Main La Nuit des libertés
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La Nuit des libertés

Version 64664 - 2014-10-23 13:32:43 -0400
Language:
french
ISBN:
EPUB9782894319482-64664
File:
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1

La Nuit Des Longs Couteaux

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 334 KB
2

La mort silencieuse

Language:
french
File:
EPUB, 222 KB
© Les éditions JCL inc., 2011

Édition originale : août 2011



Les éditions JCL inc.

930, rue Jacques-Cartier Est, Chicoutimi (Québec) Canada G7H 7K9

Tél. : (418) 696-0536 – Téléc. : (418) 696-3132 – www.jcl.qc.ca

ISBN 978-2-89431-948-2



Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Nous bénéficions également du soutien de la SODEC et, enfin, nous tenons à remercier le Conseil des Arts du Canada pour l’aide accordée à notre programme de publication.



Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC





MARILOU BROUSSEAU





LA NUIT DES LIBERTÉS


Roman





À toi, K, parce que « tu es là »;

À toi, Gilles Tibo, pour ta complicité indéfectible et rieuse;

À toi, Lucie : dors en paix, mon amie.





Non lassé d’écrire chaque jour notre propre histoire sur la page blanche de la vie, il nous arrive de réécrire celle des autres, en pensée ou à l’encre, selon nos perceptions et nos perspectives.

Néanmoins, derrière l’écran-façade de la mise en récit se profile une vérité bien différente pour chacun.

Marilou Brousseau





Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, serait pure coïncidence.





Prologue


Je m’appelle Élisabeth. On me surnomme Liz. Il y a déjà quelques années, j’ai fréquenté le centre d’accueil Egel avec quinze délinquantes issues de milieux pauvres et violents. Sauvage, timide, maladroite, je m’adonnais aux drogues avec une facilité déconcertante pour atténuer mon vague à l’âme, mes gaucheries et mes fréquents maux de ventre. Aux gens qui me posaient des questions indiscrètes, j’offrais en réponse un mutisme rempli de méfiance. Les livres, compagnons fidèles à mon esprit solitaire, me formaient à l’écriture et m’entraînaient hors du monde, loin des misères trop concrètes de mon quotidien. Puisque j’étais considérée comme l’intellectuelle de la place, les filles m’ont proposé un jou; r de raconter par écrit notre expérience. J’ai consenti, à la seule condition qu’elle soit publiée. Puisqu’elles se sont toutes rangées derrière mon exigence, je vais maintenant m’acquitter de cette tâche avec la farouche intention de mettre en relief non seulement l’amitié qui nous unissait, mais aussi certaines aberrations et folies humaines qui régnaient autour de nous.

Aujourd’hui, en cette fin d’après-midi, je replonge dans mes souvenirs, lorsque la vie a manqué d’humour et nous a englouties dans une nuit des plus noires. Bien entendu, une crise, peu importe laquelle, ne débute jamais de manière abrupte. Elle représente l’aboutissement d’une somme d’événements antérieurs plus ou moins majeurs qui, accumulés, forment la mèche d’une bombe à retardement. Tôt ou tard, par voie de conséquence, arrive la fichue seconde de l’éclatement, celle qu’on voudrait voir s’effacer sur le tableau du temps, parce que, malgré sa fugacité, elle a tout détruit sur son passage. Tout.

Une si petite seconde…





I


« Vite! Partir! Fuir! » Je donnai un dernier coup d’épaule contre la porte verrouillée et, à mon grand étonnement, elle s’ouvrit avec fracas. Heureusement! Je commençais à suffoquer dans le sous-sol privé de lumière.

Je regardai autour de moi, terrifiée. Personne. Je ravalai mon émotion. Sans prendre le temps de me demander si ma famille d’accueil se trouvait dans la maison, je me précipitai dehors. Un vent glacial cingla ma peau, m’arrachant des gémissements. Je courus à perdre haleine dans la neige en espérant établir une distance suffisante entre ce lieu sinistre et moi. Rien ne pouvait briser mon élan porté par l’adrénaline. Mes jambes, vacillantes quelques minutes plus tôt, m’entraînaient à présent vers l’avant avec une force renouvelée.

« Mon Dieu! Qu’est-ce qui va m’arriver? » Des larmes se mirent à couler sur mes lèvres, sur mon linge, sur ma vie. Si j’avais pu extirper le mot liberté coincé dans le fond de ma gorge, je l’aurais crié à tous les vents :

— Liberté! Liberté! Liberté…

Je continuai ma course, la peur collée à mes pieds qui frappaient la terre à une cadence soutenue, effrénée. Clac, clac! M’éloigner de l’esclavage, de la misère, de la folie humaine. Clac, clac! Ne plus jamais souffrir du mépris des adultes. Clac, clac! Repartir à zéro.

Au bout de mon essoufflement, je m’arrêtai net. La neige de fin novembre tombait en gros flocons duveteux, s’ensoleillant une fraction de seconde devant les réverbères pour ensuite aller se confondre avec les milliards d’étoiles reposant sur le sol. Je levai mes yeux vers le ciel et lui adressai une prière muette : « Seigneur, faites que Denise ne soit pas à la campagne. J’ai besoin d’un refuge pour la nuit… Et de quelques biscuits. »

Nous nous étions rencontrées à l’école secondaire Rouen-Desjardins, dans le quartier Hochelega-Maisonneuve. Elle se rongeait compulsivement les ongles et avait la manie de se gratter le menton à tout bout de champ. Sa longue chevelure blonde émaillée de mèches dorées, une véritable coulée de miel, illuminait un visage aux traits impressionnants de beauté. Quand une parole ou un geste brusque venait heurter sa sensibilité, elle passait rapidement de la joie à la tristesse. Son père travaillait pour une compagnie d’assurances, tandis que sa mère, une artiste peintre, vendait des toiles aussi disparates les unes que les autres dans une galerie d’art du centre-ville.

J’entendis derrière moi une voiture ralentir. Deux sources de lumière trouèrent le nuage de flocons et s’avancèrent sur ma gauche. L’angoisse comprima ma poitrine. Je repris ma marche en rasant le mur d’un édifice, pendant que des scénarios de série noire défilaient dans mon esprit. « Ils ont découvert ma fuite… Ils me cherchent… Non! Non! Ce sont les phares d’une voiture de police qui approchent… Les flics vont m’arrêter… Mon Dieu! Me cacher… »

En raison de la neige qui tapissait la chaussée, les pneus semblaient glisser sur de la ouate. Je fermai les yeux. « Ça y est! Je suis finie! » Je me tournai brusquement. Une femme, sans doute inquiète de me voir déambuler seule à une heure aussi tardive, arrêta son véhicule à ma hauteur et abaissa la glace.

— Vous avez besoin d’aide?

« Si ma vie de misère compte parmi ce qui peut être secouru, alors oui, j’ai besoin d’aide. » Je devais vite trouver un motif plausible pour justifier ma présence dans les rues sombres de Montréal. Cette femme était peut-être une policière qui venait de terminer son quart de travail. Surtout, ne pas éveiller chez elle de soupçon.

— Je m’en vais chez une amie qui demeure sur la rue Drolet. Il n’y a plus d’autobus à cette heure-ci. Même si elle habite loin, j’ai décidé de marcher.

Dans un élan de générosité, la dame offrit de me raccompagner. Oubliant toute prudence, j’ouvris la portière et m’installai sur le siège avant. Tout en roulant, elle partagea avec moi son sac de madeleines, ces succulents gâteaux au goût de fleurs d’oranger. Sous les coups d’œil étonnés de la conductrice, j’en dévorai trois avec précipitation, respirant à peine entre les bouchées tant je crevais de faim, ce qui me valut un mal d’estomac terrible.

Malgré mes seize ans et ma montre qui indiquait deux heures du matin, la bonne Samaritaine évita de me poser des questions. Elle s’en tint à une conversation banale, tandis que je clignais les yeux pour endiguer un débordement de larmes qui menaçait d’inonder mes joues. Sa douce voix me ramenait au souvenir de ma première famille d’accueil, chez les Comptois, des gens dont la gentillesse avait nourri en moi le désir de rester longtemps avec eux. La toiture de leur maison, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, creusait tellement en son centre que, depuis la façade avant, on avait l’impression qu’elle souriait. Je vivais dans la maison souriante et je connaissais la joie.

Cinq minutes plus tard, la dame me laissa devant la résidence de mon amie, non sans me glisser un billet de cinq dollars dans la main. Une fortune pour une fugueuse! Après l’avoir remerciée, je m’engageai dans son entrée couverte de neige et allai frapper à la fenêtre de Denise. Ce n’était pas la première fois que je la surprenais en pleine nuit après une de mes évasions de ce foyer. Complice, elle m’accueillait invariablement dans la sécurité de sa demeure.

Une petite face ronde, endormie, tira les rideaux. Dès qu’elle me vit, elle ouvrit la fenêtre et me fit pénétrer dans sa chambre.

— Maudit! Qu’est-ce qu’ils t’ont fait encore? chuchota-t-elle.

— Ils m’ont enfermée à double tour et je me suis poussée.

— La police va te retrouver et te renvoyer dans cette foutue maison de merde. Tu dois parler à ta travailleuse sociale. Il faut qu’elle te sorte de là, torrieu!

— Oublie ça. Il n’y a rien à faire avec Gisèle. Elle ne veut que des résultats, c’est-à-dire que je sois soumise à mes tuteurs. Pas de problème : je suis de nature effacée et silencieuse. Je réponds oui tout le temps. C’est pourquoi je ne comprends pas…

— Il faudrait changer ça. Que tu deviennes une dure à cuire.

— Difficile pour moi, mais je t’avoue que ça me tente de plus en plus.

— Je peux t’aider, si t’as besoin d’idées…

— Je ne sais pas pourquoi on m’a prise pour un punching-ball dans ce foyer, coupai-je, anxieuse. Ces gens me détestent. Est-ce que je suis un monstre?

— Oui. Absolument. Tu es un monstre. Un monstre de délicatesse et d’amour. Y a des personnes qui ne supportent pas ça!

Des larmes roulèrent sur mes joues.

— Oh, ne pleure pas, ma cocotte. S’ils savaient comme tu es adorable! Tant pis pour ces imbéciles!

— Tu es trop gentille.

— Allez! Viens te coucher, Liz. On trouvera une solution demain. Tu ne peux plus retourner en enfer, sinon, tu seras brûlée vive avant Noël.

— D’accord… Aurais-tu une ou deux aspirines?

— Ils t’ont encore battue, les dégueulasses?

— Oui. Il y a plusieurs jours de ça. Ce sont déjà des blessures anciennes. Là, en ce moment, j’ai surtout mal à l’estomac.

— J’ai mieux que ça pour te soulager.

Elle souleva le bord de son matelas, plongea la main dessous et la ramena en tirant un sac de plastique dans lequel se trouvait de la marijuana. Après que nous eûmes fumé en silence pour éviter de réveiller la maisonnée, Denise se rendormit tranquillement dans son lit, tandis que moi, étendue sur un futon, je fixais un segment décollé de la tapisserie où voltigeaient de petits anges joufflus. « Ah! Si je pouvais m’envoler, être libre comme eux! »

D’autres pensées assaillirent mon esprit : « Qu’est-ce que je serais devenue si la porte du sous-sol n’avait pas cédé? Ces vauriens m’auraient-ils laissée mourir de faim? Que va-t-il m’arriver si on me retrouve? Est-ce qu’on va m’emprisonner dans un centre de redressement jusqu’à mes dix-huit ans? Me renvoyer dans ma famille d’accueil? M’abandonner dans un autre foyer nourricier? Si c’est le cas, mes nouveaux tuteurs vont-ils oublier que je suis avant tout un être humain, et non une esclave au service de monsieur ou de madame? Est-ce que je vais me coucher démolie, en haïssant d’avance les lendemains qui viennent trop vite? Et quoi, encore? »

Personne n’avait pu remplacer mes parents biologiques décédés tragiquement des années plus tôt. Surtout pas le dernier couple! Dans la cinquantaine avancée, ils carburaient à la bêtise et à la méchanceté. Elle, c’était une femme au visage angélique, mais remplie de fiel, jalouse des amies de son mari, hostile et malveillante envers toute personne qui pouvait déranger son train de vie mondain. Lui, c’était un homme aux traits austères, insensible et indifférent aux autres, qui me frappait sans discernement dès qu’elle lui en donnait l’ordre. J’étais restée là trois ans. Trois ans de trop.

À l’insu de sa mère, Denise me cacha deux jours dans sa chambre. Quand elle partait pour l’école, j’écoulais les heures à lire, à regarder ses albums photo, à bouffer des muffins aux carottes et à me figer au moindre bruit. Le soir, après son souper, elle m’apportait de la nourriture en cachette et, pendant que je mangeais, elle me racontait en chuchotant les péripéties de sa journée. Je l’observais en me disant : « Chanceuse! T’as une vie normale. Je ne connaîtrai jamais ça. Ton avenir t’attend les bras ouverts. Le mien, il est si incertain… »

Au matin du troisième jour, alors que, assise sur le lit de Denise, j’écoutais le tic-tac monotone de l’horloge, une marée de souvenirs déferla en moi. Une fillette se balançait entre ciel et terre sur une escarpolette dont les cordes tressées s’enroulaient autour d’une branche d’arbre. Derrière elle, lui donnant des poussées, une femme vêtue d’une robe fleurie s’exclamait à chacun de ses cris joyeux, tandis que, non loin, assis à l’ombre d’un chêne, un homme levait ses yeux du livre qu’il tenait pour admirer la scène. Il s’agissait des Comptois, cette famille exceptionnelle où on m’avait placée après mes cinq années à l’orphelinat, mes parents étant décédés quelques mois après ma naissance. J’avais presque sept ans. J’y suis restée jusqu’à l’âge de neuf ans. Puis avait eu lieu le drame. À l’automne, la dame était tombée gravement malade, le père avait perdu son emploi. Mon départ avait été des plus tristes… Je dus me résoudre à vivre dans un autre foyer qu’il me fallut quitter quatre ans plus tard, cette fois-ci, pour cause de négligence. On déménagea ensuite mes pénates dans le foyer dévastateur que je venais de déserter.

