Main La mort silencieuse

La mort silencieuse

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1

La Nuit des libertés

Language:
french
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2

La Nuit du Décret

Year:
2013
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french
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Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

Dédicace

LES PREMIÈRES ŒUVRES DE FRÉDÉRIC DARD AUX ÉDITIONS FAYARD

Remerciements

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

DÉJÀ PARUS CHEZ FAYARD NOIR





© Librairie Arthème Fayard, 2005.

978-2-213-65983-1





roman





Ce roman a été publié pour la première fois

par Frédéric Dard sous le pseudonyme de Max Beeting

en 1945 aux éditions de Savoie sous le titre

La Mort silencieuse, puis réédité en 1952

aux éditions Jacquier sous le titre Signé : « Tête de mort».





LES PREMIÈRES ŒUVRES DE FRÉDÉRIC DARD AUX ÉDITIONS FAYARD

La Peuchère, nouvelle, Lyon, 1938; Paris, 2002.

Monsieur Joos, roman, suivi de La Plaque tournante et Vie à louer, nouvelles, Lyon, 1941; Paris, 2002.

Le Norvégien manchot, roman, Lyon, 1943; Paris, 2002.

Croquelune, roman, Lyon, 1944; Paris, 2002.

Les Pèlerins de l’Enfer, roman, Lyon, 1945; Paris, 2002.

Saint-Gengoul, roman, Lyon, 1945; Paris, 2002.

Au massacre mondain, roman, Lyon, 1948; Paris, 2002.

Équipe de l’ombre, roman, Lyon, 1941; Paris, 2003.

Georges et la dame seule, roman, Gap, 1944; Paris, 2003.

La Mort des autres, nouvelles, Lyon, 1945; Paris, 2003.

Le Tueur en pantoufles, roman, Paris, 1951; Paris, 2003.

Le Cirque Grancher, souvenirs, Lyon, 1947; Paris, 2004.

Anna Soleil, roman, Lyon, 1954; Paris, 2004.

Batailles sur la route, roman, Saint-Étienne, 1949; Paris, 2004.

Le Mystère du Cube Blanc, roman, paru sous le pseudonyme de F.D. Ricard, éditions de Savoie, 1945; Paris, 2005.

Vengeance!, roman, paru sous le pseudonyme de Frédéric Charles, éditions Jacquier, 1953 ; Paris, 2005.

La Main morte, roman, paru sous le pseudonyme de Frédéric Charles, éditions Jacquier, 1953; Paris, 2005.





Remerciements à l’association des Amis de San-Antonio pour le concours qu’elle a apporté à la rééditi; on de cet ouvrage.





CHAPITRE PREMIER

La puissante douze-cylindres Lincoln s’arrêta doucement en bordure du trottoir derrière la file de voitures stationnant devant le Red Turtle, un des plus chics restaurants avoisinant Piccadilly. Un épais brouillard ensevelissait Londres sous une ouate sale, étouffante, que les enseignes au néon bravaient sans succès. Le portier galonné en faction devant l’entrée avait distingué les phares de l’automobile. Il se précipita à la portière du roadster, mais l’occupant de la voiture le devança et enjamba ladite portière sans cérémonie.

– Inutile, fit-il, me prenez-vous pour un vieux lord impotent ou une victime de la fièvre infantile ?

– Ah, c’est vous, m’sieur Fox ! s’exclama le portier. Je ne vous avais pas reconnu, avec ce damné brouillard. Dieu me pardonne, je ne reconnaîtrais pas davantage ma propre mère !

– Et la voix du sang, qu’en faites-vous ? sourit Dudly Fox en tendant un billet de cinq livres au garçon qui se confondit en remerciements.

Dudly Fox s’engouffra dans la porte à tambour, qui le catapulta à l’intérieur d’un vaste hall brillamment éclairé où abondaient les tentures rouges, les plantes exotiques et les glaces. Il fut cueilli par la jeune fille en uniforme du vestiaire qui le dépouilla de son pardessus et de son chapeau avec une incroyable dextérité.

Dudly la considéra avec complaisance. Elle était blonde et rieuse, très jolie, oui, vraiment très jolie.

– Dites donc, dit Dudly, la direction doit avoir un ventilateur à la place du cerveau pour déguiser ainsi les membres de son personnel en généraux cubains ! Vous seriez diablement mieux en costume de ville, j’ai dans l’idée…

La jeune fille sourit.

– Il faut bien gagner sa vie, m’sieur Fox !

– Ça oui, c’est évident, approuva le jeune homme en tirant de sa poche un nouveau billet qui fit briller les yeux de son interlocutrice. Voilà pour vous acheter un ruban et de la confiture, dit-il.

Il se dirigea vers la salle du restaurant où un jazzband nègre dévidait une musique épileptique.

– Beaucoup de monde ce soir, hein, Parker ? dit Dudly au maître d’hôtel.

– Comme tous les soirs, monsieur, approuva celui-ci. Je vous ai réservé une bonne table près de l’orchestre.

Dudly fit la moue.

– Vous êtes bien bon, mon vieux, mais j’aurais préféré me trouver moins près de vos moricauds et de leur infernale musique; enfin, je vous remercie tout de même…

Tout en devisant, il suivait le maître d’hôtel entre les tables bruyantes et avançait un peu la tête pour parler.

Sa silhouette attirait bien des regards féminins, car Dudly – Dud pour les intimes – était sans doute un des plus beaux hommes du Royaume-Uni avec sa taille bien découplée, sa chevelure d’ébène, ses yeux de feu et sa mâchoire carrée. Les yeux du jeune homme pétillaient d’intelligence et tout son visage reflétait les sentiments altiers du mâle puissant. On lisait l’énergie sur son front, la volonté dans ses maxillaires, tandis que sa verve intarissable avait déposé définitivement une moue narquoise au coin de ses lèvres. Dud pétillait de vie; il était à ce point vivant que ses contemporains, à ses côtés, faisaient figure de momies paresseuses. Malgré cela, il savait revêtir à l’occasion le flegme britannique. Il s’était entraîné à ne pas bouger et affirmait pouvoir se tenir immobile deux heures durant avec un boisseau de puces sous sa chemise. Bien entendu, il eût été navrant que cet éphèbe de vingt-huit ans ne se vêtît pas comme un dandy ! C'est pourquoi le jeune homme confiait au meilleur tailleur le soin de garnir sa garde-robe.

Dudly était très riche pour la bonne raison qu’il n’hésitait pas à s’emparer de tout ce qui était susceptible de lui plaire. Il ignorait les scrupules et ne décelait aucune frontière entre la propriété d’autrui et la sienne.

– Mon pouvoir d’achat est illimité, confiait-il à ses amis – et ils étaient rares. Je suis pour la propriété commune. Ce qui me plaît m’appartient de droit : il est inadmissible, en effet, que le Créateur ait permis à des hommes de produire des choses dont je ne puisse jouir.

Il s’agissait, n’est-ce pas, d’un raisonnement fort simpliste qui, s’il avait été suivi par la majorité des contribuables de Grande-Bretagne, aurait causé de graves tourments au fisc. Pour l’heure, il ne préoccupait guère que l’inspecteur-chef Rohmer, de Scotland Yard, lequel, depuis près de quatre ans, cherchait, mais en vain, à inculper Dud Fox dans une sale affaire. Car Dud était un aventurier dans la plus pure tradition : il ne s’en prenait qu’aux riches dont la fortune était d’origine douteuse, et ce, avec une excessive prudence. Savoir de quelle façon fera l’objet des pages suivantes. La générosité constituait sa qualité dominante, au point que lorsqu’un ami lui tendait la main il était toujours tenté d’y fourrer un banknote. S'il prenait beaucoup, il donnait de même. Mais ce louable sentiment n’amadouait nullement Rohmer, qui ne pouvait s’empêcher d’admirer les manchettes amidonnées de Dud en imaginant le plaisir qu’il éprouverait à leur substituer une paire de ces excellentes menottes dont le Yard possédait un appréciable stock.


***

– Dites donc, Parker, fit Dud au maître d’hôtel lorsqu’il eut pris place à table, vous me ferez servir une de vos fameuses bouteilles de vin du Rhin, c’est un puissant antidote contre l’ennui, or je m’ennuie terriblement, ces jours-ci…

Parker sourit avec déférence ; il songeait à part soi que ce jeune paresseux avait bien de la chance de s’ennuyer.

– Monsieur a tort, fit-il d’une voix de tête, les jolies femmes ne manquent pas à Londres.

– Parker, Parker ! J’ai dans l’idée que vous êtes un fameux coureur de jupons, dit Dud en secouant la tête.

– Le fait est, avoua le bonhomme, que si je possédais le visage et la fortune de Monsieur, j’aurais à cœur de distraire bien des petites personnes.

– Alors, Dieu a été chic de vous affubler d’une tête d’hippocampe, remarqua gravement le jeune homme, parce que, voyez-vous, l’amour n’est pas une raison sociale, vous seriez vite blasé, exténué, ramolli !

Parker eut un sourire pincé et coupa court.

– Que dois-je commander ? demanda-t-il en tenant son crayon de batterie. Nous avons ce soir un homard sauce verte merveilleux.

– Ah oui ? s’étonna Dud. Alors mettez-moi un poulet froid, car je sais que vos sauces vertes sont lamentables. Ma mère était d’origine espagnole, expliqua-t-il, et j’ai dans le sang de l’extrait de piment. J’aime les sauces vertes réellement épicées, et celles de votre maître coq ressemblent à de la limonade… Après le poulet, il faudra me servir des cœurs d’artichaut farcis et puis une glace à la fine champagne. Maintenant, allez en paix, et, surtout, n’oubliez pas mon vin du Rhin !

Une fois seul, il promena un regard circulaire sur les convives. Ses yeux s’appuyaient tout particulièrement sur les jolies femmes, car, bien qu’il fût désabusé, Dud n’allait pas jusqu’à la misogynie.

Tout ce monde discutant, mangeant et riant l’amusait et l’horripilait tout ensemble. Il méprisait les hommes d’aimer la table pour la table, et les femmes de manger timidement à cause de leur maquillage.

«Tout est avidité et hypocrisie ici-bas!» se dit-il avec philosophie en attaquant gaillardement son poulet.

Il mangea de fort bon appétit et but copieusement. Néanmoins, malgré le vin, malgré l’apaisement de sa faim et l’ambiance du lieu, il ne pouvait expulser de son être une certaine tristesse due à son inactivité. Depuis plusieurs jours, en effet, aucune affaire intéressante ne s’était présentée, et le temps lui durait. Mais baste ! Dud avait confiance en son étoile. Il attendait patiemment la complaisance des hasards, quoique l’inertie le tenaillât aussi bien que le fameux boisseau de puces sous sa chemise.

Lorsqu’il eut achevé son repas, il alluma une Camel et se mit à rêvasser tout en contemplant discrètement son voisin.

«Tiens, se dit-il, je ne suis pas le seul convive désemparé de l’assistance; j’aperçois là-bas un pauvre gentleman qui doit avoir lui aussi une grosse araignée dans le crâne ! »

Il examina attentivement le bonhomme que l’isolement lui rendait sympathique. C'était un quinquagénaire maigre et blond, aux cheveux coupés court. Il avait de petits yeux bleu pâle dissimulés derrière des lunettes à monture d’or, et des lèvres minces surmontées d’une fine moustache en brosse de jeune premier français. En guise d’amusement, Dudly essaya de deviner la profession du personnage.

«C'est un industriel, décida-t-il après un moment d’hésitation. Je parierais dix shillings qu’il est dans la construction métallique. Le pauvre homme a l’air de s’ennuyer infiniment, j’aurais presque envie de lui donner le conseil de Parker… Mais qu’a-t-il ? »

Quelque chose, en effet, ne paraissait pas normal dans l’attitude de l’homme; il avait la pose instable et tendue de quelqu’un qui prête l’oreille. De plus, sa main droite tenait un porte-mine en or au moyen duquel elle traçait de temps à autre plusieurs signes au dos du menu.

« Ah çà ! se dit Dudly. Je parie qu’il épie une conversation. »

Il étudia les voisins du personnage, mais il s’agissait de jeunes gens excités qui parlaient haut, et de choses ridiculement banales.

«Non, convint l’aventurier, je me suis trompé. Ce doit être une attitude qu’il se donne, à moins qu’il n’entende la voix de son âme...»

Néanmoins, il s’entêta dans son examen.

« Ce type est sûrement maboule...»

L'homme blond, les yeux fixés sur son verre de porto, la bouche entrouverte par l’attention, continuait son manège.

« Ah çà ! Il a quelque chose et j’en aurai le cœur net ! » se promit Dud.

Posément, il fit du regard le tour de la salle et son attention échoua sur les nègres de l’orchestre. Depuis un instant, ceux-ci venaient d’achever l’exécution d’un blues et accordaient leurs instruments tandis que leur chef, penché depuis l’estrade, s’entretenait avec le gérant.

« Bon Dieu ! se fâcha Dud. Cet homme écoute sans nul doute quelque chose, or il n’y a rien à saisir dans ce brouhaha, sinon les barrissements de cette trompette et les gloussements de ce saxo qui n’en finissent pas de s’accorder. »

Tout à coup, il sursauta.

« Ça y est ! triompha le jeune homme, j’ai compris ! Pour une idée, oui, pour une idée, c’en est une ! »

À son tour, il tira un porte-mine de sa poche et prit une attitude méditative. Le saxophoniste n’accordait pas son instrument, mais l’utilisait pour faire du morse! Dud, qui connaissait parfaitement ce langage, maîtrisait avec peine son excitation devant une telle découverte. Qui donc, en effet, dans ce tourbillon joyeux et dans ce ronronnement de conversations, qui donc aurait prêté attention aux glapissements brefs d’un saxo ?

