Main Jamais sans ma fille

Jamais sans ma fille

Language: french
ISBN 10: 2-266-02587-2
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1

James Hypnose

Year: 2014
Language: french
File: EPUB, 419 KB
2

Jamais plus sans fusil

Year: 2014
Language: french
File: EPUB, 276 KB
	BETTY MAHMOODY

	WILLIAM HOFFER





	JAMAIS SANS MA FILLE





	Traduit de l’américain par

	Marie-Thérèse Cuny





	FIXOT





	Titre original :

	NOT WITHOUT MY DAUGHTER



	Publié par St-Martin’s Press





	© Betty Mahmoody with William Hoffer, 1987

	© Fixot, 1988, pour la traduction française

	ISBN : 2-266-02587-2





	À la mémoire de mon père,

	Harold Lover.





REMERCIEMENTS



	Marilyn Hoffer a apporté à ce livre une contribution incalculable, ajoutant à son talent d’écrivain sa compréhension de femme, d’épouse, de mère et d’amie. Sans sa perspicacité et sa finesse, il aurait été difficile, sinon impossible, de mener à bien ce travail. Elle a été une collaboratrice idéale du début à la fin. Je l’admire et je l’aime profondément.





1


	Ma fille somnole sur son siège, la tête contre le hublot du jet de la British Air Lines. Je m’attendris sur les boucles d’un brun roux qui encerclent son visage et dégringolent en cascades sur ses épaules. Elles n’ont jamais été coupées. Nous sommes le 3 août 1984.

	Mon enfant chérie est épuisée par ce voyage interminable. Nous avons quitté Detroit le mercredi matin, nous atteignons la dernière étape ce vendredi, et le soleil est en train de se lever. Moody, mon mari, lève les yeux du livre qui repose en équilibre sur son estomac. Il relève ses lunettes, les coince en haut de son front dégarni.

	— Tu ferais bien de te préparer, dit-il.

	Je déboucle ma ceinture, attrape mon sac et me fraye un chemin dans l’allée étroite, jusqu’aux toilettes au fond de l’avion. Tout le personnel de cabine est occupé à récupérer les plateaux ou se prépare pour les premiers paliers de notre descente.

	Je me dis que je suis en train de commettre une erreur, que je voudrais pouvoir sauter de cet avion à la minute. Je m’enferme dans le cabinet de toilette et jette un œil dans le miroir, pour apercevoir une femme au dernier stade de la panique. Je viens tout juste d’avoir trente-neuf ans, et à cet âge une femme devrait avoir sa vie en main. Je me demande comment j’ai pu en perdre le contrôle…

	Je rafraîchis mon maquillage, essayant de me donner la meilleure apparence possible, d’occuper mon esprit. Je ne voulais pas être ici, mais j’y suis, il ne me reste plus qu’à en tirer le meilleur parti.

	Ces deux semaines passeront vite, peut-être. Quand nous rentrerons à Detroit, Mahtob commencera la maternelle à l’école Montessori, en banlieue. Moody se plongera à nouveau dans le travail. Nous rêverons d’une future maison. Il suffit simplement de passer au travers de ces deux semaines.

	Je fouille dans mon sac à la recherche de ces collants noirs et épais que Moody m’a recommandé de porter. Je les enfile et lisse la jupe de mon tailleur classique, vert foncé.

	Une fois de plus je me regarde dans la glace, en écartant l’idée de donner un coup de brosse à mes cheveux bruns. Quel intérêt… me dis-je. Moody a également dit que je devrais porter un épais foulard vert chaque fois que nous serions à l’extérieur. Noué sous le menton, il me fait ressembler à une paysanne.

	J’hésite au sujet de mes lunettes. Je sais que je suis plus jolie sans elles. La question est de savoir si je préfère impressionner la famille de Moody, ou être capable de voir à quoi ressemble ce pays inquiétant. Je décide finalement de les garder, comprenant que de toute façon le foulard a infligé des dégâts irréparables à ma silhouette.

	Je regagne enfin ma place.

	— J’étais en train de réfléchir, me dit Moody. Nous devons cacher nos passeports américains. S’ils les trouvent, ils nous les prendront.

	— Qu’est-ce que nous pouvons faire ?

	Moody hésite :

	— Ils fouilleront sûrement dans ton sac, puisque tu es américaine. Laisse-moi les prendre. Moi, ils auront moins envie de me fouiller.

	C’est probablement vrai. La famille de Moody est, comme l’indique son nom, une illustre lignée dans son pays. Les noms persans sont une véritable stratification de renseignements et d’indications diverses, et n’importe quel Iranien peut déduire beaucoup de choses à partir du nom complet de Moody : Sayyed Bozorg Mahmoudy.

	Sayyed est un titre religieux indiquant une descendance directe du prophète Mohamed, des deux côtés de la famille. Moody possède un arbre généalogique complexe, écrit en farsi, pour le prouver. De plus, ses parents lui ont accordé la faveur de conserver l’appellation de Bozorg, espérant qu’il grandirait en méritant ce qualificatif, réservé aux grands, aux hommes vertueux et honorables. Son prénom était Hakim, à l’origine, mais Moody est né au moment où le shah a pris la décision de bannir officiellement les noms islamiques ; aussi le père de Moody a-t-il transformé son prénom en Mahmoudy, ce qui est plus persan qu’islamique. C’est un diminutif de Mahmoud, qui signifie « le béni ». En plus de tous ces titres considérables, mon mari bénéficie, en Iran, du prestige de son éducation. La plupart de ses compatriotes, s’ils haïssent les Américains, admirent leur système d’études. En tant que médecin ayant profité de la formation universitaire américaine, et ayant pratiqué aux États-Unis, Moody fait désormais partie de l’élite et des privilégiés de son pays.

	Je fouille dans mon sac et lui tends les passeports. Il les fait disparaître dans la poche intérieure de son veston. Les réacteurs ralentissent et l’avion pique pour une brusque et rapide descente. Moody m’explique que la ville est entourée de hautes montagnes et que l’approche aérienne est délicate. Tout l’appareil est tendu, frémissant. Effrayée, Mahtob s’accroche à ma main, cherchant un réconfort.

	— Tout va bien, chérie, nous allons atterrir bientôt.

	Qu’est-ce qu’une femme américaine vient faire dans ce pays, le plus ouvertement hostile aux Américains ? Comment ai-je pu entraîner ma fille sur une terre en guerre ouverte et acharnée avec l’Irak ? J’ai beau essayer, je n’arrive pas à me débarrasser de cette peur insidieuse qui m’habite depuis que le neveu de Moody, Mammal Ghosi, a proposé ce voyage.

	Oh ! bien sûr, deux semaines de vacances, n’importe où, ne représentent pas de danger, quand on est sûr de revenir chez soi, dans son petit confort habituel. Mais je suis obsédée par une idée que mes amis ont pourtant jugée irrationnelle : Moody aurait décidé ce voyage pour nous attirer en Iran, Mahtob et moi, et s’efforcer de nous y garder pour toujours. Tous m’ont affirmé qu’il était incapable de faire ça. Selon eux, Moody est trop américanisé. Il a vécu vingt ans aux États-Unis. Tous ses biens, son cabinet médical, donc son avenir, se trouvent en Amérique. Pourquoi tracerait-il un trait sur son passé ?

	Tous ces arguments sont logiques, mais personne ne connaît Moody et sa personnalité complexe aussi bien que moi. Un bon mari, certes, et un père affectueux, mais avec une tendance à ignorer les besoins et les désirs de sa propre famille. Son esprit est un mélange de brillant et de confusion noire. Intellectuellement, il représente l’association de deux cultures. Mais il ne sait jamais quelle est l’influence dominante. Alors, je me suis mis en tête qu’il a autant de raisons de nous ramener après deux semaines de vacances que de nous obliger à rester en Iran.

	Devant cette éventualité qui me glace, pourquoi ai-je accepté de partir ?

	Mahtob… Elle est née il y a quatre ans. C’est une enfant au tempérament heureux. Volubile, attachante, elle montre un appétit de vivre étonnant. Nos rapports mère-fille sont exceptionnellement tendres et étroits. Elle a les mêmes avec son père. Et les mêmes avec son lapin en peluche. C’est une enfant dont le regard danse de gaieté. En farsi, langue officielle de la République islamique d’Iran, Mahtob signifie « Lumière de lune ». Mais pour moi, Mahtob, c’est un rayon de soleil.

	L’avion atterrit dans un léger sursaut des roues sur la piste, et je regarde Mahtob, puis Moody, son père, et je sais pourquoi je suis venue ici.



	Le soleil terrible de l’été iranien nous accueille. Une chaleur de plomb, qui oppresse physiquement. Il n’est pourtant que sept heures du matin. Mahtob s’accroche solidement à ma main, ses yeux bruns immenses écarquillés à la découverte de ce monde étrange et étranger. Elle me souffle dans l’oreille :

	— Maman je veux aller au petit coin.

	— On va tâcher de le trouver, ma chérie.

	Nous voilà dans la grande salle de l’aéroport et aussitôt une sensation désagréable nous étreint. Une odeur forte, omniprésente, puissante, celle de la sueur humaine exacerbée par la chaleur. J’espère que nous allons très vite sortir d’ici. Mais la salle est envahie par une foule de passagers débarquant de plusieurs vols en même temps.

	Tout le monde bouscule tout le monde, pour parvenir à l’étroit couloir qui mène au contrôle des passeports. C’est l’unique issue. Nous voilà contraints d’assurer notre progression comme les autres, épaule contre épaule. Je maintiens ma fille devant moi, la protégeant comme je peux de cette foule agitée. Nous sommes environnées de voix criardes, piaillantes, et nous nous serrons si fort l’une contre l’autre que nous dégoulinons de transpiration.

	Je sais qu’en Iran, les femmes sont obligées de se couvrir entièrement, visage, bras, jambes… Je suis tout de même surprise de voir les employées féminines de l’aéroport, comme la plupart des passagères en transit, drapées entièrement dans cet immense foulard que Moody m’a demandé de porter, le tchador. C’est une pièce de tissu taillée en demi-lune, que l’on doit enrouler autour des épaules et par-dessus la tête. Il ne doit révéler d’une femme que les yeux, le nez et la bouche. Cela me fait penser aux voiles des nonnes du siècle dernier. Les Iraniennes les plus ferventes s’autorisent simplement à y laisser passer un œil. Le spectacle de ces femmes, portant péniblement de multiples paquets d’une seule main, pour réserver l’autre au maintien du tissu autour de leur cou, est tout à fait surprenant. Les longs pans noirs de leurs tchadors se balancent comme des vagues autour d’elles, au moindre geste. Le plus surprenant est qu’elles aient fait le choix de ce vêtement bizarre. Il y a en effet d’autres manières de s’habiller pour respecter les conventions religieuses. Ces femmes ont pourtant choisi de porter le tchador de préférence à tout autre vêtement, et en dépit de la chaleur permanente. Quel fabuleux pouvoir social et religieux que celui qui a réussi à peser sur elles…

	Nous avons fait la queue une bonne demi-heure, avant de parvenir au guichet des passeports. Là, tout va vite. Il suffit d’un coup d’œil officiel sur l’unique passeport iranien qui justifie nos trois identités. Un coup de tampon et nous sortons de cette vague humaine.

	Nous trottinons derrière Moody qui nous entraîne vers la salle des bagages. Même foule, même bruit. Mahtob danse d’un pied sur l’autre, en réclamant toujours les toilettes. Moody demande l’endroit, en farsi, à une femme en tchador. Elle lui désigne l’autre bout de la salle et retourne précipitamment à son travail. Laissant Moody s’occuper des bagages, j’emmène Mahtob dans la direction indiquée, mais au fur et à mesure que nous approchons, j’hésite. Une puanteur nous saute au visage. Il y a là une porte, que nous nous décidons à franchir avec répugnance. Et nous voilà perdues dans une pièce sombre, à la recherche des toilettes !

	Tout ce que je découvre, c’est un trou dans le ciment. Il est entouré d’une plaque de porcelaine ovale, un vestige sûrement… Tout autour, le sol est parsemé de petites horreurs, d’immondices échouées là. Les gens ont perdu ce trou de vue, si j’ose dire, ou l’ont tout simplement ignoré. Nous suffoquons. Mahtob pleurniche en me poussant dehors.

	— Ça sent trop mauvais, maman…

	Et nous rebroussons chemin, pour retrouver Moody. La pauvre enfant a bien du mal à se retenir, mais ne réclame plus les toilettes publiques. Elle préfère attendre que nous soyons chez la sœur de son père, une femme dont il nous a parlé en termes respectueux. Sara Mahmoudy Ghosi est l’autorité matriarcale de la famille, et chacun doit s’adresser à elle avec déférence, en l’appelant « Ameh Bozorg », autrement dit « grand-tante ». Je me dis que les choses iront mieux lorsque nous aurons atteint la maison de « grand-tante ». Mahtob est épuisée, et il n’y a nulle part où s’asseoir. Nous nous résignons à lui donner la poussette, destinée à un neveu nouveau-né de Moody. Ma fille s’y installe avec soulagement. La suite des bagages n’apparaît toujours pas. Soudain un cri perçant, lancé dans notre direction, fait se retourner Moody. Cela vient du fond de la salle et ressemble à quelque chose comme « Da-hiii-djon ! Da-hiii-djon ! ».

