels et Hitler, c'est de cela qu'il est question même si on ne rappelle pas les termes du discours de Rœhm. C'est inutile, Hitler ne peut que se souvenir.



Brusquement, l'orage éclate, quelques gouttes énormes s'écrasent sur la terrasse. En même temps se lève un vent frais qui entraîne la légère poussière ; le tonnerre retentit dans un claquement proche. La pluie, la pluie maintenant violente, balayant le jardin devant la terrasse, courbe avec le vent les arbres et les haies. C'est une bousculade vers l'abri. Le Führer se lève lentement, il rit en repoussant ses mèches trempées, il se secoue ; Goebbels rit avec lui et marche à ses côtés en faisant de grands gestes.



Dehors, devant l'hôtel, les chants continuent, avec plus de vigueur encore comme si la pluie tendait les énergies en permettant à chacun des jeunes volontaires de montrer sa résistance personnelle. Puis, le vent tombe aussi brutalement qu'il est venu ; les dernières gouttes et c'est à nouveau le calme, il monte de la terre une fraîcheur inattendue et vivifiante.



On apporte des fauteuils secs sur la terrasse pour le Führer et pour Goebbels. Quand Hitler reparaît, des cris s'élèvent de la foule, Hitler répond en saluant presque machinalement. On l'acclame. « Le Führer a l'air grave et pensif, dira Goebbels plus tard, il regarde le sombre ciel de la nuit qui, après un orage purificateur, s'étend sur ce vaste paysage rempli d'harmonie ».



La conversation entre les deux hommes reprend : Brückner fait plusieurs apparitions, montrant des dépêches. Qui est fidèle au Chancelier, qui ne l'est pas ? Rœhm lui-même, le 20 avril, deux jours à peine après son discours devant le corps diplomatique n'a-t-il pas renouvelé son serment de fidélité au Führer ? C'était le 45eme anniversaire de Hitler. Fêtes et discours remplissaient toute l'Allemagne ; les organisations de jeunesse organisaient des défilés, le Parti des rassemblements où se succédaient, sous les portraits immenses du Führer les orateurs qui invitaient la foule à crier Heil Hitler ! Goebbels, à la propagande, avait orchestré toutes les cérémonies et Rœhm aussi célébrait, dans un ordre du jour, l'éloge de « Adolf Hitler, Chef suprême des S.A... C'était, continuait-il, c'est et ce sera toujours notre bonheur et notre fierté d'être ses hommes les plus fidèles en qui le Führer peut avoir confiance, sur lesquels il peut compter dans les bons et encore davantage dans les mauvais jours ». Et Rœhm concluait ; « Vive Adolf Hitler, Vive le Führer des Allemands, chef suprême des S.A. » Dissimulateur, comploteur ce Rœhm ou plutôt adversaire non pas de Hitler, mais de ceux que les S.A. appellent la Reaktion ?



Hitler pourtant doit choisir et Goebbels est là pour qu'il n'hésite plus et pour savoir aussi quel est le choix du Chancelier.



Un S.S. s'approche de l'Oberleutnant Wilhelm Brückner et lui parle à voix basse. L'aide de camp de Hitler se lève rapidement et gagne l'intérieur de l'hôtel Dreesen. Joseph Goebbels se tait lui aussi : il attend comme le Chancelier. Voici Brückner qui revient. Il tient un message.

Devant l'hôtel, un motocycliste fait hurler le moteur de sa machine, puis repart dans un éclatement d'explosions saccadées.



Le message est du Reichsminister Gœring. Le Chancelier le lit, puis le tend à Goebbels. A Berlin, Karl Ernst, Obergruppenführer de la Sturmabteilung, aurait mis ses S.A. en état d'alerte depuis cet après-midi du vendredi 29 juin. Goebbels confirme : il allait lui-même donner l'information. Elle est grave : la Sturmabteilung est-elle décidée à passer à l'action dans la capitale ? Est-ce la Nuit des longs couteaux qui commence ? Ce Karl Ernst est un homme résolu : l'un de ces chefs S.A. sorti de rien, qui ont servi d'hommes de main, d'hommes à tout faire, au Parti nazi, d'autant moins arrêtés par les scrupules qu'ils voyaient dans le nazisme l'occasion de s'emparer à leur profit personnel de la puissance et de la richesse. Et ils y sont parvenus.