Dud écrivait les lettres au fur et à mesure qu’elles tombaient de l’instrument. Il attrapa au vol un U qui fut suivi presque aussitôt d’un I et d’un T, bientôt ponctués par le classique «stop»; trois chiffres suivirent, puis les lettres réapparurent pour imposer trois mots, et ce fut tout.

– Voilà bien ma veine, grommela Dud. J’arrive à la fin du message !

Il recopia sa prise et voici le texte qu’il put lire :

UIT 144 WALL STREET DICKSON



À n’en pas douter, il était question d’un certain Dickson demeurant 144, Wall Street. Le texte précédent, dont Dud n’avait pu saisir qu’un mot incomplet, devait concerner ledit habitant de Wall Street. Dommage qu’il l’eût manqué ! Il lui restait pourtant, de ce message inconnu, ces trois lettres UIT, et l’aventurier chercha à leur donner une interprétation. Était-ce la fin de LUIT, ou de HUIT ? Cela pourrait bien être aussi MINUIT. Dud se gratta le crâne, perplexe. Il était enthousiasmé, car il ne doutait pas que l’aventure, sa chère maîtresse, venait de renouer des relations avec lui. Il chercha des yeux l’homme blond et découvrit avec rage que l’individu aux lunettes d’or s’était éclipsé pendant qu’il étudiait son texte.

Dud appela le maître d’hôtel et régla sa note.

«Ah, baste! pensa-t-il. Heureusement, il me sera facile de le retrouver en temps utile. Allons présenter nos respects à M. Dickson...»

– Vous savez, Parker, dit-il au maître d’hôtel, je viens d’avoir une touche sérieuse avec une belle fille. Aussi ne tarderai-je pas.

– Monsieur a bien raison, approuva l’autre.

– Dites donc, continua Dud en se levant, j’ai dit tout à l’heure que vous possédiez une tête d’hippocampe. Je reconnais que ce n’est pas vrai…

– Monsieur est bien bon, déclara le vieux serviteur, flatté de ce revirement dans le jugement de son client.

– Non, dit Dud. À la réflexion, vous ressemblez à une vieille mouette atteinte de coqueluche !

Et il s’en fut sans regarder Parker, pâle de fureur.





CHAPITRE II

Le 144, Wall Street était un bel immeuble d’aspect confortable et cossu. Dud y parvint comme neuf heures sonnaient. Suivant son habitude, il arrêta sa Lincoln à quelques yards de la porte d’entrée. Nous l’avons dit, il pratiquait la prudence même lorsque celle-ci ne semblait pas devoir s’imposer.

Il s’engouffra sous le vaste porche et se dirigea vers la loge du concierge. Avant de frapper, il s’affubla d’une paire de lunettes d’écaille, et, lorsque l’homme lui ouvrit, il lui parla avec un léger zozotement. Dud pensait en effet qu’il suffit bien souvent de quelques détails surajoutés pour fausser tout un signalement.

– Bonjour, dit-il au concierge, un grand gaillard à tête d’empereur romain, M. Dickson, s’il vous plaît ?

– Au second…, lui fut-il répondu.

Le bonhomme ne paraissait pas loquace, aussi le jeune aventurier lui tendit-il un banknote afin de le faire saliver.

– Écoutez ça, fit-il. Vous allez me donner un tuyau. Je suis un ami de Dickson, seulement je l’ai perdu de vue depuis pas mal de temps et j’aimerais connaître un peu sa situation sociale afin de ne pas avoir l’air de tomber de la lune en le retrouvant.

– M’est avis que vous faites erreur, prévint le portier. Le m’sieur Dickson d’ici est un vieillard qui vit seul.

Dud se mordit les lèvres. Il avait agi stupidement en choisissant un prétexte aussi aléatoire.

– Alors c’est le père de mon copain, insista-t-il gentiment.

– M’est avis que non, grommela l’autre. Le m’sieur Dickson d’ici est célibataire.

– Ça y est ! J’y suis ! s’écria Dud en se traitant de radieux crétin. C'est son oncle ! Richard me parlait souvent de lui, voilà, oui, c’est son oncle…

– En ce cas, m’est avis que vous pouvez faire demi-tour, avertit le gardien de l’immeuble. M’sieur Dickson ne vous ouvrira pas. C'est un homme très riche, un peu maniaque, d’une méfiance excessive. On a essayé de le cambrioler à diverses reprises; alors il vit dans son appartement comme dans un château fort. Ses fenêtres sont garnies de barreaux et sa porte de verrous. Il va vous parler de derrière son judas, comme un prisonnier.

Dud fit mine d’hésiter.

– Eh bien, décida-t-il, je vais toujours monter. Peut-être me donnera-t-il des nouvelles de ce vieux Richard.

– M’est avis…, commença le portier.

Mais, comme son interlocuteur se dirigeait déjà vers l’escalier, il rentra dans sa loge dont il referma la porte avec humeur.

Sans se soucier des sentiments du haut personnage, Dud escalada les marches couvertes d’un tapis rouge plus usé que la peau du vieux lion de Nound Circus. Le jeune homme possédait des jambes de chamois. Il atteignit rapidement le second étage et sonna à une porte où, sur une plaque de cuivre, se lisait le nom de Dickson.

Un long moment s’écoula avant que Dud perçût le moindre bruit. Cependant, il éprouvait la pénible impression d’être observé par le minuscule judas dont la porte était équipée.

Le concierge l’avait prévenu : le vieux Dickson était un type des plus méfiants. Mais Dud, s’il connaissait l’art de rester immobile, se permettait parfois de perdre patience.

– Écoutez, fit-il, si c’est pour une pose, je regrette de ne pas avoir changé de cravate, car je doute que les rayures rouges de celle-ci rendent quelque chose sur une photographie !

– Que me voulez-vous ? demanda pour toute réponse une voix lointaine.

– Dix secondes d’entretien, affirma Dud paisiblement.

– Qui êtes-vous ?

– Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, débita l’aventurier. Je pourrais vous affirmer que je suis l’Aga Khan, mais vous ne me croiriez pas ! J’appartiens au Yard…, mentit Dud effrontément, et il adressa une furtive pensée à Rohmer. Si vous voulez ma carte de police, la voici…, ajouta-t-il en plaquant tout contre le judas, de façon à ce qu’il demeurât en faux jour, un vulgaire permis de conduire. Je suis chargé de vous informer que nos services de renseignement ont flairé un complot contre vous. Ma besogne est faite et je puis disparaître comme un as de trèfle dans la manche d’un prestidigitateur, à moins bien entendu que vous ne désiriez connaître les détails de l’affaire. En ce cas, je vous demanderais de bien vouloir m’accueillir, car j’ai l’impression de converser avec le fantôme du vieux Shakespeare !

Il y eut un instant d’hésitation, puis la porte s’ouvrit, découvrant un vieillard chauve au nez en bec d’aigle, drapé dans une robe de chambre mauve à cordelière.

– Monsieur Dickson, je suppose ? demanda Dud poliment. Je suis l’inspecteur-chef Rohmer, de Scotland Yard.

Le petit homme examina son visiteur avec suspicion, mais sa figure ridée se déplissa quelque peu et à mesure que se poursuivait son examen. Il finit par convenir que Dud avait l’air franc et sympathique.

– Entrez, fit-il d’un ton moins revêche, et expliquez-moi ce qui vous amène.

L'aventurier pénétra dans un petit salon-bibliothèque où folâtrait une poussière antédiluvienne. Lorsque Dickson lui eut désigné un siège, il s’y laissa choir et, très succinctement, narra l’aventure du restaurant.

Le petit vieillard pâlit et poussa une sourde exclamation.

– Ah, misère ! proféra-t-il. On ne me laissera donc jamais en paix?

– Si vous vous expliquiez, dit Dud, peut-être nous serait-il possible de régler cette question ?

– Eh bien voilà, fit le bonhomme. Des crapules en veulent à ma collection de pierres précieuses. À plusieurs reprises, déjà, j’ai été victime de tentatives de cambriolage. Fort heureusement, j’avais pris mes précautions, ma collection est introuvable…

– Vraiment ? s’étonna Dud, pour qui l’affaire revêtait brusquement un intérêt exceptionnel.

– Oui, je dis bien : introuvable ! fit l’autre en ponctuant chaque syllabe. Je n’ai confiance en aucune banque.

– En admettant que vous ayez découvert une cachette sûre pour votre verroterie, murmura Dud, n’éprouvez-vous aucun souci pour votre petite personne ?

– Ma porte est blindée; de plus, elle est munie de solides verrous et d’un judas qui me permet d’observer mes visiteurs; mes fenêtres sont grillagées…

– Bref, vous êtes paré pour un siège ?

– Oui, affirma le vieillard d’un air satisfait. Et puis j’ai le téléphone; au moindre signe insolite…

– D’accord, concéda l’aventurier. Eh bien, je vous laisse, vous voici prévenu. Si vous entendez des bruits insolites cette nuit, vous saurez qu’ils ne sont pas dus au fantôme de service. De toute façon, à la moindre alerte, vous pouvez me téléphoner. Je vous laisse mon numéro…

Et il griffonna quelques chiffres au dos d’une carte de visite. Puis il prit congé du vieillard et descendit l’escalier quatre à quatre.

« J’ai bien fait de lui donner mon numéro, songeait-il, je sens que cette affaire aura des suites, et pour rien au monde je ne voudrais rater le deuxième épisode. »

Il rentra chez lui à vitesse réduite. Dud habitait une somptueuse garçonnière dans Mayfair. Phil, son domestique, n’était pas encore couché.

L'aventurier huma l’atmosphère de la pièce et regarda le jeune valet de chambre.

– Phil, vous êtes un vrai chic type de fumer mes cigares, j’adore le parfum des coronas. Avez-vous aussi bu de mon Black and White ?

– Juste deux doigts, monsieur…, assura le domestique.

– Eh bien, offrez-m’en un verre ! demanda Dud. Ce serait gentil de votre part. Et puis, avant de vous coucher, branchez le téléphone dans ma chambre; peut-être va-t-on assassiner cette nuit un vieil ami à moi, et je tiens à recueillir ses dernières volontés.





CHAPITRE III

Thomas Bumble était concierge au 144, Wall Street depuis plus de vingt ans. Jamais on n’avait osé le déranger avant sept heures du matin et le malheureux qui s’y serait risqué aurait passé un mauvais quart d’heure. Au saut du lit, Bumble était hargneux comme une meute de dogues à jeun.

Or, le lendemain de la visite nocturne de Dud au vieux Dickson, un doigt léger frappait à la porte du concierge tandis que six heures achevaient à peine de sonner au lointain Westminster. Dehors le jour n’était pas encore levé. Des ombres rares se glissaient le long des murs presque invisibles dans ce maudit brouillard qui s’accrochait à tout. Bumble, en bonnet de coton, ronflait avec le bruit doux et régulier d’une machine à coudre électrique.

Sur la vitre de la porte, le doigt insista. Ce furent ensuite deux ou trois doigts qui unirent leurs efforts. Puis un poing entier s’en mêla, sans plus de résultat. Alors le visiteur matinal se mit à bourrer la pauvre porte de coups de pied avec l’adroite brutalité d’un joueur de foot devenu fou.

Le bois craqua. Les vitres crissèrent. Dans son lit, Bumble ouvrit un œil, puis l’autre, se secoua, tendit l’oreille.

– Qu’est-ce que c’est ? fit-il d’un ton bourru en pointant le bout de son nez hors des draps.

Derrière la porte, une voix masculine et néanmoins fort agréable lui répondit :

– C'est pour une affaire urgente.

– Quelle heure est-il ? demanda Bumble sans bouger.

– Six heures exactement.

– Six heures ? reprit Bumble du fond de son lit. Et vous avez le toupet de venir déranger le plus ancien portier de Wall Street à une heure pareille ?

– Mais, monsieur…, protesta la voix agréable sur un ton qui l’était déjà moins.

– Inutile, bougonna le vieux cerbère. Il faut attendre sept heures.

Un fracas de bois fendu et de verre brisé couronna cette énergique réponse comme un roulement de batterie après un numéro de cirque.

La porte venait de céder sous un coup de pied plus violent de l’inconnu à la voix suave. Le visiteur pénétra dignement dans la chambre.

– Voilà comment je suis, fit-il. Rien ne me résiste. Ni femme, ni portier, ni porte…

Et il eut un sourire délicieux et candide qui découvrit de longues dents blanches dans une bouche parfaite.

Vaguement inquiet, Bumble s’agita dans son lit et considéra l’imposteur d’un œil prudent. Il avait devant lui un homme de haute taille, encore jeune – c’est-à-dire plus très jeune, mais à qui sa sveltesse et son élégance naturelles conservaient une allure sportive et séduisante. Il était vêtu d’un macfarlane à carreaux gris et beiges dans lequel il se drapait avec une grâce et une majesté de roi en exil.

– Permettez-moi de me présenter, dit-il, très homme du monde : Harry Wells, négociant en huiles fines. À qui ai-je l’honneur?

– Thomas Bumble, marmonna le portier sous son bonnet de coton.

– Eh bien, monsieur Bumble, vous allez pouvoir me rassurer d’un mot. Car je suis très inquiet, vous savez, depuis hier soir…

– Ah ? fit Bumble, indifférent.

– Dites-moi, monsieur Bumble, M. Dickson, mon grand ami, n’est pas chez lui, n’est-ce pas ?

– Mais si, il doit y être. Il ne sort presque jamais. Et je l’aurais bien entendu partir, s’il avait dû s’absenter !

– Oh ! My God! C'est impossible! Je lui ai téléphoné cette nuit pour le prévenir de mon passage à Londres et je n’ai reçu aucune réponse. J’ai pourtant insisté, je vous jure…

Et Harry Wells prit une mine anxieuse.

– Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Monsieur Bumble, je vous prie, voulez-vous monter avec moi ?