	Moody fait un signe joyeux à l’homme qui cherche à nous rejoindre et traduit pour moi :

	— Il m’a appelé « cher oncle ».

	Les deux hommes s’enlacent avec de grands débordements d’affection, et j’ai soudain des remords. Je répugnais à faire ce voyage, et voilà que, devant moi, les yeux de mon mari sont pleins de larmes. Il retrouve sa vraie famille, ses racines. Il est normal qu’il ait voulu revoir tout cela. C’est tout simple. Il va être heureux, pendant deux semaines, au milieu d’eux, puis nous rentrerons.

	Moody me présente l’arrivant, les yeux brillants d’émotion :

	— Voici Zia.

	Zia Hakim me secoue fortement la main. Il fait partie de l’innombrable tribu de jeunes mâles apparentés à Moody, et qu’il a pris l’habitude de baptiser « neveux » pour simplifier. La sœur de Zia, Malouk, a épousé Mostapha, troisième fils de la vénérable sœur aînée de Moody… et son père était le frère du père de Moody… ou vice versa. La trame familiale ne sera jamais très claire pour moi. Au fond, l’appellation de neveu est effectivement pratique.

	Zia est excité au plus haut point de rencontrer pour la première fois l’épouse américaine de Moody. Dans un anglais policé, il me souhaite la bienvenue en Iran et se dit très heureux de nous voir, car il nous attendait depuis longtemps. Après quoi il s’empare de Mahtob, la soulève comme une plume et la couvre de baisers.

	C’est un bel homme. Physique nettement arabe et sourire vainqueur, plus grand que la plupart des Iraniens qui nous entourent. Il émane de lui un charme et une distinction immédiatement perceptibles. Il ressemble à ce que j’espérais de la famille de Moody. Ses cheveux sont brun roux, coiffés à la dernière mode. Il porte un costume impeccable, une chemise qui paraît sortir du blanchissage, col ouvert, décontracté. Un homme soigné, au sourire éclatant :

	— Il y a tellement de monde qui vous attend dehors… Ils sont là depuis des heures.

	— Comment as-tu passé la douane ? demande Moody.

	— J’ai un ami qui travaille ici.

	Moody resplendit vraiment de bonheur. Subrepticement, il sort nos passeports américains de sa poche.

	— Qu’est-ce qu’on peut faire de ça ? demande-t-il à Zia. On ne voudrait pas se les faire confisquer.

	— Je vais les garder pour vous. Est-ce que vous avez de l’argent ?

	Moody lui tend un paquet de billets, discrètement, et glisse les passeports en dessous. Zia disparaît alors rapidement dans la foule, en criant :

	— Je vous retrouve dehors !

	Je suis impressionnée. L’allure et le comportement de ce garçon confirment ce que Moody m’avait dit de sa famille. La plupart ont reçu une excellente éducation, beaucoup ont acquis des titres universitaires. Certains ont des professions médicales, comme Moody, ou sont partie prenante dans l’industrie internationale. J’ai déjà rencontré un certain nombre de ces « neveux », venus nous rendre visite aux États-Unis. Ils m’ont paru représenter un certain niveau social, bien plus élevé que la plupart de leurs concitoyens.

	Pourtant, même un homme comme Zia ne pourrait accélérer le travail des porteurs de bagages. Je suis fascinée par l’apparente activité débordante qui règne autour de nous, et par le peu d’effets qui en résulte. En fin de compte, nous restons là, dans la chaleur, durant trois heures, d’abord pour récupérer nos bagages, et ensuite dans l’interminable queue du contrôle de douane.

	Mahtob est particulièrement sage, silencieuse et résignée, mais j’imagine sa détresse physique. Nous voilà enfin en tête de la queue, Moody devant moi, et notre fille entre nous deux. La poussette suit derrière.

	Le douanier fouille minutieusement chaque coin et recoin de nos valises. Il s’arrête net devant l’une d’elles, bourrée de médicaments, et entame un palabre compliqué et soupçonneux, en farsi. Moody me traduit l’essentiel. Il explique à l’officier des douanes qu’il est médecin et qu’il a l’intention d’offrir ces médicaments à un établissement hospitalier local. Les soupçons de l’officier montent alors d’un cran. Il faut dire que Moody a prévu une quantité impressionnante de cadeaux pour sa famille, et que certains doivent être enregistrés et taxés, selon le douanier. À présent il ouvre la valise des vêtements, et découvre le lapin en peluche de Mahtob. Ce lapin est l’éternel supplément de nos bagages. Un excellent voyageur qui nous suit partout. « Bunny » nous a accompagnés au Texas, à Mexico, au Canada et, bien entendu, juste avant le départ, Mahtob a décidé qu’elle ne pourrait voyager jusqu’en Iran sans son meilleur ami.

	L’officier nous permet de conserver la valise de vêtements, ainsi que Bunny, au grand soulagement de ma fille. Mais il garde le reste, en affirmant qu’il nous sera réexpédié plus tard, après contrôle. Enfin soulagés, quatre heures après l’arrivée de l’avion, nous voilà finalement dehors.

	Moody est immédiatement submergé par une foule aux vêtements amples, une humanité voilée qui s’accroche à son costume en gémissant d’extase. Plus d’une centaine de parents sont là. Ils l’entourent à l’étouffer, sautent, pleurent, crient, battent des mains, s’embrassent les uns les autres, l’embrassent lui, moi et Mahtob dans le désordre, recommencent en nous passant de bras en bras. Chacun a des fleurs à nous offrir et en quelques secondes nos bras débordent. Si seulement je ne portais pas ce tchador stupide qui entrave mes mouvements. Mes cheveux sont aplatis et je transpire tellement, là-dessous, que je dois commencer à sentir comme eux.

	Moody verse des larmes de joie lorsque Ameh Bozorg le serre contre elle avec violence. Elle est enveloppée de l’inévitable tchador, lourd et noir, mais je la reconnais pour l’avoir déjà vue en photo. Son nez en bec d’oiseau est inoubliable. C’est une femme forte, solide, large d’épaules. Elle est à peine plus âgée que Moody. Elle le saisit par les épaules, enroule ses jambes autour des siennes dans un embrassement si féroce et tenace qu’on pourrait croire qu’elle ne le lâchera plus jamais.

	En Amérique, Moody est un ostéopathe spécialisé en anesthésie, profession éminemment respectable, avec un revenu annuel qui frise les cent mille dollars. Ici, il est tout simplement le petit garçon d’Ameh Bozorg. Elle est sa sœur et sa mère à la fois. Lorsque leurs parents sont morts, Moody avait six ans. Et la sœur aînée l’a considéré comme son fils. Le retour de ce fils chéri, après dix ans d’absence, la met dans un tel état que les autres sont obligés de l’arracher des bras de Moody pour la calmer.

	Mon mari en profite pour faire les présentations, et Ameh Bozorg retourne aussitôt son affection sur moi. Elle me couvre de baisers, de tapotements affectueux, le tout en caquetant en farsi. Son nez est si crochu que, même de près, je n’arrive pas à le croire vrai. Il jaillit entre deux yeux brun-vert extrêmement brillants, et pour l’instant remplis de larmes. De sa bouche immense, débordent des dents déchaussées ou métalliques. Elle me terrifie un peu. Moody me présente aussi son mari, Babba Hajji. Ce nom, précise-t-il, signifie « Frère revenu de la Mecque ». Il est petit, austère, vêtu d’un costume gris banal, dont le pantalon dégringole sur des chaussures de toile. Il ne dit rien. Il se tient planté devant moi mais s’arrange pour ne pas rencontrer mon regard. Je n’aperçois que deux petits trous profonds dans un visage tanné et ridé. Sa barbe blanche et pointue est la sœur jumelle de celle de l’ayatollah Khomeini.

	Je me retrouve finalement couverte de fleurs, enguirlandée de couronnes plus grandes que moi. C’est probablement ce qui donne le signal du départ vers le parking où chacun s’empile dans des voitures minuscules, identiquement blanches, et ce à six, huit ou même douze… bras et jambes entremêlés, le tout occupant le moindre centimètre cube d’espace.

	Moody, Mahtob et moi, sommes cérémonieusement invités à prendre place dans la voiture d’honneur, une immense Chevrolet bleu turquoise, datant du début des années 70. On nous installe tous trois sur le siège arrière. Ameh Bozorg est devant avec son fils Hossein. Ce dernier, en qualité de fils aîné, a le grand honneur de nous piloter. Zohreh, l’aînée des sœurs célibataires, prend place entre sa mère et son frère. La voiture est elle aussi décorée de fleurs, et c’est en procession bruyante et colorée que nous quittons l’aéroport. Nous contournons la gigantesque tour Shayad, incrustée de mosaïques turquoise, qui flamboie dans le soleil levant. Construite par le shah, c’est un exemple de l’exquise architecture persane. Moody m’explique que Téhéran est célèbre pour cette tour exceptionnelle, qui se tient comme une sentinelle dans les faubourgs de la ville.

	Une fois la tour dépassée, la voiture file sur une autoroute et Hossein fait grimper la vieille Chevrolet au maximum de sa vitesse. Tandis que nous voguons ainsi dangereusement, Ameh Bozorg me tend un paquet ficelé. Il paraît lourd. J’interroge Moody du regard :

	— Eh bien, ouvre-le ! dit-il.

	Je découvre une sorte de robe immense, qui doit m’arriver aux chevilles. Aucune marque de taille, pas d’étiquette de confection. Moody m’explique que le tissu est un mélange de laines extrêmement coûteuses. Mais elle pourrait tout aussi bien être en nylon. On a dû l’inventer pour augmenter la chaleur de l’été de quelques degrés… Je déteste la couleur, une espèce de vert olive. J’ai droit également à un tchador assorti, plus épais et plus lourd que celui que je porte. Heureuse, souriante, ravie de sa propre générosité, Ameh Bozorg s’adresse à moi et Moody traduit :

	— La robe s’appelle un montoe. C’est ce que nous portons ici. Et ceci s’appelle un roosarie. En Iran il est indispensable de le porter pour sortir dans la rue.

	Je dois porter ça, moi ? Ce n’est pas ce que l’on m’avait dit. Lorsque Mammal, le quatrième fils de Babba Hajji et Ameh Bozorg, a proposé ces vacances de deux semaines, il était en visite chez nous dans le Michigan, et je me souviens parfaitement qu’il avait simplement dit : « Pour sortir, vous porterez des pantalons longs, un foulard et des bas noirs. » Il n’avait strictement rien dit de cette monstrueuse robe de laine. Moody se veut rassurant.

	— Ne te fais pas de souci pour ça. C’est un cadeau. Tu n’auras qu’à le porter si tu sors de la maison, c’est tout.

	Or justement, je me fais du souci pour « ça ». Depuis un moment, j’observe les femmes qui marchent sur les trottoirs. Elles sont couvertes de la tête aux pieds. Plusieurs d’entre elles portent le tchador par-dessus une robe du genre de celle que l’on vient de m’offrir. Toutes les couleurs sont ternes.

	— Qu’est-ce qu’ils me feront si je refuse de porter ça ? Est-ce qu’ils m’arrêteront ?

	J’ai tourné la question deux ou trois fois dans ma tête avant de la poser à Moody. Et il me répond tranquillement :

	— Bien sûr.

	Mes préoccupations à propos de la mode locale disparaissent immédiatement lorsque Hossein se lance dans les embouteillages du centre ville. Toutes les rues parallèles sont envahies de voitures généralement imbriquées l’une dans l’autre. Chaque conducteur cherche un passage et, lorsqu’il en voit un, foncent pied au plancher en klaxonnant rageusement. Moody traduit les commentaires de sa sœur. Selon elle, la circulation est habituellement faible le vendredi, car c’est le jour de prière, le jour où les familles se rassemblent pour prier chez l’ancêtre du clan. Mais l’heure approche de la lecture publique du prêche du vendredi. Dans le centre ville, cette lecture est faite par l’un des plus saints parmi les saints de l’Islam. Il s’agit d’un devoir sacré, souvent rempli par le président Hojatolesman Seyed Ali Khomeini. (À ne pas confondre avec l’ayatollah Ruholla Khomeiny qui, en tant que leader religieux, est supérieur au président.) Ledit président est assisté de Hojatoleslam Ali Akbar Hashemi Rafsanjani, le président de ia Chambre. Des millions de personnes, affirme Ameh Bozorg avec fierté, attendent le prêche du vendredi.

	Mahtob prend les événements tranquillement, semble-t-il. Elle joue avec son lapin, l’œil attentif aux lumières, aux sons et aux odeurs de ce nouveau monde. Moi, je sais qu’elle n’attend qu’une chose, un cabinet de toilette. Au bout d’une heure livrée aux mains aventureuses d’Hossein, nous arrivons enfin devant la maison de nos hôtes, Babba Hajji et Ameh Bozorg.