Karl Ernst, qui n'a pas 35 ans, commande à 250 000 hommes. Ancien portier d'hôtel, ancien garçon de café, il arbore maintenant des uniformes flamboyants, baroques, abusant des médailles, des insignes. Sur sa tête puissante et vulgaire de mauvais garçon, où la bouche épaisse dit la soif de jouissances, il porte, obliquement, crânement, de façon désinvolte, sa casquette d'Obergruppenführer des S.A. Il séduit les héritières des familles de la haute société berlinoise. On le dit aussi homosexuel. Son rire, son cynisme éclatent, et ses yeux s'allument quand il visite les entrepôts abandonnés ou les caves transformées en Bunkers, tous ces lieux où les S.A. « corrigent » les Allemands récalcitrants. Les hommes d'Ernst bénéficient de l'impunité : vols, meurtres, viols, tout devient affaire politique et Ernst couvre ses S.A. A Berlin, on le craint : pour certains il n'est qu'un sadique, un droit commun transformé en responsable officiel, en représentant de l'ordre et de l'Etat. Il est pourtant reçu dans la bonne société et on ne le voit qu'en compagnie d'Auguste Guillaume de Prusse, quatrième fils du Kaiser. Et c'est ce Karl Ernst qui vient selon le message reçu par Hitler à Godesberg, de mettre ses S.A. en état d'alerte. Le mécontentement des Chemises brunes a-t-il donné naissance à un complot ?



Déjà, vers la fin du mois d'avril, Karl Ernst avait fait part de ses difficultés à un interlocuteur inattendu. Ernst, en effet, avait reçu l'attaché militaire français, le général Renondeau. Quelle satisfaction pour l'aventurier d'accueillir cet officier étranger, de mesurer ainsi, vraiment, qu'on a réussi. Devant le général, Karl Ernst fait étalage de son passé, de ses responsabilités nouvelles. La conversation en tête à tête dure près de deux heures. « Il me raconta, écrit le général Renondeau, maints épisodes d'une carrière qui n'est encore qu'à ses débuts mais qui a été jusqu'à la prise du pouvoir par Hitler pleine d'aventures et de coups d'audace. » Sur ses coups de main de Alte Kämpfer, Ernst est intarissable.



« Comme je lui disais, continue le général Renondeau, que ses fonctions actuelles devaient lui paraître très aisées à remplir, par comparaison avec ce qu'il avait fait, il me répondit : « Détrompez-vous. Nous avons promis beaucoup et c'est terriblement difficile à tenir. Il y a bien des impatients et des exigeants qu'il faut calmer ; j'ai commencé par pourvoir les vieux camarades qui ont mené le combat avec moi. Ceux-là sont casés, tous. Mais il y a les autres qui ne me rendent pas toujours la tâche facile. » Et le général Renondeau ajoutait : « Cet aveu d'un des chefs les plus ardents qu'il m'ait été donné jusqu'ici de rencontrer parmi les S.A. est significatif ».

Les S.A. de Berlin, ces S.A. insatisfaits, sont maintenant, si le Chancelier Hitler se fie à Goebbels et à Gœring, en état d'alerte.



HERMANN GŒRING



On entend devant l'hôtel Dreesen à nouveau le bruit d'une moto : c'est un autre message de Gœring. Il donne des informations sur la situation à Berlin et à Munich : là aussi, les S.A. seraient en état d'alerte. Le Chancelier en relit le texte. Il ne le commente pas. Goebbels, témoin de cette nuit, assis en face du Führer, dira plus tard : « Le Fuhrer, comme cela est arrivé dans d'autres situations graves et périlleuses, a de nouveau agi selon son vieux principe : ne dire que ce que l'on doit dire absolument, ne le dire qu'à celui qui doit le savoir et seulement lorsqu'il doit le savoir ». Hitler se tait : Goebbels n'est pas encore à mettre dans le secret des décisions. Par contre, Hitler dicte une réponse à Gœring.



D'ailleurs, durant toute la journée de ce vendredi 29, Hitler a échangé des messages avec Hermann Wilhelm Gœring et, chaque fois, la voie aérienne a été choisie. Un appareil a décollé, soit de l'aérodrome d'Essen, soit de celui de Hangelar près de Bonn pour Tempelhof. De là, un courrier rejoint Gœring qui a communiqué avec Hitler de la même façon. Souci du secret, de la rapidité, mais aussi marque du style de Hermann Gœring qui cumule les fonctions, à la fois de ministre sans portefeuille dans le cabinet de Hitler, de ministre de l'Intérieur du gouvernement prussien, de commissaire du Reich pour l'Aviation. Du Reichsminister Gœring, le Chancelier sait qu'il n'a pas à craindre une quelconque complicité avec la Sturmabteilung et son chef d'Etat-major Rœhm.



On raconte parmi les dignitaires nazis et naturellement le Chancelier est au courant, comment le 15 septembre 1933 les deux hommes se sont discrètement mais nettement heurtés.