– Non ! fit nettement le portier. Il est trop tôt. M. Dickson est âgé. Il a besoin de son temps de sommeil. Et moi aussi, d’ailleurs…

– Monsieur Bumble, voulez-vous monter avec moi ? fit le visiteur d’un ton sans réplique.

Bumble sauta prestement hors de son lit. Sous l’œil amusé du visiteur immobile, il enfila un antique pantalon à sous-pieds qui devait dater du temps de la reine Victoria, et chaussa avec maladresse des pantoufles éculées.

– Allons-y, dit-il simplement quand il fut prêt.

Ils montèrent.

La porte de M. Dickson resta close à leurs coups de sonnette.

Les pieds de Harry Wells entrèrent de nouveau en danse, sans plus de résultat.

– Bondissez chercher le serrurier, ordonna-t-il à Bumble.

– Mais… à cette heure-ci…

– Allez !

Et, d’une bourrade, il envoya le malheureux Bumble en bas de l’escalier.

Dix minutes après, le concierge remontait avec le serrurier, qui ôta poliment sa casquette et déclara sans y être invité qu’il avait encore sommeil et qu’il faudrait payer un petit supplément.

– Oui, oui… Bon… Dépêchez-vous ! Nous n’en sortirons jamais !

Harry Wells s’impatientait. Bumble se grattait la tête. La serrure refusa de céder.

– Qu’est-ce qui m’a fichu un ouvrier pareil ! Bumble, allez me chercher un autre serrurier…

– Je crois que c’est inutile, monsieur Wells. La porte est blindée et elle est pourvue d’un verrou de sûreté intérieur. Il paraît que M. Dickson cache des choses…

– Il faut pourtant ouvrir cette porte coûte que coûte ! hurla Wells. Mon pauvre ami est peut-être mort, à l’heure qu’il est !

Au bout d’une heure, après s’être servis de crics, de pinces et de leviers en tout genre, les trois hommes parvinrent à forcer la porte.

Derrière elle ils découvrirent, pâle et inanimé, le vieux Dickson étendu sur le côté.

Il ne portait aucune trace de blessure apparente. Wells poussa un cri.

– Vite ! dit-il au serrurier. Courez chercher le docteur… Et vous, tête de limace, cria-t-il à Bumble en le secouant, allez prévenir la police…

Et il pénétra dans l’appartement tandis que les autres descendaient à toute allure chercher du secours.

Celui qui aurait alors épié la singulière attitude de Harry Wells serait certainement tombé dans une stupéfaction profonde.

Sans plus s’occuper du cadavre ou du présumé tel, Harry Wells se précipita dans le bureau de Dickson. Il força des tiroirs, éventra les fauteuils, palpa les murs, souleva des lattes du plancher, ouvrit la bibliothèque, lança des livres en vrac dans toute la pièce et, soudain, s’arrêta pile.

Il avait aperçu dans un coin une tenture bleue qui remuait.

– Qui est là ? demanda Wells d’une voix mal assurée.

Puis il haussa les épaules avec un mauvais ricanement.

Un superbe chat siamois apparut, énigmatique et souple, avec un loup de poils noirs sur les yeux, comme un cambrioleur.

Avec son regard mince et son collier à grelot, il avait toute l’étrange majesté d’un bouddha réincarné.

Wells continua fébrilement ses recherches, mais un bruit de pas et des chuchotements dans le corridor interrompirent sa besogne.

Il sortit de la pièce en refermant la porte derrière lui.

Les policemen et le médecin légiste venaient d’arriver.

Puis un nouveau personnage entra, imposant et sévère, qui lança avec emphase :

– Inspecteur-chef Rohmer, de Scotland Yard ! Dites-moi, vous, demanda-t-il au concierge, personne n’est venu voir M. Dickson, ces jours-ci ?

– Si, répondit Bumble. Un ami de son neveu. Il zozotait un peu.

Puis, pendant que le médecin essayait de ranimer le vieux Dickson, l’inspecteur Rohmer parcourut l’appartement.

– On a fouillé ici, déclara-t-il péremptoirement en entrant dans le bureau.

– Oui, on dirait, murmura Wells d’une voix douce.

– En somme, ce pauvre Dickson a été assassiné, puis cambriolé ?

– Sans doute…, approuva timidement Wells.

– Il avait, paraît-il, poursuivit Rohmer, des pierres précieuses cachées quelque part, en particulier un solitaire d’une valeur inestimable…

– Mon pauvre ami ! fit Wells.

L'inspecteur retourna dans le corridor.

– Il est mort, dit le médecin en hochant son crâne chauve.

– Oh, docteur ! supplia Wells. Faites quelque chose pour lui !

– Il n’y a plus rien à faire, qu’à prier pour le repos de son âme.

– Mais de quoi est-il mort ?

– Il n’est pas blessé…

– Eh non ! Je l’examinerai de plus près tout à l’heure. Qu’on le porte dans sa chambre.

– Permettez…

Rohmer s’approcha du cadavre et s’accroupit.

Une petite carte blanche dépassait de la poche de la robe de chambre du défunt.

L'inspecteur saisit la carte, se releva, et eut un sourire de triomphe.

Wells s’approcha et ouvrit de grands yeux étonnés.

Sur la carte était dessinée une tête de mort plutôt inattendue, avec une bouche énorme fendue jusqu’aux oreilles, si bien qu’elle semblait rire aux éclats.

Au dos figurait un numéro de téléphone.

– Partout où il passe, il laisse cette carte en guise de signature, murmura Rohmer. Mais pourquoi diable a-t-il inscrit derrière son numéro de téléphone ?

L'inspecteur ajouta joyeusement, en fourrant la carte dans sa poche :

– Voilà une imprudence qui va vous coûter cher, monsieur Dudly Fox !

Et il sortit, gaillard, en sifflotant un air à la mode.





CHAPITRE IV

Ce matin-là, Dud se réveilla de fort bonne humeur.

«Tiens, pensa-t-il, le vieux Dickson n’a pas dû passer une trop mauvaise nuit. Aucun coup de téléphone n’est venu troubler mon sommeil… Au fait, ce sera peut-être pour ce soir...»

Dans le fond, il n’osait se l’avouer, mais ce coup de téléphone en pleine nuit, avec au bout du fil une voix blanche qui appelle au secours, lui avait manqué.

Il bâilla, s’étira, sauta d’un bond sur le tapis. Quelques instants plus tard, majestueusement drapé dans un vaste peignoir blanc, il disparaissait dans sa salle de bains. Il y demeura longtemps, jouant avec l’eau comme un gosse, soufflant de gigantesques bulles de savon irisées de mille couleurs qui éclataient d’un coup dans une gloire de petits arcs-en-ciel.

Soudain, il entendit un pas discret dans sa chambre. Il s’approcha, entrebâilla la porte et aperçu Phil, son jeune domestique, en train d’ouvrir avec soin, sur la table, un petit coffret d’où il tira délicatement un Londrès superbe.

Mais, soudain, l’indélicat reçut en pleine figure la plus magnifique douche qui soit.

Dud, riant aux éclats, fit une entrée cocasse, à demi nu, un seau à champagne à la main.

– Eh bien, Phil, déjà levé ?

Ruisselant et confus, Phil marmonna :

– Mais, monsieur… Il est dix heures !

– Dix heures ? Comment ça, dix heures ? Il est dix heures et vous ne le disiez pas, naughty boy ? Attendez un peu !

Il sortit et Phil, affolé, l’entendit qui remplissait de nouveau le seau à champagne.

– Monsieur, monsieur ! Je ne fumerai plus de vos cigares ! Je vous le jure ! Et je vous réveillerai tous les matins à huit heures… Je suis venu…

– Eau chaude, froide ou tiède ? demanda Dud de l’autre côté de la porte.

Mais quand il rentra dans la chambre, il constata que Phil s’était prudemment éclipsé.

« Ce garçon-là ira loin », pensa-t-il, et il troqua son peignoir de bain contre une robe de chambre grenat et or dans laquelle il s’enveloppa voluptueusement.

Puis il alluma une cigarette blonde et quitta la pièce.

En bas, dans le petit studio, quelqu’un l’attendait.

Quelqu’un que lui-même n’attendait guère et dont la subite apparition lui causa un petit frisson dépourvu d’agrément.

Mais il n’en laissa rien paraître et s’avança dignement, tendant la main avec une courtoisie et un chic irréprochables.

– Good morning, monsieur Rohmer. Que me vaut l’honneur de votre visite ? Venez-vous prendre des nouvelles de ma santé ? Elle est excellente, my dear, excellente ! Asseyez-vous donc, je vous en prie. Non, laissez cette chaise. Le fauteuil, inspecteur, le fauteuil ! Vous êtes ici chez vous… Whisky ?…

– Merci, pas le matin. Vous êtes bien loquace, aujourd’hui, monsieur Fox.

Dud fit une pirouette, entrouvrit la porte.

– Phil, un whisky pour M. Rohmer !

Puis il se rapprocha de l’inspecteur et s’installa sans façons à ses pieds sur un petit tabouret.

– Me direz-vous enfin, monsieur Rohmer, le but de votre visite ? Oh, ce visage soucieux que vous avez ! Ma parole, vous êtes pâle ! Vous avez les lèvres décolorées ! Il faut vous soigner, cher inspecteur… Que deviendrait Scotland Yard sans vous, voyons ! Soignez-vous, vous nous reviendrez en pleine forme, et rouge de santé. Que penseriez-vous, my dear, d’un petit stage de quelques mois à la campagne ? Boire du bon lait de nos vaches, brouter nos herbes grasses vous rendrait vos belles couleurs perdues…

L'inspecteur-chef Rohmer ne sembla pas goûter la sollicitude désintéressée de son interlocuteur. Il repartit sévèrement :

– Monsieur Fox, je ne suis pas venu chez vous en consultation. Je voudrais simplement avoir des nouvelles du neveu d’un certain M. Dickson. C'est un jeune homme auquel je m’intéresse beaucoup.

Dud eut un petit tressaillement à fleur de peau en entendant le nom de Dickson dans la bouche du policier.

– Vous ne… zozotez plus, monsieur Fox? ajouta l’inspecteur-chef avec un sourire significatif.

« Cet imbécile de concierge a parlé, se dit Dud, mais que diable Rohmer est-il allé faire là-bas ? »

– Vous avez perdu votre langue, monsieur Fox ?

– Non ! Je méditais sur l’influence des coups de queues de morue sur les ondulations de la mer…

Avec calme et en homme qui ménage ses effets, Rohmer sortit de sa poche un petit bristol blanc.

– Vous connaissez ? fit-il à Dud en désignant la tête de mort riant aux éclats.

– Non ! C'est une photo de famille ?

Il faut croire que le policier n’était guère d’humeur à goûter la plaisanterie ce matin-là, car il reprit sévèrement :

– J’ai trouvé cette carte sur le cadavre de M. Dickson.

Dud bondit.

– Le vieux Dickson est mort ?

– Ah ! Vous le connaissiez donc ?

Dud se mordit les lèvres et répondit évasivement.

Heureusement, l’arrivée de Phil avec son plateau le tira d’embarras.

– Voilà le whisky ! Si, si, vous en prendrez un petit verre. Vous ne pouvez me refuser ça, voyons ! Il est excellent, vous verrez… Mon cher Rohmer, pour une fois que vous me trouvez chez moi, laissez-moi vous faire les honneurs de ma cave…

Mais Rohmer se leva.

Il prit une mine grave et, d’un ton solennel, comme s’il prononçait une condamnation à mort, articula :

– Dudly Fox, au nom de la loi, je vous arrête !

Et il exhiba triomphalement une paire de menottes neuves.

– Je comptais sur vous pour inaugurer ce joujoulà…, ajouta-t-il avec un sourire sardonique.

Mal à l’aise, Phil disparut prestement.

Il est de ces moments critiques, dans la vie, où il vaut mieux rester invisible.

Mais Dud ne se départit pas de son calme.

Il s’approcha gentiment de Rohmer avec une mine contrite et tendit spontanément les deux mains.

Au comble de la joie devant cette capture inespérée dont il avait tant redouté l’exécution, Rohmer eut un mouvement d’orgueil et se redressa de toute sa hauteur en levant la tête comme pour prendre les dieux à témoin.

Mal lui en prit ! Il reçut inopinément en pleine mâchoire le plus magnifique swing qu’on puisse imaginer et il alla rouler à trois mètres comme une vieille chose usagée dont on se débarrasse.

Dud prit les menottes qui étincelaient de tout leur acier neuf et les fixa aux poignets de Rohmer inanimé. Puis il tira le policier à travers la pièce et s’en vint l’attacher, le long du mur, à la conduite du chauffage central.

Il se frotta les mains.

– Vous vouliez inaugurer vos menottes neuves, my dear, c’est fait !

Puis il appela Phil et lui fit contempler sa prise.

– Touchez pas, baby… Monsieur dort… Vous le réveillerez dans une heure et le délivrerez. Vous pourrez lui offrir un petit whisky pour le remettre, et le Londrès que vous m’avez pris ce matin… Moi, je pars. Désormais, nous n’habiterons plus ici, Phil, vous me rejoindrez ce soir à mon gîte numéro trois, sur Regent Square.

Ahuri, Phil restait immobile, la bouche entrouverte, l’œil stupide.

– Vous en faites une tête, mon vieux ! Vous ressemblez à un crapaud qui aurait avalé un saxophone !

Et, d’un revers de main, il l’envoya choir au fond du fauteuil… Puis il sortit en faisant claquer la porte.

Phil se trouva bien dans le fauteuil. Il s’y carra le plus confortablement possible, tira à lui la petite table à thé, se versa une bonne rasade de whisky et alluma un énorme cigare.

« Me voici rentier jusqu’à ce soir, pensa-t-il. Pourvu que le bonhomme du radiateur se laisse délivrer sans trop de casse. Mais jouissons d’abord de l’heure présente ! »

Il contempla béatement son long cigare, dont la fumée bleue faisait des ronds qui s’élevaient doucement jusqu’au plafond.