	Moody se fait alors un plaisir de m’expliquer que nous nous trouvons dans un quartier chic au nord de Téhéran. L’ambassade chinoise est à deux portes de là. La maison de sa sœur est séparée de la rue par une immense grille formée de barreaux de fer scellés, absolument infranchissable. Nous pénétrons par une double porte d’acier dans une cour intérieure cimentée. Mahtob sait comme moi que le port des chaussures est interdit dans la maison. Nous suivons l’exemple de Moody et ôtons les nôtres dans la cour. Il semble que beaucoup d’invités soient déjà là, car un assortiment de chaussures occupe déjà la cour. J’aperçois également des grils fonctionnant au gaz, autour desquels s’activent des traiteurs, engagés pour l’occasion. En chaussettes, nous entrons dans un hall grand comme deux living-rooms américains. Les murs sont lambrissés de noyer et les portes sculptées dans le même bois. De luxueux tapis persans, étalés par paquets de trois ou quatre, recouvrent le plancher. Quelques sofas recouverts de soie imprimée de fleurs. Pas d’autre décoration dans la pièce, à part un petit téléviseur dans un coin.

	À travers les fenêtres du fond de la pièce j’aperçois un bassin immense, à l’eau bleue et scintillante. D’habitude je n’aime pas nager, mais aujourd’hui, la douceur de l’eau me paraît tentante.



	Le reste de la famille, toujours caquetant, s’extirpe des voitures par petits paquets et nous rejoint dans le hall. Moody éclate d’un orgueil évident en présentant « l’épouse américaine » et sa fille. Il est intarissable, fier de nous exhiber à la curiosité familiale.

	Ameh Bozorg nous guide enfin vers notre chambre, située à l’écart dans une aile à gauche du hall. C’est une sorte de cube rectangulaire, avec deux lits poussés l’un contre l’autre et des matelas complètement avachis en leur milieu. Une grande armoire de bois est l’unique ameublement de la pièce. Je repère en vitesse la salle de bains pour Mahtob, juste au fond du corridor qui mène à notre chambre. J’ouvre la porte, et recule de stupeur devant les cafards les plus énormes que j’ai vus de ma vie. Ils courent sur le marbre du sol, en tous sens, et Mahtob refuse d’entrer, terrifiée par les bestioles. Mais nous y sommes bien obligées. C’est une nécessité que la pauvre enfant attend d’assouvir depuis des heures, à en être malade. Il y a tout de même un lavabo à l’occidentale et même un bidet. Par contre, à la place du papier de toilette, un tuyau d’eau est accroché au mur… Peu importe, Mahtob une fois soulagée, nous retournons dans le salon à la recherche de Moody. Il m’attendait :

	— Viens avec moi, j’ai quelque chose à te montrer.

	Il m’entraîne vers la cour, jusqu’au seuil de ciment, et là, Mahtob se met à hurler. Devant nous, une véritable mare, presque une piscine, de sang frais, rouge et luisant, nous sépare de la rue. Ma petite fille se cache la tête dans les mains. Mais, calmement, Moody nous explique que sa famille a acheté un mouton, tout à l’heure, à un vendeur des rues, que ce dernier l’a égorgé dans la cour en notre honneur. Ce rite aurait dû être accompli avant notre arrivée, pour nous permettre de marcher dans le sang avant de pénétrer pour la première fois dans cette maison. Ce qui veut dire que nous devons refaire notre entrée, et traverser la mare sanglante pour accomplir le rituel.

	— Je n’ai pas envie de faire ça, dis-je. Fais-le si tu veux…

	Mais mon mari insiste. Tranquillement mais fermement.

	— Tu dois le faire. Tu dois montrer ton respect. De plus, la viande est destinée aux pauvres, elle leur sera distribuée. C’est la tradition.

	J’estime qu’il s’agit là d’une tradition stupide, mais je ne veux offenser personne, alors je cède. Au moment où je soulève Mahtob, de terreur elle enfouit son visage dans mon épaule. Mais nous suivons Moody autour de la piscine de sang, jusqu’à la rue, puis nous la traversons à nouveau en plein milieu, tandis que la famille entonne une sorte de prière. À présent, nous sommes officiellement les bienvenus dans la maison.

	D’après ce que je sais, les cadeaux doivent faire maintenant leur apparition. C’est une autre tradition, que je connais, celle-là. L’épouse d’un Iranien nouvellement accueillie dans la famille doit recevoir des bijoux en or. Je m’attends donc à recevoir de l’or. Mais Ameh Bozorg semble ignorer cette coutume, ou alors elle l’a transformée à son gré. Elle offre à Mahtob deux bracelets d’or, mais n’a rien prévu pour moi. De toute évidence, c’est une marque de réprobation à mon égard. Je sais parfaitement qu’elle a été profondément choquée lorsque Moody a épousé une Américaine. Elle trouve plus efficace, probablement, de nous offrir des tchadors, réservés cette fois à l’usage intérieur, décorés de fleurs, mais tout aussi encombrants. Le mien est une sorte de voile couleur crème orné de fleurs pêche. Celui de Mahtob est blanc avec des roses. Je m’efforce de la remercier convenablement pour ces cadeaux, ce qui n’est pas simple en l’absence de Moody. La réception bat son plein. Les filles d’Ameh, Zohreh et Feresteh s’activent autour des invités, offrant des cigarettes aux plus importants et du thé à tout le monde. Une flopée d’enfants court au milieu de l’indifférence des adultes.

	Les gens s’assoient par terre, à même le sol. Les femmes transportent des plats par-dessus leurs têtes et les déposent sur les tapis ou sur les sofas. Les plats défilent. Salades garnies de radis découpés en forme de roses ravissantes. Carottes déployées et plantées comme des arbres sur des montagnes de riz. Petits pains, galettes, fromages aigres mêlés aux fruits frais. Et le sabzi, cette salade de basilic frais, menthe et feuilles de poireaux. Un véritable spectacle de couleurs.

	Après cela, les traiteurs présentent les plats cuisinés dans la cour, sur les grils en plein air. Il y a des douzaines de variations sur le même thème. Le thème, c’est le riz. D’énormes plats de riz blanc ou brun, cuit avec du sabzi et de gros haricots bruns qui ressemblent à des limaces. Ils sont préparés à l’iranienne selon une recette que Moody m’a apprise. Bouillis, puis glacés à l’huile et enfin recuits à la vapeur jusqu’à formation d’une croûte légère. Et puis il y a les sauces, les foules de sauces à base d’épices, de légumes et de minuscules morceaux de viande. On les appelle khoreshe. Le plat principal, du poulet bouilli avec des oignons, puis frit dans l’huile, est un luxe de fête iranien.

	Le spectacle étonnant, ce sont les invités. Assis par terre, jambes croisées ou appuyés sur un genou, ils attaquent la nourriture comme des animaux affamés qui n’auraient pas mangé depuis des jours. Les seuls couverts disponibles sont d’immenses cuillères, plutôt de grandes louches, dont chacun se sert uniformément. En quelques secondes il y a de la nourriture partout. C’est indescriptible et déconcertant. Toutes ces bouches croquant, mâchant, mordant, avalant, toutes ces mains jouant avec les morceaux de viande par-dessus les sofas et les tapis, et retournant sans cesse aux plats éparpillés… Le bruit me saoule et tout cela me coupe l’appétit. C’est une véritable cacophonie en farsi, où chaque phrase se termine apparemment par un Inch Allah de conclusion. Si Dieu le veut… Il semble qu’il n’y ait pas d’irrespect, pour tous ces mangeurs braillards, à invoquer le nom de Dieu en crachant ici et là des morceaux de nourriture. Personne ne parle anglais. Personne ne prête la moindre attention à Mahtob ou à moi. J’essaye de manger un peu, mais j’ai du mal à parvenir jusqu’aux plats, en maintenant à la fois mon équilibre et les convenances. La jupe de mon tailleur, trop étroite, n’est pas faite pour un dîner au ras du sol.

	Moody m’a enseigné la cuisine iranienne, et ma fille et moi adorons celle de plusieurs pays arabes. Mais je trouve celle-ci épouvantablement grasse. Je sais que l’huile est un baromètre de richesse en Iran. Tout y est cuit à l’huile. Et à la moindre occasion d’agapes particulières, les aliments nagent carrément dans l’huile. Mahtob et moi, nous sommes incapables d’avaler ces montagnes de graisse. Nous picorons dans les salades, mais l’appétit n’y est pas.

	Je ne sais plus où est Moody. Je comprends son plaisir à retrouver famille et nourriture d’enfance, et je comprends aussi qu’il ne s’occupe pas de nous, puisque les autres s’occupent de lui. Mais je me sens tellement seule et isolée…

	Étranges événements, interminable journée, qui ont tout de même calmé mes craintes de voir mon mari prolonger cette visite au-delà de la date prévue. Ces deux semaines devraient lui suffire amplement. Il a beau être heureux et excité de se retrouver là, ce genre de vie n’est pas son style. Il est médecin, soucieux de l’hygiène, et s’est habitué à une nourriture plus saine diététiquement. Sa personnalité et son caractère sont plus raffinés. Il aime son confort, les conversations calmes, sa petite sieste de l’après-midi dans son fauteuil préféré. Ici, à même le sol, il ne tient pas en place, je l’ai bien vu. Il n’est pas habitué à se tenir les jambes croisées sur un tapis. Aucun risque, aucune raison qu’il préfère l’Iran à l’Amérique, je m’en persuade.

	J’échange des clins d’œil avec ma fille, et nous nous comprenons en silence. Ces vacances ne sont qu’une parenthèse dans notre vie habituelle. Nous devons et nous allons les supporter, mais personne ne nous oblige à aimer ça. À partir de cet instant, nous allons compter les jours ensemble, jusqu’au retour chez nous.

	Le repas tire à sa fin, mais les grandes personnes continuent à enfourner de la nourriture et les enfants ne tiennent pas en place. Ils se chamaillent pour un rien, ils se jettent des aliments en criant à tue-tête, rampent sur les tapis, leurs petits pieds sales traînant parfois jusque dans les assiettes. J’ai remarqué que la plupart de ces enfants souffrent de défauts de naissance, de difformités diverses. Les autres ont une expression particulière, bizarre, celle que donne un cerveau vide. Je me demande s’il s’agit là des conséquences de la consanguinité. Moody a bien essayé de m’expliquer que ce problème n’existait pas en Iran, mais je sais que beaucoup de couples dans cette pièce sont formés de cousins. Le résultat de ces unions apparaît malheureusement nettement sur les enfants.

	Reza, le cinquième fils de Babba Hajji et Ameh Bozorg, me présente sa femme. Je connais bien Reza. Il a vécu près de nous au Texas, à Corpus Christi, et sa présence était un réel fardeau. À tel point que j’ai posé un ultimatum à Moody. Ou Reza quittait la maison ou je ne répondais plus de rien. Devant moi, à présent, Reza affiche une mine amicale, et c’est l’un des rares à me parler anglais. Essey, sa femme, a étudié en Angleterre et parle convenablement. Elle berce un tout petit garçon dans ses bras.

	Reza m’a tellement parlé de vous et de Moody… Il est si reconnaissant de ce que vous avez fait pour lui…

	Je la questionne gentiment à propos du bébé et son visage se ferme tristement. Mehdi est né avec des pieds déformés, sa tête est énorme, le front bien trop large. Essey est à la fois la cousine de Reza et sa femme…

	Nous parlons encore quelques instants avant que son mari ne l’entraîne ailleurs.

	Mahtob tape vainement sur un moustique qui vient de lui laisser une énorme plaque rouge sur le front. Nous avons choisi la bonne époque, la grande chaleur d’août… La maison a beau être dotée de l’air conditionné, pour une raison mystérieuse, nul n’a fermé les fenêtres. Invitation pour la chaleur et les moustiques. Je me sens vraiment mal, et la petite aussi. Oppressée par le bruit, l’air étouffant, l’odeur de graisse qui traîne dans les plats, celle de la transpiration de tous ces gens, tout cela s’ajoutant à la fatigue de l’avion. La migraine me serre les tempes. J’annonce à Moody que nous allons nous coucher. Il ne s’en inquiète pas outre mesure, bien que l’après-midi soit à peine entamé. Il lui paraît normal que femme et enfant se retirent. C’est à lui que la famille s’adresse, pas à moi.

	— J’ai terriblement mal à la tête, tu as un cachet ?

	Il s’excuse auprès des autres, me donne rapidement trois comprimés et retourne avec les siens. Je m’écroule avec ma fille sur les lits douteux. Abruties, abasourdies, les oreillers rugueux et les matelas défoncés ne nous empêcheront pas de tomber dans un sommeil de plomb.

	Et je sais que ma petite fille a fait silencieusement la même prière que moi : Dieu fasse que ces deux semaines passent vite. Très vite.





2


	Il est à peu près quatre heures du matin le jour suivant, lorsque Babba Hajji frappe à la porte de notre chambre. Il crie quelque chose en farsi, que je ne comprends pas. Au-dehors la voix d’un azam, au travers d’un micro éraillé, appelle les croyants au devoir sacré de la prière.

	— C’est l’heure… me chuchote Moody.

	Il bâille, s’étire, puis disparaît dans la salle de bains pour la toilette rituelle. Cela consiste à faire gicler de l’eau sur les bras, les épaules, les aisselles, un peu sur le front et le nez, un peu sur le dessus des pieds.

	Je suis raide et courbatue d’avoir dormi dans un creux. Mahtob sommeille encore. Nous avons dû l’installer entre nous deux, en plein milieu des lits jumeaux. Mal à l’aise sur les bois de lit, elle s’est peu à peu glissée contre moi, et dort si profondément que je n’ose faire un mouvement. Nous restons là, blotties l’une contre l’autre malgré la chaleur poisseuse, et Moody s’en va dans le hall pour la prière. Au bout de quelques minutes, j’entends sa voix mêlée à celle de Babba Hajji, à celles d’Ameh Bozorg, Zoreh, Feresteh et Majid, le dernier fils de trente ans. (Les cinq autres fils et une fille, Ferree, ont leur propre maison.)