Hermann Goering voulait présider, le jour de la séance inaugurale du nouveau Conseil d'Etat, une grande parade des forces nazies : S.S. et S.A. rassemblés devaient défiler devant lui seul. Mais Rœhm et Karl Ernst, écartés de la cérémonie, avaient fait comprendre que si elle se déroulait sans eux l'indiscipline régnerait dans les rangs des Chemises brunes, ridiculisant Goering. Ce dernier fut contraint de s'incliner. Cent mille hommes, en brun et en noir, furent rassemblés mais les S.A. et les S.S. défilèrent au pas de l'oie devant les trois chefs nazis. Ernst et Rœhm avaient fait reculer Goering. Il n'était pas homme à l'admettre et d'autant plus que son opposition à Rœhm était ancienne, profonde, faite de bien d'autres choses que de la rivalité née d'une parade à partager.

Avec Karl Ernst aussi il y a de vieux comptes et des liens anciens, liens troubles de la complicité.



Au moment où devant la Cour suprême de Leipzig s'ouvre, le 21 septembre 1933 le procès contre les communistes et van der Lubbe, accusés d'être coupables de l'incendie du Reichstag, en février 1933, une fête des S.A. bat son plein dans un grand hôtel de Berlin. On boit sec, on chante, des hommes oscillent se tenant par les épaules au rythme des chants guerriers du nazisme. Dans un coin, entouré de courtisans respectueux et admiratifs, il y a l'Obergruppenführer Karl Ernst qui parle et boit On évoque l'ouverture du procès de Leipzig contre le communiste Dimitrov, les causes de l'incendie du Reichstag. Personne ne parle de la culpabilité de Gœring ou de celle de Rœhm qui aurait placé à la disposition du Reichminister un groupe de S.A. décidés à mettre le feu au bâtiment afin de donner un prétexte à la répression qu'un mois après la prise du pouvoir, les nazis veulent exercer.



Mais l'Obergruppenführer Ernst part d'un grand éclat de rire, on le regarde, on se tait : « Si je dis oui, c'est moi qui y ai mis le feu, je serai un foutu imbécile, lance-t-il. Si je dis non, je serai un foutu menteur », et il rit à nouveau. Ces complicités entre un exécutant et l'organisateur d'un forfait sont toujours dangereuses : Ernst et Gœring ont raison de se méfier l'un de l'autre. Et d'abord l'Obergruppenführer Karl Ernst car Gœring n'est pas homme à tolérer les obstacles.



Déjà pendant la Première Guerre mondiale, le brillant officier d'aviation, au regard métallique dans un visage beau, régulier, apparut à ses camarades comme l'homme qui sait atteindre son but, à n'importe quel prix. C'était un officier dur, autoritaire : « Cela se voyait à ses gestes et à sa façon de parler », dira le lieutenant Karl Bodenschatz. Pilote aux multiples victoires, Gœring a collectionné les décorations : Croix de fer, Lion de Zaehring avec épées et surtout l'Ordre pour le Mérite, la plus haute décoration de l'armée allemande. Le voici lieutenant, commandant de l'escadrille Richthofen, prêt à faire tirer sur les révolutionnaires.



Quand l'armistice tombe sur l'Allemagne, Gœring, le brillant héros, fait partie de ces officiers révoltés qui crient à leurs camarades la nécessaire désobéissance au nouveau régime. Il le fait un soir, à l'Opéra de Berlin, interrompant le ministre de la Guerre, le général Reinhard. « Camarades, lance-t-il, je vous conjure d'entretenir votre haine, la haine profonde, la haine tenace que méritent les brutes qui ont déshonoré le peuple allemand... Mais un jour viendra où nous les chasserons de notre Allemagne. Préparez-vous pour ce jour. Armez-vous pour ce jour. Travaillez pour ce jour ».



Bientôt, Gœring quitte l'armée, refusant de servir un gouvernement républicain ; il entre dans l'industrie aéronautique, voyage, et en Suède, par hasard, il rencontre Karin von Kantzow, mariée à un aristocrate suédois. Elle est d'une beauté régulière, d'une douceur et d'une grâce fascinantes. Gœring s'éprend d'elle ; c'est une passion romantique et absolue. Les voici en Allemagne, mariés, amoureux l'un de l'autre, tous deux ardemment nationalistes et bientôt, dans la capitale bavaroise, Gœring rencontre Hitler. « Il cherchait depuis longtemps un chef, racontera-t-il, qui se serait distingué d'une manière ou d'une autre pendant la guerre... et qui jouirait ainsi de l'autorité nécessaire. Le fait que je me plaçais à sa disposition, moi qui avais été le premier commandant de l'escadrille Richtofen, lui paraissait être un coup de chance ».