Au bout de dix minutes, un pas lourd dans le corridor le tira de sa douce torpeur.

Est-ce que d’aventure son maître rôdait encore par là ? Il n’était donc pas sorti ?

Phil dressa l’oreille. Ce n’était pas le pas de Dud. L'homme qui marchait dans le corridor avait une canne et boitait un peu. Ça s’entendait très bien.

« Quelle maison ! » se dit le domestique, et, décidément inquiet, il se leva brusquement, avala son verre d’un trait, fit claquer sa langue et posa son cigare.

La porte s’entrouvrit. Un homme entra, s’appuyant en effet sur une canne. Il portait un feutre marron rabattu sur les yeux et un grand imperméable beige qui lui battait les talons. Sous ses épaisses moustaches brunes, il mâchait inlassablement le tuyau d’une pipe vide.

De moins en moins rassuré, Phil pressentit quelque policier venu aux nouvelles.

– Mon maître n’est pas là…, commença-t-il.

Une voix familière lui répondit :

– Mais si, vieille bête ! Il est là !…

Cette voix sortait d’entre les dents du policier boiteux, la pipe ayant obliqué légèrement vers le coin de la bouche.

– On ne me reconnaît plus ? Non ? Tant mieux ! Phil, je me range, je redeviens sérieux, je suis M. Strikes, inspecteur de police. J’ai reçu une balle dans la jambe en service commandé. C'est pourquoi je boite. Ça fait très bien, ça fait très sérieux, de boiter, n’est-ce pas ? Et ces moustaches, Phil, ces moustaches ! Authentiques, mon vieux ! Elles ont appartenu à l’inspecteur Brown. C'est moi-même qui les lui ai rasées, un soir, pour m’amuser. Ce fut très drôle ! Si vous aviez vu la tête qu’il faisait ! Mais je me sauve, Phil. Le devoir m’appelle. À ce soir, à Regent Square ! Et ne fumez pas trop de Londrès, c’est mauvais pour votre petit cœur. Good bye !…





CHAPITRE V

Thomas Bumble est mécontent. On le serait à moins.

Voilà que vers midi, tandis qu’il s’apprêtait à descendre au petit restaurant d’en face où il prend ordinairement ses repas, des messieurs de la police l’ont désigné pour garder l’appartement et le mort en leur absence.

A-t-on idée de cela ? Lui, le plus ancien portier de Wall Street, le priver de déjeuner comme un vulgaire écolier mis en pénitence !

Et puis, la perspective de rester en tête à tête avec ce mort ne lui sourit guère non plus. Il faut laisser les morts là où ils sont, et les vivants de même, et ne pas mélanger les uns avec les autres.

Mais demander du savoir-vivre à Scotland Yard ! Autant prier un manchot de jouer un solo de violon !

Avec précaution, Bumble ferme la chambre du défunt et vient s’installer sur une chaise basse tout à côté de la porte d’entrée.

On est portier ou on ne l’est pas ! Puis, le menton dans les mains, il se met à méditer sur la fragilité des choses humaines.

Soudain, il se ravise. Il y a des choses précieuses cachées ici. S'il cherchait un peu, pour voir...? Il a bien une heure devant lui.

Il s’apprête à pénétrer dans le bureau, mais, derrière la porte, il perçoit un étrange grattement qui l’immobilise.

Bumble est superstitieux. Il croit aux esprits, aux fées, aux fantômes.

Mais sa curiosité native est la plus forte. Il entrebâille la porte.

Il pousse un cri. Quelque chose de doux et de souple s’est glissé entre ses jambes. Il recule, se retourne. Il voit sur la chaise, installé dans une pose hermétique, le chat siamois de Dickson qui le contemple avec indifférence.

– Ce maudit chat, on ne l’entend jamais ! grommelle Bumble. La jolie bête, tout de même…

Et le portier, calmé, de caresser le chat qui dodeline en ronronnant.

Mais voici un pas dans l’escalier, un pas lourd que Bumble ne connaît pas – pourtant, il connaît celui de tous ses locataires.

On ébranle la porte sans façons.

– Ouvrez !

Bumble s’approche, ouvre le judas.

– Ne bousculez donc pas cette porte comme ça ! Vous voyez bien qu’elle a été forcée et qu’elle est déjà à moitié démolie! D’ailleurs, j’ai ordre de ne laisser entrer personne.

– Police ! Ouvrez ou je fais tout sauter !

Bumble s’exécute.

Il redoute la violence comme la peste et les femmes.

– Inspecteur-chef Jim Strikes…

Et Dudly Fox – vous l’avez reconnu – entre comme chez lui.

– Vous êtes seul ici? demande-t-il au concierge. Quelle imprudence !

– C'est-à-dire, explique Bumble, qu’il y a aussi le chat et le mort…

Dud caresse le chat. Il lui trouve un air étrangement poétique.

Il a envie de l’adopter, en souvenir.

Mais il n’est pas venu ici pour caresser des chats. Le temps presse.

– Je voudrais examiner la victime. Conduisez-moi près d’elle…

Et, précédé de Bumble inquiet, il entre dans la chambre mortuaire.

Le vieux Dickson est étendu sur son lit, raide et blême dans sa robe de chambre mauve à cordelière. Son nez en bec d’aigle est pincé, bleuâtre. Mais son visage garde dans l’ensemble un aspect serein.

Aucune vision d’épouvante ne semble avoir figé ce vague sourire qui voltige encore sur ses lèvres décolorées.

« Comment diable l’a-t-on assassiné ? » se demande Dud.

Et il l’examine des pieds à la tête avec la nonchalance indifférente d’un vieil étudiant en médecine. Il n’a rien, absolument rien de suspect. Ni coup ni blessure.

Peut-être l’a-t-on empoisonné ?

« Suis-je bête! Le concierge doit savoir quelque chose. »

Armé d’un billet de cinq livres, stimulateur de salive et délieur de langue – il en a toujours, à cet effet, une petite provision dans sa poche –, il s’approche de Bumble et lui demande des détails.

L'autre, bien sûr, feint de ne rien savoir, mais, peu à peu, devant un argument monnayé aussi irrésistible, il se départ de son silence et rapporte fidèlement à Dud les événements de la matinée : l’arrivée matinale de Harry Wells, la découverte du vieux Dickson étendu sans vie derrière la porte, la visite de la police et de Rohmer…

– Ah, Rohmer ? fait Dud. C'est un de mes bons amis. Et, après le départ de Rohmer, que s’est-il passé ?

– Après le départ de votre collègue inspecteur-chef – Dud sourit –, le médecin a « ausculté » l’assassiné de plus près. Il a déclaré qu’il avait succombé en quelques minutes, rapport à un empoisonnement du sang dû à une piqûre d’acide prussique…

– Une injection d’acide prussique ? Mais alors, il s’est suicidé, cet homme ?

– Peut-être bien. Seulement, il s’est fait la piqûre en haut de la joue, près de l’œil. C'est ça qui est bizarre !

Dud est perplexe.

Quel homme, voulant se donner la mort, aurait l’idée de se piquer à cet endroit-là ?

Mais, au fond, ce n’est pas la manière dont le vieux Dickson s’est tué ou le nom de son assassin, qui l’intéresse à cet instant. C'est de rester seul ici quelque temps pour tenter de découvrir la cachette des pierres précieuses.

Ses modestes finances personnelles menacent de s’épuiser et Dud ne peut se passer d’un certain luxe.

C'est au demeurant un fort honnête garçon, mais qui ne peut souffrir que les autres mènent grande vie quand lui «tire la ficelle».

Ce vénérable M. Dickson n’a que faire de pierres précieuses à l’heure qu’il est : ces valeurs-là n’ont pas cours dans l’autre monde.

– Bumble !

– Monsieur l’inspecteur ?

– Bumble, allez manger, mon ami. À voir votre mine, je suis sûr que vous n’avez pas encore déjeuné.

– Hélas non. Mais…

– Oui… Je sais ce que vous allez me dire… Eh bien, rassurez-vous. Je vous relève. Je prends la garde à votre place et vous donne une heure.

Bumble se confond en remerciements, assure qu’il demeure tout dévoué à M. l’inspecteur, et descend joyeusement vers son bifteck quotidien.

Resté seul, Dud inspecte minutieusement l’appartement.

Ici c’est un petit salon avec des meubles poussiéreux, rongés par les vers, des tapis mités et effrangés, des tableaux sombres avec des portraits livides dont la peinture s’écaille par plaques.

L'aventurier tâte les tapis du bout de sa canne, soulève les tableaux, ouvre des tiroirs, brise deux ou trois vieilles statuettes de porcelaine peinte… Elles sont vides.

Un antique bouddha de jade grimace dans un coin. Sur le socle sont gravées quelques lettres malhabiles. Dud essaie de déchiffrer. « Schéhéra » est le mot étrange qu’il découvre. Il songe alors à Schéhérazade. Il se demande quel rapport peut exister entre ce bouddha grossier et la célèbre sultane persane.

Les autres pièces qu’il parcourt sont aussi vétustes et fanées que celle-là. Partout on respire une âcre odeur de vieille humidité, de bois moisi, de tapisseries rongées.

Sur la poussière d’une vieille commode, un doigt tremblant a tracé tout récemment le même « Schéhéra » troublant.

«Décidément, c’est une obsession, chez ce vieil avare. Peut-être un souvenir d’amour ? » pense Dud.

Cependant, le mot l’intrigue et il se promet bien d’en découvrir la clef, si toutefois il y en a une !

En ouvrant le bureau, Dud pousse une exclamation :

– Les salauds ! Ils sont passés avant moi !

Il songe à ce mystérieux Harry Wells dont lui a parlé le concierge.

Il ne doute pas que c’est lui qui est venu fouiller ici et pressent que ses recherches à lui resteront vaines.

Pourtant il furète à son tour.

Sur la page de garde d’un livre, il découvre à nouveau le bizarre «Schéhéra» écrit à l’encre bleue.

Plus loin, toute une page est griffonnée dans la marge de «Schéhéra» de toutes tailles.

Il retrouve le même nom gravé au couteau dans le vieux chêne du bureau.

Dud s’assoit dans un fauteuil, allume lentement une cigarette. Il a la très nette intuition que la précieuse cachette ne se trouvera pas comme ça.

Il lui semble peu probable, au fond, que ce Wells ait découvert quelque chose.

Le vieux était trop sûr de lui pour que son secret ne résistât pas à une brève et hâtive perquisition.

Rassuré sur ce point, Dud suit béatement les volutes bleues de sa Camel.

Soudain, son regard se fixe sur une gravure jaunie entrevue à travers la fumée légère. Là-bas, contre le mur, une femme remarquablement belle, coiffée d’un turban de soie rouge, sourit d’un sourire étiré, vague et énigmatique.

Dud se lève. Il lit au bas de la gravure : «Schéhérazade ».

On a souligné au crayon les premières syllabes.

Nerveusement, il arrache la gravure. Une cachette serait-elle dissimulée derrière ?

Il tâte la tapisserie mais, soudain, change totalement d’attitude, enfonce son feutre sur ses yeux, fait quelques pas en s’appuyant sur sa canne. Il a entendu du bruit dans le corridor.

– Il n’y a personne ici ?

Dieu! C'est la voix de Rohmer! L'heure est largement passée. Phil, exécutant fidèlement la consigne, l’aura délivré. Que va faire Dud ? Se présenter comme l’inspecteur-chef Jim Strikes ? Ça ne peut pas prendre avec tout le monde ! Sauter par la fenêtre ? Il n’y faut pas songer non plus. D’ailleurs, Dud répugne à ces moyens de vulgaires cambrioleurs. Il se réinstalle tranquillement dans son fauteuil et attend assez longtemps. Il entend Rohmer se diriger vers la chambre du mort; une porte s’ouvre puis se referme…

– Voilà tout ce que je veux, murmure Dud. Pendant qu’il est en train d’interroger… le cadavre, je vais m’éclipser en douceur !

Dans l’escalier, il croise Bumble, rouge et épanoui, qui remonte.

– Vite, Bumble, mon collègue Rohmer vient d’arriver, et vous attend.

Soudain, à l’aspect enluminé de cet homme qui revient de table, gaillard et le ventre redondant, il se souvient que lui-même n’a pas déjeuné.

Il entre chez le premier traiteur venu et, confortablement installé devant un repas banal mais substantiel, il entame en soi-même ce travail de calcul et de réflexion intérieurs dont il a le secret et qui le mène généralement très loin.

Quatre choses, songe-t-il entre deux coups de fourchette, sont à considérer :

1° Le vieux Dickson a-t-il été assassiné, et comment ?

2° Qui est le mystérieux Harry Wells ?

3° Que signifie ce « Schéhéra » écrit ou gravé partout par le vieillard ?

4° Où sont cachées les pierres précieuses, et ont-elles été découvertes ?

Dud s’absorbe. Il gribouille, sur le papier blanc qui tient lieu de nappe, des amoncellements de petites têtes de mort riant aux éclats. Il marmonne entre ses dents des mots incompréhensibles. On le regarde. Il n’en a cure. Il est protégé par son chapeau qu’il n’a pas quitté, par son vaste imperméable et par ses grosses moustaches.

Lorsqu’il sort du restaurant, une ride mauvaise lui plisse le front. Il n’a pas su encore trouver à ces questions des réponses très satisfaisantes. Il allume un cigare échappé aux doigts crochus de Phil et pousse jusque vers Regent Square, mais, au lieu de regagner son appartement numéro trois, il s’assoit simplement sur un banc du petit jardin public comme un bon bourgeois sans souci qui vient prendre un peu d’air frais pour faciliter sa digestion.