Dans la chambre de Denise se trouvait une série de disques posés sur une table, près de sa chaîne stéréo, et à côté d’une étagère où trônaient des peluches : que des panthères! Elle affectionnait particulièrement ce mammifère.

« Il a des qualités superbes : la puissance, le mystère et, comme moi, il est si imprévisible! » m’avait-elle dit un jour.

J’approchai une chaise et regardai un à un les microsillons : Jean-Pierre Ferland, Fabienne Thibault, Nanette Workman, The Police, Françoise Hardy, ABBA et… Cat Stevens. Sur la pochette Teaser and the Firecat, un chat roux, le dos bien rond, me rappela le mien, celui que j’aimais tant et que j’avais dû abandonner en quittant mon premier foyer nourricier. Il s’appelait Finaud. Avec ses pattes de velours, il s’avançait doucement, sautait sur le divan et venait se lover en boule dans mes bras. Ses prunelles, de véritables billes d’or, se fermaient invariablement lorsque je caressais sa toison chamarrée. Je lui racontais à l’oreille mes rêves :

— Un jour, je serai médecin. Je soignerai les blessures des gens. Je voyagerai dans tous les pays. Je gravirai les plus hautes montagnes. Je regarderai les plus beaux ciels étoilés. Je naviguerai sur des mers argentées. Je peindrai des couchers de soleil. Je marcherai en silence dans les forêts. Je chanterai pour changer le monde. Je planterai des mots dans la terre. Je cueillerai les plus jolies poésies…

Soudain, les objets dans la chambre de Denise devinrent flous, imprécis. Une brume m’enveloppa comme une menace. Je me levai pour me dégager de cet état confus, mais m’écrasai aussitôt au sol.

Une minute? Dix minutes? Je n’aurais su dire combien de temps je restai sans connaissance. En émergeant de ma grisaille, j’aperçus les gyrophares d’une auto-patrouille à travers le voile recouvrant la fenêtre. La mère de mon amie avait dû entendre ma chute. Persuadée de la présence d’un voleur dans la chambre de sa fille partie à ses cours, elle avait, d’évidence, téléphoné à la police.

Mes espoirs de liberté disparurent au profit de l’angoisse. Lorsque les agents ouvrirent la porte avec fracas, ils ne virent qu’une adolescente repliée sur elle-même près du lit, livide, tremblante, les yeux écarquillés par la peur. Je me sentais prise comme une biche dans les phares d’un automobiliste, incapable d’émettre un son, de me lever, de bouger. Paralysée!

La suite se déroula à toute vitesse. Dans ma confusion, des mots tels que droits, fugitive, tribunal se frayèrent un chemin jusqu’à mon cerveau avant que je ne bascule comme au ralenti dans un abîme.

Quand j’émergeai de l’ombre, le soleil trônait déjà haut dans un ciel dégagé. En regardant autour, je compris que je me trouvais dans une chambre d’hôpital, étendue sur une civière. On attendait sans doute que je m’extirpe de mon état semi-comateux pour me ramener dans ma famille d’accueil.

« Nooooon! Je ne veux pas! »

Gisèle, ma travailleuse sociale, entra en coup de vent. Sans égard pour ma condition, elle me lança, impatiente :

— T’en as fait une belle, une fois de plus. Ce sera quoi, encore, dans un autre foyer?

Son « encore » me fit mal. Pourquoi ne saisissait-elle pas que j’étais malheureuse comme les pierres? De toute façon, que savait-elle de mes souffrances? Elle ne m’écoutait pas. Si elle m’écoutait, elle ne m’entendait pas. Et, les fois où elle m’entendait, elle n’agissait pas, elle réagissait.

Gisèle se montrait incapable de détecter le moindre signe de détresse chez moi. Elle ignorait à quel point la seule perspective d’être envoyée dans un lieu inconnu représentait une source majeure d’anxiété. Je n’étais pas si stupide. J’avais eu vent que certaines familles d’accueil n’avaient d’autres considérations que le chèque mensuel offert par le gouvernement pour s’occuper de jeunes. Aussi, que des tuteurs déversaient leur colère ou soulageaient quelques-uns de leurs bas instincts sur les êtres fragiles pourtant confiés à leurs bons soins. Difficile pour ces victimes de sentir vibrer la corde de l’appartenance familiale et de ne pas avoir envie de fuir ou de maudire ad vitam æternam ces gens-là. Heureusement, dans le lot, il y avait des foyers convenables, recommandables, bien que nous dussions d’abord tirer le numéro gagnant. J’ai connu certaines filles qui n’ont pas eu cette chance.

— Tu vas devoir te présenter à la cour et, ça, c’est de la paperasse et des dossiers à n’en plus finir, lança Gisèle. Tu me donnes du trouble!

— Je suis vraiment désolée, mais…

— Je m’excuse, peut-être?

— Euh… M’excuser? Mais pourquoi?

— Parce que t’as fugué, sapristi!

Je n’ai pas eu le temps de répondre. Un médecin à l’allure décontractée dans sa chemise d’hôpital ouvrit la porte après avoir frappé deux petits coups. Il se dirigea vers moi, un dossier en main. La trentaine avancée, les cheveux châtains, un visage avenant, des yeux pétillants de vie sous des sourcils en broussaille, il possédait un trait singulier : une fine cicatrice traversait sa joue gauche sur une courte longueur. On aurait dit un fil suspendu. Lorsqu’il souriait, cette signature d’un événement inconnu ressemblait à une ride d’expression et lui donnait un air plus mature. Il m’annonça d’un ton gentil qui contrastait avec celui, acerbe, de Gisèle :

— Je suis le docteur Jodoin. Nous allons devoir vous garder une autre journée. Quelques résultats de tests ne sont pas à notre entière satisfaction. Nous les referons cet après-midi.

— Je veux partir. Je n’ai rien à faire ici! Je ne suis pas malade. Je me suis simplement échappée d’une place où l’on me maltraitait.

— Oui, nous avons bien vu et soigné vos blessures.

— Oh!

— Vous ne le réalisez peut-être pas, mais vous êtes à l’hôpital depuis déjà cinq jours.

— Cinq jours! Mais je viens de me réveiller!

— Pas tout à fait. Vous êtes entrée et sortie du sommeil à plusieurs reprises. Nous vous avons donné des calmants. Vous étiez en état de choc. Votre corps en a profité pour se reposer. Aujourd’hui, vous semblez émerger des profondeurs.

— À propos des tests…

— Ne vous inquiétez pas. C’est de la routine. Dès qu’ils seront complétés, vous pourrez repartir. Probablement demain, vers la fin de l’après-midi.

Il me quitta après m’avoir effleuré le bras avec gentillesse.

« Quels examens? » me disais-je.

Gisèle me regardait avec l’air de vouloir porter le diable en terre.

— Je ne vais pas mourir, tout de même?

Ma travailleuse sociale retourna à sa condescendance habituelle.

— Mais non! Qu’est-ce que tu racontes? À ce que je sache, tu n’es pas entrée ici à cause d’un accident de la route ou d’une maladie en phase terminale!

— Alors?

— Alors quoi?

— Qu’est-ce que j’ai?

— Si ta mémoire est bonne, à moins que tu ne l’aies encore brouillée avec quelques drogues de ta connaissance, tu étais sur le bord de t’évanouir quand les policiers ont mis le grappin sur toi. Les docteurs te soumettent donc à des tests pour savoir si tu te remets de ton choc nerveux.

— D’accord.

— Je suis venue te voir à deux reprises cette semaine. La première fois, tu étais plutôt comateuse, avec les médicaments que l’on t’administrait. La deuxième, tu étais partie faire des radiographies. Tu seras probablement convoquée par le juge après-demain. Sois prête.

— Le médecin a dit que je pourrais sortir si les tests étaient négatifs. S’il te plaît, Gisèle, je ne veux pas retourner là-bas…

— C’est le juge qui décidera. De toute façon, tu dors ici ce soir. Je reviendrai te chercher quand on te signera ton congé. Essaie de ne pas faire d’autres gaffes, d’ici là.

Elle esquissa un rictus amer et se sauva en courant maladroitement sur ses bottes à talons hauts. « C’est quoi, le problème? Des semelles plates, ça ne pourrait pas être aussi élégant? »

En me retournant, j’aperçus sur ma table de chevet des feuilles attachées par un trombone. Il s’agissait d’un formulaire médical. Je regardai les questions et décidai de remplir les cases vierges. J’attrapai le crayon déposé à côté.

Hôpital Saint-Luc de Montréal

Date : 10 octobre 1979



Informations personnelles

Nom : Élisabeth Marin

ge : 16 ans

Adresse : La rue

Code postal : ICI GIT

Téléphone : En dérangement

Statut : Abandonnée

École : De la peur

Tuteur : Voleur

Tutrice : Destructrice

Travailleur/travailleuse social(e) :

Gisèle L’Absente

Traumatisme : Trop de « ma tite »! Ma tite câlisse! Ma tite dévergondée! Ma tite tabarnak…

Source du choc : L’insensibilité humaine

Séquelle(s) physique(s) : Fracture du cœur

Séquelle(s) émotionnelle(s) : Engelures à l’âme

Réactions pathologiques : En chaîne



Je rédigeai même des réponses dans la section intitulée : « Réservé à l’administration » :

Quotient intellectuel : Plus petit que zéro

Symptômes dissociatifs : Cinéma mental constant

Intensité du comportement d’évitement : Proportionnelle

Hyperactivation : De mes neurones

Grandeur : Trop petite pour être vue

Poids à l’hospitalisation : 112 livres

Poids au congé de l’hôpital : Poids mort

Thérapie envisagée (physiothérapie, conditionnement, ergothérapie, nutrition, psychothérapie, etc.) : Marijuana et opium



Les pages suivantes demandaient de longues réponses et ça ne me tentait plus de jouer. Je déchirai les feuilles et les lançai dans la poubelle. Si le médecin lisait mes notes, il m’enverrait aussitôt en psychiatrie.

Le lendemain après-midi, après une multitude d’examens, le docteur Jodoin entra dans ma chambre le sourire aux lèvres. Il m’annonça tout de go :

— Saviez-vous qu’une personne sur cent mille possède un quotient intellectuel de 150?

— Non. Pourquoi me dites-vous cela?

— Parce que je viens d’obtenir vos résultats à ce sujet.

— Ah oui! Et pourquoi m’avez-vous fait passer ce test?

— Quand une personne a subi un traumatisme nerveux, crânien ou de tout autre type, et qu’elle a préalablement consommé de la drogue, nous effectuons plusieurs tests : mémoire, concentration, langage, raisonnement, vision, équilibre et, parfois, un test d’intelligence.

— Et à quelle hauteur je me classe dans votre échelle? Au ras des pâquerettes?

— Plutôt sur le sommet du Kilimandjaro.

— J’ai le vertige.

— N’empêche, vous êtes bien là!

— Ça me donne quoi de plus, dans la vie, ça?

— Vous avez le potentiel pour apprendre plus vite que la moyenne des gens. Vous possédez aussi une capacité supérieure à faire face à des situations nouvelles et à résoudre des problèmes.

— En effet, je fugue très vite.

— Oh! Et vous avez le sens de l’humour…

— De toute façon, ce quotient dont vous me parlez ne fait certainement pas de moi quelqu’un d’intelligent.

— Cela fait de vous quelqu’un de doué, Élisabeth. Nous aimerions d’ailleurs que vous fassiez de nouveau ce test pour revérifier les données.

— Inutile. Je peux vous confirmer qu’il y a eu erreur. Mon quotient est à 20, gros max. Par contre, si vous, vous étiez intelligent, vous me permettriez de foutre le camp de cet hôpital immédiatement. Qu’est-ce que ça peut faire, que je sois intelligente ou non? Ça n’a aucun rapport avec mon évasion.

— On pourrait dire, en effet, qu’il n’y a pas de rapport, euh…, direct.

— Alors, pourquoi ce test?

Soudain, j’éprouvai toutes les difficultés du monde à conserver mes yeux ouverts, comme si un voile noir m’était tombé dessus. Le médecin dut remarquer mon coup de barre, car il ne répondit pas à ma question, mais déclara plutôt :

— Reposez-vous. Vos derniers jours n’ont pas été faciles. Je reviendrai vous voir avant votre départ.

Encore une fois, il me sourit avec indulgence et me quitta en effleurant mon bras. « Une manie, chez lui, ou quoi? »





II


Je n’ai jamais aimé le bruit d’une porte qui se ferme derrière moi, surtout quand le son est métallique. Ce bruit, aussi bref soit-il, pénètre toujours plus fort dans mon ventre que dans mes oreilles. On dirait une explosion dans mes entrailles. Cette déflagration venait tout juste de se produire au tribunal de la jeunesse où j’allais passer devant le juge.