	J’ignore combien de temps les prières dureront, je flotte entre sommeil et réveil. Je n’entends même pas le retour de Moody.

	Mais les rituels religieux de la maison ne sont pas terminés pour autant. Quelque part, la voix de Babba Hajji continue de chanter le Coran à tue-tête, et Ameh fait la même chose dans leur chambre à coucher. Ils continuent pendant des heures, me semble-t-il, jusqu’à ce que le son devienne uniforme, hypnotique. Lorsque j’émerge vraiment du sommeil, Babba Hajji a terminé ses dévotions, et il est déjà parti travailler. Il possède une firme d’import-export dénommée H.S. Salam Ghosi et fils…

	Ma première idée au réveil est d’effacer par une bonne douche les effets de la chaleur épouvantable de la veille. Il n’y a pas de serviettes dans la salle de bains. Moody avoue que sa sœur n’en possède probablement pas. Il ne me reste qu’à déchirer un morceau de drap. Il nous servira de linge de toilette pour trois. Il n’y a pas de rideau de douche non plus. L’eau se déverse tout simplement dans un trou à l’extrémité du dallage. Heureusement elle est fraîche, et c’est une compensation appréciable. Mahtob se douche après moi, puis c’est au tour de Moody. J’enfile une jupe et une blouse tout à fait simples. Un petit maquillage discret, un coup de brosse sur mes cheveux… À ce propos Moody m’a affirmé qu’à l’intérieur de la maison je n’étais pas obligée de les cacher.

	Ameh Bozorg s’agite déjà dans la cuisine, enroulée dans un tchador de ménage. Comme elle a besoin de ses mains pour travailler, elle a exceptionnellement entortillé le tissu autour de son corps en le coinçant sous les bras. Ce qui n’a rien de vraiment pratique car, pour le maintenir en place, elle est contrainte de garder les bras raides de chaque côté du torse. Malgré cette entrave, elle s’active dans la cuisine comme dans toute la maison. Une maison qui a dû être belle, jadis, mais s’enfonce dans un délabrement total. Les murs sont recouverts d’une couche de graisse de plusieurs années.

	Les grands placards métalliques, du genre de ceux que l’on trouve dans toutes les cuisines classiques, sont rouillés entièrement. Le double évier en inox est envahi d’assiettes sales. Les tasses, les casseroles, les saladiers de tout poil sont entassés sur une table carrée minuscule. Comme elle ne dispose pas de plan de travail, Ameh utilise tout simplement le sol de la cuisine. Un sol de marbre, en partie recouvert de morceaux de tapis rouge ou noir, éparpillés de-ci de-là entre les épluchures, les résidus de graisse aussi compacts que de la colle et les traînées de sucre.

	Dans ce décor douteux, trône un magnifique réfrigérateur-congélateur complet, avec compartiment spécial pour la fabrication des glaçons. Un coup d’œil à l’intérieur me révèle un extraordinaire amoncellement de plats inachevés, plantés de leur cuillère de la veille. La cuisine possède également une énorme machine à laver italienne et un téléphone.

	Mais la plus grosse surprise de ce premier matin, c’est la déclaration de Moody. Selon lui, Ameh a nettoyé la maison de fond en comble en l’honneur de notre arrivée. Je me demande à quoi ressemble cette maison quand elle est sale…

	Une vieille servante maigre à faire peur obéit aux ordres d’Ameh. Elle tient serrés entre ses dents usées les pans de son tchador. Assise par terre et en silence, elle prépare le thé, le pain et le fromage du petit déjeuner. Puis nous sert dans le hall, toujours par terre.

	Les verres de thé sont minuscules. L’équivalent du quart d’une tasse normale. Ils sont distribués dans un ordre strict. D’abord Moody, le seul mâle présent ce matin, puis Ameh Bozorg, la femme du rang le plus élevé, mon tour vient ensuite, puis Mahtob. Ameh additionne largement son thé à coups de cuillères de sucre, pleines à ras bord. Le voyage entre le pot de sucre et le verre laisse échapper de quoi faire le bonheur des cafards qui rôdent entre les tapis. Je trouve le thé chaud, très fort, mais délicieux. Je le déguste avec plaisir lorsque Moody m’interrompt :

	— Tu ne mets pas de sucre ?

	Question apparemment banale, mais quelque chose me frappe soudain dans sa manière de parler. Chez nous en Amérique, il aurait dit : « T’as pas mis de sucre ? » La contraction familière a disparu. Comme s’il voulait montrer que l’anglais n’est jamais que sa deuxième langue. Il la prononce avec soin, en articulant chaque syllabe. Or il a américanisé son langage depuis longtemps. Pourquoi ce changement brusque ? S’est-il remis à penser d’abord en farsi et à traduire ensuite sa pensée en anglais ? Je me pose la question, silencieusement bien entendu. Et je réponds gentiment :

	— Je n’ai pas besoin de sucre, il est très bon comme ça.

	— Ameh n’est pas contente de toi, mais je lui ai dit que tu étais douce toi-même et que tu n’avais pas besoin de sucre…

	Il est clair, dans les yeux d’Ameh, qu’elle n’apprécie pas ce jeu de mots approximatif. J’ai oublié que boire du thé sans sucre est une énorme gaffe en société. Et je m’en fiche. J’ai bien reçu le coup d’œil mauvais de ma belle-sœur, mais je sirote mon thé avec une petite grimace de satisfaction.

	Le pain que l’on nous sert est bizarre. On dirait qu’il n’a pas levé. Plat et sec, il a la consistance d’un morceau de carton ramolli. Le fromage, une feta danoise, est délicieux, normalement. Mahtob l’aime autant que moi. Dommage qu’Ameh Bozorg ignore qu’il doit être conservé dans son liquide afin de garder le goût prononcé qui en fait la qualité. Celui-là sent carrément le pied sale, il est sec, un véritable « étouffe-chrétien ».



	Un peu plus tard dans la matinée, j’ai la visite de Majid, le plus jeune fils.

	Il est amical, sympathique, et son anglais est passable. Il parle de tous les endroits où il voudrait nous emmener. Le palais du shah, le parc Mellat et son gazon si rare à Téhéran. Et le shopping ! nous devons faire du shopping !

	Seulement voilà, nous devrons attendre pour voir tout cela. Les premiers jours sont réservés aux visiteurs. Tous les parents et amis de près ou de loin veulent rencontrer Moody et sa famille.

	À propos de famille, Moody insiste ce matin pour que j’appelle mes parents dans le Michigan, et cela me pose un problème. Mes deux fils Joe et John, qui sont restés avec mon ex-mari dans le Michigan, savent où nous sommes, maïs je leur ai demandé de garder le secret. Je ne veux pas que maman et papa soient mis au courant, ils se feraient trop de souci. Et ils en ont suffisamment en ce moment. Papa se bat contre un cancer du côlon. Je n’ai pas du tout envie de leur donner une angoisse supplémentaire. C’est pourquoi je leur ai simplement dit que nous faisions un petit voyage en Europe. Pourquoi Moody veut-il absolument que je les appelle ?

	— Ils ne savent pas que nous sommes ici et je ne veux pas qu’ils l’apprennent.

	— Mais si, ils le savent !

	— Non, ils ne le savent pas ! Je leur ai dit que nous allions à Londres, c’est tout.

	— Possible, mais la dernière fois que nous nous sommes vus, j’ai discuté avec eux sur le pas de la porte, et je leur ai dit que nous allions en Iran.

	Je n’ai plus d’arguments, il n’y a qu’à téléphoner.

	À l’autre bout du monde, j’entends la voix de ma mère. Mon premier souci est de prendre des nouvelles de papa. Maman m’assure qu’il va bien mais que la chimiothérapie le fatigue beaucoup. Finalement je me décide à dire que j’appelle de Téhéran. Sa réaction est immédiate :

	— Oh, mon Dieu, j’avais si peur de ça !

	À la surprise effrayée qu’elle manifeste, je comprends que maman n’était pas au courant. Alors je mens et j’en rajoute :

	— Ne t’inquiète pas, nous passons des vacances formidables, tout est formidable. Nous rentrons le 17 ! Je t’embrasse !

	Je passe le téléphone à Mahtob quelques instants. Ses yeux s’éclairent au son de la voix familière de sa grand-mère. Quand elle a raccroché, je me retourne vers Moody :

	— Tu m’as menti ! Tu m’as affirmé que tu les avais mis au courant de ce voyage et ils l’ignoraient !

	— Mais si, je leur ai dit ! grogne-t-il en haussant les épaules.

	J’ai un petit vertige d’angoisse. Je ne sais plus qui croire et quoi. Est-ce que mes parents auraient mal compris ? Ou est-ce que je viens de surprendre mon mari en flagrant délit de mensonge ?



	Les cousins, neveux, parents, tout le reste de la famille en troupeau se rassemble pour déjeuner. Les hommes se sont changés rapidement avant de nous rejoindre dans le hall, ils ont troqué leur tenue d’extérieur contre des pyjamas décontractés. Ameh Bozorg dispose pour les femmes d’un véritable arsenal de tchadors colorés. Les visiteuses passent de l’étoffe noire à celle qu’elle leur offre, sans jamais dévoiler un seul morceau de peau défendu. Étonnante adresse, due à une longue expérience.

	Ici les visites sont consacrées autant à la conversation qu’au repas. Les hommes discutent et poursuivent leurs prières en même temps, répétant inlassablement que Dieu est grand. « Allah akbar », en égrenant leurs chapelets de plastique. Les visiteurs arrivés le matin entament vers midi une incroyable procession d’adieux et de salutations. Ils doivent d’abord se rhabiller, puis s’embrassent à nouveau pour un dernier salut, se dirigent mollement vers la porte, s’y attardent pour jacasser, s’embrassent encore un peu, avancent d’un pas, discutent encore, crient, s’interpellent, pendant une bonne demi-heure et souvent plus. Aucun d’eux ne semble tenu à un horaire quelconque. Mais ils se préparent de toute façon à partir avant le début de l’après-midi. Ces heures-là sont consacrées à la sieste, indispensable vu la chaleur et l’heure matinale des prières.

	Quant aux invités du soir, qui viennent pour dîner, ils s’attardent longuement. De toute manière, nous attendons le retour de Babba Hajji, qui ne rentre jamais de son bureau avant dix heures. Dès son arrivée il rejoint le salon envahi d’hommes en pyjamas et de femmes en tchadors bariolés pour le dernier repas de la journée.

	Ainsi passent les premiers jours. En principe, je ne suis pas obligée de me couvrir en privé, mais apparemment certains visiteurs sont plus intransigeants que d’autres. Il m’est arrivé une fois d’y être obligée. Un visiteur inattendu s’est présenté, et aussitôt Ameh Bozorg s’est précipitée dans notre chambre en brandissant un tchador noir à mon intention. Mon mari m’a ordonné :

	— Dépêche-toi, nous avons des visiteurs importants. Ce sont des hommes-turbans.

	Un homme-turban est l’équivalent d’un prêtre ou d’un pasteur, le chef d’une mosquée. On le remarque immédiatement dans la foule à son costume, et chacun lui doit le plus grand respect. Je n’avais aucune raison de refuser à Moody d’enfiler ce tchador. Mais à peine enroulée dedans, j’ai compris l’horreur qu’on m’imposait. Le voile destiné à recouvrir mon visage était constellé de taches… de salive et d’autre chose. Plutôt d’autre chose, d’ailleurs… Je n’ai jamais vu de mouchoir dans cette maison. Par contre j’ai vu les femmes utiliser le voile à sa place. L’odeur de celui-ci était répugnante.

	L’homme au turban s’appelle Aga Marashi. Sa femme est la sœur de Babba Hajji. Il est aussi, bien entendu, parent éloigné de Moody. Il est arrivé courbé, s’appuyant lourdement sur une canne, progressant à petits pas incertains dans le hall, épuisé par quelque trente kilos de graisse superflue. Incapable de s’asseoir en tailleur comme les autres, il a étalé péniblement ses jambes énormes en forme de V, courbé les épaules et appuyé ses coudes sur ses cuisses, comme pris d’une immense lassitude. Sous les robes noires superposées, son ventre énorme doit toucher le sol.

	Zoreh se précipite pour lui apporter des cigarettes afin de l’honorer comme il se doit. Mais d’une voix sèche il ordonne :

	— Donne-moi du thé !

	Il allume une cigarette après l’autre, tousse et bâille bruyamment sans mettre sa main devant sa bouche. Il noie son thé de sucre, et enfin il parle :

	— Je serai bientôt ton patient, Moody, j’ai besoin d’être soigné pour le diabète.

	À ce moment précis, je suis incapable de décider ce qui me dégoûte le plus : ce tchador que je tiens prudemment le plus éloigné possible de mon nez, ou cet homme-turban en l’honneur de qui je suis obligée de le porter. Je reste assise durant toute sa visite, en m’efforçant de retenir une nausée.

	Aussitôt les invités partis, je me précipite pour me débarrasser du voile et le montrer à Moody. Je suis furieuse.