Autour de lui des enfants jouent à hide-and-seek. Un petit blond à la frimousse espiègle et charmante retient particulièrement son attention. Il s’est caché derrière un arbre. De temps en temps, le bout de son nez et un peu de joue rose apparaissent derrière le vieux platane, puis se retirent pour réapparaître quelques secondes après. Avec une attention profonde, Dud considère ce petit bout de visage entrevu de temps à autre. Il sourit. Il appelle le gosse.

– Veux-tu jouer avec moi ? Je te donnerai des bonbons de chez James.

Le gamin le regarde avec un ébahissement mêlé d’une vague inquiétude.

Les grandes personnes savent donc jouer aussi à hide-and-seek ? Dud le rassure et lui tapote la joue. Il est charmant, ce gamin.

– Va te replacer derrière ton arbre, lui dit-il. Là… Comme ça… Cache-toi bien… Bon…

Dud se lève et saisit par terre une petite brindille tombée d’un arbre.

– Maintenant, regarde-moi. Non, pas comme ça ! Laisse dépasser un peu ton nez, ton œil aussi… Oh, tu as de jolis yeux, dis donc ! Quand tu auras mon âge, ça te servira encore davantage…

Dud s’approche de l’arbre et, avec sa brindille, touche légèrement le haut de la joue du bambin qui plisse la paupière, mû par un réflexe vieux comme le monde…

– Je t’ai fait mal ?

– Oh non, m’sieur !

– Là, tu es libre, maintenant…

Surpris, l’enfant quitte son platane. Ce n’est pas très drôle, vraiment, les jeux des grandes personnes. Et comme elles manquent d’imagination ! Il reçoit les bonbons promis avec un sourire candide et s’échappe en riant.

Il ne se doute pas que, grâce à lui, Dudly Fox a découvert le secret de la mort du vieux Dickson.

C'était tellement simple ! Dans la nuit, un personnage mystérieux sonne chez Dickson. Le vieux, selon son habitude, entrouvre avec méfiance son judas. Quoi de plus facile, alors, que d’injecter à travers le trou avec une longue aiguille, sous l’œil inquiet et apeuré du vieux, une petite dose d’acide prussique ? Il en faut si peu pour que la mort soit instantanée !

Dickson tombe, foudroyé. Le lendemain, Harry Wells – un complice, ou peut-être l’assassin lui-même – se présente, fait forcer la porte, expédie les témoins gênants à la recherche de secours. Ce qui, à six heures du matin, ne manque pas d’être long et difficile. Puis il cherche tout à son aise les pierres précieuses…

Dud est heureux. Il a trouvé à ses deux premières questions une réponse satisfaisante. Il rentre paisiblement chez lui, ne doutant pas qu’avant la fin de la soirée il saura la signification de « Schéhéra », et si les pierres ont été ou non découvertes par les ingénieux bandits…

Il a envie de danser. Mais il se rappelle son déguisement, prend sa canne et s’en va, maussade et boitillant, avec pourtant, au fond des yeux, une petite lueur malicieuse.





CHAPITRE VI

Avec la nuit, le Red Turtle illuminé retrouvait son animation coutumière. Il faut dire que, à l’exemple de pas mal de ses clients, il sommeillait le jour et ne se réveillait guère avant sept ou huit heures du soir.

Dehors, Jim, galonné des pieds à la tête, reprit sa faction et recommença pour la dix millième fois, peut-être, le geste machinal consistant à se précipiter sur une voiture qui arrive et à en ouvrir les portières avec un sourire commercial et néanmoins avenant.

La jeune fille du vestiaire en uniforme de général cubain, plus blonde et plus enjouée que jamais, se mit à ôter de nouveau pardessus et chapeaux avec la même prodigieuse adresse. Combien, en passant par ses mains, n’avaient pas désiré avec ferveur endosser eux aussi un uniforme cubain et s’enfuir avec elle à la conquête de pays lointains et chimériques ?

À l’intérieur, les nègres préparaient avec des sourires figés leur infernale musique. Parker, avec sa tête d’hippocampe, promenait entre les tables cette indifférence polie et ennuyée chère aux maîtres d’hôtel de tous les pays.

Cependant, sous bien des crânes, une même pensée voltigeait comme un oiseau noir et apeuré. Qui n’avait pas lu dans les journaux du soir le récit détaillé et plus ou moins romancé de l’assassinat du vieux Dickson ?

Et toutes les feuilles sans exception – il devait y avoir du Rohmer là-dessous – proclamaient ingénument la culpabilité de Dudly Fox, le «célèbre aventurier ».

Au Red Turtle aussi, Dud était célèbre. Il s’y rendait presque chaque soir, mais généralement seul, et paraissait peu disposé à nouer aucune relation. Il faisait dans son coin de patientes études de mœurs, ce qui ne manque pas, au fond, d’être divertissant. Parmi le personnel de l’établissement, il était très populaire, ayant le banknote facile. Il savait aussi faire des compliments et dire des mots drôles.

Ainsi, ce client parfait et sympathique n’était donc qu’un vulgaire assassin ?

– Comme c’est dommage ! murmurait au vestiaire la générale cubaine du bout de ses lèvres roses. Un homme si élégant, si correct, si généreux, si spirituel aussi.

Sa petite frimousse blonde en était tout assombrie.

Cependant, Parker, qui avait encore sur le cœur les sarcasmes de Dud, ne semblait pas tellement navré de la disparition d’un pareil client qui se permettait de dénigrer sans façons les sauces vertes du maître coq, de traiter les musiciens de l’orchestre de moricauds, et de le qualifier, lui, Parker, de mouette atteinte de coqueluche. Avec un tel franc-parler, ce client-là ne pouvait manquer de faire du tort à la maison.

Il en était là de ses réflexions intimes lorsqu’il s’entendit brusquement interpeller par une voix chevrotante qui ne lui était pas familière.

– Maî-aître d’hô-ôtel… A-avez-vous encore une bo-onne ta-able ?

Parker se retourna. Il avait devant lui un grand vieillard chauve avec, sur les côtés, quelques rares touffes de cheveux blancs. L'homme portait un smoking non sans une certaine élégance, malgré ses épaules voûtées. Avec son monocle, sa canne à pommeau d’argent ciselé, il avait l’allure un peu théâtrale d’un vieil ambassadeur en retraite.

– Mais oui, my lord, il y a encore quelques bonnes tables…

Parker parcourut la salle d’un regard dominateur.

– Tenez, justement, en voici une, tout près de l’orchestre. Elle était réservée… mais il y a de fortes chances pour qu’elle ne soit pas utilisée ce soir !

Et, avec un long et large sourire, il désigna la table habituelle de Dud.

Le majestueux vieillard s’installa avec roideur et dignité, promenant lentement autour de lui un regard circulaire. Puis il demanda :

– Qu’est-ce qu’il prenait donc d’ha-abitude, le cliient qui se mettai-ait à cette pla-ace ?

Surpris mais docile, Parker exposa les goûts de Dud :

– Ce monsieur adorait le poulet froid, les cœurs d’artichaut farcis, les glaces à la fine champagne et le vin du Rhin…

– Bon ! fit le vieillard. Eh bien, se-ervez moi tout ça…

«Pas beaucoup d’imagination, le vieux», pensa Parker en se retirant.

L'orchestre attaqua avec frénésie I Love You, Darling, le dernier swing à la mode. Le digne vieillard eut un haussement d’épaules. Sans doute regrettait-il le temps lointain où il dansait les valses anglaises avec de jeunes ladies aux longues boucles tombantes ?

I Love You, Darling n’était pas achevé que Parker revenait déjà avec son poulet froid et son vin du Rhin douillettement couché dans un petit panier d’osier.

Le vieux, qui, chose étrange, avait toutes ses dents – mais c’était peut-être un râtelier –, se jeta sur une aile avec avidité comme s’il n’avait pas mangé depuis trois jours. Les cœurs d’artichaut subirent le même sort et furent engloutis en quelques secondes. Même la glace à la fine champagne ne dura guère. Il en absorba vivement une pleine cuillère, comme s’il avait peur qu’elle fondît brusquement. La bouteille de vin du Rhin ayant baissé à vue d’œil, il en réclama une autre… Puis, rassasié, content de lui et des autres, il se carra dans son fauteuil en allumant un énorme cigare.

Ses yeux se portèrent sur l’orchestre et il examina avec un certain intérêt le saxophoniste. C'était un nègre au profil de grand singe avec des yeux blancs qu’il roulait dans tous les sens. Mais, tandis que ses compagnons, sous leurs dehors rustres et vaguement effrayants, conservaient un certain air bonhomme, rassurant, lui arborait une mine vraiment bestiale, un regard lourd, sauvage, inquiétant.

Le grand vieillard lui fit soudain un léger signe d’intelligence et sortit ostensiblement de sa poche un bloc-notes et un petit porte-mine plaqué or. Mais, ce soir-là, aucun message en morse ne sortit du fameux saxophone.

Les heures passèrent. Le vieillard acheva tranquillement sa seconde bouteille de vin du Rhin. Puis, vers minuit, il inscrivit quelques mots sur son bloc-notes, arracha la feuille, la plia en quatre avec soin et appela Parker.

– Maî-aître d’hô-ôtel… Vou-oulez-vous remettre ce bi-illet au saxophoniste ? C'est une le-ettre de féliciitations. A-après, vous me donnere-ez l’a-addition…

Parker s’exécuta. Le nègre lut le message, fronça les sourcils, jeta un bizarre coup d’œil en direction du vieillard, puis, sur un geste discret du chef d’orchestre, se prépara à attaquer le dernier blues de la soirée…

Quand ils eurent fini, le vieillard se leva, fit un léger signe au saxophoniste, qui inclina la tête, et sortit. Avec son plus gracieux sourire, la générale cubaine l’enveloppa dans une ample pelisse de fourrure noire et lui tendit du bout de ses petits doigts roses un magnifique chapeau haut de forme dont il se coiffa avec élégance en se redressant un peu. Dehors, Jim le conduisit avec empressement vers sa voiture, une puissante Lincoln.

Le vieux s’y engouffra en soufflant un peu et s’installa lui-même au volant en faisant à Jim un petit signe amical.

« Quel radin ! pensa celui-ci. C'est vraiment pas la peine d’avoir de la fourrure et une auto et de ne pas me gratifier de la plus petite étrenne ! À son âge ! Qu’est-ce qu’il veut faire de son argent ? »

Mais l’auto était déjà loin dans le brouillard et entamait dans Londres une étrange promenade. Elle repassa plusieurs fois devant le Red Turtle, puis, soudain, à vive allure, gagna la banlieue. Des rues mal pavées glissaient sous les phares, bordées de maisons basses où de très rares lumières veillaient encore. Ce furent de vastes lotissements, des murs d’usines, des terrains vagues, puis une petite maison isolée au fond d’un jardin en friche. Accrochés à la grille, un numéro sur une plaque d’émail, et un nom : Sweet Home. La Lincoln s’arrêta devant cette maison, mais le vieillard ne descendit pas.

Un quart d’heure ou deux s’écoulèrent. Une forme noire apparut au bout du trottoir. C'était le nègre de l’orchestre. Il tira de sa poche le billet que lui avait remis Parker, considéra la plaque d’émail, relut le papier :





Trouvez-vous à une heure devant Sweet Home, 253, Eton’s Road. Il y va de votre vie.

Un ami que vous apprendrez à connaître.





Le musicien, un peu inquiet, sonna à la grille.

Or, ce ne fut pas la porte de la maison qui s’ouvrit, mais celle de la Lincoln. Au bruit, le saxophoniste se retourna et s’attendit à en voir descendre le noble vieillard du Red Turtle. Il en sortit un fort élégant jeune homme en pardessus gris clair qui s’avança, main tendue.

– Hello ! Good night! Vous êtes exact !

De plus en plus mal à l’aise, le nègre s’inquiéta poliment du vieillard qui lui avait donné rendez-vous.

– Le vieillard ? Quel vieillard ? fit le jeune homme en gris. Ah, le type à la tête d’ambassadeur ?

Le nègre hocha la tête.

– Fini, mon vieux, enterré, cuit!... Couic… plus de vieillard !

Et, confidentiellement :

– Je l’ai tué, mon cher !

Et Dudly Fox – car c’était lui – retira en vrac de l’auto : un faux crâne en carton-pâte, des touffes de crêpé blanc, la pelisse de fourrure, une boîte de maquillage…

– C'est tout ce qui reste du vénérable vieillard ! J’ai imaginé tout ça pour vous donner confiance, vous faire croire qu’un philanthrope inconnu s’intéressait à votre vie… Vous êtes venu, je vous ai ! C'est l’essentiel. Et maintenant : Hands up!

Et Dud exhiba un petit browning tout neuf.

Le nègre, effaré, leva les bras.

Tout en le conservant sous la menace de son revolver, Dud tira de sa poche un trousseau de clefs, ouvrit la grille, fit passer l’homme devant lui et l’introduisit dans la maison basse.





CHAPITRE VII

– Asseyez-vous…

Dans le petit hall éclairé de mignonnes lanternes japonaises du meilleur effet, il désigna avec le canon de son arme un vieux fauteuil de jardin en rotin. Le nègre s’assit sans se faire prier.

– Maintenant vous allez parler, fit Dud simplement.

En branlant la tête, le nègre fit signe qu’il ne parlerait pas.

– Oh ! je ne suis pas pressé ! dit Dud d’un ton fort aimable.

Et il alluma une cigarette avec une feinte nonchalance. Il aspira voluptueusement quelques bouffées et entreprit autour du hall une petite promenade d’agrément, adressant intérieurement à chaque nouvel objet retrouvé un petit bonjour amical. Il y avait bien deux mois qu’il n’avait remis les pieds dans cette paisible maison qu’il avait choisie à l’écart de la grande cité, loin des bruits, des lumières et des indiscrétions. Il s’était plu à la décorer et à la meubler dans un style quelque peu fantaisiste, mi-rustique, mi-oriental, tout en la nantissant des derniers perfectionnements modernes. Dud affectionnait particulièrement ce mélange de lanternes japonaises, de fauteuils de jardin, de bibelots exotiques, de vieilles horloges de campagne dont aucune ne marchait, et qui faisait ressembler son hall à une arrière-boutique de bazar chic.