Venue me chercher vers quinze heures à l’hôpital, Gisèle trépignait d’impatience dans le local où l’air devenait irrespirable. Le temps filait avec la lenteur d’un nuage dans le ciel par calme plat. Dans quelques minutes, après enquête et délibération, le magistrat rendrait sa décision dans mon « intérêt » et je ne comprenais pas que ce mot soit suivi par : « sans droit d’appel ». Pourquoi me refuser la possibilité de choisir, puisque de lui dépendrait le cours de ma vie? « S’il me retourne là d’où je viens, je me sauverai de nouveau. »

Le juge, un homme dans la cinquantaine au regard d’acier rivé sur le dossier 145, c’est-à-dire sur moi, éleva la voix. Du haut de sa chaire, il décréta :

— L’accusée, ici présente, a quitté son foyer nourricier sans autorisation. Elle s’est réfugiée chez une amie pendant deux jours, a consommé des substances illicites, a causé de vives inquiétudes à ses parents d’accueil au point de les rendre malades…

Mon sang ne fit qu’un tour. « Quoi! J’ai causé de vives inquiétudes à mes parents d’accueil au point de les rendre malades! » Comment ce juge pouvait-il ajouter foi aux propos de ces gens violents qui me dévalorisaient à la moindre occasion, me frappaient, me rejetaient, m’humiliaient, me méprisaient, m’enfermaient, me détestaient? Moi, Élisabeth, j’aurais fait une fugue pour le plaisir de la chose? Voyons donc! Quand une personne est heureuse, entourée et protégée dans un foyer rempli d’amour et d’harmonie, a-t-elle envie de déguerpir?

Et mes plaies? Un rapport du docteur Jodoin devait sûrement se trouver dans mon dossier. Il n’avait certainement pas oublié de transmettre une information à ce point cruciale, qui prouverait mes dires! À moins que mes tuteurs n’aient insinué sournoisement que je m’étais infligé intentionnellement ces blessures! Un tel procédé aurait concordé à la perfection avec leur mode de fonctionnement. N’empêche, si c’était le cas, ces gens ignobles avaient proféré un mensonge éhonté dans le but de bien paraître pour la galerie. Et tous avaient gobé l’hameçon? Les policiers, ma travailleuse sociale et, à présent, le magistrat? Un témoignage, une perception, un angle d’observation et voilà, l’affaire était classée. Pourtant, la moindre enquête sommaire aurait envoyé ces individus sans cœur directement au trou. Maintenant, qui sait ce qu’ils se permettraient de faire à d’autres filles placées sous leur tutelle?

Si une personne sensée avait tenté de déterrer la vraie histoire, la mienne, elle aurait au moins découvert l’être humain au-delà du numéro 145. « Et pourquoi ce juge ne m’appelle-t-il pas par mon nom? C’est tout ce que je possède, tout ce qu’il me reste… »

L’ordonnance tomba comme un couperet. En deux secondes, on encadra mon adolescence, on la mit entre parenthèses.

— Compte tenu de vos délits, vous serez placée jusqu’à vos dix-huit ans au centre d’accueil Egel pour jeunes filles délinquantes. Fin de la session.

Deux ans de détention! Le juge n’avait rien compris. Il venait de commettre une erreur sur la personne. Je n’étais pas à enfermer, mais à libérer. J’aurais voulu me défendre : « Hé, m’sieur! J’ai seize ans. Vous n’allez pas me faire le coup de la prison? Je ne suis pas une criminelle. Je n’ai tué personne ni foutu le feu au parlement! Ne m’envoyez pas là-bas… »

Je mis une main tremblante sur ma bouche pour retenir les sanglots qui s’y bousculaient. Mes nerfs me lâcheraient bientôt. Je ne devais pas casser devant ce magistrat et les témoins qui se trouvaient dans la salle. Ne pas leur montrer ma vulnérabilité. Ne pas broncher. Feindre. Feindre à tout prix l’indifférence.

Je regardai le juge, Gisèle, les membres de l’appareil judiciaire. Dorénavant, j’aurais besoin de beaucoup plus que des mots pour prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Comment le magistrat pouvait-il ignorer que derrière toute fugue se cache une intention d’échapper à une souffrance insoutenable? Certes, apprendre les lois demeurait capital, mais les appliquer avec cœur et sensibilité me semblait encore plus important. Cette personne haut placée avait loupé sa chance d’effectuer un travail utile pour la société qu’elle prétendait servir. Et, là, perdu dans son monde froid et inhumain, l’homme examinait le dossier suivant. Il fallait bien être au palais de justice pour goûter à son contraire!

« Maudit! Dans le lot des bons juges, je suis tombée sur le mauvais. »

Gisèle accepta le verdict comme une nécessité, dans mon cas. Le problème, chez elle, ne résidait pas dans l’absence de connaissances et de diplômes en travail social, mais bien dans son désintérêt pour cette profession. Elle aurait tout donné pour être mannequin. Ses cheveux, aussi pâles que son visage, et sa maigreur extrême la rendaient fragile et vulnérable. Ses doigts effilés, pourvus d’ongles très longs, me faisaient craindre d’être écorchée chaque fois qu’elle les approchait de moi. Le mot anorexique lui collait directement à la peau. Ou bien elle n’avait jamais faim, ou bien elle combattait ses fringales avec ardeur. Après quelques bouchées d’oiseau, elle se disait rassasiée. Son comportement me troublait, m’inquiétait.

— Je fais un appel au centre d’accueil et ensuite je t’y reconduis, m’annonça-t-elle en ramassant ses documents et en me laissant bouche bée à la sortie de la salle d’audience.

« Quoi! C’est tout? Pas de : “Comment te sens-tu, Élisabeth? Comment réagis-tu au verdict? Veux-tu m’en parler? Un p’tit jus pour avaler la pilule?” » Rien. Un iceberg dérivant dans l’océan Arctique. Ça, c’était ma travailleuse sociale. Au-dessus de la réalité… De la mienne, en tout cas.

Gisèle et moi, nous nous sommes présentées très tard en soirée à Egel, situé sur l’avenue Delaberge dans l’est de Montréal. Le mot délabrée ne pourrait mieux décrire cette bâtisse fade et sans âme qui gisait sur un terrain mal entretenu. Je dis bien gisait, car elle penchait tellement qu’elle évoquait un vieillard sur le point de lâcher sa canne pour s’effondrer au sol. On m’envoyait dans une misérable bicoque avec quinze autres délinquantes, pour que je me transforme en une adolescente rangée et disciplinée. Comme quoi l’espoir n’est rien de plus que de l’ignorance. À tout prendre, la rue m’apparaissait plus confortable et invitante. C’était certes un territoire hostile, surtout la nuit, mais au moins sans gardienne ni cadenas.

Les quelques lumières qui brillaient aux fenêtres d’Egel lui donnaient un air lugubre et rebutant. Une sœur sans coiffe au visage souriant nous ouvrit la porte. Elle tendit une main noueuse vers la mienne. Je la saisis sans conviction.

— Bienvenue à Egel, Élisabeth. Je suis sœur Fernande Leduc, la directrice. Appelez-moi sœur Fernande.

Au moment d’entrer, je sentis une décharge électrique se propager partout dans mon corps. Puis, j’éprouvai le sentiment qu’une chape de plomb s’abattait sur moi, obscurcissant ma vision au point que je dus m’appuyer contre le chambranle de la porte. J’avais le pressentiment d’une tragédie à venir… « Merde! Je vais tourner de l’œil… »

— Élisabeth?

Un silence figea l’atmosphère pendant que la sœur s’approchait pour me soutenir.

— Elle sort de l’hôpital. Peut-être n’est-elle pas encore tout à fait rétablie, expliqua Gisèle d’une voix inquiète.

— Élisabeth, ça va? s’enquit la religieuse.

— Je m’excuse, fis-je, agitée de mauvais frissons et reprenant peu à peu contact avec la réalité. Je me sens très fatiguée. Étourdie.

— Venez. Je vais vous montrer votre lieu de repos.

— As-tu mon numéro de téléphone, au cas où? demanda Gisèle qui, d’évidence, désirait partir au plus vite.

— Oui, oui, balbutiai-je.

Elle esquissa un sourire forcé et se retira. Je la regardai se diriger vers sa voiture comme s’il s’agissait de ma dernière référence sur la planète.

Dans le vestibule, une odeur d’encaustique mêlée à celle de l’antiphlogistine émanant de la religieuse amplifia une nausée naissante. Je m’en voulais. Quoi de plus idiot, de plus pathétique et de plus illusoire que d’avoir cru une seconde qu’un centre d’accueil puisse être la réplique d’une maison invitante, chargée d’effluves de tarte aux pommes juste sortie du four?

Dans leur désir de créer un milieu de vie à l’image des règles qui la soutenaient, c’est-à-dire froid, austère et rythmé au quart de tour par la discipline, évitant ainsi les débordements intempestifs des imaginations, les autorités de l’endroit avaient oublié deux éléments essentiels : la chaleur bienfaisante et les pâtisseries aux arômes appétissants.

La religieuse me précéda dans l’escalier menant à l’étage supérieur. Les murs étaient pâles, sans toiles, sans personnalité. Çà et là, la peinture écaillée se soulevant par plaques y faisait comme une lèpre. Guère plus invitants, les planchers étaient recouverts d’un affreux linoléum lézardé et déchiré à plusieurs endroits, trop longtemps surmené par les allées et venues.

À la porte de ce qui serait mon dortoir, et avec le même sourire figé sur ses lèvres, sœur Fernande annonça :

— Votre lit est celui près de la fenêtre. Ne faites pas trop de bruit. Les filles dorment déjà.

La sœur me salua d’un geste de la main avant de me fausser compagnie. J’entendis le frou-frou de sa jupe de nuit s’estomper dans le corridor. Seule et frissonnante devant l’inconnu, je ravalai l’émotion qui cherchait à émerger de mes profondeurs. Je me sentais abandonnée comme une bouteille à la mer. « S.O.S. Où es-tu, maman? »

En fait, six mois après ma naissance, ma mère, une sportive invétérée, se noyait dans le lac Causapscal dans la vallée de la Matapédia, durant ses vacances d’été. Elle aurait eu une syncope en nageant loin de la rive. C’était d’une tristesse infinie. Je ne me souvenais ni d’elle ni du timbre de sa voix. On ne m’avait jamais remis de photo. Quant à mon père, un respectable ingénieur, fou de chagrin, il s’était suicidé trois mois plus tard. On m’avait placée à l’orphelinat, puisque personne de la famille ne voulait s’occuper d’un bébé en bas âge. J’étais restée à la crèche pendant cinq ans. Ensuite avait commencé la ronde des foyers nourriciers. Le premier, du nectar. Le médian, dysfonctionnel. Le dernier, un véritable chemin de croix…

À Egel, il y avait quatre dortoirs, chacun occupé par quatre filles; des contrevenantes en situation précaire ou des victimes sous protection. Pour la direction, nous entrions toutes dans le même moule, celui de délinquantes. Il ne nous restait qu’à maintenir ou à adopter des comportements délictueux pour nous conformer à la vision obtuse qu’on nourrissait de nous.

J’avançai à pas de loup vers mon lit en observant au passage les formes humaines dans les trois autres. « Qui sont ces pensionnaires? »

Les draperies blanches, de véritables laideurs en coton suspendues à une tringle métallique, laissaient filtrer la lumière d’un réverbère sur mon oreiller. Ça débutait mal. Même une vague lueur projetée directement sur mon visage n’avait jamais constitué pour moi une condition favorable au sommeil.

Après avoir déposé ma valise sur un lit de camp bancal, dont la couleur du couvre-lit se mariait à celle des rideaux, je l’ouvris et déballai son contenu. Je pensai aux propos de Gisèle, un peu plus tôt, dans la voiture qui nous reconduisait à Egel. Elle m’avait avisée que ce centre d’accueil était un milieu fermé. Les portes demeuraient toujours verrouillées pour assurer une sécurité maximale.

« Sécurité maximale? Trop drôle! » Dans cette maison frappée d’extrême décrépitude, une résidante n’aurait eu qu’à pousser contre un mur avec sa main pour qu’il s’écroule. Seuls les barreaux à nos fenêtres démontraient qu’il s’agissait bel et bien d’un centre sécuritaire. Selon les dires de Gisèle, au cours de la prochaine année, nous serions transférées temporairement dans le sous-sol d’un presbytère du quartier pour y séjourner pendant qu’on démolirait et reconstruirait Egel.

Ma travailleuse sociale m’avait aussi remis une brochure intitulée Code de vie portant sur nos responsabilités, nos droits ainsi que les mesures disciplinaires prises au centre d’accueil. Cela allait du simple avertissement à des sanctions plus sévères. Elle avait ajouté à ce document un feuillet d’informations sur une journée type dans cet établissement. Le matin était voué à la douche, au déjeuner, aux différents cours, à la collation et au dîner. La première heure de l’après-midi s’égrenait dans des activités libres : lecture, sieste, musique et vie communautaire dans le salon. Puis, les classes reprenaient et se finissaient avec un goûter servi au réfectoire. Après le souper, une période d’étude s’étendait jusqu’à la pause détente. Les filles pouvaient alors se côtoyer dans la salle de séjour ou dans leurs dortoirs. Finalement, on se préparait à se retirer pour la nuit.

L’horaire du week-end comportait des variantes. Le vendredi soir, les visites au parloir débutaient à dix-huit heures trente pour se terminer à vingt heures. Le départ des résidantes dans leur famille ou chez des amies s’effectuait également à dix-huit heures ou selon les ententes avec la direction.