	— Les femmes se mouchent là-dedans !

	— Ce n’est pas vrai, dit-il, tu mens !

	— Regarde !

	Il ne veut pas me croire, mais il y est bien obligé. Et je me demande quel effet ça lui fait de constater ce genre de choses. Est-il retourné si complètement dans sa coquille d’enfance et son environnement, qu’il est incapable de voir ces détails à moins qu’on ne l’y contraigne ! Ou trouve-t-il cela naturel ?

	Durant ces premiers jours, Mahtob et moi avons passé le maximum de temps dans notre chambre, ne sortant que sur l’ordre de Moody pour recevoir les visiteurs. Au moins, nous pouvions nous asseoir sur les lits au lieu de nous accroupir par terre. Mahtob jouait avec son lapin ou avec moi. Mais nous trouvions le temps de plus en plus long, et je me sentais de plus en plus misérable.

	Tard dans la soirée, la télévision iranienne donne les nouvelles en anglais. Je les regarde sur les instances de Moody, mais surtout pour entendre parler ma langue. Le présentateur n’est jamais à l’heure. Nous avons droit à l’inévitable guerre avec l’Irak, au compte glorieux des morts de l’autre camp, mais il n’est jamais fait mention des morts iraniens. Après quoi un petit film quotidien nous montre des jeunes gens et des jeunes filles « en marche vers la guerre sainte » (les hommes pour s’y battre, les femmes pour y faire cuire le pain), suivi d’un appel patriotique au rassemblement des volontaires. Cinq minutes de nouvelles du Liban, car les musulmans chi’ites sont une faction puissante soutenue par l’Iran et entièrement dévouée à l’ayatollah Khomeiny. Pour finir, trois minutes en accéléré sur les nouvelles mondiales, toujours avec un coup de dent contre l’Amérique. Les Américains meurent du Sida comme des mouches, ils sont les premiers dans la course au divorce, et si l’aviation irakienne attaque dans le Golfe, c’est parce que les Américains lui ont ordonné de le faire.

	Je me fatigue vite de cette rhétorique : si ce sont là les nouvelles destinées aux étrangers, qu’est-ce que les Iraniens doivent entendre…



	Sayyed Salam Ghosi, que nous appelons Babba Hajji, est une énigme. Rarement chez lui, il ne s’adresse aux membres de sa famille que pour leur dire de prier, ou pour leur réciter le Coran.

	Lorsqu’il part, tôt le matin après ses heures de prière, dans son habituel costume gris semé de taches de sueur, il marmonne des litanies en égrenant son chapelet. Sa présence et son autorité de fer se font sentir en permanence. Comme si son fantôme régnait même lorsqu’il est absent. Son père était un homme-turban, son frère a été martyrisé en Irak, et il est conscient en permanence de ces remarquables distinctions vis-à-vis de ses compatriotes. Il évolue dans l’existence d’un air définitivement supérieur.

	À l’issue de sa longue journée de travail et de prières, Babba Hajji rentre chez lui et c’est le branle-bas de combat. Le bruit de la grille nous parvient comme une alarme aux environs de dix heures. Quelqu’un dit : « C’est Babba Hajji ! » et aussitôt la maisonnée s’agite. Les deux sœurs, Zohreh et Feresteh, en négligé depuis le matin, enfilent leurs tchadors précipitamment au retour du père.

	Nous sommes ses hôtes depuis cinq jours, lorsque Moody me prend à part :

	— Il est indispensable que tu portes le tchador dans la maison. Au moins un foulard sur la tête…

	— Tu m’avais promis que je ne serais pas obligée de faire ça… Tu m’as même dit qu’ils comprendraient parce que je suis américaine. Moody, ne me force pas…

	— Babba Hajji n’est pas content. Et nous sommes ici chez lui, tu comprends ?

	Le ton de mon mari est à la fois suppliant et désolé. Mais je sens qu’en même temps il tente de m’imposer son autorité. Cette tendance à l’autoritarisme est son défaut le plus menaçant pour notre couple, et contre lequel j’ai déjà eu à lutter dans le passé. Mais nous sommes dans son pays, parmi son peuple, dans sa famille, et il est clair que cette fois je n’ai pas le choix. Je m’exécute, et chaque fois que je disparais derrière un tchador en présence de Babba Hajji, je me répète silencieusement : « Nous allons bientôt rentrer dans mon pays à moi, nous allons bientôt rentrer.. »

	Au fur et à mesure que les jours passent, Ameh Bozorg se montre moins amicale. Elle se plaint à Moody de cette habitude dispendieuse propre aux Américains, et qui consiste à se laver tous les jours. En prévision de notre arrivée, elle s’est rendue au hammam, le bain public. Ce cérémonial lui a pris la journée. Elle ne s’est pas baignée depuis et n’a manifestement pas l’intention de le faire de sitôt. Comme elle, le reste du clan enfile chaque jour les mêmes vêtements sales, et ce, en dépit de la chaleur et de la transpiration. Elle répète sans cesse à Moody :

	— Vous ne devez pas prendre une douche tous les jours !

	Et Moody lui rétorque sans cesse :

	— Nous avons besoin de nous laver tous les jours.

	— Non, c’est ridicule de laver tous les jours les pores de sa peau. Vous allez tomber malade et attraper froid à l’estomac !

	C’est son argument final.

	Et nous continuons à nous doucher quotidiennement, et elle, comme toute sa famille, continue à sentir l’aigre…

	Curieusement, et bien qu’il tienne à sa propre hygiène, Moody ne semble pas remarquer la saleté environnante, à moins que je ne l’y force.

	— Moody, il y a des charançons dans le riz !

	— Mais non ! Tu te montes la tête… Tu dis ça, en réalité, parce que tu as décidé que tu ne te plaisais pas ici !

	Ce soir, au dîner, j’ai réussi en douce à ramasser une cuillère pleine de petites bestioles. Je l’ai déposée dans l’assiette de Moody. Et comme il est très impoli de laisser le moindre morceau de nourriture, il a mangé les charançons. Après quoi, il s’est tout de même rangé à mon avis.

	Il n’a pas remarqué non plus l’affreuse odeur qui se répand dans la maison chaque fois qu’Ameh Bozorg a décidé de chasser le diable. On chasse le diable en brûlant des graines noires au parfum agressif, dans une sorte de passoire où elles se consument lentement et sans fumée. Cette passoire, qui est par ailleurs indispensable pour la cuisson du riz en Iran, devient ce jour-là dans les mains d’Ameh Bozorg un véritable instrument de torture. Pourtant, Moody déteste cette odeur autant que moi.

	Mahtob joue parfois avec des enfants en visite et attrape, de-ci de-là, quelques mots de farsi. Mais l’environnement lui est tellement étranger qu’elle préfère s’amuser avec moi, ou avec son lapin. Une fois, pour passer le temps, nous comptons les piqûres de moustique sur son visage. Il y en a trente-trois. En fait, tout son corps est recouvert de taches rouges.

	Les jours défilent : Moody semble curieusement oublier notre existence. Au début, il s’efforçait de me traduire chaque conversation. À présent il le fait à peine, de moins en moins souvent, et se contente de vagues indications. Le résultat est que je reste assise avec ma fille dans un coin, pendant des heures, nous sourions aux uns et aux autres, pour garder une contenance, sans comprendre un traître mot.

	Une chose me fascine. C’est le plateau de nourriture à la disposition de tout le monde, au cas où l’un d’entre nous aurait faim dans la journée. J’ai vu souvent les gens se servir à l’aide d’une cuillère débordante, enfourner le contenu dans leur bouche, racler le surplus autour de leurs lèvres, et remettre tout bonnement la cuillère dans le plat. Au mieux, ils la secouent par terre. Les dessus de table et le sol sont poisseux du sucre éparpillé sans arrêt par les buveurs de thé. Et les cafards sont aussi à l’aise dans la cuisine que dans la salle de bains.

	Je n’avale presque rien. Ameh cuisine généralement une sorte de ragoût de mouton pour le dîner, en faisant généreusement usage de ce qu’elle appelle dombeh. Le dombeh est une poche de graisse assez grosse, qui pend sous la queue des moutons. On la voit se balancer au pas de l’animal. Une fois recueillie, ladite graisse, au goût rance, sert de substitut à l’huile pour la cuisine. Ameh garde son dombeh dans le réfrigérateur et n’entame jamais la cuisson d’un plat sans en découper un bon morceau qu’elle étale dans la poêle. Après quoi, elle y ajoute quelques oignons, des morceaux de viande et tous les haricots ou légumes qui lui tombent sous la main. Et cette odeur de graisse pénétrante envahit la maison à chaque repas.

	Au bout de quelques jours, Moody semble enfin réagir. En tant que médecin tout d’abord, et surtout parce que je me plains sans cesse des mauvaises conditions d’hygiène.

	Affronter sa sœur n’est pourtant pas facile, mais il se lance :

	— Ameh, je te parle comme médecin, et je pense que vous devez tous écouter mes conseils. Vous n’êtes pas propres dans cette maison. Vous devez vous laver. Et c’est une nécessité d’apprendre aux enfants à le faire. Je suis malheureux de vous voir comme ça…

	Mais elle n’a que faire des conseils de son cadet. Derrière son dos, elle me jette un œil noir, histoire de bien me faire comprendre que je ne suis qu’une faiseuse d’ennuis. D’ailleurs, la douche quotidienne n’est pas la seule coutume exotique qui offense ma belle-sœur. Si Moody m’embrasse sur la joue pour me dire au revoir, elle bondit d’indignation :

	— Tu ne dois pas faire ça dans cette maison ! Il y a des enfants !

	Le fait que « l’enfant » le plus jeune prépare sa rentrée à l’université ne fait aucune différence pour elle.

	Après quelques jours sans sortir de la lugubre demeure, nous allons enfin faire des emplettes. Je pensais depuis longtemps au plaisir d’acheter des cadeaux pour nos amis. Nous voulions aussi profiter des prix, extrêmement bas à Téhéran, pour ramener des tapis et des bijoux.

	Le matin, c’est toute une affaire d’aller en ville. Zohreh ou Majid nous y conduisent. Mais chaque déplacement est une aventure, dans cette ville qui est passée de cinq à quatorze millions d’habitants en quatre ans de Révolution. Et il est impossible d’y faire un recensement précis. Tous les habitants des villages désertés par la crise économique affluent vers Téhéran à la recherche de nourriture ou de logements. Sans compter les milliers, peut-être les millions de réfugiés d’Afghanistan qui se sont entassés dans la ville.

	Où que nous allions, nous rencontrons des hordes de gens courant à leur travail, visages sombres et fermés. Pas un sourire alentour. Zohreh et Majid pilotent la voiture au milieu des embouteillages incroyables, des gens qui traînent dans la rue sans but, et des enfants qui foncent comme des flèches en plein milieu des carrefours. Des gouttières sauvages ont été installées le long des trottoirs. Elles récupèrent l’eau qui dégringole des montagnes environnantes. Les gens profitent gratuitement de ce précieux apport. En fait, ces gouttières sont de longues poubelles qui drainent avec elles tous les détritus de la ville. Les commerçants y trempent leurs balais, des passants urinent, d’autres s’y lavent les mains. Et à chaque coin de rue, il faut sauter par-dessus ce courant fétide.

	On construit partout, dans toute la ville, la plupart du temps à la main, sans outillage et complètement au hasard. Si bien que les bâtiments semblent collés les uns aux autres comme les pièces d’un Meccano en désordre. La qualité des matériaux est évidemment douteuse. La ville elle-même est assiégée. Tout est surveillé par des soldats lourdement armés et une police menaçante. Il est assez effrayant d’ailleurs de circuler dans les rues, nez à nez avec tous ces fusils chargés. Les hommes en uniforme bleu de la police sont partout, l’arme braquée sur les gens qui passent, barrant le passage et visant tout le monde. J’ai souvent des frissons dans le dos à l’idée qu’un coup pourrait partir par accident. Un doigt un peu trop nerveux sur une gâchette sensible…

	Les soldats de la Révolution, dans leur tenue de camouflage, sont omniprésents eux aussi. Ils arrêtent les voitures sans distinction à la recherche d’articles contre-révolutionnaires : drogues, livres critiquant l’Islam chi’ite, cassettes de musique américaine. Le dernier délit peut valoir six mois de prison.

	Et puis il y a les sinistres « Pasdar ». Une force spéciale de police qui se déplace dans de petites voitures blanches. Tout le monde en a peur et craint même d’en parler, semble-t-il. Elle représente la réponse des ayatollahs à la Savak du shah, l’ancienne police secrète. De sombres histoires courent sur les Pasdar, qui ne seraient qu’un ramassis d’étrangleurs de rues, dotés brusquement d’un pouvoir officiel. L’une de leurs tâches est de s’assurer que les femmes sont correctement vêtues. Il m’est très difficile de comprendre ça. Les mères allaitent leurs bébés devant tout le monde sans se soucier de montrer leurs seins, alors que le reste, menton, poignets, chevilles, est entièrement dissimulé !

	Moody m’a expliqué que sa famille représente l’élite au milieu de cette étrange société. Prestige d’une lignée respectable qui, comparée aux normes iraniennes, est très avancée culturellement. Voire d’une certaine « sophistication »… Il faut croire qu’Ameh Bozorg est un parangon de sagesse et de propreté à côté du bas peuple de la rue. Et, toutes proportions gardées, la famille est riche.