– C'est charmant ici, n’est-ce pas ? dit-il encore au nègre avec bonne humeur.

Mais le Noir eut un mauvais sourire qui découvrit sous ses lèvres plissées une double rangée de dents plates, hautes et coupantes. Pourtant ce sourire inquiétant ne fit aucun effet sur Dud. Il caressait doucement dans sa poche le mignon joujou qui réduit les plus farouches à l’impuissance et impose le respect aux plus hardis. Pour toute arme, l’autre possédait son saxophone, qui brillait vaguement à ses pieds. Or, pensait Dud, un instrument de musique, destiné par sa nature même à adoucir les mœurs, ne saurait être que fort pacifique; il peut à la rigueur donner des rages de dents, c’est tout…

Mais le nègre avait aussi des mains redoutables, qu’il serrait convulsivement par intervalles avec un long regard chargé de menaces et de haine mal contenues. Dud se rapprocha, jeta dans la cheminée sa cigarette à demi consumée et, posant une main ferme sur l’épaule du Noir :

– Finissons-en, dit-il. Vous n’avez aucun intérêt à me cacher quoi que ce soit…

À ce moment, Dud entendit la grille du jardin s’ouvrir. La porte fut ébranlée.

– Qui est là ?

Une clef grinça dans la serrure. La porte s’ouvrit. C'était Phil.

– Phil ? Quel hasard ? Qui vous a dit que j’étais là ? Deviendriez-vous intuitif, ou intelligent?

Phil se découvrit, considéra le nègre avec une surprise inquiète, puis expliqua que, ayant vu de sa fenêtre la voiture de Monsieur s’engager dans Eton’s Road, il avait deviné que Monsieur se rendait au Sweet Home et qu’il aurait sans doute besoin de ses services.

Dud partit d’un bon rire.

– Avouez donc, Phil, que vous n’avez pas su découvrir la dernière cachette de mes coronas ! Vous n’aviez plus rien à fumer, n’est-ce pas ?

Phil se troubla, rougit, protesta de la pureté de ses intentions.

– Ne vous fatiguez pas, allez… Faites-nous plutôt du feu. Il fait frais, ce soir. Et nous allons avoir du travail.

Durant ce petit dialogue, le nègre n’avait pas bronché.

– À nous deux, maintenant ! fit Dud en sortant son browning.

Et il s’installa confortablement dans un fauteuil face à son accusé. Mais celui-ci haussa les épaules, bien décidé à rester muet malgré toutes les armes du monde.

– Évidemment, soupira Dud, vous savez bien que tuer quelqu’un n’est pas un bon moyen pour le faire parler, et vous êtes convaincu que je ne vous tuerai point.

Le nègre inclina la tête avec le même bon sourire qui lui était familier.

– Mais je sais d’autres manières plus spirituelles de rendre la parole aux muets. Elles sont d’ailleurs infiniment plus amusantes, je vous assure. Ça dépend pour qui, évidemment !

Puis, se tournant vers le domestique :

– Dites-moi, Phil, il prend, ce feu ? Oh, mais cette cheminée a fait d’étranges progrès, depuis notre dernier séjour ! Quel tirage, mon Dieu !

– C'est le vent du nord, monsieur, expliqua Phil.

Et Dud contempla avec sérénité les longues flammes qui montaient; claires et larges, avec un accompagnement en sourdine de légères chutes de brindilles brasillantes et de craquements secs de bois mouillé d’où montaient des buées rousses.

– N’est-ce pas qu’on est bien chez soi ? demanda Dud au musicien, qui avait recouvré son masque froid de troublante impassibilité. Vous savez, continua le maître du logis, le feu exerce sur les langues un pouvoir magique que tous les sorciers de votre pays natal ne sauraient obtenir !

Il appela :

– Phil ! Phil ! Enlevez donc ses souliers à Monsieur !

Le nègre remua sur son fauteuil et pâlit. Nous ne savons trop comment les nègres font, mais il est certain que celui-là dut pâlir.

Guère rassuré, le domestique s’acquitta vivement de sa tâche. Quand nous disons vivement, c’est peut-être une exagération, car le nègre tenta énergiquement de protéger ses chaussures et, par ricochet, ses pieds. Mais ses ruades lui valurent, de la part de Dud, de si vigoureuses secousses, qu’il n’osa insister. Phil put achever son ouvrage sans danger et disparut bien vite avec les souliers.

– Que pensez-vous de cette arme-là, mon cher ? fit Dud en brandissant un long tisonnier. Regardez-la bien. Elle est noire. Dans un instant, elle sera blanche…

Il plongea dans le feu son arme nouvelle qui ne tarda pas à rougir, puis à blanchir comme il l’avait prédit. Il tenait toujours à la main son revolver pour prévenir toute tentative de violence de la part de sa victime, mais le saxophoniste maintenant terrifié ne semblait nullement enclin à esquisser la moindre défense.

Il s’agita dans son fauteuil, tendit les mains.

– Parlerez-vous ? demanda Dud en s’approchant avec son instrument de supplice.

Mais le Noir fit encore non de la tête. Cependant, quand il sentit à quelques centimètres de ses pieds la menaçante chaleur du fer rougi à blanc, il se raidit et murmura avec un étrange accent :

– Je pa’lerai…

– Vous voici enfin raisonnable ! Ç’a été long, et je n’aime guère perdre mon temps…

Et Dud alla tranquillement raccrocher son tisonnier, non sans l’avoir utilisé auparavant pour allumer une cigarette. Puis il vint s’installer à nouveau dans un fauteuil face au nègre encore mal revenu de son émotion première.

– Que savez-vous sur l’assassinat de M. Dickson ? interrogea sèchement Dud.

– Pas g’and-chose, répondit l’autre. Moi, je me contentais de passer des messages en mo’se avec mon saxophone.

– En somme, vous faites partie d’une bande organisée où chacun a son rôle et ignore celui de son voisin ?

– Oui.

– Quel est le chef de cette bande ?

– Pe’sonne le connaît.

– Ne mentez pas. Il vous en cuirait, c’est le cas de le dire !

Mais Dud comprit à son geste de protestation que le nègre avait saisi son véritable intérêt et ne cherchait plus à dissimuler. Il secoua énergiquement la cendre de sa cigarette et poursuivit avec calme son interrogatoire.

– Qui donc alors vous donne les ordres ?

– Les o’d’es sont t’ansmis au Tu’tle par téléphone. Le Tu’tle est le qua’tier géné’al. Il y a toujou’s quelqu’un dans l’assistance pou’ ’ecevoi’ les o’d’es…

– Qui entendez-vous au téléphone ?

– Je sais pas ! Une voix de femme. Les messages sont natu’ellement donnés en language sec’et…

– Bien sûr ! Mais quand un des membres de la bande a une question à poser ou une réclamation à émettre, comment s’y prend-il ?

Le nègre hésita.

– Nous avons une boîte aux lett’es, finit-il par avouer.

– Où est-elle ?

L'homme hésita encore. Mais Dud dirigea vers le pique-feu encore fumant un regard si éloquent que l’autre s’empressa de répondre :

– Dans une allée, au 54, North Street. La boîte po’te le nom de Peter Bungalow…

– Qui est ce Peter Bungalow ?

– Je vous ai dit tout ce que je sais…

Dud tira un petit carnet de sa poche et consigna brièvement les principales déclarations du Noir. Puis il remit le calepin dans sa poche et un large sourire de satisfaction détendit ses lèvres.

– J’ai encore une chose à vous demander, fit-il au musicien. Combien gagnez-vous par mois pour votre petit commerce ?

– Tantôt plus, tantôt moins, répondit le nègre. En tout cas, c’est bien payé…

– Mais encore ?

– Trois cents livres.

– Voulez-vous en gagner six cents ? fit Dud en se frottant les mains.

Les yeux de l’autre s’illuminèrent, ses genoux frémirent.

– Vous allez passer à mon service, proposa Dud.

« La probité de ce moricaud ne m’inquiète guère, pensait-il. Sa conscience n’a pas résisté aux trois cents livres de l’inconnu; elle résistera encore bien moins à mes six cents livres...»

Il ne se trompait pas. Le musicien accepta avec une joie franche et spontanée.

Dud lui expliqua alors ce qu’il attendait de lui. Il était spécialiste dans la transmission au saxo des messages en morse ? Eh bien, il continuerait, comme par le passé, à transmettre des messages en morse. Seulement, ce ne serait plus sous les ordres du mystérieux chef de bande à voix de femme. Il commencerait dès le lendemain soir. Et Dud lui griffonna hâtivement le bref message suivant :

Ordre à toute la bande de se rassembler à minuit au 253, Eton’s Road, au Sweet Home.

– Comp’is, fit docilement le nègre en fourrant le papier dans sa poche.

– Il faudra le faire, poursuivit sévèrement Dud. Si vous manquez de parole, je vous retrouverai, soyez tranquille, et vous n’y couperez pas de vos deux pieds rissolés jusqu’à ce que les orteils se détachent…

Et il ajouta pour impressionner l’autre :

– Je suis Dudly Fox, on me connaît !

Oui, sans doute, on le connaissait. Sur le visage du Noir se peignirent aussitôt les marques du plus profond respect. Il se leva, s’inclina bien bas en baissant les yeux comme devant un fétiche, et murmura timidement :

– Maintenant, je peux m’en aller ?

– Mais bien sûr, mon cher ! J’allais même vous en prier ! Car je commence pour ma part à avoir sommeil. Voyez : il doit être au moins quatre heures du matin !

Et il désigna d’un geste les pendules. Il y en avait cinq. L'une marquait sept heures, l’autre trois, une autre neuf heures. À l’une il manquait une aiguille, à l’autre le cadran. Le nègre conçut dès lors une vive admiration pour cet homme qui réussissait à savoir l’heure par la seule contemplation de ces étranges horloges.

– Eh bien ! cria Dud. Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Est-ce que j’ai des cornes, par hasard ?

– Non, mais…

– Sachez que j’ai pris, pour n’en pas avoir, la meilleure précaution qui soit : pas de femme, jamais de femme !

– Je voud’ais bien mes souliers…, murmura piteusement le nègre.

– C'est juste. Phil ! Phil ! Les souliers de mon ami musicien !

Phil surgit en brandissant les chaussures.

– Eh bien, mon vieux ! fit-il au saxophoniste éberlué et ravi. Vous ne direz pas que vous ne m’êtes pas sympathique ! Elles étaient tellement crottées, vos godasses, qu’elles m’ont fait pitié, et je les ai cirées !

– Phil ! hurla Dud. Je suis jaloux ! Vous ne cirez jamais les miennes, ou si mal qu’il vaut mieux n’en point parler ! Qu’est-ce qu’il vous a donc fait, ce nègre ?

– Il m’a fait, répliqua Phil, que j’adore le saxophone et que je voudrais lui demander de m’en jouer un petit air avant de partir.

L'autre s’exécuta avec empressement. Phil sauta de joie. Dud bouillait. Le feu se mourait. Il faisait bon.

Dehors, immobile, tous feux éteints, la puissante Lincoln ruminait en rêve, dans sa carcasse de ferraille, de nouvelles aventures.





CHAPITRE VIII

Dud se réveilla très tard le lendemain matin. Quand nous disons « le lendemain matin », c’est une façon de parler, car lorsqu’il ouvrit les yeux il était près de deux heures de l’après-midi. Il s’étira longuement comme un jeune veau à l’étable.

Des rayons de soleil glissaient des fentes du volet et projetaient sur le mur d’en face d’étranges ruissellements de lumière. Dud écarta les bras, gonfla sa poitrine et se sentit tout heureux de vivre. Il sauta à bas de son lit, s’enveloppa dans sa robe de chambre, courut à la fenêtre et ouvrit les volets. Comme il faisait bon dehors !

Pourtant, le bizarre paysage qui s’étendait devant ses yeux encore lourds de sommeil n’était pas spécialement enchanteur. De-ci, de-là, des cheminées d’usines dressaient vers le ciel, comme un défi, leurs pyramides de briques rouges et vomissaient par intervalles d’épais torrents de fumée noire qui voilaient soudain le ciel d’un brouillard impénétrable. À l’horizon, de longs murs gris fermaient inexorablement quelque vaste entrepôt et interdisaient tout vagabondage à l’imagination. Vers la gauche, une cité ouvrière alignait mélancoliquement ses cubes de ciment jaune. Aux fenêtres, du linge terne séchait sur les cordes. Plus loin, des terrains vagues où végétait une herbe rare. De petites buées montaient des dépotoirs. On voyait passer de temps à autre, l’oreille basse, des couples de chiens faméliques.

Mais, par endroits, des fleurs fraîches s’épanouissaient dans des jardins minuscules, des arbres agitaient leurs feuilles sous un vent léger. Les oiseaux voletaient en piaillant, un murmure de ruisseau s’élevait d’un taillis sombre. Tous ces petits riens contribuaient à semer un brin de poésie champêtre là où on s’attendait à ne trouver qu’un réalisme brutal.

Dud contempla devant la porte la Lincoln qui miroitait au soleil. Il l’aimait comme une bête familière et ne l’aurait vendue ou échangée pour rien au monde.

– Aujourd'hui, ma petite, on se repose… Ce n’est pas si souvent que ça nous arrive ! fit-il à mi-voix.

Et il frémit légèrement à la pensée de tous les dangers qu’ils avaient déjà courus et courraient ensemble. Il songea aussi que, le soir même, une difficile partie allait se jouer pour lui…

«Mais, bah! ne nous attendrissons pas, pensa-t-il, et profitons de ce bon après-midi qui nous est offert ! »

Comme il se l’était promis, cette fin de journée s’écoula dans le calme et la nonchalance.