— Les filles ne peuvent aller n’importe où, avait précisé Gisèle. Pour pouvoir profiter de ces heures de liberté, les pensionnaires doivent fournir une adresse sécuritaire, vérifiée cent fois à la loupe. Chaque famille ou ami qui reçoit une fille doit téléphoner au centre dès son arrivée. Une fois à l’extérieur d’Egel, elle est sous leur responsabilité. Le retour a lieu à dix-huit heures le dimanche. Si l’une d’entre vous se présente passé ce délai, il y a sanction. Donc, pas question de traîner ici et là! Le moindre retard important est signalé à la police.

L’idée que personne ne puisse vraiment surveiller mes gestes durant mes sorties amena une esquisse de sourire sur mes lèvres. Il ne me restait plus, maintenant, qu’à me trouver un endroit où loger. Mais où? Chez qui? Une clause restrictive dans mon dossier me refusait tout contact avec Denise, celle qui m’avait cachée deux jours à son domicile.

En ce qui concerne les résidantes qui demeuraient au centre d’accueil, un autre horaire leur était remis chaque vendredi, selon les activités prévues.

Nous étions également soumises à des règlements rigides quant aux communications avec l’extérieur. Nos appels téléphoniques étaient limités et ne devaient pas excéder dix minutes; notre courrier était ouvert, nos envois, vérifiés…

Je perçus un mouvement près de moi. Le rideau qui séparait mon lit de celui de ma voisine n’avait pas été tiré. Une tête s’extirpa d’une couverture à carreaux et deux yeux noirs vinrent à ma rencontre.

— Putain! Tu parles d’une heure pour arriver! marmonna la fille avec un accent français.

— Oh! Désolée!

« À retenir : méfiance! Pas de familiarités avec les filles, pas d’attaches, pas de confidences. Rien. Surtout, ne pas froisser leur amour-propre, sinon je serais fichue. »

J’enfilai mon pyjama et me couchai en boule. Une larme roula sur mon visage. Puis une autre. « Qu’est-ce qui m’attend ici? Pourquoi ce pressentiment en entrant dans le vestibule d’Egel? Est-ce qu’il m’avertit d’un danger, d’un malheur, d’une catastrophe? S’agit-il d’une véritable alerte, ou est-ce la fatigue qui me fait voir des dangers là où il n’y en a pas? »

Ma peur de l’inconnu expliquait sans doute mon angoisse et mes prétendues prémonitions. Dans ce centre, mon horizon ne pouvait que s’assombrir. Qui eût rêvé de vivre derrière des barreaux?

Ma première nuit à Egel fut blanche comme neige. Je m’endormis lorsque la lumière de l’aube, surprenante comme une marée montante, s’infiltra peu à peu dans le dortoir. C’est une tornade soufflant à mes côtés qui me ramena abruptement aux rives de la conscience. Elle s’appelait Chantal et arborait une beauté simple, sans fard, ainsi que des cheveux noirs coupés au niveau de la nuque. Deux mots auraient pu la caractériser : effervescence et colère. Une effervescence folle et une colère sourde qui lui faisaient élever la voix à un tel niveau de décibels que toute oreille proche risquait de développer des acouphènes. Elle m’apostropha après avoir secoué mon lit pour me réveiller.

— T’es qui, toi?

— Élisabeth.

— T’es arrivée quand?

— Hier soir.

— Bien dormi?

— Pas vraiment.

Ma réponse dut lui sembler irritante ou choquante, puisque ce fut le moment qu’elle choisit pour me prouver qu’elle possédait un tempérament explosif.

— Maudit! Et j’imagine que c’est de notre faute!

— Non, non, je n’ai pas…

Elle me coupa la parole pour annoncer sans retenue, comme si je l’avais attaquée :

— Si tu crois venir faire la loi à Egel, t’auras des surprises, je te le garantis. Nous, la nuit, on dort. Tu as intérêt à filer doux. Tu es ici à peine depuis quelques heures et, déjà, tu m’énerves!

— Mais…

— Qu’est-ce que je viens de te dire? Tu m’é-ner-ves!

Son spasme de colère se termina sur ces mots. Elle partit en me laissant abasourdie. Cette éruption fortifia mon intention de ne pas m’ouvrir aux filles de cet établissement.

Au moment où j’allais me lever, un bruit proche me fit tourner la tête. Elle se tenait là, poupée éthérée d’une grâce stupéfiante aux longs cheveux d’encre qui encadrait un visage aussi rond que la lune et aussi lisse que le marbre. Oui, le marbre. Aucune émotion. Elle semblait absente d’elle-même. N’eût été ses yeux où se lisait une tristesse poignante, on aurait pu croire que c’était un fantôme revenu d’au-delà de la tombe.

Ma vue se brouilla, comme si les alentours se trouvaient soudain privés de leur éclat. Je fus prise de panique. Non seulement ses traits me rappelaient quelqu’un, mais le mauvais présage qui m’avait assaillie la veille, lors de mon arrivée, ressuscitait puissamment dans tout mon être. Une sorte d’aura noire nimbait la silhouette de cette fille. Je respirai profondément. Elle s’approcha de mon lit et me tendit un papier plié en quatre. Au prix d’un effort, je saisis sa missive, tout en me demandant si j’avais éveillé chez elle la même impression de déjà-vu et la même tempête intérieure.

La pensionnaire me regarda, perplexe, comme si elle fouillait également sa mémoire à l’affût d’un souvenir. D’évidence, il en existait un, mais impossible pour le moment de l’identifier. Telle une ombre, elle s’éloigna aussi silencieusement qu’elle était venue et quitta le dortoir.

« Je suis certaine de connaître cette personne… Mais où l’ai-je déjà vue? Pourquoi cette sensation d’un malheur à venir? Merde! » Je dépliai sa note et lus cette phrase choc :

On va bientôt me tuer. Aide-moi, s’il te plaît. Sophie.

Mon sang se glaça dans mes veines. Dans quelle maison de folles m’avait-on catapultée? Je craignis encore plus la rencontre inévitable avec les autres pensionnaires. La journée venait à peine de débuter qu’une déchaînée m’avait apostrophée avec ses mots toxiques et qu’une déséquilibrée se croyait menacée de mort. On s’était trompé d’endroit. Je ne me trouvais pas au centre d’accueil Egel, mais plutôt dans un asile d’aliénées. Un seul désir m’habitait : m’enfuir d’ici à la première occasion.

Je déchirai le papier en mille morceaux. Deux secondes plus tard, les coupures se retrouvèrent dans le fond de la cuvette. « Sophie! Oui, oui. C’est ça! Elle s’appelle Sophie. Je la connais… Zut, quel est son nom de famille? Qui est-elle? Pourquoi quelqu’un voudrait-il la tuer? Est-ce une illuminée ou une fille qui a très peur? »

La matinée se passa à faire connaissance avec quelques pensionnaires, à ranger mes vêtements et à organiser mon coin de vie. Puis, je décidai de faire le tour d’Egel afin de me familiariser avec les lieux.

Le centre ne possédait aucun charme ni raffinement. Le dépouillement régnait partout dans la bâtisse. Au deuxième étage, où je me trouvais, la pharmacie précédait le dortoir de l’aile droite; le petit salon des éducatrices ainsi que leur bureau adjacent, celui de gauche. Chaque couloir se terminait par une salle de bain comportant chacune trois douches et deux toilettes.

Je descendis l’escalier de bois, qui faisait face à la porte principale, vers le niveau inférieur. À gauche, un immense salon, sobrement meublé, hébergeait deux canapés, trois fauteuils, des chaises berçantes, quelques poufs, etc. Les filles pouvaient y lire, regarder la télévision, s’amuser à des jeux de société, écouter de la musique. De l’autre côté du corridor, attenante au parloir, une bibliothèque, dont au moins la moitié de ses livres semblait du genre religieux et spirituel, empestait le renfermé, comme si ces murs accueillaient rarement des visiteuses.

Je poursuivis mon exploration dans la partie ouest. À droite, une pièce d’eau, une salle de classe et une salle d’attente voisinaient le bureau de la directrice. Vis-à-vis se déployait la cafétéria, un vaste lieu capable de recevoir une vingtaine de personnes autour d’une triple rangée de tables couvertes de nappes en plastique aussi laides que des rideaux de douche beige. Quant à la cuisine, elle rutilait de propreté. Le poêle blanc, un réfrigérateur blanc, des armoires blanches captaient aussitôt l’attention. Un rail fixé au plafond supportait des marmites, des ustensiles et d’autres objets hétéroclites. La cuisinière, probablement une Latino-Américaine dans la cinquantaine, s’affairait à préparer le dîner. Des pâtes, me semblait-il. Une chaude buée s’élevait d’un chaudron. Une odeur de sauce à spaghettis emplissait l’atmosphère. Mon estomac se mit à gargouiller. Je réalisai que je n’avais pas pris mon déjeuner.

À Egel, il n’y avait que trois portes : la principale, celle dans le réfectoire et une dernière au deuxième étage. Il nous était impossible de les ouvrir sans en posséder les clefs.

Je retournai à mon dortoir, une anxiété tenace enserrant mon cœur.

À midi, je me rendis de nouveau à la cafétéria. Les filles étaient là, certaines indifférentes, d’autres curieuses, quelques-unes franchement rébarbatives et menaçantes. Elles me regardèrent entrer et avancer vers la table où Sophie, le nez rivé sur son bol de soupe, demeurait recluse, repliée sur elle-même.

— Est-ce que je peux m’asseoir avec toi?

Aucune réponse. Les murmures et les moqueries fusaient autour de moi.

— T’as vu cette fille? Ouache! Ce qu’elle peut être laide!

— Elle ne sait même pas s’habiller.

— Et ses cheveux! On dirait une moppe de spaghettis emmêlés.

Je tentai d’ignorer leurs sarcasmes; tour de force impossible. Chacune de leurs remarques venait approfondir mon sentiment d’exclusion, de rejet. Bon! Je n’étais pas une beauté, mais certainement pas un laideron. Élancée, de longs cheveux noirs ondulants, peau légèrement cuivrée, yeux verts ou gris selon mon humeur, un sourire timide errant la plupart du temps sur mes lèvres. Manifestement, ces résidantes me prenaient à partie et cherchaient à me provoquer.

Malgré le silence de Sophie, je déposai ma veste de laine sur le dos d’une chaise, un tricot bleu trouvé des années plus tôt sur un banc de parc. Je me dirigeai ensuite vers le comptoir et me servis à dîner. Au menu, un bouillon de légumes et du macaroni à la… confiture! Oui, oui! À la confiture! J’appris par la suite que la cuisinière, Filomena, que les pensionnaires avaient surnommée Phénoména, ayant un jour manqué de sauce tomate, avait voulu mystifier les filles en la remplaçant par de la gelée de pommes. Même si elle n’avait dupé personne, le succès de ce mets avait été hallucinant. En moins de deux, les bacs de macaronis s’étaient vidés et les résidantes en avaient redemandé, tant et si bien que, depuis, cette recette se retrouvait au menu tous les vendredis midi.

Dans mon esprit, du macaroni à la gelée de pommes, ce n’était rien de plus qu’une trahison, un pied de nez à la cuisine italienne. On ne troquait pas une sauce à spaghettis contre une gelée, c’est-à-dire du jus de fruits sucré qu’on avait cuit et laissé coaguler. Néanmoins, ayant souffert à plusieurs reprises de la faim dans mon précédent foyer, je n’allais certainement pas lever le nez sur la nourriture offerte à Egel, peu importait sa couleur et son goût.

Résignée, je versai le contenu d’une louche de pâtes sucrées dans mon assiette en rêvant d’un bon macaroni à la viande. Alors que je revenais vers ma table, je sentis des regards peser sur moi. Ça puait le mauvais coup à plein nez. J’aperçus mon tricot. Il était par terre, couvert de nouilles et de mélasse. D’humiliation et de dépit, j’aurais voulu mourir, là. Une guerre ouverte s’annonçait, mais je n’étais pas du genre à réagir en disant : « Vous voulez la guerre, vous l’aurez. » Surtout qu’au nombre de résidantes qui semblaient liguées contre moi je me retrouvais perdante au départ.

« Si je n’étais pas si peureuse, me disais-je, je lancerais ma veste sur une fille, peu importe laquelle, et je me foutrais éperdument de leurs possibles vengeances. » Mais je me suis tenue tranquille. Après avoir déposé mon plateau sur la table, j’allai quêter un sac de plastique à la cuisinière. Tremblante, j’y enfouis mon gilet du bout des doigts avant de revenir à mon siège.

Sophie n’avait pas bougé, beaucoup plus indisposée, semblait-il, par un sombre secret que par l’incident dont elle avait été témoin. Bouleversée, je m’installai pour manger. Je ressemblais soudain à ma travailleuse sociale qui chipotait dans son assiette. Au même moment, une fille de la table voisine, une grande élancée aux yeux vifs, sans doute plus audacieuse, se leva et vint s’asseoir à mes côtés.

— Je m’appelle Roxane. Je vais te défendre contre cette bande d’imbéciles.

Elle portait avec élégance ses cinq pieds et quelques pouces, et ses cheveux noirs coupés à la garçonne lui conféraient un air espiègle.

— Bien gentil de ta part, répondis-je, réalisant à son accent français qu’elle était ma voisine de lit.

— D’où viens-tu?

— Du Plateau Mont-Royal.

— T’as du fric?

— Pas une cenne.

— J’en ai du bon, lança-t-elle, énigmatique.

— Du bon?

— Tu n’es jamais sortie, ma parole! Du bon… du bon pot!