	Mon mari m’avait dit qu’il emportait deux mille dollars avec lui en traveller’s cheques. Apparemment, il en a apporté davantage, car il dépense sans compter. Le change entre le rial et le dollar est difficile à estimer. La banque donne environ cent rials pour un dollar, mais il paraît que le cours au marché noir est bien plus intéressant. Je suppose que c’est la raison pour laquelle Moody sort souvent sans moi pour aller faire des courses. Il a tant d’argent liquide qu’il lui est impossible de le garder sur lui, d’ailleurs. Il en bourre les poches de ses vêtements dans l’armoire. Je comprends pourquoi : j’ai vu dans la rue des gens ouvrir d’immenses portefeuilles, presque des sacs, il faut une montagne de rials pour acheter la moindre chose. Le crédit n’existe pas en Iran et personne ne paie par chèque. On perd facilement la notion de la valeur de cet argent liquide, il nous donne l’impression d’être riches et nous dépensons en conséquence. Nous avons acheté des coussins brodés, des miniatures incrustées d’or et des bijoux.

	Moody a offert à sa fille des boucles d’oreilles superbes, en diamant, montées sur or, et à moi un bracelet, une paire de boucles d’oreilles également, mais surtout un magnifique collier d’or. Aux États-Unis il vaudrait environ trois mille dollars… Ici c’est évidemment bien moins cher. Nous choisissons aussi des meubles anciens. Majid dit qu’il va s’occuper de leur expédition en Amérique. Moody est heureux de cet achat et cela fait beaucoup pour apaiser mes craintes : il veut réellement rentrer à la maison.



	En dehors de ces promenades réservées au shopping, nous sommes conviés chaque soir à une réception chez l’un ou l’autre des nombreux cousins de Moody. Ma fille et moi, nous représentons toujours la curiosité de la famille. Les soirées sont, au mieux, ennuyeuses, mais elles nous donnent une chance d’échapper à l’atroce maison d’Ameh Bozorg.

	Il devient évident que les parents de Moody se divisent en deux catégories. Ceux qui vivent comme Ameh Bozorg, dans la saleté et le respect des coutumes, manifestant ouvertement leur attachement à l’ayatollah Khomeini, l’idolâtrant même. Les autres semblent plus occidentalisés, plus ouverts à l’évolution des mœurs, plus cultivés, plus amicaux, et surtout plus propres.

	Cela dit, on me permet rarement d’oublier que je représente « l’ennemi américain ». Un après-midi par exemple, nous sommes invités chez une cousine, Fatimah Hakim. Certaines épouses iraniennes portent le nom de leur mari après le mariage, mais la plupart conservent le leur. Pour Fatimah, aucun problème, elle est née Hakim et a épousé un Hakim. C’est une femme agréable d’environ cinquante ans, qui me sourit toujours avec gentillesse. Elle ne parle pas anglais mais, pendant le dîner, se montre très attentive à notre présence. Son fils par contre est un être bizarre. Il a trente-cinq ans, mais la taille et les traits d’un petit garçon. Je me demande s’il est lui aussi le résultat de ces mélanges génétiques entre cousins. Au cours du repas il s’est adressé à moi brièvement, mais en anglais et avec un accent extrêmement britannique. J’apprécie cette courtoisie, mais moins le personnage. Il ne me regarde jamais en face en parlant.

	Le dîner terminé, il nous invite à monter au premier étage. C’est un univers totalement différent qui nous attend. Des étagères chargées de livres en anglais, un salon meublé à l’américaine, confortable, où la famille nous rejoint. Je me demande ce que cela veut dire et jette un coup d’œil interrogateur à Moody qui n’en sait pas plus que moi, apparemment. Le maître de maison, l’époux de Fatimah, prononce quelques paroles en farsi, que son fils traduit à mon intention. Le petit gnome ne me regarde toujours pas en face :

	— Aimez-vous le président Reagan ?

	Prise de court, mais cherchant à rester polie, je réponds :

	— Eh bien… oui.

	À partir de là, on me bombarde de questions du genre : « Aimez-vous le président Carter ? Que pensez-vous des relations de Carter avec l’Iran ? » etc.

	Cette fois, je me bute. Il n’est pas question de défendre mon pays devant cette assemblée iranienne qui ne cherche qu’à me piéger.

	— Je n’aime pas discuter de ces choses-là. Je ne me suis jamais intéressée à la politique.

	Le gnome insiste :

	— Je suis sûr qu’avant de venir, on vous a bourré le crâne à propos de la façon dont les femmes seraient soi-disant opprimées en Iran. Je suis sûr qu’à présent vous vous rendez compte que rien n’est vrai dans tout ça. Que toutes ces histoires sont des mensonges…

	Cette question est trop ridicule pour que je la laisse passer.

	— Ce n’est pas du tout ce que j’ai constaté.

	Je me sens prête à me lancer dans une tirade à propos de l’oppression des femmes, mais tout autour de moi que vois-je ? Des hommes confits dans leur prétention, agitant leurs grains de chapelet en marmonnant des Allah akbar sentencieux, et des femmes assises, ficelées dans leurs tchadors et muettes d’obéissance. Alors…

	— Je ne veux pas discuter de ce genre de choses et je n’ai pas l’intention de répondre à d’autres questions… Moody, tu ferais mieux de m’emmener d’ici, je n’aime pas beaucoup me retrouver la cible dans un stand de tir.

	Moody est mal à l’aise, pris entre deux feux, sa femme et son devoir familial de respect. Alors il ne bouge pas, ne fait rien, ne dit rien, et la conversation glisse sur un débat religieux.

	Le gnome m’offre un livre qu’il a dédicacé : « À Betty, ce cadeau, de tout cœur. » C’est un livre consacré à l’enseignement de l’imam Ali, fondateur de la secte chi’ite. Il y est dit que Mahomet lui-même a désigné l’imam Ali comme son successeur, mais qu’après la mort du Prophète, la secte sunnite s’est emparée indûment du pouvoir. C’est encore et toujours le sujet de discorde entre sunnites et chi’ites.

	J’essaie d’accepter le cadeau aussi gracieusement que possible, mais la journée s’est achevée sur une note discordante, et nous quittons la maison rapidement.

	À peine rentrés chez la sœur de Moody, dans notre chambre à coucher, mon mari m’agresse :

	— Tu n’as pas été polie, tu aurais pu dire comme eux…

	— Mais ce n’est pas la vérité !

	— Si, c’est la vérité !

	Incroyable… Voilà que mon propre mari prend le parti chi’ite, voilà qu’il affirme que les femmes en Iran ont plus de droits que n’importe qui et que personne n’opprime personne, et surtout pas les femmes, dans son pays ! Voilà qu’il m’accuse d’avoir des idées préconçues. Il a pourtant vu, de ses yeux vu, à quel point les épouses étaient esclaves de leurs maris, comment la religion, autant que le pouvoir, les coincent sur chaque chose de la vie quotidienne… et la pratique de plus en plus étendue d’un code civil moyenâgeux et malsain.

	Nous nous couchons dos à dos, aussi furieux l’un que l’autre.

	Beaucoup de membres de la famille insistaient pour nous faire visiter l’un des palais de l’ancien shah. En arrivant, on nous sépare par sexe. Je suis donc les autres femmes dans une antichambre où l’on se met à nous fouiller, au cas où nous ferions de la contrebande, mais aussi pour vérifier que nous sommes habillées réglementairement. Je porte la robe et le tchador offerts par Ameh Bozorg, et des bas noirs. Je ne montre pas la moindre parcelle de peau, mais j’échoue tout de même à l’inspection. Selon la traductrice, il me manque les pantalons longs exigés par une matrone. Moody, qui s’inquiétait de ne pas me voir, est arrivé et a tenté d’expliquer que j’étais une étrangère et que, bien entendu, je n’avais pas dans mes bagages les pantalons en question. Mais cela ne semble pas convaincre la matrone et tout le monde doit attendre que l’une des cousines aille chercher chez elle lesdits pantalons. Pendant ce temps, Moody insiste pour me faire comprendre qu’il ne s’agit pas là d’une forme de répression :

	— Essaie de comprendre, c’est seulement une bonne femme qui veut faire preuve d’autorité.

	Et il s’ingénie à me convaincre de ne pas en tirer de conclusions générales.

	Lorsque enfin nous pouvons visiter le palais, c’est une grande déception. L’opulence légendaire des lieux appartient au passé. Les maraudeurs de la Révolution se sont chargés de la faire disparaître objet par objet. Le peu qu’il en reste est réduit en morceaux. Aucun souvenir de l’existence du shah, mais le guide s’acharne à nous décrire la vie fastueuse de l’ex-empereur contemplant sans frémir l’affreuse pauvreté du peuple du haut de ses fenêtres.

	Nous sommes promenés de salle en salle. L’attraction la plus importante est de toute évidence le stand où l’on vend de la littérature islamique. Bien que l’expérience n’ait aucun intérêt, elle a le mérite de nous avoir fait passer encore une journée avant le départ.

	Car le temps passe avec une lenteur décourageante. Mahtob et moi, nous sommes impatientes de rentrer aux États-Unis pour retrouver la normale, le confort et la propreté de chez nous.

	Vers le milieu de la deuxième semaine de vacances, Reza et Essey, qui se souviennent des repas de Noël à Corpus Christi lorsqu’ils nous rendaient visite, m’offrent l’occasion d’un semblant de retour chez nous. Ils me demandent de préparer une dinde. Ravie, je donne à Reza une liste de choses à acheter, et il passe la journée à remplir sa mission. La dinde qu’il me ramène est un espèce d’oiseau décharné, avec tête, pattes et entrailles, le tout bien ficelé. Cuisiner cette chose représente un véritable tour de force et j’y passe la journée entière. Heureusement, la cuisine de mes hôtes est moins sale et relativement plus pratique que celle d’Ameh Bozorg. Je m’y active avec un certain plaisir. Mais pour leur offrir un festin à l’américaine, je dois m’adapter à pas mal de transformations culinaires. Pas de sauge, j’utilise une herbe à épices qui lui ressemble vaguement et du céleri frais, que le pauvre Reza a finalement dégotté après des heures de recherches au marché. C’est à peu près la même chose pour chaque ingrédient. La moindre tâche se complique du fait de la différence des cultures. Peu d’ustensiles de cuisine, pas de cocottes, pas de papier sulfurisé pour la cuisson, encore moins de papier d’aluminium (les Iraniens se servent de papier journal). Mon plan de tarte aux pommes est tombé à l’eau en l’absence de farine, alors j’ai fait des beignets de pommes. Après avoir œuvré toute la journée, j’ai enfin servi chaude une dinde desséchée, famélique et relativement dépourvue de goût. Mais Reza et Essey l’ont trouvée délicieuse et je dois dire que, moi-même, j’ai apprécié ce qui représentait un petit festin en comparaison de la nourriture lourde et graisseuse qu’on nous offre depuis une dizaine de jours. De plus Moody était réellement fier de moi…



	Voici venir enfin le dernier jour de notre visite en Iran. Majid insiste pour que nous le passions au parc Mellat. Promenade très agréable. Majid est le seul membre vraiment sympathique de la famille d’Ameh Bozorg. Le seul à montrer cette petite étincelle de vie dans l’œil qui le distingue de ses cousins amorphes. Majid et Zia m’avaient déjà impressionnée à l’aéroport. Ils sont propriétaires d’une fabrique de cosmétiques et leur principal produit est un déodorant ! Ce qui n’est pas évident dans la maison d’Ameh Bozorg. Le monde du travail semble laisser à Majid tous les loisirs dont il a besoin et il passe son temps à folâtrer en compagnie de la multitude d’enfants de son clan. En fait, il est le seul adulte à s’intéresser véritablement aux enfants. Mahtob et moi, nous l’avons surnommé le « Joker ». Cette balade dans le parc est uniquement réservée à notre petit groupe : Majid, Mahtob, Moody et moi. Et c’est la plus agréable journée que je puisse imaginer pour clore ces deux interminables semaines. À présent, avec Mahtob, nous comptons les heures avant le départ.

	Ce parc est une oasis de verdure ornée de jardins de fleurs superbes. Mahtob est heureuse de pouvoir se défouler enfin, elle joue avec Majid et ils se courent après comme deux gosses. Tout cela pourrait être formidable s’il n’y avait pas ces vêtements ridicules. Comme je déteste cette chaleur et la mauvaise odeur des gens qui ont cet éden. Dieu que je déteste l’Iran !

	Je m’aperçois tout à coup que la main de Moody tenant la mienne dans ce parc est une petite violation aux coutumes chi’ites. Il a l’air pensif. Malheureux.

	— Betty… Quelque chose est arrivé avant que nous partions… Et tu n’es pas au courant.

	— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

	— J’ai été viré de mon job.

	Je me détache de lui brusquement. Je flaire un piège, un danger, toutes mes angoisses du départ me reviennent.

	— Pourquoi ?

	— La clinique voulait engager quelqu’un pour travailler à ma place, quelqu’un qui demandait un salaire moins important.

	— Moody, tu es en train de me mentir ! Ce n’est pas vrai !

	— Si, c’est vrai.