Rapidement Hermann Gœring devient le responsable de la Sturmabteilung, créée par Ernst Rœhm. Ainsi pour la première fois, les routes des deux hommes se croisent. Mais Gœring, ancien combattant qui fait figure de héros national, auréolé de la gloire qui touche les pilotes survivants, Gœring, lié aux milieux traditionnels de l'armée et de l'aristocratie, mari d'une comtesse suédoise, riche des deniers de son épouse, Gœring est une personnalité très différente de celle du capitaine des tranchées. Gœring est ainsi dès le début le lien entre Hitler et la société traditionnelle, un moyen aussi pour le chef du parti nazi d'opposer une force à Rœhm, de ne dépendre de personne en jouant sur les rivalités entre ces anciens officiers si opposés.



Gœring va payer cher dans son corps son entrée au parti nazi et les responsabilités qu'il y assume. Lors du putsch manqué du 9 novembre 1923, quand dans les rues défilent les S.A., que le garde du corps de Hitler crie aux policiers qui forment un barrage compact : « Ne tirez pas, le général Ludendorff arrive », que les premiers coups de feu claquent sinistrement, que Hitler s'enfuit, que Ludendorff imperturbable continue d'avancer, Hermann Gœring s'écroule, gravement blessé à l'aine. On le pousse dans l'encoignure d'une porte. II perd son sang. On le panse sommairement et l'on réussit à le soustraire à l'arrestation. Mais la blessure est mal soignée dans les conditions de la clandestinité, et bientôt pour calmer la douleur on lui administre des doses toujours plus fortes de morphine. Il grossit, son visage s'affaisse, le regard se voile et le svelte et autoritaire officier de 1918 n'est plus, vers 1923, qu'un morphinomane obèse, atteint de crises d'épilepsie et que l'on doit interner. Mais il se reprend, suit des cures de désintoxication, et surtout se grise d'action politique : député, mandataire des nazis dans les milieux de la grande banque et de l'industrie, dans les centres militaires, il est bientôt président du Reichstag, bientôt ministre de l'Intérieur du gouvernement prussien.



Actif, jouissant de sa puissance, il est soucieux d'assurer son pouvoir. Le pouvoir pour un homme comme lui qui ne se paie pas de mots, qui a vu naître dans les rues, par la violence, la domination nazie, ce sont d'abord des hommes à sa disposition, et d'autant plus que Rœhm maintenant est le chef d'Etat-major des S.A.



Mais Gœring est habile. Il ne faut pas heurter de face ce rival qui commande à des millions d'hommes. Alors le Reichsminister Gœring louvoie : contre Rœhm et pour détruire aussi les adversaires du nazisme. « Frères allemands, s'écrie-t-il à Francfort le 3 mai 1933, aucune bureaucratie ne viendra paralyser mon action. Aujourd'hui, je n'ai pas à me préoccuper de justice, ma mission est de détruire et d'exterminer... Je ne mènerai pas un tel combat avec la seule puissance de la police, cette lutte à mort, je la mènerai avec ceux qui sont là devant moi, les Chemises brunes. » Il suffit à 25 000 S.A. et à 15 000 S.S. de passer un brassard blanc sur leurs chemises brunes ou noires pour devenir des policiers, représentants officiels de l'Etat. Mais, en même temps, il faut réduire la puissance d'Ernst Rœhm. Rœhm qui parle toujours de liquider le Reaktion alors que Gœring est au mieux avec les magnats de la Ruhr, les hobereaux prussiens et les officiers du Grand Etat-major.



Il y a aussi que dans son fief prussien Gœring se heurte quotidiennement à la puissance de la Sturmabteilung. Les conseillers S.A. sont dans toutes les administrations ; les préfets de police prussiens portent l'uniforme S.A. : tous ces hommes qui détiennent l'autorité échappent au contrôle de Gœring.



Alors le Reichsminister manœuvre. Dès sa prise de pouvoir en Prusse, il a constitué sous les ordres de Rudolf Diels une police spéciale issue d'un service déjà existant (la section IA) de la préfecture de police de Berlin. Diels est un homme capable, actif. Il rassemble des techniciens du renseignement policier, criminalistes jeunes et efficaces et il crée un bureau politique de renseignement qui va devenir la police secrète d'Etat. Le service s'étoffe, les spécialistes affluents : ils bénéficient de toutes les libertés. Ils peuvent agir sans respecter la Constitution. Bientôt les hommes de Diels quittent l'Alexanderplatz où s'élève le bâtiment de la préfecture de police et s'installent les uns dans l'ancien immeuble du Parti communiste Karl-Liebknecht Haus, les autres au n° 8 de la Prinz-AlbrechtStrasse, tout près de la résidence de Gœring. Désormais, le service de Rudolf Diels peut recevoir son appellation officielle. Elle va résonner sur le monde, pendant des années, comm