— Je t’ai dit que je n’avais pas d’argent.

— Pas grave. Je te paye la traite. On va fêter ton arrivée ce soir. Mon lit est à côté du tien. Celui de Chantal, que tu as connue ce matin, se trouve contre le mur. C’est une révoltée avec un cœur en or. Elle n’a juste pas de filtre. Tout ce qui lui passe par la tête se déverse sur la première venue. Elle peut se montrer parfois très raide et blessante. Ce n’est pas toujours facile… Nathalie, elle, occupe le lit devant la porte. Ses seuls sujets de conversation : son chum et ses cauchemars. On doit se taper ses récits au moins trois fois par semaine! Les bons rêves, pfft! Elle dit qu’elle n’en a pas. Mon œil!

— Assez étonnant, en effet! Qu’est-ce que je devrais savoir sur les autres filles?

Roxane baissa le ton et murmura :

— Je ne peux pas te les pointer du doigt. Disons, en gros, que Suzanne est accro à la coke, Johanne se tape une dépression, Christine tripe sur Moustaki, Jacqueline veut faire l’amour avec le copain de Suzette, Louise a une fixation sur les hommes plus vieux, Carole trouve ses seins trop petits, Marguerite est lesbienne, Martine pense qu’elle est trop grosse, Bernadette n’aime pas être perdante, Vicky pleurniche pour tout et pour rien, et… Laisse-moi réfléchir une seconde.

Roxane avait une façon assez crue de résumer le caractère ou les penchants des filles. Sophie, qui n’avait dit mot pendant ce déferlement d’informations, profita de cet instant de silence pour annoncer d’une voix tendue à l’extrême :

— Je vous en prie, écoutez-moi. Mercredi prochain, on va me tuer. Aidez-moi.

Je complétai in petto l’énumération de ma voisine : « Et Sophie est folle. »

En voyant le visage de Roxane se rembrunir, puis se crisper, je commençai à m’inquiéter. Je ne trouvais aucune explication à l’attitude fermée de Sophie. Encore moins de réponses à ce sentiment indéfinissable de l’avoir connue par le passé. Ses traits, désormais altérés par la souffrance, exprimaient un appel à l’aide évident.

Roxane regarda autour d’elle, méfiante, avant de chuchoter à l’oreille de Sophie :

— Rendez-vous ce soir à vingt-trois heures trente dans notre dortoir. Sans faute. T’as compris? C’est le meilleur moment. L’intervenante de garde est en pause et somnole la bouche ouverte.

Sophie acquiesça de la tête et s’enfonça plus à fond dans son mutisme pendant que Roxane retournait vers ses copines. Je me levai et jetai dans la poubelle le restant de pâtes saturées de gelée. La faim m’avait désertée. Sans regarder les filles devenues tranquilles, je lavai ma vaisselle.

Après avoir placé mon assiette et mes ustensiles sur le comptoir, je sortis du réfectoire et me dirigeai vers la salle de bain pour tenter de sauver mon tricot à l’aide d’un produit chasse-taches. Je n’eus d’autre choix que de le mettre au rebut. Avec lui, je quittais les souvenirs qui l’imprégnaient, les images de ce parc où je l’avais trouvé et où j’avais vécu de si précieux moments. Je revoyais en imagination l’époque où, le printemps venu, j’enfourchais ma bicyclette et je roulais des dizaines de fois autour du terrain de jeux avant de m’arrêter pour observer les bourgeons qui se bombaient dans les arbres. À l’abri des tempêtes dans ma famille d’accueil, où certes la vie était un peu moins pénible que dans le foyer qui suivrait, je cherchais à me faire une idée de la latitude de mes mouvements. J’osais me bercer d’espoir d’un demain où je pourrais respirer librement, sans contrainte. Et puis, il y avait Patrick…

Cet ami demeurait à un pâté de maisons de chez moi. Il venait souvent me rejoindre et semblait m’avoir prise en affection. J’avais quatorze ans. Il en avait seize. Il fut mon premier amour sans jamais s’en douter. Sa sœur et moi étions dans la même classe. Des amies.

Patrick se croyait poète. Il se risquait à quelques vers boiteux qui se terminaient généralement dans nos éclats de rire. Pour tout dire, il n’avait de poète que le désir de l’être. J’avais auprès de lui le sentiment d’exister, d’être protégée même s’il ne connaissait rien de mes tourments.

Le jour de ses dix-sept ans, le sourire aux lèvres, inconscient de l’effet dévastateur et corrosif de ses paroles sur moi, Patrick m’apprit son départ précoce de chez lui. Il prenait un appartement sur la rue Christophe-Colomb, à l’intersection de Rachel. Même s’il m’assurait que nous ne serions qu’à environ huit kilomètres l’un de l’autre, pour moi, une telle distance représentait le bout du monde. Le jour tomba brusquement derrière la ligne d’horizon. La nuit serait longue. Je ne reverrais Patrick que lors de ses visites à sa famille, et encore. Peu à peu, pour lui, je coulerais dans le fleuve de l’oubli. Normal!

Au moment de son départ, contre toute attente, il me serra dans ses bras pendant que je prononçais dans ma tête des mots bien sérieux pour une toute jeune fille et qu’il n’entendrait jamais. « Je t’aime! » Il me quitta en me lançant :

— Tu me manqueras, petit ange.

Un battement de cœur plus tard, il avait disparu de ma vie en me laissant seule et certaine que le sol s’ouvrirait sous mes pieds. N’avais-je pas aperçu un éclat brillant dans ses yeux, celui provenant d’une larme?

Une semaine après, on me plaçait dans mon dernier foyer nourricier, réduisant ainsi à néant mes chances de revoir Patrick et sa sœur. Il ne me restait qu’une idée approximative de son lieu de résidence.

« Chut! Ne plus penser à lui… »

Je regardai une dernière fois mon tricot de laine dans le fond de la poubelle, ce vêtement qui éveillait tant de souvenirs; je refermai le couvercle. Je poussai un soupir et me retirai dans mon dortoir. Triste, rompue de fatigue, inquiète devant l’hostilité de certaines pensionnaires à mon égard, je m’étendis sur mon lit pour m’offrir un moment de détente.

Je fis un rêve. Accrochée à un étrange thermomètre, je montais à une vitesse hallucinante. Au bout de cette ascension, je me fracassai la tête contre une cloche. Ding! Ding! Ding! Avant de m’évanouir, je vis, le temps de quelques secondes, une lumière d’alarme s’allumer et clignoter : Attention. Surchauffe. QI à 220. Attention. Surchauffe. QI à 220…

Puis plus rien.





III


À vingt-trois heures trente, ce soir-là, entassées sur mon lit, Roxane, la Française au caractère dynamique, Chantal, la rebelle qui pestait contre tout et bravait les interdits à la moindre occasion, Nathalie, l’effacée qui enroulait toujours une mèche de ses cheveux roux autour de son index, Sophie, la tourmentée dont le sujet de conversation principal était son futur meurtre, et moi, l’intellectuelle qui n’avait de cesse de trouver refuge dans la lecture, avons partagé en cachette une cigarette et un joint. La fenêtre, que nous avions ouverte pour aérer, nous offrait une vue imprenable sur les barreaux, au-delà desquels nous pouvions découvrir les maisons de l’autre côté de la rue. L’hiver était très froid dehors et nous dûmes refermer au bout d’une minute, avant que le givre ne nous en empêche. Un bâton d’encens au patchouli, grillant dans une soucoupe, camouflait les odeurs restantes.

Heureusement, à Egel, nous avions du temps libre avant la nuit, sans la présence d’une éducatrice dans le dortoir. Cette période était sacrée pour nous, car elle nous permettait de nous rencontrer, de parler et de rêver. Puisque les filles connaissaient les petites habitudes des intervenantes, nous pouvions prendre des risques comme fumer des cigarettes, mais plus rarement du cannabis qui laissait planer une odeur persistante.

Sophie fut bombardée de questions au sujet de son obsession :

— Quel est le nom de ton éventuel assassin?

— Pourquoi veut-il te tuer?

— Est-ce un homme ou une femme?

— Trempes-tu dans quelque histoire sordide de sexe-drogue-et-rock-and-roll?

Malgré le mutisme de Sophie, Roxane ne céda pas d’un pouce :

— Quelqu’un t’a-t-il mise en garde? T’a-t-il sommée de ne rien dire sinon, pfft, tu disparais? Que tu parles ou non, tu mourras de toute façon, non? Alors, crache le morceau tout de suite. On ne veut pas que tu sois éliminée sans qu’on puisse faire quelque chose pour empêcher cette écœuranterie.

Un silence accueillit son incitation à la confidence.

— Ohé! reprit Roxane avec une pointe d’humour dans la voix. Est-ce qu’il y a des contacts entre tes neurones, ou si je prêche dans le désert? Dépêche-toi! Donne-nous les informations qui nous manquent pour t’aider. On n’est pas des devins!

Sophie resta enfermée dans son mutisme. Elle regardait le vide comme on fixe un puits sans fond. Incapable de s’accrocher à nous pour trouver du réconfort ou se libérer de ses peurs, elle s’enlisait dans son mystère en nous laissant perplexes, à la surface de sa vie. Elle semblait déconnectée de la réalité. Elle paraissait planer quelque part dans un entre-deux, et s’approchait déjà moralement de cet état dont elle fuyait la perspective, la mort.

Je touchai son épaule pour lui signifier mon empathie. Au même instant, je ressentis une décharge électrique identique à celle que j’avais éprouvée à mon arrivée à Egel. J’entendis au loin un grondement sourd. Le temps s’effrita, puis disparut… Derrière mes paupières à présent closes, à ma grande stupeur, je vis apparaître un trou noir devant Sophie. En suspension dans le vide, à la verticale à côté du lit, elle se mit soudain à vriller sur elle-même comme un derviche tourneur. Vite, toujours plus vite, agitée par une force incontrôlable. Elle s’arrêta net, nous regarda à tour de rôle, des larmes s’échappant de ses grands yeux, avant de tomber dans le néant. Morte.

— Liz, Liz, qu’est-ce qui se passe?

Une voix venait de loin.

— Liiiiiiiz! Merde! Sors de là! Reviens.

J’ouvris mes paupières avec effort. La tête me tournait. « Merde! C’était quoi, ça? »

— Je pense que tu n’aurais pas dû fumer, proposa Nathalie.

— Ça ira. Un étourdissement, c’est tout. Ouf! Il fait chaud ici tout à coup.

— Tu devrais revoir ton médecin. Ce n’est pas normal.

— Ne vous inquiétez pas, dis-je, tremblante. Ça passera.

Je regardai Sophie. Elle me fixait, la mine grave. « Là. Il y a de la panique dans ses yeux. Tu sais, n’est-ce pas! Tu sais ce que j’ai vu. Réponds-moi! Fais-moi un signe. » Un étrange silence flotta dans l’air, un silence rempli de points d’interrogation, de peur. Puis, contre toute attente, Sophie se décida à parler.

« Vous êtes si gentille, les filles, de vous préoccuper de moi! avança-t-elle, chevrotante. Vous êtes de vraies amies pour moi. Je ne vous compte pas de salade. Quelqu’un a bel et bien l’intention de me tuer. Que puis-je faire de plus? »

Sans attendre de réponse, Sophie décida de partir, probablement vers son dortoir. Un frisson d’appréhension parcourut mon corps.

Roxane, Chantal, Nathalie et moi sommes restées là, perplexes. Nous n’avons guère échangé de paroles par la suite. Nous nous sommes couchées avant que la surveillante ne fasse sa ronde.

Le mercredi, jour prévu de l’assassinat de Sophie, Roxane et moi avons agi comme des hommes de main. Nous l’avons suivie partout, nous relayant même la nuit pour éviter l’irréparable. Rien ne se produisit : pas de lutte, de détonation, de déflagration, et encore moins de meurtre. Seule existait une angoisse à couper au couteau, qui déclenchait un déversement d’adrénaline dans nos veines chaque fois que nous entendions un bruit ou que nous percevions un mouvement suspect. En soirée, n’en pouvant plus, je me suis demandé si mon rythme cardiaque ne dépassait pas la limite sécuritaire. Qui, en fin de compte, allait mourir en premier : elle ou moi?

Les membres du personnel étaient au courant des idées obsessionnelles de Sophie. Puisqu’ils ne s’inquiétaient pas outre mesure à son sujet, je relâchai peu à peu ma vigilance, surtout quand j’appris qu’on lui administrait chaque jour des calmants. Même si son « problème d’anxiété chronique » et sa « psychose paranoïaque », selon les termes savants qu’utilisait la religieuse en chef, paraissaient bénins aux yeux de tout un chacun, je doutais du rétablissement de Sophie. À plusieurs reprises, à son insu, j’avais capté une expression de peur sur son visage pendant qu’elle fixait son calendrier, comme si, effectivement, son assassinat était programmé pour avoir lieu à une date précise.

Toujours est-il que personne n’a tué Sophie ce mercredi-là. Par la suite, les jours et les semaines s’écoulèrent dans la banalité du quotidien. Je découvrais graduellement le tempérament de chaque intervenante : Gilberte, la seule que nous n’appelions pas madame, la douce, la mère; madame Shona, surnommée miss Grognon, une vieille éducatrice nerveuse au nez pointu, pratiquement sourde, qui flairait tout et n’entendait rien, mais qui était dotée de généreuse compassion; madame Anderson, la plus grande, la plus huppée, au ton haut perché, d’une extrême sévérité; madame Martel, une ourse en cage, sèche et criarde; madame Louison, la rigolote au menton lourd. Je connaissais moins les intervenantes qui travaillaient sporadiquement à Egel.