	Nous nous asseyons dans l’herbe pour discuter. Je redécouvre sur le visage de mon mari les traces de la profonde dépression qu’il a subie ces deux dernières années. Comme tous les jeunes, il a quitté son pays natal pour chercher fortune à l’Ouest. Il a travaillé dur, il a fait son chemin à l’école, obtenu sa licence, et il s’est retrouvé diplômé de médecine en ostéopathie. Après quoi il s’est perfectionné en anesthésie. Ensemble, nous nous sommes installés d’abord à Corpus Christi, puis à Alpena, une petite ville au nord de la péninsule du Michigan. Et nous avons vécu tranquilles jusqu’à ce que les ennuis arrivent. La plupart de ces ennuis venaient de Moody lui-même, bien qu’il refusât de le reconnaître. Le reste venait des préjugés raciaux, et de la malchance aussi. Mais quelle que soit la cause de ces problèmes, les débuts de Moody étaient compromis et son orgueil professionnel sérieusement entamé. Nous avons quitté Alpena la mort dans l’âme. Nous aimions tant cette petite ville. Depuis plus d’un an, il exerçait à Detroit, dans la clinique de la 14e Rue. Un travail qu’il avait finalement décroché parce que je l’avais talonné sans relâche. Apparemment, tout était foutu à présent.

	Mais l’avenir n’était peut-être pas aussi sombre. Assise dans ce parc et retenant mes larmes, je m’efforce de l’encourager.

	— Je ne me fais pas de souci pour toi, tu retrouveras du travail, et je m’y mettrai moi aussi.

	Moody me paraît inconsolable. Le regard perdu, vide, il ressemble soudain à tous ces Iraniens sans espoir que nous croisons tous les jours.

	En fin d’après-midi, j’entreprends avec Mahtob un travail passionnant : faire les bagages. La chose que nous désirons le plus au monde est de rentrer chez nous. Je n’ai jamais ressenti le désir de quitter un endroit avec autant de force. Plus un seul dîner iranien à avaler… il ne reste qu’une demi-journée à passer au milieu de ces gens que, décidément, je n’arrive ni à supporter ni à comprendre. Dans un petit coin de ma tête, je compatis à la tristesse de Moody et, comme il sait parfaitement que j’ai mal supporté ce voyage, j’essaie de ne pas trop montrer ma joie de partir. Je suis tout de même bien obligée de le pousser à se préparer.

	Je tourne en rond dans la petite pièce, cherchant ce que j’aurais pu oublier, et m’aperçois qu’il reste assis sur le lit, l’air toujours préoccupé.

	— Allez, remue-toi, Moody… il faut rassembler les affaires.

	La valise pleine des médicaments qu’il avait prévu de donner à un hôpital local est toujours là. Il ne s’en est pas occupé.

	— Qu’est-ce que tu vas faire de ça ?

	— Je ne sais pas.

	— Pourquoi est-ce que tu ne les donnerais pas à Hossein ?

	Le fils aîné de Babba Hajji et Ameh Bozorg est un pharmacien prospère.

	Au loin le téléphone sonne, mais je prête une vague attention à ce détail, je veux finir mes paquets.

	Moody ne bouge toujours pas. Il parle tout seul d’une voix plate et douce, il a l’air de contempler je ne sais quoi dans le vide :

	— Oui… je n’ai pas décidé ce que je vais faire de ça…

	Il ne termine pas sa phrase car on l’appelle au téléphone et je le suis dans la cuisine où se trouve l’appareil. C’est Majid qui appelle pour confirmer nos réservations. Ils parlent quelques minutes en farsi, puis Moody s’exprime soudain en anglais :

	— Tu ferais mieux d’en parler à Betty…

	Je n’aime pas ça. Une vague appréhension me saisit en prenant l’appareil des mains de Moody. Soudain, chaque chose semble prendre sa place, comme dans une terrifiante mosaïque…

	Il y a l’attirance irrésistible de Moody vers sa famille et son affinité avec la révolution islamique… Il y a cette folie de dépenser dont il a fait preuve… Il y a tous ces objets qu’il a achetés et pour lesquels il n’a pas prévu de transport vers l’Amérique… Et cette coïncidence qui a fait disparaître Majid dans le parc ce matin avec Mahtob, alors que mon mari m’annonçait qu’il était sans travail… Et je me rappelle soudain ces conversations bizarres en farsi, entre Moody et Mammal, lorsque ce dernier vivait avec nous dans le Michigan. J’étais alors à deux doigts de supposer qu’ils tramaient quelque chose contre moi.

	Alors, je me doute de ce que Majid va dire, avant même qu’il le dise :

	— Vous n’allez pas pouvoir partir demain…

	J’essaye de garder une voix calme et de ne pas avoir l’air effrayé :

	— Qu’est-ce que ça veut dire « ne pas pouvoir partir » ?

	— Vous devez apporter vos passeports à l’aéroport trois jours avant le départ pour qu’ils soient vérifiés, sinon il est impossible de quitter le pays.

	— Je ne savais pas ! Et ce n’était pas à moi de le faire…

	— C’est vrai. Mais vous ne pouvez pas partir demain.

	Il y a un brin de condescendance dans la voix de Majid, comme s’il disait : « Vous les femmes, et surtout vous les femmes étrangères, vous ne comprendrez jamais comment tourne le monde. » Il y a aussi et surtout dans la voix de cet homme une froideur nouvelle. Une dureté qui fait que je le raye définitivement de ma sympathie. Je crie dans l’appareil :

	— Quel est le premier avion que nous pouvons prendre pour partir d’ici ?

	— Je ne sais pas. Il faut que je me renseigne.

	Je raccroche avec l’impression que le sang quitte mon corps. Je n’ai plus d’énergie. J’ai beau me dire qu’il ne s’agit que d’un problème administratif, j’ai peur.

	J’entraîne Moody dans notre chambre :

	— Qu’est-ce qui se passe ?

	— Rien… mais rien, je t’assure. Nous partirons par le prochain vol, c’est tout.

	— Pourquoi est-ce que tu ne t’es pas occupé des passeports ?

	— C’est une erreur, personne n’y a pensé…

	Cette fois, c’est la panique. Je ne veux pas perdre mon calme, mais je commence à trembler physiquement. Le ton de ma voix devient aigu, je ne peux pas l’empêcher de trembler d’émotion :

	— Je ne te crois pas ! Tu es en train de me raconter des histoires ! Prends les passeports, prends tes affaires, nous partons pour l’aéroport ! Nous leur dirons que nous ne connaissions pas cette histoire de délai de trois jours et ils nous laisseront peut-être embarquer. Et s’ils ne veulent pas, nous resterons là, jusqu’à ce que nous puissions monter dans un avion !

	J’ai crié très fort et Moody, lui, reste silencieux. Puis il paraît malheureux. Nous avons passé les sept années de notre mariage sans beaucoup de disputes et sans véritable affrontement. Nous avons toujours temporisé, même lorsque les problèmes de la vie commune nous assaillaient comme tout le monde. À présent, il sait qu’il ne pourra pas me mentir plus longtemps et, avant qu’il le dise, je sais ce qu’il va m’annoncer.

	Il s’assoit près de moi sur le lit, tente de me prendre dans ses bras, mais je le repousse. Alors il parle calmement et fermement, l’autorité de sa voix me glace.

	— Je ne savais vraiment pas comment te dire ça… Mais nous ne rentrons pas, nous restons ici.

	Je m’attendais à entendre ça, mais chaque mot n’a fait que décupler ma rage. Je bondis, en hurlant comme une hystérique :

	— Menteur ! menteur ! menteur ! espèce de lâche ! comment peux-tu me faire ça ? Tu sais parfaitement pourquoi j’ai accepté de venir ici, il s’agissait de vacances. Tu dois me laisser partir !

	Évidemment que Moody savait… Mais apparemment il s’en fout. Mahtob nous observe, incapable de comprendre ce qui se passe, et surtout la terrible différence de comportement de son père qui gronde :

	— Je ne suis pas obligé de te laisser partir. Et de toute façon, tu dois faire ce que je dis, et tu resteras ici !

	Il m’a repoussée si brutalement que je retombe sur le lit. Il ricane même, comme s’il venait de remporter une victoire inattendue dans une guerre non déclarée.

	— Tu es ici pour le reste de ta vie, tu comprends ça ? Tu ne quitteras jamais l’Iran ! Tu y resteras jusqu’à ta mort !

	Je suis effondrée sur le lit, en larmes, j’entends la voix de Moody comme à travers un immense tunnel.

	Mahtob s’est mise à pleurer, accrochée à son lapin. L’épouvantable vérité éclate et tout cela me paraît pourtant irréel. Est-ce que nous sommes vraiment prisonnières, Mahtob et moi ? Sommes-nous des otages ? Sommes-nous les captives de cet étranger venimeux, que nous prenions pour un mari amoureux et un père affectueux ? Il y a sûrement une issue à cette situation démente. Tout à coup, je réalise avec ironie que Dieu est de mon côté.

	Les yeux encore pleins de larmes de rage, je sors de la chambre en courant et tombe sur Ameh Bozorg et quelques autres, guettant comme d’habitude le moindre de nos gestes.

	— Vous n’êtes qu’une bande de menteurs !

	Personne ne semble comprendre, personne ne se demande ce qui arrive à l’épouse américaine de Moody. C’est comme si je n’existais pas. Mais je reste plantée devant eux, je ne lâche pas des yeux les visages hostiles, même si je me sens ridicule et impuissante. Mon nez dégouline, les larmes coulent sur mes joues. Je n’ai pas de mouchoir, alors je fais comme tout le monde ici, je me mouche dans mon voile. Et je hurle encore :

	— J’exige de parler à la famille tout entière !

	D’une manière ou d’une autre le message sera transmis, et les cousins, neveux et parents divers se passeront le mot.



	Je reste plusieurs heures dans la chambre avec Mahtob, sans voir personne, pleurant et luttant contre la nausée, hésitant entre la colère furieuse et la paralysie totale. Je ne sais plus où j’en suis moralement et physiquement.

	Quand Moody réclame mon chéquier je le lui tends sans résistance, presque humblement.

	— Où sont les autres ? Nous avons trois comptes.

	— Je n’en ai pris qu’un en partant.

	L’explication semble le satisfaire et il ne fouille pas dans mon sac. Il me laisse seule à nouveau, mais de toute façon je dois trouver le courage d’organiser ma défense. Et pour cela je suis vraiment seule.

	Il est tard dans la soirée lorsque Babba Hajji rentre de son bureau. J’attends qu’il ait dîné, que la famille lui ait fait part des événements et de ma sommation, puis je me présente dans le hall, sûre d’être convenablement couverte, respectueuse des interdits. Ma stratégie est simple. Je compte sur la morale religieuse exacerbée du maître de maison.

	Le plus dur est de garder une voix calme :

	— Reza, traduis ceci pour Babba Hajji…

	En entendant prononcer son nom, le vieil homme me jette un coup d’œil rapide, puis baisse aussitôt la tête, comme il le fait toujours, refusant pieusement de me regarder en face. Alors, en espérant que mes paroles seront exactement traduites en farsi, je plonge la tête la première dans une défense désespérée. J’explique à Babba Hajji que je ne voulais pas venir en Iran, parce que si je venais en Iran, j’étais sûre d’abandonner les droits fondamentaux qui appartiennent à chaque femme américaine. Je craignais cela, car je savais qu’aussi longtemps que je serais en Iran, Moody serait mon maître. Et je pose la question de base : « Pourquoi suis-je quand même venue ? » Je suis venue pour rencontrer la famille de Moody, pour lui permettre de connaître Mahtob. Il y a d’autres raisons aussi, plus profondes et plus terribles, mais que je ne peux pas partager avec eux. Des choses indicibles… Mais je vais tout de même leur raconter l’histoire du blasphème de Moody.

	Rien n’est plus difficile que d’assurer sa défense devant un tribunal qui ne comprend pas un traître mot de ce que l’on dit. Je suis obligée d’utiliser des mots simples et de résumer. Mais j’entame courageusement l’histoire qui fait partie de mon plan de défense.

	— Il y a quelque temps, à Detroit, alors que j’expliquais à Moody ma crainte d’être retenue en Iran contre mon gré, il m’a prouvé par un seul acte la sincérité de ses bonnes intentions. Moody a juré sur le Coran qu’il ne me garderait pas malgré moi.

	Je viens de lâcher mon argument massue, et j’espère que Babba Hajji a bien entendu et bien compris. Après la traduction, que je ne peux malheureusement pas contrôler, j’insiste :

	— Vous êtes un homme de Dieu. Comment pouvez-vous lui permettre de me faire ça, alors qu’il a juré sur le Coran ?

	Moody est à terre… mais seulement un court instant. Il reconnaît la vérité, il a effectivement juré sur le Coran. Mais…

	— J’ai des excuses. Dieu doit me pardonner, car si je n’avais pas fait cela elle ne serait jamais venue.

	La décision de Babba Hajji est rapide et sans appel. Reza la traduit :

	— Quels que soient les souhaits de Moody, nous les suivrons…

	Je sens, presque de façon palpable, la présence du Mal. Mais mieux vaut tourner ma langue dans ma bouche plutôt que de la dire. De toute façon l’argument est futile et je ne peux rien… Rien que hurler à nouveau :

	— Vous êtes une bande de menteurs ! Vous saviez tout d’avance. C’était un piège. Vous prépariez ce plan depuis des mois, et je vous hais, tous !