Dud mangea de bon appétit, but pas mal, taquina Phil et finit par lui proposer une partie de dames.

– Monsieur n’y pense pas ? protesta Phil. C'est beaucoup trop d’honneur! D’ailleurs, mon travail…

– Aurez-vous bientôt fini vos courbettes et vos jérémiades, tête de grenouille ? lança Dud d’un ton sévère. Du moment que je vous invite, vous n’avez pas à discuter, mais à accepter. Il ne faut jamais rien me refuser, Phil, tenez-vous-le pour dit. Quand je vous ordonne : « Phil, mon garçon, allumez du feu, préparez mon bain, faites cuire les biftecks…», vous vous exécutez immédiatement, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, acquiesça Phil, soumis.

– Je vous dis aujourd’hui : « Phil, jouez aux draughts avec moi»; donc vous y jouerez…

– Non, monsieur Dud, répondit posément Phil.

– Pourquoi non ? interrogea Dud, surpris.

– Parce que je ne sais pas jouer aux draughts !

– Imbécile !

Et il reçut pour sa récompense le reste d’un pot de gelée de groseilles que Dud lui versa sur la tête en riant aux éclats.

– Vous avez, mon garçon, sous la confiture, une mine bien déconfite !

Phil se retira en grommelant, les cheveux raides et poisseux, avec de petites rigoles rouges qui lui descendaient doucement le long des joues.

Il revint quelques minutes plus tard, net et débarbouillé, et annonça froidement à Dud qu’il n’entendait pas être traité comme un petit garçon, et qu’il lui rendait son tablier. Dud éclata de rire à nouveau et se tapa sur les cuisses à grands coups.

– Votre tablier, Phil ? Mais que diable voulez-vous que j’en fasse ?

Puis il se calma un peu et déclara froidement :

– C'est aujourd’hui la cinquante-deuxième fois en deux mois que vous me rendez votre tablier, Phil. Ne vous mettez pas en peine, allez… Je saurai bien vous flanquer à la porte moi-même, si besoin est…

Phil fut long à se dérider. Dud l’entendait, à l’office, donner des coups de pied aux meubles et jurer à mi-voix qu’il en avait assez de cette boutique, ponctuant ses phrases de « Ah mais ! », de « On verra bien qui...» ou de « Attendez un peu...» des plus menaçants. Il cassa ce jour-là trois assiettes, une tasse, deux verres et une soucoupe en porcelaine. C'était un record ! D’habitude, il lui fallait bien une semaine pour arriver à pareil résultat.

Sur la fin de la journée, Dud parvint toutefois à l’apaiser et le gratifia d’un cigare magnifique. L'aventurier savait se montrer diplomate à l’occasion. Il attira Phil dans un coin, lui offrit un verre de Black and White et lui expliqua ce qu’il attendait de lui le soir même.

– Vous savez, mon ami, commença-t-il, que nous allons avoir ce soir des invités de marque.

– Les types de la bande du nègre ? demanda Phil.

– Décidément, vous devenez intelligent, my dear! Continuez comme ça, vous me plaisez…

– Il va falloir les recevoir à coups de revolver ? demanda encore Phil, content de lui.

– Ah non ! Ah non ! Attention, Phil, vous redevenez idiot… Oui, je sais, l’habitude est une seconde nature…

Le domestique se leva, tout rouge.

– Monsieur…

– Mais ne vous fâchez pas pour ça, voyons ! Encore un peu de Black and White?... Là… Rasseyons-nous et parlons gentiment… Non, Phil, il ne faudra pas recevoir ces messieurs à coups de revolver. D’abord parce qu’ils seront sans doute armés eux-mêmes et en nombre suffisant pour nous imposer silence à tous deux pour l’éternité. Or, je ne suis pas du tout pressé d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du décor, oh ! mais pas du tout ! Vous non plus?... Parfait. Alors, voici ce qu’il faudra faire.

Et il expliqua soigneusement à Phil, maintenant docile, ce qu’il attendait de lui.

La nuit descendit doucement sur le faubourg et, avec elle, ce brouillard épais qui fait à la fois le charme et le désagrément de Londres. Une humide fraîcheur passa dans le vent. Des fenêtres s’allumèrent çà et là dans un halo de brume. À l’intérieur du Sweet Home, les lanternes japonaises inondèrent de nouveau le hall de petites lumières vives et multicolores, l’imprégnant de lueurs dansantes et d’ombres folles.

On passa la veillée au coin du feu avec un livre, les pieds sur les chenets.

– Je me sens ce soir une âme de père de famille, confia Dud à Phil ébahi.

– Monsieur devrait se marier, suggéra gravement le domestique.

Mais Dud partit d’un tel éclat de rire que l’autre, vexé, arrêta là ses conseils de sagesse.

Les heures passèrent, lentes et douces. Minuit sonna dans le lointain à une horloge publique. Phil s’assoupissait dans un coin. Son maître se leva et alla le secouer.

– Hé, marmotte, c’est l’heure…

– De quoi ? fit l’autre d’une voix geignarde.

Une vigoureuse bourrade entre les deux épaules eut tôt fait de le rappeler à la réalité. Il se redressa sans mot dire et prit une attitude digne et correcte. Son rôle commençait. Il allait entrer dans le jeu.

Dud gagna une petite chambre attenante, s’installa commodément derrière la porte et regarda par le trou de la serrure. Phil faisait les cent pas avec la nervosité d’un jaguar mis en cage.

« Ils » étaient en retard. Une légère angoisse étreignit Dud à la gorge. Le nègre ne l’avait-il pas trahi ? Mais un ronflement lointain sur la route le rassura quelque peu. Bientôt, en effet, une auto stoppait devant la porte. Phil pâlit et son maître l’entendit qui murmurait : « De l’énergie ! De l'énergie!...» Tremblant comme une feuille, il ouvrit la porte.

Deux hommes entrèrent non sans une certaine hésitation et jetèrent autour d’eux des regards méfiants. Cependant, le décor ambiant, la douce chaleur qui régnait, un flacon de whisky sur une table les rassurèrent et ils ne firent aucune difficulté pour s’installer dans les fauteuils que Phil, muet et blême, leur présenta.

«Ce drôle va tout gâter…, pensait Dud avec inquiétude derrière son trou de serrure. Que ne leur parle-t-il ! »

Phil se décida pourtant. Sans trop bafouiller, il expliqua aux deux visiteurs nocturnes qu’ils avaient été convoqués ici sur ordre de leur grand chef qui avait d’importantes questions à leur poser.

– Le verrons-nous ? firent-ils ensemble.

– Je ne crois pas, répondit Phil d’une voix mélancolique.

Dud distinguait mal ses deux hôtes, qui lui tournaient le dos. Toutefois, il apercevait assez nettement un large macfarlane à carreaux gris et beiges.

« Ce doit être ce Harry Wells dont m’a parlé le concierge de Wall Street», pensa-t-il.

Peu à peu, le hall se remplit.

Des hommes épais, trapus, entrèrent avec un mauvais rictus au coin des lèvres.

À chacun Phil, de plus en plus mal à l’aise, faisait le même boniment, accompagné de sourires forcés et de courbettes.

Ils avaient pour la plupart des têtes féroces de garçons bouchers et des bras d’hercules de foire.

Seuls Harry Wells et son compagnon avaient un aspect honnête, correct, voire distingué.

Tous se dévisageaient curieusement avec une certaine animosité.

Ils étaient là une douzaine, muets et perplexes, échangeant des coups d’œil farouches.

Vers minuit et demi, Phil, suivant les ordres de son maître, leur demanda :

– Êtes-vous tous là ?

Il y eut un mouvement de surprise dans l’assemblée.

Harry Wells répliqua posément :

– Comment voulez-vous que nous sachions si nous sommes tous là, puisque nous ne nous connaissons pas ? Ce n’est pas du tout l’habitude du patron de nous réunir ainsi.

Phil, qui avait recouvré son sang-froid, demanda :

– Cependant, vous connaissez la personne qui est à côté de vous ? Vous êtes arrivés ensemble, vous vous êtes dit deux ou trois mots à l’oreille…

– Parce que nous travaillons toujours ensemble. Personne ne peut nous séparer. Nous sommes des spécialistes des besognes délicates.

– Quant à nous autres, fit soudain un gros colosse en se levant, quand nous travaillons au coude à coude, c’est toujours de nuit, et la plupart du temps avec des masques ou des loups sur les yeux !

Un autre murmura :

– Je ne vois pas le nègre qui passe les messages…

À ce moment, Dud parut.

Il y eut dans l’assistance un mouvement de recul empreint de crainte et de curiosité.

Tous s’essayèrent à prendre une attitude respectueuse.

Des jambes se décroisèrent automatiquement, des vestes débraillées se boutonnèrent, des cravates penchées rétablirent leur équilibre.

L'un jeta son mégot dans la cheminée.

Un autre colla sous son fauteuil une petite boule de chewing-gum.

Dud sourit.

– Le nègre ne viendra pas, fit-il simplement. Il est en mission spéciale…

Puis, se tournant vers Phil :

– Laissez-nous.

L'autre, qui ne demandait pas mieux, s’enfuit précipitamment.

Dud prit la parole.

– Messieurs, vous êtes sans doute un peu surpris de vous trouver réunis ce soir. Oui, je sais. C'est contraire aux habitudes…

– Qui êtes-vous ? demanda brusquement un gros rougeaud qui n’aimait pas les beaux parleurs ni leurs longs discours.

– Je suis, répondit Dud, l’adjoint de votre grand patron qui, lui, fidèle aux habitudes, vous connaît sans doute fort bien, mais ne veut sous aucun prétexte que vous fassiez sa connaissance ! Il m’a prié de vous réunir ce soir dans cet endroit écarté car, m’a-t-il confié, il manque d’informations au sujet de l’affaire Dickson.

De tous côtés, des murmures et des protestations s’élevèrent.

– Nous ne connaissons pas l’affaire Dickson, nous…

– Les journaux en ont bien parlé, mais qu’est-ce que nous avons à faire là-dedans ?

– C'est un certain Dudly Fox qui a fait le coup.

– On nous a dérangés pour rien !

Dud s’excusa et prit une décision immédiate :

– Que tous ceux qui n’ont rien à voir dans l’affaire Dickson se retirent!

Tout le monde se leva à l’exception de Harry Wells et de son compagnon.

Dud tira quelques banknotes de sa poche pour calmer les mécontents et les grognements sourds qu’il sentait monter autour de lui.

Le remède fut efficace. Chacun se retira sagement et Dud émit un léger soupir de soulagement.

Quand tous furent repartis, il invita Harry Wells et son adjoint à prendre un peu de whisky et leur présenta une boîte de cigares.

Évidemment, ces deux-là paraissaient beaucoup plus fins et mieux éduqués que les autres membres de la bande.

L'affaire Dickson était en effet trop délicate pour être confiée à n’importe qui, surtout à ces brutes à mines d’égorgeurs!

– Monsieur Harry Wells, je vous connais…, commença Dud.

– Ah ! fit l’autre, agréablement surpris.

– Mais veuillez me présenter votre compagnon…

– Joe Spitt, fit ce dernier en se redressant. C'est moi qui ai tué Dickson. J’ai aussi…

– Permettez-moi de vous féliciter, interrompit Dud, cette histoire de judas et de seringue était très ingénieuse !

Il constata, aux gestes de ses interlocuteurs, qu’il ne s’était pas trompé dans son diagnostic.

Il se frotta les mains et enchaîna :

– Vous, monsieur Harry Wells, vous êtes venu peu après pour fouiller l’appartement…

Et il ajouta en le regardant au fond des yeux :

– Où sont les pierres ?

L'autre se troubla, rougit un peu et répondit d’un ton embarrassé :

– Je n’ai pas trouvé les pierres.

Dud, libéré d’un gros poids, soupira intérieurement. Mais il ne laissa rien voir de sa satisfaction intime.

Au contraire, il se leva, assena un formidable coup de poing sur la table et hurla :

– Bon Dieu ! Alors, à quoi ça vous a servi, de tuer le vieux ? C'est malin ! Un crime qui ne rapporte pas !

Harry Wells tenta de se défendre, mais en vain. Dud lui infligea un petit sermon en trois points, mordant et amer, que l’autre ne devait pas oublier de longtemps.

Lorsqu’il eut bien exhalé sa mauvaise humeur feinte, il ordonna sèchement :

– Vous pouvez vous retirer !

Harry Wells se leva piteusement en murmurant des excuses.

Joe Spitt remua sur sa chaise. D’un geste, Dud le cloua sur place.

– Pas vous, fit-il. J’ai à vous parler !

– Mais, bredouilla Joe, la voiture est à Harry…

– Eh bien, vous rentrerez à pied… ou plutôt non, je vous offre l’hospitalité ici pour la nuit.

En prononçant cette phrase, Dud eut un étrange petit sourire que les autres ne remarquèrent pas, mais qui signifiait nettement qu’une idée venait de germer soudain en lui.

Harry Wells se retira sur la pointe des pieds. On l’entendit qui fermait la grille avec précaution. Sa voiture démarra immédiatement.

Enchanté de son effet, Dud pensa :

« Encore un qui ne dormira pas tranquille cette nuit. Diable ! sa situation est en jeu ! Qui sait si je n’ai pas brisé son avenir, à ce garçon ? »

Cependant, Joe Spitt considérait Dud avec une certaine appréhension.

Celui-ci se rapprocha de lui.

– C'est charmant, ici, n’est-ce pas ? murmura le maître du logis à son hôte tardif.

– Oui, répondit l’autre sans conviction.

– Tenez, regardez cette lanterne-là…

Dud désigna du doigt l’encoignure opposée de la pièce.

Joe se détourna un peu et leva la tête.