Chaque vendredi, nous avions le droit d’accueillir des visiteurs au parloir. Personne ne venait me visiter. Je me tournais les pouces durant ces longues heures qui renforçaient mon sentiment de rejet et d’abandon. Mes copines recevaient toujours des relations ou des membres de leur famille. Au bout d’une heure ou deux, elles obtenaient la permission de quitter les lieux pour le week-end, ce qui me rendait folle de tristesse.

« Coudon! Je n’ai pas d’amis, moi? Ah oui! Les livres… Et les paradis fugaces… »

Je passais souvent devant la fenêtre vitrée du parloir pour observer tous ces gens réunis. Ça me barbouillait l’estomac. À quelques reprises, je vis Sophie assise avec un homme. Chaque fois, il était de dos à la porte. « Cet individu me rappelle je ne sais qui… Décidément! »

Sophie rencontra aussi à plusieurs reprises son ami de cœur, Franck, un gars qui ne me disait rien qui vaille. Son visage osseux, ses cheveux noirs en bataille, ses orbites creuses, ses yeux marron injectés de sang et sa mâchoire proéminente qui supportait un sourire sardonique lui donnaient un air de bandit. Il revêtait toujours le même blouson en denim et un blue-jean sale et troué. Je n’avais rien contre les blue-jeans troués. J’en possédais un. Mais de le laver avant qu’il ne se tienne debout tout seul me semblait un minimum d’hygiène à respecter.

Sophie ne se répandait jamais en révélations sur son amoureux, sa famille et son étrange visiteur devant lequel, d’ailleurs, elle ne paraissait jamais heureuse, mais plutôt nerveuse. En contrepartie, elle se joignait de plus en plus à nos rires, jouait au Scrabble avec nous et participait à nos conversations, mais juste si elles étaient légères. Parfois, je l’entendais rire des farces de Chantal, dans le corridor, ou bien je la voyais, bras dessus bras dessous avec Roxane, chantonnant des airs connus. Cette ouverture ne l’empêchait pas de demeurer toujours mystérieuse quant au sujet qui la préoccupait. Lorsque je lui demandai un jour qui était cet homme qui venait la voir, elle bredouilla, évasive :

— Oh, de la parenté!

— Mouais! C’est un peu vague…

Elle se refermait alors sur elle-même, gardant sous clé les informations qui auraient pu m’éclairer.

— Écoute, Sophie, c’est délicat, mais je ne peux m’empêcher de me questionner sur ton éventuel assassinat. Puisqu’il n’a pas eu lieu le fameux mercredi où tu nous l’avais prédit, je me demande si…

— Si je suis malade dans ma tête… coupa-t-elle.

— En fait, je veux dire…

— Tu penses que je suis folle!

— Je ne pense pas ça, Sophie. Mais avoue tout de même que tu parles de moins en moins de cette possibilité et que tu es toujours vivante. Pour notre plus grand bonheur, bien sûr.

— Ça ne veut pas dire que je ne serai pas morte demain. Ou après-demain. Cette personne a simplement choisi de reporter l’heure de mon départ. Veux-tu qu’on chante?

« Hein? Veux-tu qu’on chante? Qu’est-ce qu’il lui prend? » Sophie me parlait d’assassinat et changeait de sujet comme on change de voie sur une autoroute. En fait, pour tout dire, je ne la croyais plus. Cette histoire de meurtrier ressemblait davantage à une tentative très maladroite d’attirer l’attention sur elle. Dès qu’elle se sentait piégée, elle passait rapidement à un autre propos, la musique, ce qui me déstabilisait constamment. En outre, la sensation de déjà-vu ne me quittait plus chaque fois que je me retrouvais en sa compagnie. Elle-même me confirmait avoir une impression identique, mais ne pouvait mettre le doigt sur le lieu ou le moment de notre supposée rencontre antérieure.

Un jour que j’observais mon amie à la dérobée, un flash éclaira ma mémoire.

— Ça y est, Sophie! Je pense que j’ai trouvé. As-tu déjà demeuré sur la rue Sanguinet, près de Dorchester? lui demandai-je, excitée.

Elle me regarda, étonnée.

— Oui. Mon père reste là depuis treize ans!

Je pris mon air le plus solennel pour lui annoncer que non seulement nous avions été voisines un court moment, mais que nous avions joué ensemble un été complet.

— Tu as beaucoup changé. J’avais huit ans, à l’époque. Et toi? demandai-je.

— Moi aussi. Nous avons donc le même âge. Seize ans.

— Je suis née à la fin de janvier.

— Moi, au début, le premier, pouffa-t-elle, avant d’ajouter : Ouais, ouais! Je me souviens de toi. Je devais te forcer pour que tu viennes t’amuser. Malgré ton jeune âge, tu avais toujours un livre dans la main. Tu espérais apprendre le dictionnaire par cœur. As-tu réussi, finalement?

— Pas tout à fait. J’en ai lu les trois quarts.

— Tu es débile.

— Que veux-tu que je te dise? Je suis une passionnée des mots.

— Toi et moi, à Egel, nous sommes bien les seules à battre des records en français.

— À chacun sa force dans la vie!

— Dis donc, Liz, est-ce que tu étais dans un foyer nourricier ou chez tes parents quand nous nous sommes connues?

— Ni l’un ni l’autre. Cet été-là, j’étais en vacances chez les grands-parents maternels de ma famille d’accueil. C’est pour ça qu’on ne s’est pas connues longtemps.

— C’était bien toi qu’on surnommait Pingouin?

— Tout à fait! fis-je en baissant le ton.

« Maudit! J’avais tellement mal aux jambes. Je marchais difficilement. Quel mauvais souvenir! »

Dès lors, notre amitié connut un élan prodigieux, comme si l’évocation de notre lien passé, aussi court fût-il, avait consolidé celui du présent. Chaque jour ramenait son lot d’anecdotes et nous nous exclamions devant le destin qui nous réunissait de nouveau. Notre plaisir de tous les instants était de réécrire la vie sous forme de chansons, de nous extasier en évoquant la nature qui exerçait sur nous ses multiples attraits : le murmure des ruisseaux, le bruissement du vent dans les feuilles, la valse des flocons, le silence de l’aube, le rougeoiement du soleil couchant, le frémissement des étoiles… Dans nos moments de pause, Sophie sortait sa guitare et nous chantions en harmonie. Nous nous taisions ensuite, portées par la beauté des mélodies. La musique et les chansons avaient toujours constitué pour moi un garant de ma santé mentale et j’en abusais libéralement. Elles me permettaient de libérer des émotions impossibles à formuler autrement. Je soupçonnais Sophie et d’autres filles d’agir de même. Mieux valait exprimer nos souffrances dans les paroles chantées plutôt que de les dire ouvertement ou de maintenir des ponts directs avec les blessures et les misères de notre passé. Puisque personne ne saisissait nos souffrances, nous pouvions au moins les extérioriser à notre façon.

Un jour, après une de nos transes musicales, Sophie me dit :

— Tu es désormais ma meilleure amie, à la vie à la mort.

J’éprouvai une crainte instinctive et je voulus rebrousser chemin pour emprunter une voie plus dégagée. Je n’ai jamais aimé être liée à quiconque, encore moins quand la peur de la mort émane de ladite personne. Car la lubie de Sophie n’avait pas pris fin, malgré les bons moments que nous vivions ensemble. Au contraire, elle me semblait devenir de jour en jour plus intense, même si elle s’exprimait dans le silence. Que se passait-il donc dans sa tête, pour qu’elle accepte d’être sous l’emprise de cet individu? Heureusement, en parallèle, elle cherchait de moins en moins à s’isoler. Nous étions toutes devenues ses sœurs de cœur, autant Roxane, Chantal, Nathalie, que moi. Puis vint le jour où elle recommença à nous parler de son éventuel assassinat, mais, étrangement, avec plus de froideur. Son visage livrait une pâleur maladive. Ses gestes répétitifs, comme pianoter sans relâche la table du réfectoire ou bien ses cuisses, démontraient nettement l’angoisse qui l’habitait.

Le temps des fêtes fut une trêve pour nous toutes. Au cours de la soirée de Noël, la direction offrit un petit buffet aux pensionnaires contraintes de rester au centre. Les éducatrices, toutes pomponnées et prêtes à quitter Egel dès l’heure sonnée pour aller festoyer dans leur famille, rendaient encore plus lourde notre réclusion. J’aurais préféré qu’elles n’y soient pas plutôt que de les voir regarder leur montre aux deux minutes. Visiblement, quelque chose de plus excitant les attendait ailleurs. Au moins, leurs remplaçantes, des stagiaires inconnues, seraient peut-être plus présentes à nous.

Ce soir-là, plusieurs filles partirent dans leur famille ou chez des amis, tandis que, moi, j’enfouissais ma solitude dans la bibliothèque, me berçant sur une chaise en rotin, les yeux rivés sur les mots d’écrivains inconnus.

Au retour du congé des filles, le soir du jour de l’An, la tranquillité de notre souper fut perturbée par l’effervescence des retrouvailles. Toutes avaient des anecdotes à nous raconter, des cadeaux à nous montrer. Chantal nous parla de ses escapades dans les Laurentides avec des amis; Roxane, de ses beuveries de Noël dans un bar; Nathalie, de ses sempiternelles disputes avec son amoureux, tandis que d’autres filles évoquèrent leurs expériences heureuses et malheureuses dans leur milieu. Sophie, la tête basse, déplaçait ses pommes de terre dans son assiette sans dire un mot. Elle nous refilait de temps en temps un sourire tiède. Peut-être aurait-elle préféré ne jamais revenir à Egel… Encore une fois, nous, ses amies, aurions à nous démener pour ramener un peu de légèreté dans sa vie.

En soirée, elle vint nous rejoindre dans notre dortoir pour nous annoncer, presque de façon automatique, avec une expression impénétrable sur le visage :

— Le danger approche. Je vais mourir bientôt. Mon meurtrier attend le bon moment.

Ce genre de propos qui, à mon avis, ne collaient pas à la réalité, me donnaient chaque fois des frissons dans le dos. La réaction de mes comparses en disait long, aussi, sur sa fixation obsessionnelle. Elles la jaugeaient avec inquiétude, avec de la pitié dans le regard. Sophie disait-elle la vérité ou hallucinait-elle? Quelle était la solution? En parler à la direction pour qu’elle augmente sa dose de médicaments ou faire comme si de rien n’était et accepter le comportement bizarre de notre amie?

Qu’était-il donc advenu de la petite fille pleine d’entrain, mais très fébrile, qui jouait avec moi dans la ruelle? Pourquoi craignait-elle tant d’être tuée? L’ironie, dans tout cela c’est que Sophie risquait de mourir à quatre-vingt-dix-huit ans, pleinement lucide. Pourtant, paradoxalement, je me surprenais à soupçonner toutes les personnes qu’elle rencontrait d’être de potentiels assassins. À son contact, en étais-je venue moi-même à confondre le vrai et le faux?

Arriva le 24 janvier 1980. Une date à jamais gravée dans ma mémoire, comme sur une pierre tombale. Cette journée-là, Sophie fut retrouvée sans vie au centre d’accueil Egel.

Une soirée banale, interminable comme les précédentes. Tranquille, je regardais par la fenêtre du salon la neige virevolter dans l’air avant de se déposer mollement au sol. Sous l’action du vent, la surface blanche se plissait à plusieurs endroits : on aurait dit un drap froissé après une nuit agitée. Tout à coup, j’aperçus une silhouette qui bougeait sur le parterre. Elle se dirigeait rapidement vers une automobile stationnée de l’autre côté de la rue. À ce moment, je ne sais pas pourquoi, mon cœur se mit à battre à coups redoublés. Une sueur glaciale descendit le long de mon échine telle une couleuvre rampante. Le temps de tourner la tête un instant pour noter l’heure exacte sur l’horloge, vingt heures sept, et pfft! la voiture avait disparu. Volatilisée! Je restai là, à scruter les alentours à peine éclairés par la lueur d’un lampadaire, avant de retourner, perplexe, vers mon dortoir. « Pourquoi est-ce que je m’énerve? Un parent est sans doute venu voir sa fille exceptionnellement ce soir. »

Alors que j’avançais dans le corridor, une voix derrière moi, étrangement chevrotante, m’interpella, me faisant frémir de la tête aux pieds.

— Liz, Liz. Sophie est morte… Sophie est moooorte!

Je me retournai et vis Roxane, blême de terreur, les yeux exorbités. De la bave coulait sur son menton agité de soubresauts.

— Qu’est-ce que tu racontes? Fais-tu une overdose? Tu n’as pas l’air bien. Merde! Secoue-toi et arrête de dire des niaiseries!

Roxane me saisit par la manche de mon chandail et m’entraîna vers le parloir. Était-ce l’oppression dans ma poitrine? Le nœud enserrant mon estomac dans un étau? Mes pas qui avançaient comme au ralenti? Déjà, mon corps savait ce que mon esprit déniait. J’aurais voulu arrêter le temps et refuser la seconde à venir, mais les aiguilles tournaient inexorablement vers l’instant de vérité. Le seul. L’unique. Vers la seconde où tout bascule. Une si petite seconde…

Lorsque j’entrai dans la pièce, elle se vida d’un coup de son air, aspiré par je ne sais trop quel trou noir invisible. Je ne pouvais plus respirer. J’étais glacée, figée de terreur. Des flashs et des étoiles se mirent à danser devant mes yeux. J’allais perdre connaissance, si je ne réagissais pas rapidement. Au même instant, mes jambes se dérobèrent sous moi et je me retrouvai à genoux à côté de Sophie.