	Fini le calme, je suis hors de moi et ne domine plus mes mots.

	— Un jour je serai plus forte que vous. Vous décidez sous l’autorité de l’Islam, parce que vous savez que je voulais la respecter. Mais un jour, vous paierez pour ça ! Dieu vous punira un jour !

	La totalité de la famille se désintéresse de moi et de ma condition. Ils se lancent des coups d’œil entendus, visiblement heureux de voir s’exercer sur moi le pouvoir de Moody.

	J’ai perdu.





3


	Nous avons pleuré toutes les deux pendant des heures. Puis Mahtob est tombée d’épuisement. Je reste éveillée toute la nuit, les tempes battantes, le front serré dans un étau. Je déteste cet homme qui dort de l’autre côté du lit. Et j’en ai peur.

	Au milieu, entre nos deux corps immobiles, Mahtob gémit parfois dans son sommeil et chaque soupir de ma fille me brise le cœur. Comment peut-il dormir à côté, en toute tranquillité après ce qu’il vient de lui faire ? En ce qui me concerne c’est différent, j’avais fait mon choix. Mais elle ? Elle n’a rien à dire. Elle est la victime innocente, une victime de quatre ans, un tout petit bout de femme confrontée déjà à la cruelle réalité de ce mariage devenu je ne sais comment un mélodrame de plus, dans cette grande foire, cet inextricable chaos de la politique mondiale.

	Je me sens coupable à en mourir. Comment ai-je pu l’entraîner dans cette histoire ? Je connais la réponse. Pourquoi ?… parce que je ne pouvais pas faire autrement. Aussi étrange que cela paraisse, la seule manière que je concevais de garder Mahtob définitivement en dehors de ce pays, c’était de l’y emmener provisoirement, de temps en temps. Je le croyais, et voilà comment cette manœuvre désespérée est devenue un fiasco. Je ne m’étais jamais intéressée à la politique et à ses complexes implications internationales. Tout ce que je voulais, c’était le bonheur et l’harmonie dans ma famille. Mais cette nuit, en faisant défiler tous mes souvenirs, des milliers de souvenirs, je crois bien que les quelques moments de joie que nous avons connus, me sont toujours plus ou moins apparus liés à la souffrance. C’est une souffrance en effet qui nous a rassemblés, Moody et moi, durant plus d’une dizaine d’années. Souffrance physique qui a commencé bizarrement dans ma tête, avant de gagner rapidement tout le corps. Ce n’était qu’une migraine au début, qui harcelait le côté gauche de mon crâne.

	Cette migraine m’a prise en février 1974, provoquant des vertiges, des nausées et une sensation de fatigue insurmontable. Cela commençait à me marteler la tête dès le matin, dès que j’ouvrais les yeux. Souvent cela déclenchait une sorte de bourdonnement, puis de véritables contractions, des spasmes, comme si j’allais mourir, ma nuque se crispait, toute ma colonne vertébrale se raidissait. Impossible de dormir autrement qu’en utilisant des médicaments puissants. Cette maladie était d’autant plus un handicap qu’à l’âge de vingt-huit ans, je me sentais enfin prête à vivre une vie de femme adulte, en ne comptant que sur moi-même. Je m’étais mariée impulsivement, après mes études, plongée corps et âme dans une passion amoureuse qui venait de se terminer lamentablement par un long et difficile divorce. Après cela, je me croyais enfin à l’aube d’une période de stabilité et de bonheur tranquille, acquis par mes propres efforts. Mon travail chez ITT Hancock, à Elsie, une petite ville du Michigan, promettait de s’améliorer : alors que j’avais été engagée à l’origine comme simple employée, j’étais parvenue à diriger un bureau entier, sous les ordres immédiats du directeur. Mon salaire était suffisant pour nous fournir, à mes deux fils et moi, une maison confortable bien que modeste. J’avais trouvé une activité bénévole dans une association locale d’aide aux myopathes, dont l’action culmine dans la grande émission de solidarité – le téléthon – de Jerry Lewis. On m’avait vue à l’écran à la dernière fête du travail. Je me sentais bien dans ma peau et découvrais en moi des ressources nouvelles pour mener une vie indépendante. Je progressais, les choses se mettaient en place, je me découvrais vaguement ambitieuse, comme une adolescente, et c’était bon. Autour de moi, je ne voyais que des cols bleus contents de leur modeste sort. Je voulais obtenir mieux de la vie, peut-être un diplôme, peut-être une carrière de journaliste, ou progresser dans mon propre travail, peut-être… je ne sais pas… En fait, je voulais plus et mieux qu’une existence banale, comme j’en voyais tant autour de moi.

	C’est à ce moment-là que les maux de tête m’ont terrassée. Pendant des jours et des jours ma seule ambition s’est réduite à l’espoir de me débarrasser de cette souffrance qui me rendait impuissante. En désespoir de cause je suis allée voir le docteur Morris, notre médecin de famille depuis toujours. Et un après-midi, il a pris la décision de me mettre en observation au Carson City Hospital, dans un service d’ostéopathie.

	On m’a donné un lit dans une chambre individuelle, rideaux fermés, lumières éteintes. Je me suis recroquevillée dans ce lit, en position fœtale. J’entendais les médecins parler de possibilité de tumeur au cerveau et je ne voulais pas y croire. Je serrais les dents pour ne pas y croire.

	Mes parents venaient me voir avec Joe et John, bien qu’ils fussent trop petits pour les visites. Cette dérogation aux règles de l’hôpital me semblait un signe inquiétant, au point que, le lendemain, j’ai dit au médecin que je voulais faire mon testament !

	Mon cas était déconcertant. Les médecins m’ont d’abord prescrit des séances quotidiennes de manipulations et des périodes de repos strict, dans le noir de ma chambre. La technique de manipulation est la grande différence entre l’ostéopathie et les traitements classiques. Elle est pratiquée par des spécialistes diplômés qui ont une formation médicale identique aux autres, mais une approche différente de la maladie. Ils se préoccupent de soigner le corps dans son entier, et pas seulement l’endroit malade. J’étais dans un tel état que je n’ai pas fait attention à l’interne qui s’est occupé de moi pour la première séance. D’ailleurs, j’étais allongée sur une table, à plat ventre, je ne voyais pas grand-chose, uniquement préoccupée de suivre le travail des mains sur les muscles de mon dos. Tout ce que j’ai remarqué, à ce moment-là, c’est la douceur de ses gestes et une grande courtoisie. Il m’a aidée à me retourner avec précaution afin de poursuivre le traitement au niveau du cou et des épaules. La dernière manipulation consistait à débloquer rapidement le cou, en un tournemain qui provoquait un craquement sourd. Il m’a expliqué que l’air s’échappait ainsi des vertèbres, apportant un soulagement immédiat.

	C’est là, allongée sur le dos, que je l’ai regardé pour la première fois. Un peu plus âgé que moi (de cinq ans), il paraissait aussi plus vieux que la plupart des internes. Il perdait déjà quelques cheveux par-ci par-là, sur le front Cette maturité était un avantage pour lui, cela lui donnait de l’autorité. Ce n’était pas un don Juan, mais il était bâti solidement et il avait du charme. Il portait de grosses lunettes d’étudiant attardé et son visage aux traits doux, de type arabe, disparaissait presque derrière les verres. Sa peau était à peine plus sombre que la mienne et, à part un léger accent, son langage et ses manières étaient typiquement américains.

	C’était le docteur Sayyed Bozorg Mahmoody, mais ses collègues l’avaient baptisé Moody.

	Le traitement du docteur Mahmoody devint très vite essentiel au cours de mon séjour à l’hôpital. Il calmait temporairement la douleur et la simple présence de cet homme était en elle-même une thérapeutique. C’était le plus décontracté des médecins que j’aie connus. Je le voyais quotidiennement pour les soins, mais il lui arrivait souvent de me croiser dans l’hôpital et de s’arrêter simplement pour me demander comment j’allais. Souvent, en fin de journée, il passait me dire bonsoir.

	Tout l’arsenal des tests et des examens de contrôle avait écarté l’éventualité d’une tumeur au cerveau et les médecins en concluaient que je souffrais uniquement d’une forme sévère de migraine, qui pourrait un jour disparaître d’elle-même, comme elle était venue. Ce diagnostic était vague mais apparemment correct car, après quelques semaines, la douleur commença à s’atténuer. Cet incident ne me laissa pas de traces physiques, mais il devait changer complètement le cours de ma vie.

	C’était ma dernière journée d’hôpital, et la dernière séance avec le docteur Mahmoody. Soudain, au milieu du traitement, il s’arrêta pour me dire :

	— J’aime votre parfum. Maintenant je l’ai complètement associé à vous… Quand je rentre chez moi le soir, je peux encore le sentir sur mes mains…

	Mon parfum c’est Charlie, je l’ai toujours porté. La remarque, ou le compliment, était agréable…

	— Je vous appellerai pour prendre de vos nouvelles. Si vous le permettez…

	— Bien sûr…

	J’étais un peu émue, en le regardant recopier attentivement dans son carnet mon adresse et mon numéro de téléphone.

	Il a repris son travail, triturant mon dos, mes épaules, et enfin me dévissant le cou comme d’habitude. Cela fait, il s’est tout simplement penché sur moi, tranquillement, doucement, et m’a embrassée sur les lèvres. Je ne pouvais pas savoir jusqu’où ce simple baiser allait m’emporter.



	Moody n’aimait pas parler de l’Iran. Il disait : « Je ne retournerai jamais là-bas. J’ai trop changé, ma famille ne me comprend plus et je ne m’entends plus avec elle. »

	Il aimait ce que l’on appelle l’American way of life, mais détestait le shah pour avoir tenté d’américaniser l’Iran. L’un de ses dadas favoris était de déplorer en grognant la disparition des marchands de brochettes à tous les coins de rue au profit des McDonalds et autres fast-food qui poussaient comme des champignons. Il avait été élevé au pays des chiche-kebabs de mouton odorants et des plats de riz aux épices.

	Moody est né à Shushtar, au sud-ouest de l’Iran, mais à la mort de ses parents, il a vécu avec sa sœur à Khoramshar, dans la même province. L’Iran est l’exemple type de ces nations du tiers monde où la différence entre les deux couches de la population, pauvre et riche, est particulièrement importante. S’il était né dans une famille pauvre, Moody aurait passé sa vie à Téhéran, boutiquier misérable ou manœuvre de chantier, survivant de mille et un petits boulots. Mais sa famille avait de l’argent et un certain pouvoir. Alors il avait pu choisir son destin à la fin de ses études. Et il était ambitieux à l’époque. Beaucoup de jeunes Iraniens venaient étudier aux États-Unis, encouragés par le gouvernement du shah, qui espérait ainsi moderniser son pays dans l’avenir. Mais cette stratégie a finalement échoué. Les Iraniens se sont révélés incapables d’assimiler véritablement la culture américaine. Et ce, avec un entêtement et une obstination remarquables. Même ceux qui vivent aux États-Unis depuis une dizaine d’années font bande à part et ne se retrouvent qu’entre expatriés. Ils ont conservé leur religion et leurs coutumes. J’ai rencontré une Iranienne qui y résidait depuis vingt ans et ne savait toujours pas à quoi ressemble un torchon à vaisselle. Quand je lui ai expliqué la chose, elle a trouvé l’invention formidable !

	L’explosion des étudiants iraniens vient, je crois, de la prise de conscience brutale qui s’est produite lorsqu’ils ont réalisé qu’ils pouvaient être partie prenante dans les décisions du gouvernement. Qu’ils avaient une voix et qu’il leur suffisait de s’en servir. Ce bond fantastique les a rendus adultes en politique et a provoqué la chute du shah.

	La culture de Moody avait quelque chose d’atypique. Depuis une vingtaine d’années, il avait adopté en gros la manière de vivre américaine. Au contraire de ses compatriotes, il se tenait même à l’écart de la politique. En somme, il avait découvert un nouveau monde, différent de celui de son enfance, mais qui lui offrait des possibilités énormes : culture, réussite, dignité humaine basée sur des droits fondamentaux. Et cela dépassait de loin ce que la société iranienne pouvait lui donner. Moody voulait réellement devenir un Occidental.

	Il avait séjourné à Londres tout d’abord, pour y apprendre la langue pendant deux ans. Et il était arrivé en Amérique avec un visa d’étudiant, le 11 juillet 1961. Après ses examens de licence à l’université du Missouri, il a passé quelques années à enseigner les mathématiques. Un garçon doué, capable de dominer beaucoup de sujets, et qui découvrait cependant que ce côté brillant et touche-à-tout l’empêchait de s’accomplir vraiment. Il reprit des études d’ingénieur, pour travailler ensuite dans un établissement dirigé par un homme d’affaires turc. Cette firme était l’un des sous-traitants de la NASA et participait activement à la mission Apollo. Moody aimait à dire avec orgueil qu’il avait « aidé à mettre un homme sur la Lune »…

	À l’approche de la trentaine, la bougeotte le reprit. Son attention se fixa alors uniquement sur une profession que ses compatriotes vénèrent quasiment et que son père et sa mère avaient pratiquée tous les deux avant lui. Il décida de devenir médecin. Malgré tous ses diplômes, aussi brillants soient-ils, beaucoup d’écoles de méde