CHAPITRE IX

Deux ou trois secondes plus tard, Joe gisait inanimé sur le plancher.

Un de ces swings énergiques dont Dud avait le secret avait payé sa curiosité.

Aussitôt, le maître de céans appela son domestique :

– Phil ! Phil !…

Phil fut long à paraître.

Enfin Dud entendit son pas traînant dans le corridor.

Une tête hirsute parut dans l’entrebâillement de la porte.

– Je m’étais… endormi, confessa Phil en bâillant.

– C'est ça, mon garçon, c’est ça ! Pendant que votre maître court de grands dangers et se livre à des conversations nocturnes du plus haut intérêt, vous dormez !

Phil ouvrit la bouche pour répondre.

– Ah, ne vous excusez surtout pas ! Et ne perdez pas votre temps à inventer des raisons stupides… Allez plutôt me chercher une corde !

– Pour faire un paquet ?

– Oui, justement, pour faire un paquet… Et quel paquet ! Il faudra une longue corde. Et solide, avec ça !

Il désigna sur le plancher le corps étendu de Joe Spitt.

– Il est… mort ? balbutia Phil en blêmissant.

– Mais non, idiot ! Est-ce qu’on ligote un homme mort ? Pour quoi faire, my dear ? Auriez-vous peur qu’il s’échappe, par hasard, petite tête d’oiseau des îles ?

La petite tête d’oiseau des îles disparut sans répliquer.

Quelques minutes plus tard, Joe Spitt était puissamment ligoté.

Avec une petite cuillère, Dud lui introduisit une goutte de rhum dans la bouche.

L'autre rouvrit les yeux, regarda autour de lui d’un air effaré, chercha à rassembler ses souvenirs.

– Ça va mieux ? Dissipé, ce petit malaise ? lui demanda Dud, ironique.

– J’ai eu un malaise ? fit l’autre, ahuri.

– Ce n’est rien, allez, rassurez-vous ! Et maintenant, au dodo, baby ! Ne vous avais-je pas promis l’hospitalité pour la nuit ? Je tiens ma promesse. Phil ! Phil ! Ouvrez le placard, s’il vous plaît ! Non ! pas celui-ci, l’autre, là !

Dud bâillonna son prisonnier, le saisit à pleins bras et alla l’introduire délicatement dans le meuble.

Puis il referma avec soin les deux portes et déclara joyeusement en fourrant la clef dans sa poche :

– Good night… baby!

Un grognement lui répondit.

Phil s’inquiéta de savoir si l’homme ne serait pas asphyxié et si son maître avait choisi pour lui une autre forme de mort silencieuse.

– Vous savez bien, Phil, que je n’ai jamais tué personne, sinon pour me défendre ! Je suis un honnête homme, moi ! En haut du placard, une latte de bois a été enlevée qui laisse passer abondamment air et lumière. Il y a longtemps que j’ai prévu le système…

– Mais alors, monsieur, pourquoi l’enfermer là-dedans et non pas dans la chambre, par exemple ?

– Simplement, petit curieux, parce que là-dedans, comme vous dites, il est absolument impossible qu’il réussisse à se libérer… Ces gens-là ont plus d’un tour dans leur sac, Phil, sachez-le. Sans compter que je suis un fantaisiste, moi !

Et il monta se coucher en sifflotant un air joyeux.





CHAPITRE X

Le lendemain, vers dix heures, deux officiers en grande tenue pénétraient dans le vaste hall de Scotland Yard, suivis d’un aide presque aussi galonné qu’eux qui portait péniblement sur ses épaules une gigantesque malle.

– Posez ça là ! ordonna sèchement l’un des deux officiers.

L'homme s’exécuta avec un soupir et déposa sa lourde charge dans un coin.

L'officier – bel homme aux cheveux grisonnants, portant avec beaucoup de majesté son uniforme de colonel – gratifia d’un gros pourboire le porteur, dont le visage fatigué s’illumina d’un bon sourire, puis il se tourna vers le jeune lieutenant qui l’accompagnait.

– Voulez-vous me faire annoncer à l’inspecteur-chef Rohmer, s’il vous plaît ?

L'autre se mit au garde-à-vous, salua et fit un demi-tour impeccable.

Le colonel parut satisfait et entreprit autour du grand hall une petite promenade tranquille, s’arrêtant parfois pour examiner le long des murs de passionnantes collections de photographies et de gravures.

Il y avait là les portraits de criminels célèbres depuis longtemps, avec l’exposé et les dates de leurs méfaits et l’énumération des primes offertes à qui retrouverait leur piste.

On y voyait aussi des reproductions de pièces à conviction de toute nature, dont l’hétéroclisme de bazar amena sur les lèvres du colonel un léger sourire.

En bonne place trônait une immense photo de Dudly Fox.

Il avait vraiment grand air, là-dessus, et faisait penser à un jeune premier américain.

Le colonel s’approcha et considéra la petite affiche qui soulignait la photo d’une large bande rouge. Il lut :

Dudly Fox, dangereux aventurier. Passif très chargé. Assassin présumé de sir Peter Dickson. £ 5 000 de récompense à qui donnera tout renseignement permettant de procéder à son arrestation.

Le colonel murmura entre ses dents :

– J’aurais dû me faire détective. Ce doit être un métier passionnant !

Mais il fut tiré de ses réflexions par le retour de son jeune lieutenant qui lui déclara :

– Mon colonel, l’inspecteur-chef Rohmer vous attend dans son cabinet.

– Bon, j’y vais. Vous, restez là pour surveiller cette malle.

Et, d’un pas décidé, il se rendit chez Rohmer.

– Colonel Jackson, annonça-t-il en entrant.

– Mes respects, mon colonel. Veuillez vous asseoir, je vous prie…

– Inutile, je n’ai pas le temps de m’arrêter! On m’attend au ministère. Je suis simplement venu vous informer, monsieur Rohmer, que j’ai reçu chez moi, à la suite d’une de ces erreurs fréquentes du post office, un colis qui vous est destiné.

– Vous êtes trop aimable, mon colonel, assura Rohmer en s’inclinant. Où dois-je faire prendre ce colis ?

– Je l’ai fait transporter dans le grand hall, où vous pourrez en prendre livraison. Ne me remerciez pas. Je suis carré en affaires, moi. J’aime les solutions expéditives, c’est bien le cas de le dire !

Et, tandis que Rohmer se confondait en remerciements et en salutations, le colonel Jackson se retira avec un vague sourire.

Intrigué, l’inspecteur-chef gagna aussitôt le grand hall et ne tarda pas à découvrir la malle qui portait très ostensiblement une étiquette avec ses nom, prénom et qualités.

« Comment diable ce colis a-t-il pu être expédié chez ce colonel Jackson ? » se demanda-t-il.

La malle n’était pas fermée à clef et il eut tôt fait de l’ouvrir.

Aussitôt il poussa une exclamation où se mêlaient de la surprise et une certaine frayeur.

Il venait de découvrir dans le fond de la malle le corps d’un homme puissamment ligoté. Une forte odeur de chloroforme s’en dégageait.

Interloqué, Rohmer essaya de comprendre, puis il aperçut, posée bien en évidence sur le ventre de la victime, une petite enveloppe blanche.

Il s’en empara fiévreusement et la décacheta.

Il poussa une seconde exclamation – de colère, celle-ci.

L'enveloppe contenait une lettre et un bristol aux armes de Dud, vous vous rappelez : la fameuse tête de mort qui rit aux éclats !

Avec rage, Rohmer fourra le mince carton dans sa poche et s’empara de la lettre. Il lut :





Mon cher Rohmer,

Je n’ai pas pour habitude de faire des cadeaux à mes amis. Cependant, vous m’êtes tellement sympathique que je n’ai pu résister au plaisir de vous adresser ce petit envoi qui, je crois, réalisera quelques-uns de vos rêves et vous libérera d’un souci dont je partageais jusqu’à ce jour avec vous toute l’amertume. Vous trouverez donc ci-joint un certain Joe Spitt qui m’a avoué sans nulle difficulté qu’il était le meurtrier du vieux Dickson. J’ose espérer qu’il sera aussi loquace avec vous qu’avec moi. Après l’avoir réveillé du sommeil artificiel où j’ai dû le plonger pour des raisons de sécurité personnelle, vous pourrez donc l’interroger en toute liberté et vous convaincre de la gratuité des accusations que vous aviez bien voulu porter contre moi.

Il est inutile de me remercier. Je ne suis nullement chatouilleux sur le point de la reconnaissance. D’ailleurs, je suis habitué à l’ingratitude de mes contemporains.

Cependant, je vous serais obligé si vous remettiez à la presse une petite note rectificative attestant ma totale innocence dans l’affaire Dickson. Je vous dirai que je tiens à ma réputation d’honnête gentleman aux mains nettes et que je la soutiendrai jusqu’à ma mort, que j’espère la plus lointaine possible.

Soyez assuré, mon cher Rohmer, de ma très vive sympathie.

C'était signé : Dudly Fox, très lisiblement.

Il y avait un post-scriptum :

J’ajoute que, si vous avez la curiosité de compulser les registres de l’armée, vous constaterez qu’il n’existe aucun colonel Jackson sur la place de Londres. Alors vous irez faire un petit tour du côté de Regent Square. Avec votre flair habituel, vous ne tarderez pas à découvrir une petite boutique avec cette enseigne : « Fournitures pour théâtre, fards et perruques en tous genres ».

Et vous comprendrez peut-être.

Bien cordialement,

D. F.

L'inspecteur Rohmer se mordit les lèvres et se disposa à s’occuper un peu de son nouveau pensionnaire.

Quelques heures plus tard, toute la presse londonienne du soir recevait le rectificatif demandé par Dud, et dans les salles de rédaction les metteurs en pages alignaient des titres à sensation.

Joe Spitt avait avoué son crime.





CHAPITRE XI

Voici bientôt deux heures que le brave Phil, en faction devant le 54, North Street, attend le mystérieux personnage qui viendra lever la fameuse boîte aux lettres où les membres de la bande louche viennent déposer leurs doléances et leurs rapports.

Il a contemplé sous toutes ses faces la boîte de Peter Bungalow, l’a palpée, sondée, sentie.

Il a lu et relu plusieurs fois sur les autres boîtes le nom de tous les locataires.

Il les sait presque par cœur.

Il a fumé onze cigarettes, parcouru sept journaux de huit pages, compté par terre les carreaux de ciment et recommencé cinq fois cette délicate opération sans jamais trouver le même nombre.

Il s’apprête à la renouveler pour la sixième fois lorsqu’un pas léger, derrière lui, le fait se retourner soudain.

Il a devant lui une ravissante jeune fille très blonde avec des yeux limpides et bleus comme un ciel de juin.

Elle fait très distinguée dans son petit tailleur gris qui moule, sans les accuser trop, des formes impeccables.

Phil pâlit d’émotion et de saisissement, balbutie un « Pardon, mademoiselle ! » qui devrait le ridiculiser tant il l’a dit gauchement; puis il essaie de considérer les boîtes aux lettres avec une attention soutenue comme s’il cherchait quelque nom introuvable.

Sans prêter aucune attention à lui, la jeune fille se dirige directement vers la boîte de Peter Bungalow et en retire quelques lettres.

Elle les regarde d’un œil distrait, les range dans son sac et sort vivement d’un petit pas décidé.

Séduit et médusé, Phil demeure un instant immobile.

Mais, se souvenant des consignes reçues de son maître, il quitte l’allée et entreprend patiemment la filature de la jeune fille en gris.

Ce n’est d’ailleurs pas pour lui une besogne trop pénible, car, décidément, cette charmante personne a exercé sur lui un attrait prodigieux, une manière de coup de foudre dont il reste abasourdi.

Il la suit avec une précipitation qui tient à la fois de l’amour et de l’imprudence.

Heureusement pour lui, le tailleur gris ne se retourne jamais et a certainement perdu le souvenir du garçon timide et maladroit qui l’a croisé dans l’allée sombre de North Street.

Phil, en faisant doucement claquer sa langue, contemple le mouvement gracieux et suggestif des hanches, la souple fermeté des jambes, cette façon un peu rêveuse et infantile d’incliner légèrement de côté la tête en marchant.

Les cheveux ondulés et tout frémissants font penser à une vaste mer blonde secouée de vagues régulières.

Ravi, le domestique enfile à la suite de la jeune fille de longues avenues et toute une série de petites rues fort passantes où il redoute atrocement de la perdre.

«Ne va-t-elle pas s’arrêter quelque part?» songe-t-il.

Comme ayant deviné le désir intime de son poursuivant, la voici qui bifurque soudain dans King George Street et pénètre dans un tea-room, toujours suivie de Phil qui entre derrière elle.

Le tea-room est en pleine activité.

Ce ne sont que chocs de tasses, tintements de cuillères, conversations bruyantes où la voix acidulée des femmes met une note aiguë, agaçante.

À cette animation Phil a tôt fait de comprendre qu’il doit être environ cinq heures et qu’il est grand temps qu’il avertisse son maître du résultat de ses opérations stratégiques.

Sans perdre de l’œil la jeune fille installée dans le fond de la salle, il commande, avec une aisance de parfait gentleman, un thé et quatre toasts à la marmelade d’oranges.

Puis il s’informe du téléphone et gagne précipitamment la cabine rouge à côté de la caisse.

– Allô ! Allô!... C'est monsieur Fox ?

– ….

– Ici, Phil… Merci, monsieur Fox. Et vous-même ? Je vous parle du tea-room de King George Street.

– ….

– Mais pas du tout, ce n’est pas la gourmandise qui m’y a conduit… Monsieur sait bien que je suis sobre et tempérant.

– ….

– Bon, bon… Monsieur, j’abrège… j’abrège… Il y a ici une jeune fille en tailleur gris tout à fait susceptible de vous intéresser… C'est elle qui est venue lever la boîte de Nort