Son corps gisait sur les lattes de bois. Ses yeux, fixes pour l’éternité, étaient remplis de larmes, comme si elle avait pleuré au moment de son départ. Je me sentis enveloppée par une noirceur opaque, entraînée dans une descente sans fin, brûlée vive par une souffrance innommable. « Sophie! S’il te plaît, réveille-toi. Réveilletoi… Soooooooophie! »

De longues secondes passèrent avant que Roxane ne tente de m’arracher à ma stupeur et ne me dise sur un ton pressant :

— Vite! Viens dans le dortoir, je t’en prie!

Incapable de me lever, je me balançai d’avant en arrière auprès du corps inanimé de Sophie. « Noooon… »





IV


Il n’existait plus autour de moi qu’un bruit de pas rapides dans le corridor. Puis, telle une vague, la nouvelle gonfla et se répandit partout entre les murs d’Egel. Un vent de panique arracha aux filles des cris de détresse pendant que la tempête abîmait leur être entier. J’entendis la voix de la directrice retentir derrière moi :

— Qu’est-ce qui se passe ici?

Elle s’arrêta net, stupéfiée. Après avoir perdu le souffle et accusé le choc, sœur Fernande se pencha vers Sophie, vérifia son pouls et laissa échapper un gémissement avant de se signer. Elle m’agrippa par les épaules, me souleva, me tira jusqu’à la sortie du parloir et referma la porte derrière elle. Les autres pensionnaires, attirées par la rumeur, furent averties de ne pas y entrer et de retourner chacune dans leurs quartiers. Toujours hors d’haleine, la sœur s’éloigna au pas de course pour aller chercher du secours.

Tels des fantômes titubants, Roxane, Chantal, Nathalie et moi avons regagné notre dortoir. Livides, défaites, nous nous sommes assises chacune sur notre lit, en apnée. Aucun mot, aucun geste… Que le silence. Mais, pire que la souffrance, une certitude m’habitait, celle d’être responsable de la mort de Sophie. Depuis quand avais-je cessé d’être aux aguets, alors qu’elle avait annoncé cette éventualité pendant des mois, presque sans relâche? Comment avais-je pu croire à de la fabulation et devenir de plus en plus sceptique devant la bataille que Sophie continuait de mener contre l’ennemi invisible? Ces pensées obsédaient mon esprit. Affolée, j’avais envie de fuir le plus loin possible pour échapper à la blessure que sa mort me laissait. Je désirais disparaître face à l’énormité de mes erreurs.

Tremblante, Nathalie extirpa de son sac un paquet de cigarettes qu’elle nous invita à consommer à volonté. Peu nous importait d’être prises en défaut. Seul subsistait le besoin de respirer de la fumée, de nous envelopper, de nous perdre dans un brouillard, aussi léger fût-il.

— Je m’en fous comme de l’an quarante, que la directrice nous isole pendant les six prochains mois, énonça finalement Roxane.

— Euh… Je ne me sens pas bien, coupai-je, soudain envahie de spasmes incontrôlables. J’ai le vertige.

— Respire! fit Nathalie, anxieuse.

— Oui, oui, je respire.

« Sauf qu’on a pompé l’air. Il n’y en a plus pour moi! » me disais-je. Une déchirure venait de se produire dans les tissus de notre vie, de la mienne. Un mal s’y infiltrait et m’asphyxiait par en dedans.

— Les filles, avançai-je, la voix chevrotante, je…, je dois vous mentionner que j’ai vu une silhouette s’enfuir… juste avant qu’on m’annonce l’assassinat de… Je pense qu’il s’agit du meurtrier…

Elles me fixèrent, hébétées, pendant que les dents me claquaient dans la bouche. Je poursuivis, énervée :

— Merde de merde! Dites quelque chose!

— On doit sortir d’ici au plus sacrant pour découvrir l’identité de ce minable… articula péniblement Chantal.

Un mouvement à ma gauche me fit sursauter. Je tournai la tête. Rien. Bouleversée, je regardai les filles. Aucun signe n’indiquait qu’elles avaient observé la même chose que moi. Chantal, d’habitude insupportable avec ses sempiternels changements d’humeur et ses réactions imprévisibles au moindre reproche, semblait plutôt en rupture avec elle-même. Elle était déconnectée, repliée sur elle-même, vaincue. Avec le temps, j’avais appris à la connaître. Derrière son allure de rebelle palpitait une âme affolée, incapable de comprendre ou de composer avec la violence exprimée sous quelque forme que ce soit. Son ton de voix, jamais égal, passait alors du plus grave au plus aigu, du plus harmonieux au plus discordant.

Elle nous disait souvent : « Je suis sourde d’une oreille et les adultes sont des malentendants tout court. »

La raison de sa présence à Egel demeurait nébuleuse. La rumeur voulait qu’elle ait été sous l’emprise d’un gang criminalisé et que sa seule école ait été la rue. Nous avions toutes tendance à ne pas trop divulguer nos origines, notre passé, nos traumatismes et le pourquoi de notre séjour dans cet établissement. Nous évitions ainsi un débordement d’émotions, les colportages et les mauvais jugements. Mieux valait taire les événements désagréables de notre enfance plutôt que d’être confrontées à nous-mêmes ainsi qu’aux autres et d’en subir d’éventuelles conséquences. Néanmoins, sous l’effet de la drogue ou de l’alcool, nous remarchions parfois dans la trace de nos pas pour partager, au compte-gouttes, nos joies et nos peines.

Après l’assassinat de Sophie, pendant plus d’une heure, nous sommes restées là, en déséquilibre sur le fil fragile de nos angoisses. Puis, Roxane se leva, chancelante :

— Je vais aux nouvelles.

D’origine française, elle nous cassait sans cesse les oreilles avec son unique désir : retourner à Paris pour retrouver ses amies. Ce soir-là, ses yeux d’habitude remplis d’éclairs de défi ressemblaient à deux billes de peur embuées de larmes. Elle se dirigea vers la porte, hésitante, la détresse rivée à l’âme. Avant de l’ouvrir, elle se tourna vers moi et me jeta un regard qu’à ce jour je n’ai jamais oublié. Comment décrire la tristesse éperdue, la douleur fiévreuse qui passe telle une onde d’une personne à l’autre?

Après son départ, j’observai Nathalie. Ses boucles rousses cachaient presque entièrement son visage. Égarée quelque part en elle-même, elle se mit à répéter : « Sophie, Sophie, Sophie » en fixant une photo de notre amie prise durant une fête à Egel.

Je ressentais le désespoir de Nathalie. Tout comme nous, il devait faire écho à son passé peu commun. Un samedi après-midi, après avoir trop bu dans un parc, elle s’était libérée de ses inhibitions et nous avait raconté brièvement les circonstances de son arrivée à Egel. Elle était venue au monde à Carleton-sur-Mer, non loin du Parc national de Miguasha en Gaspésie. En évoquant ce coin de pays peuplé d’arbres et trituré quotidiennement par les vents de la Baie-des-Chaleurs, elle avait éveillé en nous le rêve, mais aussi, chez moi, une tristesse insondable. N’était-ce pas tout près, dans un lac de la vallée de la Matapédia, que ma mère avait trouvé la mort?

Nathalie nous avait confié pourquoi sa famille avait dû quitter ce lieu enchanteur.

— Mon père était propriétaire d’une flottille de pêche. Il a fait faillite et nous avons déménagé à Montréal. Ça a été une vraie catastrophe, parce qu’il n’a pas obtenu d’emploi. Il a commencé à prendre un coup. Tous les mois, il buvait l’argent du chèque du bien-être social. C’était le seul revenu dont nous disposions pour vivre. Heureusement que le beurre d’arachide et les Kraft dinner étaient souvent en solde!

— Ouais, je connais la rengaine, avais-je répliqué.

— Avec le temps, mon père est devenu plus violent. Il s’en prenait de plus en plus à ma mère. Un soir, il l’a battue si fort qu’elle a hurlé de douleur. Les voisins ont appelé la police. Je ne connais pas la suite. On m’a amenée à l’hôpital pour s’assurer que j’allais bien. J’ai ensuite été envoyée à Egel pour y attendre d’être placée dans une famille d’accueil. Attendre, c’est comme passer une nuit à compter les clous de la porte jusqu’à l’aube. Une éternité de merde! Plus on est vieille, moins on a de chances d’avoir un foyer. Les gens aiment juste les petits bébés joufflus, tout beaux, qui répondent à leurs simagrées.

Chantal avait ajouté, hargneuse :

— Ouais, crisse! Certains tuteurs sont comme fascinés par les mots adoption ou famille d’accueil. Quand la réalité frappe, bang, c’est nous qui mangeons de la chnoute! Le rêve pis la réalité, c’est deux. Au bout de quelques semaines ou de quelques mois seulement, ils nous foutent à la porte, parce qu’ils ne peuvent plus supporter notre présence devenue soudain dérangeante. Coudon! Un adolescent – oups! ils ont dû l’oublier en chemin –, ça respire, maudit. Et ça bouge. Finalement, on est comme des objets. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec nous. Si on ne correspond pas au modèle idéal, on nous retourne au magasin général. Pas de problème pour eux puisqu’on ne venait avec aucune garantie. Pourquoi s’enfarger dans un brin d’herbe? Next! Suivant! Et lui, le fameux jeune…

Après la sortie véhémente, mais tellement sincère de Chantal, Nathalie était demeurée tranquille. Jamais elle ne nous révéla ce qu’il était advenu de son père. Toutefois, elle revoyait sa mère à l’occasion durant ses week-ends de congé.

Pauvre Nathalie! Elle aussi avait connu un passé terrible. Nous portions toutes notre lot de misères sur nos épaules, pourtant bien frêles malgré nos apparences de dures à cuire. Et maintenant, en cette nuit où notre moral ne tenait qu’à un fil, elle vivait un autre bouleversement à l’égal du nôtre et elle s’efforçait, tant bien que mal, d’exorciser sa douleur.

Je revis en esprit la scène qui me hantait : la silhouette qui avait couru sur le parterre d’Egel, quelques minutes avant le drame, pour ensuite monter dans une voiture et disparaître rapidement. Peu de chance que ce fût un événement banal. Il donnait même à penser que cet individu avait joué un rôle de premier plan dans cette horrible tragédie.

Vingt minutes plus tard, la porte du dortoir s’ouvrit à la volée. Roxane entra, le visage décomposé, et annonça :

— L’ambulance a transporté Sophie…

Elle marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre, le souffle court :

— Les policiers et les gens de la direction se sont réunis. Ils ont discuté à voix basse et ont déclaré qu’il s’agissait d’un suicide. Apparemment, ils auraient trouvé un flacon de médicaments vide dans sa main, couverte par un pan de sa veste. Il n’y avait pas de signes flagrants de violence. La police a ensuite quitté les lieux. Aucune enquête ne sera menée. Ils n’ont pas parlé d’autopsie non plus. L’affaire est réglée, classée, point à la ligne.

Ses yeux, tel un miroir sans faille, reflétaient notre propre douleur.

— Nous le savons, nous, que ce n’est pas un suicide, n’est-ce pas?

Sa question procédait davantage du besoin d’être rassurée que du désir de vérifier l’hypothèse retenue par les hautes instances. En tentant de garder mon sang-froid, je lui répondis sans hésiter :

— Évidemment que ce n’est pas un suicide!

— Est-ce que quelqu’un a mentionné autre chose? demanda Chantal.

— Oui. Sœur Fernande a décrété l’état de crise au centre.

— Pour combien de temps? s’enquit Chantal.

— Nous serons privées de sorties pendant une semaine, le temps de nous calmer.

Comme nous restions sans réaction devant cette décision manifestement incohérente, Roxane s’indigna en prenant son accent français le plus pointu.

— Nom de Dieu de putain de bordel de merde à la con! On n’a rien fait de mal. Au contraire! On doit partir d’ici. Sortir de ce cauchemar… Retrouver cet individu qui a fui après le meurtre…

— Chut! Ne parle pas si fort. Tu vas les alarmer, intervint Nathalie, inquiète.

— Justement. Ça serait bon qu’elles réalisent qu’on existe! Que nous sommes humaines! En ce moment, nous sommes pratiquement laissées à nous-mêmes, si ce n’est la présence de madame Shona, qui erre quelque part sur notre étage. Je l’ai vue tout à l’heure. On aurait dit un zombie. Ça l’a affectée, elle aussi. Ah! Soph…

Le nom de Sophie resta coincé dans sa gorge. Roxane, la solide, celle qui paraissait inébranlable, s’avança vers mon lit et y tomba de tout son long. Des tremblements s’emparèrent d’elle jusqu’à nous faire penser qu’elle était en proie à une crise d’épilepsie. Au moment où nous voulûmes vérifier cette possibilité, des vagissements jaillirent de sa bouche comme d’un puits. Je n’avais jamais entendu de telles plaintes. À présent, la dignité humaine ne se tenait plus debout, mais couchée, abandonnée au chagrin et à l’impuissance.

Je me penchai vers Roxane et posai ma main en douceur sur son dos. Pouvais-je vraiment apporter un réconfort à son âme meurtrie, alors que je tentais d’apaiser les rafales de panique qui fauchaient en moi le moindre désir de vivre? «Une poignée de calmants, et c’en serait fini, aussi…»

Soudain, des filles s’agitèrent dans le corridor. Je chuchotai à l’oreille de Roxane :

— Je reviens dans deux minutes.

Je sortis du dortoir, les jambes en guenilles.

Mes comparses, arrachées au quotidien bien orchestré d’Egel et brusquement privées de leurs repères, exprimaient une détresse sans nom. Même l’imagination la plus créatrice n’aurait pu se représenter cette scène où s’offraient la douleur et l’angoisse dans leur totale nudité, sans censure ni retenue, qui se manifestait dans des pleurs et des gémissements inénarrables. Comment la directrice et les deux éducatrices présentes pouvaient-elles demeurer sourdes à nos appels à l’aide? Une fille m’apprit qu’après le départ des ambulanciers et des policiers, les deux intervenantes de soir étaient rentrées chez elles, leur quart de travail complété. Quant à sœur Fernande, elle s’était rendue à la résidence des parents de Sophie pour leur annoncer la nouvelle. Nous étions laissées sous la seule surveillance de madame Shona en attendant qu’une autre éducatrice fasse son entrée.

En voyant la souffrance emplir les murs d’Egel, je me précipitai vers le local où se trouvait la pharmacie. J’aperçus le meuble en bois ouvré. Pour avoir accès aux médicaments, je devais redoubler d’ingéniosité. « Comment vais-je ouvrir cette foutue porte? » Je remarquai une petite lampe dans un coin de la pièce, sur une commode. Je la saisis et commençai à frapper avec sa base sur le cadenas. « Zut! C’est du solide, cette merde! » Je continuai à cogner, sans résultat.

En balayant le lieu du regard, mes yeux croisèrent une barre de métal qui devait avoir servi de tringle à rideaux. Je m’en emparai et donnai de toutes mes forces des coups à répétition sur le cadenas. Ce ne fut pas lui qui sauta sous l’attaque, mais la poignée au complet.

En moins de deux, j’ouvris la pharmacie et attrapai la mégabouteille d’anxiolytiques, presque pleine. Quelques comprimés de Valium derrière le collet ne feraient de mal à personne et tranquilliseraient nos nerfs pendant un temps. Du moins, je l’espérais. « Je vais certainement conserver ce flacon rempli de calmants, me dis-je. Au moins une centaine. Il m’en restera suffisamment pour ma consommation durant les prochaines semaines. »

Je repris le corridor. J’aperçus madame Shona qui essayait tant bien que mal d’apaiser et de consoler les pensionnaires traumatisées. Avait-elle de la compassion? Oui. Elle inondait les filles d’un torrent d’amour. « Merci, madame Shona », pensai-je.

À mi-chemin de mon dortoir, alors que je distribuais en catimini des comprimés à celles que je croisais, une idée s’imposa à moi avec force. « Et si Sophie avait laissé un indice sur sa table de chevet, sous son lit, dans ses poches de vêtements, sous son oreiller, dans un soulier? Je dois aller tout de suite dans son dortoir avant qu’une fouille en règle n’y soit effectuée. »

Mue par l’instinct, je fis volte-face et filai au pas de course vers l’aile droite de la bâtisse.

En entrant dans le dortoir de Sophie, je réalisai que l’opération recherche d’indices avait déjà eu lieu. Son coin de vie, sens dessus dessous, témoignait d’une incursion dans son intimité. Les membres de la direction avaient-ils découvert une lettre confirmant la thèse de son suicide, pour être aussi affirmatifs à ce sujet? Quelque chose de puissant en moi réfutait l’idée d’une mort volontaire. Sophie n’avait pas attenté à ses jours. Un flacon vide trouvé dans sa main ne signifiait en rien qu’elle avait avalé son contenu. Et, si vraiment elle avait ingéré les comprimés, ce n’était pas de gré, mais de force.

En proie à un grand désarroi, je me jetai sur le lit défait de mon amie. « Sophie! Sophie! Donne-moi un petit indice. Un tout petit. S’il te plaît! »

À ma place, bien des gens auraient fui au diable vauvert ou se seraient engouffrés dans la clinique du premier psychologue rencontré. Car soudain, de nulle part, une réponse parvint à mes oreilles : une voix. Ébranlée par le drame qui bousculait ma vie, je crus un moment que je venais de me déconnecter de la réalité ou que j’étais aux prises avec une hallucination auditive. Le meurtre de Sophie m’avait-il secouée si profondément?

Une voix, donc, émergeant d’outre-tombe, me figea sur place : « As-tu regardé dans la garde-robe communautaire?»

Dehors, le vent gémissait en longs sanglots contre les fenêtres froides d’Egel. Sa plainte éraflait la nuit et se répercutait en écho sur ma douleur. Des larmes coulèrent le long de mes joues pour tomber sur l’oreiller de mon amie. Je pensai au docteur à la cicatrice et à son test d’intelligence qu’il m’avait fait passer. À l’heure de la tempête, où se trouvait mon quotient si élevé? À quoi me servait cette soi-disant intelligence si je n’avais pu répondre aux demandes d’aide empressées de Sophie?

« As-tu regardé dans la garde-robe communautaire? »

« Encore cette voix! Qui est là? Qui parle? C’est une farce ou quoi? »

Mue par l’instinct, je me levai d’un coup et me précipitai vers le placard commun. J’ouvris la porte. Des grincements sinistres écorchèrent mes oreilles. Des sacs de nylon remplis de vêtements se trouvaient là et chacun d’eux portait le nom d’une des filles écrit au feutre noir. Je lançai les bagages un à un par terre. Celui de Sophie était tout au fond et ne semblait pas avoir été examiné. Je le saisis et j’explorai minutieusement son contenu : un habit de neige, des chandails, un pantalon en velours côtelé, un pendentif représentant un crâne suspendu à une chaîne en argent, des bas de laine gris et… oh! un journal intime! Noir comme l’encrier de madame Anderson, une des éducatrices de jour aux cheveux aussi foncés que son esprit ombrageux, mais que nous aimions bien malgré ses airs guindés.

Un bruit de pas se fit entendre. Je retins mon souffle. Quand il s’estompa, j’attrapai le journal et le camouflai sous mon gilet. Quelqu’un pouvait surgir à tout moment. À la vitesse de l’éclair, je replaçai les sacs dans la garde-robe et retournai vers mon dortoir, dans l’autre aile. Le corridor était étrangement désert. Au passage, j’ouvris quelques portes pour m’assurer que certaines pensionnaires n’avaient pas commis de gestes inappropriés et qu’elles se portaient bien. Les Valium, remis plus tôt, semblaient les avoir engourdies. Quelques-unes dormaient même à poings fermés.

« Respire, Liz! Respire plus profondément. »

Dans notre dortoir, Roxane, toujours prostrée, ne vagissait plus. J’extirpai la bouteille de calmants de ma poche et lui tendis deux comprimés. Je m’approchai ensuite de Nathalie et de Chantal, encore en état de choc, et leur en offris également. Roxane dit soudain d’une voix assourdie :

— Où étais-tu?

— Oh! Tu sais, les filles ne vont pas bien…

— J’imagine. Comment procède-t-on, maintenant?

— Comment procède-t-on à quoi? m’enquis-je, surprise.

— Comment procède-t-on pour détaler d’ici, merde? répliqua-t-elle d’un ton plus fort et caustique.

Où était passée la Roxane si vulnérable, si fragile d’il y avait quelques instants?

Sur sa table de chevet, j’aperçus la fiole recouverte de cire de toutes les couleurs qui nous servait à camoufler nos mégots. « Une autre cigarette ou un joint serait bienvenu en ce moment! » me dis-je.

— Euh! Je ne crois pas que tu sois en état de fuir. Tu vas tomber sur la première marche d’escalier. Et pourquoi partir? Pour aller où?

— On s’en fiche. La rue, pour le moment. On improvisera ensuite. C’est devenu irrespirable ici. Puisque la direction croit que Sophie s’est suicidée, nous devons leur prouver le contraire en découvrant qui est la silhouette que tu as vue, Liz. Ce n’est pas en restant ici qu’on pourra faire quoi que ce soit d’utile.

— Si nous attendons la fin de notre semaine de confinement, nous pourrons partir tout simplement pour notre week-end, précisai-je, nerveuse.

— C’est trop long. Je ne veux pas attendre. Nous n’avons pas de temps à perdre, de toute façon.

— Je pense que nous ne devons pas paniquer, mais réfléchir.

— Pas trop. Dehors, on sera au moins libre de fouiner çà et là pour trouver qui a…, qui a tué Sophie, intervint Chantal.

— Si on parlait à madame Shona? avança timidement Nathalie. OK, elle est dure d’oreille, mais pas du cœur. Elle comprendra peut-être qu’il s’agit bel et bien d’un meurtre. Elle pourra alors convaincre la direction que leur idée de suicide n’a aucun sens.

— Tu rêves en couleurs ou quoi? se récria Chantal. Convaincre la direction! Sœur Fernande n’est même pas fichue de se pointer le museau en pleine crise!

— Moi non plus, je ne crois pas que madame Shona accepterait notre version des faits, rétorqua Roxane. Voilà pourquoi on doit découvrir des indices au plus sacrant. Grouillons-nous.

Je mis ma main sur mon ventre. Le journal intime de Sophie s’y trouvait toujours. Je décidai de ne pas mentionner son existence pour ne pas risquer de provoquer un long débat visant à déterminer qui le lirait en premier. Tant que j’ignorais tout de son contenu, il valait mieux ne pas attiser la curiosité sur ce qui pourrait entraîner encore plus de tensions.

— Je ne comprends pas. C’est bien dans cette maudite bâtisse que s’est produit le meurtre. Pourquoi n’y aurait-il pas d’indices à Egel? demanda Roxane.

— C’est vrai que l’assassinat a eu lieu entre nos murs, approuva Chantal en se levant. Mais ce n’est que l’aboutissement d’un drame de merde commencé à l’extérieur. Et n’oubliez pas la silhouette sur le parterre. Qui est cette personne? Il faut absolument la retrouver. En tout cas, moi, je pars.

— Je te suis, fit Roxane.

Nathalie me regarda. Son goût de l’aventure était assurément titillé à l’idée d’emboîter le pas aux autres. Je poussai un profond soupir. Je n’allais pas les lâcher. Tant pis pour nos recherches à Egel. Nous devions nous tenir les coudes.

— Attendez! Faisons d’abord un plan, suggérai-je.

— Liz a raison. Nous devons être ordonnées, avoir une procédure, sinon, on va louper le coche, appuya la Française.

— Laissez-moi réfléchir un peu. Si vous avez des idées, elles sont les bienvenues aussi.

— Bien sûr, répondirent les filles en chœur.

Il y a des moments comme ça où, plus on élabore un projet, plus s’érige, en parallèle, la certitude de ratés à venir. J’en étais même à me demander si cette échappée rimait à quelque chose. Mais, pas de doute, quelqu’un avait rôdé près d’Egel et, sûrement, cette personne n’était pas étrangère au meurtre de Sophie.

— Bon, fis-je après plusieurs minutes de concentration. Voici une ébauche de plan.

— Vite! Mets-nous au courant, insista Chantal.

— Puisqu’il faut se donner une heure de départ, alors, disons trois heures cette nuit.

— Pourquoi?

— D’abord, on pourra dormir un peu. Nous sommes toutes épuisées de chagrin et de fatigue. De plus, à cette heure-là, nous aurons plus de chance qu’un taxi soit libre à la station, à quelques rues d’ici. Les métros sont fermés, les derniers bars sont déserts, il n’y a pas grand monde qui traîne dehors…

— Ouais. Tu as raison, renchérit Nathalie. Les gens se font rares, en pleine nuit. Et la compagnie Champlain est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Habituellement, l’intervenante se trouve dans le salon à écouter la télévision. Même si le son est au plus faible, ça pourra quand même couvrir nos bruits éventuels.

— On ne fera tout de même pas de tapage, insista Roxane. Nous devons rester les plus silencieuses possible : des pas feutrés, à peine un souffle, aucune parole…

— Mais comment va-t-on sortir d’Egel? Et que ferons-nous ensuite? s’enquit Nathalie.

— Il y a la fenêtre à guillotine dans le réfectoire qui est mal fichue, souligna Roxane d’un ton pointu. C’est la seule qui n’a pas de barreaux. On pourrait peut-être…

— Surprise! coupa Chantal en extirpant de sa poche une clef.

— Ah! la vache! s’exclama Roxane. Je te gage que c’est celle qui mène dehors! Comment l’as-tu eue?

— Ça fait un bout de temps que je l’ai piquée dans l’armoire à clefs en me disant qu’un jour elle pourrait servir. Il y avait plusieurs exemplaires de cette clef. En fait, celle-ci, c’est un double que j’ai fait faire durant une sortie. Elle ouvre la porte d’entrée principale. J’ai remis l’original dans l’armoire pour qu’on ne s’aperçoive pas de sa disparition. Comme il y en avait déjà plusieurs semblables, j’avais une chance qu’on ne remarque pas rapidement celle qui manquait. Je me sentais royalement écœurée d’être ici et je pensais de plus en plus à l’idée de sacrer mon camp. Puisque je sors rarement les week-ends parce qu’on me colle des « quarantaines » sans arrêt, et que mon oncle n’est pas toujours disponible pour me recevoir, elle m’aurait été d’une grande utilité au moment opportun. Le temps est venu de me servir de cette clef.

Nous nous sommes regardées. Le vent de la liberté commençait à siffler dans nos oreilles malgré le tremblant silence qui suivit les paroles de Chantal. Un silence fragile dans lequel tout pouvait éclater en une seconde.

— Dès que la porte sera ouverte, on devra se grouille